Blow up/1 (Portrait d’une table n. 14)

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« Pauvre maman ! Quelquefois, je m’arrête un instant pour regarder son visage perdu derrière le vol joyeux d’un oiseau et je me demande : qu’est-ce que la mémoire ? D’où vient-elle ? Où est-elle ? Le cerveau est-il la mère de la mémoire ? Ou bien la mémoire, comme une cathédrale gothique, représente-t-elle un monde à soi fait de petites briques sans nombre devant lequel le nom de celui qui conçut le projet initial s’est perdu pour toujours ? Ce qui compte, n’est-ce pas le résultat, l’œuvre colossale qui élève ses doigts frêles jusqu’à Dieu ?

La même chose, je crois, arrive à notre mémoire. Chacun de nous a un édifice dans sa tête : ce peut être un gratte-ciel américain, une pyramide égyptienne, une tombe étrusque ou une modeste chambre de bonne. En réalité, au-delà de l’aspect de l’édifice, chacune de ses briques est un monde enchâssé dans un autre, semblable et pourtant différent, comme un corail à l’intérieur d’une gigantesque barrière.

Et si la mémoire suivait un fil semblable à la bave des araignées ? Alors, après les pluies estivales, on s’étendrait parmi les feuilles, les buissons et les arbustes, dans les sous-bois, dans les jardins ou sur les terrasses et là où auparavant il y avait une obscurité confuse, apparaîtrait une trace luisante entremêlée à mille autres labyrinthes.

Peut-être que nous aussi nous marchons dans des galeries couvertes de stalagmites, parmi des toiles d’araignée. Voilà ce qui se produit à présent pour Henriette. Elle se perd dans ses galeries hors du temps, où chaque événement est entraîné dans des limbes.

Quelques-unes de ses boyaux sont meublées, d’autres dépouillées comme si une terrifiante épidémie était venue y sévir. Certaines des plus anciennes ont un toit voûté et quelques restes précieux du passé, tandis que dans les plus récentes les souvenirs liés au présent errent au gré du vent, comme des fantômes, ne laissant que de faibles traces, pareilles à des voiles déchirées.

Quand je vois ma mère dans la véranda, le regard enchanté dans une soudaine jeunesse, je ne me fais pas d’illusion. Je sais qu’elle s’est arrêtée dans une galerie et qu’elle est en pleine observation.

Henriette essaie de se lever, puis reste immobile en l’air. De quoi se souvient-elle, si sa mémoire s’effondre ? Pourtant, elle semble sourire…
Claudia_Patuzzi [La stanza di Garibaldi, Manni Editori, Lecce 2005].

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Chère Catherine,

Hier soir, je t’avais envoyé par mail cet extrait, qui me paraissait très intéressant pour tout ce qu’on est en train de dire à propos de Pascoli, Zvanì, mon père et la table de Sogliano. Je te demandais si tu te rappelais du passage ci-dessus, de ce livre qui risque de passer inaperçu, qui pourtant parle de la précaire mémoire des vivants aussi vivement que du respect des morts, des exclus, des ratés : « Aucune charrue ne s’arrête parce qu’un homme meurt ». Ce fameux proverbe flamand, que l’écrivaine italienne met en valeur, a d’ailleurs inspiré La chute d’Icare, œuvre lumineuse de Pieter Brueghel Le Jeune que j’ai installé dans ma vitrine. Où est-il ce mort dont la charrue se passe ? Il est caché derrière les buissons et les arbres, on peut bien le voir si on aiguise un peu la vue… ou si l’on agrandit l’image plusieurs fois… Je voulais te parler de cette découverte, mais tu ne m’avais pas répondu.

Hier soir, Catherine, je me suis couché dans un piteux état. Heureusement, ce matin j’ai trouvé ton mail et d’un coup mon ciel nuageux s’est libéré.

Cependant, ces heures d’incertitude et de panne cérébrale m’ont fait comprendre que tu me manques.

Paradoxalement, ce fait de t’écrire, de t’avoir continûment dans l’esprit tel un alter ego — sévère ou bienveillante, apaisée ou heurtée selon la foulée que prend ma recherche — ne me rapproche pas vraiment de toi… Car effectivement il faut se voir dans la réalité, se serrer la main, cela est nécessaire pour confirmer, par des gestes et des regards significatifs, nos esprits, intentions, problèmes…

Malheureusement, au lieu de reprendre la saine habitude de se rencontrer dans un bistrot à mi-chemin, profitant de ce formidable transport commun parisien, nous vivons tous les deux cloîtrés… Moi, je me suis auto condamné dans ce bureau tour d’ivoire où je cultive l’illusion de poursuivre comme un nouveau Javert ce Jean Valjean que je porte en moi… Toi, en attendant que les effets de ta chute se calment, que ton épaule cesse de lancer de redoutables signaux et qu’enfin passe cette période d’incendies de caves et de colocataires cyniques…

Ton silence, d’ailleurs, m’a fait bien comprendre, sans que tes mots gentils de ce matin puissent me rassurer, que tu n’as pas été d’accord avec ma dernière publication.

Je suis d’accord avec toi. Il aurait été mieux écrire deux mots : « la documentation à disposition est largement incomplète, Zvanì n’a pas eu le temps, ou l’envie, d’aller plus loin. Il s’est borné à une longue liste, pleine de trous ». Ou alors essayer d’expliquer, en exploitant dans les détails les parties plus intéressantes. Je ne l’ai pas fait. En plus, de façon très banale, je l’admets, j’ai publié des photos assez typiques. Tout le monde possède des photos comme ça…

Et je n’avais pas ajouté non plus d’explications en dessous des photos comme, par exemple : « Zvanì à ses cinquante ans » ; « Zvanì et sa sœur Guerrina » ; « Les parents de Zvanì, Raffaele et Cleta »…

Je t’avoue que je n’ai pas dormi, cette nuit, ayant eu plusieurs fois l’impulsion farouche de courir à l’ordinateur pour supprimer l’article publié et déjà annoncé. Patience pour ces deux ou trois insomniaques qui ont eu la bonté de s’y rendre. Je leur expliquerai, me disais-je, je leur dirai que j’avais eu hâte de terminer le petit triptyque de la « petite grande histoire d’une famille », alors que ce travail était comme ci comme ça…

Heureusement, depuis cinq heures du matin j’ai plongé dans un sommeil très agréable, dans lequel j’ai probablement rêvé. Au réveil, dans le sombre de ma chambre qu’une timide lumière matinale interrompait par un halo blanc autour des rideaux… j’ai eu une petite fulguration. D’abord, je me suis rappelé de Blow up, l’incontournable film londonien de Michelangelo Antonioni et j’ai essayé d’en traduire le titre. Cela signifie, je crois, d’un côté « agrandissement » et, de l’autre, « explosion ». Dans ce film, Antonioni avait voulu se servir de la technique photographique et de ce « truc » de l’agrandissement pour exploiter un thème plus profond, métaphysique aussi, celui du mystère de la mort et de la mémoire.

Voilà, Catherine, c’était « inconscient », mais, au fond, c’était intentionnel ! J’ai fait un premier étalage des photos des personnages principaux de cette « petite grande histoire » pour « familiariser » le lecteur avec leur silhouette sinon carrément avec leur ombre. Et j’ai fait le même avec les « chapitres » de l’histoire de Zvanì. Car ce dernier ne pouvait pas avoir la force de se raconter jusqu’au bout. Ne dit-il pas d’ailleurs que cette histoire pourrait être racontée « en forme de récit aux petits-fils, au cours de vacances à la mer ou à la campagne » ? Ne dit-il pas que « leurs observations et questions pourront s’inspirer au monde d’aujourd’hui, cela nous aidera à faire des comparaisons et à développer des thèses » ?

Ma chère Catherine, je bénis ton silence, je m’agenouille devant cette sévérité tout à fait nécessaire. Car cette « liste » de Zvanì représente pour moi son « testament moral » et, en même temps, une piste pour fouiller avantageusement dans cette matière passionnante et insidieuse qui s’appelle « passé ».

Tu verras aussi — si tu ne l’as pas noté dans ta lecture que pourtant j’imagine attentive, même dans ton agacement — que cette « histoire » confirme tout ce qu’on disait à propos des ressemblances avec Pascoli. D’ailleurs ce sont les mêmes lieux, le même paysage, le même contexte.

Blow up. Voilà, j’agrandis cette photo de Zvanì. La vision de sa mise « sans façon », de sa veste manquante d’un bouton, de ses poches pleines de mouchoirs et de cartes, est en vérité moins importante, beaucoup moins importante de la vision claire de ses yeux.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

En regardant cette photo, que je trouve correspondante à l’image incorporelle que mon père m’avait transmise de lui, je crois cueillir dans ces yeux une pensée parallèle. Celle que mon cousin Paolo P. aurait appelée « pensée mobile ». J’imagine Zvanì dans la pause d’un congrès très engageant, invité/obligé à se faire une photo. Dans ces deux ou trois secondes d’abstraction, au lieu de penser à la mort il pense à la vie. Pour se distraire il songe à cette époque entre 1880 et 1890 dont il aurait voulu parler à ses petits-fils (peut-être pas encore nés le jour de ce congrès, que je situerais dans les années tragiques 1924-1925 du délit Matteotti et de la retraite « à l’Aventin » des parlementaires démocrates), il remémore pour soi-même les guerres d’indépendance, les exploits des garibaldiens, les épisodes de sanglantes luttes locales en Romagne, le suicide, lié à ces dernières, de son oncle maternel, dont il avait entendu parler en termes vagues et mystérieux…

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Cet agrandissement me pousse à fouiller. Comme dans le film d’Antonioni, j’ai comme le sentiment de quelques choses cachées [un cadavre dans le placard ?], quelques mystères…

Et s’il pensait à Icare, tombé dans l’eau dans le côté droit du tableau… au mort, à peine visible parmi les buissons, dans le côté gauche ?

Oui, pourquoi pas ? Si les morts viennent si fréquemment nous voir, s’ils nous font trouver des traces de plus en plus évidentes de leur vie, de leur fonction dans le monde, en nous aidant à mieux comprendre notre destin, pourquoi ne devraient-ils pas se charger de nos soucis, de nos penchants artistiques et culturels ?

Excuse-moi Catherine, si je dérape un peu. Mais je crois que dorénavant nous devons envisager un double passage. D’un côté, examiner les apparences, de l’autre côté nous arrêter, pour voir mieux, parmi les buissons réels ou métaphysiques, s’il y a un mort caché….

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni 1ère mise en ligne 10 février 2013 Dernière modification 10 février 2013.

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Petite grande histoire d’une famille, pour les grands et les petits 3/3 (Portrait d’une table n. 13)

Voilà le texte de cette « petite grande histoire », rien qu’un canevas désespéré, que mon grand-père Zvanì a écrit sur des pages de cahier lors de ses derniers jours de conscience et, comme on dit, dans la pleine possession de ses facultés d’entendre et vouloir. Il était là, dans l’éperdu pays de Cariati, en Calabre, un joli misérable village accroché à une colline accoudée sur la mer Ionie, dans un pénible état physique et psychologique. Aurait-il survécu si sa femme Mimì l’avait rejoint, en lui apportant la sérénité et l’équilibre ? On ne peut pas le savoir, car Mimì n’eut que trop tard la permission de se rendre dans ce lieu relégué.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Petite grande histoire d’une famille, pour les grands et les petits (peut-être en forme de récit aux petits-fils, au cours de vacances à la mer ou à la campagne ; leurs observations et questions pourront s’inspirer au monde d’aujourd’hui ; cela nous aidera à faire des comparaisons et à développer des thèses.)

Époque 1880-1890
Remémorations des guerres d’Indépendance – des exploits des garibaldiens — des épisodes de sanglantes luttes locales en Romagne (suicide, lié à ces dernières, d’un frère de sa mère, dont les petits enfants entendaient parler en termes vagues et mystérieux).
Après la disgrâce de la mort soudaine du jeune père, ils ne reçurent de l’aide que par le biais des seules institutions qu’il y avait alors : les orphelinats masculins et féminins.
Les gens de la famille n’eurent pas ou ne purent pas avoir la volonté de faire autrement. La sœur aînée fut envoyée pendant un mois chez une famille d’amis (en tout ressemblante à celle de l’avocat).
Il y eut un manque de compréhension vis-à-vis de cette famille qui se brisait.
Mentalité  en  ces temps-là.
Pénurie de moyens et égoïsme.
Résignation, absence d’initiatives. La même chose qui se passait pour les maladies.
Personne ne se demanda : quelle famille est-elle ? Y a-t-il des valeurs à cultiver ? N’était-ce pas le cas de solliciter une autre forme de soutien, qui eût gardé la famille unie (en harmonie, toute ensemble autour de la mère) ?
Personne ne se posa la question : trois enfants sur quatre, de façon exceptionnelle, se trouvèrent de but en blanc déracinés de la famille. Si l’on avait concentré un semblable effort dans un seul soutien, cela aurait été suffisant pour cette famille.
Développement de l’assurance, presque nul.
À la mort du père, ils se trouvèrent du jour au lendemain sans rien.
Quand il était petit enfant, pour le fâcher, dans les boutiques en face de chez lui, où il se rendait pour faire quelques petites courses pour sa mère, on lui disait : « Va là, tu n’es qu’un misérable ». Maintenant, il l’était vraiment !
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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Une grande partie du récit devra évidemment se consacrer à la vie de la famille avant la mort du père.
Épisodes entre les quatre-cinq  et huit ans
Au Cirque équestre dans la cour de S. Francesco, totalement transformée par une construction provisoire en bois, obsession et joie des jeunes et désespoir des mères.
En charrette à Sant’Arcangelo (grand-mère au départ, au petit matin : — faites attention, vous les  garçons !)
Le bain de mer à Rimini, et la fantasmagorie d’un festin en plein air à l’Établissement.
La vue de Cesenatico, la première fois. Voiles et voiles multicolores dans le port.
L’arrivée soudaine du père tandis qu’il était assis dans une grande cour, en train de jouer tout seul avec le sable). Sans les chaussettes, pour l’embêter.
Analyse du grand-père (tours à la campagne, à pied. Chez les Guidi). La grand-mère, portant en elle la blessure du fils suicidé, ne put pas tenir que pendant peu de temps.
La maison de la nourrice. L’odeur caractéristique. Les taglierini au lait. La ricotta. La Bina et la Gnola. Dans les champs parfumés de haricots frais, sous le soleil avec la Gnola. Le fleuve qui coulait à côté du fonds ; on descendait par un talus jusqu’au bord du fleuve. Des heures délicieuses. Tout était fraicheur, tout était sourire.
Une fois dégringolés dans le fossé près de la route principale, avec Ristin, la charrette et l’âne.
Les tours chez les Zanuccoli. Les collations dans le jardin (des œillets et des géraniums). L’épisode de la boule qui frôla sa tête, tandis que le garçon était en train d’observer le jeu.
Les conversations avec son père à la rentrée, le soir, à la lumière de la lune quelques fois.
Vanité d’avoir tout gribouillé son cahier (peut-être à cinq ans).
L’école du Basifel.
L’école précédente de la « strogla » (la devineresse).
Une nuit, il resta dormir au « Potager », confié à la fille du Zanuccoli, qui peut-être le préférait parmi tous ces garçons.
Les discussions entre les grands, dont les enfants saisissent le sens lorsqu’on parle d’eux. Il comprenait qu’on l’estimait fort intelligent du fait qu’on disait qu’il parlait bien. Pour cela, on l’appelait l’avocat et, pour son air distingué, le comte. Son père en était ravi.
Chez le maître de diction (le parfum unique du  pain… on devait s’apercevoir de ces yeux vivants, parce qu’on distribuait aux petits disciples un bout de pain frais, encore chaud). La maison pleine de pigeons : l’odeur de renfermé.
L’épisode de l’examen d’arithmétique, en juin : unique rejet, qui n’aurait pas dû arriver. En deuxième et troisième : le prix, aller aux bains.
Le marchand de poisson Antonio, qui arrivait depuis Cesenatico avec une longue remorque. Il avait une grosse voix.
Visite aux celliers où l’on conservait le poisson au milieu de nattes en jonc et de la glace. Par ses regards compatissants, quelques bribes de phrases et ses discours en aparté avec la femme d’Antonio, une dame fit entendre qu’il était arrivé une chose grave, irréparable.
Loin de la famille, il se sentait seul, dans un monde devenu tout à coup étranger.
Le retour la nuit, avec l’oncle et un cousin.
La nourrice. Les rencontres bruyantes en ville : elle hurlait à n’importe quelle distance elle le saisissait, et courait vers lui pour l’embrasser. Quand il allait à la campagne chez la nourrice (une fois avec son père et la sœur aînée — une fois, à Cesena, on était venu le prendre avec un char tiré par des bœufs, et deux rangs de planches avec beaucoup de monde, jeunes hommes et jeunes femmes, joyeuses, venant probablement du marché.
Ristin, l’homme de la paroisse, était un jeune empressé. Il lui manquait un bras.
Chez sa tante, pendant les veillées, il lisait les petites histoires de ses livres, devant des paysans extasiés qui admiraient ce petit garçon plein de sentiment, qui lisait ainsi bien, une langue dépouillée.
La jeune maîtresse de ses sœurs. Magnifique, un ange. Il rêvait d’elle. Au matin, en se réveillant, il avait une petite émotion dans le cœur. Il ne s’était jamais aperçu du cœur. Maintenant, au contraire, il le sentait. Il s’abandonnait à la rêverie. Qu’est-ce qu’il y avait eu ? Il aurait dit que c’était sa jeune maîtresse : il voulait toujours être près d’elle.
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Deux photos : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

APRÈS LA MORT DU PÈRE
La première victime : la sœur cadette, deux années depuis.
Quant à lui, au contraire, il eut une instinctive miraculeuse impulsion à sortir de la situation où l’on avait jeté. Il demanda d’étudier.
Il n’y avait pas de précédents. Il ne se découragea pas.
Il s’attacha à sa mère pour obtenir.
De typographe à étudiant.
Il se concentra entièrement aux études comme un naufragé qui veut se sauver.
Tout était facile pour lui. Il vainquit – mais, la famille était brisée.
L’autre sœur aussi, avant qu’il puisse la sauver, avait succombé.
Les fleurs les plus prometteuses avaient disparu !

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni 1ère mise en ligne 9 février 2013 Dernière modification 9 février 2013.

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Petite grande histoire d’une famille, pour les grands et les petits 2/3 (Portrait d’une table n. 12)

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Chère Catherine,
Dix-huit ans de différence, entre Zvanì et Pascoli, c’est énorme (si tu te rappelles, lors de la naissance du premier, en 1873, le second entrait à l’université). Mais, ça change beaucoup quand on grandit. En 1898, année cruciale et douloureuse pour l’Italie, comme nous verrons ensuite, Zvanì, âgé de 25 ans, était déjà un « leader », tandis que Pascoli…

J’ai repris le courage lorsque j’ai trouvé cette photo. Ou, pour mieux dire, ce négatif que mon père n’avait jamais fait développer. Comme tu peux bien voir la photo a pris jour, comme cela peut arriver aux dernières poses d’une pellicule. Heureusement, il y a huit ans, en 2004, pour m’évader un peu de certaines pensées qui me dérangeaient beaucoup, j’avais acheté un scanner pour négatifs et diapositives… dont j’avais ressuscités plusieurs déclics tout à fait inédits, confirmant l’habileté photographique sinon le talent de mon père.

Il n’y a aucun doute que ce buste de Pascoli se trouve au Pincio, cette portion paisible et tranquille de la villa Borghèse qui donne sur les toits de la Rome baroque juste à la hauteur de la célèbre place du Popolo. Dans cette photo ré-exhumée et donc sauvée, trois enfants maigres et subtilement tristes mettent en valeur, par leurs expressions pensives, l’air hardi et légèrement gêné d’un homme aux traits très communs qui fut pourtant unique. Je me rappelle d’une phrase que Pascoli avait écrit lui-même dans l’extraordinaire récit du vieil élève que je t’ai récemment envoyé : «… pensée d’absent, pensée d’un être seul au monde, pensée d’une douleur et d’une désolation que le maître (Giosuè Carducci) n’aurait pu apprendre que des yeux du garçon. »

Je ne veux pas dire plus, Catherine. Peut-être reviendrai-je sur ces escapades en voiture, que mon père avait baptisées « faire les quatre roues », dans lesquelles ma mère pour une raison ou une autre était absente, en ce cas je te parlerai du sentiment de mélancolie et de manque qui à travers mon père se transmettait à nous tous…

Peut-être une autre fois, je te parlerai de mes frères, en tant que partie intégrante et indissoluble de cette vague joyeuse et douloureuse que c’est l’enfance ou aussi de chacun d’eux, séparément. De ma sœur récemment disparue, en particulier. Je ne sais pas si j’ai le droit de le faire…

En tout cas, cette photo abîmée, qu’aujourd’hui on jetterait pour en choisir une meilleure mais peut-être dépourvue de charge… Oui, j’y vois quelque chose de plus intense et ressenti qu’un simple hommage au poète de la Romagne ensoleillée. Je me souviens, en mon père, d’une certaine tendance à trancher, à juger, de façon tendre et bienveillante, en général… Par exemple, il parlait très peu de Mozart — que je considère le plus grand — auquel il préférait de toute évidence Beethoven… S’il n’avait pas aimé Pascoli, il ne l’aurait pas immortalisé dans sa galerie personnelle de portraits, il ne l’aurait pas mis au centre de ce portrait de famille, momentanément tronqué de la figure centrale de notre mère.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Pascoli et mon grand-père avaient en commun la mort prématurée de leur père. Ils furent surtout, tout au cours de leur assez brève existence, deux orphelins. Mon père aussi se sentait orphelin et partageait plus ou moins consciemment le sentiment de Pascoli et Zvanì. Nous étions, nous aussi, très tristes, ce dimanche matin, non loin de l’horloge à eau et, de l’autre côté, de la balustrade qui surplombe la place ronde dessinée par un certain Valadier.

Est-ce que notre père nous avait raconté quelque chose, nous avait avoué quelque mystère que nous avons tout de suite oublié ? Est-ce que nous étions en train de nous répéter, intérieurement, la ritournelle qu’on avait si facilement apprise…

O cavallina, cavallina storna
Che riportavi colui che non ritorna… ?

Voilà, en Italie on reste souvent orphelin d’un père généreux qui est mort trop tôt, qui n’a donc pas eu le temps d’achever son œuvre. Je pourrais en faire une longue liste, de ces pères…

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni 1ère mise en ligne 8 février 2013 Dernière modification 8 février 2013.

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Petite grande histoire d’une famille, pour les grands et les petits 1/3 (Portrait d’une table n. 11)

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Parfois j’ai eu des doutes, ma chère amie. Je me suis demandé si cette ressemblance de situations et d’esprits entre Pascoli et Zvanì, dont je suis sûr, peut servir à quelque chose, notamment à mettre en valeur certains traits d’un portrait inconscient plus ambitieux, celui de mon pays.

Bien sûr, je ne parle que d’un certain aspect de la personnalité multiforme et contradictoire de l’Italie. Je m’intéresse à son réflexe intime, à ses troubles primordiaux, aux blessures mortelles qu’elle a subi, auxquelles elle n’a pas toujours su réagir glorieusement. Des blessures et des abîmes d’injustice qui sont encore là, même si nos pères ont fait beaucoup pour les surmonter…

Voilà ce que je viens de découvrir. La génération de mon père, c’est-à-dire les hommes et les femmes nés dans les premiers vingt ans du siècle passé, âgés entre vingt et quarante ans pendant la Seconde Guerre, c’est à mon avis la génération qui a donné le plus et le mieux à ce merveilleux et malheureux pays depuis sa constitution en unique nation. Cela peut se dire aussi pour ceux qui n’ont pas participé directement, en première personne et au premier plan, à la Résistance au fascisme et à la libération du pays occupé. Car il y a eu, avec une forte accélération après le 25 juillet 1943, un vrai sursaut de liberté et d’unité démocratique.

Dans ma documentation de famille, très pauvre en vérité, pour des raisons que je t’expliquerai, j’ai trouvé une lettre que ma tante I…, sœur aîné de mon père, avait adressée à sa mère juste le lendemain de cette date décisive.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

« Rome, 28 juillet 1943. Ma chère maman, dimanche nuit à onze heures la merveilleuse nouvelle ! Nous étions tous à la maison… Dès qu’on a su, soit par la radio soit par les hurlements de la foule débordante de joie dans les rues, nous sortîmes et allâmes près de chez… À Ville Savoie et près de la résidence de Badoglio, il y eut une grande manifestation : les gens semblaient fous. Nous rentrâmes deux heures et demie hors de nous et demeurâmes sans dormir au lit jusqu’à cinq heures. Nous nous levâmes et sortîmes très tôt. Nous allions constater ce que les faisceaux des licteurs étaient devenus dans notre quartier : un amas de débris, de feux de joie brûlants, verres cassés, et cetera. Les gens s’embrassaient dans la rue, on parlait même entre inconnus. Les gens manifestaient à voix haute cette joie de nous être libérés de ces gens-là. Il semblait être dans une autre Rome, on y respirait un autre air, le bonheur se peignait dans nos cœurs et sur nos visages. Nous allâmes chez… et tu t’imagines la liesse qu’on a partagée ! Nous allâmes chez… et là aussi tu peux t’imaginer quelle atmosphère radieuse y était ! Je ne te parle pas de… : je lui ai fait cadeau d’une bouteille de vin mousseux et de gâteaux pour fêter cela. Au milieu d’autant de gaieté, depuis le premier instant, le chagrin me prit, en sachant que vous, juste vous, ne pouviez pas partager avec nous ce moment attendu depuis vingt longues années. Je ne sais pas dire ce que j’aurais fait, ce que j’aurais payé pour être à vos côtés et j’ai tant désiré, une fois apprise la nouvelle, que vous soyez venus à Rome, même pour deux jours seulement. Puis, je ne te dis pas le travail fiévreux de… et d’autres copains. Ils ne cessent de bouger, ne mangent pas, ne dorment pas, ne vivent plus. Mais qu’importe, depuis trois jours nous sommes heureux en dépit de tout, même si nous avions espéré plus. Le matin de lundi sortirent de prison…, et cetera. M… espère qu’A… reviendra d’un moment à l’autre, mais ceux-là ne le laissent pas encore aller dehors. J’ai attendu jusqu’aujourd’hui, mais demain matin je vais à Frascati : N… me rejoindra. Depuis plus d’une semaine, je n’ai pas de nouvelles des garçons, mais en ces jours-ci j’ai vécu comme une somnambule. De vous, nous ne savons rien : sauf que vous allez bien. Écrivez-moi ou bien envoyez-moi un télégramme. Et les enfants ? Comment ça va G… avec sa toux ? Je vous serre tous tendrement et je t’embrasse avec toute mon affection, I… P.-S. Comme vous le pouvez bien l’imaginer, dès le premier moment A… et la tante étaient tièdes, tièdes. »

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

J’espère que tu me pardonneras, Catherine, pour cette fuite vers un autre passé, celui de mon père. Mais, tu as vu quelle tension idéale, quelle émotion terrible se respirait en ce moment-là ? Tu as certainement compris que « maman », à laquelle ma tante s’adressait, est justement la femme héroïque de Zvanì. La famille était très unie, sept ans après la mort de mon grand père… Je ne peux dire plus, maintenant.

Je préfère t’expliquer rapidement la raisons de cette fuite. Tout en m’interrogeant sur les rapports entre Pascoli et Zvanì, en lesquels flottaient toujours des pensées sur le « Risorgimento inachevé » et aussi sur le « socialisme, grand espoir frustré » lui aussi, je réfléchissais à cette « responsabilité du nom » qui m’avait porté, au cours de toute ma vie, à contourner voire mettre de côté la figure de mon père pour connaître et de quelque façon célébrer, à sa place, celle de mon grandpère Zvanì. Le fait d’avoir le même nom et prénom de cet homme universellement regretté et aimé dans ma famille m’avait poussé à cela. Donc, à la suite de cette « responsabilité », j’ai toujours recherché — et parfois trouvé — des personnes et des lieux qui l’avaient connu et pour ainsi dire « vu en action ». L’action de parler en public, surtout, ou d’écrire frénétiquement, continûment. Quelques fois il y a eu des coïncidences inattendues, dont je te parlerai, mais le plus souvent c’est moi qui me suis engagé dans une recherche rhabdomancienne et atypique. Mais, la raison n’est pas seulement là. Mon père, qui avait eu d’ailleurs, dans sa jeunesse, d’importants échanges culturels et humains avec le monde de la psychanalyse, avait fait le choix, je crois, de n’envahir pas trop l’imagination de ses enfants avec la glorification de ses gestes nobles, de ses prouesses intellectuelles et cetera. Il préférait se dérober à tout cela. Peut-être, mon grand-père avait-il un caractère très proche de celui de mon père. Vivants et réfléchis l’un et l’autre. Tous les deux marqués par la douleur de la perte prématurée et violente du père… Tous les deux préférant être des « leaders » plutôt que des « chefs ».

Ce sont les circonstances qui ont donné à Zvanì la possibilité de participer à la construction du parti socialiste italien — ce grand mouvement d’intellectuels et de travailleurs animés d’un idéal très fort d’égalité et justice sociale que la Grande Guerre et le fascisme ont empêché jusqu’à l’immobilisation — sans lui laisser le temps d’en voir, de son vivant, la renaissance et la victoire, tandis que mon père, qui a été protagoniste de la Résistance, de la nouvelle Constitution démocratique et du grand élan républicain de l’après Seconde Guerre, n’a pas vu la dégénération du parti socialiste ni surtout l’involution de notre jeune mais prometteuse démocratie. Donc moi, si je me tiens à la théorie des cycles historiques, je devrais mourir sans voir une nouvelle renaissance de notre malheureux et merveilleux pays, renaissance dont je suis pourtant absolument sûr.

04_gms antique

Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Cette longue digression, ma chère Catherine, m’a beaucoup aidé. Maintenant je sais que d’un côté je ne manquerai pas de consacrer quelques pages de mon histoire bizarre et farfelue à mon père et sa génération et, de l’autre, j’avancerai dans mon « reportage inconscient » sur Zvanì et Pascoli parce que, au-delà de la responsabilité du nom, c’est un sujet encore largement inconnu et obscur, du moins pour moi.

Je veux mettre à disposition de mes lecteurs — parmi lesquels il y aura bien sûr des gens doués de compétences et capacités professionnelles adéquates pour la maîtriser — une matière un peu grossière et nuageuse, mais sincèrement sentie, que j’appellerais « souci de la mémoire », besoin passionné de comprendre, de trouver le point, le passage, la raison de notre destin collectif. Evidemment, il est déjà très difficile de comprendre les raisons et les évènements qui ont déclenché la « machine du destin » d’une seule personne. Donc, même si je suis convaincu qu’un pays vit, se comporte, meurt et renaît à l’infini comme si c’était une seule personne, je ne me cache pas la difficulté de trouver des traces valides.

Je le sais, Catherine, je découvre l’eau chaude et je ne dis rien de nouveau. Tu m’as quand même écouté, en attendant que j’arrive finalement au point. Non Catherine, je ne suis pas un héros, même si je ne suis pas lâche. Je ne veux pas arriver à des responsables, à des personnes précises qui ont déterminé ou contribué à déterminer les tragédies de notre pays et de chaque famille concernée. Tu vois que j’hésite même à te raconter ce que tout le monde sait désormais à propos de la mort de Ruggero Pascoli, le père du poète, et j’hésite aussi à fouiller dans cette histoire, elle aussi bien connue, de la République Romaine de 1849, dans laquelle la République française, inspirée par le futur Napoléon III, au lieu de secourir la République romaine, l’a tuée…

Je suis un autodidacte. Quant à cet aspect de ma personnalité, je serais un Pasolini ou un Rousseau in-seize. Parfois, les autodidactes, comme autant d’apprentis sorciers, poussés par leur passion « totalisante » et inexperte de compromis, peuvent atteindre quelques vérités. Tu l’as déjà vu, mon « reportage inconscient » frôle de redoutables vérités. Cependant, je n’invente rien. Je trouve et je laisse là. Ceux qui voudront s’en occuper, auront la voie libre, ce n’est pas mon boulot. Donc, ne t’étonne pas, mon amie, si mon style de reporter inconscient prendra souvent la forme de la toccata et fugue.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni 1ère mise en ligne 7 février 2013 Dernière modification 7 février 2013.

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Chère amie, 1973 (Stella n. 6)

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chère amie

Chère amie

Chère amie
virgule
je voudrais commencer
et finir un discours
ni trop envahissant
ni évasif
virgule
parce que
virgule
je pense souvent à toi
ou plutôt toujours
point.
Et même si je sais
n’avoir pas été
à la hauteur
ni metteur en scène
ni comédien ou figurant
et même pas souffleur
virgule
sincèrement
et profondément
virgule
même si avec un sourire
un peu idiot
sur les lèvres
virgule
je t’ai aimée
point.
Mais l’amour est comme une tête
virgule
qu’il faut entretenir
sinon
ouvre une parenthèse
je me souviens mais
je n’aime pas les souvenirs
car les choses belles
font peut-être
plus mal que les mauvaises
ferme la parenthèse
sinon
disais-je
comme les fleurs d’un puzzle
ma tête déborde
comme de la vomissure
dans l’évier
ou se perd
comme un stylo Omas
qui sait où
point.
Et alors
point d’interrogation
je me demande
si déverser dehors
comme un cancer
mon angoisse
est utile
à quelqu’un
plus utile
qu’un silence définitif
et  sombre
sur ton image chérie
point.
Je me demande
virgule
passionné par ces heures
insupportables
virgule
qui m’autorise
la stupidité d’être sot
niais ridicule
un peu fou
point d’interrogation
car en vérité
je ne suis pas fou
mais amoureux
points de suspension.
Mais au final
c’est une affaire à moi
qui n’appartiendra jamais
à d’autres
point.
Voilà ma réponse
deux points
j’espère
qu’on m’accepte comme ça
comme un hôte hâtif
aussitôt oublié
ou alors comme une affreuse
histoire zodiacale
point.
Maintenant
virgule
épuisé
virgule
enchanté je t’admire
derrière cette feuille
mais sérieux
sérieusement
virgule
je te consacre ce que
dès aujourd’hui
je saurai faire
de mon mieux
point d’exclamation.

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN 

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Tout seul je marchais, le soleil à la nuque, 1962 (Ambra n. 4)

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roma fiume

Tout seul je marchais, le soleil à la nuque

Tout seul je marchais, le soleil à la nuque
distrait par le jour. Dans l’ombre des murs
je trouvais réfléchis tous mes jours étalés,
des jours heureux ou alors copiés et de manière,
inspirés au cri du « berger errant »
dans un pré « à cinq heures du soir »
(en moi je ressentais Pavese revêche
son amour déçu s’écroulant pour toujours,
ou alors Kafka et Brecht me parlaient
en changeant brusquement
mon panorama).

Je fus aux pieds d’une statue du Pincio
et là d’un coup mes pas se rebellèrent
envieux de colorer par de mots différents
les humides maisons, les chœurs, les murmures.

Sur le Capitole chevauche Marc-Aurèle
autant de puissance dans ses yeux
m’étonne : Moravia, Pasolini et Carlo Levi
sont les idoles de cette heure.

Je suis tombé sur un visage connu
entouré par ces cheveux clairs
et dans ses mots lointains
j’ai retrouvé les pas sur l’herbe
et cette question insistante.

Ce visage venait avec moi, qui me manque,
et j’en copie les yeux
dans la mer de voix immortelles
(de Mann, de Camus et Bassani)
qui sont les miennes, maintenant.

Défaites ce visage
et vous découvrirez, je vous dis
dans ses yeux déchiffrés votre mort
(elle même vous parlera
telle une navrante sirène).

Ô mer immense
J’ai deviné ton regard
J’ai peint en noir un couchant
qui était clair ;
cette mer c’était toi
dans son visage je t’ai reconnue
qui parlait par douces paroles.

omino verde 62

Giovanni Merloni, 1962

Te haïr ?
Cela m’était bien facile
au pied de cet horrible monument
au soldat inconnu.
Je cheminais dans ma Rome à moi,
tout seul, avec mes poètes
sans jamais te trouver.
Pourtant
si par hasard je te rencontrais
tu m’irritais
alors je copiais mon agacement
parmi ces paroles.

Je retrouvais tes yeux
que j’explorais avec assez de confiance,
(et je copiais la confiance)
atteignant, désormais
ma parfaite solitude. Et ce rude plaisir
d’effondrer mes souvenirs dans les pas.

Giovanni Merloni

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Ils vont récupérer leurs habits quittés, 1962 (Ambra n. 3)

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vanno a riprenderso 740

Giovanni Merloni, 2007-2013

Ils vont récupérer leurs habits quittés

Ils vont récupérer leurs habits quittés
les photographies poussiéreuses
dont ils perdirent un jour le goût
de rechercher le secret perdu.
Ils vont tels des fantômes hallucinés
parmi des choses mortes, en plastique,
ils se tiennent par des os
qui furent des mains.
Le gel dans les narines
ils suivent une route branlante
au milieu des nuées de fumée
des volcans
et la solitude des aigles
enchaînées aux montagnes.
Ne faisant qu’un
avec les vieilles maisons en abandon
ils vont, nos morts
parmi les sentiers d’ortie
se confondre dans la blocaille
dans l’écoulement lent
d’une source sur les cailloux.

Une musique hors de lieu
les accompagne, tandis
qu’une vie hors du temps va continuer
indiciblement compliquée
pour nous, survivants immobiles
remplaçants ignares
parfois
gênés par l’héritage
d’habits hors de taille
et d’attitudes hors de sens
toujours
déçus par nos vaines interrogations
de photos muettes et distraites.

Ils sont là, nos morts
accoudés à la balustrade
d’en haut du clocher
ils regardent vers l’infini
en songeant dans le noir
nos lointaines, inatteignables
merveilleuses vies futures.

Giovanni Merloni

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Ma vocation à la vie, 1962 (Ambra n. 2)

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hopper 740

Ma vocation à la vie

Ma vocation à la vie
des autres l’ont décidée pour moi :
si je suis bon ou médiocre
ça ne jaillit pas vraiment de moi
d’ailleurs ce n’est pas de ma faute
si je me secoue de ma torpeur
si je ne me secoue pas
si je parcours de labyrinthes
qui toujours ramènent en arrière.
Et pourtant je m’en plains
en me retournant dans le lit :
en revenant à la faute ancestrale,
à la tare, aux paroles
qu’on a dites ou étouffées dans un lit
le soir que je partais vers la vie.

Et je me sens bien coupable
si je suis en piteux état
intérieurement, habile et maladroit
dans le savoir faire
solennel dans mon ignorance
avocat sublime, artiste de fragments
homme dégradé
par un devoir inachevé
par le poids
d’une responsabilité
jamais portée.

Ma vocation à la mort
est encore plus faible
parce que j’aime aussi me répugner
me sentir peu attirant
endormi dans mon rhume éternel
dans la totale inaptitude
à la repartie facile.
La vie ce n’est pas un dit-fait, du reste
ni une coupure nette
un « avant » et un « après ».

La vie continue
elle supporte les morts
les trahisons les mesquineries les vols
les misères
parce qu’elle avance inconsciemment
et qu’ainsi elle tue l’Histoire.
Non, je ne suis pas fait
pour cette vie que je n’ai pas choisi
Je ne suis pas fait pour attendre la mort
pour traîner dans le désespoir
ni même pas pour être heureux.

Ma vocation à la vie
je l’ai acceptée comme un emblème
comme une fleur accrochée à la veste
comme un futur accroché aux pas.

La vie qui m’attend peut-être
est la vie vague et suspendue
d’un artiste
d’un saltimbanque
d’un beau parleur
qui persuade les autres
pour ne convaincre que soi même
pour continuer après à se remémorer
à revisiter, à réitérer ses idées confuses
à chercher
ce qu’en lui s’est arrêté
dans l’instant même
où, jaillissant de l’ouate
la lumière a explosé
dans le confus vacarme
de voix de femmes
que c’était la vie.

Giovanni Merloni

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Coraçon maldito, 1976 (Ossidiana n. 14)

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scolpita 740

Giovanni Merloni, 1970

Coraçon maldito 

Coraçon écoute
les couleurs rouges et violettes de Tamayo
les petits billets
avec des longues poésies,
la lumière aveuglante
sur les lèvres tirées
de Violeta Parra, puis
ce collier que tu endosses
ce cœur cousu sur ta pelisse
et ton sac bourré de journaux
et ta veste-plaid
dans le brouillard gelé du marché, puis
les gauches ormes sur la neige
dans un tableau
rempli de tes yeux
de notre première étreinte
et l’inoubliable
saveur de Drambuie
alors que ta peau lisse
et ton odeur m’étourdissaient.

Coraçon maudit
juin nous emmenait
dans la paume de sa main
sur des prés sillonnés de raisins.
Assez tôt
j’ai dû traverser l’Italie
dans une Volkswagen noire
pourtant te dessinant
sur un ruban de sons.
Assez tôt
la route a surplombé
sur le vacarme du port ;
d’en haut du pont les enfants
ravis par la mer
criaient mon nom
de père perdu.
Assez tôt
je me suis étendu par terre
dans une pinède
frappé par le vent d’aiguilles vertes.

Mon coraçon déchiré
cassé, effondré
entouré de murs vides
s’est enfin recroquevillé
sur un court lit
sur une toile rugueuse :
c’était impossible
loin de toi
ce colloque avec toi
avec tes méditations
avec ton livre.

Coraçon écoute,
surpris par l’amour
(encore, derechef)
tout neuf moi aussi, mis à nu
cette après-midi
que tes foulards habillaient
la pièce assiégée
et ma force vive
explosant, hurlant
sa liberté. Un extrême, solitaire
instant de lucidité
la tête haute.

Ô cœur maudit
bohémienne déroutante
d’abord un non, ensuite un oui
et nos pas enchevêtrés
par l’éclosion de la vie
dans une allée humide
sous une arcade gelée
avalant nos remords.
À rebours, au hasard des paroles
nous longions
un mur de glycines
et mon paletot s’empreignait
des poils blancs
de ta gonfle fourrure
tandis que tu secouais
ma paresse, en prêchant les mérites
d’une promenade sportive
impétueuse, ayant bien le droit
de piétiner nos souffrances
et l’ordre naturel des choses.

Coraçon maudit
écrasé, abandonné
par les courants bleus et violets
que tu portes sur toi
je ne peux plus me passer
de tes gestes
de tes sourires doux
de tes pas. Viens ici,
recroqueville-toi
sur mon épaule.
Viens : je te fais cadeau
de ma force, de mes idées farfelues
de ma triste passion pour le soleil.

Giovanni Merloni

Coraçon maldito

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN 

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L’ovocyte X (9)

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Mes chers lecteurs, je suis vraiment heureux de partager avec vous cette très stimulante expérience des « vases communicants », à laquelle je participe aujourd’hui, vendredi 1 février 2013, pour la première fois.
Je considère un grand honneur avoir été admis dans le cercle des vases communicants. Cela est aussi un grand plaisir pour moi, parce que le blog jumeau avec qui j’ai l’occasion d’échanger est celui de Jan Doets (http://www.lecuratordecontes.fr).
Nous avons visité déjà plusieurs fois nos blogs respectifs et partagé aussi nos récentes initiatives. Je suis avec intérêt et appréhension les vicissitudes d’Albert Chiendeau (« L’Ovocyte X »), les poèmes de Natasha Borovsky et l’histoire de sa mère russe, la fascinante Moussia… Il lit tous les jours mes vers et me donne quelques conseils à propos de mon « portrait inconscient d’une table ». Un Hollandais de La Haye se rencontre, dans ce monde virtuel en langue française, avec un Italien de Paris. Nous sommes chaleureusement accueillis. Nous restons pourtant deux « cosaques de frontière ».
En quoi consiste le projet de « vases communicants » lancé par Le tiers livre et Scriptopolis ? Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement…  Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte Célérier. Comme vous voyez, aujourd’hui ma poésie numéro 32 (« Sa maison redevient centre, 1976 »), est publiée sur http://www.lecuratordecontes.fr, tandis que sur mon blog leportraitinconscient.com vous trouvez « L’ovocyte X (9) » d’Albert Chiendeau, curé par Jan Doets.

AlbertWaterhondstudent

L’ovocyte X (9)

Par Albert Chiendeau

Le lecteur attentif se doute déjà, depuis l’épisode précédant, que l’ovocyte X était en train de renaître et bravo ! Oui, voilà, l’ovocyte décida un jour qu’il était capable d’un peu de bien et enclin à beaucoup de mal.  On ne sera donc pas étonné d’apprendre que l’Ovocyte X nouveau-né se munit sans hésitation d’un nom de son choix : Albert Chiendeau. Bien d’accord avec ses antecédents.

Il s’habitua immédiatement à l’université de Leyde, parce qu’il prenait le temps de se dévouer à son activité préférée : rêver, jour et nuit. Il avait découpé, d’un journal, une photo de publicité pour Vermouth Martini, montrant une femme aux cheveux noirs, pour s’habituer à la présence continuelle d’une telle créature. Elle semblait être un peu plus âgée que lui mais il ne s’en inquiétait pas. Dans sa tête il était un oiseau libre, il voyageait dans le monde entier, et il y avait des aventures avec des filles aux cheveux noirs de tous les âges, l’une après l’autre. À part rêver, il jouait de la batterie dans un orchestre de jazz et écrivait des chroniques dans un journal d’étudiants. Les deux activités allaient très bien avec ses expériences et observations prénatales.

Ses progrès avec la langue française étaient rapides. Il lisait continuellement et, après les 500 premiers livres des derniers deux siècles, il se sentait ‘chez soi’ parmi les Français, bien qu’il n’eut jamais touché la terre de leur pays, ni jamais rencontré l’un d’eux.

Après quelque temps, il rencontra une vraie fille en chair et os et aux cheveux noirs. Il fréquentait sa maison paternelle. Ces visites étaient pour lui révélatrices. Son père était psychiatre. Quand il sonnait, Albert devait ouvrir la porte. Les premières fois, il prenait bon soin de  garder la porte entre le patient et lui, car sa seule connaissance de psy en général était que ce sont ces gens qui remplissent des Déclarations de Démence Dangéreuse pour la Police. Mais il réalisa assez vite qu’il laissait entrer des gens  normaux. En fait des gens tout à fait normaux et bien plus intéressants que ceux qu’il rencontrait normalement.

Le père de son amie traitait ses patients selon la psychologie de Carl Jung. C’est évident qu’avec son passé calviniste, il n’avait jamais entendu parler de lui. Le père lui expliqua les archétypes. Ce qui resta dans sa mémoire pour le reste de sa vie était la description des archétypes Apollo et Hermès. Apollo, c’est le héro, l’homme qui fait des choix. Hermès, c’est le coquin malin qui embrasse le point de vue de l’un mais en même temps le point de vue contraire. Donc ne fait jamais de choix. Il concluait bien vite, que lui, Albert, était un Hermès et qu’il fallait rester loin des Apollos, homme et surtout femme.

À cette époque, il suivait de loin mais non moins passionnément les malentendus entre Albert Camus et Jean-Paul Sartre, surtout sur le livre de Camus: L’Homme révolté. Avec sa connaissance  récemment acquise, il typifia Sartre comme un Apollo, Camus comme le prototype d’un Hermès. Fièrement, il rapporta ses conclusions au père de la fille. Cependant, le psy le sermonna : “il ne faut pas prendre ces archétypes de manière absolue! Plusieurs peuvent co-exister dans une seul âme”.

Pas de problème pour un Hermès comme Albert. Quand, en lisant les quatre mille pages de Proust, il rencontrait le Baron de Charlus, il notait la phrase suivante dans son calepin: “Il y avait d’ailleurs deux M. de Charlus, sans compter les autres.”

Un jour, une invitation arriva à la redaction du journal d’étudiants. Un grand-père hollandais du nord du pays avait gagné le Mondial “fumer la pipe à longue durée” et, son organisation locale avait eu l’idée d’organiser un tournoi mondial similaire pour les étudiants. On envoya avec la lettre en petit pacquet quelques six pipes toutes nouvelles avec des instructions pour les mettre en service. Il était recommandé de pratiquer avec 3,3 grammes de tabac par tentative.

Cet événément serait trop peu important à mentionner, s’il ne l’avait pas fait passer, avec ses amis en rentrant vers Leyde,  par le quartier des prostituées dans le vieux Amsterdam. Sans doute pour y pratiquer leur Français. Car ils allaient là pour prendre le dîner dans un restaurant au nom français Le Chat qui pélote.

Cette visite changea entièrement sa vie.

(à suivre)