Les pleurs côtoient la mort (Nuvola,1967)

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Les pleurs côtoient la mort (1967)

I
Les pleurs arrosent les fleurs des morts.

La blessure envahissant ce corps blême
c’est le nid d’une mort qui s’affiche
blanche, encore plus que ce mur
de chaux.

Oh, combien de souvenirs
d’un passé partagé !
Et pourtant notre mémoire s’enfonce
dans des plages plus tristes,
plus obscures,
plus nettes
et profondes,
dans des vicissitudes
tout à fait étrangères.

Déjà ses souvenirs à lui
ne nous appartiennent plus.

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II
Les pleurs brisent le silence des morts.

Elle est proche, la mort
elle avance vers le lit,
de son pas lent
à coups de griffe
confondus dans l’herbe.

C’est à cause de l’amour
qu’il s’en va
cet homme silencieux.

Il nous dit par les yeux
qu’il va mourir seul
tandis que le sang
lui semble noir,
le ciel juste un nuage
et l’amour
(son amour prodigieux)
juste un reflet
flou.

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III
Les pleurs côtoient la mort.

Le dernier soir approche
au milieu de l’herbe
et des orties
de son pas scandé
presqu’imperceptible.

Il vient à notre rencontre
ce soir indicible,
fredonnant, juste pour nous,
des mots tellement beaux
qu’il nous faudra
les oublier.

Il rit comme une jeune fille
il nous embrasse
comme une femme mûre,
il nous emporte
comme un fantôme gentil
dans l’étreinte la plus forte
la plus douce.

Giovanni Merloni

1960-1965 ambra 1966-1971 nuvola 1972-1974 stella 1975-1976 ossidiana 1977-1991 luna 1992-2005 roma2006-2014 paris

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 11 juillet 2014

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« Les paroles s’envolent, les écrits restent »

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Ce que j’avais vu de ce monde insaisissable, ce que tu avais lu de mes découvertes. Ce que j’avais lu dans ce que tu avais vu (complètement différent vis-à-vis de ce que je voulais
— ou pouvais ou devais — dire)… Cela a déclenché une bagarre absurde, une déchirure inutile entre nous, car « les paroles s’envolent, mais les écrits restent », et les mots prennent corps, devenant des ogres, des géants, des armées féroces, des gueules raides renfermées en elles comme des étuis de fer. Peut-être, m’étais-je donné des airs d’importance ou alors mon attitude était tout à fait déplacée, maladroite ou abrupte… Je ne saurai jamais ce que tu penses à présent ; et j’ai peur aussi que tu n’auras pas envie de lire, maintenant, le pénible feuilleton de ma déception et de mon chagrin. D’ailleurs, tu aurais raison à me le dire : « que sais-tu de la vie et de l’amour, ainsi que de l’ennui paresseux et de la mort ? » Pendant une vie entière je suis resté là, immobile, devant de belles images ou des paysages laids, les yeux vides, limpides ou aveugles, lointains ou voisins, hagards ou découragés, tout en croyant que ce que je voyais c’était ma vie ou alors notre vie… La vie n’a pas d’yeux et probablement elle ne se promène pas au long d’une balustrade. La vie ne contemple pas
les paysages.

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Ce que j’ai vu ne restera même pas dans mes yeux. Mais je serai là, tous les jours, auprès de cette terrasse accoudée sur la mer où j’attendrai ton regard et ta voix au passage. J’écrirai finalement que ce soir d’octobre c’était un matin de juillet et qu’il n’y avait ni plume ni cahier dans la poche de nos yeux orphelins de toute joie et de tout sens (même le plus provisoire) de la vie.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 10 juillet 2014

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Je prends l’habitude de te quitter, 1976 (Ossidiana n. 24)

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Paris, Tuileries-Concorde, 1961

Je prends l’habitude de te quitter (1976)

Je prends l’habitude
de te quitter
essayant de remplir
de chambres en désordre
ma maison vide.

Chaque fois que je suis
seul
c’est à jamais. Rien
ne peut être rendu.

Ce soir d’hiver non plus.

Un ciel sombre,
égaré au milieu des collines,
a fêté, sans lueurs,
notre adieu.

Notre souffle,
jeté sur les paletots,
cherchait, en vain,
nos deux corps
emprisonnés.
Nos mains gelées
ne savaient faire
rien de mieux
que se poursuivre
dans l’obscurité ;
nos bouches avaient
hâte de se taire.

Et pourtant,
cette ivresse de nous surprendre
emportés,
c’était une prison,
un trou noir sous le ciel.

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Venise, le Canal Grand, 1961

À l’improviste, je perdais
l’amour. À sa place,
je trouvais le silence,
l’étrange embarras
de me sentir
maladroit et décousu,
tandis que,
sous tes yeux,
je me rendais,
sans aucun sens,
loin de toi.

Tu étais la petite plage
secrète
de mon corps mouillé.

Maintenant, tu t’en vas,
pleurant, peut-être.
Il sursaute, avili,
ton étrange chandail
parfumé.

Giovanni Merloni

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« Quel destin ? », 1975 (Ossidiana n. 23)

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Paris, Montmartre 1961

« Quel destin ? » (1975)

Les lettres que tu m’écrivais,
tes mots, que je fouillais
dans l’espoir d’y trouver
la réponse
à une terrible question :
« Quel destin ? »

L’attente, en savourant la solitude,
quelque part
dans une ville en été.
L’espoir timide d’une nouvelle
rencontre,
le soin minutieux dans le choix
d’un costume
le manque de naturel
dans les mouvements. Le rêve
réprimé et circonspect
d’un corps négligé…

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Urbino, Palais Ducal, 1961

Dérangé jusqu’au point
d’être presque indestructible,
mais capable aussi de quelques
actes d’héroïsme,
je suis déjà prêt
à me parer d’une inhumaine
indifférence.
C’est ainsi que la vie
m’a rendu, cette vie
que je ne comprenais pas…

Je me demande, me demande
qui tu es. Qui es-tu, me tenant
dans cet enchevêtrement
de gestes niais ?

Tout en savourant ma défaite,
je découvre que je m’étais battu
sans conviction,
que j’avais essayé une sortie
inutile…

« Quel destin ? »

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Versailles, 1961

Je me réponds,
je me demande,
je me soigne,
je tombe malade,
je me cache,
je me manifeste,
mais ils ne servent à rien
ces états d’aujourd’hui,
tourbillonnant comme des galériens
dans un manège vide.

Nous sommes mauvais,
contradictoires,
généreux, impitoyables.
Nous sommes emportés, peut-être,
par la confusion
de temps non choisis, de voyages
forcés, de destins non discutés.
Nous-mêmes,
par une attention scrupuleuse,
nous mettons en crise
un discours juste commencé,
une charge de compréhension,
une envie de libération,
un bref merveilleux vol
au milieu des toits…

Juste au-delà des quartiers
de l’habitude, je voudrais être
reconnu ;
là, je voudrais te connaître
jusqu’au bout…

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Venise, île de Torcello, 1961

En attendant, tu m’avais envoyé
quelques chamans
qui m’avaient emmené
près d’un lac séché. Unique
contrainte, regarder vers le sud-est
là où traîne
la constellation des Jumeaux.

La nuit est tombée,
ta lumière s’est allumée.
J’ai arrêté de bavarder
et de prendre des notes
et je t’ai « vue ».

Giovanni Merloni

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Destinées croisées (Zazie n. 6)

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Giovanni Merloni, 2010-2013

Au moment de mon départ à Paris, en 2006, une chère amie à moi, une Française de Bordeaux, Hélène J., se transférait, pleine d’enthousiasme, en Italie. Dès lors, de temps en temps, on s’écrit des longues lettres assez drôles, dans lesquelles nos impressions se croisent, se mêlent et parfois s’opposent l’une à l’autre sans trouver aucune forme de compromis. 

Destinées croisées (pour Hélène J., 2006)

Tu l’as vu, à aimer l’Italie
on se noie dans des mots
grossiers, sans pitié,
des mots pourtant veloutés
empruntés aux fées,
quoiqu’ils soient dépareillés et sales.

C’est un monde de déménagements
et de jeux de mots, tu l’as vu.
Des mots hurlants
lancés à tout venant
des mots ambulants
des mots passés sous silence
obtus, même trop connus
des mots désinvoltes
alignés, obéissants.
Je suis moi aussi,vraiment
un Italien entier
sans retenue, farfelu
sans bouche ni haleine
contraint de parler en me taisant.

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Rome, Tevere en crue, novembre 2005

Tu as vu, c’est à nous
de dresser le monde
avec de la fausse herbe
et nous y asseoir résignés
(en proie à de pénibles accouchements)
parmi de malodorantes ordures
faisant mine de manger
des romans de confiture
des poésies aux pâtes
des tableaux envahis de feuilles.

Jusqu’au moment où un nouvel amour nous touche.

Il me suffirait d’un petit progrès
d’une dorée et médiocre
civilisation, d’une justice
contrôlable, d’une inattaquable
liberté.

Je remercierais sans conjurations
tous ceux qui ont travaillé
pour nous, jeûné
pour nous, descendants obsédés,
en se laissant écorcher.

Je célébrerais par mille révérences
ces corps évaporés qui ont entrouvert
des tunnels de lumière
pour nos yeux aveugles.

Tu as vu, Hélène
combien est descendue bas
la gratitude : l’homme collectif
n’est plus artisan
ni de cathédrales ni de tomes.

Et maintenant, à aimer l’Europe
ce continent incontinent
arrivant nu à son but
un frisson coule
de froid et de peur :
réussirons-nous à garder
dans l’esprit et sous le bras
la future humanité
idéale et internationale ?

L’Europe ce n’est pas une promenade.

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Rome, via Boncompagni (piazza Fiume, via Veneto) Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Les nouveaux barbares de l’occident
oublient nos ponts
sur le Gard, nos Jocondes
nos biges d’or
le sang dans les ruelles de pluie
l’anonyme et glorieux
travail de l’instinct humain
de conservation.
Et nous, analphabétisés
nous oublions Voltaire
tout en avalant, placides
des pilules de télévision
venimeuses à l’esprit.

Nous ne parlons plus, entre nous.
Joyeusement on nous accoucha
dans le vin et dans l’huile. Bien
tôt on nous a américanisés
arabisés, japonisés
beurrés et vite mangés.

Nous ne fûmes pas capables
de retenir dans les doigts
cette vie inouïe. Nous sommes
de trop, trop nombreux
pourtant résignés, même enthousiastes
de demeurer amassés
en de babéliques cités
ravis même de la dangereuse beauté
d’une vie volcanique
sur le bord d’un volcan.

Incertains d’entamer un nouvel amour.

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Voyage en France, 1958 Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Tu as vu, aimer la France
on se noie dans des mots
de fées et de velours.
Des mots peut-être grossiers,
impitoyables, sales et dépareillés.

C’est un monde d’intendants
et de compétents, j’ai vu
un monde de mots sifflants
sur des bouches murmurantes
de chanteuses charmantes,
des mots surexcités
hurlés, avoués
des mots révolutionnés
précis ou précisés.

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Blaye, vue sur la Gironde, 2006

Tu as vu, on est obligés
de nous rouler en boule
dans une Géode en fausse herbe
avant de nous asseoir, résignés
(en proie à de pénibles accouchements)
parmi les fils invisibles
en feignant de feuilleter
des romans couleur de patate
des poésies à la saveur de carotte
des tableaux envahis par les feuilles
mortes.

S’appelle France le nouvel amour.

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Bar Saint-Ex, Biscarrosse (Aquitaine), 1998

Giovanni Merloni

 

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L’art de la non-rencontre, 2004 (Solidea n. 15)

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l'art de la non rencontre_def_740Giovanni Merloni, 1993-2013

L’art de la non-rencontre (2004)

Que fais-tu là
avec tes grands yeux
qui percent les nuages et les pierres ?
Pourquoi juste contre toi
devait se cogner
la vague démesurée et dégonflée
de mon naufrage inconnu ?

Quel mot doux
ou cinglant ou mystérieux
a filtré de tes lèvres violettes ?
Qui suis-je, du moment que je traîne
en bas de chez toi ?

Comment pourrais-je justifier mes vers
mes claudicantes sérénades muettes
mes remue-ménage intimes ?
Comment t’expliquer
qu’il arrive parfois
(du moins une fois dans la vie)
qu’on se devine
parfaitement forgés
l’un pour l’autre ?
Et qu’on reste pourtant là,
immobiles
regardant dans la vague
de ces corps qui ne s’embrassent pas
de ces mains
qui ne se mêlent pas
et de ses bouches
qui ne s’effleureront jamais ?

Rien. Il n’est arrivé rien,
le silence nous assourdissait
le vacarme nous apaisait,
je ne cherchais pas ma fortune
dans ta chevelure brune,
toi, tu n’as vu que défauts
dans mes allures d’escargot.
Nous restâmes dans le non-dit
dans le non-entendu
figés devant la vague de mort
qui roulait empressée
devant cette table desservie
en attente dupe
qu’un autre couple l’occupe.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Je demeure ici, embarrassant objet
sous les yeux rouges des gens
ne lâchant plus ces maisons jaunes
ces trottoirs bourrés de pantins
encombrés par les restes
de mille festins.
Je ne descends ni ne monte
n’ayant d’autres projets
que celui de scruter les reflets
de ma défaite et de ma honte.

D’une certaine façon tu m’héberges
tu me laisses un abri
un non-lieu près de toi
où je peux
m’adonner à ce train immobile
à son onde invisible
paralysante
me questionner sur le non sens
brutal de la vie.
Je n’ai même pas eu le temps
de te dire que j’étais un marin
un vaisseau ne faisant qu’un
avec l’eau de la vie,
qu’à présent je deviens
un fleuve à sec.
Je n’ai pas pu te dire
par où je débarquais.

Quand tu t’es accoudée au balcon,
souriante et irrésistible
j’ai oublié tout à fait
toute façon de parler
mais j’ai pu bien te lire
pénétrant jusqu’au fond
dans ton petit livre ouvert
où ton chagrin se fond
dans un pénible concert.

J’ai perdu la parole ?
Bien possible, mais toi,
rare et unique, presqu’au vol
tu interceptes les mots confus
juste en train de se préciser
ou de rater tout sens.
Le bon sens te guide-t-il ?
As-tu peur de t’attacher
à qui ne saurait pas t’aimer ?

Parmi les murs de la rue
les gens glissent comme de l’eau
dans les doigts. Je t’imagine
assise dans un fauteuil quelconque
à l’écoute de mes pas qui montent
et redescendent ton escalier,
une plante grasse à la main,
un journal dans la poche.
Pourtant je traîne toujours dans la rue
glissant parmi les murs mon désespoir
pour un naufrage qui n’as pas eu lieu
pour un divorce jamais consommé,
pour un mariage jamais envisagé
pour un baiser passionné
resté dans l’antichambre
d’un grand palais vide.

J’aurais été capable
de te faire un furieux portrait
rien que dessinant ton cou,
par cœur, et juste en naviguant
dans la flaque sombre de tes yeux.
Pourtant, dès qu’on s’est rencontrés
nous nous fuyons
nous laissons le temps se rouler
sans oser le saisir
nous laissons glisser les choses
comme de l’eau parmi les doigts.
Pourtant on était attirés
par ce miroir de brouillard
où se croisaient distinctement
nos deux labyrinthes silencieux.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Piétinant parmi ces ruines
la tête baissée
je me comprends, je te devine
et j’essaie de me dérober
avant que ce tourment léger
ne devienne lourde souffrance.
J’imagine alors monter dans le train
pour retourner en d’autres non lieux
où tu peinerais à me trouver,
où je n’aurais pas la force
de t’attendre, où le train de la vie
n’aurait surtout pas l’envie
de se remettre en marche.

Mais, que fais-tu là
avec tes grands yeux
qui percent les nuages et les pierres ?
Et moi, que fais-je ici
traînant ma silhouette hideuse
en bas de chez toi ?

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 23 mai 2013

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Un curieux rêve

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En France, à chaque  6 janvier,  dernier jour des vacances de Noël, on fête l’arrivée des trois Rois Mages avec la galette du Roi. Cet usage, descendant directement des Saturnalia des anciens Romains confirme encore un fois ma conviction, c’est-à-dire que les Français sont les vrais héritiers et les continuateurs de cette primordiale civilisation.
Chez nous, nonobstant le présence essoufflante d’une pensée religieuse unique, on a depuis des siècles l’habitude de fêter, ce même jour, la Befana, une espèce de sorcière au balai ou de Babouska italienne, rigoureusement laide et malpropre, qui semble avoir affaire davantage avec la superstition que la religion. La Befana fait d’ailleurs la concurrence au Père Noêl, se faufilant elle aussi par les cheminées et les portes mal fermées pour apporter aux enfants pauvres un cadeau de consolation et aux enfants riches un deuxième cadeau, parfois plus important que celui du Père Noêl. Mais, avec les cadeaux, la bonne sorcière, remplit les chaussettes que pendant la veille du 6 janvier les parents empressés lui font trouver accrochées à la cheminée. On dit que si les enfants ont été bons voire obéissants il trouveront des bon bons ou des tablettes de chocolat mais au contraire, s’ils ont été méchants… Il n’y trouveront que du feint charbon… de sucre.
Le 6 janvier d’il y a sept ans, j’habitais encore à Rome et je n’imaginais pas du tout que dans six mois j’aurais décidé de partir en France pour toujours…

Un curieux rêve

Ce fut après une nuit de rêves tumultueux dans des pays vus en diapositives du voyage en Tunisie qu’un groupe d’amis avait fait (y compris celles du tombeau de Craxi â Hammamet, devenu évidemment un but obligé pour tout le monde), avec le surplus de l’agitation de l’abondance (pas totalement évitée) des repas des fêtes de Noël et surtout des boissons nuisibles.

Au petit matin, dans le salon, au milieu du désordre désormais habituel de cette maison d’artistes, je m’étais aperçu que la Befana, cette bonne  vieille sorcière de la nuit de l’Épiphanie avait laissé une chaussette pour moi. Ce simple constat n’avait rien d’extraordinaire, en fait. Car ma femme, bien qu’agnostique et depuis longtemps affranchie des superstitions qui alimentent notre société sans répit, aime pourtant les petits rites, qui l’aident peut-être à supporter sa résignation à l’inéluctable écoulement de la vie. Les chaussettes avec le sucre candi — comme aussi les œufs durs qu’on peigne pour le petit déjeuner de Pâques — assument donc un rôle de bornes miliaires d’un chemin qu’on souhaite long et qu’on voudrait ralentir, sinon figer sous forme de statue….

Je laissai la chaussette où elle était et je me rendis en solitaire à la cuisine, où j’avalai ma collation standard, basée sur l’indispensable comprimé jaune, les vitamines et le yaourt à la grecque. Après, puisque personne de la famille ne se levait, je retournai au lit… Là, je m’abandonnai à la paresse, aux pensées vagues, au petit sommeil intermittent…
Tout à coup, j’entendis un bruit. Une espèce de gémissement de plaisir, auquel s’ensuivit  peu d’instants après une forte odeur de fumier. « Ce sera l’enfant Jésus ! » dis-je intérieurement, tout en  frissonnant. Ma femme dormait profondément. «Eh oui, hier nous nous sommes retirés presque à trois heures ». Derrière la porte de la chambre le silence était revenu tandis que l’odeur âcre de merde-et-pisse (identique à celle qu’on sent du train ou de l’autoroute quand on passe à côté de Modena-Reggio Emilia) me semblait disparue.
Sans vouloir y prêter attention, je me mis à réfléchir à ma retraite, aux personnes du bureau concerné en train de remplir des formulaires et écrire des lettres, qui me recommandaient aussi de passer à la banque pour remplir le bordereau pour le virement. C’étaient des employés aux noms curieux (Dicembre, Aprile, Marzo…) qui me racontaient que ce collègue-là était mort — encore jeune ! — juste avant la retraite, quand sa demande était encore à mi – parcours ;  ou alors qu’un autre confrère avait disparu tout de suite après, emporté par une sale maladie… « Avant la fin janvier je recevrai officiellement le prospectus avec le chiffre (lourd ou net ?) de mon revenu mensuel et aussi — nouvelle merveille voire incertitude absolue —, l’entité de l’indemnité de départ que l’État me payera… à laquelle devrait s’ajouter, si je n’oublie pas d’envoyer la demande, encore vingt pour cent que mon ancien employeur devrait me payer…»

À l’improviste, un sifflement perçant traversa horizontalement l’air, suivant le parcours le plus court entre l’entrée, assez éloignée, et le couloir des chambres à coucher. « Qui va se lever ?» Ma femme semblait droguée ou anesthésiée, un corps de pierre qui faisait craquer  le lit, comme s’il s’effondrait  à l’étage en-dessous.   « Dodo ? ». Je restai à l’écoute, mais je n’entendis pas les voix qui d’habitude retentissaient dans l’entrée. Aucun « Qui est là ? », aucun pas ni de fils ni de fille ou de bonne argentine qui pénétrât jusqu’à la cuisine à côté.
Qui sait pourquoi, moi aussi je ne réagis pas, assistant impassible et désenchanté à une telle suite d’évènements inattendus. Mais, au contraire des autres habitants de l’appartement, je ne sombrais pas dans la force écrasante du sommeil jusqu’au point de ne pas réussir à percevoir, du moins de loin, que quelque chose d’étrange était en train de se passer ou pourrait tomber sur nos têtes. La porte de ma chambre était fermée. Un léger halo rose en soulignait les bords… « Pourquoi ce rose ?»
Maintenant (à travers le trou de la serrure) une fraîche odeur de matin à la montagne s’introduisit, comme du chaume que quelques amoureux restés dehors auraient brûlé au milieu de la neige pour se réchauffer  mains et  pieds… L’odeur devint de plus en plus âcre et piquante… Une fumée rose envahit la chambre qui avant, j’en suis certain, était sombre…

Maintenant, j’ai l’impression de recevoir une caresse équivoque, comme si ce nuage cachait une dame en manteau de fourrure, saupoudrée d’une pâle farine,  comme un poisson à frire… Sans que je m’aperçoive que la dame, était en fait presque noyée — pour des raisons de scène, probablement — sous une abondante couche de talc rose… On sonne à la porte, ou plutôt on y frappe de violents coups de poing. Un toc-toc arrogant mais, en même temps, rythmé… une espèce de  ammazza_la_vecchia_col_flit (expression celle-ci presque intraduisible, qui dit a peu près « tuez-la-vieille-au-spray » – du spray plein de DDT, le terrible pesticide qu’on utilisait dans l’après Seconde Guerre).
« Ne serait-ce pas le gaz ? » Je me lève, ouvre la porte de l’alcôve avec circonspection  (qui sait pourquoi je ne réveille pas ma femme aussi ?), je vais à la porte d’entrée… Sur le palier il n’y a personne. Mais, à terre, de biais sur le paillasson (qui a perdu, à force de piétinements grisâtres, son vert foncé originaire) je vois un billet, ou plutôt une grossière enveloppe. Je me penche pour la recueillir lorsqu’une voix assez légère (on dirait la voix de quelqu’un ayant quarante de fièvre) semble s’adresser à moi en disant : « tu viens de naître, sois sage, on va te peser ». Et ajoute : « Il n’y a pas d’argent pour inviter les Rois Mages ». Et ensuite : « tu t’en sortiras ». Épouvanté, craintif dans mon pyjama et pull usé rouge bordeaux je me retire à la hâte pour que ni la voisine ni sa fille de cinquante ans ne me voient. Je referme. La maison est encore plus sombre qu’avant. Elle me semble être une grotte creusée dans le tuf. Il fait froid. Je trouve péniblement l’interrupteur de l’entrée. Il ne marche pas. Mais, je connais très bien cette maison, où j’étais arrivé la première fois il y a cinquante ans…

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«Maintenant, je suis dans le salon». Une obscurité surréelle et totale enveloppe toute chose. Je décide de m’asseoir sur le sol de tomettes de marbre rose. « Elles sont rose, j’en suis sûr», me dis-je pour me rassurer, tandis que le froid envahit mes fesses osseuses. Je me souviens de la phrase de ma belle-sœur de Pavie : «Vous deux, les frères Lumière italiens, vous n’avez pas de fesses-entières…» petit à petit, le froid monte par les os. J’entoure mes jambes pour me réchauffer et renvoyer d’autres décisions : je suis convaincu que je ne suis pas devenu aveugle mais je suis beaucoup moins sûr qu’en cet étrange six janvier ma maison soit là, toute entière. «Attendons que quelqu’un se réveille ! » De la rue arrivent des bruits habituels, pourtant changés, des plus amortis aux plus stridents, « il y a de la neige, alors, quelle gêne ! » En même temps elle est fausse cette première sensation qu’il manque de l’air, qu’une mauvaise odeur de gaz s’y est installée. Dong ! Une inexistante pendule de bureau d’avocat retentit dans le noir. Résonnant contre les meubles, ce son dur à mourir, tel un laser invisible,  m’aide à retrouver la bibliothèque et le buffet Liberty, que je sais symétriquement installé en face du canapé tapissé de fleurs décolorées et des deux fauteuils inconfortables revêtus d’étoffe grise. La table basse… où la nuit dernière, la Befana… Un vagissement,  de nouveau. Non, pas un vagissement, plutôt le son typique du plaisir, dont on ne sait  s’il  est agréable ou, au contraire, tout à fait agaçant et haineux. Le bruit d’un plaisir adulte, féminin, accompagné par une odeur forte, poignante, qui ondoie et tressaille, comme le souvenir d’un bonheur perdu. En touchant assez prudemment le sol lisse et gelé, j’essaie de m’approcher de ce bruit affreux… – Miaou, miaou miaooooouuuu !  – s’écrie de l’extérieur, avec insistance, le chat Noir tout en grattant de sa patte les persiennes. Il a faim, il veut être admis à nouveau dans le cercle de famille. Derrière la bibliothèque, que se passe-t-il dans la chambre qui fut d’abord le cabinet d’avocat de mon père, ensuite la salle à la table ronde, consacrée aux dîners d’une famille de cinq personnes (et aussi aux interminables leçons privées de ma mère) ? J’entends Dodo en train de répéter par cœur sa propre biographie et ses motivations… Au fond du couloir un grincement s’entend dans le noir. «Ma femme est en train de se lever, mais elle ira dans une toute autre direction, d’abord aux toilettes ensuite dans la cuisine. Il se peut aussi qu’elle aille voir si Enzina dort encore… On a  le temps » Temps pour quoi faire ? Sur la table basse quelqu’un a posé une cheminée ? Impossible, cela contredit tous les principes de la statique et des boîtes chinoises… Pourtant… Ma main, ne vient- elle pas de trébucher sur un tisonnier ? L’obscurité de la pièce ne lâche pas prise et le fond de la cheminée est encore plus noir. Mais, je réussis à même voir en trois dimensions, dans ce matin lugubre. J’avance à quatre pattes, comme un cambrioleur, harcelé par les bruits et les voix des habitants de la maison qui se réveillent, comme si de rien n’était, à la disparition des effets d’un spray soporifique. Je ne renonce pas à mon pari, que je commence à ressentir comme une méchanceté longuement rêvée. Mais, je dois combattre un tabou, une terrible menace. Accrochée à la cheminée, ma chaussette héberge un être, qui mugit, maintenant, en quête de complicité. Dans l’obscurité plus sombre que la nuit la plus profonde (et sans lune) je m’aperçois que la chaussette mystérieuse est teintée de rose….
Tout à coup ma femme entre dans la chambre, allume sans trop de ménagement le lustre central et me dit : — Qu’est-ce que tu fais ? — Ah, je suis en train d’écrire  un mémento sur le palmier. — Mais, ne reste pas dans l’obscurité, c’est décourageant !
À présent, ma femme, Dodo et Enzina sont dans la cuisine. Ils ont fermé la porte coulissante pour empêcher la sortie de la chaleur et l’entrée du froid. En essayant de ne pas faire de bruit je m’habille, j’endosse blouson, écharpe, bonnet et  gants. «J’y vais ?»
Seul, devant ce tout petit corps qui se débattait dans la chaussette je ne savais pas quoi faire : « Est-ce un oiseau tombé par la cheminée ? Un flamant rose ?» «Est-ce  ce chat roux décoloré par la neige que ma femme a adopté pour ajouter des complications au ménage?». Je suis prêt à appeler tout le monde, ouvrant rideaux et  persiennes, je viens juste de faire revenir le chat Noir dans notre cercle. lorsqu’ une voix bien connue dit : — C’est moi… — Mais, pourquoi vous… tu t’es vautrée dans des plumes d’oiseau et miaules  comme un chat ? — Approche toi, n’aies pas peur…
Je ne saurais pas exprimer, ma chère lectrice, l’air émerveillé qui avait dû s’être affiché dans mes yeux quand, au milieu de cette phosphorescence, prisonnière de l’obscurité, une fente s’ouvrit. C’était elle, Marilyn. Nue, parfumée, prête à se donner en cadeau pour toujours.
Elle était sortie de son affiche ou de la pellicule du film où le vent chaud du métro faisait voltiger sa jupe.

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C’était quoi, un avertissement ? Voulait-elle ressusciter pour moi, pour de bon ? Ou plutôt croyait-elle trouver en moi la réincarnation d’une autre icône unique, le Che Guevara ?
À quoi dois-je m’attendre au coin de la rue ?
«Je ne pourrai plus prendre ma retraite, je devrai chaque jour poursuivre d’étranges péripéties pour rejoindre mon bureau et rentrer chez moi  indemne des incursions aériennes de mes ennemis et des égratignures amoureuses de la chatte rose… Ou alors devrai-je redouter encore plus que jamais de l’apparente mansuétude d’une chatte blonde qui dort toutes les nuits à mes côtés dans mon lit ?
Cette « ébauche » de conte pour commencer l’année « fêtant » la Befana,  dans la conviction que sans le « bonheur stupide » et la « douce indolence » la vie est assez pesante à supporter et que tout peut paraître indifférent, interchangeable.
Les plumes d’oiseau ou les ongles de chat interdisant l’accès à la chaussette en maille élastique et presque transparente où m’attendaient – surprise inespérée – les chairs lisses et les os invisibles d’une inconnue, étaient donc  là pour signifier qu’il m’était défendu en ce moment  de paresser, l’esprit dans les méandres de rêves littéraires et créatifs en tout genre.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 25 mai 2013

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La traduction II/II, 2012 (Zazie n. 5b)

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la cigale 740

La cigale, c’est l’orale. La fourmi, c’est l’écrit (2012)

Pays bizarre
que le mien
où, parvenue à la détresse
fort dépourvue, piétinée sans cesse
la langue écrite
rit enfin d’elle-même
quitte à subir avec noblesse
(et soupirs de tristesse)
la violence ancestrale
de la Babel dialectale.
Une bizarre fourmi
que cette langue écrite
devenue aujourd’hui maudite
surchargée de défaites
cette fourmi baroque
pourtant travailleuse
vertueuse et même trop talentueuse
cette fourmi maltraitée
écartée, frustrée face à cette ennemie qui tout avale
elle essaie de se muter en cigale.
Tandis que la langue orale
à force de chanter
danser
bavarder, chuchoter
à tout venant,
parvenue à la richesse
s’en réjouit dans l’ivresse
d’un très bizarre pouvoir.
Cette cigale trop ambitieuse
n’est pas prêteuse
(c’est là son moindre défaut) :
« Que faisiez-vous au temps chaud ? »
« J’écrivais, ne vous déplaise. »
« Vous écriviez ? J’en suis fort aise
et bien, parlez maintenant ! »

Giovanni Merloni

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La traduction I/II, 2012 (Zazie n. 5a)

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Giovanni Merloni, 1991

La traduction (2012)

Le comble, pour quelqu’un qui se débrouille à peine
dans sa langue maternelle,
est qu’il se croit capable
de se passer des multiples défauts
qu’au cours d’études épuisantes il avait bien appris
et surtout d’oublier
qu’au calvaire de la montée
s’ajoutera hélas le calvaire de la descente.
Il n’y a peut-être de comble
pour un homme exagéré
qui se lance sans filet
dans ce douteux itinéraire
dans cet abc
qui devrait l’emmener à s’exprimer
dans une nouvelle langue
mais lui, il ne voit même pas l’interdit
caché dans les pièges
de ce nouveau manège
roue de la fortune, roulette criarde
bavarde ou illusoire
de cette langue flatteuse amoureuse
limoneuse argentine lointaine voisine
jaillissant de l’estomac ou de la poitrine.
Une langue qu’il connaissait déjà un peu, vous direz.
Une langue qu’il a toujours aimée, bien sûr.
Plus que la sienne, même.
Ne pourrait-il pas continuer à écrire dans sa langue et petit à petit commencer à s’exprimer par petites phrases ?
Il pourrait bien le faire, écrivant encore des bouquins en son syrien polonais portugais colombien irlandais indien japonais italien grec hébreu suédois allemand russe
arabe chinois
anglais.
En même temps, il peut bien apprendre par cœur les noms des stations du métro :
VAVIN
JUSSIEU
TUILERIES
BONSERGENT
CHAUSSÉE D’ANTIN
INVALIDES, SAINT-PLACIDE
ROME, PARMENTIER, LA COURNEUVE
CONCORDE, PALAIS ROYAL-MUSÉE DU LOUVRE
PLAISANCE, PASSY, MAIRIE D’IVRY, GENTILLY, PORTE DE NEULLY
BASTILLE
BELLEVILLE
DUROC
PYRAMIDES
MONGE
CADET
CITÉ
QUAI DE LA RAPÉE

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Giovanni Merloni, 1983

Il doit encore s’installer, donc il doit apprendre tout :
le pass navigo, l’éclair au chocolat, la carte vitale, le « be-ache-vé »,
l’ordinateur
le répondeur
le baladeur
le merle moqueur
les sapeurs-pompiers
les arts et métiers.
Il s’interroge : « Je suis dans le gué, mais à quel point ? »
« À quel niveau ? »
« À quel niveau de l’apprentissage de la langue, des usages, des tics, des habitudes ? »
« Ou, en revanche, qu’elle est ma chance de ne pas perdre mes biens, mes liens,
mes trésors anciens
si longuement assimilés au cours de la vie
dont la langue héritée, exploitée, généreusement réinventée
ces appas de l’essence de mon existence
même trop rapidement méprisés
et mis de côté. »

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Cependant,
pour tout dire
s’il a creusé son tunnel
au dessous de la montagne et de l’arc-en-ciel
s’il s’est accroché au radeau des bancs de l’école
gravés des visages des personnages qui ont inventé la liberté
égalité fraternité, s’il a coupé les ponts avec le passé, s’il est monté
sur le train qui se faufilait dans le bleu du tunnel, sur le navire coupant l’eau
c’est pourquoi
voilà
pour lui
sa langue à lui,
cette langue ruisselante
débordante rassurante gratifiante
maternelle élémentaire moyenne lycéenne
cette langue de l’Arioste et Leopardi, de Pavese
et Bassani, de Buzzati et Soldati, de Carlo Levi et Calvino
cette langue
qui danse
qui valse
qui tangue
ce prodige de possibilités
de virtuosités nuances et tournures
cette langue de vacances, éclatante, corrosive
parfois tranchante et vulgaire
extraordinaire
formidable
cette langue pourtant vulnérable
qui prête le flanc
de but en blanc
— par sa merveilleuse insouciance —
s’est trouvé coincée
prisonnière d’elle même
de son défi fanfaron
de maîtriser sans façon
à la garibaldienne
la Babel italienne.

On ne peut pas donner à la langue italienne toute la responsabilité de ce qui s’est passé dans mon pays, de façon de plus en plus éclatante à partir des années quatre-vingt du siècle dernier. Cela est évident. Cette langue a été la cible d’une action destructive et simplificatrice consciente, à travers le monopole des médias, d’un groupe restreint de politiciens et hommes d’affaires experts de communication dont tous les Italiens ont été complices, pour la plupart inconscients, pour le seul fait de parler, de s’exprimer, en partageant la lutte quotidienne d’un mot contre l’autre. Cela, dans la confiance intime de la force indomptable de la langue même de s’en sortir. Cependant, ma langue a subi des attaques violentes et parfois inexorables. La télévision et tous ceux qui la regardaient faisaient le lieu idéal où cette guerre intérieure s’est déroulée. Un lieu substituant tous les villages, toutes les places, tous les lieux de rencontres, tous les foyers. Un réseau unique et totalitaire. D’abord, en totale absence de scrupules, on a laissé toutes les expressions et tous les dialectes libres de se mélanger dans l’esprit pragmatique et grossier d’aller à la rencontre du « populaire ». On faisait tout pour plaisir. Mais, c’est évident que cela était exactement ce que « leur » plaisait, ce qui « leur » servait le plus. Une certaine langue orale, la langue de la télévision (qui se reflétait et se confirmait dans ladite « langue de l’homme de la rue »), corrompue et assez vulgaire — basée sur un mélange tout à fait hasardeux des dialectes et sur des superpositions qui n’ont rien à voir avec ce que Dante appelait « langue vulgaire » — s’est imposée à tel point qu’une partie de la langue écrite, surtout dans les journaux, a essayé de s’y modeler. La langue des écrivains en a eu des contre coups évidents (dont on parlera avec plus de profondeur à la première occasion).

Giovanni Merloni

P.-S.
Bien sûr, j’ai été toujours un homme très naïf. Je croyais aux ânes volants, aux films de Frank Capra et aux prodiges du progrès. Je croyais bien sûr à la bonté primordiale de l’homme, étant donné que les délinquants et les assassins sont une minorité dont une société évoluée peut bien se charger, en soignant leurs maladies, surtout. Je protestais contre les cercles vicieux parce que je croyais dans les cercles vertueux.

J’ai grandi dans un pays
touché par la Fortune
léché par le Soleil
caressé par le parfum des pinèdes et de la mer

J’avais autour de moi une grande famille maternelle
une grande famille paternelle
j’avais des frères, des cousins, des oncles, des tantes
des nourrices, des bonnes, des vice-mères
des grandes réunions
des grandes bouffes
et promenades
et plongeons
et chansons
et petites joies
et petites découvertes…

(on avait le temps de s’ennuyer)
(et les lecteurs d’en avoir marre, justement…)

Giovanni Merloni

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog. 

 

Combien de temps (Luna, 1991)

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Giovanni Merloni, 2004-2010

Combien de temps (1991)

Combien de temps
au milieu de nos ruines,
plus experts, pourtant
vulnérables, ingénus
encore fascinés par le grand rêve
du monde qui change,
plus vieux, désormais,
contraints à mille subterfuges
pour expédier
notre véhicule abîmé
parmi les mille obstacles
pour le persuader de se cogner
(avec une fausse  courtoisie)
contre le mur jaune et gris
d’une obtuse et maléfique
absence de pensée et d’action.

Combien de temps
prisonniers en ces quartiers
de carton et crachat
(en souhaitant vivement
qu’ils ne s’écroulent pas)
sans que nous puissions
nous prodiguer des amabilités
de confortables conversations
des adieux, des caresses…

Combien de temps dans de rigides formalismes
dans le feint professionnalisme
de dignes costumes gris
d’articles longs et alambiqués
de journaux à la mode.

Combien de temps va se passer
entre un beau souvenir
un regret impossible
un espoir médiocre, résigné…

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 22 mai 2013

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

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