Foulard céleste (Vers un atelier de réécriture poétique n. 22)

Étiquettes

000_finestra muratore

Rome, photo de Giorgio Muratore, da Archiwatch

Foulard céleste (Vers un atelier de réécriture poétique n. 22)

153_Foulard céleste (Avant l’amour n. 22)

Mes chers lecteurs,
On est désormais aux dernières poésies du recueil « Avant l’amour ».
Au cours de cette passionnante expérience, mon travail de réécriture a eu des changements progressifs. Dans les premiers temps, je demandais explicitement à l’un de mes correspondants de participer à la relecture et parfois à la réécriture préventive de mes textes. En une deuxième phase, j’avais envisagé une espèce de « forum pour des invités ».
Dorénavant, pour les dernières quatre ou cinq poésies, j’avancerai sans filet. Cependant, tous ceux qui aiment le faire peuvent bien proposer des suggestions ou laisser un commentaire dans l’espace ci-dessous. Après réflexion, dans l’esprit du « work in progress », je tiendrai compte de ces suggestions pour apporter des modifications éventuelles au texte de cette poésie. Merci !

Giovanni Merloni

« Une onde noire », hommage à la sculpture de Jacklin Bille (Zazie n. 28)

Étiquettes

,

« Comme je te l’ai dit samedi dernier, j’aimerai STP que tu me fasses un poème pour accompagner ma sculpture, qui va t’inspirer, j’espère…
Elle fait un mètre de hauteur, c’est du staff sur une armature en ferraille, la robe est en tissu plâtré patiné… J’ai voulu faire une sculpture « symbolique » : un couple de danseurs de flamenco. Je l’ai appelée « le flamenco envoûtant »…
je vais t’écrire, pèle mêle, mes idées de départ : j’ai fait l’homme (symbolisé par l’arbre), texturé, avec des angles (car l’homme, pour moi, est toujours fort, rigide) ; j’ai fait la femme tout en courbes, comme une liane, car elle veut le séduire par sa danse, l’apprivoiser, l’entourer… J’espère que tu comprendras mon charabia… »
Jacklin Bille

002_le flamenco envoutant 2 180

Jacklin Bille, Le flamenco envoûtant, 2015

L’équilibre forcené de l’amour

Merci, chère Jacklin, pour ce flamenco envoûtant, capable de transformer le bronze en arbres et les arbres en êtres humains touchés par la passion et les émotions subtiles de l’amour !
Je ne sais pas si je serai capable de traduire par mots ce que cette œuvre « envoûtante » transmet d’emblée, sans transition. Si jamais j’écrirai quelque chose, elle ne parlera pas vraiment des valeurs universelles que tu y as calées dedans. Elle ne pourra pas parler non plus de ce que tu as éprouvé intimement. Je ne pourrai faire mieux que débiter des sentiments et des pulsions qui se réveillent, des souvenirs qui s’estompent, des larmes de joie et de désespoir qui tombent dans la bouche tandis que…
malheureusement, le sentiment de la joie rarement se sépare de celui de la rupture, de l’abandon. On est tous habitués à considérer comme impossibles une séquelle ininterrompue de moments heureux, une sarabande de danses forcenées, une progression géométrique infinie vers le bonheur…
Ton oeuvre mériterait des mots sublimes, musicaux, ardents et légers à la fois… Moi j’essayerai d’écrire des mots sincères, les mots que dirait cet arbre rigide et même bloqué devant cette sirène insaisissable et pourtant provocatrice…

flamenco_sampietrini_sotto_modifié-1

Jacklin Bille, Le flamenco envoûtant, part. 2015

L’onde noire

Par hasard
au milieu du brouillard
elle a cogné contre lui
cet arbre bâtard
effondré dans l’ennui.

Dans l’élégante tristesse
de son dénûment sans force
elle découvre cette écorce
en y frottant les fesses
tandis que sa robe dorée
coule à terre, ensanglantée
s’enroulant avec paresse.

La voyant spectatrice,
envoûtée jusqu’à mourir
dans la danse tentatrice,
il voudrait bien sortir
de sa carapace humide
élançant sa bouche avide
en dehors de son cou.

Elle a noté ce tronc musclé
cette force lisse
cachant derrière les coulisses
un geste lumineux
et la bouche bée.

flamenco_sampietrini_sopra_modifié-1

Jacklin Bille, Le flamenco envoûtant, part. 2015

Entourés par le bois minéral
par le souffle du mistral
Liane et Olivier
ont consacré leur baiser sidéral
au couchant
s’adonnant aux délires
du bal et du chant printaniers.

Liane à la peau d’ébène
suit des ellipses abruptes
huilées, afro-cubaines,
Olivier à l’écorce dorée
compte de tour en tour
le poids de ses caresses
l’orgueil de ses prouesses.

Un jour je partirai sans dire Adieu !
— Laisse-moi ta robe
elle me réchauffera les pieds !

Un jour on nous divisera
brisant la chair de nos corps unis !
— Laisse-moi ton onde noire
et tes reflets jolis !

Un jour tu n’entendras plus
les va-et-vient
de mon corps sur le tien,
ni le vent qui nous touche…
— Laisse-moi un mot d’amour
que je répète de ma bouche
aux oiseaux tout autour…

001_le flamenco envoutant 1 180 avana

Jacklin Bille, Le flamenco envoûtant, 2015

Giovanni Merloni

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog. 

vernissage

C’est l’heure rousse, intemporelle : la rêverie se veut « intuitiste »

Aujourd’hui, au moment d’accomplir mon tour du monde intuitiste — au bout de 20 jours seulement, dans les doubles draps de Passe-partout et de Phileas Fogg —, je peux finalement déclarer, avec un certain soulagement, de façon solennelle, que j’ai franchi une porte. Après avoir exploré les mers et les montagnes qui faisaient le décor et la substance imaginative du monde extérieur des intuitistes, j’ai été admis dans la salle des fêtes (pour me plonger dans leurs musiques) avant d’être autorisé à errer dans les cuisines (pour y respirer les odeurs et goûter les saveurs uniques de leurs œuvres)…
On m’a accueilli et je peux déclarer de ma part que les ingrédients sont sains et les propositions sincères. On ne triche pas chez les intuitistes !
À présent, il ne me reste qu’à expliquer ce que j’ai deviné ou compris… Où était-elle cachée la clé qui m’a ouvert le cœur ardent et l’esprit clairvoyant des amis intuitistes ?
Et bien, jusque de mes premiers pas dans cette jungle merveilleuse, j’avais pu constater l’existence d’un riche patrimoine d’expériences et de rêves qu’on n’hésitait pas à partager. Les artistes et poètes intuitistes ne perdaient pas leur temps à hisser des palissades, ils faisaient spontanément don de leur don, c’est-à-dire de leur talent inné et de leur gigantesque travail.
Mais j’ai commencé à m’approcher de l’essence psychologique et philosophique de l’intuitisme quand je me suis autorisé à suivre librement mon intuition.
Oui, une simple intuition, un petit déclic… Le même claquement des mains ou des doigts qui fait déclencher, chez les intuitistes en même temps un procès de création et de connaissance. Un rapide battement des cils pour ouvrir les yeux à la stupeur, mais aussi pour faire démarrer la pensée.
Oui, la force fédérative de l’intuitisme naît de la force de l’intuition… de ce premier pas indispensable pour activer immédiatement l’intelligence et l’attention vers quelque chose qui nous attend hors de nous.
C’est un acte d’amour qui jaillit moins d’une règle idéologique que d’une découverte.
Je trouve que Pier Paolo Pasolini, Jean-Jacques Rousseau et Abélard aussi ont suivi tout au long de leurs vies prodigieuses, une démarche intuitiste.
Oui, d’accord, il faut savoir copier les maîtres qui nous attendent dans les salles du Louvre. Mais il faut savoir aussi se libérer de ce bagage lourd et contraignant qui conduit souvent à la frustration, à la sensation que tout va se reproduire sans éclat ni originalité…
Il faut se rebeller surtout aux « autorités » soi-disant capables de juger et de compiler des listes.
Un esprit de partage, d’amour et de liberté est, au contraire, la primordiale raison d’être de l’intuition créative.
Mais il faut ajouter à tout cela un point essentiel, si l’on veut éviter de se perdre en considérations académiques et stériles.
J’ai trouvé cela, cette clé indispensable, intuitivement et par hasard, dans deux textes de Michel Bénard, une poésie et une réflexion que vous trouverez ci-dessous, d’où j’ai extrait symboliquement deux phrases : « c’est l’heure rousse… intemporelle » et « la rêverie se veut intuitiste »
Songeant à cette « heure rousse (aux feux d’automne…) » de Michel Bénard, j’ai tout de suite vu devant moi la « luna rossa » (la lune rousse), jaillissant d’une inoubliable chanson napolitaine. Il s’agit en vérité du disque du soleil, à l’aube et au couchant… Deux moments cruciaux du passage de la conscience à l’inconscience, ou alors de la vie à la mort. Et vice-versa.

Era già l’ora che volge il disio
ai navicanti e ‘ntenerisce il core
lo dì c’han detto ai dolci amici addio;
e che lo novo peregrin d’amore
punge, se ode squilla di lontano
che paia il giorno pianger che si more…
(1)

comme le dit Dante (1). Le moment dramatique et doux de la nostalgie déchirante d’une patrie lointaine et insaisissable, d’une femme perdue qui pourtant nous sourit :

C’était l’heure déjà où tourne le désir
de ceux qui sont en mer quand attendrit leur cœur
le jour où ils ont dit aux doux amis adieu ;
l’heure qui blesse d’amour le nouveau pèlerin,
s’il entend au loin le son d’une cloche
qui semble pleurer la lumière qui se meurt…
(2)

Je me souviens encore une fois d’une expression que mon cousin Paolo Perrotti, psychanalyste, aimait répéter : « la rêverie de la mère allume la volonté de l’enfant… »
Évidemment, dans l’esprit de cette vision freudienne, la rêverie de la mère ne fait qu’un avec l’affabulation et le décryptage pas totalement conscient de la rêverie même qui se déroule au cours de sa traduction en mots. Cela évoque le bouillon de culture, le liquide amniotique où notre esprit retrouve l’assurance qu’il lui faut pour avancer et combattre.
Quand l’heure rousse sonne, le poète se réveille. Bercé par cette nostalgie dévorante, il suit spontanément ses intuitions, écrit des mots sur le verre de la fenêtre, creuse des sillons aux formes étranges dans cette boue anonyme qui de but en blanc assume pour lui une signification tout à fait inattendue.
Voilà, le cercle se referme. Le poète — « fanciullino », tout en évoquant les rêveries de ses nombreuses mères ainsi que de ses maîtres aimés, explore par l’intuition ce monde mystérieux qui l’entoure jusqu’au moment où une volonté créative se déclenche. Une volonté bénéfique, pacifique, altruiste, amoureuse, ouverte.
Giovanni Merloni

001_Champs de signes

Edith Cohen-Gewerk, Champs de signes

C’est l’heure rousse

C’est l’heure rousse
Aux feux d’automne,
Où la gangue fragile
Des châtaignes éclatent.
C’est l’heure intemporelle
Où les soies du ciel
Caressent l’éternité.
C’est l’éclaboussure
Des feux porteurs
Des prémices hivernales.

Michel Bénard

002_Silhouetes nocturnes 02

Edith Cohen-Gewerk, Silhouettes nocturnes

Rêverie autour d’un signe

…Par le simple jeu d’un trait, en plein ou délié, d’une trace d’encre noire, il nous devient possible d’accéder aux différents degrés d’un monde secret. Il suffit de se laisser emporter vers cette fabuleuse destinée évanescente.
C’est la tentation « intuitiste » de fixer l’impermanent pour quelques fractions de seconde.
Nous demeurons dans le mystère du geste, la magie calligraphique qui nous emporte au travers d’une errance insoupçonnée, d’une rêverie inattendue.
Nous embarquons pour un fabuleux voyage, nous découvrons de vastes paysages, le calame se fait baguettes de coudrier. Le poète devient sourcier !
Nous décryptons les manuscrits anciens, traduisons les incunables, interrogeons les empreintes pariétales, réinventons les incisions cunéiformes.
La rêverie est au bout du chemin et gravite partout autour de nous.
La rêverie appartient au mystère de l’enluminure éternelle.
La rêverie se veut « intuitiste ».

Michel Bénard

003_L'image cachee

Edith Cohen-Gewerk, L’image cachée

Badinage

Voyez, comment, au jardin des nuées, tendrement tyrannisé d’un souffle vernal, un ciel polisson, perd sa chemise. Ici, sur l’herbe attendrie, dans un chamaillis de brise, elle se pose lande laineuse en frisson de nuage. Heureuse, elle s’effiloche, s’éparpille, ne laissant dans l’air que la soie de ses rubans et de ses filandres blancs et argentés, gris et bleutés.
Allons, ma mie, ne soyez plus si sage car, c’est ainsi qu’au jardin dénudé s’envoleront les lacets de votre corsage.

Béatrice Pailler

Fontaine

Franceleine Debellefontaine, Fontaine

Eaux

Eaux primordiales
Eaux d’avant toute chose
Êtes-vous eaux du commencement
Eaux mères de toute vie ?
Eaux démentielles
Eaux guillotines inexorables
Êtes-vous feux et glaives
Eaux tueuses des destinées ?
Eaux mouvantes
Eaux malléables
Eaux sensibles
Eaux sensuelles
Parlez-nous de l’Atlantide oubliée
Eaux liantes
Vous êtes eaux multiformes
Monumentales sculptures insaisissables.

Barnabé Laye (3)

005_1990a_Enfants_guerre_reve

Auguste Haessler, Enfants, guerre, rêve

Saisons

Au canal embué, sous l’haleine gourmande d’un baiser matinal, éclosent de pâles flamandes. Brumes en bouquets et vapeurs pommelées se déprennent de l’onde. Ces rondes pelotes peignées de vent, s’épanouissent en corolles blondes. Ici, au ciel clarifié, elles viennent, blancs nonchaloirs, écheveaux dénoués, jouer au carreau de l’aube dentelière. Petite main aux doigts de fée, dans sa paume, la lumière égrappée roule ses grains, se lie de fraîcheur. Au ciel étonné, elle tisse la beauté. Ici, sur sa toile de miel aux lueurs tiédies, s’émerveillent les nuées attendries.

Béatrice Pailler

006_Bénard Michel 61

Michel Bénard, Glaces

Avec pour seule rumeur

Avec pour seule rumeur,
L’intime caresse de la soie
Du pinceau glissant amoureusement
Sur le lin de la toile,
Semblable à la pensée effleurant
Les contours du corps
De l’âme aimée.

Michel Bénard

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Jacques-François Dussottier (4) Essai numéro 15 

Nocturne

Les jours assassinent
sur la pointe des mots
la nuit qui s’enfuit dans les étoiles.
A la lisière de nos songes
les cris de l’aube
dans un fourmillement d’ombres
s’offrent au soleil naissant
sous des vents d’espérance.

Jacques-François Dussottier

008_J C Bemben le cercle

Jean-Claude Bemben, Le cercle

J’irai boire le feu

Derrière l’écran noir des fumées d’usines
Je monterai sur la longue échelle
Pour allumer le soleil.
Et j’irai boire le feu
Avant la traversée des catacombes
Pourquoi passer des heures à coudre
les souvenirs d’autrefois
Et sentir dans sa gorge comme des nœuds
à la queue-leu-leu
Qu’il faudrait avaler. Et puis s’étouffer ?
J’irai
Moudre les paroles arides
Comme le sel
Comme le sable
J’irai moudre les lourdes mémoires d’entraves
Et attendre que vienne enfin dans ma nuit
Une indicible clarté
Comme une aube qui effleure le bord du jour.

Barnabé Laye

009_dussottier 180

Jacques-François Dussottier (4), Film

Petite fugue

Être égaré par effraction
j’habite l’instant
de mon absence.
Gestes désappris
à la déliure des choses,
j’ai laissé fuir mes mots
pour mieux les apprivoiser.
Je porte mon seuil
au bord du dire.
Longues errances
en des nuitées nomades,
le temps n’est qu’une impatience
en l’espace perdu de ma solitude.

Jacques-François Dussottier

010_franco_02 180

Franco Cossutta, Traversée en jaune

(1) Dante, Purgatorio, canto VIII.

(2) Dante, Le Purgatoire, chant VIII, traduction de Jacqueline Risset, Flammarion, Paris, 1988-2005.

(3) « Barnabé Laye, regarde la vie comme un fleuve qui s’écoule, de la même manière que l’on suivrait des yeux le passage d’une femme.
Le poète doit tourner son regard vers le monde afin de mieux s’imprégner de ses secrets, de ses rythmes, des ses chants de la terre qui accompagnent la musique des sphères.
Et si comme la voudrait Barnabé Laye, la poésie était un grand éclat de rire et de bonheur qui ricocherait sur les dômes d’encre de nos nuages noirs, de nos stigmates ?
La poésie comme la voudrait Barnabé Laye, c’est comme une main tendue vers les fruits de l’espérance et qui s’adresse aux hommes de toutes obédiences, de toutes races, couleurs, religions avec ou sans «  dieu », à tous les citoyens de la terre.
La poésie est sans frontières, sans barrières, elle ne sépare pas, ne cloisonne pas, mais rassemble, relie, engendre la connaissance et l’osmose. Elle est partage.
Par la poésie, peut-être sortirons-nous du désespoir pour aller vers l’Amour. »
Michel Bénard

(4) « Art virtuel, fractionné, éphémère, artificiel tout autant qu’évanescent, ce nouvel outil de communication est une ouverture sur le monde où toutes les frontières sont abolies, grâce à l’implantation dans le monde entier de galeries virtuelles où chacun peut présenter ses travaux de recherches …laissons nous porter l’instant d’un clin d’œil dans ce rêve « fractalisé » et sublimé, beau comme l’irisation d’un vitrail au soleil couchant. »
Michel Bénard

ELOGIO DELL’IRREALIZZABILITA’ …

Étiquettes

Éloge de l’infaisabilité

Cher Giorgio,
Une fois rentré à Paris, j’ai tout de suite cherché des informations sur l’ancien parcours des deux lignes de tramway (la Circulaire rouge, périphérique, la Circulaire noire, intra-muros) pour étudier, autour de ces mémoires historiques, une hypothèse « révolutionnaire » prévoyant des lignes de tramway à l’intérieur de l’enceinte des remparts de Marc Aurèle à Rome.
Je me suis immédiatement aperçu des difficultés infinies qu’on devrait surmonter.

En premier, il y a la méfiance, sinon l’hostilité, qu’il faut s’attendre non seulement de la part de ceux qui président au « secteur du tramway » à Rome, mais aussi de ceux qui ont sauvegardé avec orgueil, « de père en fils », la glorieuse idéologie du « soin du fer ».
Par charité, comment ne pas être d’accord avec eux ?

La deuxième difficulté, strictement liée à la première, vient de l’existence, sur le sol de Rome, de « morceaux » de lignes de tramway qui pourraient objectivement représenter une base d’où démarrer pour « accomplir », comme je le souhaiterais vivement, un réseau de tramways complet et efficace.
Malheureusement, cette « prémisse » favorable se configure — voilà pourquoi je parle de difficulté — comme une donnée rigide de la réalité romaine, qui n’est pas disponible a priori pour dialoguer autour d’éventuelles propositions aussi organiques que décisives.
Comme il arrive souvent, ceux qui aiment le « fer » des rails aiment aussi, de façon viscérale, leur propre « rôle indiscutable » de défenseurs irremplaçables (et infaillibles aussi). Peut-être craignent-ils de perdre ce peu (de lignes ou de morceaux de lignes) qu’ils ont péniblement conquis ? Peut-être sont-ils prisonniers d’une « mentalité d’entreprise » à l’intérieur d’un contexte politico-administratif qui est prisonnier à son tour d’une « mentalité d’affairistes », avec une certaine propension pour la délégation totale et fataliste à l’argent ? N’y a-t-il donc que l’argent pour résoudre les questions nouvelles ? Imaginent-ils peut-être qu’il en faut toujours davantage, même plus d’argent que nécessaire ?

Tout de suite après ces difficultés « intérieures » j’en pourrais énumérer beaucoup d’autres, « extérieures » à l’idée d’un transport urbain fluide qui transforme Rome en ville moderne.
L’ensemble des obstacles — explicites ou sous-entendus ; déclarés ou tus — pourrait se condenser en trois phrases :
— LES ROMAINS N’AIMENT PAS ROME ;
— LES ROMAINS NE COMPRENNENT PAS QUE ROME EST UNE CAPITALE MONDIALE, APPARTENANT DONC AU MONDE ENTIER ;
— PAR LEUR FATALISME INDIVIDUALISTE, LES ROMAINS RENONCENT, SANS COMBATTRE, À SE RÉJOUIR D’UNE VILLE CONFORTABLE, TANDIS QUE LES VISITEURS DE TOUTES LES PARTIES DU MONDE NE PEUVENT PAS PROFITER PLEINEMENT, À LEUR TOUR, DES TRÉSORS IMMENSES QUE ROME CONTIENT.

Cher Giorgio,
tu sais que j’ai été foudroyé sur la route de Damas en voyant, au cours de quatre ou cinq années, la ville de Bordeaux transformée, ou, pour mieux dire, « miraculée » par un réseau de tramways structuré comme celui d’un véritable métro.
Un réseau qui a amené le réaménagement des chaussées et des décors urbains.
Un réseau qui n’a pas besoin de fils suspendus dans le ciel.
Mais pourquoi parlé-je de Bordeaux ?

Parce que Bordeaux, tout comme notre Ferrare, est une ville « appuyée sur l’eau ». Creuser pour y réaliser un métro traditionnel ce serait très cher sinon impossible. Comme à Rome.

Parce que Rome — à la suite d’une absurde politique de concentration des bureaux publics dans la zone centrale, accompagnée par un rejet coupable de la plupart de la population d’origine — est devenue maintenant un immense « musée inconscient » où de gigantesques trésors sont mal utilisés ou abandonnés tandis que les activités touristiques et culturelles languissent ou disparaissent.

Certes, les Romains auront toujours besoin de « traverser Rome » lors de leurs quotidiens voyages pendulaires.
Mais les Romains mêmes, comme aussi tous les non-Romains qui le désirent, ont besoin d’entrer à Rome, « ayant la chance de la parcourir librement en long et en large ».

Si l’on accomplit un réseau de sept ou huit lignes de tramway métropolitain, capable, en lui-même, de garantir tous les parcours possibles entre les portes encore nettement identifiables au long du périmètre des remparts de Marc-Aurèle, Rome connaîtrait un nouvel essor.
Hôtels, bars, restaurants, boutiques, musées, atelier artisans, tout reprendrait sa vie en peu de temps.

Le problème, mon cher Giorgio… Un projet comme celui-ci devrait être soutenu et administré, de A à Z, par des gens experts, sous le contrôle des gouvernements de toute l’Europe… Laisse-moi rêver, imaginant de confier cette entreprise à la RATP, la société qui s’occupe depuis un temps immémorial du métro de Paris…

Ce serait un projet tout à fait faisable, beaucoup plus économique que celui de la seule ligne C du métro. Une initiative stratégique, d’ailleurs, qui donnerait du travail aux jeunes (et moins jeunes).
Je me rends compte que justement cette « faisabilité » déconcertante représentera toujours un défaut qu’on ne pourra pas accepter.
Donc pardonne-moi, cher Giorgio, pour t’avoir « écrit » mon rêve avec autant d’enthousiasme imprudent.
Je t’embrasse

Amicalement

Giovanni Merloni

J’approche d’un mur de plâtre (Avant l’amour n. 18)

Étiquettes

001_horizon 01 180

J’approche d’un mur de plâtre

Je coupe en deux mon ombre,
je brise à peine ma peine.

Je ne vois pas les encombres
qui m’empêchent
de franchir l’horizon
de mes pas.

002_horizon 02 180

J’approche d’un mur de plâtre.
Je tombe sur une voix opiniâtre,
retentissant dans l’air gris.
Je m’empêtre
dans des lèvres rouges,
des dents blanches,
des cheveux jaunes,
des yeux bleus
se perdant au loin
dans la ligne violette
du premier horizon.

Je m’assois
contre un parapet poussiéreux,
tu t’assois
sur deux coussins d’herbe
et pourtant
cette ardente convoitise
nous échappe à la prise.

003_horizon 03 180

Je me lève
et ma tête se tourne
poursuivant la lumière.

Toi, derrière,
de ton pas taciturne,
tu t’éclipses au-delà
de la ligne incolore
du dernier horizon.

004_horizon 04 180

Giovanni Merloni

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme toutes les autres poésies publiées sur ce blog. 

 

Merci à Françoise Gérard pour sa lecture de mon texte.

000_horizon 00 180

J’approche d’un mur de plâtre (Vers un atelier de réécriture poétique n. 21)

Étiquettes

,

foto muratore 4.04.2015

Rome, photo de Giorgio Muratore, da Archiwatch

J’approche d’un mur de plâtre (Vers un atelier de réécriture poétique n. 21)

203_J’approche d’un mur de plâtre (Avant l’amour n. 21)

Comme vous avez pu le constater, dans cette deuxième phase de « réécriture poétique » je me suis aventuré « sans filet » dans mes acrobaties. Je me suis toutefois accordé une petite béquille de sauvetage : le jour avant chaque publication j’interpelle, selon le sujet du poème et mon inspiration du moment, quelques-uns de mes correspondants pour les inviter à intervenir « ex post », soit par mail soit à travers des commentaires à l’article spécifique.
Les personnes contactées sont tout à fait libres de se dérober à la tâche si elles n’ont pas le temps ou l’esprit pour intervenir.
Le fait de constituer ainsi, à chaque publication, un petit « forum pour invités », dont je considère l’avis et le conseil au fur et à mesure très utile pour moi, n’exclut pas d’autres interventions, suggestions et conseils.
L’invitée d’aujourd’hui est Françoise Gérard (@leventquisouffl) que je remercie vivement pour ses suggestions très sensibles et appropriées.

Giovanni Merloni

Tu te nourris de terre (Avant l’amour n. 17)

Étiquettes

001_tu te nourris 180

Tu te nourris de terre

Tu te nourris de terre,
et j’échappe à moi-même
caracolant sur les toits
et les gouttières.

Tu revêts des habits
qui te font toute réelle,
moi j’endosse sans souci
des ailes d’hirondelle.

Tu t’accroches volontiers
aux devoirs du ménage
moi je glisse, sans métier
sur de légers nuages.

Dans un vide d’ombre
entre deux murs
nous nous éloignons
l’un de l’autre
sans murmures
comme deux petits soleils
égoïstes, aveuglés
par nous-mêmes.

Nous partons, sourds et muets :
toi, encombrée par les larmes,
moi, essoufflé
par la course affolée
qui m’emmène au sommet
d’où je vois séparées
nos cruelles destinées.

002_part 1

Suspendus à une corde
maléfique
accrochés comme par jeu
à une bascule diabolique
d’explosions et d’échecs,
resterons, tous les deux
incapables de voler,
adhérant, volontiers,
à cette planche de théâtre
léchée par la lune
qu’on appelle la Vie…

003_part 2

Giovanni Merloni

Merci à Marie-Noëlle Bertrand pour la lecture de ce texte.

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme toutes les autres poésies publiées sur ce blog. 

TEXTE EN ITALIEN

Tu te nourris de terre (Vers un atelier de réécriture poétique n. 20)

Étiquettes

foto finestra verde

Rome, photo de Giorgio Muratore, da Archiwatch

Tu te nourris de terre (Vers un atelier de réécriture poétique n. 20)

Tu te nourris de terre (Atelier de réécriture poétique, Avant l’amour n. 20)

En remerciant vivement Marie-Noëlle Bertrand, invitée d’aujourd’hui, pour son aide lumineux et amical, je vous dis au revoir, mes amis lecteurs. Entre-temps, le soir de mercredi, je serai déjà parti à Rome, avec Claudia, ma femme, pour une bien triste expédition. Et j’aurai emmené un paquet de soins de fortune, après une nuit de douleurs aux dents et une visite, ou pour mieux dire, une course aux Urgences… Je reviendrai mardi soir, n’ayant peut-être pas le temps de publier sur mon blog déjà le jour suivant. Donc, profitez bien de cette semaine d’absence du portrait inconscient pour vous reposer ! Et merci de votre camaraderie qui m’a toujours encouragé à m’exprimer librement !

Giovanni Merloni

Vous voici mon cœur noir (Avant l’amour n. 16)

Étiquettes

001_vous voici noir et blanc 740

Giovanni Merloni, 1978-2013

Vous voici mon cœur noir 

Vous voici mon cœur noir
et mes lèvres noires
et mon amour noir
je ne veux pas vos jours blancs
dont je devine les mots
dont j’imagine le corps
la voix, les lunettes, les ongles
les rencontres, les attentes
l’envie de vivre, l’ennui.

Je ne veux pas tout savoir
de ces corps qui se déhanchent
sous les jupes blanches
des jeunes filles du dimanche
sortant hagardes d’un miroir
offrant des fleurs sur un trottoir
d’une ville percée de lumières blanches.

Je ne veux pas trop aimer
les rives blanches, les îles
étanches, les pâles branches
des arbres, les tranches
des tartes, les avalanches.
Je ne cherche aucune revanche.

Vous voici mon cœur noir
je le laisse ici, sur le comptoir
mon cœur noir de fumoir
mon cœur de boudoir
sortant d’un trou noir
le jour où il va pleuvoir.

Vous voici un petit mémoire
pour votre laboratoire
à garder dans un couloir
à cacher dans un tiroir.

Je vous laisse le temps noir
de vouloir vous apercevoir,
le temps de vous asseoir
pour l’examiner,  le sectionner
en mille morceaux noirs.

À vous d’étudier les diversités
les curiosités, les côtés étranges
qui dérangent, le sexe des anges
et même les invisibles mélanges
qu’y aurait peint Michel Ange.

Je vous laisse le plaisir
de découvrir les couleurs
les infinies nuances
les multiples ressemblances
qui font la différence
entre le jour et la nuit
la joie et l’ennui
entre vos manches polies
et mon cœur noir que voici.

Giovanni Merloni

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme toutes les autres poésies publiées sur ce blog. 

Les deux lunes (Avant l’amour n. 15)

Étiquettes

001_deux lunes 01 180

Paris, Saint-Laurent

Les deux lunes

J’ai longuement médité
à califourchon sur mon mur
tandis que toi,
lune de papier,
tu te balançais, transparente,
au-delà des poteaux gris
dans l’harmonie des étoiles.

Je me suis fabriqué une cabane
sans ciment sans ombre,
j’en ai parcouru le long couloir
sans me dérober au regard sombre
que tu répandais sur le soir.

Au-dessous du mur,
parmi les écorces d’oranges
les jeunes gens piétinent
ton reflet qui s’épanche,
lune transparente,
bleue, céleste, blanche
coincée au milieu
de deux maisons noires,
lune tout égarée
dans l’harmonie des étoiles.

002_deux lunes 02 180

Lucques, La tour Guinigi

Tandis que je traînais
à califourchon sur la nuit,
une seconde silhouette
s’est dessinée dans le ciel
— l’autre —
floue, blonde, heureuse,
prête à enlever le mur
de briques, de cendres
et de lierres
depuis longtemps tombé
sur mes paupières closes

alors que toi, apeurée
par cet écroulement,
lune des rêves nocturnes,
tu as disparu d’emblée
en t’éclipsant, crispée
dans l’harmonie des étoiles.

003_deux lunes 180

L’autre est ici, sur mon épaule
à califourchon sur mes jambes
larmoyant comme un saule,
se jurant ennemie
de nos ombres chinoises
collées au restes de plâtre
de ciment et d’ennui.

Je ne vois plus, ô lune,
ta plume transparente !
Sans tes mains de velours
et ta mine intransigeante
comment se forgera-t-elle
ma lâche vie mortelle ?
N’étais-tu pas ravie
de ton éternel commerce
d’allumer notre miroir
au milieu des toits noirs
dans l’harmonie des étoiles ?

Giovanni Merloni

Merci à Noëlle Rollet, qui a participé avec discrétion et générosité au travail de révision de ce texte.

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme toutes les autres poésies publiées sur ce blog.