« Notre amour qui naît sur cette terre en deuil… » (Roman théâtral n. 30)

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« Notre amour qui naît sur cette terre en deuil… »

Suggestionnée par les attitudes insomniaques de Michele, je pensais que je n’aurais pas dormi moi aussi… et voilà que tout au contraire je plongeai sans transition dans un sommeil accueillant et léger où des manifestants excités s’invitaient en cohue de voix et de drapeaux tout au long des rues centrales de ma ville natale pour se donner rendez-vous dans un seul rêve. Ceux qui venaient de Porta Galliera s’acheminaient via Indipendenza ; ceux qui entraient Porta Irnerio remontaient au long via Zamboni, en recueillant les professeurs et les étudiants de l’Université ; ceux qui arrivaient de Ravenna empruntaient Porta San Vitale ne s’arrêtant qu’en bas des Deux Tours, et cætera… Le vrai rêve devait débuter juste au-dessous de l’horloge de Palazzo d’Accurzio (1) d’où la grande foule devait s’aventurer via d’Azeglio, avant de passer silencieusement à côté de la Maternité et dépasser la Porta San Mamolo… J’étais déjà là, au beau milieu de la « place, belle place/ où passa un lièvre, hélas » (2), lorsqu’un type à la chemise blanche, qui ressemblait à Olivier Jardin, jaillit brusquement de la foule, me serra la main et m’embrassa avant de susurrer à mon oreille : « On s’est rassemblés pour l’enterrement d’un vieux socialiste napolitain ! »
Possible ? Que faisait-il à Bologne le cadavre de Gaetano Calenda, cet homme du sud, ayant une intelligence portée moins à la fabrication de Nouveaux Mondes qu’à la célébration des civilisations révolues ? Étais-je, au contraire, en train de participer à l’enterrement de quelqu’un d’autre ? Sur cela, je n’osai pas interroger le camarade à la blouse céleste, ressemblant, lui, au patron de la Malacappa, qui m’avait attirée devant le comptoir de marbre d’Olindo Faccioli, le fameux bar à vin au rez-de-chaussée d’une tour ancienne où maintes fois j’avais accompagné mon babbo…
Tandis que quelqu’un remplissait mon calice de Pagadebit (3) blanc bien frais, je me demandai « Qui suis-je ? », tout en me penchant en avant pour regarder les chaussures noires du patron du bar… « Je ne suis plus une môme, hélas ! » étais-je en train de me répondre quand une voix aiguë de femme retentit via Altabella : « Venez vite ! Le cortège est par là ! »

Plus tard, la foule s’était un petit peu restreinte à la hauteur de la Porta San Mamolo, mais avait repris haleine à l’embouchure de la route montante jusqu’au sommet de la colline… et sincèrement j’étais navrée de suivre d’ainsi près cette bière en guise de lit d’hôpital que trois ou quatre hommes aux épaules robustes portaient péniblement. Sur le lit, on avait jeté un drap rouge et de milliers de photos pourries. Quand je m’aperçus que sur le catafalque, plié sur le côté, dormait un jeune homme au costume gris, j’eus l’impulsion subite de m’approcher pour le voir mieux. Il avait la tête cachée sous un journal, tandis que ses jambes pédalaient sous la couverture de feuilles noircies.
« Michele ! » hurlai-je, tandis que des bras invisibles me hissaient sans effort sur des épaules musclées. En me reconnaissant, de son air plus sérieux Michele m’invita à m’asseoir auprès de lui :

« Je suis venu à Bologne avec la plupart de ma famille… Ils sont ci-dessous, mes aînés ! » me dit-il, en libérant la couverture des feuilles mouillées et de la boue accumulée pendant le long voyage à travers la péninsule.
Quand son méticuleux travail de balayeur fut fini, je reconnus le tissu abîmé et les couleurs floues de la nappe indienne protégeant la malle qui aurait dû être à Paris… Ah, mon Dieu, c’était elle, la même malle où je m’étais allongée en me prenant pour une modella juste pour lui faire plaisir !
« Ne devais-tu pas partir là-bas, à Naples ? » lui dis-je…
Pour toute réponse, en un élan aussi prodigieux qu’inattendu, il me souleva vers les toits rouges et me posa doucement sur le dossier du lit : « D’ici tu peux tout regarder sans être trop impliquée… Tu en as le droit, d’autant plus que le contenu de cette malle ne te regarde que pour une seule chose ! » susurra-t-il.

« Laquelle ? » dis-je, affichant un sourire embarrassé.
« Notre amour qui naît sur cette terre en deuil… » répondit-il.
Je me demandais si celui qui m’avait si gravement parlé d’amour était Michele ou n’importe quel souffleur de théâtre… quand j’entendis le crissement d’un couvercle…
Non, il ne s’agissait pas d’une bière ni d’un coffre… Entouré d’une étrange senteur de fleurs mortes, quelqu’un sortait de la malle ! Les jambes tremblantes, au risque de me tordre un pied je descendis de ce lit voltigeant dangereusement à la hauteur des têtes et des drapeaux. Je n’avais pas de choix, je devais absolument m’occuper de cet inconnu ! Au pas d’une porte cochère où celui-ci était en train de se faufiler, je m’arrêtai pour le respect que m’inspirait l’âge de cet homme à l’air tout à fait inoffensif.

En reconnaissant Gaetano Calenda, je fus d’abord touchée en constatant que celui-ci avait décidé de s’inviter dans mon rêve, se passant de son petit-fils qui l’attendait depuis longtemps dans son rêve à lui ! Puis, je ne savais quoi penser me voyant brusquement catapultée dans un vaste local envahi par la fumée des cigares et des cigarettes. Derrière une table parsemée de fleurs, bouteilles et gobelets blancs, ayant Michele à sa gauche, Gaetano était assis à la place des hôtes d’honneur, tandis qu’un le type à l’eskimo vert (4) — qui se révéla être, à ma grande surprise, mon babbo, Nevio Buonvino — présentait l’illustre disparu au Maire, puis au Président de la Région, enfin à d’autres figures éminentes… Bouleversée par cette passerelle d’inconnus, je levai timidement la main : « Babbo, quelle date sommes-nous aujourd’hui ? »
« C’est le jour de ta naissance ! » me dit à l’oreille une femme blonde coiffée avec un joli chignon au sommet de la tête. « On est en 1972, tout le monde est d’accord pour commémorer 36 ans après sa disparition l’un des pères du socialisme réformateur : un homme généreux et intransigeant qui mourut en 1936 ! »
Je ne fis pas à temps à reconnaître en cette femme empressée et maternelle Madame Lamy… que celle-ci s’était volatilisée, sans négliger pourtant de me rendre ce fameux dessin à elle que j’avais perdu de vue… Haletante, j’essayai de me frayer un chemin au milieu de la foule qui semblait vouloir me resserrer dans son étau. « Michele ! Michele, j’ai le dessin ! » hurlai-je en lui faisant signe que j’allais le rejoindre. Mais la foule bougeait bruyamment, tel un immense animal, vers la sortie du local et l’on se trouva de but en blanc alignés au bord de la route montante où le corbillard s’aventurait par sanglots. Derrière le cercueil, en première ligne, Michele avançait, bras dessus bras dessous, avec mon babbo, Nevio Buonvino… Celui-ci portait dans son sac à dos un nouveau-né hurlant… et j’étais en train de m’écrier, à mon tour « Cet enfant-là c’est moi ! » quand les échos de la manifestation de Bologne s’estompèrent subitement dans l’ambiance anodine et sans éclats des quatre murs d’un appartement clair et calme avec balcon de Paris… à la veille fébrile des fausses funérailles du vieux socialiste !
« Est-il possible, me demandai-je, que dans mon rêve — où l’enterrement se déroule déjà avec la force et la redoutable évidence du cortège et des larmes s’incrustant indélébiles dans ma mémoire — je doive assister à un flash-back, comme dans un film de Bergman ? »
Je voulais de toutes mes forces sortir de ce labyrinthe… Mais j’étais là, désormais, à Paris, au beau milieu d’un plateau vide entouré de décors familiaux, où cette ombre figée, qu’on avait arrêtée au seuil de ses soixante-trois ans, avançait lentement, courbe et mal assurée, vers le fauteuil où Michele dormait.
Certes, la pâleur de la mort ne convenait pas à ce petit homme au costume gris, arborant un œillet à la boutonnière… Cependant, le décalage d’âge paraissait impressionnant avec ce jeune dormeur ayant pourtant cumulé, lui aussi, ce même fardeau respectable !
« Tu es venu me récupérer ? hurla Michele en se réveillant dans un bain de sueur. Je suis déjà mort, n’est-ce pas ? »

« Rassure-toi ! Je suis venu pour te voir, mais je n’ai pas beaucoup de temps, susurra l’homme maigre et haletant d’une voix qui me fit peur. On ne m’a accordé qu’un jour… Et je veux bien en profiter pour fêter ensemble notre anniversaire ! »
« Grand-père, tu te trompes, osa dire Michele, le plus gentiment possible. Nous ne sommes pas nés le même jour ! »

Gaetano ne sut pas quoi répondre. Tout en gardant une étrange énergie, il semblait prêt à crever définitivement d’un instant à l’autre. Combien de temps avait-il à disposition au juste, avant de disparaître ?
« Mais nous sommes tellement âgés, tous les deux, reprit Michele, s’accompagnant d’un geste large. Il m’avait vue et cela avait imperceptiblement modifié sa voix. Maintenant, rassuré par la présence d’un être vivant de sexe féminin, il affichait un air désinvolte en disant : « De quoi pouvons-nous nous réjouir, désormais ? »
« De la Libération de Naples ! » répondit Gaetano qui, au contraire, ne me voyait pas… « Si tu savais combien de fois je me suis retourné dans la tombe en attendant ce jour ! continua-t-il. Depuis mon cachot, j’entendais des échos contradictoires. Le fascisme ne se déballait pas, jusqu’au moment où j’ai entendu une voix assez familière qui hurlait dans un cône de carton : les Napolitains ont chassé seuls les occupants ! C’était la voix d’Alfredo, mon fils ! Ton père ! Trinquons à cette journée de lumière et d’espoir : le fascisme est enfin refoulé ailleurs ! Attends, je vais chercher une bouteille et deux verres ! »
Fort agité, Michele se leva, pour s’approcher de moi et me signifier, par des gestes très éloquents, toute sa contrariété : on ne pouvait certainement pas célébrer une glorieuse victoire le jour même d’une cuisante débâcle électorale ! « Grand-père, hurla-t-il, tu n’es pas à Naples, ici ! »
C’était inutile d’ajouter d’autres précisions historiques… Gaetano se retourna vers le balcon. Au-delà du réverbère, une jeune fille accoudée à une fenêtre lui souriait. Avait-elle suivi cette étrange conversation depuis le début ?
« Nous sommes à Paris, n’est-ce pas ? » s’exclama Gaetano… Il aurait aimé, sans doute, sortir son nez et ses lunettes au-dehors de la porte, descendre l’escalier, emprunter la petite descente jusqu’à la porte Saint-Denis…
Sans doute à cause de ma présence, Michele, le petit-fils, n’avait pas trop envie de pénétrer la personnalité charismatique de son grand-père. Par contre, il avait besoin de se libérer d’un de ses plus gros cailloux, celui du progrès… Un sujet aussi passionnant que décourageant qu’il m’avait déjà partagé plusieurs fois (1) :
« À présent, on nous impose un progrès totalement dépourvu de générosité ! dit-il, scandant les mots, de la peur d’être mal interprété. Par conséquent, le progrès contemporain régresse et détruit le travail des générations qui nous ont précédés ! »
« Un progrès à reculons… comment est-il possible ? » s’inquiéta le vieux socialiste qui, de toute évidence, ne voulait rien savoir d’un monde devenu méconnaissable…
Maintenant, chaque fois que j’essaie de reconstruire, avec des notes de plus en plus fouillées, ce rêve sans fin, je me reproche durement d’en avoir été la responsable : le fantôme de cet ancêtre illustre ne se serait certainement pas invité dans notre appartement minuscule en nous gâchant la fête si je n’avais pas eu l’idée brillante de l’entrevue et de la mise en scène de son enterrement…
Les morts doivent rester là où ils sont ! Attention, ce n’est pas une Napolitaine superstitieuse, c’est une Bolonaise désabusée qui le dit : les morts se sont accoutumés, désormais, à leur disparition, à leur état d’absence. Ils ne manquent qu’à nous. Donc, s’ils ne viendront pas nous chercher spontanément, toute initiative de les convier dans la grisaille de notre présent serait absolument dangereuse et porteuse de désagréables malentendus qui nous accompagneraient pour le reste de notre vie !

Giovanni Merloni

(1) « Quand j’étais un enfant de onze à douze ans, me dit un jour Michele, j’avais une confiance presque aveugle dans le « soleil de l’avenir » dont me parlait mon père ainsi que dans la force traînante de la civilisation « à la Jules Verne ». Je voulais faire de mes mains un petit quotidien à distribution familiale. Son titre devait être, justement, « Le progrès ». Mais à la maison, chose étrange et vraiment incompréhensible, il n’y avait qu’une vieille encyclopédie Bompiani, publiée au beau milieu de l’ère fasciste, où le mot « progrès » ne figurait pas du tout. Ne parvenant pas à me résigner, je revenais continûment à ce gros livre abîmé, avec insistance. Je n’avais pas le courage d’interroger mes parents. Petit à petit, je m’étais convaincu que ce mot « progrès » n’existait pas… et j’abandonnai mon métier de journaliste. »

(2) Souvenir de la comptine que Nevio Buonvino fredonnait à Anna, où le mot « place » évoque à la fois la piazza Maggiore de Bologne et la main de l’enfant qui doit apprendre les noms des cinq doigts : 

Place, belle place,
Où passa un lièvre, hélas :
Le pouce le dévisagea,
L’index le tua,
Le majeur l’écorcha,
L’annulaire le cuisina,
Et le petit doigt le dévora.

Piazza, bella piazza,/ci passò una lepre pazza:/il pollice la vide,/l’indice l’uccise,/il medio la scorticò,/l’anulare la cucinò,/e il mignolino se la mangiò..

(3) Anna avait été toujours fascinée par le nom de ce vin blanc, « Pagadebit », qu’on pourrait aisément traduire avec « Paie-la-dette »

(4) L’eskimo était un imperméable vert clair avec capuchon, pourvu d’une fourrure synthétique à l’intérieur, qu’en Italie la plupart des jeunes portait au début des années 70.

Le dernier métro (Roman théâtral n. 29)

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Le dernier métro

La douche froide des résultats des élections en Italie, entraînant le retour de Berlusconi au pouvoir, dont nous connaissions très bien le style et les méthodes, avait de but en blanc remplacé les sensations, désagréables aussi, provoquées par l’irruption de Vera et Mario au beau milieu d’une scène confuse où la passion abrupte du peintre allait emporter la modella aussi…
Cela avait été déclenché sans doute par les petits malentendus de notre conversation où l’embarras s’alternait à une étrange liberté réciproque… Cependant, la démarche du portrait avait atteint, en elle-même, ce point de départ de l’acte créatif qui devient facilement un point de non-retour pour les personnes concernées…
Sans que je m’en rendisse compte, par quelques coups rapides du pinceau, Michele avait de but en blanc saisi mes traits, avec une telle force expressive qu’il s’en fit emporter, comme si l’évidence de mon corps et de mon regard sur la toile l’autorisait, comme on dit, à passer à l’acte ! Je ne peux pas dire ce qui se serait passé si personne ne nous dérangeait… Toujours est-il que la tournure des événements provoquée par l’irruption de Vera et Mario m’avait profondément indignée et qu’elle n’avait pas suffi à me rassurer la définitive rupture entre Michele et les deux Napolitains, enfin partis.
Plus tard, dans un état déplorable où la rage pour cette interruption se mêlait à des sentiments de profonde impuissance en face de la défaite électorale, Michele avait rangé dans la malle, à la hâte, mon portrait inachevé ainsi que tous les autres fragments de notre mémorable exploit…
Heureusement, nous n’étions pas restés seuls en ce moment pénible. Juste une demi-heure après l’annonce à la télévision, Olivier Jardin avait frappé à la porte. Il était avec un groupe d’amis et d’amies de l’association de la rue des Vinaigriers. Ils ne venaient pas les mains vides. Avec les pizzas et des bières en quantité qu’ils avaient apportées, on avait bu, on avait mangé et l’on avait agréablement sympathisé jusqu’à l’heure du dernier métro…
Au cours de la soirée, j’étais restée interloquée devant le comportement équidistant d’Olivier Jardin. Malgré l’évidence de la séance de peinture, qui avait laissé des traces partout, celui-ci n’était pas du tout jaloux de Michele ! Il souriait même quand, en aparté, j’essayais de me justifier pour le rassurer. Comme s’il savait bien de choses au sujet de Michele que je ne savais pas encore. Comme si cela excluait toute possibilité d’un lien moins que correct entre Michele et moi ! Olivier avait même insisté pour que je reste auprès de mon colocataire pour le consoler.
Comment ? Le jour où finalement je me laisse un peu aller et que je me déclare disponible à une promenade nocturne… qui aurait servi à me défouler un peu de cette chape de plomb… il se dérobe, il me donne même des conseils de frère sage !
Je me demandai, alors, où s’étaient rendus ces deux Napolitains, Vera et Mario, avant de disparaître de la face de la terre. N’avaient-ils pas frappé à la porte de l’association pour renseigner Olivier autour de cette scène qu’on ne pourrait plus délicate et intime, à laquelle ils avaient assisté comme des spectateurs et participé comme des figurants ? Effectivement, Olivier, en ces temps-là, se rendait souvent chez mon association de la rue des Vinaigriers… à la découverte de ses ancêtres italiens du côté maternel, originaires des Pouilles… D’ailleurs, Enotrio, le nom de famille de sa mère, était aussi le nom d’un peintre à la mode en Italie dans les années 60 ayant quelques parentés stylistiques avec Utrillo…
Puisqu’il ne m’en avait jamais parlé, je fus assez touchée en sachant qu’Olivier était Italien par moitié, tandis que peut-être j’étais par moitié Française… que cela venait d’une mère pour chacun de nous… En un éclair ma tête s’envola dans cette redoutable symétrie à faire trembler les veines… mais j’osai m’accorder aussi l’hypothèse que si ma mère et son père — français tous les deux — se rencontraient avant de chercher fortune au-delà des Alpes, et qu’ils s’aimaient, nous n’existerions pas ! Donc je devais dire merci à cette fée-sorcière insaisissable qui avait osé franchir la plus accueillante des frontières à la recherche d’un ailleurs fabuleux qui l’attirait déjà, fatalement !

Au moment des adieux, on était tous rassurés, car nous avions échangé nos ressentis et nos attentes pour le présent, découvrant par cela combien nous étions imprégnés par la même vision des choses. On était tous sur la même rive… gauche, sans être pourtant, du moins pas encore, des bobos parisiens !
— Les idéaux de Marx et Antonio Gramsci ne sont pas morts ! avait proclamé Olivier Jardin sur le pas de la porte, tout en me rappelant, d’un petit coup sur l’épaule, le rendez-vous du lendemain :

— As-tu oublié le faux d’un vrai ?
— Quoi ?
— Le faux enterrement d’un vrai socialiste napolitain !

Une fois seuls, nous nous dirigeâmes sans un mot dans nos respectives cellules. Au-delà de la petite envie secrète de résoudre quelques-uns de mes nœuds personnels — grâce à la complicité d’un saint (Michele) et à la ténacité d’un arbre (l’Olivier) —, je n’avais plus d’illusions, ni pour mon pays ni pour l’Europe. Donc, je ne me serais pas émerveillée si je n’étais pas parvenue à m’endormir pacifiquement tout au long de la nuit. En plus, cela n’avait plus aucun sens, cette promesse de la reconstruction fidèle de l’enterrement de Gaetano Calenda, que la vidéo devait immortaliser au milieu des décors de la rue de la Lune au lieu que dans ce pays éperdu de Calabre où celui-ci était mort !
J’aurais voulu partir, disparaître. Et pourtant, j’avais voté, régulièrement, parmi d’autres Italiens souriants, en me rendant très tôt le matin de dimanche au siège de la rue de la Paix… Je considérais donc tristement que ce n’est pas facile d’émigrer de son propre pays ni de s’enraciner ailleurs. Au-delà de Berlusconi ou des autres gueules de son sombre entourage, que faisait-elle, l’Italie, pour retenir les jeunes ? Que fait-elle pour eux, encore aujourd’hui ?
Au-delà de ma porte fermée, j’entendais Michele gémir et changer continûment de position dans son lit, comme un mort qui se retourne dans sa tombe. Plus tard, il s’était levé et, après avoir traîné dans l’endroit qui avait été, pendant deux glorieuses, son atelier de peintre, il s’était écroulé bruyamment dans l’unique fauteuil, tout en murmurant une phrase typique de lui, que je n’oublierai jamais :
— Il ne manque qu’une chose… que le cauchemar du métro se matérialise encore !

Giovanni Merloni

Je serai le second Abelard, et toi la troisième Héloïse ! (Roman théâtral n. 28)

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Je serai le second Abelard, et toi la troisième Héloïse !

Michele ne cachait pas son air résigné. Cependant, au lieu de s’atteler à la grande feuille où, pour l’instant, il n’avait gravé que trois lignes évoquant moins ma personne que ma personnalité, il revint à son sujet préféré :
— J’ai la précise sensation de voir ma fée assise au-dessus de l’affiche de Dominique Sanda, les coudes appuyés sur la table en marbre de ma très modeste cuisine via Tovaglie ! Je me réjouis de la fumée blanche sortant de sa bouche, et de ses yeux de lagune… Elle est en train de mettre en pièces mes racines familiales : « c’est comme une chimère de bois que tu chevauches naïvement… Ton manège à toi tourne à vide, sans cesse, car tu es encore dans le ventre de ta mère… » conclut-il d’une voix souffrante.
— Elle t’avait dit… une chose pareille ?

— Oui. Je ne l’oublierai jamais.
— Et maintenant, à qui vas-tu faire le portrait ? lui dis-je, vexée. À moi ? À elle ? À toi-même ? Tu es en train de m’utiliser et je ne me sens pas bien du tout dans les draps d’une femme aimée à la folie. En plus, je commence à soupçonner qu’elle n’a jamais existé !
Ce fut à cet instant-là que Michele s’approcha de moi, emporté. Le tablier sale de couleurs floues, les mains blanches et nerveuses, il voulait me serrer dans ses bras, mais je l’arrêtai d’un geste résolu :

— Attention, Michele, je ne suis pas faite de bois !

— Pardonne-moi Anna, j’ai dépassé les limites… Il laissa tomber aux côtés ses bras de marionnette, tandis que je me pelotonnais comme un caillou, en faisant disparaître sous mes bras un visage tout d’un coup décomposé. Alors, il recula pour s’éloigner le plus possible de moi. Depuis la porte de sa chambre, se servant d’une voix flûtée que je ne lui avais jamais entendue, il me lança une promesse :

— Je te le jure, Anna ! Je vais m’immoler ! Je serai le second Abelard, et toi la troisième Héloïse !
J’aurais voulu rire, ou, en alternative, pleurer. Je gardai ma tête cachée. Quant à Michele, depuis sa distance qui aurait dû me rassurer, il ajouta pour me chérir des expressions magnanimes :

— Personne, jusqu’ici, ne s’était soucié de mes disgrâces. Tu l’as fait, Anna, avec élan et sans penser aux risques !

Interloquée, je sortis mon nez de ma tanière et Michele s’approcha de mon piédestal :
— Moi aussi, dit-il, je veux t’aider dorénavant à oublier toutes tes difficultés grandes ou petites ! dit-il en me faisant une petite révérence.
— J’espère que tu es sincère, maintenant ! susurrai-je. Mais je n’avais rien fait pour imposer, avec une tenue plus sobre, un frein définitif aux impulsions toujours possibles de son naturel…


Juste à ce moment-là, Mario Trentavizi et Vera Marasco, utilisant sans scrupules la clé qu’ils avaient empruntée durant la pagaille télévisée, entrèrent dans notre salle commune transformée en bal de carnaval. D’emblée, me croyant à demi nue, Vera s’évanouit. Mario se précipita à son secours, tandis que Michele essayait de la réveiller en lui passant sous le nez une bouteille de vinaigre. Je me sauvai dans ma chambre, cette fois-ci sans prendre la précaution de fermer la porte. Ensuite, à travers l’entrebâillement, je fus soulagée en voyant que Vera avait repris ses couleurs. Pourtant, elle restait muette, immobile, le regard fixé sur la malle où j’avais si longuement posé.
De l’autre côté, là où deux chaises les attendaient miraculeusement, Trentavizi avait traîné Michele pour lui parler :
— Cet enterrement, tu ne dois pas le faire ! dit-il de façon ironiquement menaçante.
— De quel enterrement me racontes-tu ? protesta Michele. Il avait sans doute oublié que la tarte télévisée manquait d’une cerise et d’une dernière chandelle. Puis, il eut un sursaut :
— Ah, oui… la reprise de l’enterrement de mon grand-père, une scène symbolique ! dit Michele, embarrassé. C’est Olivier Jardin qui a insisté pour cela…
— Tu ne le feras pas, ni demain ni à jamais ! insista Mario d’un ton qui sonnait faux. Michele, tu ne vas pas te refaire une virginité avec ça !

— Que veux-tu me dire ? Je ne fais rien pour effacer mes fautes éventuelles !

— Tu ne vois pas l’évidence, Michele ! En exagérant les mérites de Gaetano Calenda… tu te vantes de ton honnêteté à toi ! Mais tu n’as aucun mérite pour cela !

— Et pourtant je vois un grand démérite dans la malhonnêteté ! répondit Michele, affichant un air calme. Elle accompagne toujours, telle une servante fidèle, les mauvaises actions des hommes ! N’es-tu pas d’accord, Mario ?
— Tu dois en finir avec ces farces, ces faux enterrements, ces entrevues impossibles, et avec l’antifascisme ! Beaucoup de choses ont changé, pas seulement en Italie ! Et toi, tu n’as rien fait d’extraordinaire pour que tu puisses donner des leçons !

— Voilà la grande conquête de nos temps, l’équidistance ! s’exclama bruyamment Michele. Suivant cette théorie, puisque tout le monde commet des fautes plus ou moins graves, personne n’en commet ! Avec l’avantage que personne n’aura jamais raison, si l’on continue comme ça, laissant la malhonnêteté libre de régner !

— Je le savais, Michele, tu aimes te prendre pour un juste, voire un personnage apocalyptique ! Quitte à te distraire assez facilement de tes devoirs…

— Toi, alors ! Regarde ton nom qui te fait de miroir, Trentavizi ! (1) Tu es un parfait intégré, le prototype de l’opportuniste : toujours mécontent, toujours prêt à sauter sur le char di vainqueur (2)… C’est une position idéale pour laisser systématiquement les charges aux autres !
— Tu n’es même pas parti pour voter ! dit Vera, ressuscitant de ses états nuageux.
— Je ne suis pas allé voter, c’est vrai, réagit Michele, avant de changer de ton. Mais… vous ? Qu’avez-vous fait ? Vous êtes venus faire une escapade à Paris, au lieu d’accomplir votre devoir !
— Je n’aurais pas voté, en tout cas, déclara Mario.

— Très bien, un vote en moins à Berlusconi ! Et toi, Vera ?
Vera ressemblait de plus en plus à une veuve en deuil. Pour remplir son silence, Mario Trentavizi reprit la parole :

— Reviens à Naples, Michele ! Ta vie est là-bas !
— Je ne te comprends pas, lui répondit Michele, en lançant un regard hâtif sur la masse noire de Vera.
Mario alors s’approcha de lui :
— Vera ne parle que de toi… Je suis venu pour lui faire plaisir… Puis, tout en essayant d’étreindre Michele dans ses bras costauds, il indiqua la femme accablée et ajouta :
— Prends-la, elle est à toi ! Je t’en fais cadeau !
— Va-t’en ! hurla Michele en le repoussant violemment. Puis, en le prenant par le col, il murmura :
— Tu es un serpent, un Iago…
— Non, mon cher ami, c’est toi qui as profité de notre vieille amitié ! protesta Mario, tout en fixant Vera. Car tu es toujours au-dessus des autres, en dehors de toute responsabilité, n’est-ce pas ? Non, mon cher Michele, c’est toi l’Armando de la chanson (3) :

« la même maison
le même bar
la même femme…
une seule
la mienne ! »

En reconstruisant les mots précis de cette « scène mère », digne d’un vaudeville de la banlieue parisienne du temps de Casque d’or, je me rends compte que parfois les mots recouvrent les faits d’une deuxième vérité ou, peut-être, d’une vérité très éloignée de la vérité effective… Je compris sur ma peau, finalement rentrée dans mon chandail d’antan, que finalement Michele avait aimé cette femme. Une femme peut-être malheureuse en manque d’enfants, avec un sous-fond de tyrannie, aussi. Avec elle, les labyrinthes de Michele auraient risqué de se multiplier, en se transformant en prisons à vie. Heureusement, la politique avec ses équivoques à vérifier et ses déceptions inévitables avait sauvé Michele du piège irrésistible où il s’était caché. (4)
En revenant au final de cette parenthèse napolitaine à Paris, je vis Mario Trentavizi ramasser tout l’orgueil dont il était capable et, tournant le dos à son rival, murmurer péniblement :
— Très bien, je m’en vais…
Presque sans transition, depuis la porte encore ouverte j’entendis les premiers pas de Trentavizi dans l’escalier, tandis que Vera, poursuivant son compagnon comme une folle, hurlait :
— Mario ! Marioooo !
Quelques minutes après, c’était l’heure des résultats. À la télévision française, nous entendîmes répéter plusieurs fois la même nouvelle :
— Aux élections politiques en Italie, le regroupement de droite a obtenu une victoire sans précédent. Monsieur Berlusconi a déclaré…

Giovanni Merloni

(1) Trente vices…
(2) Fameuse expression d’Ennio Flaiano
(3) Fameuse chanson d’Enzo Jannacci (et Dario Fo)
(4) On fait ici référence à ce que se passait à Naples pour Michele avant son départ, lorsqu’un fasciste l’ayant publiquement menacé le poursuivait partout.

Je ne me cache pas qu’ainsi je risque de m’éloigner encore plus de moi-même ! (Roman théâtral n. 27)

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Je ne me cache pas qu’ainsi je risque de m’éloigner encore plus de moi-même !

« En avril, ne te découvre même pas d’un fil ! » dit le proverbe. Et pourtant, j’étais obligée de me découvrir et d’espérer que la laine serait remplacée par les couches de couleurs que Michèle allait verser idéalement sur mon cou et mes épaules…
Maintenant, je ne me souviens pas comment, par quelle mise en scène instinctive je parvenais à endiguer ce naturel de l’artiste qui aurait pu, d’un moment à l’autre, laisser l’initiative au naturel de l’homme… Parce que, ayant franchi la barrière superstitieuse qui l’avait longuement empêché de peindre — notamment des portraits de femmes, non nécessairement nues —, Michele avançait déjà dans une autre dimension, se plongeant dans une inédite désinvolture du corps et de l’esprit.
Cependant, la question d’Hamlet se jouant dans les viscères pensants de Michele revenait avec trop d’insistance à ma ressemblance avec cette fée fugitive ! Parfois, lors de ces deux premiers jours consacrés à l’art (1), il se trompait même, en attribuant mon prénom, Anna, à cette inconnue aux yeux bleus comme les miens. Ou alors il m’appelait carrément Rose, parce que mes cheveux châtains retombaient sur mon cou de la même façon, avec les mêmes nuances que les siens…
Cet après-midi (2), je ne pouvais pas m’empêcher de voir du danger en tout cela, surtout dans la mise que j’avais adoptée après une longue hésitation : une ridicule robe de chambre des années quatre-vingt que Michele avait triomphalement extrait de la malle, avec un grand décolleté et le corsage semi-transparent en soie. Si donc mon intimité n’était protégée que par de faibles défenses, mon corps, allongé en fonction des exigences de la pose, peinait à s’adapter à la malle, trop courte et incommode.
Un pinceau dans la main droite et la palette dans la gauche, Michele paraissait armé, et cela pouvait l’encourager davantage à l’agression spontanée que mon corps inspirateur pouvait bien déclencher en son esprit inspiré sans qu’il y eût une véritable faute de sa part ni de la mienne.
Quant à moi, je n’avais aucune épée ni baguette magique pour me défendre ou attaquer à mon tour. Il ne me restait que la dialectique apprise dans les assemblées populaires ne faisant qu’un avec un certain savoir-faire inné dans le choix du temps et du rythme. D’ailleurs, si je n’avais eu que le souci de ma dignité et de mon indépendance, j’aurais refusé cette compliquée mise en scène qui n’avait d’autres spectateurs que nous. Je voulais finalement savoir qui était cette Rose dont j’avais peur justement parce qu’elle me ressemblait trop… Car au fond je préférais que cette femme fût morte, disparue à jamais, quitte à m’investir de l’éventuel remplacement de son mythe et de sa figure, jusqu’à accepter de devenir moi-même la femme qui vécut deux fois !
Sinon, elle devait sortir de ses limbes, venir ici, dans cet endroit de plus en plus facile à découvrir. Si elle avait demandé à n’importe quel passant où habitaient la Bolonaise et le Napolitain, celui-ci aurait immédiatement indiqué la rue et le numéro de notre immeuble…
 Oui, elle devait venir, frapper à la porte, assumer son charme exagéré avant d’accepter de partager un amour partagé ! Devant cette évidence, j’aurais volontiers disparu, quittant le clair et le calme en échange du bruyant et du sombre. À condition d’avoir la vie sauvée…
Cela dit, avant de desserrer ce nœud coulant, rien ne pouvait être envisagé, en dehors de cette innocente camaraderie entre Michele et moi.
Avant d’entamer cette deuxième séance — consacrée à ma tête de danseuse de Degas et à mon cou à la Modigliani —, dans le premier tiroir de ma commode j’avais trouvé un petit cahier d’école où Michele avait de temps en temps griffonné des vers et dès réflexions intimes. Idéal pour une longue pose, utilisable comme éventail pour chauffer l’air et refouler l’odeur de la térébenthine…
Il s’agissait d’un petit volume, titré « Quaderni napoletani », dans lequel Michele avait déversé des gribouillis de mots au bord de la poésie pour commenter les principales contrariétés de ses dernières années dans sa ville natale. La première circonstance que j’y découvris ce fut la rentrée scolaire d’octobre 1988 :
« Je m’aventure aujourd’hui dans une école fréquentée par des individus tombant d’une autre planète. Je me pince les bras. Oui, je suis encore en Italie ! »
D’autres récits racontaient ses impressions de la grande maison de famille où il vivait seul avec sa mère malade, parce que son frère Dodo et sa sœur Enzina s’étaient depuis longtemps créé une famille avec des enfants… D’autres textes racontauent les personnages qui l’entouraient au quotidien dans l’école où il enseignait et dans le quartier où il habitait… Dans ce cahier, Michele ne s’exprimait jamais au sujet de Vera et, quand il s’adressait à une femme idéale, celle-ci n’avait pas de prénom…

Je suis contente d’avoir soigneusement gardé ce cahier tout en sachant qu’il ne s’agissait pas d’une œuvre immortelle, car, ayant oublié tout le reste, il m’aide maintenant à reconstruire ma longue séance artistique d’avril 2008 à rue de la Lune où Michele était le peintre et moi sa dévote modella…
En dehors de ces retrouvailles, je ne me souviens presque de rien. Michele arborait un talent foisonnant. La brève distance entre la malle, où je posais péniblement, et le chevalet — contre lequel Michele, assis sur une chaise de cuisine, dessinait comme un forcené — se comblait au fur et à mesure d’études : mon nez, mon épaule droite, mon épaule gauche, mes mains croisées, mes mains ouvertes, mes cheveux abandonnés selon le style de Claudia Cardinale (« que Modigliani aurait aimés »), mes cheveux remontés en haut selon le style de Simone Signoret (« l’idéal de Renoir »), mes cheveux lisses et polis, selon le style de Juliette Greco (« que Degas aurait préférés »)…
Au milieu de ce vase de Pandore en éruption, je n’aurais dû me soucier de rien, car Michele était en train de donner libre cours à ses pulsions ancestrales et que cela le rendait, en principe, inoffensif… Et pourtant, mon envie taquine de tout savoir au risque de causer du chagrin à moi-même — un trait de mon caractère que j’aurais pu bien hériter d’une mère française, si j’en avais eu une… — me poussait à utiliser le cahier où Michele, un jour lointain, avait esquissé des mots plutôt que des lignes colorées entourées de tâches transparentes… Par exemple, cette poésie placée par hasard là où j’avais mis mon doigt :

Elle, la vie, mon Ariane
est badine et gitane
moelleuse et abrupte
tel un corps sans la croûte.

— Quand as-tu écrit ces vers, Michèle ?
— À mon arrivée à Paris, Anna.

— Cette Ariane est un peu toutes les femmes de ta vie, n’est-ce pas ?

— Ce sont trois femmes en tout qui en plus se ressemblent…
— Pourtant cette femme hors du temps est la vie même, ton idée de la vie, n’est-ce pas ?

— Je reviens toujours au moment de l’adieu, de la séparation, répondit-il. C’est en ce moment-là que chacun se révèle…

— Tu as eu une séparation douloureuse avec Vera ?

— Une séparation sans adieu.

— Tu es parti sans la saluer ?
— Non, elle est venue à la gare avec Mario. Elle paraissait même contente que je parte !

— Elle a voulu s’effacer pour ne pas assumer votre rupture, il me semble !

— Ce n’est pas ça, répondit Michele se levant d’un bond, tout en appuyant ses pinceaux sur la chaise. Elle est venue parce qu’elle avait des remords qui pesaient sur elle depuis des années !

— Un coup de théâtre, pour toi, m’exclamai-je, haletant de curiosité.

— En janvier 2002, Rose était venue me chercher à Naples !

— Tu ne m’avais rien dit…

— C’est que ma mémoire a besoin d’être provoquée pour que certains souvenirs se déclenchent. Si tu ne me l’avais pas demandé, j’aurais oublié les circonstances de mon départ ainsi que cette révélation…
— Voilà pourquoi vous ne parlez que de Rose, maintenant ! Si j’étais une enquêteuse rusée, je dirais que Rose est venue vous chercher telle une flèche, mais Vera en a intercepté la trajectoire !
— Ton hypothèse s’approche beaucoup de ce qui s’est passé… Mais Rose n’a pas rencontré Vera non plus. Elle savait que j’enseignais au Caccioppoli, et elle devait en avoir gardé une photo de la façade que je lui avais envoyée avec les premières lettres. Donc, elle s’y était rendue… lors de mon jour de repos ! Elle avait demandé de moi au gardien, Luigi. Celui-ci lui avait donné l’adresse de mon atelier à vicolo della Neve…
Tandis que Michele parlait, je ne pus m’empêcher de jeter un œil sur le petit cahier, où elle ne pouvait être que Rose, Rose à Naples :

Elle n’a pas de raccourcis
ni de haltes jolies.
Citadine ou paysanne

elle dévore nos âmes.

— Veux-tu que je continue ? demanda Michele voyant mon regard perdu. Je lui fis un geste et il reprit :

— Rose arriva en bas de mon atelier au crépuscule. Mais ne se décida pas à monter ni à sonner à l’interphone. Le gardien lui avait précisé que ma chambre était au premier étage, juste au-dessus du portail. Elle attendit que j’allume ma lampe, et demeura cachée devant une boutique fermée… jusqu’au moment où elle me vit sortir avec Vera ! Je ne sais pas le jour exact où cela est arrivé, Vera n’a pas voulu me le dire… Mais il est bien possible que ce fût justement le jour…
— Je ne veux pas tout savoir, aie pitié de moi ! hurlai-je. Puis, d’un ton agacé, je lui demandai :
— Vera, comment pouvait-elle savoir une chose pareille ?

— Après cette apparition, qu’on ne pouvait plus affreuse et inattendue pour elle, répondit-il, Rose était vite rentrée dans son petit hôtel à côté de la gare. D’abord, elle s’était longuement demandé si Luigi, le gardien de l’école, en donnant l’adresse de mon atelier, savait ou pas qu’elle risquait de rencontrer quelqu’un d’autre avec moi… puis elle avait pleuré à l’idée des treize années qui s’étaient écoulées. Le pessimisme de la raison lui conseillait de renoncer à n’importe quelle initiative et de partir le lendemain en silence… mais l’optimisme de la volonté dont je lui avais maintes fois parlé lui suggéra de s’exprimer…
Tandis que Michele laissait se défaire sous mes yeux cet écheveau compliqué, je me souvins qu’au début de l’année 2002, tout de suite après la disparition de mon babbo, j’avais perdu les traces de Madame Lamy ! Pour me distraire, je jetai un œil sur la poésie qui faisait de contre autel à notre séance :

Tôt ou tard, nous sortons
d’un petit bonheur bref
pour rentrer derechef

dans un malheur qui dure.
La vie est une torture
de plaisirs inacceptables,

ou alors, dans le sursis
c’est un zapping désagréable
de casseroles et tapis.

— Mais pourquoi tu t’arrêtes ? dis-je énergiquement, refermant le cahier.
— Je ne réussis pas à avancer dans ce récit sans que tu m’aides à le faire…
— Cela me touche, Michele… en même temps, je te dis que ce n’est pas le cas que je doive me sentir concernée. D’accord ?

— Oui, d’accord. Et je reviens à la fin malheureuse. Pendant la seule nuit, je crois, qu’elle a passée à Naples, Rose a écrit une longue lettre, sans doute pleine de répétitions et baignée de larmes où elle a sans doute fait le récit de sa double vie, rattrapant, j’en suis sûr, tous les mots, les sentiments et les actes qu’elle n’avait pas eu le courage de me partager quand on se voyait presque tous les jours à Bologne. Mais je ne connais rien de cette lettre… au-delà de la nette et irrépressible sensation que Rose avait besoin de moi et qu’elle était venue avec la ferme intention d’aller jusqu’au bout…

— Qu’est-ce qui s’est passé, au contraire ? dis-je d’un fil de voix.
— Avant de partir, elle a posté sa lettre, qui deux jours après a été livrée à l’adresse de mon lycée. Comme d’habitude, le facteur est rentré dans le hall de l’école, il a monté à l’étage et a déversé les enveloppes en vrac sur la grande table au milieu de la salle des professeurs. Le hasard a voulu que ma collègue Vera cherchât ce matin-là un livre de chimie qu’elle devait examiner en vue d’une éventuelle adoption pour ses classes futures.
— Donc, Vera a trouvé là-dedans la lettre que Rose m’avait adressée et l’a empochée…
— Un geste horrible, sans doute, dis-je. Toujours est-il que tu as quitté Naples en sachant que Rose t’avait écrit. Cela montrait sans équivoque sa bonne foi et son chagrin… Pourquoi as-tu refoulé, par la suite, une telle vérité ?
Puisqu’il ne savait pas quoi répondre, je continuai mon réquisitoire :
— Tu dois l’admettre, ton départ de Naples a été bien traumatique si pendant le voyage tu as écrit des vers semblables :

Avec toi, je voudrais bien
(qu’il fasse gris ou serein)

de toute façon la vivre,
cette vie de hauts et de bas,
mais elle ne veut pas

chavirer, joliment ivre,
dans le compas de mes pas.

— C’est une espèce de réflexe automatique ! répondit-il. Même si je savais que Rose m’avait écrit une lettre, celle-ci s’était volatilisée depuis, n’existait pas ! Et moi je revenais à la case de départ, à ma souffrance endémique…

— Combien de dégâts as-tu faits, au nom de ta souffrance ! Depuis ta résidence napolitaine, tu t’es autorisé à une espèce de chantage moral : « tu verras ! Tu reviendras me chercher ! » Ronsard était beaucoup plus magnanime que toi. Et, enfin, elle était venue ! Ne songes-tu pas à ce qu’elle a dû passer depuis ? Son espoir de bonheur a été bien éphémère !
Sans répondre, Michele essaya de recommencer avec ses croquis, se montrant absorbé dans la recherche d’impossibles précisions. Mais bientôt il revint sur ma question :
— Elle disparaissait, réapparaissait, je n’y comprenais rien. Je devenais de plus en plus jaloux…
— Combien de fois as-tu crié à ta belle Française « Ne me quitte pas » ? dis-je sans réfléchir, tandis qu’au contraire j’aurais dû me taire… Car Michele arrêta de peindre pour me fixer. Où regardait-il précisément ? Mon cou, mes seins, mes jambes ?

— Si tu savais combien elle te ressemblait… c’est impressionnant ! murmura-t-il avant de s’écarter brusquement du chevalet et franchir la ligne jaune qu’on ne devrait dépasser qu’à la suite d’une invitation explicite.
— Non, non, je ne veux pas de ces bêtises ! protestai-je immédiatement. Laisse-moi où je suis, une orpheline traquée par les convoitises des prêtres ou les attentions vagues de gens très ou trop engagés ! dis-je, amplifiant ma gêne. Puis, le voyant à nouveau tranquille, en train de jeter un seau d’eau gelée sur ses pulsions déplacées — et de réfléchir aux graves responsabilités que Vera s’était adossée en décidant de sa vie —, j’eus une fulguration que je ne pus pas retenir :
— Peut-être, Rose aurait voulu accoucher un enfant qui fût « ton » enfant, le fils de Michele…

— Je ne peux engendrer personne, dit-il d’un air résigné, pointant un doigt sur sa poitrine. Cette branche de l’arbre généalogique des Calenda est sèche. J’aurais pu faire le bonheur d’une multitude d’âmes seules…
— Donc, je ne risque pas de découvrir, un jour, que tu es mon père ! m’écriai-je.
Il s’en suivit un silence embarrassé.
— Mais, excuse-moi, repris-je, Rose en avait été déçue ?

Sans répondre, Michele me fit une caresse hésitante. Le soleil avait disparu. Soudain, je m’apercevais de mon incapacité de maîtriser cette solitude à deux :
— Écoute, Michele, tandis que tu peignais j’ai fini de lire ta poésie. Elle est belle et révélatrice de ton être mélancolique et rêveur, tout comme ta calligraphie insouciante et comme suspendue dans le vide… Tu as beaucoup souffert, mais tu as connu de temps en temps le bonheur. On dirait que tu as touché même le ciel de tes doigts… Écoute ces derniers vers :

Elle, ma vie, mon amie
c’est un gâteau candi
le souvenir de ton cri

désormais englouti
dans un puits…

— Cette poésie m’a appris quelque chose d’essentiel que je devais tôt ou tard savoir, de toi, de la Française insaisissable, de moi, mais je ne me cache pas qu’ainsi je risque de m’éloigner encore plus de moi-même !

Giovanni Merloni

(1) Dimanche et lundi 13 et 14 avril 2008, juste au moment où, en Italie, le vote se déroulait pour élire les députés et les sénateurs…
(2) de lundi 14 avril 2008

La voix de son père pouvait-elle suffire à lui donner la force de briser la cage de ses servitudes volontaires ? (Roman théâtral n. 26)

La voix de son père pouvait-elle suffire à lui donner la force de briser la cage de ses servitudes volontaires ?

Le dimanche suivant (1), tout en me réveillant tôt, je décidai de m’accorder le temps paresseux d’une grasse matinée, pour essayer de ranger quelque part les souvenirs que Michele m’avait confiés au cours de longues conversations péripatéticiennes : des mémoires en haillons, où j’avais moi-même éprouvé des sensations presque physiques, jusqu’à m’inviter dans ses rêves abrupts et volages qui m’avaient pourtant donné la chance d’entendre des perles de sagesse de la vive voix d’Alfredo, mon Calenda préféré…
Pourquoi consacrais-je à cet être presque inconnu, Michele, une entière étagère de ma bibliothèque intime ?
Maintenant, neuf ans depuis, je saurais peut-être donner une réponse plus réfléchie. Alors, fouillant avec désinvolture dans ses mémoires, je rangeais mes émotions comme une sauvage et me perdais dans les mille pistes de toutes ces vies inachevées ou brusquement interrompues dont il me parlait… Sans doute, voulais-je éviter de m’arrêter à regarder la mienne, car je ne voulais certainement pas donner corde aux intrusions de tous ceux qui voudraient s’en emparer pour la changer. Ma vie… elle m’était tellement inconnue que je préférais l’ignorer, n’ayant pas le même esprit débonnaire et intransigeant à la fois que mes compatriotes bolonais… D’ailleurs, je ne savais pas si j’étais moi même une Bolonaise ou non !
Sans en avoir conscience jusqu’au bout, j’avais pourtant besoin d’un changement radical, d’une rupture, même violente… Olivier voulait me voir… Ses appels téléphoniques incombaient sur ma tête comme une épée de Damoclès… De l’autre côté Michele… Je me demandais avec insistance ce qu’il représentait pour moi, ce Napolitain orgueilleux et renfermé comme un hérisson dans ses préjugés hirsutes, qui devenait en ma présence transparente comme le Livre ouvert (2) de mes Apennins. Je ne saurais pas dire ce que je m’attendais de lui. Pour le moment, je me disais qu’il était un ami et qu’il resterait tel. Mais cela ne correspondait pas à ce que me suggéraient mes sentiments galopants. Michele était bien sûr un homme respectueux, qui ne forçait jamais les situations, quelqu’un qui n’aurait surtout pas agi de façon ambiguë. S’il avait eu des intentions… amoureuses, il se serait sans doute déclaré, même dans l’hypothèse d’un possible échec. Il se comportait donc en galant homme, mais, je ne sais pas pourquoi, j’avais la sensation inquiétante qu’il aurait pu, d’un moment à l’autre, changer, devenant farfelu dans l’action comme il l’était dans la parole, ouvrant la porte à sa véritable nature. À l’improviste, il aurait pu cesser de rôder innocemment dans notre appartement comme un animal en cage, et…
Quant à moi, est-ce que mes intentions étaient vraiment désintéressées ? Est-ce qu’au contraire j’utilisais Michele, cet homme prudent et discret — qui n’aurait jamais forcé mes résistances — comme un « homme-écran », pour me défendre des hommes réels, comme Olivier, qui, en un seul jour, aurait pu dépasser impunément les mille portes et les mille boîtes chinoises que j’avais installées pour protéger mon cœur et mon corps ? En tout cela, quelle était alors la place de ce rêve tout à fait innocent où Michele avait voulu me présenter sa famille au complet ?
J’étais juste en train de me rendormir, pelotonnée à nouveau dans cet escalier en colimaçon que j’avais monté en rêve avec ses miraculeux conjoints, pour y rechercher les traces de leurs mains, pieds, écharpes, lunettes, odeurs et lueurs cachées… quand Michele, après avoir traîné une chaise dans la salle commune, s’y assit bruyamment. Il attendait impatiemment que je sorte de ma cellule monacale, ce que je fis abruptement, avant de traverser la même salle en course :
— Aujourd’hui, on vote, chez nous ! lui dis-je avant de me catapulter dans la salle de bains. Dans mes vêtements assez succincts, je ne voulais surtout pas qu’il me regarde trop analytiquement. Donc, je fermai vite ma porte, en interposant une provisoire barrière entre moi et sa proposition dont je savais en avance le motif :
— Écoute, Anna ! C’était mon père la personne la plus importante pour moi ! dit-il enlevant la voix et posant sans doute la joue contre le bois séparateur. Il m’a rassuré, ajouta-t-il, en me recommandant de me promener librement dans Paris, prendre librement des photos et, surtout, peindre…
— Pourquoi ne t’a-t-il pas encouragé à peindre… librement aussi ? demandais-je avant de me soumettre à la volonté de la douche. Là-dessous… je ne pouvais pas oublier la phrase qu’Alfredo avait glissée depuis la fenêtre de la Fiat 1100 noire au moment de son départ définitif, et me demandais si cette petite phrase suffirait pour déclencher le changement de sa vie… tandis que Michele formulait, en hurlant presque, son dessein affreux :
— Veux-tu être ma modella ? (3)
Je pris mon temps pour réfléchir ou, pour mieux dire, pour me leurrer moi-même. D’abord autour de ces deux voix de baryton, identiques, de Michele et de son père, ensuite au sujet de cette folie du portrait. Comment ? De but en blanc, cet homme hésitant qui aimait se perdre dans des labyrinthes infinis décidait de s’appliquer à une seule chose à la fois : une seule lumière, un seul décor, un seul canapé, une seule fenêtre, une seule figure… de femme ! Tout cela pouvait déjà suffire pour me plonger dans une crise d’identité… Sans considérer le principal : je ne m’étais jamais déshabillée devant un homme à la lumière du jour. Cela aurait été beaucoup plus facile si celui-ci avait été un parfait étranger, un étudiant d’anatomie ou alors un être supérieur… Gramsci par exemple, ou, bien sûr, Renoir, Delacroix, Botticelli…

Quand je sortis, enveloppée dans mon peignoir de Monoprix, je lui adressai la parole, en affichant un air tranquille :
— Je ne crois pas que tu parles au sérieux. Tu n’as jamais fait de véritables portraits ! lui dis-je avant de me rendre à la hâte dans ma chambre. Là-dedans, à nouveau protégée par une porte fermée, je fus ravie par le souvenir éclair de plusieurs tableaux célèbres où j’aurais pu très bien figurer. « Pourquoi pas ? » me disais-je tout en endossant mon jean au bout du rouleau ainsi que mon chandail de bataille… « Je serais flattée par les attentions de monsieur Giorgione, me priant de poser devant un faux paysage de tempête champêtre ! Et je serais sans doute désinvolte, même nue, au milieu de ces hommes à l’air indifférent lors d’un faux petit déjeuner dans l’herbe. De quoi aurais-je peur, alors ? De ces hommes très peu fiables, de monsieur Manet ou de moi-même ? » D’ailleurs, si Michele n’avait jamais exploité jusqu’au bout son naturel de portraitiste, moi, au contraire, j’avais traversé une phase de ma vie, alors insouciante et presque joyeuse, où j’avais accepté de poser pour un ami peintre… Comment s’était-il produit un tel effacement ? Je ne crois pas qu’il s’agissait d’une censure esthétique ou morale. Au contraire, cette innocente expérience faisait partie de jours de bonheur refoulés par l’effroi de ce qui s’était passé avec don Silvano juste avant de quitter Bologne.
« Laissons ressortir librement ce talent d’interprète, de comédienne de l’immobilité ou des mouvements presque imperceptibles ! me disais-je. Redonnons au corps ses droits de citoyenneté, pour qu’il s’exprime et s’offre sans complexe au regard de l’autre… pour que chaque repli de ma peau, jusqu’ici caché et même nié, reprenne son souffle ! »
Plus tard, avec la complicité de cette journée d’élections redoutables, l’idée farfelue et scandaleuse du portrait commença à flotter d’une chambre à l’autre de notre appartement, s’installant finalement entre la cuisine et ma cellule monacale, dans un coin que la lumière du jour semblait vouloir ne jamais quitter. Michele y transféra la fameuse malle, sur laquelle il jeta une couverture indienne auparavant utilisée par ses parents pour protéger le dossier de leur voiture.
Pourtant, la négociation entre nous dura des heures avant que je ne me décide à poser pour un portrait pour lequel on n’avait même pas encore fixé des contraintes :
Devais-je poser nue depuis le commencement ?
N’était-il pas plus logique de s’exercer tous les deux avec des poses préparatoires, moins engageantes ?
Des heures s’écoulèrent avant qu’il se décide à prendre les pinceaux dans la main et qu’il déshabille le chevalet de toutes les strates qu’on lui avait accrochées dessus…
Notre première séance fut d’ailleurs interrompue, plusieurs fois, par les appels téléphoniques d’Olivier. Même si rien de scabreux n’arrivait dans cette salle commune ni dans le reste de l’appartement, quand je parlais avec Olivier je me comportais comme une femme gardée à vue par un mari jaloux… quitte à changer d’attitudes tout de suite après, en devenant une femme jalouse à mon tour. Jalouse de l’égarement béat de Michele ainsi que de ses digressions. Oui, Michele était beaucoup plus intéressant qu’Olivier !
Dans mon esprit, notre petite salle commune, qui avait déjà assisté à plusieurs coups de théâtre, se transformait en une salle d’attente sans personnalité où l’on devait exploiter quelques épreuves douloureuses avant que le naturel de l’art se déclenche, avec ses rôles établis et ses rites exclusifs. En fonction de la catharsis souhaitée, on devait consacrer chaque coin de cet espace assez limité à une nouvelle fonction. Tandis que l’appartement se transformait en atelier, ou du moins essayait de s’y adapter, stupéfaite, je regardais Michele sortir de sa malle prodigieuse une infinité de couleurs, d’outils, des feuilles grandes et petites… Et aussi des toiles, des cahiers, des fusains, ainsi que de dizaines d’oeuvres plus ou moins abouties… Et pourtant, au fur et à mesure que notre lieu de vie se peuplait des décors indispensables pour l’exploitation du portrait, ce même lieu se dilatait et perdait son âme !
Dans ce hall sans trains, nous attendions tous les deux, par l’action envisagée, des émotions et des surprises probablement supérieures à nos forces. J’avais hâte de voir les mains de Michele s’aventurer sur une de ces surfaces lisses et anonymes en y traçant des lignes ou des courbes ou des ombres, tandis qu’il attendait que ses doigts trouvent l’insouciance d’un pas, l’automatisme nécessaire pour atteindre la vérité de l’esprit et la ressemblance de la figure…
Entre-temps, je ne pouvais pas m’empêcher de naviguer en d’autres océans périlleux… En principe, la seule hypothèse d’une rencontre amoureuse entre Michele et moi me paraissait moins une désacralisation qu’un sacrilège. Un entrelacement de corps et d’âmes qui aurait été pourtant bien possible et tout à fait admis par les lois, les mœurs et les religions. À part la différence d’âge, vingt-sept ans, la même distance qui séparait de leurs temps Charlie Chaplin de sa femme Oona, nous n’étions liés par aucune parenté. Quelque temps après, l’idée rétrospective d’un sous-fond incestueux entre nous a mûri en moi… Cependant, tout au long de ce dimanche d’avril, je n’avais pas de soucis de ce genre, en dehors de mes résistances ancestrales. Et je voulais tout savoir de celui qui aurait pu être mon père, tout en représentant un modèle idéal de mari… C’était une marche longue et épuisante celle que j’avais devant moi, mais, il y avait aussi le raccourci. Cela dépendait du résultat de mon enquête au sujet de Michele : s’il se révélait un type mauvais sous l’apparence d’homme innocent et gentil, je l’aurais laissé tomber avec toutes ses fourmillantes mémoires. Si, au contraire, il se révélait un homme bien… pourquoi pas ?

Maintenant, dans le bois touffu et nuageux de ma mémoire à rebours, s’ouvre une clairière… Ce jour-là, Michele avait besoin de se défouler et se dégourdir aussi de toutes les peines qui l’avaient empêché de réfléchir… Il s’était toujours arrêté en deçà du gouffre parce qu’il avait eu besoin d’une autorité qui lui indiquait la route. Or, son grand-père incarnait pour lui un devoir noble, mais constellé de sacrifices ainsi que de zones d’ombre, tandis qu’au contraire son père, ô combien négligé, représentait la liberté. Donc, si son grand-père était son alter ego, son père était son ego… Banal ! Cependant, cette occasion du portrait et de la redécouverte des pinceaux était peut-être son unique chance pour arriver à trancher entre l’autorité et la liberté et je ne pouvais certes lui enlever mon soutien en ce moment crucial ! Toujours est-il — même en absence d’interdictions extérieures, même avec mon encouragement de modella dévouée, prête à le contenter pour qu’il se libère et s’exprime — que je me demandais s’il le faisait ou pas, s’il avançait dans le terrain vague du plaisir absolu que seul l’art peut donner, demeurant libre comme l’air, sans autre contrainte que sa rigueur dans le travail… La voix de son père défunt pouvait-elle suffire à lui donner la force de briser enfin la cage de ses servitudes volontaires ?
Au fond de la décision digne d’Hamlet qu’il devait prendre — portrait ou non-portrait ? —, on revenait immanquablement à une question majeure pour lui, se croisant étrangement avec la décision que je devais trancher à mon tour : la question de son rapport avec les femmes !
Probablement, ce n’était pas l’ombre du grand-père socialiste qui suffoquait l’épanouissement de l’artiste prisonnier dans son cocon. C’était une femme. Laquelle ? La petite ombre grassouillette venue de Naples ? La fée taquine de Bologne qui flottait qui sait où, dans un nuage gris ? Maman Clementina ?
Il y avait sinon un nœud intime encore plus difficile à défaire, qui s’était brusquement révélé ce même jour, quand Michele avait dit, l’air contrit :
— À chaque départ, à chaque rupture dont je me jugeais responsable, je me voyais mourir sans avoir vécu !
— Je ne crois pas que tu n’aies pas vécu, lui dis-je, en proie d’une rage furibonde. Tu as juste raté des trains en course, tu as gaspillé les trésors que tu aurais dû garder en toi ! Ne cessant jamais de te prendre pour un pauvre exilé innocent — de Naples à Bologne ; de Bologne à Naples et maintenant de Naples à Paris — combien de cœurs as-tu brisés, en passant ? Tu ne parles que de cœurs endurcis ou malades, de femmes sans cœur qui auraient coupé en deux le tien… N’est-il pas arrivé, au contraire, qu’à ton insu, à Bologne ou à Naples, des femmes t’aimaient qui auraient volontiers et partagé sans réserve leurs attentes de bonheur avec les tiennes ?

Giovanni Merloni

(1) « Libro Aperto » est une montagne située dans les Apennins pas loin de Bologne ayant effectivement la forme d’un livre ouvert.
(2) dimanche 13 avril 2008
(3) Je fus immédiatement d’accord avec Michele, d’utiliser dorénavant le mot modella. Car le mot modèle décliné au masculin nous embarrassait beaucoup. En Italie, si le modèle est une femme, on parle carrément de « modella » depuis le commencement de la séance…

« Connais-tu quelqu’une qui puisse te servir de modèle ? » (Roman théâtral n. 25)

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« Connais-tu quelqu’une qui puisse te servir de modèle ? »

Une fois dans mon lit, une véritable tempête se déclencha en moi. La journée de samedi avait duré une éternité, s’écoulant en même temps à une vitesse vertigineuse, sans me donner le temps de fixer une hiérarchie d’importance, pour le bien ou pour le mal, en tout ce qui m’avait touchée plus ou moins directement.
Devais-je me laisser bercer par le regard luisant de convoitise d’Olivier Jardin ?
Devais-je au contraire m’accorder le temps nécessaire pour me libérer définitivement du souvenir du prêtre abusant de moi ?
Devais-je suivre moi-même le conseil que j’avais prodigué à Michele, assumant finalement, moi aussi, toute la lumière sur moi ?


Quand je m’endormis, c’était encore Michele qui accaparait mon attention m’attendant au passage ! Sans doute, en conséquence de tout ce remue-ménage familial qui le menaçait, voyant l’insuffisance de ses vertus télépathiques, Michele avait peur de traverser son désert seul, sans témoins oculaires… Puisqu’il n’y avait que moi pour une telle besogne, je me suis trouvée de but en blanc entraînée au beau milieu du rêve de Michele. Ou alors c’est moi qui ai rêvé à sa place, par procuration.
J’ai précisé cette dernière hypothèse parce que le jour suivant Michele ne se souvenait pas d’avoir rêvé les mêmes choses que moi, comme s’il avait traversé ce rêve commun de façon distraite… et qu’il s’était bouché les yeux de temps en temps pour ne pas tout voir. Pourtant nos deux rêves parallèles et symbiotiques avaient été interrompus au même passage, à la même phrase : « Connais-tu quelqu’une qui puisse te servir de modèle ? »…

Mais, il faut que je raconte tout cela depuis le début… Ce fut un véritable rendez-vous dans un rêve. D’où venais-je ? Je ne sais pas. J’avais sans doute longuement voyagé, dans la préhistoire de ce rêve, en compagnie d’une silhouette de père qui devait être mon vrai père même s’il ne l’assumait pas. J’étais petite, il était grand, obligé de se pencher de façon ridicule pour me tenir la main. « Je n’ai pas de voiture », me disait-il en me serrant le poignet, « Nous pouvons bien courir, tous les deux ! »
Oui, je me rappelle maintenant que nous courions légers, la main dans la main, au milieu d’une rue longue et étroite absorbée dans l’obscurité. Sur les deux côtés, des arcades faiblement illuminées me rappelaient vaguement Bologne… « Où me portes-tu, babbo ? » disais-je. Tout de suite après, je me suis trouvée seule dans un taxi sans conducteur. En quelques courbes hasardées, on m’avait emmenée aux portes de Paris… De loin, accrochée tristement à la pointe embrumée de la tour Eiffel, la lune souriait. Le taxi me laissa devant une porte cochère. Je lus le numéro 9…
On sait bien que les rêves sont toujours constellés d’interruptions, de déviations, de passages sombres ou lumineux, de tunnels… Ce fut ainsi que je me trouvais coincée, sans que je puisse m’en donner une explication quelconque, dans un balcon fort ressemblant au nôtre. D’en haut, je vis mon babbo Nevio — c’était bien lui ! — en train de payer le taxi et s’éloigner en direction des Grands Boulevards, la main dans la main avec la fillette qui ressemblait étrangement à moi-même, ou alors à la fameuse Zazie de Queneau… Ensuite, pour me dérober aux vertiges ainsi qu’au vent sinistre sévissant sur le balcon, je me tournai et collai mon nez à la vitre…
Comme j’ai dit plus avant, mon rêve précédent m’avait emmenée au rendez-vous avec un nouveau rêve qui empruntait ses décors et son personnage principal à la réalité que je partageais avec lui de ces jours d’avril… À l’intérieur, étendu sur une malle ayant l’air d’un catafalque, Michele ne faisait qu’un avec un sac à couchage trop petit pour lui qui lui enlevait le souffle… Je n’eus même pas le temps de lorgner ses mouvements spasmodiques, que cette espèce de chemise de force rendait de plus en plus pénibles… car tout de suite après je m’aperçus que notre appartement avait disparu et je n’étais plus sur le balcon…
On était à Paris, bien sûr, mais je traînais dans une rue montante, ressemblant à la rue Lépic, tandis que Michele dormait dans une chambre fort illuminée que je voyais parfaitement depuis mon point d’observation. J’étais donc en train d’inspecter dans sa chambre à coucher, attirée par la cage chinoise accrochée au plafond où se balançait un canari de bois ainsi que par ses tableaux que la distance décolorait… quand j’entendis plusieurs coups de klaxon venant d’une voiture noire qui montait, les valises sur le toit, avec un évident esprit d’insouciance heureuse. Je vis les quatre membres d’une famille descendre bruyamment de la voiture avant de monter par l’escalier bien illuminé et visible comme celui de monsieur Hulot (1). Tandis qu’ils gagnaient le quatrième étage et que je montais avec eux, je fus fort bouleversée en voyant « en vrai » — tout en les reconnaissant une par une — les personnes que j’avais vues dans des petites photos en noir et blanc que Michele avait sorties de sa malle.
Son père Alfredo montait à mon côté, élégant et léger, tandis que sa mère Clementina et son frère Dodo nous attendaient déjà en haut, accoudés à la rambarde du palier. Quant à la petite sœur, Enzina, elle me suivait comme une ombre.
— Nous sommes venus te dire bonjour ! dit Alfredo Calenda s’adressant à son fils, figé dans un compréhensible étonnement au centre du lit.
— Voilà ta famille ! Nous sommes venus exprès pour toi ! ajouta sa mère, dévoilant sa belle voix de chanteuse lyrique.
Il s’en suivit un vent léger et capricieux dans lequel je vis voltiger de vieilles cartes postales ne faisant qu’un avec des flèches routières. Je lus nombreux noms, connus et inconnus, dont BLOIS, AMBOISE, CHAMBORD…

— Je veux visiter Azay-le-Rideau, avant de mourir ! murmura Clementina.
— Maman, ça suffit ! On a déjà visité Angers, Chenonceaux et Cheverny ! dit le frère cadet, Dodo, d’un air sarcastique.

— Je vous laisse libres de voir tout ce que vous voulez ! protesta fermement Alfredo. Moi, le chauffeur, j’écoute ma radio dans la voiture !
— Je n’ai pas envie de vous suivre… Je reste avec papa, dit la petite voix d’Enzina.

— Tu viens, Dodo ? demanda Clementina de façon péremptoire, tandis qu’un nouveau bruit de voiture remplissait l’espace sombre du rêve. Plus tard, j’étais agréablement coincée dans cette prodigieuse voiture de famille, debout dans le coffre postérieur ouvert sur l’habitacle, en cet endroit sacrifié que les Calenda consacraient d’habitude à leur caniche, mon museau très humain appuyé sur le dossier postérieur, au milieu des têtes d’Enzina et de Michele.

— Dans dix minutes, nous serons à Valençay, annonça Dodo.
Mais, puisque la voiture ne s’arrêtait pas, Enzina, d’une voix zélée, demanda :

— N’y a-t-il pas de châteaux, par ici ?
Un bruit d’accélération soudaine ce fut la réponse.

— Pourquoi n’avons-nous pas fait une halte à Valençay ? protesta Clementina. Si je ne me trompe pas, là-dedans il y a des traces du passage de Richelieu !

— Parbleu ! hurla Dodo en ricanant.

— Qu’on le donne pour vu ! conclut Alfredo.

Plusieurs fois, dans mon rêve, cette expression révélatrice retentit dans mes oreilles… « Qu’on le donne pour vu ! » Je me répétais cela intérieurement, avant de m’apercevoir qu’on n’était plus en voiture. À nouveau dans son lit catafalque, Michele observait un à un les membres de sa famille chérie. C’était la dernière panoramique, car le moment de l’adieu était arrivé. On le voyait bien de l’attitude des bras collés aux corps. Le regard halluciné, Michele se leva brusquement pour s’approcher de son père, sans imaginer, bien sûr, que celui-ci aurait prononcé des mots si retentissants :
— Pourquoi es-tu passé à côté de moi, cherchant ailleurs ton père moral et matériel ? Est-il possible que ton grand-père Gaetano soit le seul exemple à poursuivre ? N’as-tu pas considéré que ton père à toi pouvait te servir également et même mieux ?

Dans le rêve, j’eus le sentiment de rêver, tellement cette phrase me semblait insolite. D’ailleurs, la réaction de Michele fut étonnante aussi :
— Papa, que dois-je faire ? demanda-t-il abruptement.

— Rien d’autre que te promener dans Paris, prendre des photos et, surtout, peindre ! répondit Alfredo, inspiré, passant la tête par la fenêtre de la voiture prête à partir…
— À propos ! ajouta-t-il à la dernière minute, connais-tu quelqu’une qui puisse te servir de modèle ?

Giovanni Merloni

(1) dans « Mon Oncle » de Jacques Tati

Assume, finalement, toute la lumière sur toi ! (Roman théâtral n. 24)

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Assume, finalement, toute la lumière sur toi !

À la fin de cet après-midi de révélations quelque peu embarrassantes, je m’étais décidée, coûte que coûte, à faire semblant de n’avoir rien vu, même si le jeu absurde entre Michele et son ancienne fiancée napolitaine m’avait bien bouleversée. Pourtant, je ne pouvais pas tout refouler sous le tapis de ma chambre… Voilà pourquoi, voyant Michele effondré dans son fauteuil, en train d’observer, bouche bée, les nouvelles reliques qu’il avait sorties de la malle entrouverte, je décidai de le taquiner en fredonnant le refrain de la chanson qui avait abruptement jailli de la rue en sanctionnant le grotesque adieu des deux amants perdus :

Che fretta c’era, maledetta primavera !

J’étais déjà prête à répéter la même rengaine quand Michèle me coupa la parole et déclara sans entrain ce que je savais déjà :
— J’ai décidé que je ne pars plus voter !
— Mais qu’est-ce qui se passe ? demandai-je, sachant déjà qu’il n’aurait pas répondu.

Il préféra se lever et sortir de la malle un étui en paille gonflé de lettres, de photos et de cartes postales, avant d’effeuiller un album à la couverture fleurie :

— Ma mère s’appelait Clementina. Elle disait souvent : « avant de mourir, je veux partir en Amérique ». Bien sûr, elle n’y aurait pas apporté une malle bourrée de mémoires comme celle-ci. Même si elle n’était pas Marilyn (1), elle serait partie sans doute avec une valise minuscule elle aussi !

— Elle voyageait souvent ?

— Quand j’étais enfant, elle avait surtout l’habitude de sortir le soir, avec mon père, après avoir dîné. Lorsqu’elle franchissait la porte de notre appartement, je tombais dans le désespoir. Pour me calmer, elle faisait alors des pirouettes et des révérences, comme un mousquetaire, avant de promettre : « je ne pars pas en Amérique ! » Je me demandais alors pourquoi elle avait chanté aux quatre vents que c’était justement l’Amérique sa patrie d’élection…

Michele ne pouvait pas savoir combien son déchirant colloque avec Vera m’avait blessée à mort. Donc, il ne pouvait pas imaginer que maintenant j’avais des éléments en plus pour le juger ou, pour mieux dire, le comprendre. Cependant, son retour nostalgique aux jupes de maman me gênait beaucoup :
— Arrête ! Arrête ! m’écriai-je, sans cacher ma contrariété. Après ton joli croquis, ta mère m’appartient elle aussi ! Mais je ne suis pas indestructible comme elle devait l’être !

Cela dit, je faufilai au hasard un bras dans la malle et j’en sortis deux chapeaux sans me soucier du tout de son expression abasourdie.

— Je connais très peu de choses de ta famille, Michele. Pourtant, je suis sûre… Si je devais trancher dans mes préférences, j’opterais pour ton père, cet homme élégant et silencieux (je posai sur mes cheveux le Borsalino d’Alfredo, qui sans doute me mettait en valeur). Ta mère, au contraire, elle me semble une femme hautaine, un peu gâtée (pour expliquer mon idée, je m’étais calé sur le front, de façon maladroite, la casquette de Clementina).

Ensuite, feignant d’être un peu découragée par son silence opiniâtre, je pris un ton sérieux :

— Je commence à te connaître mieux, Michele… Tu passes d’emblée, comme si de rien n’était, des pulsions fusionnelles… à la nostalgie pour le paradis perdu ! Ce n’est pas grave si tu ne pars plus, si pour une fois tu n’as pas voté… patience ! Mais, nous aurions dû consacrer au moins quelques minutes à ce sujet, n’est-ce pas ? Non, cela ne rentre pas dans ton style ! Tu passes tout de suite à autre chose. Cela m’étonne et m’inquiète aussi !
Si mes reproches à propos du vote ne l’avaient pas touché, Michele ne put pas cacher sa contrariété devant ma critique substantielle :

— Des pulsions fusionnelles ? De la nostalgie ? s’exclama-t-il, en se regardant tout autour, de la peur que Vera fût là, prête à le tourmenter encore… Puis, il essaya de se justifier :
— Je ne t’avais pas caché mes amours malchanceux, Anna !
Pour toute réponse, je fis un geste sec d’où il put saisir mes intentions : je ne voulais rien savoir de cette Napolitaine envahissante, mais j’étais par contre disponible à l’aider, car je voulais, égoïstement même, qu’il apprenne à minimiser la gravité de ses fautes !
— Michele, si tu veux, je t’explique ce que j’entends pour pulsions fusionnelles, lui dis-je. Quand tu décides brusquement de partir en autostop, songeant que tu as encore vingt ans, c’est une pulsion fusionnelle avec tes idéaux ainsi qu’avec tes racines qui se déclenche. Ou alors, quand tu te laisses emporter même physiquement près des parapets des balcons… et que tu t’adresses à Naples comme si elle était juste au-delà de la porte Saint-Denis, je vois là aussi une pulsion fusionnelle… Oui, bien sûr, il s’agit d’élans amoureux, parfois redoutables, mais positifs, en fin de compte ! Cependant, quand tu te plonges dans les malles et dans les lunettes à pince-nez, je te vois moins courageux, avec un penchant pour l’auto-effacement qui m’inquiète ! J’appellerai cela art de la renonciation !
— Si je dois être sincère, puisque je peine, désormais, à garder mon centre sur moi, reprit-il en fixant mes mains, provisoirement abandonnées sur mes genoux. J’ai perdu la désinvolture pour partir en Italie et me déplacer d’une ville à l’autre comme si de rien n’était ! Je renonce de plus en plus volontiers à franchir cette distance physique…

— Oui, je le sais, répondis-je, quelque peu perturbée par cette allusion, sans doute inconsciente, au fait qu’au contraire nous étions bien proches, nous deux…
— Mais je vois de même deux courants qui se croisent et s’affrontent en toi, repris-je d’un élan. D’un côté, le courant de tes pulsions de vie dangereuses et parfois destructives, mais vivantes. De l’autre côté, celui des pulsions de mort que tu subis par le biais de ta famille qui t’a chargé de souvenirs qu’on ne pourrait plus lourds et encombrants ! Et ces souvenirs sont vite devenus des obligations insoutenables, qui te rendent mélancolique et enclin à te dérober aux responsabilités. D’ailleurs, il n’y a pas que la distance physique entre les gens qui habitent Paris et ceux qui habitent Naples, par exemple : deux peuples bien éloignés, coincés dans leurs réalités séparées et incomparables. Il y a aussi la distance entre les vivants et les morts ! Combien de morts ont voyagé et, comme on dit, ont laissé leur cœur dans un endroit à la beauté incontournable ? N’ont-ils pas le droit, eux aussi, à leur nostalgie ? Ils voudraient revenir en arrière, emportés par cette nostalgie personnelle, amoureuse, utopique même. Pourquoi pas ? Pourquoi devrions-nous les arrêter, leur opposant des obstacles ? N’as-tu jamais songé aux morts italiens qui voudraient revenir à Paris ? Et les morts français veux-tu les empêcher de revenir à Parme, à Venise, en Toscane, à Rome ? Je les vois déjà, à Rome, tous ces Français qui se rendent dans les lieux sacrés de leurs anciens pèlerinages : la place Farnèse, la Villa Médicis, l’église de Saint-Louis des Français, avec les grands tableaux du Caravage…

Cela dit, je décidai pour l’instant de jeter l’éponge, en le laissant seul au milieu des courants de la vie et de la mort. Je me levai bruyamment du fauteuil qu’il m’avait gentiment offert et gagnai vite ma chambre. Au pas de ma porte, la main appuyée sur la poignée, je lui lançai pourtant un énième signal de fumée :
— Arrête de te cacher derrière les stèles et les photos figées de ces personnages dont tu portes encore le deuil ! Assume, finalement, toute la lumière sur toi ! Et bonne nuit !

Giovanni Merloni

(1) Marilyn Monroe dans « Certains l’aiment chaud » (1959)

Che fretta c’era, maledetta primavera ! (Roman théatral n. 23)

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Che fretta c’era, maledetta primavera !

Jusqu’ici, je n’avais pas assez souligné l’importance, pour moi, de disposer d’une chambre que pour moi, cette cellule monacale où je me sauvais avec le seul but de m’étendre les yeux fermés sur mon lit, en attendant que les angoisses cessent de m’écraser pour se confondre un peu avec le sommeil et quelques chasse-pensées de la dernière heure. Je n’avais surtout pas mis en valeur le fait d’être en deçà d’une porte fermée. Unique porte fermée, d’ailleurs, dans un appartement où « tout communique ». (1)
En cet après-midi (2), j’étais rentrée heureuse de ma pause-déjeuner avec Olivier Jardin et sa troupe. Après le repas bruyant et quelque peu chaotique, j’étais restée seule avec cet homme gentil et visionnaire, capable aussi bien de rêver les yeux ouverts que de les fermer, pour voir dans le fond du puits d’une personne dérangée comme moi. Une fois rentrée dans ma chambre, je me découvrais touchée par son respect, par ce qu’il m’avait dit en peu de mots, pour me rassurer et, en même temps, pour me certifier ses sentiments… ses désirs dont je serais la destinataire et la partenaire le jour où je serais prête !
 Prête, avait-il dit… et je n’avais pas pu m’empêcher de penser à notre mot « prete », qui sort de la bouche avec le même son, presque. « Sais-tu que prete, en italien, c’est un prêtre ? Sais-tu que je suis ici, à Paris, pour oublier les avances insupportables d’un prêtre ? » lui avais-je dit. Il m’avait chanté des mots merveilleux, me demandant d’abandonner juste un instant ma main dans la sienne, en lui faisant confiance…
J’étais donc dans un tel état d’ivresse et d’envoûtement intime que je n’avais entendu aucun bruit de clé ouvrant la porte d’entrée. D’ailleurs, je ne me souviens pas non plus d’avoir perçu le bruit des pas d’un homme ni d’une femme. Peut-être, je dormais. Mais je pense que le couple napolitain, ou Vera toute seule devaient avoir ouvert la porte quand j’étais déjà dans ma chambre, au cours de cet après-midi flottant au milieu d’une avalanche d’émotions passées et futures. Puisqu’en effet, lorsque Michele rentra, Vera était déjà là, recroquevillée quelque part dans la salle ou dans la chambre de mon colocataire…
Oui, Michele était rentré (une dizaine d’heures après son départ), parce qu’il avait renoncé à son voyage en Italie. C’était trop tard, à ce point-là, pour voter. Bien sûr, il avait été fidèle à son engagement, faufilé soigneusement son certificat électoral dans la poche intérieure de sa veste, obtenu un passage dans un bus touristique d’Italiens de Toscane, rattrapé par hasard juste en face de la Mairie du XIII, place d’Italie, et il était parti. Mais, lors d’une halte du bus près d’un distributeur d’essence dans la banlieue de Lyon, il avait cherché son passeport, le passeport neuf, qu’on lui avait récemment consigné au consulat, dont il était si fier… Ce document indispensable n’était pas là. Disparu. Par contre, dans la poche intérieure consacrée au portefeuille, il y avait la vieille et inutilisable pièce d’identité de son grand-père Gaetano, datée 12 octobre 1935… Désemparé et fort contrarié, Michele avait cherché partout la sienne, jusqu’à défaire sa valise sur le goudron, dans l’embarras général…
S’il ne rentrait pas… l’eau aurait coulé davantage sous le pont tournant de canal Saint-Martin juste à côté des Garibaldiens, tandis que le vent, s’acharnant sur le bassin irisé et mélancolique, aurait sans doute aidé la barque toute neuve de mon plus jeune ami à avancer… Mais il était bien rentré !

Maintenant, je me demande beaucoup de choses autour de ce qui se passa sous mes yeux… et je demeure fort embarrassée pour le rôle tout à fait inédit de voyeuse que j’avais fini par jouer ! Pourquoi avais-je accepté de subir cette scène de tragédie grecque à deux pas de ma porte ? Pourquoi avais-je collé mon œil droit sur le trou de la serrure pour tout voir ? Étais-je jalouse, donc amoureuse de Michel ? Avais-je besoin de creuser un gouffre entre nous deux pour justifier à mon esprit sévère les pas timides et maladroits que j’allais hasarder en m’ouvrant à une vie tout à fait différente ?
Vers sept heures du soir, crevé et fort essoufflé, Michele, une fois entré dans l’appartement, s’adressa à la figure en ombre, assise contre le balcon vaguement illuminé, croyant que c’était moi :
— L’autostop avait bien marché. J’étais déjà à Lyon, en très bonne compagnie. Mais un voyageur du bus m’a suggéré de contrôler mes documents… Une débâcle, une vraie débâcle ! J’avais laissé ici ma pièce d’identité… Tu sais, Anna, quelqu’un m’a joué un bien mauvais tour… Qui ? Qui ?
En écoutant la voix de Michele, Vera, la Napolitaine que j’avais vue hier traverser comme une ombre notre salle commune, se leva subitement, tout en affichant une expression interrogative. Michele, absorbé dans ses pensées, ne s’aperçut de rien :
— Dans ma veste, il n’y avait plus mon passeport… mais la pièce d’identité de mon grand-père Gaetano, pleine de tampons de la censure ! dit-il. À présent, je m’appelle à la force majeure et ne pars plus ! Je ne vote pas, c’est trop tard…
En ce précis instant, Vera se mit à califourchon sur le parapet du balcon, comme si elle voulait se jeter en bas, et Michele la reconnut :
— Tu faisais la même chose au passage de la Neige, Vera… Puis, se frappant le front de la main, il ajouta :

— Que dis-je ? À Vico della Neve !

— Neige ou Lune, quelle différence y a-t-il ? répliqua Vera. Même si c’était plus logique d’avoir la Neige à Paris et la Lune à Naples ! C’était la première fois que j’entendais la voix de cette femme étonnante.
— Mais ici, nous sommes au quatrième étage ! insista Michele.
À en juger des bruits venant du balcon, j’imaginai que Michele s’était approché de Vera pour l’embrasser… ou plus probablement pour la sortir de sa position dangereuse. Plus tard, puisque la discussion continuait sur le même rythme, je me rassurai à l’idée que l’équilibre très précaire de ce chantage suicidaire empêchait forcément toute possibilité d’étreinte.
Quand je me décidai à lorgner par le trou de ma serrure, Michele et Vera venaient juste de rentrer dans la salle :

— Mais pourquoi as-tu mis le document de grand-père à la place du mien ? avait protesté Michele, interloqué.
— Puisque j’étais venue jusqu’ici, ce n’était pas gentil, de ta part, de partir ! avait répondu Vera, d’un air agacé…
Ensuite, ils discutèrent longuement, dans un italien mêlé au dialecte napolitain qui devenait par à-coups impossible à déchiffrer. Apparemment, ils ne s’apercevaient pas du temps qui passait et oubliaient l’existence même d’une colocataire qui aurait pu faire irruption d’un moment à l’autre.
— Deux années se sont écoulées, dit Michele, de façon hélas compréhensible. Un temps court ou long, selon les moments et les situations, tandis que je vivais ici à Paris et tu étais là-bas, à Naples. Nous étions incertains, tous les deux : quelle ligne idéale devait-on parcourir pour combler la distance qui nous séparait ? Car la ligne est directe si l’on survole d’abord la France jusqu’à Marseille et, ensuite, la mer jusqu’à Naples. Par contre, c’est une courbe fort accidentée si l’on dépasse les Alpes et que l’on descend vers le sud, en longeant les Apennins. Et, j’en suis sûr, tu attendais… On avait parlé au téléphone, donc tu savais déjà le principal. Mais on ne sait jamais, je pouvais te dire des choses difficiles à supporter. Tu aurais voulu m’écouter dire « J’arrive », ou alors « Je t’attends, viens, fais vite ! » Au contraire, je t’avais prévenu au téléphone : « j’ai besoin de t’écrire longuement, de t’expliquer mes états… »
— Au téléphone ? protesta Vera. Cela a duré juste quatre ou cinq jours. Mais après ça, le silence a été lourd comme du plomb. Je ne peux pas y penser.

— Je te rattrapais dans mes rêves.

— Rarement, dit-elle. Oui, la semaine dernière, depuis la cabine en bas de chez toi ! Mais tu m’as fait peur, j’ai cru que tu allais tomber dans un gouffre.
— Non, je voulais t’expliquer.
— Quoi ?

— Du jour au lendemain, les derniers temps, à Naples, je me suis senti seul. Traqué, menacé, opprimé outre mesure. Et tu ne levais même pas le petit doigt.

— Mais tu ne disais rien !

— On a tout fait pour m’obliger à renoncer au travail.

— Personne n’aurait touché à ton poste, dit Vera d’un ton assuré.
— Et Mario…

— Tu parles des histoires de Mario, qui se prenait pour un fasciste de la première heure ? dit Vera, commençant à s’embêter. Que devais-je faire ? Je n’y ai jamais cru. Il se moquait de toi, et c’est tout.

— Je n’accepte pas ce type de moqueries, dit-il. Je n’y vois pas de goût, en ces comportements-là. Le résultat tu le connais, on m’a obligé à m’en aller.
— Non, c’est toi qui n’as pas su t’adapter. Les choses changent, tout devient de plus en plus difficile. La gauche semble s’être volatilisée… On ne peut pas prétendre que tout revienne en arrière pour le seul motif que nous avons raison !
— Je ne prétends pas avoir raison ! En rien !
— Au contraire, tu devais avoir confiance en toi-même et ne pas arrêter de donner l’exemple aux autres !
Il s’en suivit d’autres répliques incompréhensibles. Par ses gestes affligés, je compris que Michele ne maîtrisait pas la situation, comme s’il était subjugué par cette femme petite et grassouillette dont il avait essayé de se débarrasser…
— Cela m’a coûté énormément de m’éloigner de mes petites certitudes !

— Pourquoi as-tu voulu que je t’aime, si après tu m’as abandonnée ? s’écria Vera.

— Je n’abandonne personne.

— Alors c’est toi que tout le monde abandonne… Pauvre Christ que tu es !
— Celle qui t’a précédée m’aurait bien protégé… dit-il imprudemment.

Devant ce changement soudain du rythme de la conversation, je demeurai vivement touchée : je ne me serais jamais attendue à une telle complicité ! Ensuite, la réponse de Vera m’avait accablée :
— Tu parles de la femme que j’ai remplacée par faute de ressemblance ?

— Depuis que je suis ici, je la rencontre toujours dans le métro.

— Évidemment, elle habite à Paris, tu verras. N’était-elle pas Française ? Tôt ou tard, tu la retrouveras !

— Ce serait comme chercher une aiguille dans une paillasse… Et ce n’est pas une bonne idée de revenir en arrière…

— Alors, avec moi ce sera le même, ne reviens pas, reste où tu es ! hurla-t-elle, emportée. Tant pis pour toi… tu connais ce qu’on dit chez nous…

— Que tu vois Naples et qu’après tu meurs !

— Oui, exactement. N’y reviens plus !

— Qu’est-ce que j’y trouverais ? Dis-le-moi, demanda Michele.

S’attendait-il à une réponse sincère ?
— Tout a changé, répondit Vera.

— Toi aussi, tu as changé ?
— Oui, je suis changée.
— Mais alors, pourquoi es-tu venue ? Pour voir ce que je fais à présent ?
— Ce fut une idée de Mario…

La dernière phrase provoqua un véritable tremblement de terre. Je touchai de mon œil droit une atroce vérité : parfois, les êtres humains tombent tellement dans le piège de la rivalité et de la jalousie qu’ils oublient tout : le présent, le passé récent, les distances… ainsi que toute hiérarchie de sentiments !

— Mais que prétend-il ce bouffon de Mario ? hurla Michele, s’approchant de Vera d’un air menaçant.

Sans dire mot, Vera ramassa à terre son sac de cuir noir et sortit à la hâte, en laissant la porte ouverte. Michele la poursuit dans l’escalier, en l’appelant d’une voix aussi désespérée qu’incertaine, avant de rentrer avec une expression coupable.

Quand l’interphone sonna, la voix perçante de Vera arriva jusqu’à mes oreilles :
— Je ne suis pas capable d’ouvrir ce portail !
Michele toucha le bouton, en lui octroyant la rue. Puis il s’accouda au balcon. Depuis le square de l’église, l’écho d’une chanson monta. C’était une voix d’outre-tombe. J’imaginai que c’était le grand-père Gaetano qui ajoutait sa touche de désinvolture délibérément déplacée et finalement immortelle :

Che fretta c’era


Maledetta primavera ! (3)

Giovanni Merloni

(1) Comme celui où habitait Gérard, le neveu de Mon oncle, avec ses parents ridicules.
(2) De samedi 12 avril 2008
(3) Quel besoin y a-t-il de se hâter ?/
Damné soit le printemps !

Fahrenheit 451 en famille (Roman théâtral n. 22)

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Fahrenheit 451 en famille

Parfois, au bout de longues heures de conversation avec un inconnu, devenu de but en blanc intime, on a la sensation d’être assis sur le strapontin d’un taxi en piteux état qui patine dans une immense piste gelée. On lui ouvre le cœur, avec le sentiment d’un risque imminent, d’un accident qui pourrait tout arrêter. Vaguement, on réfléchit aux petits buts qu’un long travail nous avait fait atteindre… Ce sont de victoires éphémères si l’on considère qu’il suffit de se casser une main ou une jambe pour perdre tout à fait notre liberté de choisir, de continuer à avancer et rattraper le temps perdu…
Qui sait ? Probablement, une telle perception augmentée du risque naît justement de la circonstance exceptionnelle de cette intimité glissante sur la glace qui nous unit aussi provisoirement que strictement à un étranger. Paradoxalement, au fur et à mesure que celui-ci se révèle indispensable, notre vie devient de plus en plus précaire. Et pourtant, au cours de cette dérive suicidaire il arrive souvent qu’un mot secret revienne à la surface, se détachant nettement contre le paysage anonyme qui emprisonne le taxi, maintenant immobile, dans un étau blanc et gris. Il s’agit d’un mot bizarre, d’un nom curieux, d’une silhouette pâle, d’un visage plein de vie, ou alors d’un corps qui vient de briser des distances infinies pour frapper à notre porte et s’occuper de nous, pour se souder à notre corps, pour bâtir avec lui une société heureuse. Mais le film du bonheur ne se déroule pas toujours à la vitesse de nos attentes spasmodiques. Car à l’improviste la conversation dans le taxi échoue sur un point obscur, va cogner contre un sujet pénible… L’un de deux inconnus avec son doigt gelé trace un mot sur la vitre perlée de buée : Fahrenheit 451. Par toute réponse, au milieu de la vitre d’en face, l’autre inconnu écrit un nom : Zazie…
Le matin de samedi 12 avril 2008, à la veille de ces malchanceuses élections qui ramenèrent au pouvoir, en Italie, un homme fort redoutable, entouré de gens de sa même espèce, Michele avait finalement claqué la porte, décidé à ce voyage problématique, mais nécessaire… Il serait descendu en autostop à Nice pour y rattraper la ligne ferroviaire qui suit la côte méditerranéenne de Gênes jusqu’à Rome. De là, les trains pour Naples sont assez fréquents…
— Je sais bien que je ne devrais pas partir, dit-il en s’arrêtant sur le pas de la porte. Il n’arrive pas toujours de rencontrer des alliés ou, si l’on veut des complices…
— …Disposés à devenir des témoins oculaires d’un délit contre la mémoire collective ! ajoutai-je. Oui, c’est une circonstance unique et tu devrais y être, d’autant plus qu’il s’agit de ta famille à toi… Cependant, le devoir de voter est aussi important, en ce moment-ci, que celui de rallumer le feu qui couve sous les cendres !
— Te souviens-tu de ce que je t’avais dit déjà le premier jour que tu étais ici ? Dans quelques heures tu saisiras jusqu’au bout l’essence de notre destin commun, dit-il en me confiant solennellement les clés de l’appartement.
— C’est au sujet du bûcher de famille qu’on attisera d’ici peu que tu me dis cela ? demandai-je. Ou alors tu parles de l’émission télé ?
— Il y aura toujours, pour tous les gens et partout, une Fahrenheit 451 destructrice de la mémoire. Heureusement, il y aura aussi, de l’autre côté de cette boule de verre remplie de brouillard où flotte le mystère de la vie… une Zazie !

Quand je restai seule, je m’interrogeai longuement sur le sens de ma présence dans cet appartement qui n’était pas encore le mien, dont je percevais nettement la personnalité presque humaine. Tous les objets et les décors autour de moi s’étaient d’un coup effondrés, dans une espèce de deuil embarrassé qui m’agaçait et m’émouvait aussi… Je me demandai d’ailleurs la raison de mon engagement fidèle et même zélé dans l’histoire et dans la vie d’un inconnu dont pour l’instant j’avais appris le nom, Michele Calenda, sans en savoir presque rien d’autre. Connaissais-je Naples ? Pas du tout. N’avais-je jamais visité le tombeau de Virgile à Posillipo ? Non. Avais-je alors assisté, le jour de l’an, aux épouvantables feux d’artifice qu’on fait exploser sans aucune précaution près de la mer, sur la terrasse du fameux restaurant de la « Zi Teresa » ? Jamais. Et pourtant, j’étais là, chargée de revivre la scène fort dramatique de l’incendie où se résumait le destin d’une entière famille… et je me sentais excitée aussi, pour ce mot Zazie apparemment sorti du chapeau d’un illusionniste ! Y avait-il alors une corrélation entre ces deux mots — Fahrenheit 451 et Zazie — que Michele avait murmurés sur le pas de la porte ?
— Je ne crois pas du tout aux miracles, avait-il dit si je m’en souviens bien. Je ne crois pas non plus que mon vote servira à grand-chose. Au contraire, je vois un risque énorme dans mon incursion là-bas. J’ai toujours peur qu’on ne me laisse plus repartir… Mais, dès qu’on se connaît, je commence à espérer. Je suis sûr que si je reste à Paris je pourrai m’en sortir… Et peut-être, c’est toi, Anna, qui m’en donneras l’insouciance… Quelque chose revit en toi de cette étrangère qui s’effaçait à chaque nuit, que pourtant la patine de Bologne embellissait !
Nous n’avions jamais parlé, entre nous, de la Zazie mordue du métro qui avait fourni, par sa passion de petite provinciale, un merveilleux prétexte poétique à Raymond Queneau : arrêter le métro et voir en cachette ce qu’il arrive… Moi, j’avais immédiatement remarqué la jolie coïncidence jusque du premier jour d’installation rue de la Lune : c’est ici, juste à côté de N.D. de la Bonne Nouvelle, que Louis Malle a tourné le film. C’est ici que l’oncle de Zazie, mon bienheureux Philippe Noiret, habitait… Dans la tête de Michele, Zazie peut sans doute symboliser Paris… le futur ! Je suis bien perspicace. Mais le tonton ? Est-ce que Michele s’inquiète pour les vingt-sept printemps qui nous séparent ? Puisque je lui avais demandé… hier, de se feindre mon oncle pour éviter les rumeurs inutiles… se juge-t-il coincé désormais en ce rôle sclérotique et renonciataire ?
 J’eus juste le temps de ranger les assiettes et les verres que nous avions dispersés, Michele et moi, dans les endroits les plus improbables de cette salle commune… quand la porte sonna avant de s’ouvrir, me semble-t-il, toute seule, laissant que la troupe rentre avec ses trucs encombrants et des airs professionnels, un peu figés, qui m’ennuyaient déjà.
Parmi les techniciens, Olivier Jardin avait emmené des figurants. Parmi ces potiches, il y avait bien sûr Vera Marasco et Mario Trentavizi : deux véritables ombres, ou alors deux personnages de Pirandello en quête d’un auteur capable de les faire exister. Je ne savais pas quoi penser, et pourtant l’absence forcée de Michele me donnait un étrange courage. Car avec tout le respect qu’on doit à la ville de Naples ainsi qu’au peuple napolitain, je ressentais l’orgueil de ma naissance à Bologne. Certes, une naissance obscure, troublée par les mensonges d’un père fugitif remplacé par un père adoptif sans moelle épinière… Mais c’était ma patrie, Bologne, la ville où j’avais appris à trancher, à éviter d’emblée de me perdre dans trop de labyrinthes !
— C’est dommage que Michele ne puisse pas assister à une scène qui le concerne si strictement ! déclara Olivier, avant de dicter les règles de la mise en scène :
— Dans la salle, il faut diffuser une lumière faible… Toi, Anna, tu devrais te caler dans le personnage d’Augusta, la fille aînée de Gaetano. Pour cette partie, tu t’habilleras à la mode des années 30… Et vous, Vera, vous êtes une véritable Napolitaine n’est-ce pas ? Vous devriez incarner l’allure bouleversée d’une femme âgée, en noir… sa femme Clelia. La femme de Gaetano Calenda, je veux dire…
Je restai abasourdie face à la désinvolture des assistants d’Olivier qui avaient tout prévu, y compris un bâton plein de nœuds pour la femme âgée, les chapeaux et les habits que nous endossâmes, Vera et moi, dans une rapide retraite dans ma chambre, jusque-là épargnée par le tourbillon des fils et des haut-parleurs.
Quand nous nous trouvâmes seules, Vera ne m’adressa pas la parole. Cela me découragea beaucoup. Toutefois, quand nous rentrâmes dans la salle commune, je pris tout de suite l’initiative et, comme établi avec Olivier, j’improvisai la scène de l’incendie comme je l’avais imaginée.
Le feu ne fut pas immédiat. Nous restâmes longuement dans le doute, Vera et moi (dans les draps respectifs de Clelia et Augusta Calenda), que la montagne des mémoires eût suffoqué la chandelle. Jusqu’au moment où, d’un coup, une flamme verticale, énorme et disproportionnée se leva au centre de la salle.
Je regardai alors Olivier, saisie par la peur qu’on n’eût pas réfléchi à une question d’importance capitale. Au sol, dans l’appartement des Calenda à Naples, il y avait sans doute des tomettes, avec le seul souci de devoir le gratter et frotter à fond pour effacer les traces noires de l’incendie, mais dans l’appartement de la rue de la Lune, il y avait le parquet…
Tandis que ses assistants s’occupaient d’éteindre les dernières lueurs qui ne procurèrent aucun dégât au précieux plancher, protégé par une nappe verdâtre en tissu ignifuge, Olivier m’adressa la parole :
— Où était-il le vieux socialiste, en ce moment-là ?
— Il était en prison, à Poggioreale.
— Et son enfant, l’apprenti socialiste ? demanda-t-il.
— Alfredo, le frère cadet d’Augusta, avait vingt-neuf ans. Il se perfectionnait dans le cabinet d’un avocat tout en partageant les batailles clandestines de son père.
— Michele ne m’a rien dit de lui. Comment ça ? réagit Olivier. Où était-il Alfredo, le jour du bûcher ?
— Enfoui dans une soupente, en train de lire les poèmes de Novalis.
— Saviez-vous que celui-ci, sept ans plus tard, participa aux « quatre glorieuses » de Naples ? dit Olivier après une pause, en s’éclaircissant la voix. Le jour où la Résistance eut finalement chassé les occupants, le père de Michele a parlé à la radio ! Voyez, la vie continue ! Parfois, l’homme semble subjugué à jamais. Cependant, tout à coup, il trouve la force de se relever, de réagir ! C’est le fils, mais dans le fils il y a toute la vitalité désespérée de son père !
— Ça m’étonne un peu que Michele ne parle jamais de lui, dis-je, comme s’il n’existait que son grand-père bénit !
Dans le bruit qui suivit, Olivier s’approcha de moi, posa une main sur mon épaule, de façon très confidentielle. J’affichai une sincère allégresse vis-à-vis de ces attentions et j’acceptai son invitation pour le déjeuner. Je sortis avec lui et les gens de la troupe après avoir fermé la porte à clé. Je ne m’étais pas aperçue de la disparition de Vera et Mario. Les deux Napolitains s’étaient volatilisés, au pied de la lettre.
Il était quelques minutes après midi. La matinée s’était vite brûlée, tout comme l’incendie de la mémoire de l’homme que j’aurais voulu pour grand-père. En descendant l’escalier, je songeai à Zazie, le nom que Michèle s’efforçait d’imposer à toutes les jeunes Françaises à la coiffure étrange pour en faire une idole, un être parfait dont on ne se souvient plus. C’est ça ce qu’il m’avait raconté sur le pas de la porte…
— Peut-on tout oublier ? demandai-je à Olivier. Est-ce qu’il y a un lien, selon toi, entre l’effacement de la vérité opéré par une omission nécessaire même si douloureuse… et l’effacement brutal de la mémoire opéré par des flammes qu’on est obligé d’allumer pour éviter qu’elle tombe dans des mains tachées de sang ?
— Rien ne s’efface ni ne s’effondre complètement ! Aujourd’hui, pas mal de choses sont ressuscitées, demain, il faudra s’attendre encore à d’autres surprises ! dit-il gravement.

Giovanni Merloni

Michel Potvin et Giovanni Merloni invités par Jean-Claude Caillette à l’émission radio « Le lire et le dire »

Radio Fréquence Paris Plurielle F.P.P.106.3
1 rue de la solidarité 75019 Paris
Métro Danube – Ligne 7 bis

Michel Potvin et Giovanni Merloni invités par Jean-Claude Caillette à l’émission radio « Le lire et le dire »

Vendredi 1 décembre entre 15 h et 15 h 30 j’ai participé à une émission littéraire tenue par Jean-Claude Caillette auprès de Radio Fréquence Paris Plurielle avec l’écrivain et peintre Michel Potvin, représenté pas sa femme Lise. J’ai le plaisir d’en diffuser ci-dessous l’enregistrement.

Giovanni Merloni

« Le lire et le dire », émission littéraire de J.Cl. Caillette 
le 1er et 3ème vendredi de décembre de 15h à 15h 30
rediffusion le mardi suivant de 9h 30 à 10 h