La Chine est proche : un article-dazibao pour Jin Siyan

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Samedi 25 octobre, près de l’Espace Mompezat, siège de la Société des Poètes français, j’ai eu la chance de participer à une rencontre tout à fait inhabituelle où les qualités humaines des participants — ne faisant qu’un avec une vision convergente de la poésie et de la vie — ont spontanément créé un climat d’amitié et de fraternité sincères.
Dans cette rencontre, l’œuvre poétique de Jin Siyan — remarquable par la force imaginative ainsi que par l’épaisseur philosophique — a été présentée et commentée par Michel Bénard et interprétée par Claire Dutrey de façon tellement passionnée et efficace que je ne saurais y ajouter rien de vraiment nécessaire.
Vous trouverez ci-dessous l’intégralité de l’excellente présentation de Michel Bénard, que je me suis permis de diviser en deux parties, en fonction de la lecture du texte original de Jin Siyan et de sa compréhension.
Je n’ai pas eu la promptitude pour enregistrer voire filmer l’interprétation extraordinaire de Claire Dutrey, sa lecture intelligente et sensible, si fidèle à la voix sidérale et intime de Jin Siyan. Je n’ai pas pu garder non plus une trace de l’intervention de Jin Siyan, l’auteure du poème « Des ancêtres, l’enfant ». Ainsi que d’autres participants, parmi lesquels mérite d’être nommé le peintre-calligraphe Ye Xin, auteur du tableau de couverture, dont quelques oeuvres étaient exposées samedi aux murs de l’espace où se déroulait notre réunion. Une documentation sonore et visuelle de cette rencontre à l’enseigne de l’empathie et du partage aurait sans doute donné à la publication d’aujourd’hui la touche de la perfection.
Je suis en même temps content de ce petit manque, car il faut toujours se méfier de la perfection. Et parce que cela me donne justement la possibilité d’ouvrir une petite parenthèse au sujet de la perfection ou, pour être plus précis, de l’imperfection, que je découvre comme un des thèmes primordiaux à l’intérieur de l’œuvre de Jin Siyan.
La perfection sera, selon Jin Siyan, une des questions qui n’auront jamais de réponse. D’ailleurs, « les questions n’exigent pas toutes de réponses ». La poète-philosophe nous encourage plutôt à puiser dans l’expérience, c’est-à-dire dans le dialogue continu avec les ancêtres et la nature, tout en sachant que notre voyage sera toujours marqué par l’imperfection de notre nature périssable et incertaine.
On rencontrera toujours des amis précieux et des amis dangereux, des maîtres indispensables et de mauvais maîtres. Et l’on tombera plusieurs fois dans l’erreur avant de devenir capables de reconnaître l’ami fiable et le maître de vie. Et même lorsque nous serons plus experts, plus vieux, enrichis par cette difficile traversée dans les pulsions contradictoires de la vie, nous ne devrons pas croire aux leurres de la perfection.
Voilà ce que la lecture du livre de Jin Siyan nous apprend, au beau milieu d’un texte poétique où la sagesse orientale se croise, avec ses images de voyages cosmiques, avec la stupeur fabuleuse du Petit Prince de Saint-Exupéry : la perfection est dans la nature, dans un point invisible qui se perd dans la ligne de l’infini. L’homme devra toujours mesurer son imperfection avec cette cosmogonie inaccessible. Accepter ce défi et la conscience de l’échec inévitable comme passage obligé de l’existence. On ne peut pas grandir sans se mesurer avec des épreuves de plus en plus difficiles. En même temps, il faut s’armer de sagesse et légèreté : jouer le jeu tout en connaissant l’enjeu.
Devrions-nous alors renoncer, sans hésiter, au monde des formes ? Nous soustraire aux idéologies et aux mythologies qui placent l’homme au centre de l’univers l’incitant au combat et au dépassement de soi-même ?
Installez-vous ! Je vous laisse lire cet article-dazibao, probablement le plus long (et étroit) dans ma carrière de blogueur, où — grâce aux commentaires de Michel Bénard et au vers de Jin Siyan — vous trouverez, j’espère, une réponse valide à cette primordiale question.
Quant à moi, si je ferme les yeux pour chercher les choses qui m’ont touché le plus — dans la rencontre et dans le livre — je vois d’abord ces deux langues qui se parlent visuellement, d’une page à l’autre, sans se comprendre pas réciproquement, peut-être. Nous, les Occidentaux, il faut l’admettre, regardons cette écriture dessinée comme un hiéroglyphe beau, mais incompréhensible, tandis que les gens de l’orient de la planète regardent peut-être les fluctuations de nos calligraphies sans discipline comme des gribouillis dépourvus de sens.
Et pourtant les deux pages en vis-à-vis se parlent. En y revenant, on voit qu’à chaque vers sur la droite correspond un vers sur la gauche. Parfois, ce dernier est plus court, parfois plus long. On devient curieux : est-il possible que ces dessins alignés l’un après l’autre aient la même signification, en chinois, que nous avons lue et comprise en français ?
Non, nous dit Jin Siyan, il y a toujours, en chaque langue, un esprit différent. Parfois, elle a créé ces textes en chinois, parfois en français. Donc, l’un et l’autre sont alternativement un texte original ou une traduction de l’autre langue.
Cela veut dire que dans la personne de l’auteur la distance entre la France et la Chine disparaît au fur et à mesure. Elle aime la langue française tout comme sa langue maternelle. Petit à petit, dans son esprit, sinon un mélange, une conversation se déclenche au jour le jour.
Une telle dialectique pourrait servir à rapprocher les peuples, à changer aussi un peu notre monde de plus en plus cloisonné. Pour moi, après la rencontre de samedi, la Chine est (plus) proche, beaucoup plus que la Chine dont parlait Marco Bellocchio dans son film de 1967. Car il a suffi du temps d’une rencontre autour d’un texte poétique pour qu’une affinité de goûts et de sensibilités se révèle entre de gens venant de différentes cultures et philosophies de l’existence. Il n’y a qu’à continuer à fouiller dans ces affinités, travailler pour un rapprochement plus serré qui nous aide à mieux nous comprendre réciproquement.
Je garde une deuxième impression, ou plutôt un souvenir touchant de cette rencontre : le récit de Jin Siyan au sujet du motif primordial d’où ce livre est parti. Sa rencontre avec son fils au jardin du Luxembourg, une phrase — quelle phrase ?… — que son fils avait dit faisant tout déclencher. L’intervention de son mari, un homme très sympathique et intelligent qui nous a provoqués sur la signification du mot « poésie ». Selon l’héritage grec et latin, la poésie réside dans l’action fabricatrice des mots (et des signes). Une espèce de « sculpture des mots ». Dans la culture chinoise, la poésie est la nature même…
Giovanni Merloni

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Oeuvre du peintre-calligraphe Ye Xin

Jin Siyan, l’hirondelle aux fils d’or

« Juste un petit clin d’œil vers Jin Siyan dont l’enfance se déroule dans une Chine ployée sous le joug de la toute puissance d’une révolution dite culturelle et menée par la poigne de fer de Mao Tsé Tun, avec un papa qui défie à sa façon le régime en écoutant en secret la BBC et en apprenant à ses enfants les pièces de William Shakespeare. Ecole, à Pékin dans un contexte difficile, une surveillance accrue, basculant souvent dans l’absurde sous l’arrogance et l’abus de pouvoir de certains gardes rouges ignorants ou autres jugements arbitraires de petits commissaires du peuple qui décident de ce qui est bon ou ne l’est pas ! Puis viendra l’heure de l’Occident où elle fera ses études universitaires. Aujourd’hui Jin Siyan est professeur de littérature chinoise à l’université d’Arras, conférencière, traductrice, rédactrice et auteure de nombreux ouvrages en nom propre et collectifs et bien d’autres choses, comme par exemple directrice de l’institut Confucius qui œuvre pour le rapprochement culturel franco-chinois.
Que notre amie devienne poète était pratiquement une évidence, car lorsque l’on porte le nom de Jin Siyan qui en traduction française veut dire approximativement «  l’hirondelle avec des fils d’or » je préfère « l’hirondelle aux fils d’or » c’est une perspective et prémonition plutôt favorable pour un engagement vers l’art de la poésie.
Dans les modes d’expressions asiatiques, calligraphie, poésie, peinture, l’homme est toujours au cœur de la nature, elle lui est indispensable, à la fois protectrice, inspiratrice ou destructrice. Il en est issu, mais y figure toujours à sa juste place, c’est-à-dire insignifiante, très vulnérable. Constat et signification de l’incertitude éphémère de l’être humain. Le poète porte une interrogation sur lui-même ! Existe-t-il réellement ?
Qu’est-ce que l’être humain ? Terrible question existentielle !
Vivre c’est aussi se mettre en communion avec le souffle de la terre, vivre au rythme de la matière mère.

J’apprends à respirer
En suivant le rythme de la terre.

Sans vouloir faire un comparatif simpliste, nous retrouvons ici un lien avec l’enseignement de Saint François d’Assise, qui dialogue avec la nature, les oiseaux, et puis également cette rencontre avec les âmes, les esprits sur un autre plan. En quelque sorte un dialogue avec les anges.
Jin Siyan établit une communication, que dis-je, une conférence de presse avec tous les éléments de l’univers. Elle soulève même la question sur la forme de la lumière.
Métaphysique ou matérialisme ? Palpable ou impalpable ?
La poésie de Jin Siyan est une grande pièce théâtrale, une comédie globale où tous les principes visibles ou invisibles sont les acteurs.
Fidèle aux concepts et principes philosophiques taoïstes, shintoïstes, et surtout confucianistes, reposant sur le socle universel du Grand Tout.
Pour Jin Siyan les deux éléments, le visible temporel et l’invisible intemporel apparemment opposés sont en finalité les mêmes. Réunis et fusionnels !
Pour exemple : « L’instant et l’éternel » au niveau cosmique ne sont soumis à aucune différence. 
»

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Dans la couverture : une oeuvre du peintre-calligraphe Ye Xin

« Par ce simple titre « Des ancêtres l’enfant » toute l’équation relative à l’un des aspects de la vaste et traditionnelle pensée chinoise, est formulée.
Ancêtres et enfants, telles sont toutes les forces et expériences incontournables du passé, toutes les vibrations tournées vers l’espérance et l’avenir.
Elles sont là présentes à tout instant.
L’image de l’ancêtre tient une place prépondérante et permanente dans l’esprit de notre poétesse Jin Siyan, et ce qui est surprenant, bien qu’en occident « l’ancien » ne trouve plus la place, qu’il aurait toujours dû avoir, il se trouve que déjà depuis des années, je pense souvent à mon grand père, je le sens très présent dans ces instants de réflexion primordiaux sur le sens et la signification de la vie. Fusion absolu avec l’univers. La vie, la mort, le temps, l’univers, tout est UN et un est TOUT.
Nos formes de pensées différentes sont cependant assez proches et ne se différencient que par des aspects thématiques, culturels et autres variantes d’interprétations, mythologiques, philosophiques ou théologiques. Mais le socle fondamental est pratiquement le même. C’est le rapport de l’humain face à l’univers hors de l’espace temporel.
La sagesse ici s’associe toujours à l’esprit de l’enfance. Mais il est nécessaire de savoir conserver la sagesse à juste distance afin d’en préserver toute sa consistance. »
Michel Bénard

Jin Siyan : Des ancêtres, l’enfant

1
Je m’éveille
Sur la terre
Je ne peux pas m’envoler.

*
Mes ailes
Deviennent deux membres fins
À cinq doigts,
Longs ou courts.

Aurais-je donc un corps ?

2
Suis-je forme ?
Dans le monde de la forme ?
Je me rappelle la mission de mon amie l’Écriture.

*
Et m’a chargé de trouver un être nommé Amour
Dans le monde où j’irais. Dit-lui ceci :

Non, impossible. Notre vie est destin
Le Silence allume toutes les cellules
Et projette son cœur en fissures éternelles
Oh, combien de fois j’aimerais te dire :

Ce regard au fond des étoiles,
Est-ce toi ?

*
— Tu comprendras,
Mais nous serons séparés à jamais, dit l’Écriture.
L’Amour n’est pas vérité absolue,
Mais tu vas t’y plonger.

— Je ne suis qu’un oiseau, un simple messager.

— Prends garde à l’espoir et à l’avenir,
De ton âme , ils arracheront la liberté.

*
L’imagination, tu seule déesse protectrice ,
Te projette dans le monde humain
Et t’attend

Elle sème des fleurs de pavot
Que les illusions t’échappent
En s’approchant de ton regard.

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Une oeuvre du peintre-calligraphe Ye Xin

3
Je tente de voler
*
De nombreuses formes
Semblables à la mienne,
Aux membres longs et minces, se meuvent autour de moi.

Je les regarde,
Elles me regardent.
Nous échangeons un sourire.

*
La tête du buffle n’est pas la bouche du cheval
J’apprends à respirer
En suivant le rythme de la terre.

4
Au petit jour,
L’Inconnu et le Présent sont assis devant le jardin de l’Aurore.

*
Qu’y a-t-il encore par-delà l’univers ? demande l’Aurore.
Et par-delà les fantômes ?

— L’univers sans forme est le plus ouvert. Deux facteurs décident du tracé d’une Vie : la force de la volonté et l’élan perpétuel de l’énergie qui cisèlent une Vie. Qui peut se demander : Es-tu éminent et constant ? dit l’Inconnu.

— Trop philosophique. La dimension empirique est le premier besoin de la Vie. Un monde sans formes vit-il encore ? demande le Présent.

— Quel matérialiste, dit l’Inconnu.
La Vie n’est qu’une forme,
Une des formes infinies.

Ainsi, je suis la lumière à l’aube et à la tombée de la nuit. On m’appelle alors Aurore et Crépuscule. Cette lumière est-elle métaphysique ou matérialiste ? — Question bien trop simple.
*
Le tintement de la cloche du temple
Au sommet de la montagne chante ;
Ses ondes s’étendent
Sur les herbes et les plantes,
Et serrent la main de l’histoire.

Ce tintement
De la cloche,
Est-il fissure ou éternité ?

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Une Oeuvre du peintre-calligraphe Ye Xin

5
La vie résume-t-elle vraiment
Tous les problèmes du monde humain ?

Silence
Les questions n’exigent pas toutes de réponses

Ici-bas, on passe trop de temps
En paroles.

6
Les paroles ont leur logique propre. L’air pur les comprend mieux, car il n’est pas plein.
La vie est une montagne, source de toute pensée ; l’âme, un moine voyageur dans la montagne, cygne du Parfait Éveil.

000_part Jin SiyanUne oeuvre du peintre-calligraphe Ye Xin

7
— Ah. Combien y a-t-il d’hommes sur la terre ?
— Ils sont innombrables. À cet instant, ceux qui viennent, ceux qui partent, sans même compter les animaux au corps humain.
— Animaux ai corps humain ?
— Toi par exemple. Tu étais un oiseau, et tu as été envoyé dans le monde humain par un mandat céleste qui n’est qu’une possibilité dans la paume de ta main. Sera-t-elle un poème ? Un combat ? Tout dépend de la force de ta volonté.

*
Oh, combien de fois j’aimerais te dire : Ce regard au fond des étoiles, est-ce toi ?

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8
Vêtu de blanc, un enfant serviteur d’un lettré écrit dans le vide. Je lis le tracé de sa main :

Écoulement – cœur – plume – marche – Forêt, crépuscule, toit de la maison – en éveil – œil-de-toi-plus-proches – se – lançant-au-lointain – inconnu – rêve – non-pensée – ciel

Le ciel est un livre sur lequel nos ancêtres écrivaient leurs pensées et leur respiration. Qui le lit ?

10
La Nuit pousse la porte du temple
Prête-moi une lueur,
Flamme de la bougie
J’accompagnerai mon Étoile chez elle.
Tu renvoies ton amour ? demande Flamme de la bougie.
Au sillage imperceptible
l’Amour est une rencontre
Deux êtres se rencontrent
Et continuent chacun leur chemin
À la même distance,
Deux lignes parallèles.
Ils vont l’un de l’autre,
Deux lignes qui n’en font
Qu’une.
Ils marchent en sens contraire ;
Ils ne se rencontreront
Jamais plus.
Deux lignes s’étendent en sens opposé, parallèlement,
Et tournent l’une vers l’autre à angle droit,
Rectangle.
Elles se dirigent et se réunissent
En un même point.
Triangle.
Elles tournent autour d’un même point,
Toujours à égale distance.
La Vie entre dans le cercle.

*
Ah, sentir ! Quel sujet intéressant ! Un des mots chefs les plus souvent dits dans le monde humain.

Mais entre les univers,
Les étoiles,
Les êtres humains,
Les Natures,
Les ciels,
Les terres,
Les fleurs,
Entre les oiseaux et les poissons,
Entre mes flammes,
Entre ce qui est hétérogène et ce qui est homogène,

Qui
sent
qui ?

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13
Tout ce qui est de l’univers est-il indépendant ?
L’eau,
Le soleil,
La lune,
L’étoile,
La terre,
Une semence,
Un arbre
Un être humain
Toi ? Moi ? Lui ? Elle ?
Sont-ils, êtes-vous, sommes-nous indépendants ?

Murmure la lune.
*
L’oiseau écoute
La pensée de la lune est étrange
Elle est nomade
Entre deux extrémités.

Être poète ou fou,
Question.

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14
Sans racines, sans avoir, sans rien,
Le cœur pousse les portes de son jardin au seuil de l’Infini.

La nuit se promène devant la maison de son ami l’Inconnu,
Allumant les étoiles.

16
Sur l’eau, mon ombre s’étire, s’allonge, rétrécit, se brise en flocons qui tombent un à un dans l’eau, dans le souffle des poissons. Un éclair de surprise se reflète dans leurs yeux. Suis-je un étranger ? Qu’est-ce qui leur paraît étrange ? Moi ? L’ombre sur l’eau ? Ses brisements ? Mon enfance ?

18
— Il est quatre façons de respirer pour l’homme, siffler, souffler, respirer comme l’air et comme un nouveau né.
*
D’un trou noir de l’univers provient la poésie,
De Silence et de Mystère
Sont ses racines.
La poésie ne pousse pas.
Fractionnelle,
Elle a ses racines. Cette voix de Silence est-elle de l’éternité ?

19
Vie et Mort cisèlent l’esprit qui vit dans l’entre-deux. Les fissures sont enceintes de l’Éternel. Apparition, disparition, être, ne pas être, être / non être, non être, non non être.

La Mort, y es-tu prête ?
*
J’aperçois un regard au fond du ciel : est-ce abîme, tombe, accident ?

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20
À pas de silence l’enfant marche
Laissant ses pensées danser sur la pointe des herbes
Et des ombres marchent dans le bois sans pieds

22
L’oncle me promenait dans ses bras au bord du ruisseau chaque matin, au premier souffle des plantes. C’étaient des aurores pour mes six mois et ses onze ans. L’eau intarissable montait à perte de vue, jusqu’à la maison de la lune. Jamais ils ne l’atteignirent.

23
— Il suffit de s’envoler. L’important est d’aimer.
*
Une vie n’a jamais de fin
Deviens ce que tu veux devenir.

27
Aucune vie ne suit le même chemin
Toute vie est unique

Feuille
Goutte d’eau
Figure
Souffle
Regard
Sensation
Flamme

Fissure incommensurable
Tu es éternelle

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Guidé par l’oiseau, l’enfant ne fixe plus son regard sur la terre.

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Un sourire s’esquisse sur le visage de l’enfant

De ta vie
Tous les détails sont dans ta main
Dans chaque pli
Tu en tiens au moins un
Mon enfant
Ton univers et le mien
Il y a l’oiseau

Minuit
Quiddité positive de ton être

Enfant des ancêtres

Toi aussi
Après l’âge de vingt-cinq ans
L’être s’approche de la poésie

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— Dans notre monde, est lumière ce que tu appelles langage, mon oiseau. Mais elle n’utilise ni langue ni bouche, ni les signes conçus par les ancêtres.
— L’écriture ?
— L’écriture pictographique, alphabétique, concrète, abstraite, à forme d’oiseau, d’insecte, de têtard, ce ne sont là que des figurations notées par les êtres à partir de leur compréhension de l’univers. La figuration n’est ni l’univers, ni l’être, elle encadre l’infini et le suspend au mur. Ce qui est au mur remplace l’être.

*
Un être véritable est une création parfaitement dépourvue de forces néfastes, une énergie qui rassemble tous les champs magnétiques. Quand tu la pénètres, tu sens l’air, le ciel, la montagne, les sources, le profond, le limpide, le pur, le mystérieux.

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Dans ce monde du désir où j’étais
Combien étaient-ils affairés
Les êtres qui poursuivent leur soi et leur corps
La mémoire s’éteint dans le flou
Naître
Mourir
Les vies du monde de la forme

La vie a soif
Où sont tous ses amis ?

Miséricorde, Patience, Dignité, Paix, Souffrance, Santé, Courage et Source ?

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…Oh, idées, que l’on croit prolifiques ! Les écoulements mentaux sont une ancre infiniment pesante au cou de la vie qui tombe.
— Qui tombe, mais vers où ?
— Le chemin vers le bas est sans fin, une vie ne suffirait pas pour le parcourir.

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…Dans l’univers où tu es, l’infini n’existe pas.
— Si, la poésie, s’écrie l’oiseau.
— Ah, les poètes ! À présent, vin et jardin leur suffisent. La poésie est le champ où ils sèment le temps et récoltent la mort. Dans l’auberge de la poésie, ils coexistent avec fumée, alcool, bruit, goût, odeur et sens.
— Ils sont en correspondance avec le ciel. Ils entendent une fine voix de là-bas.

39
L’âme solitaire est la meilleure amie de Dieu. Je fixe le regard de l’oiseau et il devient celui du poisson, de l’herbe sous l’eau et de la feuille. Tout s’arrête sous le lac.
— Laisse les racines prendre leur chemin, l’œil, l’ouïe, le nez, le goût, le corps et la perception. Quitte tout état d’âme.
Le volcan s’éteint-il ? Et les flammes de la vie ? Des cendres éteintes naîtra la pure nature de la vie.

L’amour aussi.

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La rencontre est une quête en deux sens, en de multiples sens, au hasard, inattendue, sans fin.
*
L’enfant creuse dans l’eau un trou et y glisse l’émeraude. Soudain, la pierre précieuse se transforme en petit poisson, l’enfant plonge dans les yeux du poisson et disparaît.

45
Lève la tête
Mon enfant
Les yeux profonds du firmament bleu
La raison d’être de ta vie
La pensée
Née de l’état
Semi-affamé qui est le tien

L’être humain, scène infinie du naturel
Vivre
Aimer
Ne pas aimer
Ton cœur s’ouvre
Mais sans toujours s’épanouir

Laisse en ton cœur un recoin
Non cuit encore de logique humaine…

Jin Siyan

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Dessin de Christophe Charnay

Jin Siyan : deviens un renonçant au monde des formes

« Cet ouvrage bilingue, franco-chinois…, constellé d’images poétiques magnifiques, est une véritable somme philosophique, théosophique, voire théologique, où les « dieux » n’ont nul besoin d’être nommés n’étant que les fruits de l’imaginaire humain.
Au fil de la lecture, car il s’agit bien d’un fil d’argent, des textes de Jin Siyan j’ai de plus en plus l’impression de me situer dans une œuvre  « peint » par un maître du grand art du paysage et de la sage parole de Confucius.
L’écriture prend ici la signification d’un acte d’Amour, ce qui soulève toujours une vaste, voire insoluble réflexion à l’échelle humaine.
Expression hautement symbolique nous côtoyons sans cesse le questionnement sur le sens de la vie, sur la signification de l’existence et son contraire le non sens.
Jin Siyan joue aussi sur la remise en question de l’évidence ! L’homme revient-il à l’état de transparence ? Tout est contenu dans la subtilité des nuances, du révélé et du non révélé, de l’être et du non être.
Il est indéniable qu’ici le ressenti pour être universel n’en est pas moins marqué par le féminin où le ventre comme matrice de la vie, tient lieu de langage poétique.
Au travers de l’esprit extrême-oriental nous devons aussi y percevoir une invitation au détachement, au lâcher prise.

Deviens un renonçant au monde des formes.

Nous sommes bien dans ce cercle éternel symbolisant la volonté de perfection. Quête permanente et silencieuse de l’Amour, l’Amour humain, l’Amour charnel, l’Amour cosmique.
Mais à bien y réfléchir, l’homme est-il vraiment digne de l’Amour ? Car

L’Amour n’est pas une vérité absolue…

Est-il réellement capable de le prodiguer, lorsque nous sommes témoins de retour vers l’obscurantisme et d’un effroyable contexte de barbarie lié à l’ignorance instrumentalisée.
Jin Siyan détient peut-être une possible réponse ! »
Michel Bénard

« Seule la musique est à la hauteur de la mer » (François Bonneau, #vasesco novembre 2014)

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Pour les vases communicants (*) de novembre 2014 (voir liste complète des participants), François Bonneau et moi nous avons décidé d’exploiter notre échange autour d’un thème unique : deux photos (réalisées par François Bonneau même) accompagnées par une phrase assez emblématique « Seule la musique est à la hauteur de la mer » (que nous avons empruntée à Albert Camus). À partir de ces traces aussi suggestives que vagues (comme les ondes de la mer), chacun de nous a exploité tout à fait librement un petit conte ou récit imaginaire. Dans cet esprit ce blog-ci héberge François Bonneau et ses réflexions poétiques et philosophiques, tandis que je me suis invité, pour y déposer un conte assez farfelu, dans L’irrégulier, le blog de Francois, que je trouve très intéressant, sensible et anticonformiste, inspiré d’ailleurs à l’idée de l’échange, de la réflexion et du partage.

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« Seule la musique est à la hauteur de la mer »

La nappe est étalée dans son château intérieur,

Surface sans vraie limite, étendue faite de plis,

De vagues de lumière de replis de reflets.

Les distances s’abolissent dans son château intérieur,

Il pourrait naviguer sur l’étendue lancée, filer loin

Sans jamais rencontrer le moindre obstacle.

Il a préféré, en guise de donjon, bâtir un phare

Bien incongru au milieu d’un château. De cette vigie,

Aucun son extérieur ne lui parvient, il tourne,

Préfère ne pas s’approcher des fenêtres,

Ses rames, dans un coin, sont des supports aux trapèzes d’araignées.

Il ne les regarde plus. Son château intérieur s’appelle « Si seulement ».

Si seulement il trouvait la porte de son phare.

Si seulement il la franchissait.

Si seulement il pouvait écouter le rythme des vagues, au moment de sauter

Le plus loin possible, en lui-même.

Il dort, très certainement, et je décode, à grande peine,

Ses expirations fluides qui semblent affirmer

Comme un bourdonnement lointain,

Que seule la musique est à la hauteur de la mer.

 Texte et photos : François Bonneau

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(*) Rappelons que le projet de « Vases Communicants », lancé par Le tiers livre et Scriptopolis consiste à écrire, chaque premier vendredi du mois, sur le blog d’un autre, chacun devant s’occuper des échanges et invitations, avec pour seule consigne de « ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre ». La liste complète des participants est établie grâce à Angèle Casanova.

Portrait d’un roman scandaleux

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« Chi si offende è fetente ». J’aimerais bien laisser dans sa langue originale, l’italien, cette expression « tranchante » et même vulgaire (qui représente d’ailleurs un « chef d’œuvre » parmi les nombreux dictons napolitains), avant d’essayer de la traduire et de l’expliquer dans mon nouveau contexte linguistique, humain et social.
Cependant, en m’appliquant à cette traduction, je me suis aperçu des risques à plusieurs facettes (et lames) que j’allais rencontrer. Car les nombreuses nuances qu’on doit forcément associer au mot « fetente » peuvent aboutir à des interprétations tout à fait contradictoires.
Si dans ce mot une quantité de significations sont correctes (homme malodorant ; personnage odieux ; quelqu’un qui révèle dans ses actes une évidente malhonnêteté intellectuelle ; quelqu’un qui est assez rusé, capable donc de réagir promptement, en plus habile dans l’exploitation des faiblesses des autres), dans le contexte de cette phrase spécifique (« chi si offende è fetente ») ce mot redoutable assume une signification plus stricte : « celui qui se sent vexé (quand évidemment ce n’est pas le cas), profite de son attitude à la susceptibilité pour flanquer de coups lâches et disproportionnés et même mortels ».
Puisqu’en général ce sont les Présidents ou les Papes et les Rois qui ont le droit de « se sentir vexés » (avec la cour et la cohue infinies des caporaux, rentrant dans une hiérarchie compliquée de puissants, visible ou invisible), les pauvres mortels — qui tombent éventuellement dans le cas de « lèse-majesté » ou de banale « irrévérence » (ou encore de « désacralisation ») envers le pouvoir — risquent d’être anéantis. « Celui qui se sent (même à tort) vexé a toujours envie de vous tuer ».

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En tout cas, dans les démocraties modernes, ceux qui ont la hardiesse de penser peuvent souvent se réjouir d’avoir la grâce de la survie.
Et pourtant… La réponse la plus typique (et en fin de compte logique) de la part du pouvoir vexé est le silence, la mise au ban ainsi que la destruction des œuvres iconoclastes ou désacralisantes.
L’effacement et le silence sont des punitions toujours dures à endurer : après ces mesures-là, personne n’aura la possibilité — vingt ou cinquante ou cent années depuis — de comprendre exactement ce qui s’est passé, quelles ont été les nuances précises ou les mots exacts qui ont troublé le sommeil de quelqu’un là-haut. Personne ne saura le nom ni l’histoire personnelle de celui qui s’est senti particulièrement concerné, voire touché par les considérations « arbitraires » qu’un homme maladroit et téméraire a osé prononcer.
Personne ne pourra connaître, dans la plupart des cas, les noms ni les histoires personnelles de tous ceux qui ont eu la hardiesse de dire une petite vérité, de la hurler ou, chose bien plus grave, de l’écrire sur un mur ou des feuilles virtuelles avec un ordinateur portable de la première génération.
Si la rare et périssable copie en papier, conservée dans quelques rares bibliothèques, reste placidement inconnue, personne ne pourra s’amuser pour un texte éventuellement original, ironique et au final débonnaire comme le sont la plupart des écrits qui touchent à la vérité.
Car ceux qui osent briser la glace opaque du conformisme et de l’abus de pouvoir tombent bientôt dans un état d’incrédulité et d’angoisse : « Est-il possible ? Est-ce incroyable, mais vrai, comme le dit la chanson ? » C’est pour cela qu’on s’arrête sur le bord du gouffre, qu’on s’appuie péniblement à une rambarde en train de s’écrouler… Et pourtant…

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Voilà, sans exagérer, un malentendu (ou quiproquo) a causé une petite conjuration du silence envers « Roma città persa » (« Rome cité perdue »), mon deuxième roman. Une « convention à exclure » qui a été néanmoins suffisante à le faire disparaître de la circulation en Italie. Cette « gaffe », ma gaffe, dérivait surtout du sujet que je touchais, et aussi du choix du roman pour traiter des questions que j’aurais pu bien sûr exploiter sous d’autres formes (par exemple dans des revues d’urbanisme, où j’aurais été bien accueilli) en disant les mêmes mots…
En traitant de l’urbanisme, une matière qui m’était familière et très chère, je m’engageais d’ailleurs dans un thème intime, profondément ressenti et personnel en définitive, tout comme une question d’amitié ou d’amour. Et voilà, comme vous le verrez peut-être un jour, mon amour pour le jouet me pousse toujours, comme le ferait un enfant curieux, à le rompre, à le casser avant de l’avoir longuement admiré comme un magnifique objet, sacré et incorruptible…
Ou alors, il n’y a même pas eu de vrais malentendus ni de gens vexés… On a été tout simplement victime d’un jeu (ou d’un enjeu) dans lequel l’homme simple et anxieux de connaissance n’aurait dû même pas faufiler sa tête ! Bien sûr, je refuse l’idée que l’expression libre soit a priori condamnée à l’échec et je n’accepte pas que la qualité des textes résulte, elle aussi, subjuguée au destin « politique » du thème choisi.
Heureusement, le temps est parfois galant homme. Et le fait de pouvoir en parler avec vous maintenant c’est déjà un cadeau pour moi. Cela me rappelle un autre proverbe basique : « Qui vivra verra… »

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Depuis quatorze ans d’hibernation, en sortant pour vous « Roma città persa » de sa couche de poussière physique et psychologique, j’en ai choisi et traduit ci-dessous un extrait, assez significatif quant au thème traité ainsi qu’à l’esprit du livre.

« Roma città persa » (« Rome, cité perdue »), extrait du chapitre II/5 (Fahrenheit 451)

« L’Urbanisme est gravement malade, en fin de vie. Chaque jour, une cohue de médecins et de stagiaires sont là, à son chevet. Mais on le soigne mal. Le primaire se défend : il n’y a pas les moyens pour une fouille appropriée. »
« L’Urbanisme est là-bas, dans le bloc de réanimation. S’en sortira-t-il ? Qui sait ? Il y a des cas de branches du savoir qui sortent du coma avant de guérir parfaitement. Heureusement, en Italie on est contre l’euthanasie ! […] Nous nous retroussons nos manches et nous avançons tout de même, même en nous passant de l’Urbanisme ! »
En reconnaissant l’écriture nerveuse de Garbuglia (1), Italo (2) sursauta, tout comme il lui arrivait lorsque l’un des chats noirs en dessous de chez lui décidait, l’ayant attentivement dévisagé, de lui couper la route (3).
Sabina lisait bien, avec de l’humour, mimant peut-être les cadences de ses collègues de bureau, fainéants et très experts en imitations, médisances et crocs-en-jambe…
« L’Administration publique est un organisme parfait, qui se comble de nourritures nuisibles et indigestes tout en demeurant fleurissante. Y a-t-il quelqu’un qui pourrait la tuer ? On parle beaucoup de méritocratie, de personnes adaptées à la bonne place. Est-ce que les gens savent comment se passent vraiment les choses ? Par exemple les gens qui attendent le bus comme des cormorans ou des pingouins sur l’île, le savent-ils ? Lorsque quelqu’un a envie de travailler, que le Ciel s’ouvre ! Celui-ci est regardé comme un ennemi. Tout le monde se coalise contre celui qui se dérobe à la platitude, aux rumeurs et aux médisances ! »
Italo s’affala dans le fauteuil tournant, tout en fixant l’envoûtante affiche…

LATIUM DES DÉLICES !

Une photo assez raffinée d’une balustrade baroque accoudée sur un beau jardin à l’italienne.
« Personne ne dit qu’il faudrait approuver une loi assez claire ainsi que des règles pour le montage et le démontage. On ne fait pas les lois, on les attend, comme la pluie. Cette petite pluie qu’on peut même boire, dont on peut se servir aussi pour se laver… Ce ne sont jamais ceux qui travaillent tous les jours dans la matière qui font les lois. Ce sont des autres qui les font, les lois : des gens incompétents, mais à la hauteur ! Cette dernière expression prime sur-le-champ l’attitude à l’improvisation qui dépanne, la créativité qui débureaucratise, accélère, fait des crocs-en-jambe, esquive… Les gens apeurés et gelés qui stationnent sur la rive désolée où le bus tarde à arriver se demandent pour quelle raison ce qui semble raisonnable à tout le monde n’arrive pas. »
« Quand nous sommes là, formant des troupeaux de plus en plus serrés, en attendant… — pensait Italo, absorbé — que nous voyons passer dix, quinze, vingt minutes tout en envisageant que peut-être le bus n’arrivera plus jamais… parmi tous les gens qui sont là plongés dans une attente en dehors du temps, une société désespérée s’installe… Mais le conducteur du bus pourrait devenir même plus méchant, jusqu’à nous écraser sur le grand trottoir et puis… nous y abandonner, morts ou blessés ! D’ailleurs, nous ne comptons rien ! Ou alors, peut-être, nous n’existons même pas ! »

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— Pourquoi es-tu agité ainsi ? lui dit Sabina, en lui prenant la main.
Italo demeurait debout, à côté de la grande baie vitrée du douzième étage. Une véritable boîte de bonbons pour toutes les âmes perdues de ce Palais labyrinthique qui envisageaient vraiment de se suicider.
Par-delà les premières maisons à trois ou quatre étages, on reconnaissait parfaitement le grand fleuve d’asphalte et de pins de la rue consacrée à Christophe Colomb. Au bout, les blanches statues au bord de la façade de la basilique de San Giovanni ressemblaient à des oiseaux de plâtre.
« Parler, écrire, jetant au milieu des images la poussière de la rue frottée par les chaussures, toujours les mêmes Clarks que j’insiste à nettoyer, à laver parfois… Parler, raconter, comme si tout ce qui nous entoure c’était de l’utopie ou alors un rêve, essayant toujours de sortir des parenthèses rondes, carrées et circonflexes où je me cache moi-même au bout de mes nonchalantes pérégrinations… »
Italo et Sabina, tels deux lièvres siamois, sautillaient d’une page à l’autre.
— C’est quoi, ça ? demanda Sabina, fermant le cahier, le regard concentré sur les mains osseuses et assez peu expansives d’Italo.
— C’est un roman inachevé !
Au milieu du cahier, il y avait cette phrase :
« Il faudrait enseigner dans les écoles, sérieusement, pour de bon, notre Risorgimento, la République Romaine et la Résistance… ainsi que toutes les occasions ratées de libérer Rome des chaînes ! »
Il y avait depuis une rature.
« Pour moi, la Résistance et le Risorgimento ne sont pas compatibles avec Rome ! »
C’étaient les derniers mots de Garbuglia.
— Même la place du Risorgimento n’est pas compatible avec les remparts du Vatican, alors, si j’ose dire ! observa Italo, en tirant la langue à l’adresse de Sabina.
— Continuons ! dit la jeune collègue. De son visage avait disparu la patine qui enlaidit les employés de la Région, les rendant inexorablement lâches, gris et sans vie.
« Surtout ceux du siège central ! » constata Italo Cottanello. Ses narines, fines comme celles de Cyrano, saisirent l’agréable odeur jaillissant de son pull bleu. Sabina lui souriait, hochant la tête telle une poupée.

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Italo se tourna à nouveau vers la fenêtre. Malgré tous ses efforts de s’interdire la vie, cette fois-ci une forte excitation s’était emparée de lui qui n’avait aucune intention de s’éclipser.

MORS TUA VITA MEA ?

Peut-être, la mort de Tito Garbuglia lui donnait, elle-même, la vie ?
Italo était encore emprisonné par millions de fils invisibles. Et pourtant une mutation millénaire était en train de se produire en lui, qu’on aurait dit inconcevable avant la disgrâce.
Sabina s’en était aperçue. Mais elle préférait attendre… Ou, pour mieux le dire, continuer à attendre. Elle reprit la lecture :
« D’ailleurs, Rome, toujours gravide et surchargée d’enfants, ne sera jamais une ville moderne à parcourir en long et en large avec un simple mode d’emploi. »
De ses deux mains, Italo souleva son fauteuil tournant avant de le poser à côté de celui de Sabina.
« Devant cette mère étouffante… cette gardienne de prison… combien d’avant-postes de la liberté civile sont passés, fiers et hagards, éventant la chemise rouge de Garibaldi ou le drapeau – rouge aussi – de Gramsci… Mais tous ces braves gens n’ont pas pu s’arrêter pour s’y enraciner ! »
Italo scrutait les doigts sans bagues de Sabina, tout en lisant à haute voix, avec le maximum d’engagement dont il était capable, le texte de Garbuglia. Au-delà de la porte vitrée, on voyait glisser de plus en plus rarement les ombres de collègues âgés en quête de mystérieux repères de protocoles et disquettes sans le virus où transcrire de relations écrites avec d’horribles calligraphies, pleines de ratures et notes. Au-delà de la porte… fermée. Est-ce que quelqu’un avait tourné le poignet ?
« Même le soixante-huit a défilé… Il s’agit juste de quelques forcenés, évaporés tout de suite après, dans l’air empuanti et dans la lumière splendide. Rome est réfractaire et hostile à toute révolution ! »
Sabina mit les deux mains sur la feuille avant de poser sur elles son visage heureux.
Italo faufila sa main droite entre son cou et ses cheveux châtains. Une force étrangère – peut-être un dieu de l’Olympe ? – rapprocha la tête de pantin de Sabina de la bouche ainsi que des moustaches d’Italo.
— Viens ici, Sabina Montasola, dorénavant tu ne seras plus seule !
Ils s’embrassèrent, oubliant tout à fait qu’ils étaient dans un lieu public.
— Qu’est-ce qu’il t’arrive ? demanda allègre Sabina, dès qu’elle eut repris le contrôle de la situation.
Ils remirent à sa place le deuxième fauteuil. Mais, même si un gros bureau les séparait l’effet Garbuglia ne diminuait pas. Au contraire !
« Rien à voir avec Voltaire et Rousseau ! À Rome fait fureur une lumière magnifique qui cache d’immenses sanctuaires – pas des ossuaires bien sûr – de mensonges. »
S’écriait, dans son noble texte, l’urbaniste malchanceux, à présent disparu…
Tandis qu’Italo lisait, Sabina écoutait. À présent, elle n’était plus l’obscure secrétaire du Bureau des Imprévus, mais une des actrices préférées de Truffaut. Ah oui, il n’y a que Truffaut !
Et lui, nouvel Antoine Doinel aux exordes, serait-il à la hauteur de son Maître ? Réussirait-il à surmonter sa gêne pour les mots difficiles et en latin ? Garderait-il la vertu calme des forts devant de nouvelles folies subies ?
« Et même Marta, la partie de moi la plus délirante et audace, elle-même n’est pas du tout compatible avec Rome ! »
Avait ajouté Tito Garbuglia avec son stylo rouge, donc avec son sang…
Avant de sortir du bureau, où miraculeusement personne n’était entré, Italo avait serré Sabina dans ses bras, en éprouvant un frisson violent, de la tête jusqu’aux pieds. C’était la première fois qu’il embrassait celle qu’il considérait, selon ses paramètres, une vraie femme.
Juste à ce moment-là devait-il se réveiller de sa léthargie amoureuse ? Juste au moment où la vie le flanquait en avant, aux premiers rangs d’une tranchée où ne peut-on pas poser des questions tandis que l’on est obligés, au contraire, de donner des réponses ?

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Giovanni Merloni

(1) Tito Garbuglia, chef du Service d’urbanisme de la Région Latium, est le personnage principal du roman. Son nom, Garbuglia, évoque, immédiatement, dans la langue italienne, l’activité obscure et frustrante de la plupart des employés et dirigeants de l’administration publique ayant un rapport d’amour-haine avec les paperasses bureaucratiques.

(2) Italo Cottanello, jeune collaborateur de Garbuglia, se trouve obligé, au lendemain de sa mystérieuse disparition, de se débrouiller dans le travail très délicat qu’avant son maître exploitait de A à Z. Le nom Cottanello est celui d’une commune du Latium. Comme lui, tous les nombreux personnages du livre, dont Sabina Montasola, auront aussi de noms empruntés aux localités du Latium ou alors de différents quartiers de Rome. 

(3) Italo Cottanello, très superstitieux, est très méfiant vis-à-vis des chats noirs.

X, Y, Z, W VIII/VIII, Éloge de la désacralisation et du scandale

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Panorama Mezdag, Scheveningen

X, Y, Z, W… VIII/VIII, Éloge de la désacralisation et du scandale

Avant de m’aventurer dans un autre conte-récit, qui devrait démarrer le prochain mardi 7 octobre, je voudrais ajouter quelques petites réflexions à partir du texte de Giovanni Pascoli publié hier (Digitale pourprée) et de la coïncidence du lieu de son inspiration, Sogliano al Rubicone, qui est par hasard un endroit primordial dans ma formation sentimentale et affective.
Comme vous avez pu l’apprécier, dans ce poème, une des sœurs cadettes de Pascoli, Maria, rencontre des années depuis son ancienne camarade Rachele et touche avec elle un sujet assez scabreux. Comme il arrive souvent dans la vie, Rachele répond à la question de Maria, avec une simple affirmation : oui, elle a goûté du fruit interdit, elle s’est promenée là où il ne fallait pas se promener.
Cette fleur inquiétante et même mortelle qui hantait le jardin potager des carmélites de Sogliano n’était en fait que le symbole d’un péché qui allait se concrétiser ailleurs, en dehors de ce monde cloîtré. Rachele n’a pas besoin d’ajouter rien, parce que Maria est tellement proche d’elle, qu’elle peut tout imaginer, même dans les détails.
Cette poésie jaillit probablement d’un épisode que Maria avait raconté au frère : la peur de la fleur au liquide mortel ; la camarade ayant un penchant pour l’aventure. Mais il est aussi tout à fait possible que dans ce duo, dans la réalité, à la place de Rachele il y eût le poète en personne, calé dans le rôle de celui qui confie à sa sœur une transgression ou alors un amour.
Voilà pourquoi le poète n’exprime aucun jugement, ni envers la chasteté prudente de Maria ni envers l’audace libertine de Rachele… Dans cette poésie, tout comme en beaucoup d’autres textes, Pascoli exprime la nécessité primordiale et, j’ajouterais, absolue, de « vanter la faute » ou quand même de l’avouer. Parce qu’à partir de la « confession » de la faute même, de la transgression plus ou moins effective pourra se déclencher le dénouement de sa tragédie intime.
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Panorama Mezdag, Scheveningen

D’ailleurs Sogliano, considéré par Pascoli comme un véritable havre de paix et de sérénité, a été choisi comme endroit idéal (en dehors du contexte de la vie quotidienne) pour y installer (ou projeter) des événements cruciaux de la vie du poète.
D’abord la mort du père, qu’on avait retrouvée dans L’âne. Cette poésie, si nostalgique de la figure du père, évoquée par le poissonnier en train de dormir sur la charrette (tout comme son père mort), représente le contreautel de Digitale pourprée. Car l’orphelin talentueux et génial avait besoin d’abord d’inscrire la figure du père dans la mythologie de sa mort brutale et précoce, ensuite il lui fallait une piste pour se libérer de son ombre envahissante.
Dans Digitale pourprée, le deuxième thème poétique que Sogliano met en valeur est celui de l’exil de ses deux petites sœurs dans le couvent (1)  et le successif rapprochement de Pascoli avec elles, en 1882, après la longue parenthèse universitaire de Bologne. Une circonstance primordiale, car après cette rapatriée familiale Pascoli renoncera définitivement à la vie insouciante et dissipée de l’étudiant rebelle pour assumer le rôle de chef de ce qui restait de la famille décimée et détruite. Une « nouvelle famille » avec les sœurs qui seront ainsi « sauvées » d’une vie de renfermement et de sacrifice.

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Panorama Mezdag, Scheveningen

Je veux maintenant utiliser Sogliano — se transformant de plus en plus dans un lieu imaginaire – pour une réflexion à voix haute sur le « motif » de quelques-uns de mes contes (dont le dernier ici publié) et, en parallèle, sur le noyau de l’inspiration poétique de Giovanni Pascoli et, avec lui, d’une partie importante de la poésie italienne. Je ne veux pas dire que j’ai suivi ou poursuivi ce maître incontournable. Je ne veux pas dire non plus que mes textes ne pourront jamais ressembler à ses textes.
Je me borne à reconnaître des points de vue communs relativement à certains mots : père ; orphelin ; lutte pour la survie ; désir de garder sa personnalité ; besoin de s’exprimer ; amour et respect pour la famille ; intransigeance ; volonté d’indépendance ; esprit en définitive rebelle ; amour pour la transgression ; necessité de désacraliser (2) et de briser la glace de toute hypocrisie et de toute idée reçue.

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J’ai bien réalisé les coïncidences rétrospectives de « ma » Sogliano avec celle de Giovanni Pascoli (3) quand j’étais déjà à Paris et que la maison de mes cousins avait été déjà vendue. En y revenant avec l’esprit d’aujourd’hui, je me souviens d’un monde sévère et compréhensif à la fois, où le respect était dû, où l’humanité était profonde, tandis que l’ironie était toujours débonnaire, caractérisée par un grand amour pour le paradoxe et aussi par un brin de folie.
Pendant l’adolescence, autour des quatorze ans, ce fut à Sogliano que je contestai pour la première fois mon père (un épisode qui rappelle vaguement un rêve angoissant de la Conscience de Zeno de Italo Svevo). À part cela, je ressentais indirectement l’écho de quelques conflits familiaux très éloignés et sans conséquences, tout cela ne faisant qu’un avec l’éducation au mythe des aînées, à la modestie, à l’effacement vis-à-vis de modèles insaisissables, toujours à l’extérieur de la famille…
J’ai eu bien sûr un grand-père homonyme ainsi qu’un père extraordinaire. Tous les deux sont morts assez jeunes, laissant des vides ou même des gouffres terribles dans la famille…
J’ai vécu cela tout comme d’autres, beaucoup d’autres. D’ailleurs, devenir orphelin est, tôt ou tard, inévitable pour tous. Mais, tous les gens ne réagissent pas de la même façon aux mêmes évents de la vie…
La vie même, avec les contraintes et les fautes, et les contraintes héritées des fautes… s’ajouterait elle-même au travail du destin. Un destin renonciataire aboutissant dans l’effacement ou alors dans un personnage drôle et sensible, quelqu’un qui « aurait pu faire » que la vie a écrasé…

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Panorama Mezdag, Scheveningen

Je crois que Pascoli, comme tous les orphelins sans moyens qui ont dû surmonter des difficultés énormes avant de trouver leur « ubi consistam », n’avait pas d’autre choix, au passage de Sogliano, que de renoncer au bonheur personnel et à la vie insouciante, en échange du seul engagement qui pouvait lui donner la force d’avancer : la poésie comme métier. Et peut-être, le fait de se cloîtrer avec les deux sœurs dans une famille vouée à la chasteté la plus austère lui semblait alors une petite renonciation.
D’ailleurs, dans la société de son temps, Pascoli avait à faire avec un contexte très rigide, qui le rangeait dans une case dont il ne devait pas sortir. S’il n’y avait pas eu la protection de Giosué Carducci, un homme tout à fait exceptionnel à son époque, Pascoli n’aurait même pas eu la possibilité de sortir du lot du travail honnête et répétitif de professeur de lycée.
Mais, évidemment, l’immense talent naturel de cet homme génial et sensible — un talent exaspéré et affiné par les douleurs et les renonciations à la plénitude de la vie — l’aida à configurer, par la poésie, une personnelle et très moderne vision du monde dont aujourd’hui l’on commence de plus en plus à s’apercevoir.

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Panorama Mezdag, Scheveningen

Au temps de Pascoli, dans une Italie à la recherche d’elle-même, au-delà de quelques rares îles de culture et de liberté le conformisme était à l’ordre du jour. On était empêchés d’exprimer librement ses idées jusqu’au bout. En dehors de rares exemples (Giovanni Verga, Antonio Fogazzaro, Camillo Boito), le roman en Italie n’a pas eu la même autorité qu’en France ou en Angleterre.
Pascoli n’avait donc d’autres voies pour réagir à l’effacement et au silence que la poésie. Une poésie où la nostalgie de l’enfance heureuse et le chagrin réitéré pour le manque du père (et de nombreux membres de la famille morts l’un après l’autre) se mêlent à une forme élégante et cryptique de rébellion, se dévoilant à travers les non-dits, les inquiétudes, les mystères…
La rébellion souterraine de Pascoli n’aboutit que rarement à une véritable désacralisation du père aimé ainsi que du monde autoritaire et sourd émanant de quelque façon de la figure figée et en fin de compte, mystérieuse du père même.
Mais sa poésie s’inscrit parfaitement dans la typologie de toutes les rébellions et contestations qui ont eu besoin de la désacralisation et du scandale pour affirmer leur identité créatrice. De Edgar Allan Poe à Luigi Pirandello ou D.H.Lawrence, Mikhaïl Boulgakov, Vladimir Nabokov, Boris Pasternak… une liste infinie…
Avec la poésie ou le roman, même à partir de nous-mêmes, concentrant notre attention sur de petits détails de la vie quotidienne, tout comme cette description de Pascoli, à peine esquissée par un geste rapide, d’une rencontre fatale (entre Marie et Rachel), nous pouvons exprimer un jugement qui peut assumer une valeur universelle ou, tout simplement, lancer un S.O.S..

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Giovanni Merloni

(1) Où bien sûr les religieuses ont été affectueuses et très accueillantes avec les pauvres orphelines. Et pourtant il faut rappeler que, dans cet enfermement qui risquait s’éterniser, la hampe de roses venimeuses représente objectivement une menace (même plus grave que la perdition qui attend au-delà du mur, déguisée en homme tentateur et porteur de ruines).
(2) Dans mon petit vocabulaire, je considère la désacralisation comme un moteur indispensable pour exister. Paradoxalement, la désacralisation peut se révéler plus corrosive et même brutale là où plus forts et sincères sont les sentiments du sacre. Désacraliser quelqu’un, dans mon esprit, ce n’est pas du tout l’abattre moralement et humainement puisqu’on ne peut pas l’abattre physiquement. La désacralisation est le premier pas pour une forme plus profonde de connaissance des autres ainsi qu’un moyen d’expression artistique très efficace et parfois indispensable.
(3) La scène évoquée dans la poésie L’âne se déroule sur la montée de la route de Savignano à Sogliano, juste à dix mètres de la maison de mes cousins ; le couvent évoquée dans la poésie Digitale pourprée, où les soeurs de Pascoli ont passé des années de leur vie, est le meme couvent ou j’allais voir la supérieure Virginia Luisa, soeur de ma tante Maria.

X, Y, Z, W… VII/VIII, Tant de douceur… qu’on meurt !

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X, Y, Z, W… VII/VIII, Tant de douceur… qu’on meurt ! 

Avec le mot FIN vient juste de terminer le conte-récit en six épisodes « X, Y, Z, W… » et déjà le rideau se lève pour en saisir les échos. Comme à la sortie d’un cinéma où l’on a assisté à un film qui nous a touché, et que nous cherchons sur les affiches quelques traces, d’habitude décevantes, de cette gueule unique, de ces gestes inimitables, et cetera. Dans le cas ci-dessus, sans trop vous ennuyer, je voudrais offrir quelques suggestions de ce que s’est passé dans les coulisses de cette curieuse histoire.
Un tel sujet ne se peut pas exploiter de façon adéquate dans un seul billet. Je le ferai peut-être plus avant. Pour le moment, je me borne à vous rappeler une circonstance basilaire. Tout au début des publications de ce portrait inconscient, j’avais affiché une vielle photo de famille (un daguerréotype), que j’avais située dans une maison de campagne à Sogliano sur le Rubicone (dans la Romagne de mes origines), où mon grand-père Zvanì trônait au milieu d’un groupe de gens affectionnés et respectueux. À partir de cette photo, j’avais entamé une petite recherche sur l’enfance et l’adolescence de mon grand-père qui m’avait donné envie de me faufiler dans l’histoire parallèle d’un autre Zvanì, beaucoup plus célèbre et de dix-huit ans plus âgé que mon grand-père, Giovanni Pascoli, grand poète du XIXe siècle (mort en 1912), que j’ai essayé alors de mieux connaître, pour le plaisir de mes lecteurs aussi. Au cours de cette recherche, je suis tombé sur deux poésies majeures qui se déroulent à Sogliano sur le Rubicone. D’ailleurs, ce dernier n’est pas seulement le pays commémoré par l’unique photo en couleurs que je connais de mon grand-père. En dehors de mon habitation à la ville, celle de nos cousins de Sogliano a été la principale sinon la seule maison « de campagne » qui ait eu de l’importance dans mon enfance et adolescence. Or, la première de ces deux poésies de Pascoli (« L’âne », dont je vous ai déjà parlé) se déroulait au long de la route en montée venant de la via Emilia, juste avant l’arrivée au pays de Sogliano, en face donc de la maison — en retrait par rapport à la route — où habitaient pendant l’été lesdits cousins. C’est là — dans cet endroit très humble, près d’une rambarde de fer d’où l’on peut profiter d’un formidable panorama sur les collines ensoleillées de Romagne — que l’avalanche humaine ( ! ) a échoué.

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Dans la deuxième poésie (« Digitale pourprée ») Pascoli évoque le couvent des religieuses carmélites situé au bout du pays, en haut vis-à-vis de la maison et de la rambarde panoramique. C’est le même couvent où j’allais avec mes familiaux faire visite à la mère supérieure, sœur Virginia Luisa, la sœur aînée de ma tante Maria, une des jeunes debout dans la photo de la fameuse tablée. Les tendres souvenirs de ces innocentes visites aux religieuses cloîtrées — juste un peu troublées par l’idée de ce monde inaccessible au-delà de la grille —, se sont mêlés, dans mon conte « innocent et blasphème », à d’autres suggestions, tout à fait étrangères à ma sensibilité d’alors ainsi qu’à la réalité de ces gens de Romagne, toujours portés à une vision saine et sincère des rapports humains. Et pourtant, cette poésie « tendre et sensuelle » de Giovanni Pascoli (que je n’avais pas lit avant, je le jure !), contient des inquiétants parallèles avec mon récit.
Pour une lecture plus efficace de ce « poème de la nostalgie », je l’ai « adapté » (utilisant les mots mêmes de Pascoli, dans l’hypothèse d’une exploitation théâtrale.

Giovanni Merloni

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Giovanni Pascoli : « Digitale pourprée » (1898) 
(traduction et adaptation sous forme de dialogue de Giovanni Merloni)

I
Elles sont assises, en train de se regarder l’une l’autre. Marie, maigre et blonde, est très simple dans ses vêtements tout comme dans ses regards ; mais l’autre, Rachel, est frêle  et brune… Deux yeux simples et modestes fixent deux yeux qui brûlent.
MARIE — Est-ce que tu y es retournée, là-bas ?
RACHEL — Jamais ! »
MARIE — Donc, tu ne les as plus revues ?
RACHEL — Jamais plus, mon amie.
MARIE — Moi, au contraire, j’y suis retournée ; et je les ai revues mes blanches sœurs ; j’ai eu la chance de les revivre les années douces que toi-même tu as connues, ces années petites qui caressent le cœur…
RACHEL (Elle sourit).
MARIE : — Écoute, est-ce que tu te souviens du potager emmuré ? des ronces avec les mûres ? des genévriers où sifflent les grives ?
des buissons amers ? de ce chant mystérieux, secret, avec cette fleur, qu’on appelait la fleur de…?
RACHEL : — …de la mort. Oui, ma chère.
MARIE : — Était-ce vrai ? Moi j’y croyais tellement, Rachel, que je ne serais jamais passée à côté de la triste fleur. En fait, on disait que cette fleur avait une sorte de miel capable d’enivrer l’air, que sa vapeur inondait l’âme d’un oubli douce et cruel. (Emportée par ses mots, Marie pose sa main sur la main de sa compagne.) Ah! Ce couvent au milieu de la montagne bleue !
Les deux amies regardent au loin.

II
D’un coup, dans le bleu intense du ciel de mai, elle voient surgir leur monastère, plein de litanies et d’encens. Tandis qu’elles se plongent dans cette vision, leurs pensées se parfument de la senteur des roses et des giroflées, ainsi que d’une sensation d’innocence et de mystère.
Des mélodies — oubliées là-dedans sur des claviers à peine effleurés — bourdonnent dans leurs oreilles, remontent à leurs bouches…
Ah! qui était-ce ce jour-là cet hôte chéri qui leur sourit aux grilles  ? d’où elles rentrèrent alors plus rouges et gaies au vacarme des chambrées ; et qu’en ce jour précis, plus haut, Ave, leurs voix en chœur vont répéter, Ave Maria ; jusqu’au moment où Elles pleurent (pourquoi ?)…
Elles pleurent, un peu, dans le couchant doré, sans qu’il y ait une raison. Que de fillettes couraient autour d’elles dans le blanc potager ! Un endroit blanc et bavard. Petit à petit, accompagnées par le bruit de voiles au vent, elles arrivent toutes. Dans la chambrée, quelqu’une reste pour lire un de ses bons livres. À l’écart d’elles, agiles et saines, une hampe de fleurs — ou alors de doigts éclaboussés de sang, des doigts humains — exhale l’haleine de sa vie inconnue.

III
Elles se serrent un peu plus les mains. À cette heure elles ont vu
leur enfance, les chères années lointaines. Des douces souvenirs se déclenchent. Elles savent tout l’une de l’autre, rien qu’à cette touche muette. Combien est-il triste et pieux l’éloignement du dernier salut !
RACHEL — Marie !
MARIE — Rachel !
RACHEL (Elle pleure. Puis, s’adressant à elle-même) : — Adieu !
(Puis, en adressant la parole grave envers Marie, sans lui confier ses yeux noir elle murmure) : — Moi, oui, je goûtai cette fleur. J’étais seule avec les cétoines vertes. Le vent amenait l’odeur des roses et des giroflées. Dans le cœur, j’avais le langoureux ferment d’un rêve qui brûla pendant la nuit avant de s’éteindre à l’aube, dans mon âme ignorante. Marie, je me souviens de ce soir grave. L’air pulsait de la lueur d’éclairs silencieux. Je m’aventurai légère, prudente, montant en haut par de moelleux terre-pleins herbus. L’herbe touffue me retenait les pieds. Tu souris ? Et j’entendais un voix disant : Viens ! Viens ! Et il y eut tant de douceur ! Ô combien !
MARIE (Elle lève les yeux stupéfaits, elle voit maintenant, tout en écoutant, traversée par un long frisson…)
RACHEL — Il y en eut tellement, tu vois… qu’on meurt !

Giovanni Pascoli

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X, Y, Z, W… VI/VIII, l’avalanche

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001_photo 03 iPhoto 180 X, Y, Z, W… VI/VIII, l’avalanche
Dans la dernière scène de cette histoire où l’amour pour la désacralisation se mêle souvent à l’acceptation fataliste de la banalité humaine, le lecteur assistera au doublement du couple, typique de nos temps dégénérés, où le défaut principal s’appelle hypocrisie. Nous aurons à faire avec le « double couple inextricable » ou alors avec de ruptures provisoires et parfois dramatiques.
On est au lendemain du dénouement d’une intrigue familiale et amoureuse. De nombreux obstacles ont été franchis. Les deux patriarches de la maison à l’orée du village ont spontanément et presque joyeusement disparu, tandis que Zêta — leur fille cadette, bien sûr illégitime, toutefois membre effective du troupeau familial — a décidé, de façon tout à fait naturelle, de sortir de l’auto hibernation du couvent pour vivre finalement sa vie.
Un système compliqué d’interdictions, de tabous et d’étiquettes superposées comme autant de stigmates sur la peau de chacun semble finalement s’évanouir à jamais, tout comme au lendemain des révolutions. Et pourtant, si l’on n’est pas pleinement conscients de ce qui se passe, si l’on n’a pas le courage et la force d’aller jusqu’au bout, les déchirures restent ouvertes tandis que les ruptures ne peuvent pas être effacées.

002_ava 001 180 Seuls, égarés dans leur maison désormais silencieuse et de plus en plus spectrale, X et Upsilon s’étaient accrochés avec opiniâtreté l’un à l’autre, comme il arrive après une guérison. Miraculeusement sain et sauf — malgré les tentatives d’empoisonnement, pendant plus qu’un an et demi —, X se considérait finalement comme immun et plus que jamais prêt à profiter de l’immense bonheur que la normalité pouvait dorénavant lui accorder. Quant à Upsilon, à côté du deuil pour les vieilles dames disparues, elle ne pouvait bien sûr se passer du chagrin pour la renonce aux caresses légères de Double-Ve, ce remplaçant qui avait été toujours gentil et compréhensif avec elle. Et pourtant, une sorte d’admiration jalouse vis-à-vis de ce que X avait osé faire provoqua en elle un véritable retour de flamme. Affecté par l’euphorie de sa femme, qui revenait vers lui après une longue période de frustrations et de méchancetés certes ineffaçables, X était combattu, contrarié par deux sentiments opposés. D’un côté, il avait toujours aimé Upsilon, sa femme officielle, sa partenaire de toutes les batailles et son alter ego aussi… donc il ne pouvait pas se soustraire au poison physique et mental qu’elle lui offrait en nouvelles doses, massives et peut-être mortelles… De l’autre côté, l’amour violent et sans trop d’adjectifs qu’il ressentait encore vivant envers cette victime de l’hypocrisie familiale… lui ouvrait tellement les yeux qu’il ne pouvait pas les refermer. Tôt ou tard, la renonciation à l’amour de Zêta amènerait des conséquences catastrophiques… Le cauchemar de l’avalanche, entraînant un règlement des comptes tragique et définitif, incombait de plus en plus sur sa tête encore capable de penser.
003_ava 003 180 L’interruption du somnifère à la saveur de chocolat offrit une formidable chance à X et Upsilon — le couple charismatique que les habitués du bar Central d’Âpreville avaient toujours regardé avec une espèce de respect envieux — pour rentrer vite du scandale à la normalité. Et la voix courut rapide dans toutes les rues et ruelles, avant de s’installer au bord de la fontaine au centre de la place de la Mairie : recouvrant finalement ses prérogatives d’homme encore en deçà de la quarantaine, X voyait sa testostérone se multiplier au jour le jour pour dix, pour cent, pour mille. Il était devenu un amant vigoureux comme jamais auparavant, sans aucun décalage entre le jour et la nuit. Quant à Upsilon, ayant cessé de se rendre à Villedouce, elle avait repris à fréquenter le marché dominical, où elle achetait avec acharnement de sacs de plus en plus grands. Personne n’aurait mis la main sur le feu, en jurant que toutes ses contrariétés — encore plus mystérieuses que celles de son mari — se termineraient comme cela, sans surprises. Cependant, tout le monde se sentait un petit peu soulagé et s’accordait une pause de bienveillante normalité… quand Upsilon reçut un appel téléphonique.
004_ava 002 180 Sous le regard interloqué de son mari, qui ne s’attendait plus à cela, Upsilon inventa un subterfuge : « Je dois partir immédiatement ! Mon ancienne copine Elle… te souviens-tu d’Elle ? Elle est malade ! »
Non, le vase était déjà trop plein de noms pour qu’on puisse en accueillir un autre ! Cette Elle n’existait pas, évidemment, ou alors elle faisait partie d’une existence tellement refoulée… X ne put pas se dérober à la violence de la jalousie. Durant l’absence d’Upsilon, il se précipita chez Zêta pour lui parler de ce bonhomme tout à fait inconnu qu’Upsilon rencontrait depuis plus que trois ou quatre ans.
L’initiative maladroite de X provoqua en Zêta des réactions tout à fait prévisibles. D’un côté, elle devint curieuse vis-à-vis de ce nom nouveau pour elle, Double-Ve, car en plus ce personnage-ci avait sans doute un fort ascendant sur Upsilon et qu’il tenait X sous échec. De l’autre côté, cette visite incohérente et tout à fait déplacée réveillait une jalousie maladive en elle : — sortons en promenade, j’ai besoin de respirer, dit-elle. X résista, elle insista. Enfin tous les deux — X et Zêta — se rendirent sur la route circulaire autour des remparts, essayant de se tenir à l’écart vis-à-vis des autres couples, heureusement rares, en train de flâner devant le spectacle des collines multicolores.
Pendant son séjour tumultueux à Villedouce, Upsilon avait longuement discuté avec son ancien amant. Désormais, le vase commun où ils avaient déversé leurs réciproques passions et faiblesses s’était brisé sans remèdes. Par un excès de détails, Upsilon avait raconté ce qui s’était passé dans la maison bombardée et empoisonnée, sans négliger de peindre avec un soin exagéré le portrait de cette Zêta dont jusque-là elle n’avait jamais parlé. De son côté, Double-Ve n’avait pas su se passer de poser un tas de questions à propos de ce quatrième personnage qui rentrait de force dans leur triangle en ruine. En plus de la rupture du vase, une évidente brèche s’était ouverte dans leur union qui avait été jusque-là à preuve de bombe ainsi que de poison. On ne doit donc pas s’étonner si Double-Ve avait enfin insisté pour accompagner Upsilon à Âpreville : « Je dois absolument parler avec ton mari ! »

004_photo 01 iPhoto 180 Comme nous venons de le dire, X et Zêta flânaient ici et là, accrochés aux rambardes de la circonvallation, dans un état d’inconscience — où les remords de l’homme marié se mêlaient aux regrets de la femme en fin de compte libre, anxieuse de profiter encore de son charme d’ancien fruit interdit — lorsqu’ils rencontrèrent Upsilon et Double-Ve, mélancoliquement assis au pied d’un grand marronnier.
Effrayé par cette vue, répliquant comme une goutte d’eau la scène à plusieurs reprises rêvée dans le triste tableau de l’avalanche — contrarié, en plus, de se voir remplacé même dans le cauchemar — X se demandait s’il y avait quelqu’un d’autre, en dehors de lui, qui se rendait compte du danger et de la sordide gravité de la situation où ce rectangle humain allait de plus en plus s’effondrer.
La rencontre du double couple fut surréelle. Ils entamèrent des discussions oiseuses dans le jardin, avant de rentrer à l’intérieur de la maison. Ils déjeunèrent, ils dînèrent, ils jouèrent au Marchand-en-foire. Depuis trois jours et trois nuits, les deux femmes — Upsilon et Zêta — signèrent une trêve : l’amante reviendrait dans son taudis sinistré, tandis que Double-Ve repartirait à Villedouce.
Entre-temps, le diable y avait mis la queue. Double-Ve fit semblant de partir et s’installa en cachette dans le terrain vague entourant la bicoque accrochée aux calanques du Merle siffleur. Pendant la nuit, Double-Ve, poète et alpiniste expérimenté, s’introduisait dans la chambre de Zêta, la blonde ex-carmélite, sans rencontrer des résistances. Ils devinrent amants. Mais, au bout de deux semaines de passion sanglante, chacun d’eux découvrit un manque grave. Zêta regrettait la rose qu’elle-même avait ensevelie avec les deux vieilles patronnes qui avaient tant bien que mal protégé son enfance. Double-Ve se plaignait ouvertement de n’avoir pas emmené son ancien amour au sommet de la montagne. — Je serai ton épouse si tu me portes là-haut et que tu cueillis pour moi un rhododendron rose.

005_valanga-x-blog 180 D’en haut de la montagne enneigée, un couple d’alpinistes roule dans la vallée. Ils sont enchevêtrés dans leur étreinte spasmodique et continuent de s’aimer dans la boule de neige, chaude comme un confortable igloo. Se gonflant de plus en plus, la boule dessine un couloir noir au milieu du blanc, produisant un grondement sombre dans le silence brumeux.
Le pays dort, tout à fait inconsciemment. Personne ne perçoit cette épouvantable rumeur. Upsilon ne l’entend pas non plus. Imperturbable, elle reste assise à côté d’X qui, au contraire, est parfaitement conscient de ce qui se passe. Tout en tremblant de peur — et quelle peine à le voir ! —, les yeux fixés devant lui, il débite des mots insensés.
L’avalanche est maintenant aux portes du pays, elle cogne terriblement contre les antiques remparts et se faufile dans la porte du XVIe siècle comme dans une serrure. À présent, les deux amants — Zêta et Double-Ve – roulent dans les rues du village. Ils franchissent de précision l’étroit passage séparant le couvent des religieuses de l’église de l’Assomption ; ils défilent ensuite en face du bar-tabac, au poste téléphonique, au kiosque des journaux, devant la boulangerie et l’épicerie fine où l’on peut acheter la fouace sans levure et le fromage de fosse. Ils roulent dans la dernière descente, la plus dangereuse, entre la cathédrale et la balustrade d’où l’on peut se réjouir d’un lumineux panorama. Devant les yeux effrayés de X, ils cognent enfin violemment contre le car bleu qui monte, essoufflé, débordant de poules, de jambons et de chapeaux de prêtre…
(Upsilon n’a rien vu. Elle soutient que tout ce qui s’est passé n’était qu’un rêve dans un rêve. Mais cela, elle l’a sans doute emprunté à un poète dont elle n’a rien lu.)

FIN

Giovanni Merloni

X, Y, Z, W… V/VIII, la rose ne passe pas par la trappe

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X, Y, Z, W… V/VIII, la rose ne passe pas par la trappe 

Se réveillant dans son lit, qu’il croyait fermement être le lit humble et rigide de la belle Zêta — avec laquelle, au milieu du sommeil, une rêverie érotique s’était déclenchée —, X comprit qu’il devait abandonner toute hypothèse de subterfuge. L’heure « x » avait sonné pour X comme il arrive tôt ou tard pour tous les mortels.
Dans le jardin de la « maison bombardée », il y avait un petit coin qu’il appelait avec un peu d’exagération la « roseraie ». Avec le maximum d’attention dont il était capable, il extirpa du terrain une rose blanche à l’air noble, avant de l’envelopper dans un journal. Lorsqu’il se rendit chez les Carmélites et qu’il vit sa belle-sœur s’approcher au-delà de la grille de bois, la rose ne passait pas par la trappe. Passèrent pourtant les mots directs et sincères à travers les petits losanges d’air qu’on avait creusés pour laisser filtrer la lumière.
Zêta avoua son amour. Elle expliqua par un simple sourire que son choix de devenir une fervente religieuse ne venait pas de la découverte de sa naissance et donc de son étrangeté vis-à-vis de cette cage de fous où elle avait pourtant passé une enfance gâtée suivie par une adolescence sereine.
« Depuis combien de temps tu m’aimes », demanda X.
« Toi, mon pauvre Monsieur X, tu es la victime d’une véritable perversité ! » dit Zêta, sans lui répondre.
« Mais c’est toi qui as amené la tisane aux fleurs de chocolat ! »
« Oui, je ne pouvais pas supporter que tu puisses avoir une nouvelle lune de miel avec Upsilon ! Mais ce que je t’ai préparé c’est juste pour te laisser dormir mieux ! »
Étourdi, mais combatif, depuis ces premiers pourparlers, X apprit beaucoup des choses de la vie qu’il n’avait même pas imaginées. Il pouvait rentrer au petit matin par une toute petite porte d’acier qu’un buisson épineux cachait à la perfection, juste au bout… du bout du village. Il pouvait sans problèmes enjamber la fenêtre rêvée, qui d’ailleurs existait tout à fait. Il pouvait se cacher en dessous du lit de Zêta et attendre tranquillement. Personne ne serait jamais rentré dans sa cellule. Quant à Zêta, elle aurait profité de toutes les pauses entre les occupations et les rites pour se rendre chez lui.
Ce fut ainsi que la vie d’X changea un peu. Quitte à passer une veille fort anxieuse au jour précédant sa première escapade. Car il est vrai qu’il avait déjà rencontré une fois Zêta sur la plage et qu’en cette occasion il avait ressenti des pulsions vigoureuses en train de ressusciter… Mais, cette tisane à la saveur du chocolat — à la suite du déplacement du cimetière du couvent à la crédence de la maison d’Upsilon — possédait quant à elle une telle force destructrice…
Le soir qui précéda la rencontre attendue X avait d’abord envisagé de ne pas boire la potion nocturne. D’autant plus qu’Upsilon était restée à Villedouce et que sa voix au téléphone lui avait semblé empressée envers lui. N’avait-elle pas dit : « Amuse-toi bien, mon cher » ? Mais il n’en eut pas le courage, car en fin de compte ce liquide, désormais familier, avait le grand mérite de le laisser dormir — et rêver — tranquille.
« D’ailleurs, si Zêta ne m’a rien dit, cela veut dire qu’elle aussi ne veut pas forcer le destin… »
Le lendemain, après avoir soigneusement suivi les instructions de sa nouvelle fiancée, et qu’il était donc resté pendant trois heures étendu comme un saint sur la pierre, leur rencontre fut d’une étonnante simplicité.
Désormais, X et Zêta s’aimaient tous les jours. X n’avait même pas arrêté de boire son poison miraculeux, cette astuce ayant le grand avantage de le sauver en avance vis-à-vis des changements d’avis, improbables, mais non impossibles, de son épouse Upsilon.
Au bout de trois mois, la liaison heureuse entre X et Zêta avait été gaiement tolérée par les religieuses du couvent d’Âpreville. Il entrait tranquillement par la porte cochère avec un petit fourgon à trois roues, acheté par un prix ridicule chez un ami du bar Central qui avait voulu fêter ainsi son « retour parmi les humains ». Dans le fourgon il apportait des plantes pour le jardin secret des religieuses cloîtrées ainsi que des semences pour leur potager. Une ou deux fois, il y avait amené en croisière la vielle mère supérieure qui n’avait pas caché, à sa rentrée, son enchantement pour le paysage au couchant ainsi que pour le vin qu’on leur avait offert dans une ferme d’amis retrouvés…

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Pendant la nuit du dix août (qu’on peut aussi bien écrire « X août »), tous les habitants d’Âpreville sortent dans la rue, en petits groupes familiaux ou en bandes d’amis, voir tomber les étoiles tout en s’amusant avec l’expression (muette ou éclatante) de souhaits intimes qu’on devrait avoir soigneusement gardés en avance. Réunis pour une fois tous ensemble, les quatre membres de la famille bombardée — comme désormais tout le monde l’appelle — se promenaient dans la circonvallation sans réverbères longeant le côté ouest des anciens remparts.
« Avez-vous préparé vos vœux ? » demanda bruyamment Upsilon.
« Je n’ai plus de vœux à lancer… », dit la grand-mère d’Upsilon. Elle n’oubliait pas, cette nuit-là, qu’elle était aussi l’arrière-tante de X.
« Je voudrais que Zêta nous pardonne… de tout ce que nous avons causé à elle » dit la mère d’Upsilon, moins inquiète de sa parenté embarrassante avec X que de son rapport raté avec cette fille perdue.
« Non, non, l’interrompit Upsilon. Elle devrait être déjà contente ! Au nom de la famille, X a bu son élixir de chocolat sans en rater même pas une gorgée ! »
« Ô étoiles lointaines ! ô îles reculées à jamais ! Je ne vous demande qu’une miette argentée de votre silence », se dit X, les coudes appuyés au parapet poussiéreux où le ciel éclairé projetait de lueurs tristes. « Oh ! Combien j’aimerais n’être pas obligé d’entendre ces voix qui renouvellent à l’infini leur gêne ainsi que leur haine envers moi ! »
Il ne dut pas attendre trop de temps. De façon tout à fait inattendue et même exagérée, l’une des îles lointaines, tout en flottant dans la nuit, accueillit son désir de petite justice personnelle. Une fois rentrée dans la maison, la plus jeune des deux mégères courut à la crédence sans  allumer le lustre de la salle à manger. Au clair minuscule des étoiles, elle chercha de ses petites mains gonflées des verres adaptés à la besogne. Dans les deux seuls gobelets d’étain survécus à l’usure, elle déversa le contenu d’une petite bouteille noire.
« Viens, maman ! Régalons-nous le chocolat noir que Zêta nous a préparé ! »
« Mais, si nous épuisons toutes les réserves, comment fera-t-il, X, à s’endormir d’ici jusqu’au prochain 2 de novembre ? » objecta faiblement la grand-mère.
« Ne t’inquiète pas, lui murmura sa fille dans l’oreille. Ce sera pour lui un prétexte en plus, pour se précipiter au parloir du couvent des Carmélites… »
Ce fut ainsi que, fascinées par les étoiles, les deux caryatides inamovibles et jusque-là éternelles levèrent le coude jusqu’à avaler tout ce que la petite bouteille avait pu contenir…

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Au bout d’une nuit de douleurs atroces, le médecin municipal en constata la mort, dont il donna la responsabilité à la chute des étoiles ainsi qu’aux  chagrins qui réapparaissent toujours au fond de la mémoire. En vérité, la plus vieille des deux avait été foutue par une attaque d’asthme tandis que l’autre, ayant une jambe tordue par la goutte, avait trébuché contre une commissure du plancher à l’étage, avant de précipiter par l’escalier la tête première.
Quiconque avait eu envie de comprendre comment cette tragédie était arrivée, aurait dû imaginer, au contraire, que les deux femmes âgées avaient été tuées par un poison implacable destiné à leur X chéri. Cela faisait un effet assez terrible sur les visages raidis des deux femmes. Mais parfois, l’évidence est incommode. Quant à X — même en se voyant calé dans ces grimaces hideuses, la gueule qu’il aurait tôt ou tard affichée à force de cumuler par petites doses le même produit meurtrier —, il se disait que son vœu avait été exaucé. Un équilibre doux-amer s’était faufilé sans graves conséquences dans son corps engourdi, tandis que dans la salle à manger l’air empoisonné poussait contre les fenêtres fermées en demandant de lancer, lui aussi, un vœu secret aux étoiles.
Prudemment, entre les deux survivants dans la maison empoisonnée une trêve silencieuse s’installa, jusqu’au jour de l’enterrement. Là, de commun accord, évitant habilement les regards des concitoyens pressés, X et Upsilon laissèrent glisser dans la fosse toutes les provisions de poison que les vieilles dames avaient cumulées. Elles auraient été bien sûr suffisantes à anéantir une entière armée d’hommes et chevaux. Cependant, avec le temps, les effets toxiques se seraient dispersés, en laissant voltiger une agréable humeur de chocolat tout autour des deux squelettes endormis.
Parmi les présents aux funérailles, X et Upsilon reconnurent une jeune femme à la silhouette arrondie se tenant de côté avec une rose fanée qu’un cellophane chiffonné essayait d’hiberner. C’était Zêta, rentrée désormais dans la société humaine. Ils admirèrent son geste sec et précis, par lequel elle avait lancé le triste bouquet de façon qu’il rejoignît à jamais les bouteilles noires.

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Une fois rentré dans la maison finalement vide des soupirs imposants ainsi que des petits pas incertains, X se cala lourdement dans le fauteuil brodé de la grand-mère et murmura :
« Maintenant qu’il n’y a plus de poisons à avaler… que ferai-je ? »
« On dira que tu as nostalgie de tes petites morts quotidiennes ! observa Upsilon d’un air rêveur, avant d’ajouter : — voilà des nouvelles de notre… Zêta. Comme on a bien vu, elle est sortie de son enclos pour assumer ses responsabilités. Elle a trouvé un logement provisoire dans une vieille bicoque abandonnée au bout du village. Tu sais, cette espèce de grotte encastrée dans la calanque d’argile, à laquelle nous donnions un jour le nom de Merle siffleur… »
Dans ce jour où tout pouvait arriver sans qu’on ne doive aucunement s’en étonner, X demanda à Upsilon si elle savait. Elle éclata en larmes : non, elle ne savait pas ni ne pouvait imaginer non plus jusqu’à quel point la mentalité renfermée et obtuse des deux vielles femmes pouvait se pousser. Oui, elle avait ressenti de l’échec de leur mariage, dont elle aussi avait été responsable… Oui, elle avait essayé de se sauver dans un nouvel amour… ne voyant que de l’opiniâtreté, que de la passivité dans les comportements d’X, dans ses rituels quotidiens, dans sa façon de faire l’amour, ô combien insupportable !
« Tu m’as haï, au pied de la lettre, dit X, surtout quand j’ai entamé mes papiers pour sortir de la banque… Tu avais peur que je redevienne assidu dans mes requêtes… »
« Ce sont les deux mégères, comme tu les appelais, qui ont tout fait à mon insu. Elles ont toujours fait le possible et l’impossible pour nous séparer ! Et c’est peut-être Zêta qui a ajouté quelques sorcelleries de sa part ! »
« Ah non ! Ne touche pas à elle ! Car elle est… Elle est… »

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Giovanni Merloni

X, Y, Z, W… IV/VIII, un geste innocent et blasphème

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Giovanni Merloni
X, Y, Z, W… IV/VI, un geste innocent et blasphème 

De quoi s’inquiétait Upsilon ? De quoi s’interrogeait X ? Le petit groupe d’anciens amis du « duo » qui faisait une fois le beau et le mauvais temps au bar Central, avaient beaucoup plus d’informations que les deux membres de ce couple critiqué.
Quelqu’un d’eux connaissait en fait, depuis longtemps, ce Double-Ve de Villedouce. C’était un bon diable qui travaillait dans un foyer à l’esprit communautaire, où l’incursion subite de la silhouette svelte d’Upsilon avait eu l’effet d’une petite déflagration.
Tout le monde savait d’ailleurs que Zêta n’était pas la sœur cadette d’Upsilon ni sa demi-sœur non plus. Elle avait été adoptée quelque temps après sa naissance… le jour même que la mère d’Upsilon avait risqué mourir pour un avortement affreux. Heureusement, dans le chaos du bar, grâce aussi à la présence de quelques rares figures illuminées, les teintes sombres de cette histoire douloureuse se mutaient presque sans transition en anecdotes comiques ou alors en fables multicolores. Quelqu’un tranchait des louanges vulgaires aux parties plus cachées du corps sanctifié de la belle novice, tandis que le reste des présents, comme dans le Décaméron du Boccace, s’apprêtaient à entendre des suites scandaleuses avant de trancher quelques commentaires imprononçables.
En vérité, personne n’en savait rien. Ce que la voix du peuple disait avec insistance c’était probablement l’unique chose vraie au sujet de la petite Zêta aux yeux d’émeraude : le jour où elle avait su être orpheline de père et mère depuis la naissance, elle avait décidé de prendre les vœux.
« Mais pourquoi X ou Upsilon, ou les deux ensemble, ne viennent-ils pas nous joindre un jour ? » demanda par un geste circulaire l’un des habitués du bar. « Ce serait l’occasion d’une belle rapatriée et, petit à petit, ils seraient renseignés de circonstances d’importance vitale pour eux ! »

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Au quatrième jour après le rêve de l’avalanche — encore vivante dans sa mémoire —, X décida de parler à sa femme et tirer au clair tous ces malentendus qui risquaient traîner leur union qui sait où. Il interrompit sa promenade au bord de la mer pour rentrer vite à la maison, à l’heure où, d’habitude, les deux femmes âgées mangeaient dans la cuisine en religieuse solitude. Il aurait pu entamer avec Upsilon une discussion sereine, sans polémiques, dont il avait étudié tous les détails…
Malheureusement, sa femme n’était pas là. À sa place, le téléphone sonnait avec une insistance sinistre. X répondit à contrecœur, car il avait deviné qu’il aurait écouté, pour la première fois, la voix, surprise, d’un inconnu. Celui-ci, sans aucune honte, avait demandé d’Upsilon. Sans hésiter, X avait répondu : « Ne vous inquiétez pas, elle arrivera chez vous dans les moindres délais », avant d’accrocher brusquement.
Dans l’esprit prudent et craintif d’X, cette déchirure, ouvrant grand les portes d’une imminente rupture, désormais presque inévitable, avait été provoquée par le rêve de l’avalanche. Tôt ou tard, les nœuds s’affichent… et notre vie précipite !
Néanmoins, X ne réussissait pas à s’expliquer le comportement d’Upsilon pendant les derniers jours. Pourquoi avait-elle interrompu ses voyages pendulaires en restant, telle une statue de sel, là où personne n’avait plus l’habitude de la voir ? Pourquoi recommençait-elle, maintenant ?
X avait peur d’une accélération de cette dérive. Il avait surtout peur de plonger à nouveau, comme dans le film d’une mort annoncée, dans ce rêve de l’avalanche, resté suspendu sur sa tête comme l’épée de Damoclès…
D’ailleurs, au cours de ses pérégrinations sur les sables déserts et gelés de Villecalme-Plage, l’obsession d’un geste à accomplir l’avait persécuté. « Je ne dormirais pas cette nuit. Je boirai mon poison, mais je ne m’étendrai pas dans ce catafalque conjugal n’ayant plus raison d’être ! » Sa vie avait changé brusquement, du jour au lendemain, quand il avait commencé à oser, à marcher sur une route interdite, contre lui-même… Oui, il ne risquait plus de glisser dans le vice de la pantoufle ! Il était passé bien au-delà de cela, il se trouvait nu-pieds, dans la boue gelée, obligé d’entamer une nouvelle vie, de se trouver un abri, des amis… Tout pouvait se perdre dans un seul déclic. Que restait-il à faire ? Comment empirer cette situation déjà compromise ? « Je vais effectuer le geste blasphème, tout à fait innocent, que j’ai toujours rêvé… »

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Il s’agissait d’enjamber le mur du couvent où sa belle-sœur Zêta demeurait recluse… Un acte assez grave et même délictueux, certes inavouable et tout à fait solitaire…
Jusque-là, il avait considéré ce projet comme une bravade qu’on pourrait juste emprunter aux films de Fantomas ou alors aux histoires de grands spadassins-séducteurs totalement dépourvus de scrupules. Une proposition qui aurait demandé la faveur d’une nuit obscure et même noire…
Mais, voilà… Le fait même d’avoir songé à ce mur du couvent des Carmélites ne faisant qu’un avec son clocher filiforme et sinistre, éloigné sur le côté opposé du village, là où la route se transforme en sentier de montagne… Avec un étrange plaisir, X vit s’ouvrir devant ses yeux écarquillés les précises circonstances en train de se dérouler, des événements qu’il croyait avoir définitivement oubliés au milieu de son fameux rêve coupé… lorsqu’il avait entendu cette rumeur sourde, peut-être le son d’une cloche essoufflée… C’était la réplique sonore d’une lumière indistincte qui pointait parmi le violet pâle des glycines dégoulinantes du haut mur blanc du couvent. Mais le mur qu’il connaissait grossier, très abîmé, n’était pas du tout blanc ! Il avait donc rêvé d’un mur caché et inconnu, placé probablement à l’intérieur de l’enceinte religieuse ! Avec cette lumière inexistante en nature, que sa belle-sœur évoquait à chaque fois de son inaccessible parloir et qu’elle avait répétée le 2 novembre dernier, lors de leur rencontre clandestine à Villecalme-Plage ! Une espèce de mot de passe pour atteindre son monde renversé, que sanctifiaient l’habit blanc et l’éloignement du monde… Et pourtant cette lumière, dans son rêve obsessionnel, s’était vite transformée dans le récit de la lumière même, qui enfin noyait, engloutie avec quelques petits fours, grands comme une seule bouffée, dans la gueule sombre d’une trappe, dans le parloir austère. Un lieu inaccessible comme une frontière ouverte et fermée à la fois, que X envisageait d’emprunter à plusieurs reprises. Par la trappe…
Profitant du silence et de l’indifférence de la nuit, même s’il n’était pas du tout un athlète, X réussit à rejoindre le sommet du mur d’enceinte du couvent des Carmélites, se découvrant une force tout à fait inattendue. Il s’était pourtant tailladé une main sur des triangles de verre que les religieuses cloîtrées avaient enfoncés sur l’étroit passage pour décourager les cambrioleurs et les souris. Voyant sa main ensanglantée, X dut forcément récupérer sa dimension d’hypocondriaque invétéré en songeant sans transition au tétanos qui l’aurait bien sûr attrapé s’il ne courait tout de suite, comme il aurait fait d’habitude, à la pharmacie. Mais cela était un truc bien connu, un contrepoids dont il se servait souvent pour se donner l’élan, pour ne pas lâcher prise : « Ainsi je meurs vite et l’on n’en parle plus » se dit-il, dans son esprit de funambule sans choix. Ensuite, le cœur battant, en proie d’états d’âme difficiles à décerner, il était resté longtemps à califourchon du mur, jusqu’à oublier sa main rouge et noire.

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Au-delà du mur blanc recouvert de glycines, il y avait un sombre ruisseau, aboutissant dans une fontaine d’où jaillissait un pathétique arc-en-ciel de lucioles. Autour de la fontaine, l’on pouvait entrevoir un pré en pente légère. Une parfaite moquette noircie par la nuit.
La peur imposait à son cœur un rythme martelant, s’effondrant chaque fois dans l’estomac vide… il aurait voulu peut-être revenir sur ses pas, mais les jeux étaient faits. De l’autre côté du mur, dans la rue, en ce coin extrême de pays où le monde terminait, deux couples de jeunes anticonformistes ne cessaient de frapper avec des bâtons contre les poubelles métalliques, se réjouissant maladivement pour ce vacarme qui allait épater les Carmélites.
X ne pouvait pas revenir en arrière. D’ailleurs, il aurait sans doute essayé quelques fausses manœuvres, s’écorchant contre les clous et les aspérités du mur. En plus, dans le dernier trait, il aurait dû forcément sauter, tombant juste au milieu de ces gamins et gamines à l’air tordu… Au contraire, glisser au sol du côté du couvent c’était assez facile…
Dans la stricte perspective du jardin sombre, l’immeuble gris des religieuses plongeait dans le sommeil… Juste au rez-de-chaussée, on avait oublié d’éteindre la lumière. Au milieu de la fenêtre allumée, l’ampoule solitaire formait un halo d’opaline se confondant avec la brume. Distinguer un corps en mouvement là-dedans aurait été assez difficile. X n’avait même pas eu le temps de réaliser cette première scène. Quelques instants depuis, quelqu’un éteignit la lumière. Sans difficulté, par la fenêtre ouverte, par un opportunisme tout à fait inhabituel, X pénétra à l’intérieur.
Avec sa grande merveille, là où normalement on a à faire avec un hall d’entrée ou une grille, ou alors une porte doublement verrouillée… une gigantesque trappe séparait le monde des religieuses de celui des pécheurs impénitents.
X eut l’impression de calquer les planches d’une immense scène circulaire sur roues. Un manège sans chevaux, renfermé dans une cloison impénétrable : « puisque je n’ai pas d’espoir, je ne suis pas autorisé à entrer dans ce lieu de joie », se dit X, tout en se demandant si c’était encore possible de revenir en arrière, se sauvant dans le monde, parmi les communs mortels.
Heureusement, il n’était pas claustrophobe et s’arrangeait bien dans le noir plus noir que le noir. Dans un coin de la trappe, il trouva une couverture militaire, s’étendit sur le plancher rugueux avant de s’endormir comme un caillou…

Giovanni Merloni

Ce conte-récit est articulé en six chapitres, dont le premier a été publié dimanche dernier, le deuxième mardi 23 et mercredi 24. Prochaines publications : samedi 26 et dimanche 28 septembre.

X, Y, Z, W… III/VIII, élixir de chocolat

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X, Y, Z, W… III/VI, élixir de chocolat  

Dans son enquête rétrospective, à la recherche des responsables ainsi que des raisons intimes de sa dérive conjugale, X ne pouvait pas négliger Zêta, la sœur cadette d’Upsilon, beaucoup plus jeune qu’elle.
Le jour des Morts, juste une fois par an, elle sortait du couvent des Carmélites, au beau sommet du pays. À la Toussaint, elle avait toujours hâte de se perdre dans la petite foule du marché et négligeait volontairement de saluer le maigre clocher, esseulé contre le ciel matinal. D’ailleurs, où qu’elle se fût rendue, de n’importe quels coins ou balcons, elle aurait pu en saisir au vol la svelte silhouette…
« Tiens ! Cela fait juste un an ! » se dit X après avoir lorgné son agenda. « On est le 2 novembre déjà ! Un an et un mois que je suis à la retraite, un an pile que je me drogue pour faire plaisir aux femmes de la maison… Et voilà, ce soir même, la jeune novice apportera une nouvelle provision d’herbes rares récoltées exprès pour moi dans le petit cimetière à côté de sa splendide prison, comme elle l’appelle ! »
Pendant une année, capturé par l’étrange arôme de cette boisson ésotérique — ayant dans le fond un goût inattendu de chocolat —, X n’avait jamais manqué de la siroter tous les soirs, avant de se coucher…
« Zêta aime bien que je dorme bien… »
Oui, cette dernière année, la première depuis la sortie du monde du travail, il avait dormi de plus en plus profondément, quitte à se réveiller dans un sursaut lorsque sa femme n’était pas là…
Oui, pendant ce temps il avait trouvé souvent, au petit matin, sa femme endormie dans la cave au rez-de-jardin, entourée de verres de Sangiovese qu’elle avait avalé l’un après l’autre pour se réconforter. Peut-être en raison de leurs étreintes interminables et ennuyeuses… Non, il ne s’était jamais trop inquiété de ses défaillances, il s’en était fait toujours une raison. Car il était convaincu qu’Upsilon se gorgeait de vin pour le manque inavoué de cette Villedouce aux arcades mal éclairées où les gens traînaient toute la nuit sans aucune peur de se perdre…
Dans les allers-retours de ses performances amoureuses n’atteignant plus leur but comme avant, X se voyait ressemblant comme une goutte d’eau au petit wagon qui montait chaque matin, accroché à une sombre crémaillère, jusqu’au grand pré au pied de la montagne, comble aujourd’hui de neige et de silence.
Pourquoi n’avait-il pas eu de honte ni d’embarras ? Peut-être parce qu’elle, Upsilon, semblait même ravie de cette dérive conjugale étrange et tout à fait inattendue. Combien de fois l’avait-il observée, le doigt dans la bouche, assumer cet air coupable la faisant ressembler au car arrondi qu’on attendait au couchant devant la cathédrale ? Le car bleu dont sortaient les plumes blanches et rouges des poules rudoyées, ne faisant qu’un avec l’odeur fraîche et poignante du fromage de fosse…
« Nos destins croisés semblent tout à fait inextricables », il se dit, « même si Upsilon, après ses incommodes nuits dans la cave, disparaît toujours pendant le jour, tout en restant à Âpreville ! »
« Pourquoi ne pourrais-je disparaître moi aussi, pour une fois ? » Il se souvint d’une conversation absurde, aboutie sur une hypothèse impossible… « Il y a un an… N’est-ce pas trop pour un rendez-vous ? » Parmi des regards larmoyants ainsi que des frissons soudains, sa petite belle-sœur lui avait parlé d’une chanson adaptée à leur plage dans ces jours de novembre :

Les feuilles mortes
Se ramassent à la pelle
Les souvenirs et les regrets aussi…

« Zêta m’aimait ! Elle m’aime encore, peut-être ! » se dit-il. Tout de suite après, X eut l’impulsion de partir pour une échappée à Villecalme. « Je vais retirer ma pension près de cette banque éloignée, de façon que des regards connus ne prennent pas l’habitude de compter mes revenus… » annonça-t-il à la mère vieille et à la grand-mère décrépite. « Mais la banque est fermée, aujourd’hui ! » elles avaient objecté tandis que la porte claquait déjà. Elles l’avaient accueilli sans aucun emportement dans leur famille bombardée, quitte à lui réserver, jusque du premier instant, d’impitoyables hochements de la tête.
Au retour de Villecalme ainsi que d’une petite promenade à Villecalme-Plage, X essaya de cacher son expression allègre et rassurée, tout en évitant de dire quoi que ce soit. Cela risquait d’ouvrir une brèche aux malveillants soupçons de ses lointaines tantes-cousines, qu’il appelait de façon débonnaire « les deux mégères ». Ce jour glorieux, commencé par le redoutable présage d’une avalanche, avait abouti dans un après-midi apparemment inattendu.
« Ou alors, au contraire, X à très bien regardé le calendrier avant de sortir… » murmura la grand-mère essoufflée. « N’est-ce pas le 2 novembre, le deuxième 2 novembre depuis sa retraite ? » répondit la mère souffrante, se prenant le pied dans les mains avec une grimace.
Quelques minutes après la rentrée suspecte de X, presque sans transition Zêta, la jeune novice sortie le matin du couvent pour fêter en famille l’extraordinaire liberté de la fête des Morts, s’était présentée à leur porte avec une nouvelle dose d’essence de fleurs chocolatières.

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Plus tard, devant le regard interrogatif de sa femme, X ne se déroba pas à son habituelle gorgée de la bonne nuit. « Je bois ma coupe jusqu’à la lie ! se dit-il intérieurement. Même si j’ai le sentiment précis que Upsilon, ma femme ineffable, cette femme qui me regarde d’un air tout à fait innocent… avec la complicité de sa mère et sa grand-mère, m’administrent régulièrement un médicament diabolique, en l’ajoutant à l’innocente tisane fabriquée par les religieuses. Je crois que c’est du banal bromure. Cela ne produit d’effets que dans les heures creuses. Mais dans cet essentiel créneau, on m’enlève opiniâtrement et sans trop de compliments ce qui fait la différence entre l’homme vrai et le pantin de neige ! »
Les journées du 3, 4 et 5 novembre passèrent presque inaperçues. Un étrange calme régnait dans la maison située juste au dehors des remparts en ruine d’Âpreville, ce village habité aujourd’hui par moins de mille personnes tandis que pendant la Seconde Guerre il y en avait plus que neuf mille.
X partait tous les matins pour Villecalme, avant d’emprunter le petit bus pour se rendre à la plage. Là-bas, tout comme l’un des Vitelloni de Fellini, il se promenait tout seul, une brioche à la main, le chapeau calé jusqu’aux oreilles pour se soustraire aux rafales, tout en essayant de réfléchir un peu. Ou alors c’était la nostalgie d’un seul jour de bonheur, aussi violent qu’inattendu, qui le rendait flâneur, rêveur, capable même d’écrire sur le sable de petites phrases insensées :

Et la mer efface sur les sables
les pas des amants désunis…

Quant à Upsilon, ces jours-là elle restait tout le temps à la maison et, dans la stupeur des autres deux femmes, elle refusait de parler au téléphone avec ce monsieur très gentil qui s’introduisait sans aucune prudence dans leur communauté « bombardée », comme l’appelait X. D’ailleurs, là-dedans on n’avait pas encore fait son deuil après la mort tragique du patriarche. Il n’y avait donc aucune nécessité d’incursions téléphoniques au rythme d’une mitrailleuse.
Combien aurait-elle pu durer une trêve pareille entre X et Upsilon ? Est-ce que les journées atypiques de cet homme, d’habitude obéissant et fataliste, avaient déclenché des retours de flamme dans l’esprit désorienté de cette femme anticonformiste sinon carrément rebelle ?

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Giovanni Merloni

Ce conte-récit est articulé en six chapitres, dont le premier a été publié dimanche dernier et le deuxième hier, mardi 23 septembre. Prochaines publications : jeudi 25, samedi 26 et dimanche 28 septembre.

X, Y, Z, W… II/VIII, un couple inextricable

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001_époux en violet_modifié-1 X, Y, Z, W… II/VIII, un couple inextricable  

Tout en se voyant assis mollement, au pied de l’arbre à huit étages trônant à l’orée du village d’Âpreville, X rêvait de former, avec sa femme Upsilon, un couple tranquille. Le calme étrange de leur suspension harmonieuse dans une espèce d’hypnose poétique était interrompu par les petits bruits du vent parmi les feuilles du jardin derrière eux ou alors, de temps en temps, par le craquètement d’une seule voiture ou d’une Vespa arpentant timidement la montée.
D’un coup, X avait été brusquement réveillé par un bruit assourdissant, explosé au beau milieu de son rêve. Regardant à la dérobée la pendule à peine effleurée par des miettes de poussière lumineuse, il vit qu’il était encore tôt ce matin-là. Il avait alors essayé de s’endormir à nouveau, pour mieux savourer ce brouhaha déchirant, tout à fait inédit pour lui. Il essaya même de rentrer, tel un voyageur curieux, dans cette espèce de casbah ou d’aleph sonore qui l’avait effrayé et pourtant attiré : quelqu’un avait fourré de force dans son oreille, comme dans un large escalier en colimaçon, une entière polyphonie de cris, de hurlements de bêtes féroces, un vacarme de luttes amoureuses, de gifles et de morsures… mais il n’avait pas réussi à rattraper le rêve. Celui-ci s’était pulvérisé avant de disparaître pour toujours.
Inexorable, la lumière perçait désormais les persiennes… Il croyait être plongé au beau milieu de la Seconde Guerre, quelques années avant sa naissance. Par delà le rideau jaunâtre de sa chambre, on pouvait entendre distinctement les petits bruits de la vie recommencée, le réveil des animaux, les tours et les détours menaçants de voitures encore éloignées au milieu de la campagne, mais prêtes à vous tomber dessus… On pouvait accrocher le regard à la lumière aveuglante du balcon, encore survivant avec son garde-corps en fer forgé — goût du XIXe — auquel un morceau manquait depuis toujours. La dalle de ciment avait été tranchée net par une grenade lancée par les Américains, paresseusement installés, pendant des mois, au-delà de la Ligne gothique. Le bloc de pierre était tombé, sans compliments, sur la tête pensive et déjà chauve du grand-père boiteux d’Upsilon. Un homme riche et génial qui avait passé sa vie dans les allers-retours entre Âpreville et Villecalme — le chef-lieu de la province, situé sur la route de la mer dont Âpreville était tributaire — juste pour ouvrir (et refermer) ses deux pharmacies paresseuses. Un personnage mythique, dont elle conservait jalousement les lunettes à pince-nez.
« Maintenant, est-ce à moi le tour de finir écrasé sous une bombe ? » se demanda X après avoir longuement cherché parmi la couverture et les draps le corps absent de son épouse.

002_Upsilon 180 Maigre, au visage osseux, Upsilon n’était pas dépourvue de quelques beautés. De temps en temps, elle quittait Âpreville à la hâte, tout en agitant un sac minuscule. À chaque escapade, au soir, elle téléphonait pour que X soit tranquille : elle allait bien, il ne devait pas s’inquiéter. D’habitude, elle traînait deux ou trois jours supplémentaires à Villedouce, le chef-lieu de la région. Puis, anticipant de quelques heures ses apparitions, comme si de rien n’était, elle rentrait, même triomphante, à la maison.
X n’était pas dupe. Il imaginait qu’à la ville charismatique Upsilon rencontrait quelqu’un qu’elle avait autorisé à la rudoyer. Quelqu’un qui avait la chance, peut-être, le temps d’un après-midi, de la rendre heureuse. Il avait d’ailleurs trouvé un jour un ticket sur lequel il y avait un gribouillis, ou peut-être un nom : Double-Ve… Héroïquement, il avait toujours encaissé le coup, se vautrant, résigné, dans son cocon d’auto-indulgence. Il y avait eu, pour lui aussi, une brève saison de miel et de bonheur. Son mariage forcé, accéléré par cet inquiétant mystère d’un enfant à attendre — un pauvre truc qu’au moment donné n’avait pas eu la patience de survivre — avait été contrarié par mille hostilités et sourdes envies. X et Upsilon, liés depuis l’enfance d’une complicité violente et sordide, n’avaient pas voulu se soumettre à l’interdiction familiale. Il faut savoir que le grand-père d’Upsilon avait été le frère cadet de la grand-mère de X.
Au-delà du risque très concret de fabriquer ensemble des enfants malchanceux, X et Upsilon étaient cousins de second gré dans la forme et deux presque frères même trop soudés dans la substance. C’est peut-être à cause de l’ombre inquiétante de leurs origines communes que X pardonnait à Upsilon ses escapades, qu’il espionnait fiévreusement pour en saisir le mystère et, d’une certaine façon, pour élargir à travers cela sa propre vision du monde. Ou alors X acceptait les incursions d’Upsilon « dans la vie réelle » dans l’espoir d’obtenir en échange l’indulgence de sa femme vis-à-vis de son amour secret…
Et pourtant, ce rêve interrompu, qu’il n’avait oublié que par moitié, marquait de toute évidence un tournant dans sa vie. Une menace incombant sur leurs têtes, ou alors la clé pour la solution de leur énigme primordiale. X commença donc à se demander beaucoup de choses.

003_retraite 180 D’abord, il se souvint de ce jour fatidique où il avait décidé de partir à la retraite. Après vingt-neuf ans six mois et un jour de travail – et de cotisations – derrière le guichet de la Caisse d’Épargne, X avait eu une irrépressible envie de tout arrêter pour se consacrer à son potager.
— Dorénavant, je serai un homme libre ! avait-il déclaré aux trois femmes de la maison, qui ne surent cacher un geste de dépit.
— Tu n’as que cinquante ans ! lui avait dit la mère d’Upsilon, malade de goutte. Elle avait été la cousine préférée du père d’X, mort bien avant que ce dernier se marie, mais cela n’empêchait pas sa sourde et définitive hostilité envers la brebis galeuse de la famille.
— Tu aurais dû t’enrôler dans l’Armée ! dit la grand-mère asthmatique d’Upsilon. Elle aussi avait un beau souvenir de sa belle-sœur, l’élégante et silencieuse grand-mère de X. Mais celle-ci avait toujours aimé les hommes en uniforme, donc il fallait respecter son style.
— Ne te fais pas d’illusions ! Moi, je n’irai jamais à la retraite ! lui avait crié Upsilon, forte bien sûr de la compréhension, sinon de la complicité de sa grand-mère et de sa mère.
« Comment trouver, dorénavant, de prétextes pour partir à la ville ? Voilà ce qu’elle a pensé ce jour-là ! » se dit X, anxieusement.

004_vide prodigieux 180 Oui, sa vie avait brusquement empiré tout de suite après ce plongeon dans le vide prodigieux du manque de devoirs et d’horaires, qu’il avait appelé imprudemment le « retour aux origines ». Ce fut juste alors qu’il s’était aperçu de cet être tout à fait inconnu auquel il aurait pu très bien transmettre une maladie de la peau pour en recevoir en échange une grippe pénible. Mais, étrangement, le jour de cette odieuse découverte aucune bombe n’avait explosé.
« Dans cette maison, les bombes viennent toujours de dehors. Ici, ce sont plutôt les ampoules qui implosent, tout comme notre esprit, de plus en plus enclin au renoncement ! »
Oui, c’est tout de suite après le début sur scène d’une nouvelle vedette nommée Double-Ve qu’il avait glissé dans une situation pénible et assez paradoxale…

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Giovanni Merloni

Ce conte-récit est articulé en six chapitres, dont le premier a été publié dimanche dernier. Prochaines publications : mercredi 24, jeudi 25, samedi 26 et dimanche 28 septembre.