le portrait inconscient

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La rame à demi effondrée dans l’écume d’une petite onde verte…

31 lundi Oct 2016

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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001_matisse-au-travail-180Matisse au travail, image empruntée sur Twitter

Histoire d’une description

Le brouillard semble dessiner autour des montagnes le gros manchon de fourrure d’une dame âgée. Auprès du refuge alpin, au-dessous des cimes les plus impressionnantes, un couple multicolore danse excité, haletant des fumées de brume microscopique vers les planches noircies de la terrasse. Parmi les cailloux, où la végétation ne pousse pas — si l’on ne veut pas appeler végétation cette timide moquette de moisissure vert pâle —, des corbeaux noirs voltigent à même le sol promettant les foudres et les tonnerres. Je voudrais courir, haleter jusqu’à perdre tous mes sens, avant de m’accouder, finalement, derrière les épaules lisses d’une jeune femme brune qui m’aime… et regarder dans le ravin, à pic dans le précipice de ces objets lointains et anachroniques — mais de quelque façon saisissables — que ce sont la mer bleue, le soleil, les baigneuses à demi nues, la rame à demi effondrée dans l’écume d’une petite onde verte…

002_milton-avery-01-180Milton Avery, image empruntée d’un tweet de Laurence (@f_label)

Histoire d’une couleur

Le vert du drapeau italien amène sans transition l’extrait fascinant d’une évocation enfantine, le patriotisme d’un RA-TA-PLAN de fanfares, l’éclaboussure assourdissante d’un défilé qui ne nous empêche pas — malgré tout — de rire.
Le blanc d’une maisonnette de Procida cuite par le soleil, ne faisant qu’un avec le blanc d’un drap voletant dans la terrasse et le blanc de la jupe de coton dur sur la peau bronzée d’une fille méridionale. Le blanc des mains qui s’agrippent désespérées au mur blanc de la fusillade. Le blanc de la mort.
Le bleu du nœud de la blouse, donnant une valeur au petit panier en osier où se cachait une collation rassurante. Le bleu des yeux de deux filles qui se brûlent rien qu’à regarder dans le bleu de la mer. Le bleu de leurs paupières sans ombre qui rient.

003_milton-avery-02-180Milton Avery, image empruntée d’un tweet de Laurence (@f_label)

Histoire du dialogue

À la base du dialogue il y a toujours l’incommunicabilité. C’est ce qu’explique en premier Socrate à ses amis sophistes. D’ailleurs, si j’imagine que je peux dialoguer en sachant en avance les réponses qu’on me donnera et même mes répliques, je peux m’attendre avec la même confiance que dans la conférence internationale sur le désarmement on s’occupera du salut du monde.

004_milton-avery-03Milton Avery, image empruntée d’un tweet de Laurence (@f_label)

Histoire de l’Histoire

L’Histoire jaillit toute seule, la première fois qu’il arriva une chose insolite. Le narrateur — s’affranchissant de sa nature d’espion et de mauvaise langue — devint un historien, capable en un éclair de transformer la nouvelle en événement, le jugement en preuve objective, le récit en blague. Aujourd’hui, l’Histoire sert à connaître le monde nous évitant de commettre les fautes des autres. Évidemment, on montre du doigt les mauvaises actions des autres pour en faire chez soi avec plus de désinvolture. Ainsi l’Histoire va vaincre l’autocritique à l’avantage des mégalomanes, des arrivistes et des violents…

Giovanni Merloni (1968)

Tendresse

29 samedi Oct 2016

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits

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Réflexions

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Tendresse (1)

Avec la passion d’un convalescent, je viens de terminer de lire, le souffle à la gorge, « L’amant de Lady Chatterley » de David Herbert Lawrence (1885-1930). Sa narration « diluée » et détachée confie à la scène centrale (où l’amour explose dans son bonheur désacralisant) le plus haut niveau de force narrative. Cette scène est toutefois « préparée » par une rumination de réflexions — sur le monde actuel (de son temps) ainsi que sur le « piteux état » objectif de l’union conjugale des Chatterley — qui représentent un élément de modernité en plus, tout en faisant de contrepoids à ladite scène centrale.
Comme on le sait, ce roman, publié en 1928 à Florence, fut bloqué en Angleterre pour n’y être publié, après un procès célèbre, qu’en 1960, bien après la disparition de l’auteur (1930).
[Au-delà de la défense que D.H.Lawrence signa quelques mois avant de mourir (2), le texte même de « L’amant de Lady Chatterley » exprime déjà très efficacement les convictions et l’esprit de son auteur.] De toute évidence il croit sincèrement à l’institut du mariage, en tant qu’anneau primordial et préside incontournable de la société. Implicitement, il soutient qu’en manque de mariage et de reconnaissance juridique des couples, toute société serait vouée à la désagrégation. D’ailleurs, ce roman affirme aussi que le mariage (hétérosexuel) est « phallique » : un mariage de telle nature ne pourrait pas exister en dehors de la pleine exploitation de l’échange physique, quitte à porter en lui des éléments de fragilité. L’écrivain n’a donc pas écrit ce roman « scandaleux » pour défendre l’amour libertin « en dehors » du mariage et de toute règle morale.
Où est-elle, alors, la « désacralisation obscène » ? Dans l’amour d’une femme appartenant à une classe privilégiée avec un homme inscrit au contraire dans une condition sociale « inférieure » ? Ou bien dans la vision de l’amour en soi, une vision tout à fait réelle, dépouillée de toute ambiguïté et parfois crue ?

002_lautomneetsacoursedesombres « L’automne et sa course des ombres » photo d’Hélène Verdier
(@h_verdier) empruntée à l’un de ses tweets

Le personnage du garde-chasse, Oliver Mellors (atteint par une maladie sérieuse aux poumons, tout comme Lawrence), pourrait bien être considéré comme le paladin de l’amour vrai, essentiel, basé sur une sexualité sereine et sincère : l’opposé de l’homme « vertueux » (celui qui accepte sans bouger la chasteté, parce qu’on « doit » attendre), mais aussi de l’homme « dissolu » (comme don Giovanni).
Mellors ne cherche que la femme de sa vie. Sortant d’une brûlante déception conjugale, il vit en retrait, conduisant une vie solitaire inspirée au scepticisme. Grâce à Lady Chatterley, à l’instant où leur liaison assume la physionomie de l’amour réciproque, il retrouvera sa confiance. Dans un roman qui ne s’abstrait pas du tout du contexte social et politique de l’époque — marqué par des luttes ouvrières acharnées, à la veille de la crise américaine de 1929 qui aura des effets importants sur l’économie britannique —, il est d’ailleurs paradigmatique le rapport conflictuel de Mellors avec le pouvoir et l’argent, qu’il fuit comme les ennemis jurés de sa propre vision de la vie, où l’orgueil et le respect de lui-même occupent les places d’honneur : au nom d’un tel « amour propre », se traduisant en une intransigeance tranquille, Mallors réussit à renoncer à l’amour de cette femme « à sa mesure » quand le pouvoir et l’argent se jettent sur lui, essayant de corrompre sa force intime.

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Photo Scianna, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Tous ceux qui ont une force pareille, avec cette innée (et cultivée) capacité d’aimer, ils sont entravés comme les pires des voleurs. C’est là la « diversité » qui gêne davantage les bourgeois bienpensants : Mellors ne se dérobe pas pour ambition au jeu de l’hypocrisie et de l’abus. Il fait cela pour défendre sa dignité profonde d’outsider de la vie, ayant au centre de son univers l’amour, le sexe, le mariage, la fidélité et le « phallus » (3).
Au cours de la lecture du roman, jusqu’à sa fin presque, on dirait que les anxiétés et l’esprit de rébellion de Constance doivent s’échouer forcément sur un refus, sur une invitation à la résignation et à l’hypocrisie. En tout ce temps, Oliver Mellors ne parle presque jamais. Il semble même que sa force d’attraction ne vienne que de son silence.
Quand finalement Mellors écrit sa lettre résolutive, il exprime sans doute la résignation sincère de celui qui n’est pas du tout en condition de renverser les règles du jeu social. Pourtant, ses mots ont le pouvoir d’ouvrir une nouvelle piste, montrant combien la complicité amoureuse peut rendre, en elle seule, tout changement possible !

Giovanni Merloni (1979)

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(1) D.H. Lawrence avait envisagé d’intituler son livre Tenderness (en français, Tendresse), et il avait fait d’importants changements au manuscrit original afin de le rendre plus accessible aux lecteurs

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(3) « L’Amant de Lady Chatterley trahit un état d’assouvissement heureux et comme de détente phallique. […] L’absence de libertinage et de perversité est telle dans ce livre qu’il désarme plus encore qu’il n’intimide. On est tenté de se dire, une fois qu’on l’a fermé, que c’est bien ainsi après tout que pareil sujet doit être traité et que les périphrases hypocrites qui encombrent notre littérature amoureuse doivent être portées au compte d’un érotisme sénile et dégradé. […] j’admire M. Lawrence de s’en être affranchi et peut-être sera-t-on d’autant plus porté à l’en louer qu’on sera plus enclin à protester contre le « sexualisme » vraiment obsessionnel qui pèse sur le roman contemporain…. » Gabriel Marcel, « L’amant de Lady Chatterley, par D.H. Lawrence » sur « La Nouvelle Revue française », 1er mai 1929, pp. 729-731, in L’Esprit NRF, 1908-1940, Éditions Gallimard, 1990, pp. 694-695.

Une pomme ensorcelée

27 jeudi Oct 2016

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Giuseppe Strano

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Une pomme ensorcelée

Ces jours à l’hôpital avaient coulé pour Giuseppe Strano à une surprenante vitesse. Sans doute parce qu’il était très rarement resté seul dans cette chambre avec un seul lit que Serena, par mille subterfuges lui avait fait obtenir, parvenant enfin à captiver l’attention de l’infirmière-chef du service des urgences. Serena lui avait fait croire que Giuseppe était un homme de science, une espèce de génie précoce travaillant déjà, aussi jeune qu’il fût, auprès de l’observatoire astronomique de Monte Mario : « Il faut le ménager comme il le mérite ! »
Comme si c’était tellement important qu’avoir une chambre rien que pour lui ! À quoi bon de l’avoir eue si après Serena ne lui accordait que très peu de sa compagnie ? Si les portes, en cet hôpital, restaient toujours ouvertes, laissant le libre accès à des gens de tous les genres qui te racontaient leur vie et te faisait peur avec mille descriptions et rumeurs ?
Giuseppe songea à cette infirmière qui avait été obligée, la pauvre, de se montrer antipathique : « Ne voyez-vous pas que l’hôpital est au comble ? À l’Enfant Jésus, il n’y a pas de place pour un malade ainsi… insignifiant ! » Elle avait dit exactement ces mots-là, mais ensuite elle avait changé d’avis, devenant très gentille, même si, les premiers jours, Giuseppe n’avait pas arrêté de la poursuivre dans le couloir avec la même question : « Qui est insignifiant ? Le malade, c’est-à-dire moi, ou alors ma maladie ? » L’infirmière, qui pouvait bien être la sœur jumelle de Serena, sauf pour les cheveux noirs, répondait en riant : « Ce n’était qu’une façon de dire ! Rien n’est insignifiant, ici. Mais vous n’aviez rien de grave, à part le choc… Le docteur Fedele vous tient en observation, de la peur de complications… fort improbables ! D’ici dix jours… vous rentrez chez vous, je vous assure ! »
Le temps avait volé. C’étaient bien sûr des heures solitaires, se déroulant dans cette chambre simple tout à fait ignare de ce qui arrivait au-dehors, dans ces endroits magnifiques du Gianicolo constellés d’arbres et de paisibles promenades et traversés par la rue panoramique — le plus beau coup d’œil sur Rome, dit-on —, tout près des monuments de Garibaldi et de sa courageuse compagne, Anita. Et pourtant ces heures se comblaient de conjectures les plus fantaisistes autour des phrases que Serena scandait sur le pas de sa porte au terminus de leurs têtes à têtes trop brefs :
« Si nous nous étions rencontrés avant… »
« Je ne crois pas à l’amitié entre l’homme et la femme. »
« Vous, les hommes, ne pensez qu’à cela. »
« Il me semble de te connaître depuis ma naissance, et pourtant il arrive, d’un moment à l’autre, que tu deviennes un étranger… »

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Quand Giuseppe sortit de l’hôpital, il ne se jugeait pas encore prêt à affronter l’ennuyeuse routine de son existence à venir : il avait la sensation d’avoir séjourné très peu là-dedans, et désirait même d’y rester. Peut-être, laissant cette exiguë chambre simple et serrant de façon solennelle la main de l’infirmière-chef, il avait compris qu’une importante partie de sa vie — tout ce qu’il avait vu, ressenti, pensé et souffert avant l’incident — touchait désormais à son terme tandis qu’à l’improviste il avait eu la gorge nouée et s’apprêtait déjà à pleurer. C’était ça, sa nouvelle vie ?
Il n’était plus l’être qu’avant, à cause de l’amour, bien sûr, de cette femme qui lui avait adressé la parole, avec laquelle il s’était défoulé… Maintenant, il devait agir, l’heure de le faire était arrivée. D’ailleurs, il devait rattraper le temps perdu…
Sans qu’il y eût des faits réels, suivant sa vision morale ou moraliste, tout à fait personnelle, des rapports humains et de la société, Giuseppe était heureux d’avoir pieds et poings liés. Il était désormais un fiancé fidèle, tandis qu’une série d’événements simultanés le poussaient à affronter sa situation, de plus en plus fataliste et négative… À tout casser, il allait à la rencontre de la vie et de l’amour comme un joueur de poker…
Serena exigeait de lui un minimum d’action, en échange de son intérêt sans doute spontané… Il devait d’ailleurs répondre aux espoirs sinon aux besoins de sa vivante famille : douze membres en dehors de Giuseppe, un nombre exorbitant de frères et sœurs avec une gigantesque fatigue collective. Cette petite et dense collectivité exigeait de lui une décision qu’il prit, enfin : une décision qui fut douloureuse sinon tragique...

Il était donc sorti de l’hôpital, la tête légère, mais en forme. Et, pour se distraire, il avait fait une halte sur le parvis de Saint-Onofrio, s’accoudant ensuite sur le parapet du jardin adjacent, où s’était laissé emporter par l’étreinte lumineuse de Rome. À pied, tenant sans effort le sac à demi vide avec son pyjama, il avait emprunté la descente qui mène à la Lungara. Une fois passé le pont consacré à Mazzini, il avait atteint le quai opposé. C’était là qu’il y a quinze jours il avait laissé sa voiture, rien qu’à deux pas du corso Vittorio. « Est-ce qu’elle est encore là ? » se demanda-t-il, mais, tout de suite après, il eut la brusque impulsion de reporter les pensées et les efforts concrets. Embarrassé et confus, se berçant dans l’illusion qu’ainsi il aurait mieux réfléchi à ce qu’il fallait faire, il se rendit à la terrasse du bar Biancaneve (Blanche Neige) pour y goûter une « pomme ensorcelée », une glace exquise en forme de pomme à l’écorce de chocolat fondant. Un délice à se lécher les moustaches !

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Devant lui coulait de façon très naturelle le chaos des voitures et des bus, laissant derrière lui un sillage épais de goudron. Giuseppe rêva d’entrer dans l’un de ces Fiat 600 ou 850 et se laisser traîner en balade dans Rome par quelques infirmières du Bambin Jésus ou alors par une future professeure blonde. Personne ne s’arrêtait pour l’inviter à monter et déjà il revenait à sa crainte de ne pas trouver la voiture de l’incident, quand il entendit une voix derrière lui : « Mais, où vas-tu ? »
C’était Gianluigi, un de ses innombrables frères qui ne l’ayant pas trouvé devant la grille de l’hôpital l’avait cherché en vain jusqu’au moment où il avait eu envie, lui aussi, de la pomme ensorcelée…
Giuseppe comprit que sa voiture n’avait pas eu le loisir d’attendre sa guérison, parce que Gianluigi, ou Giancarlo ou Giampiero l’avaient promptement enlevée au lendemain de l’incident…
« Il n’y a que toi qui as été blessé, cognant contre le volant après le brusque coup des freins ! Le cycliste en est sorti sans un bleu, même s’il s’en est plaint beaucoup, venant même frapper à notre porte. Giulia, notre sœur, a eu juste une égratignure. Quant à la voiture, ne vois-tu pas ? Elle est restée indemne… »
Distrait par le plongeon soudain dans la réalité de cette voiture convoitée jusqu’à l’épuisement extrême, Giuseppe avait quitté la terrasse du bar sans payer. Et, quand le garçon lui tira la blouse avec une typique expression — « Pardon, jeune homme, l’addition ! » — il s’aperçut qu’il n’avait plus le portefeuille !
Gianluigi avait dans sa poche… juste les sous qu’il fallait pour s’en sortir et les lui prêta, sans pourtant cacher sa gêne.
« Nous devons revenir à l’hôpital ! » hurla Giuseppe d’une voix égarée. Ensuite, essoufflé, il obligea son frère à revenir en arrière, au-delà du pont Vittorio, pour remonter ensuite vers Saint-Onofrio et le Gianicolo depuis la porte Cavalleggeri.
La quête du portefeuille dans les labyrinthes aseptiques de l’hôpital allait devenir un cauchemar quand Giuseppe entrevit les longs cheveux noirs de l’infirmière-chef. Juste en face de la porte de cette femme appétissante et puissante, son portefeuille gisait à terre, encastré entre le mur et la jambe métallique d’une chaise de la salle d’attente des urgences.
« Comment m’est-il arrivé une chose comme ça ? » dit Giuseppe d’un fil de voix. « En fait, j’étais assis sur cette chaise le jour de mon hospitalisation, quand Serena discutait avec vous au sujet de la chambre simple, Madame, vous vous en souvenez-vous ? C’était il y a quinze jours… »
« Comment pourrais-je m’en souvenir ? Avec tous ceux qui passent devant cette porte ! »
« Il est possible que celui qui avait empoché le portefeuille se soit repenti, ou alors qu’il ait eu un peu de compassion pour toi, en le ramenant aujourd’hui, le jour où tu quittes l’hôpital… Quelle coïncidence ! s’exclama Gianluigi d’un air désolé. “Regarde quand même s’il y a l’argent…”
“Vous avez de la chance si vous trouvez le permis de conduire !” dit la belle infirmière faisant sautiller ses jambes élancées.
Maintenant, Giuseppe n’avait plus envie de rester en cette frontière entre la joie et l’angoisse, la naissance et la mort, l’amour et…

004_lgtevere_tatafiore-1 Rome, lungotevere, photo de Bruna Tatafiore empruntée sur Facebook

Sa promenade ou son “transport mécanique de lui même”, comme il aimait l’appeler, recommençait devant la grille de l’hôpital de l’Enfant Jésus.
“On m’a dit qu’il faut se mettre au volant tout de suite après l’incident de voiture, sans attendre !” dit-il brusquement à son cadet de deux ans. Puis, suivant les roues et le frissonnement de l’air autour de la vitre, il se souvint du vol subi : on lui avait enlevé tous ses biens !
“Il ne s’agissait pas d’un chiffre astronomique”, le consola Gianluigi. Et tu verras qu’on t’embauchera à nouveau à l’observatoire. Ou alors tu feras le gardien à l’école en plein air “Giacomo Leopardi”. Patience pour les sous que tu me devais, disons que j’ai payé moi la pomme ensorcelée pour fêter ta sortie de l’hôpital et c’est tout… »
La voiture avançait paresseusement, affichant ce matin-là son incapacité d’entendre et de vouloir… Tandis que Giuseppe aurait aimé voyager, voir le monde, même de façon abrupte et tout à fait touristique : « Voyez à votre gauche la superbe mole massive du Château Saint-Ange, ancienne forteresse de papes célèbres, voyez à votre droite Villa Borghèse… Et finalement, on a atteint le sommet du mont Mario, où vous profiterez d’un incontournable panorama de Rome. Ce bar-ci, avec terrasse accoudée sur le vide s’appelle Zodiaque, à cause de l’observatoire astronomique à côté, du ciel qui accueille la ville dans ses bras et du fleuve… Mais sans doute aussi pour stimuler la fantaisie des élèves de l’école en plein air… »
Sinon, les deux frères se calaient dans les draps d’un touriste tchécoslovaque aux sandales jaunes, les chaussettes grises et les lunettes métalliques qui voyageait devant eux en Skoda, l’une de plus laides voitures de l’histoire, tout en confiant à sa compagne, poliment assise à sa droite, des choses sans doute imposantes et conclusives au sujet du manque de confort à Rome, une ville vraiment chaotique.
Cette compagne, tout comme Serena, avait ses beaux cheveux blonds relevés, les mêmes yeux bleus écarquillés et, de profil, on ne lui notait pas l’asymétrie du nez par rapport aux yeux, ni celle des yeux par rapport aux sourcils.
Avant d’arriver à la Storta, négligeant pendant un instant le voyant rouge de la réserve désormais fixe, Giuseppe se souvint qu’il ne l’avait jamais embrassée sur la bouche. Il ne savait pas non plus si Serena désirait, à son tour, de partager cette expérience avec lui… Même si cela paraissait évident sous plusieurs points de vue, c’est-à-dire sa tendance à le plaindre pendant son hospitalisation, la familiarité de ses attitudes et l’envie de lui dire tout. « Mais, en elle, tout cela peut bien rentrer dans une normalité sans éclats, se disait-il. Selon ce dont je me souviens maintenant, avec un peu de recul… Serena serait capable de parler à l’infini, en obtenant des réponses, avec un interlocuteur même plus insignifiant que la paroi peinte en vert pâle de la chambre simple de l’hôpital de l’Enfant Jésus…

Giovanni Merloni (1967)

Ô monde immense qui vis poursuivant l’Amour…

25 mardi Oct 2016

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Jerkov

001_ziba_002-01-180 Edmé Bouchardon (1698-1762) Cheval, dessin à la sanguine faisant partie des études préparatoires pour la grande sculpture en bronze du roi Louis XV, successivement détruite par la Révolution française.

Ô monde immense qui vis poursuivant l’Amour…

Dans un endroit assez reculé de l’Ouzbékistan, où l’usine d’armes secrètes du tzar grossissait à vue d’œil au sommet d’une sombre colline, le soldat Jerkov avait une liaison passionnée sinon carrément amoureuse avec Katioucha, une petite amie jeune et belle qu’il avait connue lors d’une permission dans la ville basse. Chaque jour, au couchant, au lieu de monter la garde à l’usine, le soldat Jerkov enjambait l’enceinte qui faisait quatre mètres de haut. Par-delà ce mur noir, il retrouvait son vélo en piteux état qu’il enfourchait d’un air malin avant de s’aventurer dans l’allée en terre battue. La route était en descente, et chaque fois qu’il s’y risquait, courant comme un fou au milieu de son sillage de poussière, le soldat Jerkov se laissait emporter par une pensée toujours égale à elle-même, sauf de petites variantes dictées par l’inconscience ou la peur : « Pendant l’allée, tout coule parce que je suis frais et reposé comme un gardon. Cela me coûte rien que d’enjamber le mur, ensuite le bonheur qui m’attend est tel que je ne m’aperçois même pas si je pédale ou si je vole. D’autant plus qu’il y a la descente ! Sur la route du retour, au contraire, je suis fatigué, mélancolique, car je vois droit devant moi la gueule grise et inflexible du capitaine Voronov dont je n’attends que des reproches et des menaces. Maigre consolation, pour moi, si je constate combien le tzar m’a éloigné de chez moi et me dis qu’à ce point-ci même la Sibérie ne changerait pas grand-chose… Il ne me reste désormais qu’à pédaler péniblement, toujours en montée ! Mon voyage de retour est tellement fatigant que lorsque j’arrive, épuisé, au pied de ce mur de quatre mètres, ma pensée s’envole jusqu’à ma petite mère, assise auprès de la radio dans notre minuscule appartement de Saint-Pétersbourg. Je me souviens alors de son empressement et de ses caresses et j’ai envie de pleurer… »
Et pourtant, au pied de ce mur, la lune resplendissait dans le petit coin d’où le soldat Jerkov entamait, par une impressionnante régularité, son escalade nocturne. Avec le petit rayon blanc paraissait aussi, immanquablement, par voie télépathique, la figure pensive de Ekaterina Ivanovna, la jeune femme exquise dont il venait juste de se séparer. Offrant à ses lèvres ses joues parfumées, Ekaterina n’hésitait pas à proférer, d’un sourire d’interrogation, « Bon courage ! » Pendant un instant, un tel coup de fouet, même accompagné par le souffle énergique de l’amour, était à chaque fois en mesure de lui briser les jambes. Mais ainsi, voyant de façon réaliste ses propres craintes dans les yeux, le soldat Jerkov pouvait rentrer dans le présent de sa vie et trouver aussi la force nécessaire pour escalader à rebours le redoutable mur, même en sachant que de l’autre côté le capitaine Voronov l’attendait avec une longue liste de corvées spécialement conçues pour lui.
Combien de temps dura-t-il son spasmodique va-et-vient ? Le temps dont la lune a besoin pour accomplir son ellipse autour de nos têtes. Car la première nuit de la lune nouvelle le soldat Jerkov avait rencontré au pied du mur une troupe d’ouvriers et de policiers prêts à l’écraser à la moindre résistance. Cette fois-ci il ne fut pas obligé d’escalader les pierres pointues s’égratignant les doigts contre les verres et les briques plantées de travers. Il rentra dans l’usine par la grille principale. Ensuite, pendant le temps interminable d’une autre révolution lunaire il ne put se nourrir que de pain tandis que l’unique boisson qu’on lui offrit ce fut l’eau amère d’un puits abandonné.

002_ziba_002-02-180 Des lettres de l’alphabet étalées devant une boutique du
Passage du Grand Cerf, Paris

Pendant l’enfermement, le soldat Jerkov ne songeait qu’à elle, Katioucha, seule dans le faubourg au bout de la descente. « Elle va se dire sans doute que je suis mort ! » En fait, le jour de son arrestation, il y avait eu une explosion dans l’usine. Un horrible grondement d’où avait jailli un essaim coloré de feux d’artifice. Tout autour dans un rayon d’un kilomètre la voix avait couru qu’un homme avait succombé pendant cette disgrâce. Mais le soldat Jerkov ne pouvait pas savoir qu’Ekaterina était venue le chercher, tous les jours. Depuis son petit hublot barré, il ne pouvait pas la voir ni entendre le froufrou de sa jupe. Parce qu’elle, pour monter jusqu’à l’usine, faisait un tour large, beaucoup moins fatigant que le sien. Toujours est-il qu’à chaque fois Ekaterina pleurait jusqu’au désespoir. En fait, dès qu’elle atteignait la grille avec toute l’innocence de son amour, personne ne voulait lui dire si le soldat Jerkov était mort ou encore vivant.
L’avant-dernier soir de sa détention, le soldat Jerkov s’était endormi au milieu des cent feuilles où il avait gravé avec le sang son hurlement désespéré : « Tu me manques, Katioucha ! » Mais un vacarme de voix sans discipline l’avait brusquement réveillé. Trois gamins de la ville basse s’évertuaient à tourmenter son vélo. Vexé, fâché, embêté même, le soldat Jerkov avait rompu le silence qu’il s’était jusqu’alors imposé : « Voyous ! Voleurs, assassins, vous verrez ce que vous verrez quand je sortirai ! » Pour toute réponse, l’un des trois avait dévissé la sonnette du guidon de la bicyclette et par un lancement précis et inexorable, l’avait lancé vers lui, le frappant sur son front.
Assommé par ce corps pointu, le soldat Jerkov dut attendre une demi-heure avant de comprendre que cet objet lisse et rond, désormais inutile comme son vélo, pouvait par contre…
Depuis un temps immémorial, dans son cachot, quelqu’un de ses prédécesseurs avait laissé au-dessous du lit un rouleau de ruban adhésif. Ce fut ainsi que le soldat Jerkov, ayant vu fabriquer sous ses yeux tous les engins possibles et imaginables, enveloppa la pauvre sonnette cassée et souillée de son sang dans un amas de feuillets collés qui disaient tous la même chose : « Tu me manques, Katia ! » Et, quand la nuit arriva, le soldat Jerkov s’assura d’abord que personne ne pouvait le voir ni l’entendre… Il attendit que la lune croissante illuminât le centre de sa descente chérie, sa véritable complice… et il jeta là-dedans sa petite bombe…
Le soldat Jerkov savait bien sûr que Katiuscha l’attendait encore, entre chien et loup, au bout de la descente, même si vingt-huit jours et vingt-huit nuits s’étaient déjà écoulés. Quant à Katioucha, après avoir pleuré à verse, elle avait cessé de s’arracher les cheveux pour adresser enfin au ciel, elle ne savait pas pourquoi, son sourire confiant. Quand elle vit la boule de papier et poussière lui tomber à grande vitesse au milieu des jambes, elle comprit que son soldat n’était pas mort. Sans doute, il ne pouvait plus se servir de sa fidèle bicyclette pour s’évader de la cohue des envieux qui rôdaient autour de l’usine. Elle décida alors de prendre elle-même le relais… D’autant plus que ce déplacement amoureux allait se révéler beaucoup moins terrible, pour elle. Dorénavant, elle aurait monté à petits pas sur la route qu’entre-temps l’on avait goudronnée ou remplacée par traits avec de jolis escaliers fleuris, faisant bien attention à ne pas gaspiller ses énergies précieuses… Elle savait bien qu’après l’amour et ses abondantes promesses, le retour insouciant, accompagné de souvenirs heureux, se déroulerait, du commencement jusqu’à la fin, tout au long de cette magnifique descente !

003_ziba-03-180 Intérieur en papier, dans la vitrine d’une boutique du
Passage du Grand Cerf, Paris

Le vélo rouillé du soldat Jerkov, désormais inutile, servait maintenant de joli décor à la haie séchée par le soleil, tandis que les deux amants descendaient à zigzag au long d’un sentier herbeux jusqu’au ruisseau où l’eau chantait. Une rivière que les fabricants d’armes et leurs esclaves miraculeusement ignoraient.
Ô monde immense qui vis poursuivant l’Amour, comment se peut-il que tu n’aies jamais le temps de t’en régaler ?

Giovanni Merloni (1963)

L’apprenti écrivain

23 dimanche Oct 2016

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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001_zibaldone-04-180 Image empruntér à un tweet de Laurence (@f_lebel)

L’apprenti écrivain

Son livre est une grande boîte à remplir d’objets et de « significations ». Dans son imagination, notre « amateur » ne sait pas renoncer aux couleurs, aux bruits, aux odeurs qu’il juge indispensables à rendre moins insignifiante que possible la « situation » qu’il couve dans sa tête. Voilà pourquoi il songe à une boîte blanche, sans ruban ni trous pour l’air, assumant en certains endroits la pâleur grisâtre du carton-pâte. Son « container » est lourd, mais, puisqu’il est fragile, on ne peut pas le rouler sur une pente comme si de rien n’était.
En cette journée ni chaude ni froide, le chemin est pourtant bref et le parcours aisé. Les vêtements qu’il porte sont assez confortables, tandis que ses chaussures se révèlent comme deux coussins lui cachant les aspérités des cailloux, les verres pointus ou les excréments (dans un livre, ce dernier mot l’aidera sans doute à contourner des expressions plus crues).
Où est-il son problème ? Notre aspirant-écrivain n’a pas encore écrit un véritable livre. Il pense par conséquent que la boîte blanche est encore vide. Tandis qu’au contraire elle est pleine de fond en comble, déjà prête à s’ouvrir à certains endroits. C’est quelqu’un d’autre qui l’a remplie, non lui. Donc, au nom d’une superstition qu’il est le seul à connaître, il n’est pas du tout anxieux de voir ce qui se cache là-dedans. Il ne songe pas non plus à égrener un chapelet pour reconstruire l’un après l’autre tout ce qui pourrait sortir petit à petit de la fissure qu’il vient de découvrir sur le fond de la boîte : des objets personnels, des grumeaux de souillure et, qui sait ? même des cadavres ne faisant qu’un avec les vieilles choses qui ont le pouvoir de réduire l’estomac à une sombre courette sans fenêtre.
« Basta, je vais deviner ! » se dit l’apprenti écrivain, avant de décider de remplir lui-même, par la seule force de son esprit, une autre boîte d’égale taille et couleur. « Quand j’aurai terminé, conclut-il, je pourrai en connaître et apprendre par cœur (distinctement ou indistinctement) le contenu ! »
Dans la bibliothèque d’un professionnel récemment décédé, un livre qu’un cher ami lui avait donné s’est réduit désormais à une cote jaunie et à une dédicace. Les enfants du professionnel, plus ou moins grandis et « placés », gardent jalousement cette cote au titre décoloré, n’ayant rien d’accueillant, pour l’unique raison qu’il s’agit d’un « objet de famille ».

002_fenetre-02-180Image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Voyant ces choses décourageantes, ce véritable soupirant se laisse emporter par l’orgueil : « Mon but sera alors celui de ne pas arrêter d’écrire à l’instant où j’aurai dit tout ce que j’ai à dire. Il ne faut pas lâcher prise ! » Parce qu’ensuite son cerveau devra bien marcher en quête de mots adaptés pour parler du livre, de façon que le livre fasse parler de lui…
Il est désormais convaincu que son livre sera enfin un objet accompli comme les autres, qu’il sera capable d’absorber en quelques heures l’attention du lecteur tout au long de l’itinéraire prévu. Il ne donne aucune importance à la trame, il en adoptera une au hasard. L’important c’est que le livre reste sculpté dans la mémoire du lecteur. Tant pis pour lui s’il est saisi par des états d’angoisse durables…
Enfin, il le lâchera, avec nonchalance, sur le parapet de pierre d’une visite guidée, imaginant qu’ensuite un million de fourmis le porteront en triomphe sur leurs épaules avant de le glisser bruyamment dans l’Oreille de Denys. Certes, dans sa volonté incertaine, le passionné d’écriture juge déjà perdu son livre, désormais en train de rouler, tout comme son adoré stylo, dans le lieu où tout se perd, là où jamais il ne sera en mesure de le retrouver (il avait été aussi le propriétaire d’un appareil photo semi-professionnel, d’une Vespa et d’un beau ballon de cuir). Ou alors, pense-t-il douloureusement, son beau livre fera l’objet de graves mutilations et d’impitoyables recyclages. Les pages centrales, par exemple, feront la fortune de quelques « bestsellers » américains (d’où l’on tirera des films tous les dix ans). L’introduction sera joyeusement effeuillée comme une marguerite de façon que chacune de ses pages puisse être destinée au hasard à l’un ou à l’autre parmi les passants. Les deux parties initiale et finale resteront, au contraire, opiniâtrement accrochées à la couverture, dans une pathétique solidarité de survivants.
Empruntant la voix et le recul à un professionnel, l’amateur parle maintenant de la perte presque certaine de ce patrimoine de mots (et de mondes). Mais après, réfléchissant, il reconnaît son incapacité d’affection totale à ce que lui-même a créé. D’ailleurs, s’il en était capable, il ne serait pas qu’un prétendant…
« Le professionnel vend, donc il possède une grande cave aérée ainsi qu’un livre de comptes. Quand il se sépare de sa créature avec des gestes mesurés et, certes, une satisfaction compréhensible, il sait que son “produit” est achevé, donc il ne prononce que trois mots : “ça peut aller”. En même temps, il va déclarer que son œuvre est “ouverte”, prête à être “transmise”. Un livre qui donnera l’envie d’en lire d’autres, un livre que quiconque pourra “utiliser” et “continuer” ».
Notre ami, au contraire, a l’habitude de donner en cadeau (de façon désespérée), ou alors de laisser tout disparaître (de façon heureuse). Il reste tellement ébloui par un compliment impromptu, qu’il laisse se dissoudre en l’air tous ses efforts de soustraire son livre à la consommation immédiate…. Tandis qu’il devrait sagement attendre que le livre soit vraiment accompli et que les actions les plus opportunes se déclenchent, pour lancer cet « objet » dans une orbite plus vaste, plus utile au monde.

003_manege-03-180Image empruntée à un tweet d’Anne Mortier (@AnneMortier1)

Il considère tout cela comme négligeable, il n’arrête pas de poursuivre sa fatigante montée tout en peaufinant dans son esprit les infinis détails d’un livre qu’il n’écrira jamais. Pourtant il demeure fier de son dernier collage ou alors de son billet de souhaits, ou enfin de ses belles fables qui sortent — ça, oui ! — de l’âme extravagante de l’artiste-né qu’il est.

Giovanni Merloni (1978)

Nous étions ici (Siamo stati qui) une lettre-poésie de Anna Maria Santilli

16 dimanche Oct 2016

Posted by biscarrosse2012 in les échanges

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001_africa-ams-180
002_poesia-ams
Grazie Anna Maria, le tue parole sono talmente belle e vere, vere e belle che non posso far altro che impararmele a memoria, per potermele rileggere ancora. Spero solo che la mia traduzione in francese, che ho fatto col massimo « impegno » come avrebbe detto Enzo Jannacci, sia abbastanza fedele.
Giovanni

003_aranci-ams-180

Rome, Aventino, Jardin des Oranges (Giardino degli Aranci), photo A.M. Santilli

Merci, Anna Maria, tes mots sont tellement beaux et vrais, vrais et beaux que je ne peux faire qu’essayer de les apprendre par cœur, pour avoir ainsi la chance de les relire encore. J’espère que ma traduction en français, que j’ai fait ci-dessous avec le maximum d’engagement (« d’impegno », comme l’aurait dit Enzo Jannacci), soit assez fidèle.
Giovanni

Nous étions ici

Nous étions ici
avec des mots qui s’estompaient
les mots infinis
que nous écrivions
et que voulions dire entièrement
tous les mots ensemble
sans en négliger aucun.
Des mots empruntés aux livres,
aux couches des tableaux
à ces couleurs épaisses et brillantes,
le Train de la Vie,
Cesena et son équilibriste fou
Solidea que j’aimais,
parce que
je me retrouvais dans cette femme
blonde et claire
qui n’était pas Ariane
ou Marianne,
qui était pourtant Anna aussi.
Le théières de Pia sur ta bibliothèque.
Claudia et la Chambre de Garibaldi.
Ton appartement de Rome.
Nous étions ici
et nous bûmes quelque chose
dans un petit bar
à la courbe d’une rue.
Barberina et ses courbes étroites,
sa vie, et la nôtre
que nous nous racontions.
Nos amours « tétanisés ».
Le petit herboriste de Trastevere.
Les coins inconnus que tu me dévoilais.
En architecte, en peintre et en poète.
Bras dessus bras dessous.
Mon ami. Giovanni Merloni

Anna Maria Santilli

giovanni-novembre-2007

La valse sans temps (Zazie n. 47)

15 samedi Oct 2016

Posted by biscarrosse2012 in mes poèmes

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Zazie

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Giovanni Merloni, La danseuse géométrique, gouache 2016

La valse sans temps

Une lampe en papier huilé
déferle ses rayons hésitants
sur les aquarelles ouatées.

Une caresse transparente
avance, habillée de parchemin
défaisant ta coiffure indolente.

Dans la nuit froide des bibelots
combien de fois m’as-tu fait cadeau
de la chaleur de ton corps libéré ?

Telle une porte ouverte au vent
tu t’es laissée traîner dans la boue
par ton chevalier servant.

Telle une tente ensanglantée
tu t’es laissée bercer sans bouger
par ses rudes mains gelées.

Ce ne fut qu’hier, dans ce froid sidéral
que je n’ai pas reconnu ton corps nu
ni mes baisers éphémères et crus.

Mais déjà, tu reviens, papillon opiniâtre,
t’enlisant dans mes gestes de plâtre
te hissant sur mon île saumâtre.

Une joie déchirante m’envahit
lorsqu’avec toi je roule au bout du lit
lorsqu’avec moi tu glisses dans la rue.

Parmi les chats blessés sans honneurs
et les icônes parsemées de jolies fleurs
nous roulons sans vacarmes, sans odeurs.

Au petit jour se réchauffe ton nez,
grimpent haut les rez-de-chaussée
vers la coupole de carton satiné.

Voilà, nous nous sommes réveillés
épuisés, endoloris, émerveillés
d’être tombés ici, sous le ciel de Paris.

Où étions-nous, au juste
quand tu disais que je m’incrustais,
et que la valse infinie se terminait ?

Paris se moque de nous
ne cessant pas de nous accorder
ce qu’il nous est désormais arrivé.

Giovanni Merloni

paris_chamontin Photo d’Élizabeth Chamontin (@Souris_Verte) que j’ai empruntée
sur Facebook avec son accord.

Un soleil très adapté aux exigences d’un cinéma qui n’admettait pas de deuxièmes essais

13 jeudi Oct 2016

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits

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Amarcord

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Un soleil très adapté aux exigences d’un cinéma qui n’admettait pas de deuxièmes essais

« Lors d’années plus euphoriques, pendant l’étrange veille de 1968, où les enfants de la petite bourgeoisie touchant les vingt ans étaient encore ou de gauche ou de droite, nous avions réalisé un petit film, en super 8, qu’on avait voulu désengagé, qui sait pourquoi. La scène plus belle se déroulait dans une élégante maison de campagne à côté de Tivoli ayant une belle terrasse accoudée sur un ravin bercé par un soleil très adapté aux exigences d’un cinéma qui n’admettait pas de deuxièmes essais. Nos “ragazze” semblaient de véritables dames, on avait emprunté pour elles pas mal de chapeaux qui en embellissaient les regards et les épaules lumineuses. Nous n’eûmes pas le temps de réaliser la piste sonore, même s’il y avait bien sûr un scénario. Ce manque épargna toute précision de phrases peut-être vulgaires alternées à des défaillances sublimes. Les spectateurs conviés dans cette même terrasse n’entendirent que nos voix hésitantes et donc des explications déplacées. La trace qu’on avait suivie était banale, presque télévisée. Moi, encore sans barbe, pourvu pour l’occasion de feintes moustaches et d’une feinte mèche blanche à la Aldo Moro, je paraissais jeune, grassouillet, gai. Mon léger double menton s’agitait dans la mimique de quintes de rires impromptues et violentes.

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Ma génération demeurait cachée quelque part, toujours en train de s’interroger. Tout est passé sans qu’il reste une trace, toujours avec ce besoin supérieur d’être utiles, un besoin auquel la fantaisie devait venir au secours dans les habits d’une servante aveuglement fidèle ou d’une compagne distraite, forcément décalée dans son rôle gaspilleur de solutions aussi drôles qu’incohérentes. Les romans que nous écrivions dans le téléphone, nos poésies de jet, nos gouaches qui catapultaient nos vicissitudes sur les murs de la Faculté, ce n’étaient pas des choses destinées à s’imposer en elles-mêmes.
Nos fragiles petits films étaient eux aussi une occasion pour dilapider nos forces inépuisables. Rire et se laisser détourner, ricaner jusqu’aux larmes sachant bien qu’ainsi l’on se ferme à jamais à notre véritable jeunesse. »

Giovanni Merloni

Elle me sourit, ma fée (Ossidiana n. 8)

10 lundi Oct 2016

Posted by biscarrosse2012 in mes poèmes

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Ossidiana

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Elle me sourit, ma fée

Tel un gribouillis aux couches
impertinentes, où se dessinent
vertes, violettes et violentes
ses épaules et sa bouche,
elle roule jusqu’à terre
s’enlisant comme un lierre.

Telle une étoile couchante
serpentant, au ralenti
parmi les gestes hardis
et le long monologue
de l’amoureux en vogue
elle lâche prise, anéantie.

002_pioggia-3-180

En se mirant, minable
dans son miroir instable
habillée, déshabillée
pâle, ébouriffée
sensuelle et spartiate
elle me tire la cravate.

003_pioggia-4-180

Esquivant mes idées fixes
de prétendant prolixe
elle se roule et se glisse
dans le courant sans émoi
d’un astronef sans poids.

Puis, s’effondrant
dans une épaisse nasse
de poissons noirs et d’argent
elle s’engouffre sans métier
dans une vitrine étanche
d’où resurgit, bleue et blanche
tel un gauche scaphandrier
sans armure ni dents.

De sa main sans blessure
elle me jette, tel un gant,
un patin transparent
puis s’arrête, sans murmures
et, sans perdre sa verve
bien qu’aux abois, elle m’observe
tandis que son peignoir chinois
roule à terre, finalement.

004_pioggia-1-180

Depuis le bord d’un calice
grouillant de mon sang chaud
et d’autres inexorables délices
roulant en un soubresaut
au fond de mon gouffre refoulé
inconnu, inventé
elle me sourit, ma fée.

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

S’échapper par la tangente (vases communicants octobre 2016, lettre d’Hélène Verdier)

07 vendredi Oct 2016

Posted by biscarrosse2012 in les échanges

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vases communicants

S’échapper par la tangente


Pour les vases communicants (*) du 7 octobre 2016 j’ai le plaisir de publier sur ce blog le texte d’Hélène Verdier, tandis que le mien vient d’être publié en contemporain sur « Simultanées », son blog à elle.
Avant de choisir cette forme et ce titre nous voulions Hélène et moi, écrire d’abord un texte unique, sous forme de « dialogue », à publier en contemporain sur nos deux blogs. Nous avions pour cela imaginé de nous engager dans une « promenade architecturale » auprès de l’un des nombreux exemples d’architectures « modernes » condamnées à l’oubli ou pire, à la destruction sans appel. Hélène avait été la première promotrice d’un choix très intéressant et l’on avait entamé notre dialogue qu’on a décidé de commun accord d’interrompre en vue d’une effective descente sur les lieux et d’une exploitation plus approfondie.
En attendant d’achever cette promenade, que nous partagerons sans doute dans un des prochains vases communicants, nous avons décidé, Hélène et moi, de garder un écho de notre hypothèse initiale. Nous avons échangé entre nous des images qui pouvaient correspondre à cette idée de « l’usure » et de « la perte » qui accompagne trop souvent les belles architectures ainsi que les belles villes de notre mémoire.
Dans cet esprit, avec la conscience du risque toujours présent d’être emportés par l’enthousiasme en dehors des justes limites, nous avons décidé aussi de donner à ces Vases communicants d’octobre un titre commun : « S’échapper par la tangente… »
Giovanni Merloni

001_arcades-de-la-memoire Giovanni Merloni, Portici della memoria, dessin 1992/collage 2012

Cher Giovanni,
nous avions envisagé un dialogue et une promenade. Finalement, ce sera une lettre. Et le croisement des lieux, comme des cartes postales. Pour commencer, et pour mettre un peu de désordre dans le genre épistolaire, je te propose cet exergue de Paul Valéry dont la famille, italienne, a un jour suivi le chemin des migrants transalpins, comme d’autres. Ce fut également le choix de Claude Simon, qui a choisi ces lignes en exergue de son roman « Le vent » (tentative de restitution d’un retable baroque) :

Deux dangers ne cessent de menacer le monde : l’ordre et le désordre
Paul Valéry (La crise de l’esprit)

Giovanni, je savais ton amour du dessin, et j’aime tes dessins. Il n’a donc pas été très facile de choisir. Mais celui-ci te ressemble. J’aime à y reconnaitre le dessin d’architecte, les couleurs, osées — mais n’est-ce pas le propre de la couleur que d’oser signifier l’époque ? — quelques visions op art en déformations géométriques comme le flou d’un rêve, et le titre, arcades de la mémoire.

La main devant la bouche (OUPS ?) le cartable d’étudiant, jaune, livrent quelques pistes d’interprétation, qui restent ton secret. J’y vois aussi une vision onirique qui aurait pu sortir de mes propres rêves.

Des scénarios fantasques, dans un espace-temps en concaténations, des pierres taillées comme les restes diurnes de tous les jours passés, les miens, les nôtres, nous-autres les humains — construisent sans mortier nos univers fragiles. Arcades/arcanes de la mémoire avec en contrepoint la tentation baroque de l’oubli.

Je me suis attardée sur ta ville, en arcades, arcatures et colonnes. Par ces 7 colonnes blanches aux ordres épurés, dépourvus d’ornement comme faisait Corbu avec les pattes d’éléphant de ses cités radieuses, tu sembles bousculer l’ordre de la mémoire, introduire tout à la fois du désordre dans l’ordre, et de l’ordre dans le désordre. En somme, sauver le monde, y mettre un peu d’ordre, parer à tous les dangers. C’est le socle impossible de la sagesse, au-delà du propos de Paul Valéry.

Un jour peut-être, nous irons dans le Havre reconstruit, sous les arcades, voir les cônes inversés des colonnes de Perret ? Et nous tapisserons à grands points une cartographie aléatoire, composite, ouverte, des villes que nous aimons, de Bologne au Havre, en passant par Arles, Bilbao ou Boston. Tangentielles des rêves.

Hélène

Franges du Bray, 6 octobre 2016

Post-scriptum : 7 colonnes, 6 piliers de l’architecture moderne (préceptes)

Version 3 Giovanni Merloni, Periferia dessin 1963/collage 2013

Chère Hélène
« Porta, portico o porticato » : il y a un lien entre « l’idée de la porte » (avec tous les symboles et les hiérarchies qu’on peut associer aux portes de différente taille et importance) et ce terme « portico » ou « porticato » qui ne correspond pas qu’à la seule idée de l’arcade et à la suggestion d’ailleurs très forte de ce mot, « arcade », lié davantage à la forme, à la structure et à l’idée de la continuité du parcours qui s’entame devant nos pas.
Le « portico » héberge, en lui-même, le mystère du passage, du franchissement d’une séquence presque interminable de portes, qui doublent les portes (des maisons, des boutiques, des institutions publiques, des églises) que le portico même côtoie. Marchant dans Bologne, on a chaque jour l’émotion et l’orgueil citoyen de briser une barrière invisible et enfin de participer à la première personne à la rupture de toute séparation entre le public et le privé, le civile et le religieux, le moi et le toi… qui finalement fusionnent ou tout simplement dialoguent intensément entre eux…

Donc « portici della memoria » évoque pour moi quelque chose de différent et probablement d’unique que Bologne seule détient et que d’autres villes, pourvues d’arcades-portici autant splendides possèdent moins ou de façon plus « standardisée », si j’ose le dire.
Par exemple Turin ou Padoue sont deux villes constellées d’arcades, mais ce n’est pas le même rapport entre les arcades et la ville qui s’y installe.
Plein de places européennes sont intégrées par des arcades : de notre incontournable place des Vosges à la piazza de Ascoli Piceno ou à la place du marché d’Uzès…
Mais je ne veux pas trop insister sur l’unicité de Bologne, je ne veux pas donner une trop précisé mesure à la « sage démesure » de mon souvenir qui risquerait sinon de se confondre avec l’oubli, comme le disent si bien tes mots émouvants et sincères.
Merci, Hélène de cet échange si agréable et suggestif, se terminant tout à fait naturellement, comme notre Seine bien aimée, au Havre !
Giovanni

Images : Giovanni Merloni
Texte : Hélène Verdier

(*) François Bon a été à l’origine de ces échanges le premier vendredi de chaque mois, que j’ai découverts alors qu’ils étaient coordonnés par Brigitte Célérier et successivement par Angèle Casanova. Marie-Noëlle Bertrand a pris le relais à partir de novembre 2015

 

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