Cet été qui n’arrive jamais (Luna, 1977)

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001_balançoire 001 180Cet été qui n’arrive jamais

Me rendant auprès du quai,
cet été qui n’arrive jamais
je ne cesse de rêver
aux corps violets des nuages,
à leurs souffles forts et légers,
combattants tels des béliers
dans le palais de mon voyage.

M’effondrant dans la misère
d’une journée de fainéantise
je me perds dans le mystère
de toi debout ou assise
de toi accourant jusqu’ici,
de ton sourire chéri,
de tes volètements,
de mes désirs ardents…

Chaque instant me renvoie
quelques couleurs de toi
tandis que le ciel sans émoi
sans visible effroi s’abandonne
à la loi des couchants
qui déchirent, époustouflants,
la chanson que fredonne
ta bouche s’éloignant.

Chacun de tes gestes m’afflige
et m’écrase. Je me rends sans litiges
avant que tu poses ta valise.

Attendant sur mon quai en ruine
le beau train qui n’arrive jamais
j’apprends à hurler. Je dessine
— ô pénible prudence ! —
les péripéties de l’absence
sans fuir le monde ni moi-même,
gardien soucieux et jaloux
du centre victorieux et vaincu
de cet amour, le jour bien fichu
de son baptême.

Giovanni Merloni

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À tâtons (Luna, 1977)

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002_Retour à Rome001 180

À tâtons

Tandis que par ta seule présence
tu mets en pièces
mon ancestral manque de sens
tandis que, sans poison,
tu me transformes,
ma vie avance à tâtons
par le seul héroïsme de hurler
traversant en un souffle
la tâche violette de la mer
automnale.

Tandis que tu caresses
les tendons crevés
de nos courses spasmodiques
nous nous cherchons
l’un l’autre
à tâtons
tout comme nous avons cherché
longuement,
tous seuls
à tâtons
le bout de l’obscurité.

Tandis que tu arrêtes le temps
enveloppant dans un nuage
les échos
de nos va-et-vient frénétiques,
nous nous effleurons
l’un l’autre
avec de fleurs incandescents
avec de mots indolents
tout comme nous avons effleuré
à tâtons
tous seuls
longuement
silencieusement
la vie, la mort
les histoires à nous
les histoires des autres…

Giovanni Merloni

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Retour à Rome (Luna, 1977)

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001_Retour à Rome002 180
Retour à Rome (1977)

Rome est la somnolence,
remplie de plis
de portes fermées
de plantes grasses
de sables
que tes mains remuent.

Rome est la stupeur
de cette force qui me catapulte
dans tes bras, au milieu
des ombres chinoises
de nos gestes inconnus.

Rome est la vérité
de tes cheveux ébouriffés
de mes bras abandonnés.

Rome est la parenthèse
de tes mots précipiteux
de mes lents soliloques.

Rome est mon regard
qui poursuit au long des parois
nos silhouettes, en quête
de leur inexplicable musique.

Rome est le petit effarement
de t’aimer,
l’espoir d’une vie nouvelle,
la certitude d’avoir ravi
au passage
l’ombre paresseuse et distraite
du bonheur.

Giovanni Merloni

TEXTE EN ITALIEN

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Le problème n’est pas là ! (Dissémination juin 2015)

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001_in 180 Le problème n’est pas là !

« J’ai rêvé que tu écrivais un roman policier. L’assassin habitait chez toi… » Mon désir de participer à la « dissémination » de juin, répondant à la suggestion lancée par Renaud Schaffhauser et Laurent Margantin, m’amènera peut-être à sortir du thème ou alors à rater, du moins partiellement, l’esprit de l’échange qui est à la base de cette dissémination même. Car je n’ai pas trouvé dans notre univers un auteur de romans policiers pour lui soumettre le cas. J’ai envisagé alors de me caler dans un roman ou dans un film où le meurtre s’exploite dans les quatre murs d’une famille ou d’un couple… Cependant, j’ai la nette sensation que l’énonciation de départ — « l’assassin habitait chez toi » — ne veut pas suggérer une situation traditionnelle ou banale, par exemple une histoire de tromperie ou d’insatisfaction conjugale. Il y a quelque chose de plus intime et redoutable à la fois dans cette idée du rêve qui met en jeu un écrivain de romans policiers jusqu’à l’impliquer dans un délit qui se déroule « chez lui ».
Avec cette hypothèse « ouverte », je peux alors imaginer que Renaud Schaffaufer a voulu nous inviter à aller au-delà de la proposition initiale pour en faire déclencher une autre : « je rêve que quelqu’un commette un délit contre mon rêve… »

002_in 180 Pour essayer de trouver de réponses, je me suis déplacé mentalement dans mon Italie, où les romans policiers abondent, moins dans les librairies ou dans les kiosques des journaux que dans la réalité.
J’ai pensé d’abord à ce vieux film d’Elio Petri, cette extraordinaire « Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon » avec le grand acteur disparu Gian Maria Volonté et son inquiétante partenaire, Florinda Bolkan.
Dans ce film, le délit se déroule dans l’appartement de la victime, Augusta Terzi, via del Tempio, mais tout de suite après le lancement de l’enquête, cet appartement, comme blindé, ne fait plus qu’un avec la centrale de Police, comme si l’homicide, le chef de la police à l’époque des bombes et des attentats, avait tué chez lui. La situation tout à fait réelle de ce délit s’inscrit donc dans cette loi absurde de l’impunité, qui résonne longuement dans nos têtes comme une hypothèse surréelle, même beaucoup de temps depuis la sortie du film. (1)
Car celui qui conduit les enquêtes, arrêtant des gens au hasard de ses humeurs et presque sans contrôle, assume de plus en plus le pouvoir d’influencer la justice, qui va devenir dans ce contexte un « corps étranger », autorisé à trancher de décisions de plus en plus arbitraires. Le « délit parfait », ici, est encore celui du loup qui éventre l’agneau, même si ce dernier ne boit pas l’eau limpide de la source, se contentant de l’eau polluée en aval.
Rien de vraiment paradoxal dans ce film. On a à faire, au contraire, avec un film courageux, ayant tout simplement le but de s’interroger sur le rôle de la corruption dans la dérive des institutions publiques, donc de la difficulté extrême d’envisager une voie pour s’en affranchir.
Quand le film de Petri sortit, en 1970, je fus choqué par cette idée du policier qui tue et laisse des traces partout, dans le but de se faire découvrir en obligeant le « système » à faire justice, en se mettant en discussion.
On était dans un tournant critique, où l’espoir de s’en sortir était encore debout. Maintenant, il me semble qu’on est allés plus loin. Non seulement dans les domaines qui profitent d’une d’impunité plus ou moins absolue, là où se déroulent les homicides d’État dans le monde ainsi que dans tous les cas similaires à celui qu’invoque le film cité.

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Récemment, j’avais cru savoir qu’on avait rendu justice à la pauvre Marilyn Monroe, décédée depuis cinquante-trois ans désormais. Mais j’ai assisté à une nouvelle tromperie. On profite de la soif de justice, encore debout, pour jeter de la boue sur cette éternelle victime, en disant, parmi d’autres mensonges, qu’en plus des frères Kennedy elle aurait eu « des rapports » avec Fidel Castro aussi… Le manque de justice envers Marilyn m’agace particulièrement, si seulement je pense à toute la génération d’acteurs et de cinéastes américains à laquelle elle appartenait, à ce que ce monde extraordinaire a donné, nous délivrant une côté très positif des États-Unis. Elle survit, avec son image qui se laisse encore aimer, nous transmettant quelque chose de vraiment unique. Car sa beauté était imparfaite, sa bravoure d’actrice alterne. Et pourtant elle brise le coeur, elle frôle l’éternité… aidant son pays ingrat à s’éterniser, lui aussi, à travers ce charisme physique et psychologique sans égal. Pourquoi alors cette icône en chair et os qui nous parle dans ses films incontournables ne peut-elle trouver la paix dans sa sépulture ? Doit-elle vivre à jamais et mourir pour toujours ?
La raison du plus fort est toujours la meilleure, si quelqu’un peut dire, en solo et en chœur, que toutes les idéologies sont mortes depuis l’écroulement du mur de Berlin… tout en agitant, de façon rétrospective et légèrement anachronique l’épouvantail de Fidel Castro.
 Je ne crois pas que les hommes puissent se passer des idéaux et des idéologies. Le modèle de développement capitaliste où nous sommes tous plongés, par exemple, ne se base-t-il pas sur une idéologie sinon sur une véritable religion ? D’ailleurs, cette présumée « crise des idéologies » se marie fort bien à la nouvelle barbarie qui traverse la planète, pas seulement dans le cas des tueries et des meurtres qui entraînent des vies humaines.
Je serais heureux si l’on rendait finalement justice à Marilyn, symbole incontournable de la meilleure Amérique. J’en serais ravi même si cela devait signifier qu’elle redevient ainsi normale, une commune mortelle comme toutes les autres… Cela signifierait que ce grand pays est capable de s’ouvrir vraiment au monde qui change.
Au cours de cinquante ans de progrès technologique extraordinaire, combien de conquêtes, de valeurs et de certitudes ont régressé… Nous avons bien assimilé la leçon de Fahrenheit 451 pour ce qui concerne les livres, et pourtant les livres vont être tués sous nos yeux ! Nous voyons des êtres humains tuer sans aucune nécessité ni justification d’entières espèces animales. On attaque les forêts, on change le visage aux villes et aux campagnes. On détruit même les statues et les monuments uniques que nous héritons de civilisations millénaires !
Qu’est-ce qu’il arrive, au juste ? Où est le délit ? Qui se chargera de le découvrir et punir les coupables ? Existe-t-il encore le châtiment ? Et, s’il a changé d’efficacité et de poids, qu’est-ce que ça veut dire, aujourd’hui, le délit ? Et, pour revenir au rêve qui nous est indispensable pour vivre, qu’est-ce qu’on va faire contre les délits qui tuent la parole ?

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J’ai entendu récemment une phrase qui m’a touché dans l’intime : elle disait à peu près qu’il y a de plus en plus de gens qui font le mal de façon « décomplexée », agissant en dehors d’un sentiment et d’une éthique quelconque, dans une impunité qui est garantie au départ, n’ayant même pas besoin d’une idéologie de soutien. Car on trouve toujours (sur internet ?) une idéologie — ou une religion — pour justifier le délit.
Avant de commencer cette plaidoirie (« contre qui » je ne le sais plus), j’avais envie de développer un petit récit sur le thème du hara-kiri. Car j’ai l’impression que l’assassin qui habite chez moi, ou chez toi… c’est moi, ou c’est toi ! C’est à nous tous la responsabilité de la planète qui glisse comme une quille sur une surface lisse et savonneuse avant de cogner contre le vide… C’est à nous tous la faute, si quelqu’un peut trop facilement nous boucher la bouche en nous disant « Taisez-vous ! Le problème n’est pas là ! »

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Le film d’Elio Petri, situé à Rome, rentrait à plein titre dans le cinéma engagé — comme Main basse sur la ville (Napoli, 1963) de Francesco Rosi, par exemple —, où la dénonciation s’exprime aussi bien par la fiction que le récit ou le reportage direct du réel. Ce qui est le plus important, dans ces films on affronte le thème de l’ambiguïté, car on ne peut pas l’éviter, tout en gardant une cohérence et une intransigeance sans failles. Il suffit de se caler dans les biographies d’Elio Petri, de Francesco Rosi ou du grand acteur Gian Maria Volonté pour avoir de preuves infinies de cette cohérence. Je pourrais rechercher d’autres exemples dans l’histoire du meilleur cinéma italien, jusqu’aux films de Pier Paolo Pasolini, Marco Bellocchio, Ermanno Olmi, Bernardo Bertolucci et Nanni Moretti, où les réalisateurs « ne se mêlent pas », ne se font pas complices de l’assassin.
Malheureusement, si d’un côté le pouvoir (ou les pouvoirs), pour avoir carte blanche, fait de plus en plus recours à la corruption et à la confusion identitaire — entre corrupteur et corrompu, victime et bourreau —, on voit de l’autre côté se réduire la capacité d’opposition de la part de ceux qui gardent leur capacité de « voir » et réagir, du moins intérieurement.

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Lorsqu’on a de plus en plus besoin de contre-autels costauds et généreux qui fassent mur contre l’ambiguïté corruptrice d’un système « assassin », incapable de se réformer, quel est le service que peut encore nous rendre la culture qui se réclame pourtant à des valeurs éthiques primordiales comme la paix, la fraternité, la solidarité… la vie contre la mort de l’homme et de l’âme ?
Que devront-ils faire les écrivains, les metteurs en scène, les réalisateurs honnêtes et travailleurs sinon continuer avec leur témoignage civique et moral, ayant déjà une valeur indiscutable de digue hollandaise contre les plus graves ravages ? Bien sûr, il faut continuer, résister. Cependant, il faut aussi trouver la façon de se libérer de ce qui entrave l’espoir d’une halte salutaire et, pour mieux dire, d’une significative inversion de tendance dans la situation actuelle.

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Je n’ai pas, ici, l’espace ni le temps pour développer de A à Z un raisonnement exhaustif sur le « délit contre la parole » et sur la nécessité primordiale de rétablir le « droit à la parole même ». Surtout dans certains pays, où l’on a profité de la confusion des langues et des propositions, ayant déjà dépassé le niveau de garde, pour « souffler sur le feu », en transformant les mots en armes destructives dont la presque totalité des habitants vont forcément devenir les utilisateurs et donc les complices. Par exemple…
En nous accoudant au balcon pour regarder ce qui se passe dans ce merveilleux pays d’en face qu’on appelle l’Italie… cette « dérive verbale » est évidente, rien qu’à visionner les films policiers, les « sceneggiati » télévisés (émissions à épisodes structurées sur des scénarios de théâtre) ou alors les films plus ou moins « désengagés » de ladite « comédie à l’italienne ». Combien de réalisateurs célèbres, ayant laissé des traces ineffaçables de leur talent, se sont pourtant rendus véhicules de cette ambiguïté du pouvoir, de ce plaisir à se caler dans les recoins les plus intimes de la méchanceté voire de la malhonnêteté humaine où l’utilisation désinvolte de la langue assume au fur et à mesure un rôle majeur ? Combien d’acteurs de cinéma ont accepté sans trop réfléchir l’équation par laquelle la vulgarité ainsi que la dérision tout court plairaient au peuple, désormais habitué et même anxieux de subir de fausses vérités et des pièges ? N’est-ce pas de la complicité, cela ? Et si par l’utilisation incorrecte et réitérée de la parole on réduit les gens au silence assourdissant de voix biaises, qui s’entrecroisent sans jamais réussir à dialoguer, n’est-ce pas, tout cela, un délit contre nous-mêmes qui se déroule chez nous, où l’assassin, comme dans les plus classiques des romans noirs d’Agatha Christie, est forcément « quelqu’un d’entre nous » ?

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Sans compter les grands acteurs comme Ettore Petrolini — prêchant, sous le fascisme, le « oui », c’est-à-dire la soumission euphorique ; poussant en même temps la dérision aux extrêmes conséquences par exemple dans la parodie de Nerone — on reste toujours étonnés devant le cynisme débonnaire d’Alberto Sordi, l’un des acteurs les plus performants de l’Italie d’après-guerre. Celui-ci — en dehors de quelques perles comme «I Vitelloni» de Federico Fellini ou «La vita difficile» de Dino Risi — n’a pas hésité, dès le début, à rendre agréable et même sympathique le personnage du perdant agressif, de l’opportuniste prêt à tout. Personne n’ose mettre en discussion Alberto Sordi, bien sûr. D’ailleurs, il n’est pas le seul exposant d’une petite foule de comédiens rusés et sans doute doués qui ont « mis en valeur » le côté artistique de la « parolaccia » (le « mot sale ») et d’une certaine grossièreté populaire qui l’accompagne. C’est un phénomène peut-être secondaire, un effet plutôt qu’une cause de ce jeu au massacre qui a amené mon pays — avec une forte accélération à partir des années 1980 des télévisions privées et de la dérégulation planifiée par Berlusconi — à un colossal « illettrisme », voire à l’incapacité d’une grande partie de la population de raisonner à fond, à tous les niveaux, sur les questions les plus vitales tout en gardant l’esprit tolérant et solidaire qui faisait partie depuis toujours de notre ADN.

009_in 180 Avec la mort dans le cœur je vois l’Italie comme un pays continûment dérangé, voire perturbé par le bruit de fond qu’il se fabrique tout seul au jour le jour : « Nous ne cessons de nous faire du mal » dit Nanni Moretti, consterné, dans une scène inoubliable de « Bianca ». On se rencontre, on se parle, mais chacun essaie d’écraser l’autre, de façon automatique et même involontaire. S’adresser la parole devient de plus en plus inutile. On est allé bien au-delà de l’incommunicabilité dont parlait Michelangelo Antonioni dans ses films avec Monica Vitti. Tout cela a meurtri notre imagination, nous empêchant de faire de véritables projets de vie, nous plongeant dans une condition assez défavorable…

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J’aime mon pays et mes compatriotes. Donc si j’accusais quelqu’un j’accuserais moi-même. Nous avons eu la chance et la disgrâce de naître dans un pays trop beau, trop convoité et trop facilement accessible, au centre géographique de la Méditerranée (berceau de plusieurs civilisations) pour n’avoir pas été depuis toujours la proie ininterrompue d’une séquelle infinie d’envahisseurs armés, plus ou moins illuminés et bénéfiques ou, au contraire, tragiquement destructeurs. La nature physique de ses régions, avec ces montagnes souvent inaccessibles, ces vallées étroites, ces eaux bizarres et violentes ont favori l’installation défensive d’une hiérarchie assez complexe de pouvoirs ayant à l’origine une correspondance précise avec la structure des villes grandes et petites, des villages, et cetera. Aujourd’hui, les périphéries engloutissant la plupart des villes, cette hiérarchie identitaire va se faner. Les dialectes se mêlent, les villes perdent leur charisme, le territoire est de plus en plus exploité en dehors des règles morales et esthétiques. Les gens parlent, hurlent, essayent de faire quelque chose, mais ils ne réussissent plus à dialoguer. Au lieu de la conversation respectueuse et pacifique, c’est la raison du plus fort, encore une fois, qui s’impose. De but en blanc, le « rêve italien » s’est muté en cauchemar. Chacun essaie de se bâtir une réflexion, entame une petite phrase pour essayer d’ouvrir une discussion, dans l’espoir d’être écouté, voire entendu, voire compris. On espère toujours qu’un dialogue constructif se déclenche. Tôt ou tard, sur notre route prudente et tenace nous trouvons un barrage : déviation ! D’autres déviations s’en suivent jusqu’au moment où quelqu’un nous dit : « le problème n’est pas là ». Si « le problème n’est pas là » où est-il, alors, le problème ?

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Giovanni Merloni

(1) On dit (cfr. Wikipedia) qu’Elio Petri se réfugia à Paris quand Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon sortit en Italie. Le cinéaste avait montré le mixage final à Cesare Zavattini, Mario Monicelli et Ettore Scola : « fuyez ! », lui avaient-ils dit.

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Je ne suis plus seul (Luna, 1977)

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Je ne suis plus seul

Souriant, tu sais comment ouvrir
le coffre-fort de ma poitrine,
cet étal sans vitrine,
ce livre sans figures,
ce lit sans couverture,
ce village sans pages,
cette chanson sans titre.

Serrant tes lèvres
tu sais comment enlever le fatras
des microfilms,
des pistes de mots,
le serpent de gomme
de mes sièges aveugles, à tâtons,
au sous-sol de la vie.

Fermant tes yeux
tu sais comment jeter
aux orties
le corps décomposé
d’une sirène meurtrie
aux yeux blues et violets
aux gestes compulsifs
aux mots téléphonés
aux caresses brisées.

Ouvrant tes yeux
tu sais comment effacer
les sentiers nuageux
de mes labyrinthes,
comment me convier
à tes étreintes liquides
caressées par le soleil.

Par un geste invisible,
tu sais comment redonner
à mes pas
la fougue rageuse
d’un rythme assuré
tu sais comment laisser bondir
nos voix
telles des lentes espérances
au dehors de nos bouches.

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Souriant,
serrant les dents
renonçant à fuir, résistant
les yeux fermés,
les yeux ouverts,
tu sais comment
libérer mes gestes
des enchevêtrements idiots,
des pièges et des béquilles
de traversées stériles,
où je me dérobais aux rêves,
en recouvrant d’ombres
ma spasmodique envie
de lumière.

Je ne suis plus seul.

Giovanni Merloni

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Une poésie raisonnée pour Jim, Jules et Catherine (Luna, 1977)

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001_jim jules et catherine colorés 180 Une poésie raisonnée pour Jim, Jules et Catherine (1)

Leur chanson
n’est triste et douloureuse que pour nous.

(Jim)
Ce jeune homme dont les mots
sont l’unique richesse
ne voit pas du charisme
dans ses gestes élégants
traversant comme un séisme
de lumière et fumée
son regard offusqué
ses propos inconstants.
Ô combien de beautés
se coalisent, exquises
pour tromper ses idées !
Ce serait impossible
pour quiconque débusquer
dans son air inspiré
l’insouciance infaillible
d’une action juste et vraie,
car ses yeux malmenés,
voltigeant désinvoltes,
vont ailleurs, préférant
s’essouffler avec le vent
sur les cimes des feuilles !

(Jules)
On dirait de l’autre homme
un grégaire,
un bon voisin, un infirmier
dépourvu
de passions opiniâtres
qu’un seul regard écrase
qu’une seule fleur assomme.
Accompli comme un traité
d’horlogerie, il se juge brisé
comme une symphonie inachevée.
Il suffit à lui-même,
et pourtant il est triste,
comme une île aux oiseaux
que ne lèchent pas,
à l’aller ni au retour,
les routes écumeuses et soyeuses de l’amour.

001_panthéon 180

(Catherine)
La femme qui hurle la vie
est sans défense, la dernière de la classe,
mais elle est belle, telle une statue
ressuscitée.
Elle ressemble à l’eau pétillante de la nuit
au feu sporadique du petit matin.

(Jim, Jules et Catherine)
Pour ces trois héros ou figurants
la vie n’est pas faite de petites choses,
leurs propos sont incohérents,
leurs errances affolées.
Si pour eux la vie court,
inexorable, vers la mort,
la mort n’ajoute pas les couleurs de la poésie
à leur impitoyable folie.

Et pourtant leur chanson douloureuse et triste
nous concerne tous
du premier jusqu’au dernier de la liste.

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Giovanni Merloni

(1) Il s’agit, évidemment, de Jules et Jim de François Truffaut (1962).

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La maison d’Atlas (Luna, 1977)

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001_Uno a 180 La maison d’Atlas

La maison d’Atlas
les décolorées scènes de chasse
les gestes hermétiques
des chevaliers en rose
des dames blondes en noir
les soirs accoudés sur le puits de la lune
les tresses les roues l’escalier de glace
les ronces et le sang dans la formaldéhyde
les récits terrifiants
les chiens raides morts, blancs
enveloppés au dessin des étoiles.

Le cri d’une insupportable torture
d’une vie glorieuse,
d’une mort douloureuse
les cortèges bordant les fossés
le bavardage des statues
les saints moqueurs, les diables moqués
le film des bannières, des icônes
l’histoire habillée de cire
ta bouche violette
ta taille de guêpe
tes yeux tristes et doux
le labyrinthe de nos fleurs de papier
les longues sinueuses colonnes
comme des treillis dans le ciel
le provisoire, le définitif
le calme des marais
l’embarras des sorciers
le chuchotement des poètes
les sphères d’eau du futur.

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Je te charge sur mon char de foin
je souffle sur tes lèvres délicates
le soupir frais du couchant.

Le séisme des émotions profondes
de cette étreinte délirante
de cet enchevêtrement ardent
tandis que je ris pleurs hurle m’afflige
que j’observe derrière un verre opaque
l’amour naissant, l’amour mourant
et ce continu vis-à-vis avec le hasard
que devient ma vie.

Giovanni Merloni

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Au début, tu flânais (Luna 1977)

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001_1977 Genova 180 Au début, tu flânais

Au début, tu flânais
de ton air bien discret,
tel un hôte,
au milieu de ces murs
ébranlés.

Rien ne t’échappait.

Puis, en quête de repères
tu es devenu confident
de ton père
homme ardent,
mais enchaîné,
incertain, même prostré
par ses mille corvées,
interminables conséquences
d’actes
enthousiastes et distraits.

Tu es marrant
tel un petit singe
intolérant
de la trop juste tanière
de ton coussin velu.

Vers le ciel,
tu as griffé la fenêtre
comme un drôle d’oiseau
voltigeant sur les mains.

Ton sourire
me désarme à tel point,
que de près je suivrai
tes cabrioles
sans poser de questions,
maladroit compagnon
de visqueux labyrinthes
qui s’étiolent.

002_1977 Genova 180

Giovanni Merloni

TEXTE EN ITALIEN

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Trieste 1971

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Trieste, l’antichambre

Je n’ai jamais donné d’explications au sujet de mes poésies et je ne vais pas commencer aujourd’hui. Car en fait il y a toujours un tel décalage, entre l’état d’esprit qui dicte avec urgence une poésie et les événements ou les circonstances de la vie, qu’on a peur de trahir l’une des deux vérités… ou toutes les deux ensemble.
Et pourtant, je me suis dit, si je publie une poésie titrée « Trieste 1971 »… qu’en diront-ils mes éventuels lecteurs ? Je crois, s’ils ont visité personnellement Trieste ou, du moins, s’ils en ont connu la position dans la carte d’Europe, ils se demanderont : pourquoi Trieste ? (1)

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Oui, bien sûr, Trieste n’est pas loin de Venise, la ville où je me suis rendu avec insistance à tous les passages cruciaux de ma vie. Cependant, mes faibles connaissances de la ville de Trieste — dont je pouvais me baser à la suite du « prolongement » d’une escapade à Venise ou pendant le retour de la Jugoslavie ou de Prague — n’auraient pas suffi à me donner l’envie d’en parler dans une poésie, belle ou laide, héroïque ou pathétique.
En fait, les circonstances de la vie sont toujours très simples et très complexes à la fois. Et lorsque les occasions se déclenchent, il faut être prêts à les saisir au vol. D’ailleurs, pour être prêt, il faut qu’il y ait la maturation au bout d’une longue attente, ou alors la recherche de l’issue d’une situation inconfortable, douloureuse…
En février 1970, j’accomplis avec le dernier examen cinq ans et demi d’études universitaires, où l’enthousiasme et le hasard avaient été toujours accompagnés par une angoisse sourde ou criarde, pour des raisons que je connais par le menu, mais ne peux pas expliquer ici en dehors de larges gestes ou d’expressions essoufflées. En extrême synthèse, je peux dire qu’alors j’étais surtout content de m’être affranchi de ce lustre constellé de gigantesques devoirs. Mais, puisque j’avais dû toujours courir et que je n’étais pas vraiment content de moi et des armes que j’aurais dû mettre en place pour me frayer un chemin professionnel, j’étais dans un état pénible qui me poussait de plus en plus à la solitude et au silence.
Sans attendre, le mois successif, le Destin a voulu s’intéresser de mon cas en œuvrant d’abord pour le ravalement de mon amour propre et de ma confiance en moi. Tous mes camarades participaient à l’examen d’état, passage indispensable pour accéder à la profession d’architecte. Je les suivis sans trop de conviction dans cette salle énorme et anodine où le principal souci des présents, du moins pendant la première demie-heure, ce fut celui de faire la pointe au crayon. Ensuite, malgré mes manques graves, je réussis à me lancer dans une idée suffisamment « organique » et « logique » que la commission des examinateurs plus tard apprécia avec ma plus grande surprise. Une fois surmontée l’épreuve écrite, l’oral m’inquiétait moins, à condition qu’on ne me pose pas de question dans certains passages scientifiques ou plutôt techniques. J’arrivai à ce rendez-vous dans un état d’euphorie et d’insouciance qui m’aida à vendre cher la peau, jusqu’à traîner mes interlocuteurs là où j’avais quelques petites réserves dialectiques.
Je découvris alors que le président de la Commission d’examen avait été un très cher ami de mon père, disparu depuis peu plus que deux ans. Il s’appelait Pio Montesi. Mon père nous en avait parlé peu, comme d’habitude, mais un rapport d’estime réciproque dans l’amitié était évident dans ses mots avares et prudents.
Voilà, Pio Montesi vivait à Rome et enseignait à Trieste où il était le directeur de l’Institut d’Architecture et d’Urbanisme de l’Université.
Tout de suite après cette rencontre « d’une part et de l’autre de la chaire », Montesi, bien content de n’avoir pas dû exercer son influence pour me faire sortir d’une impasse quelconque, avait manifesté envers moi, avec la discrétion que la situation imposait, une sympathie et une attitude sinon paternelle certes bienveillante, tout à fait adaptées à mon tempérament orgueilleux et exagérément sensible.
Cette « madeleine » de l’examen me rappelle d’emblée sa voix, sa curieuse façon d’attirer l’attention par d’expressions courtes et nettes, son inflexion dialectale jouée de façon élégante et toujours décalée, ironique… Avec cette rencontre j’eus en un seul instant le prodigieux remplacement du père disparu… et la compagnie d’une figure charismatique, ayant vécu une histoire personnelle que de quelques façons anticipait la mienne, presque à l’identique… Je rappelle rapidement qu’il n’aimait pas parler longuement au téléphone… qu’il ne conduisait pas la voiture, donc, de façon tout à fait discrète, qu’il aimait être accompagné… Il me suffit de quelques petits détails… Je vois tout de suite sa figure se détacher et prendre vie dans ma mémoire, comme dans un film… Des cheveux blancs comme la neige, des lunettes de soleil, un nez spirituel, un visage rougissant peut-être à cause des sursauts de la tension. Il était toujours élégant avec son costume gris, ses chemises blanches, sa cravate d’artiste, ses chaussettes blanches, et ce cartable, jamais excessivement lourd, qu’il amenait volontiers de l’habitation via Labicana à son cabinet d’architecte près du grand boulevard amenant à la pyramide Cestia…

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Dans ce passé refoulé, dont je me souviens de chaque détail, je ne m’inquiétais presque jamais pour les difficultés économiques ou pour l’incertitude dans le travail, même si j’étais un très jeune père, qui venait juste de terminer de façon assez traumatique son premier cycle de travail comme professeur remplaçant dans un lycée.
Pourtant, lorsque Montesi m’invita à Trieste, me donnant ainsi la chance de me rendre utile dans un groupe de recherche sur les universités étrangères — la française et la russe en particulier — j’en fus ravi, fort reconnaissant.
Se suivirent les voyages, les amitiés, la découverte de cette ville enchanteresse et hospitalière (d’ailleurs le rapport numérique équilibré entre professeurs et élèves favorisait un climat d’échange serein et toujours stimulant, constellé de séminaires, randonnées culturelles et scientifiques, dîners communautaires, petites soirées chez les uns et les autres…), une vie privilégiée qui me laissait croire, pendant quelques jours, une reconnaissance plus solide vis-à-vis de celle que je recevais dans la réalité (ou irréalité) romaine. Trieste était aussi cet accent tout à fait particulier, qui donnait une consistance et des couleurs précises à cette petite liberté, gâtée et garantie, dont je pouvais profiter au moins une fois par mois…

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Ici j’ai juste l’espace pour citer une anecdote que Montesi lui-même racontait pour exprimer, très honnêtement, sa perception de la diversité entre ses deux mondes : arrivant à Trieste il était reçu avec tous les honneurs et, si c’était le cas, avec une bande… tandis qu’à Rome, à la gare Termini, il n’y avait jamais personne qui l’attendait… Il devenait alors un voyageur quelconque, un inconnu avec la valise lourde ou légère comme tous les autres…
Pour comprendre aussi la mentalité tout à fait particulière et, une fois de plus, l’honnêteté de mon « deuxième père », il arriva un jour à Rome avec ses élèves, décidé à exploiter une idée bien paradoxale à laquelle je participai… C’était l’idée de la découverte d’une Rome tout à fait insolite… Il obligea en fait le pullman — et ses élèves dévotes — à parcourir un anneau bien étudié à travers la banlieue… rien que la banlieue ! Pour tous ceux qui n’avaient jamais vu la Rome monumentale et privilégiée, sachant qu’après il n’y avait pas le temps de la voir, ce fut un choc. Une mauvaise digestion qui se prolongeait, avec quelques radieuses exceptions que Montesi avait prévues comme des prix de consolation indispensables… Voilà un souvenir que j’avais refoulé, et mérite bien sûr, pour ses ombres et ses lumières, d’être repris et sauvé un jour de l’oubli définitif…

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Je raconterai aussi, un autre jour, des « jeunes » de mon âge que j’avais connus à Trieste dans cette inoubliable et — hélas ! — brève saison, dont Aurelio, petit-fils de Scipio Slataper, un grand poète de Trieste, l’auteur entre autres d’un livre culte « Mon Carso », Giorgio et Diana De Rosa, Costantino Giorgetti.
Malheureusement, après une trop brève « rapatriée » en 1994, je n’ai pu ni su garder le contact avec ces personnes uniques et je regrette cela énormément. Aujourd’hui, l’inévitable recherche de nouvelles autour de chacun des amis d’alors m’a amené une véritable douleur. Giorgio De Rosa a disparu en 2010 !… Je ne pourrai jamais oublier les mots que cet homme intelligent et plein d’ironie me dit à mon départ dans son dialecte joyeux : « comportite bèn ! », « comporte-toi bien ! » Est-ce que j’ai suivi ses conseils ?
Ce qui me touche aussi, en découvrant dans mes papiers jaunis cette « poésie objective » ci-dessous, c’est comprendre qu’en fait Trieste a été l’antichambre de Bologne. Que Bologne n’aurait jamais existé dans ma vie s’il n’y avait pas eu Trieste…
Au bout d’à peu près une année et demie, notre thèse collective était tant bien que mal accomplie et mes voyages à Trieste devenaient de plus en plus rares lorsqu’un concours fut lancé pour embaucher des architectes-urbanistes à la région Friuli-Venezia Giulia. Mes amis de Trieste, connaissant mon penchant pour l’urbanisme et ma pénible situation de travail à Rome, insistèrent avec Montesi pour qu’il me propose de présenter ma candidature. C’était une chose très facile, de ces temps-là, cela qui semblerait tout à fait incroyable aujourd’hui. Mais Montesi trancha à propos de moi : « Je ne crois pas qu’il laisserait Rome pour venir ici ! »
Ce fut cette phrase qui changea ma vie. Car je restai au contraire déçu. Je serais parti immédiatement pour vivre à Trieste, ou à Milan, ou à Turin, ou aussi dans une quelconque ville étrangère si mes titres et mes connaissances linguistiques le permettaient.
En 1970, avec 22 ans de retard, on avait réalisé, en Italie, une des plus importantes réformes prévues par la Constitution républicaine : les Régions. Entre 1970 et 1972, toutes les Régions devaient assumer d’importants pouvoirs dans le domaine de l’urbanisme et de l’aménagement du territoire. À l’époque, la recherche constante de travail s’ajoutant à des contrariétés existentielles de plus en plus évidentes, je ne pouvais rien savoir de ces opportunités.
Il ne me fut pas d’ailleurs difficile de convaincre successivement Montesi, cet homme extraordinaire qui savait se charger de la vie d’un autre. Désormais, la possibilité de participer au concours pour cet emploi dans l’endroit éloigné s’était volatilisée. Peut-être avait-il raison : mon installation à Trieste n’aurait pas été une bonne idée. Mais, il m’écouta quand je commençai à restreindre le champ de mes possibles déplacements. Il m’aida donc dans la démarche qui m’emmena, en peu de temps, avec plus de sursauts psychologiques que de difficultés réelles, dans cette Bologne d’élection dont je ne finirai jamais de dire le plus beau que possible. Si je pense seulement que cet homme est disparu en 1981, juste onze ans après notre première rencontre… Trente-quatre ans se sont déjà écoulés depuis cet extrême adieu dans sa maison que je n’avais jamais vue avant…
En vous laissant lire cette poésie, je la relirai avec vous. Certes, une poésie, toute seule, ne peut pas rendre un morceau de vie qui a été intense et riche de merveilles… Peut-être un jour je la réécrirai, ou je la traduirai en récit, en essayant d’y déverser ce sentiment d’angoisse frénétique et de compulsive joie de vivre qui accompagnait mes journées d’attente, mes longs voyages solitaires, mes rencontres avec des personnages tout à fait particuliers et à plusieurs égards remarquables, mes promenades distraites avec Diana et Giorgio, Costantino et Aurelio, mes notes jamais tranquilles et organiques…
Giovanni Merloni

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Trieste 1971

Des autres villes tu empruntes
les mémoires incertaines
jusqu’au creux de ton corps
allongé, blanc et gris
entouré de collines arrondies
se perdant dans la mer.
De ta bouche décolorée
tu susurres des ondes
calmes et salées.

Tu décris, dans une fumée ronde
d’étranges places palladiennes
minuscules, infinies, aériennes
étrangères, cousines.

Des autres villes tu assumes
le geste et la parole
et pourtant, renfermée
entre les verres et les moulures
de vieux cafés accoudés à la bora,
tu prodigues à tout venant
les anciennes saveurs viennoises
les vieux rituels de statues ensevelies
les refuges glorieux de juifs et poètes
dans la lente transhumance d’exils infinis.

Des mots doux des poètes immortels
des photos rares et fidèles
de Freud ou Svevo
tu gardes une distraite étagère
bien rangée. Mais toi aussi
tu as eu Rome, cette furie
qui emporta brusquement
tes étreintes
tes montagnes gravées et peintes
s’effondrant dans la mer.

Des autres villes tu répliques
les formes multipliées et fuyantes,
et pourtant tu protèges,
par tes airs de mystère,
la frontière floue que traversent
d’infinies langues poétiques
et cette marche paysanne
autour des cimes
ces roulements, ces rires,
entre les rochers et les ronces.

Tu défends
cette ingrate destinée
que la mer de carte postale
te renvoie gaie, vive et belle.

Dans les jardins gâtés
aux glycines enchantés
tu te réjouis au petit matin,
sous le faible soleil
de ton irrévérence ancienne
nostalgique, mélancolique,
italienne.

De toutes les mémoires vagabondes
de tous les paysages héroïques
de tous les mots ironiques
que tu ressuscites
au milieu de tes feux
tu es le corps malheureux que j’aime.

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Giovanni Merloni

(1) La plupart des lecteurs de ce blog, du moins les plus fidèles, ils connaissent déjà mes origines mixtes… D’abord, je suis par moitié napolitain. Pour un autre quart, celui du nom de famille, je viens de Romagne… tandis que le quatrième quart, juste une fois évoqué dans ce blog, vient des Abruzzes… Voilà pourquoi je parle souvent de Naples, de Cesena, Rimini et aussi Chieti et Pescara.
J’ai d’ailleurs parlé, très souvent, de Bologne, ma ville de résidence et d’élection pendant une poignée d’années cruciales autour de mes trente ans. J’ai évoqué Gênes, ville où a vécu longuement ma sœur aînée, et je n’ai pas oublié de parler de Venise pour des raisons que tout le monde peut comprendre…
Sinon tout le monde a saisi que Rome a été ma « croce e delizia ». Cet endroit incontournable pour la beauté de son centre historique et de ses parcs archéologiques n’a pas accepté qu’il y ait une évolution après ma première naissance. Elle n’a pas voulu qu’il y en ait une seconde, du moins au-dessous de son ciel.
G.M.

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TEXTE EN ITALIEN

Prague 1977 (Luna, 1977)

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En 1977, vivant encore à Bologne — que je ressentais intimement, malgré les changements évidents, comme le berceau de l’avenir et l’horizon lumineux de toutes les libertés — j’eus envie de partir à Prague, avec ma nouvelle fiancée, qui allait devenir petit à petit la compagne de ma vie. On était alors encore en pleine division de la planète en deux et Prague, ville occidentale par excellence, représentait un phénomène tout à fait particulier au milieu de cette fascinante et abrupte diversité que le nom « Est » nous évoquait. L’invasion soviétique de 1968 était encore très vive dans la mémoire des habitants contrariés ainsi que des visiteurs, d’ailleurs assez rares, qui essayaient de comprendre quelque chose. On était tous, les citoyens d’Europe en particulier, dans un tournant politique et existentiel dont on n’avait qu’une vague conscience. On croyait bien sûr tout savoir, tout avoir compris, nous étions d’ailleurs anxieux de changer, de saisir au vol… le relais de ce merveilleux printemps de Prague qui pouvait — tout comme le soleil de l’avenir qu’on couvait dans la docte Bologne — nous indiquer peut-être une route moins brutale et tragique par rapport à ce qui s’est passé, au contraire, au lendemain de la chute du mur de Berlin. En 1977, l’espoir de l’Europe unie était bien vivant et partagé. Et pourtant, au cours de cette inoubliable « descente sur les lieux » nous n’avions pas vu des drapeaux aux couleurs foncées ni de haillons éventant la colère juste ou l’indomptable espérance…

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Prague 1977

Prague.
Dans le miroir de la ville submergée
a glissé mon voyage.

Prague,
dans la terre morte
d’un Hadès brûlant, purifié
la ville ressurgit, telle une relique intacte
de rois, de guerres, de chevaux,
de drapeaux, de trophées, de carillons.

Prague,
depuis cette scène désolée
elle ne se détache pas contre mon ciel
la crête noire des clochers disneyens.

Prague.
Sur les cendres et les sables de l’horizon,
tels des cheveux, flottent
les morts et leurs vestes,
tandis que la foule
écrasée par un ciel de rochers,
la foule braquée,
éternellement en fuite
au milieu d’un cauchemar d’oiseaux nocturnes,
elle se réduit à un seul homme
écrasé, engourdi, rabougri,
en retrait.

Prague,
c’est un rituel incohérent,
un fort nord-américain saccagé par le soleil.

Prague
est encore un monde de canards assassinés,
un lit en plein air, affligé par le vent glacé,
une sombre chimère qui ne se laisse pas avoir.

Prague
est le souffle chaud de gestes réitérés
traversé par l’écho de radios poussiéreuses
d’enquêtes inquiétantes et inutiles.

À Prague
Je suis entré avec une fausse clé, en plein jour,
à l’heure où tous les gens sont morts.

Prague,
vide de ses habitants,
glisse sur ma gorge palpitante
avec toute sa foule d’escaliers grimpants,
d’arcades basses, de grilles dorées.

Prague
est la scène douloureuse de l’amour qui naît,
de l’amour qui meurt.

Prague
est la ville qu’Ulysse
ne réussit pas à rattraper.

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Giovanni Merloni

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