S’il restait du temps (Luna, 1991)

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(revenir à la liste du « Train de l’esprit »)

S’il restait du temps (1991)

S’il restait du temps
avant d’accueillir la mort
avant de m’étendre résigné
me confiant au terrible dialogue
pour me consoler ou me tromper.

Ce temps-là n’existera jamais.
Et j’aurai été un artiste raté
un orateur ému, un journaliste éclectique
un poète inconnu.

La vie m’a déporté
dans des endroits reculés, étroits, enfumés
où je m’acharnais
en perfectionnismes rituels.
C’était la vie d’un isolé
qui revenait toujours, infatigable
au même artificiel congrès idéal.

Depuis toujours inscrit pour prendre la parole
j’observais effrayé une tribune
où m’attendait ma catharsis quotidienne.
J’étais un fabriquant de propositions
obstinées, orgueilleuses
fantasmagoriques et vaines
un vétéran d’art provisoire.

Je n’ai jamais parlé, depuis cette tribune.
Au contraire, je me suis verrouillé
au petit fauteuil tournant
à l’inexorable  routine
de prouesses invisibles.
Et mes fragments
confiés au hasard
destructeur ou philologue
n’étaient que de petits fœtus
(le projet formidable
n’a pas vu le jour).

S’il restait du temps
avant de me plier dans la mort indolore
et de m’abandonner confiant
à son récit aveugle
sourd et muet
avant de plonger dans le terrible dialogue
pour me consoler ou me tromper.

Giovanni Merloni

De « Il treno della mente » (« Le train de l’esprit »), Edizioni dell’Oleandro, Rome 2000 —  ISBN 88-86600-77-1

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 4  mars 2013

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN : http://wp.me/p343bA-bb

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À quoi ça sert le mur ? Petit spleen en prose sur le thème de la frontière (Zazie n. 2)

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Le billet que je propose aujourd’hui a été déjà publié le 1er mars 2013 par Élisabeth Chamontin dans son BLOG_O’TOBO
Voilà ce qu’avait écrit Élisabeth Chamontin : « Certains des lecteurs de Blog O’Tobo qui ne sont pas sur Twitter ignorent peut-être ce que sont Les Vases communicants. Ce projet lancé en 2009 par Le Tiers livre (François Bon) et Scriptopolis (Jérôme Denis)  (l’histoire est racontée ici) consiste à échanger avec un autre blogueur littéraire, chaque premier vendredi du mois, chacun écrivant dans le blog de l’autre. Brigitte Célerier, une autre blogueuse, en publie régulièrement la liste. Je n’y avais encore jamais participé. Aujourd’hui c’est chose faite grâce à Giovanni Merloni, peintre et écrivain dont je suis avec bonheur et fidélité les créations en français, en italien et en images, sur son blog Le Portrait inconscient. J’avais entamé une série sur « le mur », celui que je vois lorsque je pédale sur mon vélo d’intérieur. Elle se poursuit sur leportraitinconscient.com, mais avec une autre perspective : celle du mur frontière entre nos deux langues et pays. C’est aussi le thème du texte de Giovanni Merloni que vous pouvez découvrir ci-dessous. Avec en prime, deux acrostiches sur mon nom et sur mon pseudo de twittos, Souris_Verte ! »

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Montmartre 1961 – Collection privée (M.A. Quintiliani)

Si vous avez un mur qui vous enlève le souffle vous feriez mieux de l’abattre.

Ou alors de le contourner en y ouvrant une petite porte.

Un mur de ciment, vous dites ? Un mur de préjugés ? Une feuille morte ?

Rester chez vous ce n’est pas confortable ? Je vous crois. Mais il faut se battre !

Inutile de vous conseiller de vivre avec ce mur, s’il vous gêne. Mais…

Si vous partez sans rien faire, votre frontière ne vous quittera jamais.

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France 1958 Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Évoquant la maison, le quartier sans murs… de mon quotidien d’enfant bourgeois (pauvre) ne jaillissent que des mots français. J’étais bien gauche avec mes galoches !

Lamy (Hortense), ma prof de français, ne se bornait pas à nous interroger sur Deux-et-deux-quatre ou sur Mon petit-oiseau-s’est-tordu-le-pied.

Insensiblement, elle glissait à nos oreilles les Frères-humains-enfants-de-la-patrie, La-cigale-et-la-formi et Je-pense-donc-je-suis. Elle finissait toujours ainsi : Voilà-c’est-la-vie.

Sans les chansons de Piaf et Montand, l’île mystérieuse de Verne, la liseuse de Renoir et la danseuse de Degas, cela n’aurait pas été le cas. Sans le pont d’Avignon cela n’aurait pas été si bon.

Avant de voir Paris et Azay-le-Rideau, on se désaltérait aux mots de Rousseau en écoutant Le galérien, qu’on comprenait tant mal que bien.  Ce petit rien faisait déjà sangloter ma mère.

Bagages sur le toit de la voiture hardie, la France accueillit avec élégance notre insouciance de voyageurs sans trop de chance.

Egalité ne va pas sans Liberté. Fraternité nécessite la République. Progrès a besoin d’avenir. L’avenir a besoin de Mémoire.

Tout cela tournait bien dans ma tête : une roue parfaite d’exemples vivants m’aidait à vivre sous mon plafond éblouissant de Rome, tout en rêvant du ciel gris de Paris.

Hélas, ce fut alors que je m’aperçus qu’il y avait un mur qui m’empêchait de rencontrer le Gavroche que j’hébergeais dans ma poche. Comment sortir d’une situation si moche ?

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Halles, Paris, 1964 Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Voyez ce qui se passe lorsqu’on passe de l’utopie aux faits. Difficile de savoir si c’est le mur des faits ou le mur de l’utopie qui nous barre le passage. Quoi faire ?

Entrer dans la France sans sortir de l’Italie ? Ondoyant comme une pendule je ne faisais que ça. Je partais et mourais à chaque fois

Résistant dans le monde dérangé où j’étais né, j’y serais resté si ce mur fermé ne se fût brisé par l’ouverture badine d’une fourche caudine.

Tout d’un coup retraité, j’héritais d’un oncle disparu un grossier passepartout.

En sortant des remparts de mon monde assiégé j’ai joué ma partie installant ma seconde patrie dans un autre pays.

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France, 1991

Changeant de coordonnées (pas d’identité) je découvre la copropriété, le coin, le passage, le village, le canal coulant et le pont tournant.

Hanté d’hôtels et d’hôpitaux, ce quartier des deux gares ne m’égare pas du tout. La rue de Paradis m’amène à la Villa Médicis, la rue de la Fidélité dure une romaine éternité, tandis que le passage du Désir devient Pont des Soupirs.

Avançant éphémère avec ma gueule d’Atmosphère j’entrelace des liens avec les Garibaldiens… Reculant pensif, ma tradition à la main, je me perds à République dans la couleuvre humaine.

Montant par Magenta en flâneur ardent, j’atteins le métro chez Jacques Bonsergent.

Oh j’en avais envie, de même que Zazie, de cette fourmilière pleine d’humeurs et de stratosphère.

Nombres de compatriotes partagent ma stupeur vis-à-vis de la quotidienne rengaine de cette fête foraine.

Trottant sur le trottoir entre trottinettes et sacs à dos je gagne avec émotion la gare de Lyon et m’accoude sur les quais voir les trains arrivants dans un film d’antan.

Immobile, je ne rêve plus de partir. J’ai mon mur avec moi, dans cette valise grise où je garde ma chemise. Je lis Turin ou Milan tout en poursuivant un lapin lointain.

Nonchalant, à chaque jour, je fais une toile de Pénélope de mon mur ou alors un labyrinthe azur pour cette vie douce et salope qui m’a rendu dur.

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Serge Gainsbourg

Giovanni Merloni

TEXTE EN ITALIEN

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Donnez-moi de l’eau, 1993 (Solidea n. 6)

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Giovanni Merloni, 1963-2013

Donnez-moi de l’eau (1993)

J’ai vu pour de bon
le loup et l’agneau :
deux ombres embaumées
auprès des cascades
de cette eau jaillissante
limpide et gelée
dans l’ancienne promenade.
L’air et l’eau, là-haut
encore s’entremêlent
comme des aquarelles
dans le parfum de prés verts
de granges jaunes abandonnées
de rouges après-midis endormis.

Nous rentrions à Rome
A cette inconfondable
odeur de renfermé retrouvée
dans la maison grise et blanche
aux canapés épuisés
aux livres décolorés
aux cahiers cornés.
Et l’eau, dans la cuisine
D’abord chaude puis fraîche
puis assez froide, gelée
calcique, ferreuse
nous vomissait dans la gorge
d’inattendus méandres
de souterrains ressacs
de moisissures de statues submergées
et d’infinis revissages
sans poids, à rebours
dans un gouffre de scaphandrier.

Avec les années
nous nous mîmes à l’épreuve
nous étudiâmes avec application
en essayant
de comprendre, de raisonner
de faire des projets
pourtant impatients
des longues tablées oisives.
On nous ignora
et nous mêmes nous ignorâmes,
on nous évita
et nous mêmes nous évitâmes.
Et le magma d’une arrogance
tout à fait « particulière »
envahit les espaces, les jardins
les fossés, les plages, les pinèdes
les jolis bois.
Des poteaux et des puits
plongèrent de façon perfide
irrémédiable
dans des cavernes de spectres.
Les nouveaux habitants
s’éparpillaient béats
dans les supermarchés
les lieux de vacances
les pistes fauchées
les promenades goudronnées
en avalant
des collations indiscrètes
auprès de doux petits lacs
iridescents.

À présent l’eau
qui sait si on peut la boire
à présent l’air
qui sait si on peut le respirer
à présent l’amour
je ne sais pas si je peux
en cachette
en avoir envie.

Cela ne me fatigue pas d’imaginer
des hommes en train de boire
leur propre urine
peut-être malade
des femmes avalant
d’immondes cartes huilées
et aussi des masses de singes sapiens
qui meurent se piétinant
dans des marches en sueur :
un instinct de mort
ravage l’horizon
qui s’obstine, pourtant
à s’offrir
lumineux, consolant
encore prêt
à ressusciter.

Tout en suivant
le robinet qui coule
en tâtant du doigt,
dans le silence nocturne,
le liquide toujours chaud
je m’aventure
dans le hardi souvenir
ou rêve
du rat de campagne
dans la très douce et désesperée
contemplation
de cet ancien jaillissement
restaurateur maternel
définitivément mort
inaccessible, précieux.

Tout piteux et obscène
je bois quand même
de l’eau mêlée à la cigüe
qui lentement
inéluctablement
me rendort.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 1  février 2013

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN : http://wp.me/p343bA-8A 

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Élisabeth Chamontin : Le mur est une frontière. La langue italienne est musique

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Mes chers lecteurs, je suis vraiment heureux de partager avec vous cette très stimulante expérience des « Vases communicants », à laquelle je participe, vendredi 1 mars 2013, pour la deuxième fois. 
Cela est aussi un grand plaisir pour moi, parce qu’aujourd’hui j’ai l’occasion d’échanger avec Élisabeth Chamontin, dont j’admire le talent poétique et littéraire tout à fait original.

Nous avons visité déjà plusieurs fois nos blogs respectifs et partagé aussi nos récentes initiatives. Je suis avec intérêt et appréhension le Quatrain quotidien (http://lequatrainquotidien.blogspot.fr) et je me réjouis beaucoup de la lecture de BLOG O’TOBO (http://blogotobo.blogspot.com), qu’Élisabeth Chamontin fait vivre avec succès depuis 2002.

En quoi consiste le projet de « Vases Communicants », lancé par Le tiers livre (François Bon) et Scriptopolis (Jérôme Denis) ? Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte Célérier, une autre blogueuse.

Dans l’esprit des « Vases », Élisabeth et moi, nous avons choisi un thème commun, celui du « mur » et aussi de la « frontière », particulièrement intéressant entre la France et l’Italie.
Nous nous sommes aussi donnés l’input (et la contrainte), de nous adresser/dédicacer réciproquement un « billet » où notre prénom-et-nom (et/ou notre « nom de bataille » sur Twitter) figure en forme d’acrostiche.
Mon billet d’aujourd’hui (« À quoi ça sert le mur ? Petit spleen en prose sur le thème de la frontière »), est publié donc sur BLOG O’TOBO (http://blogotobo.blogspot.com), tandis que sur ce blog (Le Portrait inconscient, http://leportraitinconscient.com),  vous pouvez trouver deux textes d’Élisabeth Chamontin« Le mur est une frontière» et « La langue italienne est musique ».

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                  I – LE MUR EST UNE FRONTIÉRE

Tu pédales toujours : ça porte à réfléchir.
Ce mur beige et crasseux dont la surface gerce,
Ce mur est la frontière et ton regard le perce,
Comme si tu sentais le soleil resplendir

Derrière sa paroi. Soudain tu vois surgir
— Tandis qu’à la radio un Scarlatti te berce —
La vision d’un pays si beau qu’il bouleverse :
Voilà qu’il t’envahit, mieux qu’en ton souvenir !

Les vignes et les pins des collines toscanes,
La Sicile, Palerme et le temple de Diane,
Les statues, les musées, le baroque, les ors,

La campagne d’Assise et le musée de Sienne,
Les citrons d’Amalfi, de Rome les trésors,
Et la musique au cœur de la langue italienne.

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II – LA LANGUE ITALIENNE EST MUSIQUE

Glissando : doucement, monte sur ton vélo.

Imperioso : c’est ton allure sur la selle.

Ostinato : il t’en faut du courage ma belle !

Vivace : tu vois fondre à vue d’œil les kilos.

Adagio : ralentis pour reprendre ton souffle.

Nobile : c’est très dur, tu sens la sueur couler.

Note : cette sonate t’aide à pédaler.

Intermezzo : voilà, c’est le sport en pantoufle !

Ma non troppo : mais ne nous fait pas d’infarctus…

Espressivo : l’écran dit cent-vingt par minute,

Rubato : c’est ton cœur, là, que tu persécutes.

Larghetto : tu te dis, bientôt le terminus !

Opera : ton travail (tri-pa-li-um !) s’achève :

Nasardo : un dernier gémissement plaintif,

Istesso tempo : tu descends du vélo.

003_veloamalfi Amalfi / Vélo

Un nuage te cache, 1962 (Ambra n. 5)

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Giovanni Merloni, 1963

Un nuage te cache 

Un nuage. Là-dedans,
les sabots à la main
entourée de fleurs éteintes,
tu souriais auprès d’escaliers
aux marches transparentes.

Puis la couche de terre,
le dos plat de l’oubli.

De la profondeur d’une trappe d’herbe
tu remontais péniblement,
défaite, hurlant
mon nom comme une faute.

Un rayon de soleil,
un arrêt de bus.
J’écarte le rideau
de mon gratte-ciel.
Tu regardes en haut,
myope, voisine et lointaine.
Je te poursuis
avec le vent, et tout le poids
de l’asphalte, des enseignes
des bancs publics
et te parle longuement,
parce que je sais que toi
tu ne m’entends pas :
près de toi je ne suis pas sincère.

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN 

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Muse, musique, museau, minois (Luna, 1977)

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Giovanni Merloni, 2004-2013

Muse, musique, museau, minois (1977)

Muse, musique, museau, minois
on se promène dans Prague
toi, tes coudes blancs, ronds
moi, mes mollets gelés
le nez ensommeillé
les yeux presque fermés
fixant des coins de neige
de lacs de châteaux de cathédrales.

J’ai creusé un tunnel
dans ton corps. Depuis  l’enfance
je fus ton amant
ton accompagnateur
jouant des mots de l’amour
tandis que tes cuisses
frôlaient la rosée du pré
la somnolence des arbres
au raz du sol.

Ton cou de cygne
pardonne-moi
sortait interrogatif
de ce foulard
qui résumait
tel un ancien parchemin
l’arc-en-ciel d’une cascade
de frais baisers
de jambes miennes et tiennes
enchevêtrées endormies
chaudes et mouillées
pédalant vers le drap
des chevaliers en marche
collé au plafond

C’était la bataille
de lances et massues
et carapaces de cuir
de dentelles et de vieux habits
à plusieurs couches
j’avais des mains de glace
livides, blessées
la bouche brûlée
les yeux noircis.

J’étais  comme un automate
qui dort, effondré
dans un rêve enrhumé
soumis à la fatigue
la plus sombre
pourtant anxieux
de te chercher à la nage
au milieu de poissons bleus
dans le calme bizarre
d’un fleuve vert marin
m’imaginant
poursuivant acharné
de tes cheveux humides
de ton corps rose.

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Et c’était le déjeuner sur l’herbe
les beignets sur le cou
la fougue Rubens
qui m’assaillaient
comme une sentinelle
Isabelle
qui me brûlaient
comme une torche olympique
Angélique
qui me durcissaient
comme un diamant
Bradamant
et me gonflaient
comme une montgolfière
Élisabeth Première.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 27 février 2013

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Petite digression sur l’infini 3/4 — La beauté fragile

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Digression sur l’infini/3 — La beauté fragile

« A EGREGIE COSE IL FORTE ANIMO ACCENDONO L’URNE DEI FORTI… »
« Pour de hauts faits l’âme du fort s’enflamme
Devant l’urne des forts, ô Pindemont ; et belle
Et sacrée elle fait au pérégrin la terre
Qui les recueille… »
Ugo Foscolo « Les Tombeaux » (1807)
Traduction de Gérard_Genot)

Tu vois, Catherine, les coïncidences. À la veille d’élections cruciales en Italie on est juste sortis, et timidement, toi de ta grippe, moi de ma paresse… Il a suffi de s’occuper de l’infini, de chercher une pause pour ne pas se faire submerger par un récit risquant la nostalgie et le perfectionnisme excessifs, pour découvrir, en passant et même à la volée le personnage d’Ugo Foscolo…
Ugo_Foscolo
002_rodo_montagna x foscolo_740_defOn n’a même pas eu le temps de le connaître, d’en savourer quelques vers immortels… Foscolo a tout de suite glissé sous nos yeux d’un air timide, sortant de l’Italie « à l’anglaise » pour s’exiler, tout comme d’autres malchanceux enfants de la patrie italienne. Avait-il d’autres possibilités ? Bien sûr, l’exil n’est pas une solution idéale. En s’exilant, il s’est sauvé, peut-être, mais il a dû souffrir énormément, pendant le reste de sa vie, de cette rupture. Comme d’ailleurs souffrent aujourd’hui les Italiens qui pour d’infinies raisons se sont définitivement installés à l’étranger, vis-à-vis de cette tragique incapacité des Italiens d’Italie – malheureusement confirmée, juste hier, par un résultat électoral assez inquiétant – de s’en sortir tandis qu’une crise de la démocratie et même de l’identité de ce pays, essentiel pour l’Europe, dure désormais depuis trop de temps.
Quoi faire devant les infinies raisons de l’exil ? Comment considérer les solutions adoptées par chacun – entraînant des destins personnels et en même temps reflétant les destins d’entières collectivités – vis-à-vis des infinis paysages qui évoquent, en général, l’impact de l’homme avec le mystère de l’infini ? Est-ce que ces derniers ne deviennent pas, à la lumière de l’actualité, des tableaux statiques et tristement inefficaces ? Je ne crois pas. D’ailleurs, même dans les moments les plus dramatiques, il faut toujours trouver le temps de réfléchir.

Je reprends alors mon chemin : le paysage décrit par Jacopo Ortis dans sa lettre du 13 mai 1798, prémonitoire de ce que Foscolo devait vivre en première personne en 1816, m’a rappelé plusieurs passages successifs de Leopradi, dont L’infini, me faisant comprendre surtout la force morale et symbolique du message foscolien… Mais le texte du poète m’a évoqué aussi des images que moi-même j’ai vu ou pour mieux dire ressenti dans la plupart des paysages de Romagne, où la fragilité ne fait qu’un avec une beauté extraordinaire (et vice versa). Voilà la raison de la publication, dans l’article du 24 février dernier, de photos du paysage typique de l’Apennin entre Marches et Romagne qu’a su choisir et interpréter très efficacement Italo Insolera — architecte et urbaniste récemment disparu, auteur de l’incontournable « Rome moderne », long essai qui décrit magistralement la « transformation » urbaine et sociale de cette ville au lendemain de l’achèvement de l’Unité nationale avec le déplacement là de la Capitale, texte assez célébré jusqu’aux années 80, ensuite mis de côté sinon trahi.
Italo_Insolera
Roma_moderna

Comment concilier le thème de l’infini, celui de la « beauté fragile » de l’Italie – avec tous ses trésors mal gérés et protégés – et le troisième thème, celui des « hauts faits » ? Comment parler de toutes ces choses nécessaires et vitales comme l’air qu’on respire, sans perdre le fil ? Comment concilier le panthéon de Santa Croce de Florence avec la force suggestive de l’infini romantique, du spleen poétique et mystique devant un paysage que baigne une lumière tout à fait spéciale, capable, en elle même de raconter, dans les passages subtils de l’aube au matin, du matin au plein jour, du plein soleil (ou plein noir de nuages immobiles et redoutables) aux infinies nuances du couchant ?
Santa_Croce_de_Florence

003_paysage 740 antiqueJe dirais une chose seulement, Catherine, un seul mot, « harmonie ». Une « harmonie » qui ressuscite à chaque fois comme si de rien n’était dans les fresques d’un Piero de la Francesca ou dans les vers de Leopardi. Cependant, cette harmonie, ce formidable et unique équilibre — entre les pulsions romantiques (ou aussi gothiques) et le perpétuel retour à la culture classique, dont les Italiens sont imprégnés comme Obélix de la potion magique de Panoramix — n’arrive jamais sans que les passions se déclenchent et que les hommes se sacrifient. Une harmonie qui cache à peine des fleuves de sang. Je découvre l’eau chaude, Catherine ? Oui, peut-être.

004_paysage 740 x blogEn tout cas, l’infini s’est imposé tout seul. J’avais besoin de parler de l’infini moins connu qu’on peut regarder depuis la balustrade en fer forgé de Sogliano, qui est peut-être un calque de l’infini de Recanati. Je n’osais espérer m’accouder à la grande muraille chinoise pour scruter au loin l’arrivée des Tartares de Buzzati, ni même regarder Gênes depuis les premières collines, comme fait Paolo Conte dans sa plus célèbre chanson « Genova per noi ». Le monde est plein d’infinis, plus ou moins spectaculaires. Dans mon sentiment personnel — à la fois romantique et anxieux d’harmonie — je ne peux pas concevoir l’infini sans les hommes qui travaillent, les trains qui parcourent une ligne à peine visible au loin, sans l’histoire qui s’affiche à travers de petites traces. Donc il y a une cohérence entre le spectacle vivant du mystère tragique de la vie que Monet essayait et réussissait presque à bloquer sur ses toiles en série consacrées à la cathédrale de Rouen et l’infini travailleur et subtilement douloureux que décrivent Foscolo et Leopardi, mais aussi Carducci et Pascoli, que décrira aussi Pavese et bien d’autres protagonistes et témoins du dernier siècle. C’est, au fond, le même infini qui bouge comme une fourmilière au-delà du parapet du Rouge et Noir de Stendhal, le même infini que les parapets d’Europe de Rimbaud font rebondir sur son bateau ivre. Rien à voir avec un infini où la Nature et les hommes assument, même de façon inconsciente, un rôle sombre, menaçant, belliqueux. Je partage, ma chère Catherine, cette vision confiante de l’infini. Même si la vie nous amène de plus en plus au pessimisme — qui peut-on trouver de plus pessimistes sur le destin humain qu’un Rousseau, un Foscolo ou Pasolini, mes maîtres de vie ? — je crois qu’il faut toujours croire à la substantielle bonté de l’homme, à son amour pour la nature qui, en soi, incarne une substantielle positivité.

foscolo 1 Ugo Foscolo (Île de Zante, 1778 – Londres,1827)

Donc les infinis de Leopardi et de Stendhal, protégés par les « parapets d’Europe » merveilleusement évoqués par Rimbaud sont tout à fait compatibles avec les « panthéons » des grands hommes dont Santa Croce à Florence, protagoniste du célèbre poème des « Sepolcri », est le prototype et le repère moral.

Mais venons, chère amie, aux coïncidences d’aujourd’hui. La première, la plus choquante pour moi, vient de deux dates : 13 mai 1798, 14 mai 1898, auxquelles j’ajouterais, timidement et un peu pour jeu, un troisième date, 30 mai 1998… Comme tu as lu hier, la première date se situe à l’intérieur d’un journal de bord tumultueux et dramatique où Jacopo Ortis, incarnant Ugo Foscolo et son destin de sacrifice et d’exil, avoue ses passions intimes, exaltant en même temps ses fautes et se lançant en analyses aussi radicales que justes. Albert Camus aurait peut-être appelé Jacopo Ortis un « juste ». Cependant, il n’avait certainement pas les caractéristiques d’un vrai révolutionnaire comme Giuseppe Mazzini (1805-1872), qui justement théorisait la fusion de « pensée et action ». Il n’était pas non plus un redoutable brigadiste, quelqu’un qui dans le meilleur des cas se dupe de changer le monde par une guérilla décidée en théorie. Foscolo, comme Pasolini, Rousseau et Victor Hugo, est un homme intransigeant qui réfléchit beaucoup avant d’exprimer librement ses idées. D’ailleurs, comme la plupart des artistes, grâce à son énorme sensibilité et à l’inévitable souffrance qui va avec, il « voit » les contradictions là où elles se créent. Il voit le mal et, puisqu’il est libre en dehors de tous les enjeux, il le dit. Pas tous les génies incommodes ont eu la chance de publier les Misérables ou Châtiments comme Victor Hugo, ayant ainsi la possibilité d’aider la « bonne cause » de l’extérieur. J’aime profondément Victor Hugo et je ne peux que me réjouir du fait qu’un personnage comme ça — prophète en patrie et aussi prophète en dehors de sa patrie — ait pu vivre sous les caresses de ses lecteurs, et survivre encore, sous les yeux caressants de la postérité, dont je fais part. Mais pour un Victor Hugo il y a mille, dix mille cent mille poètes que la poésie a obligé à la cohérence, à l’intransigeance, à l’exil et plus souvent à la mort. Donc cette date 13 mai 1798, même inscrite dans une histoire romanesque  aussi douloureuse que flâneuse, où l’esprit de l’oubli assume un rôle central, aussi important que celui de la sagesse, n’est pas seulement la date consacrée au paysage infini d’une Italie entre colline et montagne que notre héros se plaint de devoir abandonner à jamais. C’est une date historique aussi. La date de la déception de plusieurs patriotes, anticipateurs de l’idée unificatrice du Risorgimento, la déception amère et insupportable d’esprits imprégnés des idéaux de la Révolution Française qui avaient cru en Napoléon. D’ailleurs, on ne peut pas oublier que le drapeau tricolore italien (blanc, rouge et vert),  est né avec la République Cisalpine que Bonaparte avait si fortement soutenu. Or, Foscolo, né dans une île grecque liée historiquement à l’Italie par le biais de Venise, avait grandi à Venise qui était devenue sa patrie. Il n’y a aucun doute que Venise, ville unique au monde et patrimoine de l’humanité, est une ville qui ne pourrait être plus italienne. Un symbole aussi de cette unité nationale dont les patriotes comme Foscolo (et son frère Giovanni, très actif à Forlì dans la première République Cispadane et promoteur entre autres de l’adoption du tricolore d’inspiration jacobine) ne pouvaient pas se passer. La cession pragmatique que Napoléon accepta, de Venise à l’Autriche, déclencha en Foscolo (et en général en tous les patriotes songeant à une Italie unie et souveraine sur son territoire) un procès graduel qui terminera en 1816 avec l’exil en Angleterre.

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Revenant à ce moment tout à fait particulier de la République Cisalpine de 1797-1799, qu’alors on appelait le « république sœur », je ne peux pas me passer de voir en cette « promesse » qui aboutit dans l’échec (échec d’ailleurs anticipateur, au niveau local, de l’échec général de Napoléon en Europe), une anticipation d’une autre « promesse », la République romaine du 1849, née dans la vague des mouvement de 1848 et de la deuxième République en France, elle aussi « république sœur ». Il est vrai que l’Histoire n’est faite que très rarement par les peuples…

Pour finir, chère Catherine, je voudrais te dire une dernière chose. Venise, même se  détachant en plusieurs aspects de la physionomie des autres villes italiennes (comme Bologne, ou Gênes, Florence ou Rome), tout comme Naples, ne pourrait être plus italienne. Impossible de séparer les vénitiens et les napolitains, comme les toscans d’ailleurs, d’une image unique de cet étrange mais évident peuple italien. Que ferait la culture italienne sans Arlequin, Pulcinella et Pinocchio ? Bientôt je te parlerai de ces trois masques et personnages qu’on peut rencontrer partout en Italie, comme en Espagne on rencontrerait Don Quichotte ou en France Pierrot et Jacques Tati… Et je te parlerai aussi de Don Abbondio, le triste mais très intéressant personnage qu’Alessandro Manzoni a inventé et qui est devenu avec le temps un modèle plutôt négatif, presque un alibi pour le manque de courage et l’opportunisme qui serait « typiquement italien ». Un personnage qui a trouvé en Alberto Sordi un magistral interprète, aussi performant que cynique, hélas. Bon, Catherine, excuse-moi de mes divagations qui feraient bien sûr retourner Foscolo et Zvanì – mais aussi Goldoni et Garibaldi — dans leurs tombeaux silencieux et égarés.

Après ce 13 mai 1798, je m’engage à developper les deux autres dates cruciales dans une des prochaines lettres…

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni Première publication et Dernière modification 26 février 2013.

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La vie est blonde (Luna, 1977)

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Giovanni Merloni, 1998-2013

La vie est blonde (1977)

Le geste d’un soleil épuisé
a brûlé l’air d’épaves
a vomi des fleurs violettes
de caresses bleutées
de longs cheveux d’herbe
a défait comme un drap
le lierre vigoureux
de nos étreintes.

Le geste d’une pluie de fête foraine
se faufile, maladroit
dans l’armoire où, renfermé
je t’imagine et t’attends,
où je caresse
la musique muette de tes sourires.

C’est un supplice la vie
quand un beau jour
la paix, la confiance te surprennent
dans le coin sombre de ta peine.

La vie est blonde
quand le merveilleux silence
d’un baiser déchire
doucement
le rideau de papier vélin
d’un monde qui cesse de regarder
et qu’on s’effondre
dans le bercement immobile
d’une balançoire suspendue
sur l’écorce jaune de la mer.

La vie est un geste à contre-courant
est le courage de laisser se désarmer
par le frais soupir des jardins
par le lent chemin
(parmi les cailloux et le sable)
de nos souvenirs
d’abord cuisants puis doux
tandis qu’un bonheur hargneux
au centre du corps
s’assombrit et se dissipe
parmi les ombres nettes et les lumières
de la ville.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 25 février 2013

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN : http://wp.me/p343bA-ak

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Petite digression sur l’infini 2/4

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(E.Ascione, I.Insolera « Monti d’Italia, l’Appennino settentrionale », ENI 1974)

Petite digression sur l’infini/2

Chère Catherine,
Tu ne finis pas de me surprendre ! Avant-hier, je te peignais malade ou convalescente… et hier tu m’as appelé pour avoir de mes nouvelles… Cela me comble derechef de joie et de confiance. Nous pouvons reprendre le chemin bras dessus, bras dessous. Et tu me donnes le courage de m’aventurer dans la citation d’une des « lettres de Jacopo Ortis » de Ugo Foscolo, la 35ème, sur le thème de l’infini.
Elle est très intéressante, non seulement parce qu’on y peut reconnaître une série d’éléments que Leopardi a ensuite exploités à l’intérieur de sa conception originale de l’expression littéraire, mais aussi comme document de la naissante littérature romantique en Italie, révélant beaucoup de points de contacts avec la littérature européenne contemporaine (on connaît le penchant de Foscolo pour l’Anglais Laurence Sterne de L’Éducation sentimentale, qu’il avait traduit en italien ; tout le monde est d’ailleurs informé de l’évident lien entre l’Ortis et le Werther de Wolfgang Goethe. Mais je voudrais aussi approfondir, un jour, l’examen, que j’avais entamé, des influences réciproques entre Foscolo et la France, Stendhal en particulier).
J’y reviendrai, pour examiner aussi la contradiction apparente entre une certaine « continuité » entre Foscolo et Leopardi tandis qu’ils ont conduit deux vies qu’on ne pourrait imaginer plus éloignées, pas seulement en raison des différents lieux et contextes traversés par chacun d’eux…
Pour le moment, aujourd’hui, je me borne à cette magistrale peinture poétique d’un typique paysage italien, en essayant de faire passer, au cours de sa lecture et relecture, des images cohérentes…

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(E.Ascione, I.Insolera « Monti d’Italia, l’Appennino settentrionale », ENI 1974)

Colli Euganei, 13 mai 1798
« Si j’étais peintre ! Quelle riche matière pour mon pinceau ! Se plongeant dans l’idée délicieuse du beau, l’artiste endormit ou du moins mitige les autres passions. Mais, si je fus un peintre, qu’aurais-je fait ? J’ai vu chez les peintres et les poètes la belle nature, et parfois la sincère nature aussi ; mais la nature suprême, immense, inimitable, je ne l’ai jamais vue dans un tableau. Homère, Dante et Shakespeare, trois maîtres majeurs parmi toutes les intelligences surhumaines, ont envahi mon imagination enflammant mon cœur : j’ai baigné leurs vers de larmes assez chaudes ; et j’ai adoré leurs ombres divines comme si je les voyais assises sur les voûtes sublimes au-dessus de l’univers, en train de dominer l’éternité. Même les originaux qui sont devant moi comblent tellement les énergies de mon âme, que je n’oserais pas, Lorenzo, en tirer les premières lignes, même si Michel-Ange en personne se dissolvait en moi. Grand Dieu ! Lorsque tu contemples un soir de printemps, est-ce que tu te réjouis de ta propre création ? Tu as déversé sur moi pour me consoler une source inépuisable de plaisir, que j’ai regardée souvent avec indifférence. Au sommet du mont inondé par les rayons pacifiques du Soleil qui va manquer, je me vois entouré par une chaîne de collines où les moissons ondoient et les festons des vignes s’agitent ne faisant qu’un avec les ormeaux et les oliviers : au loin, les escarpements et les cols semblent monter les uns sur les autres. Au-dessous de moi, les côtes du mont sont brisées en gouffres inféconds où l’on voit s’estomper les ombres du soir, avant de s’élever peu à peu ; le fond obscur et horrible ressemble à la bouche d’un abîme. Sur le flanc de midi, l’air est soumis au bois qui domine et assombrit la vallée où les troupeaux paissent et l’on voit des chèvres égarées se pencher vers le versant. Les oiseaux chantent faiblement, comme s’ils pleuraient le jour qui meurt, les génisses mugissent, et le vent semble s’amuser en susurrant parmi les frondes. Mais, du septentrion les collines se séparent, et s’ouvre à la vue une plaine interminable. On y discerne, dans les champs plus proches, les bœufs qui rentrent à l’étable : l’agriculteur las les poursuit s’appuyant sur sa canne ; et tandis que les mères et les épouses mettent la table pour le dîner de la famille fatiguée, on voit fumer au loin les maisons encore blanches, et les cabanes éparpillées dans la campagne. Les bergers traient les brebis, et la petite vieille cesse de filer près de la porte du bercail, abandonne son travail pour caresser et frotter, maintenant, le jeune taureau et les agneaux qui bèlent près de leurs mères. Entre-temps, la vue se dilue au-delà d’interminables enfilades d’arbres et de champs, avant de s’achever dans l’horizon où tout s’amoindrit et se confond. Le soleil, en partant, lance juste quelques rayons, comme d’extrêmes adieux qu’il concède à la Nature ; et les nuages rougissent, puis deviennent pâles et languissants avant de s’assombrir. À ce moment-là, la plaine se perd et les ombres se répandent sur la face de la terre. Et moi, qui me trouve presque au milieu de l’océan, je ne trouve de ce côté-là que du ciel. »
(« Dernières lettres de Jacopo Ortis », Ugo Foscolo. Milan 1802. Lettre XXXV)

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(E.Ascione, I.Insolera « Monti d’Italia, l’Appennino settentrionale », ENI 1974)

Chère Catherine,
Hier, tu me demandais qui était-ce la dame à l’air débonnaire et gentil qui se trouvait à Recanati avec ma mère, mes frères et moi. C’était Dora, une des cousines de Cesena (et Sogliano) auxquelles, comme on peut bien le voir, on y était tous très attachés…
Tu as reconnu tout de suite le mur avec le premier vers de l’Infini :

SEMPRE CARO MI FU QUEST’ERMO COLLE

Pourtant tu as ressenti une certaine tristesse, sinon angoisse. Je ne sais pas. Mon souvenir de cette escapade — Recanati n’est pas si loin de Cesena, ou bien nous y étions passés sur la route du retour à Rome, et Dora devait par la suite passer quelques jours chez nous —, est surtout lié au souvenir du fauteuil où le jeune poète passait des journées entières sans autre distraction que la lecture… Je me souviens d’une petite table, d’un petit cahier avec ses poésies plus célèbres :

« Passée est la tempête,
J’entends les oiseaux faire fête… »

004_semprecaromifuPhoto : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Voilà, Catherine, nous étions tous fort pénétrés de cette grandeur que les communs des mortels n’atteignent pas. Et ma mère nous racontait le sentiment de l’infini, tandis que Dora nous expliquait le paysage, qui d’ailleurs a beaucoup de points en commun avec celui de la Romagne.
Mon père conduisait magistralement la petite voiture où surtout ma mère et Dora peinaient beaucoup à trouver une position confortable… et nous immortalisait dans ces lieux immortels.
Il parlait très peu, sauf si quelques discussions politiques ou pour ainsi dire « philosophiques » se déclenchaient dans les réunions avec parents et amis.
Il nous transmis bien sûr une grande affection pour son père Zvanì, mais il en raconta toujours très peu, probablement pour décourager tout tentative d’en savoir plus.
(Je n’ouvre pas ici la parenthèse pour exploiter une question qui me revient souvent. Je me borne à l’énoncer : pourquoi mes parents ont mis toute leur force, enthousiasme et finesse d’esprit pour nous faire aimer des personnes et des lieux dont ils n’avaient aucune envie de parler ?)
Cela dit, je me rappelle maintenant la raison de notre air sérieux et légèrement troublé ce jour-là. Mon père, avant d’actionner l’appareil photo, nous avait provoqués :
— Avez-vous réfléchi à l’importance d’une haie, d’un parapet ou d’une balustrade quelconque lorsqu’on se mesure avec l’infini ?

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Edward Hopper (catalogue)

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni Première publication et Dernière modification 24 février 2013.

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Petite digression sur l’infini 1/4

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Photo Merloni, reproduction interdite

L’INFINI de Giacomo Leopardi
(traduction de Giovanni Merloni)

Toujours me fut si cher ce mont sauvage,
Et cette haie qui pour une si grande part
Du dernier horizon la vue m’exclut.
Mais si assis je regarde, d’interminables
Distances au-delà d’elle et des silences
Surhumains, et les profondeurs du calme
Dans l’esprit je me peins, d’où pour un rien
Mon cœur va s’épeurer. Et quand j’entends
Le vent bruire entre ces plantes,
Ce silence infini à cette voix
Vais comparant : je me souviens alors de l’éternel,
Des saisons mortes, de la présente
Encore vive et du son d’elle. Ainsi, dans telle
Immensité se noient toutes mes pensées
Et le naufrage m’est doux dans cette mer.

Petite digression sur l’infini/1

Après une interruption plus longue que prévu, le « portrait inconscient d’une table » réapparaîtra bientôt sur ces écrans avec la vraie histoire de la mort du père de Giovanni Pascoli, les difficiles adolescences parallèles de Pascoli et Zvanì, jusqu’au dénouement du mystère des noms des participants à la veillée de Sogliano-al-Rubicone, il y a cent ans, en 1913.

Cependant, dans ma proverbiale sincérité, je me vois obligé à expliquer au lecteur et à la lectrice du « portrait inconscient » les raisons de cette rupture.

La principale a été la maladie qui a touché mon amie Catherine. Elle va bientôt s’en sortir, bien sûr, mais cela n’a pas été ce qu’en Italie on appelle « la route du potager ». La pauvre, harcelée par une grippe dure, ne pouvait même pas rejoindre l’ordinateur pour lire mes lettres ou me lancer un signal que ce soit. Je me suis arrêté. Je ne pouvais pas faire semblant qu’elle me lisait quand même, ou le faire croire à vous qui me lisez avec confiance.

Cela a entrainé, évidemment, plusieurs réflexions sur le sens (et aussi le contre-sens) d’une écriture comme ça.

J’en ai parlé franchement avec Catherine, lui demandant si je pouvais, exceptionnellement, la remplacer pendant quelques jours… elle a dit oui, bien sûr, mais je n’ai pas trouvé d’emblée quelqu’un qui pouvait me soutenir avec le même enthousiasme aveugle qu’elle. Je ne dis pas que Catherine est bienveillante a priori, ce n’est pas ça… Mais, effectivement, vous allez la connaître, car je vous en ferai bientôt le portrait, Catherine est capable de s’aveugler lorsqu’elle estime une personne… ou pour mieux dire ce qu’une personne fait : contre mon avis incertain, Catherine a toujours insisté sur l’utilité de cette recherche. Selon elle, la mémoire d’une certaine Italie peut intéresser quelqu’un, même plusieurs…

Voilà la première raison de cette rupture.

Mais, il y en a une autre. Je peux garder plusieurs secrets, les révéler plus tard, au moment donné, attendre que le tableau soit achevé… Mais je ne peux plus taire le point essentiel, le nœud gordien — l’Aleph peut-être — où toutes les routes mystérieuses de mon existence se croisent et se mêlent dans une pelote très embrouillée.

Un lieu. Un lieu qui d’ailleurs n’a pas vraiment une énorme personnalité et importance, sauf pour moi, peut-être. Ce lieu se trouve à Sogliano, juste en dehors de cette sombre maison où le dîner qui fête mon grand-père Zvanì ne cesse de se dérouler. Un lieu d’ailleurs fort ensoleillé, brûlant de soleil, m’obligeant, après quelques minutes d’étourdissement, à rentrer à la hâte dans cette maison, à demander à mes tantes-cousines de refermer les volets des fenêtres, à me retrouver dans une sensation identique à celle que décrit si poétiquement François Mauriac toutes les fois qu’il parle de son été à Malagar ou des sombres histoires de familles plongées dans la chaleur des Landes….

Ce lieu « incliné » à l’orée du village n’est que le bout d’une anonyme route montante, la même qui a inspiré un incontournable poème de Pascoli, longée par une très simple balustrade en fer forgé… Au-delà de cette balustrade, on peut se réjouir d’un panorama toujours changeant, aussi abrupt qu’heureux. Ma chère Romagne, je pense à toi à la veille d’élections terribles, cent ans après celles qui amenèrent Zvanì à la Chambre des Députés du très jeune Royame d’Italie… Je m’amuse à rechercher les couleurs des collines et des villages… tandis que là-bas une Babel déchirante envahit les discussions et meurtrit les espoirs. Non, je veux croire que mon pays s’en sortira, que la moitié généreuse et responsable de cette nation coupée en deux sera capable de convaincre l’autre moitié, égoïste et aveugle, à reprendre le chemin vertueux d’une construction graduelle, partagée, honnête, dans le respect de ce merveilleux territoire et des trésors d’art et de culture que tout le monde nous envie.

Voilà, mes chers lecteurs pour la plupart français, vous aussi concernés par ce qui se passe dans le pays voisin (votre cousin), je vous ai avoué les raisons de mon silence, que je vais rompre, aujourd’hui, pour entamer une petite, mais nécessaire digression.

Comment parlerai-je de la balustrade de Sogliano et de son rôle central et dramatique dans la suite des événements qu’on y narrera sans faire mention de Leopardi, Foscolo, Goya et Mauriac ?

J’entame ma première petite digression d’aujourd’hui par une énième tentative de traduction du texte poétique plus important de la littérature italienne moderne : « L’infinito » (« L’infini ») de Giacomo Leopardi (1798-1837). Je le fais dans la pleine conscience de mes limites. Mais, en même temps, conscient aussi de la nécessité d’une provocation. Je me suis en fait convaincu qu’il est vraiment très difficile de traduire une poésie d’une langue à l’autre. Par exemple, vous ne le croirez pas, mais c’est presque impossible traduire « Le bateau ivre » en italien. J’ai essayé plusieurs fois et toujours abandonné, même si j’ai la présomption d’en avoir cueilli la musique et le rythme. En tout cas, je crois que seulement un écrivain, un véritable poète peuvent arriver à cela. C’est un énorme travail créatif et sauf des exceptions il faut se méfier de la traduction d’entières anthologies. Par un travail long et immense, Jacqueline Risset, qui est sans doute une poète, a su faire ça, arrivant à traduire la « Divina Commedia » de Dante (1265-1321). Mais, Dante, grâce à ses symboles, à ses allégories et sa solide structure narrative, peut se traduire peut-être plus facilement que Leopardi. Celui-ci s’exprime par des mots très simples, qui ont d’ailleurs leur place précise dans le texte, toujours fortement évocateur de valeurs profondes et universelles.

Ce serait surtout fautif la traduction de Leopardi au pied de la lettre. Car il faut toujours garder quelques piliers…

Dans un poème qui commence par « Sempre caro mi fu quest’ermo colle » il ne faut surtout pas traduire « caro » avec « tendre », peut être plus correspondant dans la stricte signification. On peut trouver d’autres termes pour les autres mots, mais « caro » est le point d’appui de ce premier vers et, je crois, de tout le poème.

En même temps, par exemple, le mot « haie » ne tient pas debout, au point de vue du rythme musical, comme traduction de l’italien « siepe » (une « balustrade végétale »). Je crois qu’ici s’adapte mieux le mot « charmille », inventé par Mauriac pour décrire sa haie de Malagar, qui a d’ailleurs la même fonction de « filtre » entre l’observateur (assis) et l’infini.

Je vous parlerai demain plus à fond de cette poésie, où l’on découvrira aussi des emprunts évidents des « Lettres de Jacopo Ortis » d’Ugo Foscolo (1778-1827), un autre Italien que les Français devraient absolument connaître…

Giovanni Merloni

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Photo Merloni, reproduction interdite

L’INFINITO di Giacomo Leopardi

Sempre caro mi fu quest’ermo colle,
E questa siepe, che da tanta parte
Dell’ultimo orizzonte il guardo esclude.
Ma sedendo e rimirando, interminati
Spazi di là da quella, e sovrumani
Silenzi, e profondissima quiete
Io nel pensier mi fingo, ove per poco
Il cor non si spaura. E come il vento
Odo stormir tra queste piante, io quello
Infinito silenzio a questa voce
Vo comparando: e mi sovvien l’eterno,
E le morte stagioni, e la presente
E viva, e il suon di lei. Così tra questa
Immensità s’annega il pensier mio:
E il naufragar m’è dolce in questo mare.

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni Première publication et Dernière modification 23 février 2013.

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