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Pasolini, un poète civil révolté

16 lundi Juin 2025

Posted by biscarrosse2012 in auteurs italiens

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Alberto Moravia, Elsa Morante, Enzo Siciliano, Laura Betti, Pier Paolo Pasolini, Portraits de Poètes, Totò, Tullio Pericoli

Pier Paolo Pasolini (5 mars 1922 – 2 novembre 1975) Desssin de Claudia Patuzzi

Je relance aujourd’hui un article sur Pier Paolo Pasolini que j’avais publié sur « La faute à Diderot » en novembre 2021.

Pasolini, un poète civil révolté

«…Je suis comme un chat brûlé vif

Écrasé par le pneu d’un camion

Pendu par des gamins à un figuier

Mais avec encore au moins six

De ses sept vies…

Comme un serpent devenu boule de sang


Une anguille mangée par moitié

Les joues creuses sous les yeux tirés vers le bas,


Les cheveux horriblement clairsemés sur le crâne


Les bras maigris comme ceux d’un enfant

Un chat qui ne crève pas…

La mort ne consiste pas à ne pas pouvoir communiquer

Mais à ne plus pouvoir être compris »

Pier Paolo Pasolini, Vitalité désespérée, 1962

Lorsqu’on songe à Pasolini, on ne peut pas se passer de sa mort, plus cruelle que la mort la plus horrible d’un film américain de mauvais goût. Une mort au demeurant impunie parce que détournée par une mise en scène “cinématographique” échafaudée par des criminels d’État qui n’ont rien négligé et ce, jusqu’au moindre escamotage, même le plus pervers, visant en réalité à dépister la vérité tout en la cachant. “On ne tue pas un poète !” a hurlé Elsa Morante lors du triste après-midi du 5 novembre 1975, Campo de’ fiori, la même place romaine où, 375 ans auparavant, Giordano Bruno, accusé d’hérésie fut mis à mort par le bûcher. Devant les yeux de tout le monde, parmi les larmes de consternation et de colère, s’écoulait la scène présumée, extrêmement convaincante, d’une mort “cherchée” qui ne l’était sans doute pas, avec cette image réitérée d’un pauvre corps qu’on achevait sauvagement, dans le paysage désolé de l’Idroscalo d’Ostia, contexte typiquement pasolinien qu’on avait peut-être emprunté à l’un de ses films : le premier, Accattone ou le dernier, Salò ou les 120 jours de Sodome.

« Pasolini fut un communiste hérétique, inscrivant en permanence des réalités apparemment “non politiques” : différence, inconscient, violences, vie privée et pratique de l’écriture, dans ce qu’on appelle traditionnellement politique (État ou partis). Contradiction au demeurant intolérable, qui fait éclater la politique, certaines formes de militantisme, et subvertit les normes qui la régissent. Elle ne peut susciter que violences, procès, condamnations, silences complices ou embarrassés. Pasolini en est mort. » Christine Buci-Glucksmann, Pasolini, Gramsci, lecture d’une marginalité in Pasolini, Séminaire dirigé par Maria Antonietta Macciocchi (Paris, 10, 11 et 12 mai 1979), Grasset 1979.

Pier Paolo Pasolini.

Si je me rendais aujourd’hui, lors d’un jour de marché, en ce même Campo de’ Fiori, et que je m’aventurais parmi les rectangles de soleil, avant de m’abriter à l’ombre solennelle de la statue pensive de Giordano Bruno, je trouverais sans doute la clé d’une pensée, au sujet de Pasolini, que je porte sur moi depuis longtemps: celle de l’inéluctable alternance de la lumière et du sombre, du beau temps et de la pluie, des larmes et des rires, des cours et recours historiques, des rotations et révolutions des corps célestes. L’historique vicissitude de notre péninsule c’est une alternance de hauts et de bas, d’inexorable navette entre chance et malchance, entre oubli et sagesse. Non, décidément, l’Italie de tous les oxymores et de toutes les possibles nuances ne sera jamais le pays de l’aurea mediocritas, en dépit de sa millénaire civilisation fondée sur une idée pacifique et équilibrée des rapports humains et sociaux. Si nous pouvions assister à une séquence cinématographique au ralenti du destin inconstant de notre malheureux pays, nous y trouverions inscrites, avec leur frénétique intermittence de lumière et d’ombre, l’œuvre et la vie de Pasolini. Et nous comprendrions alors que sa mort aussi s’inscrit dans la phase sombre de notre existence commune ; qu’elle n’est que l’anticipation emblématique des tragédies successives, qui furent plus graves même. Voilà pourquoi, au lendemain de la mort du poète, on n’a pas voulu écouter ni surtout comprendre les signaux de danger que Pasolini avait lancés dans un crescendo aussi spasmodique que courageux. Il ne s’adressait pas aux pouvoirs, évidents ou cachés — d’ailleurs réfractaires à l’écoute — qui étaient en train d’imposer la ruine au pays, ni aux “mouches cochères de la révolution”, prêtes à chercher dans ses mots faisant autorité un encouragement à leurs aventures dangereuses ; il s’adressait à tous les Italiens ayant à cœur la démocratie républicaine et l’unité antifasciste pour qu’ils réagissent promptement. Ensuite, pendant ces 46 années qui se sont écoulées entre célébrations et découvertes pasoliniennes, presque rien n’a été fait pour réparer aux dégâts de sa mémoire trompée. Pasolini, tout comme Gramsci, parlait souvent du “génocide de la langue” opéré par la mortification et mise à l’écart des dialectes, ressource spécifique et très originale dont devait profiter notre culture vaste et articulée : il était parfaitement conscient du fait que sa voix même serait réduite au silence. Il s’agissait de l’une de rarissimes voix qui avait osé se lever au-dessus de notre très italienne habitude (qui convient si bien aux puissants) de nous “parler dessus” les uns les autres ; le génocide de cette voix et, avec elle, de l’importance primordiale de la vérité fut perpétré et ne cesse de l’être dans l’allégresse générale…

Revenant Campo de’ fiori, cette place populaire à l’allure vénitienne qui ne cessera jamais de commémorer ces deux hérétiques insoumis, Giordano Bruno et Pier Paolo Pasolini, elle me vient à l’esprit la première condamnation politique que Pasolini subit en 1949 avec l’expulsion du parti communiste pour indignité morale : « Nous saisissons l’occasion des faits ayant déterminé une grave mesure disciplinaire à charge du poète Pasolini de Casarsa — écrit le 26 octobre La fédération du PCI de Pordenone — pour dénoncer encore une fois les délétères influences de certains courants idéologiques et philosophique de personnages tels Gide, Sartre et de poètes et hommes de lettres également décadents, qui se prétendent progressistes tout en rassemblant en vérité les plus délétères aspects de la dégénérescence bourgeoise. »

Pasolini avec Laura Betti et Moravia.

Bien sûr, au-delà des conséquences de cette mesure disciplinaire, extrêmement dure pour Pasolini, obligé du jour au lendemain à s’exiler du Frioul à Rome avec sa mère, il faut encadrer un acte semblable dans la mentalité assez stricte de l’époque, fort conditionnée, chez les communistes aussi, par l’Église catholique de Pius XII, un pape notoirement réactionnaire : « …l’expérience personnelle et politique d’une différence irréductible produit un lien explosif où l’homosexualité touche à la politique et la fait exploser dans son inconscient. Une sorte d’ambivalence initiale et violente. À l’époque, jeune dirigeant de la section communiste de Casarsa, en lutte entre les paysans du Frioul, Pasolini en fut exclu pour “indignité morale” au terme d’un double procès : celui du tribunal d’État et celui de son parti. En cette période de guerre froide marquée par un stalinisme moralisateur faisant feu sur la “décadence”, la différence était, comme l’écrira l’Unità, “une déviation idéologique”… D’autant que l’enracinement nécessaire du PCI comme “parti de masse” dans la société civile et la culture ne le prédisposait guère à être “deux pas en avant” des masses et des mœurs de la majorité. » Christine Buci-Glucksmann, Pasolini, Gramsci, lecture d’une marginalité in Pasolini, Séminaire dirigé par Maria Antonietta Macciocchi (Paris, 10, 11 et 12 mai 1979), Grasset 1979.

Pasolini avec Moravia au café Rosati, piazza del Popolo, Rome.

Et pourtant, après cette condamnation abrupte, que la sensibilité d’aujourd’hui jugerait cynique et honteuse, cet homme moins tourmenté qu’orgueilleux de sa diversité ne cessa jamais de se considérer communiste et ce fut justement en force de sa formation marxiste et de sa foi dans le parti de Togliatti et Gramsci qu’il en fut un critique toujours constructif ainsi qu’un important allié. Bien plus pénible et meurtrissant a été le combat de résistance de Pasolini contre la persécution aveugle de l’État, et notamment de l’administration judiciaire : tout un cycle de procès et d’attaques sur la presse qui a duré jusqu’à son assassinat. Là aussi son combat, lucide et courageux, a toujours abouti à des actes publics où l’homme Pasolini s’effaçait pour s’exprimer pleinement en poète civil : « …dès l’origine, puis toujours, Pasolini a été ce que l’on appelait jadis un poète civil. Poète parce que poète et civil justement par sa volonté constante d’intervenir et de modifier les choses, ce en quoi il faut sans doute voir un fait lié à son état marginal initial, originel, de naissance, à savoir le besoin qu’il éprouvait d’être au milieu des autres, d’être aimé. Mais, naturellement, son impulsion fondamentale était d’influer sur les autres, de les orienter dans une certaine direction, de les éclairer et de les instruire. De les instruire aussi, certes, car il ne faut pas oublier que Pasolini avait été professeur et, chez lui, le côté didactique est très important. […] La grande originalité de Pasolini a été justement d’être un poète civil de gauche qui se référait non pas à la rhétorique de l’humanisme mais à la poésie moderne décadente européenne…. Il y avait en lui la révolte de l’homme en marge… et la sensibilité du monde moderne. » Alberto Moravia, “Pasolini poète civil, en Pasolini, Séminaire dirigé par Maria Antonietta Macciocchi (Paris, 10, 11 et 12 mai 1979), Grasset 1979.

Paolini footballeur.

De cet homme gentil et bon l’on dira pendant beaucoup de temps encore qu’il était  “étrange” et que son homosexualité assumée, endurée telle une maladie ou alors comme un manque impossible à combler, se traduisait “forcément” en une vision personnelle de la réalité, pour ainsi dire tordue et scandaleuse qu’il imposait aux autres. En vérité, par le biais de cette “autre réalité”, venant du monde parfois atrocement “réel” de la banlieue romaine, qu’il a au fur et à mesure transfiguré par son prodigieux et irrépressible élan poétique, Pasolini nous a offert une clé pour regarder en face notre propre réalité et nous interroger sur le sens ultime et profond de notre existence. « Pasolini aimait beaucoup Rimbaud et, ensuite, …il a vu en Rimbaud le poète civil, mais de gauche, qui pouvait lui ressembler…Rimbaud… en plus du poète qu’il fut, a été le poète de la Commune de Paris… un poète révolté dans la tradition nettement presque criminelle de Villon. Et c’est justement de cette étrange symbiose d’un Frioulan et d’un Français du Nord, tous deux garçons, qu’est née la poésie civile de Pasolini, si originale et tellement actuelle, mais qui toutefois, il faut le dire, se rattache d’étrange façon à notre plus grand poète du XIXe siècle, à Leopardi… » Alberto Moravia, “Pasolini poète civil” en Pasolini, Séminaire dirigé par Maria Antonietta Macciocchi (Paris, 10, 11 et 12 mai 1979), Grasset 1979.

Pasolini et Totò sur le set de « Uccellacci et uccellini »

Personne ne peut oublier ses films ainsi que la force évocatrice de sa façon de rêver les yeux ouverts, le regard d’uccellaccio et d’uccellino à la fois permettant à Pasolini de saisir la vie des choses et l’arracher à la mort. Personne n’oubliera son cri de garçon irrévérencieux mais, si l’on regarde bien, affectueux vis-à-vis de tous ceux qui se barricadaient dans un silence embarrassé plutôt qu’admettre ses raisons, plutôt qu’admettre que Pasolini avait raison. Tenu à l’écart, en dehors de toutes ces portes, Pasolini n’est pourtant pas demeuré seul : d’un côté, en reniant ses origines bourgeoises, il se forma une véritable “famille” dans le contexte des “borgate” romane où il trouva aussi sa primordiale source d’inspiration (notamment avec Sergio Citti [1933-2005], Franco Citti [1935-2016] et Ninetto Davoli [1948]) ; de l’autre, il entretenait des liens réguliers, souvent très amicaux, avec des écrivains, des poètes, des réalisateurs, des acteurs, des journalistes et des critiques littéraires  (tels Alberto Moravia [1907-1990], Attilio Bertolucci [1911-2000], Elsa Morante [1912-1985], Gianfranco Contini [1912-1990], Maria Antonietta Macciocchi [1922-2007], Francesco Rosi [1922-2015], Maria Callas [1923-1977], Paolo Volponi [1924-1994], Anna Magnani [1908-1973], Laura Betti [1927-2004], Enzo Siciliano [1934-2006], Dacia Maraini [1936], etc.). Tout ce volume de jeu se traduisit pour Pasolini en une “double vie” constellée de tiraillements et de déchirures : « Je sais bien […] comment se déroule la vie d’un intellectuel. Je le sais parce qu’en partie il s’agit de ma vie aussi. Lectures, solitudes au laboratoire, cercles en genre de peu d’amis et beaucoup de connaissances, tous des intellectuels et des bourgeois. Une vie de travail et dans la substance bien. Mais moi, comme le docteur Hyde, j’ai une autre vie. En vivant cette vie, je suis forcé à rompre les barrières naturelles (et innocentes) de classe. Défoncer les cloisons de l’Italietta, et me projeter donc dans un autre monde : le monde rural, le monde sous-prolétaire et le monde ouvrier. » Pier Paolo Pasolini, Scritti corsari, Saggi sulla politica e la società, Mondadori, Milano 1999, p. 320.

Pier Paolo Pasolini, Autoportrait.

De sa fréquentation des mondes pauvres voire misérables et marginalisés d’abord de la campagne du Frioul de l’immédiat après-guerre, ensuite des “borgate” sous-prolétaires romaines, Pasolini a tiré sa vision primordiale, créative et libératrice, d’un monde épuré où l’on pouvait atteindre la véritable “essence” des choses, tandis que le milieu intellectuel et bourgeois — où s’invite aussi la bataille politique où le PCI est alternativement le moteur positif ou la cible des sorties publiques pasoliniennes — lui offrait surtout un espace de réflexion et de rationalité. Cependant, les deux vies étaient toutes deux indispensables pour alimenter en Pasolini cette force compulsive où la recherche du juste s’entrecroisait continûment avec celle du beau avant d’atteindre cette « beauté de la vérité » (ou alors cette « vérité de la beauté ») que seul le génie est en mesure de produire. Comme on peut l’apprécier en cette réflexion d’Antonino Sorci au sujet de la double vie de Pasolini et de Nietzsche : « De Socrate à Walter Benjamin en passant par Rosa Luxemburg, plusieurs penseurs ont payé de leur vie le choix de ne pas renoncer à leur liberté d’expression, face à un système qui imposait une vision du monde unilatérale et totalisante. Mais si on voulait chercher parmi ces martyres, ceux qui ont sacrifié non seulement une, mais plutôt deux vies à la cause de la connaissance, on ne pourrait pas éviter de mentionner les noms de Friedrich Nietzsche et de Pier Paolo Pasolini. Ces deux auteurs ont conçu, plus que d’autres, la contradiction comme une arme pour faire scandale, pour renverser les lieux communs, afin de retrouver une authenticité dans leur propre façon de vivre. Le sacrifice de ces deux penseurs possède une valeur particulière, car il est l’expression la plus efficace d’une volonté de puissance qui retrouve dans sa propre négation la manifestation de sa liberté. » Antonino Sorci, “Postures du penseur inactuel à la recherche de l’authenticité : l’exemple de la double vie de Pasolini et de Nietzsche”, Université de la Sorbonne Nouvelle Paris 3

Pasolini et Laura Betti.

Toujours est-il qu’à son secours, bien avant les “ragazzi di vita” et les nombreuses amitiés intellectuelles, Pasolini vit arriver Arthur Rimbaud et Antonio Gramsci, deux génies “révoltés” qui n’auraient jamais pu accepter, de leur vivant, une telle surdité, une telle myopie, un tel manque de flair, de goût et de tact rencontré par Pasolini auprès des Palais en train de s’écrouler tout seuls devant son dédain émerveillé. Un dédain sans doute provocateur, qu’on ne pourrait pourtant pas réduire à une boutade ou alors à un simple geste anticonformiste ou décadent. Je consacrerai l’un de prochains articles au rapport idéal, très fécond et rapproché, entre Pasolini et la figure du grand chef communiste et penseur qui fut Antonio Gramsci. Quant à Rimbaud — dont la rêverie agit telle une mèche explosive sur le jeune Pasolini, faisant déclencher en lui la détermination irréductible de devenir “poète divin” — ce qu’écrit Albert Camus dans L’Homme révolté est très intéressant : « Rimbaud n’a été le poète de la révolte que dans son œuvre », tandis que, ajoutons-nous, Pasolini a eu le courage de dépasser le cap sans s’arrêter : « La grandeur de Rimbaud… éclate à l’instant où, donnant à la révolte le langage le plus étrangement juste qu’elle n’ait jamais reçu, il dit à la fois son triomphe et son angoisse, la vie absente au monde et le monde inévitable, le cri vers l’impossible et la vie rugueuse à étreindre, le refus de la morale et la nostalgie irrésistible du devoir. En ce moment où, portant en lui-même l’illumination et l’enfer, insultant et saluant la beauté, il fait d’une contradiction irréductible un chant double et alterné, il est le poète de la révolte, et le plus grand. (…) Mais il n’est pas l’homme-dieu, l’exemple farouche, le moine de la poésie qu’on a voulu nous présenter… (…) Sa vie, loin de légitimer le mythe qu’elle a suscité, illustre seulement… un consentement au pire nihilisme qui soit. Rimbaud a été déifié pour avoir renoncé au génie qui était le sien, comme si ce renoncement supposait une vertu surhumaine. Bien que cela disqualifie les alibis de nos contemporains, il faut dire au contraire que le génie seul suppose une vertu, non le renoncement au génie. » Albert Camus, Surréalisme et Révolution, dans L’Homme révolté, Quarto Gallimard 2013.

Pasolini avec Franco Citti et Anna Magnani

Les mots de Camus à propos du courage qu’on doit s’attendre d’un génie, en ce cas le génie de Rimbaud, peuvent efficacement représenter, opportunément renversés, la conception de la poésie et de l’art de Pasolini se traduisant pour lui, toujours, en consécration totale à la lutte politique et culturelle. Cependant, tout en ayant manifesté, dans son engagement civil et politique, la cohérence et le courage que son “camarade” Rimbaud n’eut pas jusqu’au bout, Pasolini, en parfaite syntonie avec Gramsci, n’avait pas envie de devenir un leader ni un chef. Voilà pourquoi il décida de s’exprimer artistiquement, poétiquement sur le thème difficile et douloureux de notre malchanceuse et parfois merveilleuse réalité italienne. Cet homme, qui aurait pu s’évader de lui-même en se dérobant carrément aux règles, a tenacement cherché ces règles mêmes et n’a pas hésité à entrer publiquement en collision avec elles. Francesco Rosi a dit que Pasolini était un “homme contre”. Furio Colombo a dit que Pasolini avait vécu en protagoniste. Alberto Moravia, en citant Rimbaud, a dit que Pasolini était un poète civil de gauche. Quant à Camus, il aurait ajouté — s’il n’avait pas disparu lui aussi prématurément — que Pasolini était un “homme révolté” dont la cohérence dans l’engagement politique et culturel s’était montrée beaucoup plus solide et fiable que celui du plus grand des poètes maudits. « C’est un fait qu’il vivait l’homosexualité comme une maladie qui le séparait du monde. Mais c’est un fait aussi qu’il réussit à transformer ce sentiment de la séparation et de la différence en une force non seulement morale, mais aussi de connaissance. […] Le fait d’être ou plutôt de se sentir séparé alimenta dans son imagination des stratégies objectivantes, fit se décanter des corrélatifs métaphoriques et intellectuels, pour se libérer d’obsessions subjectives ; mais cette libération chez lui fut dialectique. Pasolini ne nia jamais la racine individuelle de son écriture, mais il la reprit toujours à l’intérieur d’un cadre historique, à l’intérieur d’un jugement complexe et articulé sur les vicissitudes politiques et culturelles de la société italienne. » Enzo Siciliano, Pasolini non réconcilié in Pasolini, Séminaire dirigé par Maria Antonietta Macciocchi (Paris, 10, 11 et 12 mai 1979), Grasset 1979.

Pier Paolo Pasolini.

Dans quelques mois, le 5 mars 2022, lors du centenaire de la naissance de Pier Paolo Pasolini se dérouleront, partout en Europe, des initiatives politico-culturelles où son œuvre sera sans doute réexaminée à la lumière de 47 années qui se sont écoulées depuis sa mort, au lendemain donc d’un changement profond et inimaginable de la société et des hommes à l’heure de la globalisation que personne, sauf Pasolini, ne pouvait jusqu’au bout imaginer à la veille de son abrupte disparition. Pour tout le monde la contradiction sera évidente, par exemple, entre la banalité répétitive de la plupart des films qu’on produit aujourd’hui (en dépit de moyens parfois très coûteux et d’énergies disproportionnées) et la force expressive et morale des films de Pasolini, jaillissant de la modestie des moyens techniques que la poésie et l’ingéniosité compensaient : Pasolini vivait dans le regret d’un “paradis perdu” où, dans les rares joies de l’enfance et de l’adolescence, il avait saisi la “beauté tangible” de la vie. Maintenant, nous tous regrettons le paradis perdu que Pasolini était. « La confession. Si l’on devait reconstituer les significations complexes que l’acte de se confesser a rendues explicites dans la tradition catholique, on devrait évoquer et imaginer les plus atroces souffrances du moi. Dans la confession, c’est le moi couvert de plaies, divisé, agenouillé, c’est-à-dire ramassé sur lui-même le plus près possible de la terre (de la mère) qui tente, par l’exploit atroce de la verbalisation, de vaincre toute schizophrénie et de rassembler ses membres épars. Il y a volonté de guérison : car le péché est une maladie – une maladie très particulière que l’on soigne en l’énonçant. Eh bien, pourquoi ne pas supposer dans l’anxiété d’autodévoilement qui marque toute la production pasolinienne, dans cette confession réitérée, une urgence authentique, nullement ambiguë, de « santé », de guérison, de libération de la maladie ? » Enzo Siciliano, Pasolini non réconcilié in Pasolini, Séminaire dirigé parMaria Antonietta Macciocchi (Paris, 10, 11 et 12 mai 1979), Grasset 1979.

Tullio Pericoli, Portrait-caricature de Pier Paolo Pasolini

Avec d’autres similitudes et coïncidences en grand nombre, ce côté de la “confession” apparente Pasolini à un autre penseur solitaire, Jean-Jacques Rousseau, tandis que pour d’autres aspects — tels l’indépendance du jugement et le besoin absolu de vérité, nonobstant le vif attachement idéal et morale au destin de la gauche en général et du parti communiste en particulier — Pasolini affiche d’impressionnantes affinités avec Albert Camus. Une confrontation entre ces trois “génies révoltés” fera sans doute l’objet d’un autre de mes prochains articles. Pour l’instant, je parlerai moi-aussi, à ma façon, de Pasolini. Non pour le célébrer mais pour le comprendre. Sachant que pour parler de Pasolini il faut d’abord savoir l’écouter, en évitant de trop s’écarter de sa façon (métaphorique, paradoxale, exotérique et solennelle) d’introduire ses thèmes et ses théorèmes. Ce que Pasolini nous raconte ce ne sont pas jusqu’au bout des histoires : les lieux et les personnages interprètent presque toujours des rôles qui ne paraissent pas les leurs, et cela provoque chez le spectateur une série de réactions immédiates qui ne trouveront de composition et d’explication qu’à la fin du film, du livre ou de la poésie, ou même des heures et des jours depuis. Cela arrive aussi pour les écrits politiques de Pasolini, qu’ils soient “corsaires” ou “luthériens” : en dépit de la force perturbatrice et parfois explosive de chaque passage, ce n’est qu’à la fin, en fermant les yeux, que nous commençons à comprendre et retenir le sens de son message. Aujourd’hui, les choses ont changé de manière impressionnante. Cependant, ce qui compte et peut nous sauver c’est l’essence archaïque et même préhistorique de l’homme : voilà pourquoi Pasolini, comme tous les grands ayant su regarder “au-delà”, est encore présent parmi nous : plutôt qu’un être mythique ou un père charismatique, il nous paraît un frère étrange qui tout en ayant toujours raison ne te laisse pas croire que tu es une nullité. Pasolini est un repère très important pour notre génération, pour nous communistes alors jeunes et désormais adultes ayant vécu de l’intérieur les dynamiques de la grande transformation de Togliatti à Berlinguer, suivie par la lente et inexorable involution aboutissant à l’implosion finale : par la provocation de sa voix unique et la force de ses images, Pasolini a été toujours beaucoup plus proche de nous, même dans la critique la plus féroce et impitoyable, que tous ces camarades qui militaient dans les groupes “révolutionnaires” plus ou moins extrêmes. Dans l’Italietta “américaine” et malheureuse qui ne respecte personne ni n’accepte l’idée d’une œuvre complexe et polyphonique, continûment mise en discussion (comme l’aurait voulu Trotski dans sa “révolution permanente”) par l’enrichissement des contributions et des inventions, Pasolini a su s’imposer en protagoniste, s’adressant singulièrement et personnellement à chacun de ses lecteurs ou spectateurs, un peu comme Garibaldi. Ce que nous transmet Pasolini, notamment au sujet de la vérité historique autour de ce qui se passait au temps où il vivait – qui est aussi un temps très important et crucial pour la vie, parallèle, de ma génération – capture toujours mon attention avec une violence qui, bien que désarmée, m’oblige à bien réfléchir avant de proposer mon ressenti et mes quelques expériences des faits qui ont amené Pasolini à en chercher la “véritable” cause. Car en fait dans mon analyse des “vérités” de Pasolini, je ne me bornerais pas à relater ce que je connais ou ce que j’ai vécu personnellement de son/notre temps, mais je me sentirais obligé à remémorer ce qui s’est passé successivement, en Italie et en Europe, jusqu’à nos jours. Les vérités de Pasolini sont encore actuelles et dramatiquement instructives, non seulement pour nous, les jeunes communistes désemparés d’alors, ayant survécu au ’68, à l’euphorie des Régions rouges ainsi qu’à la tragédie des massacres et des années de plomb. Toujours est-il qu’analyser les nœuds, même les plus connus, de la pensée politique de Pasolini n’est pas du tout facile, en relation moins à l’immensité et richesse de son œuvre multiforme qu’à la densité et à la force de chacune de ses images, de chacun de ses vers, capables de catapulter au fur et à mesure sur la scène ou dans la mêlée une nouvelle lumière, une nouvelle voix, une nouvelle vérité.

Je vais essayer de le faire, de la façon la plus synthétique possible, fouillant parmi les écrits politiques de Pasolini et parcourant les séquences de quelques-uns de ses films emblématiques, tout en sachant que dans ses messages assez rarement l’on trouvera des attitudes dogmatiques pouvant être interprétées comme des mots d’ordre. Ce sera néanmoins très difficile sinon impossible de “répondre” à Pasolini ou de dialoguer avec lui sur un plan d’égalité. Je chercherai alors de l’aide dans la complexité de son langage constellé de coupures ainsi que dans cette indispensable “distanciation” que recommande par des arguments irréfutables le philosophe Jacques Derrida (1930-2004) : « …la meilleure façon d’être fidèle à un héritage, c’est de lui être infidèle. Nul ne doit répéter comme un perroquet l’enseignement d’un maître. Il faut toujours déconstruire ce dont on hérite afin de réinventer une pensée qui prend en compte le passé pour mieux comprendre l’avenir. » Élisabeth Roudinesco, “La déconstruction contre la tyrannie du dogme” sur “Le Monde” 19 mai 2021.

Giovanni Merloni

Traduction EN ITALIEN

« Il y a eu des jours où il a suffi du regard, du clin d’œil d’un inconnu pour nous faire tressaillir et nous arrêter devant le précipice »

07 dimanche Juil 2019

Posted by biscarrosse2012 in auteurs italiens

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Turin, 1er mai 2008, fête du Travail au lendemain d’une débâcle électorale particulièrement déchirante pour le centre gauche en Italie

Mes chers lecteurs,
Ça fait plusieurs jours qu’ils étaient déjà prêts, le cœur et le corps de l’article d’aujourd’hui, consacré au rapport entre la Résistance à la dictature en Italie et la recherche de formes d’expression littéraires et artistiques alternatives aux multiples muselières que le régime mussolinien imposait par le biais du conformisme et de la violence.
Le témoignage de Cesare Pavese du 20 mai 1945 suffisait déjà, en lui-même, à expliquer les raisons de ma citation dévouée.
Cependant, j’aurais voulu être capable d’expliquer, en quelques mots, un inquiétant parallélisme, que je vois comme dans un miroir renversé :
— d’un côté, ce prodigieux procès de construction de la liberté dans la poésie et le roman (notamment chez des écrivains devenus célèbres au lendemain de la Libération, comme Cesare Pavese, Elio Vittorini, Italo Calvino, Natalia Ginzburg, Beppe Fenoglio et Mario Soldati, pour ne parler que des écrivains de Turin et du Piémont) : une construction alimentée par un dialogue fertile avec des « ailleurs » d’emprunt, épurés par la magie de la traduction, qui aboutit finalement à l’affranchissement des mensonges rhétoriques et baroques de la langue officielle ;
— de l’autre côté, le procès actuel où toute ambition de conjuguer la vérité avec la sincérité et la recherche intransigeante d’une beauté cohérente va depuis des années cogner contre un nouveau « langage des choses » que je perçois comme une censure et une dictature. Malheureusement, le singulier parallélisme entre la « xénophilie » de nos plus grands écrivains du XXe siècle et « l’amour de l’ailleurs » que je partage avec nombre d’émigrants ayant abandonné l’Italie à contrecœur ne semble pas aboutir au même résultat. Si, traduisant en italien William Faulkner, Ernest Hemingway et Francis Scott Fitzgerald, Cesare Pavese avait su « importer » dans notre langue un vigoureux souffle de liberté, je crois que mon apprentissage ni mes échanges de plus en plus intéressants, pour moi, avec la littérature française n’auront aucune rechute dans le pays où j’ai quand même essayé de faire de mon mieux jusqu’à mes soixante et un ans.
Pendant ces derniers jours, j’essayais de reconstruire de façon assez synthétique — autour des mots « Libération », « Constitution républicaine », « Unité » et « Humanité » — la parabole politique et culturelle de mon pays de 1945 à nos jours en suivant des dates-charnières dont je garde une précise mémoire. Mais ce n’est pas à moi de le faire. Il me faudrait le courage d’une fiction aussi romanesque que solitaire digne d’écrivains majeurs comme l’auteur du « Maître et Marguerite » ou du « Désert des tartares »…
Giovanni Merloni

« Il y a eu des jours où il a suffi du regard, du clin d’œil d’un inconnu pour nous faire tressaillir et nous arrêter devant le précipice »

Depuis des années, nous tendons nos oreilles aux nouveaux mots. Depuis des années, nous apercevons les sursauts et les bégaiements des créatures nouvelles et saisissons en nous-mêmes ou dans les voix suffoquées de ce pays qui est le nôtre comme un souffle tiède de naissance. Mais ce furent très peu les livres italiens que nous eûmes envie de lire dans les bruyantes journées de l’ère fasciste, pendant cette absurde vie désœuvrée et pleine de contraintes que nous dûmes mener alors, et, plus que des livres, nous connûmes des hommes, la chair et le sang d’où les livres naissent. Dans nos efforts pour comprendre et pour vivre nous soutinrent des voix étrangères : chacun de nous fréquenta et aima de véritable amour la littérature d’un peuple, d’une société éloignée, et en parla, en fit la traduction, jusqu’à en faire une patrie idéale. Dans le langage fasciste, on appelait tout cela xénophilie. Les moins agressifs nous accusaient de vanité, d’exhibitionnisme ou alors d’exotisme frivole, tandis que les plus austères disaient que nous cherchions dans les modèles au-delà de l’océan et des Alpes un exutoire à notre manque de discipline sexuelle et sociale. Naturellement, ils ne pouvaient pas admettre que nous allions chercher ailleurs en Amérique, en Russie ou en Chine, et l’on ne sait pas où, cette chaleur humaine que l’Italie officielle ne nous donnait pas. Ils n’admettaient pas non plus que nous cherchions tout simplement nous-mêmes. Mais justement, ce fut ainsi.
Là-bas, nous cherchâmes et trouvâmes nous-mêmes. Depuis les pages abruptes et bizarres de ces romans, depuis les images de ces films, arriva jusqu’à nous une première certitude : le désordre, même le plus violent et l’inquiétude de notre adolescence et de la société tout entière qui nous enveloppait, ils pouvaient se résoudre et s’apaiser dans un style, dans un ordre nouveau. Ils pouvaient et devaient se transfigurer en une nouvelle légende de l’homme. De cette légende, de cet esprit classique nous saisîmes le pressentiment dans la dure écorce de mœurs et de langages qui n’étaient pas faciles ni toujours accessibles ; mais, petit à petit, nous apprîmes à les chercher, à les soupçonner, à les deviner au fur et à mesure de chaque rencontre humaine.
Nous savons, maintenant, en quelle direction il nous faut travailler. Les signes éparpillés que pendant les années sombres nous cueillions dans la voix d’un ami, lors d’une lecture, de quelques joies et de beaucoup de douleur , ils se sont à présent recomposés en un discours clair et aussi en une promesse. Et voilà le discours : nous n’irons pas vers le peuple. Parce que nous sommes déjà ce peuple et que tout le reste n’existe pas.
Nous irons plutôt vers l’homme. Parce que l’obstacle, la croûte à briser est là, dans la solitude de l’homme — de nous et des autres.
La nouvelle légende, le nouveau style, et même notre bonheur ne réside qu’en ça.
Se donner le but d’aller vers le peuple : ça revient au même qu’avouer une mauvaise conscience. Aujourd’hui, nous avons beaucoup de remords, mais pas celui de n’avoir jamais oublié de quelle chair nous sommes. Nous savons que dans cette couche de la société qu’on a l’habitude d’appeler peuple le rire est plus franc, la souffrance plus vive, le mot plus sincère. Et nous prenons en compte tout cela. Mais quelle autre signification y a-t-il, en cela, en dehors du constat que dans le peuple la solitude est déjà vaincue — ou en train de l’être ? Avec ce même esprit, dans les romans, dans les poésies et dans les films qui nous dévoilèrent à nous-mêmes dans un passé très proche, l’homme était plus franc, plus vivant et sincère vis-à-vis de ce qu’on faisait chez nous. Cela dit, nous ne nous confessons pas inférieurs ou différemment constitués par rapport aux hommes qui font ces romans et ces films. Comme pour eux, pour nous aussi la tâche est dans la découverte, dans la célébration de l’homme au-delà de la solitude, au-delà de toutes les solitudes de l’orgueil et du sens.

Ces années d’angoisse et de sang nous ont appris que l’angoisse et le sang ne marquent pas la fin de tout. Une chose se sauve de l’horreur, elle est l’ouverture de l’homme envers l’homme. De cela, nous sommes tout à fait sûrs, parce que jamais l’homme n’a été moins seul que pendant ces temps de solitude affreuse. Il y a eu des jours où il a suffi du regard, du clin d’œil d’un inconnu pour nous faire tressaillir et nous arrêter devant le précipice. Nous savions, nous savons que partout, dans les yeux les plus ignares et les plus torves, une charité et une innocence couvent que c’est à nous de partager.
Bien de barrières et stupides murailles se sont écroulées en ces jours-ci. Même pour nous, obéissant depuis longtemps déjà à la supplique inconsciente de toute présence humaine, ce fut une surprise de nous voir envahis, submergés par autant de richesse. Il est vrai que l’homme a dévoilé ce qui demeure en lui de plus vif. Maintenant, puisque c’est nous qui en avons la tâche, il attend que nous sachions le comprendre et en parler.
Parler. Les mots sont notre métier. Nous assumons cela sans ombre de timidité ni d’ironie. Les mots sont des choses tendres, intraitables et vivantes, faites pour l’homme tandis que l’homme n’est pas fait pour elles. Nous avons tous la sensation de vivre dans un temps où cela devient nécessaire de ramener les mots à la même netteté nue et solide qu’ils avaient quand l’homme les créa pour s’en servir. Et, puisque les mots servent à l’homme, il nous arrive justement que les nouveaux mots nous saisissent et nous émeuvent comme une prière ou un bulletin de guerre et cela n’a rien à voir avec aucune des voix, même les plus pompeuses, du monde qui meurt.
Notre tâche est difficile, mais vivante. Elle est aussi la seule qui garde un sens et une espérance. Les hommes qui attendent nos mots, ce sont de pauvres hommes comme nous. Comme nous les sommes si nous oublions que la vie est dans la communion. Ils nous écouteront avec sévérité et confiance à la fois, prêts à incarner les mots que nous dirons. Les décevoir ce serait les trahir et ce serait aussi trahir notre passé..

Cesare Pavese
Article publié sur L’Unità de Turin, 20 mai 1945

« Ci furono giorni che bastò lo sguardo, l’ammicco di uno sconosciuto per farci trasalire e trattenerci dal precipizio »

Da anni tendiamo l’orecchio alle nuove parole. Da anni percepiamo i sussulti e i balbettii delle creature nuove e cogliamo in noi stessi e nelle voci soffocate di questo nostro paese come un tepido fiato di nascite. Ma pochi libri italiani ci riuscì di leggere nelle giornate chiassose dell’èra fascista, in quella assurda vita disoccupata e contratta che ci toccò condurre allora, e più che libri conoscemmo uomini, conoscemmo la carne e il sangue da cui nascono i libri. Nei nostri sforzi per comprendere e per vivere ci sorressero voci straniere: ciascuno di noi frequentò e amò d’amore la letteratura di un popolo, di una società lontana, e ne parlò, ne tradusse, se ne fece una patria ideale. Tutto ciò in linguaggio fascista si chiamava esterofilia. I più miti ci accusavano di vanità esibizionistica e di fatuo esotismo, i più austeri dicevano che noi cercavamo nei gusti e nei modelli d’oltreoceano e d’oltralpe uno sfogo alla nostra indisciplina sessuale e sociale. Naturalmente non potevano ammettere che noi cercassimo in America, in Russia, in Cina e chi sa dove, un calore umano che l’Italia ufficiale non ci dava. Meno ancora, che cercassimo semplicemente noi stessi. Invece fu proprio così.
Laggiù noi cercammo e trovammo noi stessi. Dalle pagine dure e bizzarre di quei romanzi, dalle immagini di quei film venne a noi la prima certezza che il disordine, la stessa violenza, l’inquietudine della nostra adolescenza e di tutta la società che ci avvolgeva, potevano risolversi e placarsi in uno stile, in un ordine nuovo, potevano e dovevano trasfigurarsi in una nuova leggenda dell’uomo. Questa leggenda, questa classicità la presentimmo sotto la scorza dura di un costume e di un linguaggio non facile, non sempre accessibili; ma a poco a poco imparammo a cercarla, a supporla, a indovinarla in ogni nostro incontro umano.
Noi adesso sappiamo in che senso ci tocca lavorare. I cenni dispersi che negli anni bui raccoglievamo dalla voce di un amico, da una lettura, da qualche gioia e da molto dolore, si sono ora composti in un chiaro discorso e in una certa promessa. E il discorso è questo, che noi non andremo verso il popolo. Perché già siamo popolo e tutto il resto è inesistente.
Andremo se mai verso l’uomo. Perché questo è l’ostacolo, la crosta da rompere: la solitudine dell’uomo – di noi e degli altri.

La nuova leggenda, il nuovo stile sta tutto qui. E con questo la nostra felicità.
Proporsi di andare verso il popolo è in sostanza confessare una cattiva coscienza. Ora, noi abbiamo molti rimorsi ma non quello di aver mai dimenticato di che carne siamo fatti. Sappiamo che in quello strato sociale che si suole chiamare popolo la risata è più schietta, la sofferenza più viva, la parola più sincera. E di questo teniamo conto. Ma che altro significa ciò sennonché nel popolo la solitudine è già vinta – o sulla strada di esser vinta? Allo stesso modo, nei romanzi, nelle poesie e nei film che ci rivelarono a noi stessi in un vicino passato, l’uomo era più schietto, più vivo e più sincero che in tutto quanto si faceva a casa nostra. Ma non per questo noi ci confessiamo inferiori o diversamente costituiti dagli uomini che fanno quei romanzi e quei film. Come per costoro, per noi il compito è scoprire, celebrare l’uomo di là dalla solitudine, di là da tutte le solitudini dell’orgoglio e del senso.

Questi anni di angoscia e di sangue ci hanno insegnato che l’angoscia e il sangue non sono la fine di tutto. Una cosa si salva sull’orrore, ed è l’apertura dell’uomo verso l’uomo. Di questo siamo ben sicuri perché mai l’uomo è stato meno solo che in questi tempi di solitudine paurosa. Ci furono giorni che bastò lo sguardo, l’ammicco di uno sconosciuto per farci trasalire e trattenerci dal precipizio. Sapevamo e sappiamo che dappertutto, dentro gli occhi più ignari o più torvi, cova una carità, un’innocenza che sta in noi condividere.
Molte barriere, molte stupide muraglie sono cadute in questi giorni. Anche per noi, che già da tempo ubbidivamo all’inconscia supplica di ogni presenza umana, fu uno stupore sentirci investire, sommergere da tanta ricchezza. Davvero l’uomo, in quanto ha di più vivo, si è svelato, e adesso attende che noialtri, cui tocca, sappiamo comprendere e parlare.
Parlare. Le parole sono il nostro mestiere. Lo diciamo senza ombra di timidezza o di ironia. Le parole sono tenere cose, intrattabili e vive, ma fatte per l’uomo e non l’uomo per loro. Sentiamo tutti di vivere in un tempo in cui bisogna riportare le parole alla solida e nuda nettezza di quando l’uomo le creava per servirsene. E ci accade che proprio per questo, perché servono all’uomo, le nuove parole ci commuovano e afferrino come nessuna delle voci più pompose del mondo che muore, come una preghiera o un bollettino di guerra.
Il nostro compito è difficile ma vivo. È anche il solo che abbia un senso e una speranza. Sono uomini quelli che attendono le nostre parole, poveri uomini come noialtri quando scordiamo che la vita è comunione. Ci ascolteranno con durezza e con fiducia, pronti a incarnare le parole che diremo. Deluderli sarebbe tradirli, sarebbe tradire anche il nostro passato..

Cesare Pavese
Articolo pubblicato su L’Unità di Torino, 20 maggio 1945

E come potevamo noi cantare (Aux frondaisons des saules)

24 jeudi Août 2017

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Écrivains et Poètes de tout le monde

Aux frondaisons des saules

Comment pouvions-nous chanter,
le pied étranger nous écrasant le cœur,
parmi les morts abandonnés
sur la rue, sur l’herbe dure de gel,
aux larmes d’agneau des enfants,
au cri noir de la mère courant
à la rencontre du fils crucifié
sur le poteau télégraphique.

Aux frondaisons des saules
accrochées par un vœu, nos cithares mêmes
ondoyaient bien légères au triste vent.

Salvatore Quasimodo (1)
(Traduction de Giovanni Merloni)

Gabriel Garcia Marquez

Alle fronde dei salici

E come potevamo noi cantare
con il piede straniero sopra il cuore,
tra i morti abbandonati nelle piazze
sull’erba dura di ghiaccio, al lamento
d’agnello dei fanciulli, all’urlo nero
della madre che andava incontro al figlio
crocifisso sul palo del telegrafo.

Alle fronde dei salici, per voto,
anche le nostre cetre erano appese,
oscillavano lievi al triste vento.

Salvatore Quasimodo

Honfleur, dimanche 6 août 2017

Dans les vers ci-dessus Salvatore Quasimodo, l’un de plus grands poètes italiens du siècle dernier, prix Nobel de la Littérature en 1959, exprime d’une façon on ne pourrait plus évidente sa profonde angoisse devant les horreurs d’une guerre subie. Une angoisse empêchant tout à fait le Poète de chanter comme si de rien n’était !
Je vous ai partagé ces vers immortels pour exprimer mon état d’esprit actuel et pour vous communiquer aussi qu’à présent je n’ai plus le souffle ni l’insouciance nécessaires pour continuer mes récits de vacances…
G.M..

Mon sacré « peu »

18 mercredi Mai 2016

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Pier Paolo Pasolini

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La phrase et la photo de Pasolini ont été empruntées sur Facebook 

Mon sacré « peu »

Je pense qu’il faut éduquer les nouvelles générations à la valeur de la défaite.
À sa gestion.
À l’humanité qui en jaillit.
À construire une identité capable de saisir le partage d’une destinée, où l’on peut échouer et recommencer sans que la valeur et la dignité en soient attaquées.
À ne pas devenir quelqu’un qui joue des coudes pour avancer dans la société, à ne pas passer sur les corps des autres pour arriver le premier.
En ce monde de gagnants vulgaires et malhonnêtes, de prévaricateurs faux et opportunistes, de gens qui comptent, qui occupent le pouvoir, qui s’arrachent le présent, figurez-vous le futur ; à tous ceux qui ont la névrose du succès, de paraître, de devenir…
À cette anthropologie du gagnant, je préfère de loin celui qui perd.
C’est un exercice qui me réussit bien.
Et me réconcilie avec mon sacré « peu ».

Pier Paolo Pasolini
(traduction Giovanni Merloni)

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Les cendres de Pasolini

04 dimanche Oct 2015

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Écrivains et Poètes de tout le monde, Giorgio Muratore, Pier Paolo Pasolini

001_paso 1 180 Les cendres de Pasolini

Si je fouille dans mes souvenirs des années 1960, j’y trouve déjà, bien avant la date du 1er mars 1968, plusieurs épisodes et circonstances qui ont contribué au déclenchement, dans mon pays, des phénomènes politiques et sociaux tout à fait inédits des années « chaudes » de 1968 et 1969.
Il s’agit parfois d’événements que j’ai observés en première personne, comme l’occupation de l’université La Sapienza de Rome en avril-mai 1966, à la suite de l’homicide de l’étudiant Paolo Rossi devant la faculté de Lettres. Ce fut la énième preuve d’une tension qui montait depuis longtemps : entre les institutions universitaires, sourdes et rigides à toute demande de modernisation, et les étudiants, de plus en plus inquiets pour leur travail futur. Ce fut aussi, pour les étudiants, le tournant de la pleine et définitive prise de conscience : nous étions tous engagés, désormais, dans une confrontation politique majeure dont il fallait se charger.
Cependant, il faut attendre la journée du 1er mars 1968, marquée par les affrontements entre policiers et étudiants en face de la faculté d’architecture de Valle Giulia à Rome, pour assister au changement attendu. Une véritable « bataille » donnant lieu à son tour à l’explosion d’un phénomène qui allait bien au-delà de ce qu’on avait envisagé à la veille. Un phénomène, appelé synthétiquement « le ’68 », qui a touché dans le vif nos existences individuelles ainsi que les évolutions successives de la vie politique en Italie.

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Dans ma récente lettre à Giorgio Muratore, j’avais mis en évidence un épisode arrivé pendant une assemblée des étudiants, dans l’amphi de la Faculté, quelques jours après cette bataille. Dans le but de développer, dans les articles successifs, une réflexion sur notre expérience commune — le projet-livre titré « Droit à la ville » que nous partageâmes avec d’autres camarades — par rapport aux engagements que nous avons ensuite assumés, tel le travail d’urbaniste que j’avais entamé auprès de la région Emilia-Romagna à Bologne.
Une phase de ma vie brusquement interrompue, dans un contexte, celui de Bologne, qui a forcément changé avec le temps, qui représente, en tout cas, pour moi, la preuve que des choses très positives ont existé et résisté pendant longtemps. En même temps, je ne peux pas ignorer qu’il y a eu un moment où notre pays a cessé de progresser, une heure « x » à partir de laquelle l’on assiste au gaspillage des énergies et du patrimoine culturel et professionnel de notre génération (et des suivantes) jusqu’à échouer, aujourd’hui, dans un impressionnant « analphabétisme de retour », une véritable rupture dans le cercle vertueux du progrès civil et culturel dont l’Italie a été pendant longtemps un exemple unique.
Cela m’inquiète énormément, d’autant plus que je vois en cette régression le reflet de la série infinie des pas en arrière auxquels on a été confrontés au fur et à mesure que la corruption a pris le dessus en Italie. Cette corruption, ou décadence, ou dégénération, touchant désormais tout le pays, a bien sûr des raisons profondes et lointaines, qui mériteraient d’être fouillées à fond. Je ne saurais pas le faire, même si quelques éléments d’une telle analyse pourraient très bien jaillir de ce que j’ai vu et vécu personnellement au cours des années.
J’ai fait en tout cas, dans mon blog, le choix de me borner surtout aux aspects esthétiques ou spécifiques de l’activité des artistes, des architectes ou des urbanistes qui sont touchés inévitablement par lesdites transformations et régressions.
D’ailleurs, je ne peux pas « sauter » au thème spécifique de l’urbanisme et de ce livre collectif sur « le droit à la ville » sans m’interroger sincèrement, en dehors de toute emphase, autour de la « bataille de Valle Giulia ». Ce que je ferai dans une des prochaines publications du « portrait inconscient ».

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Aujourd’hui, ayant lu et relu plusieurs fois « Le PCI aux jeunes », le poème que Pier Paolo Pasolini adressa aux chefs du mouvement des étudiants au lendemain des affrontements, j’ai décidé de le traduire en français, le proposant ainsi pour une lecture qui se révélera, je crois, aussi intéressante qu’indispensable.
Ce poème de Pasolini contient plusieurs prémonitions. La polémique sur les policiers, dans lesquels il voit surtout de jeunes venant de familles pauvres et marginales, est connue. Cette polémique correspond d’ailleurs à son thème philosophique et poétique primordial. Allant en contre-courant par rapport au monde de la politique ainsi qu’à celui de la culture, Pasolini se revendique « anti-bourgeois », nourrissant ses chefs d’œuvre d’une vision, toujours originale et efficace, où le réalisme s’épouse à une idéologie de la catharsis et de la victoire morale du bien sur le mal et du beau sur le laid, même dans les situations les plus pénibles et douloureuses.
Pasolini a parfaitement raison quand il dit que les policiers ne s’identifient pas à l’institution policière. Il a aussi raison quand il affirme que la police intervenant dans une université… n’est pas la même police qui entre dans une usine occupée.
Et, bien sûr, il a raison lorsqu’il découvre dans ce mouvement des étudiants de 1968 un fond d’anticommunisme, voire de déception ou de méfiance envers ce Parti jusque-là charismatique.
Il s’agissait en tout cas d’un anticommunisme à l’italienne, où « l’ennemi PCI » était, comme le dit Pasolini, un parti « à l’opposition » qui respectait scrupuleusement les règles du système parlementaire dont il était le principal défenseur. Un parti qui avait d’ailleurs essayé, même dans les moments les plus dramatiques, de « ne pas accepter les provocations », évitant soigneusement d’affronter la police…
Donc, au-delà du choc émotif que les mots abrupts et sincères de Pasolini provoquent, on ne peut qu’adhérer au fond de ce que courageusement l’auteur des « cendres de Gramsci » déclare ou, pour mieux dire, proclame.
Et pourtant, en relisant ce texte quarante ans depuis la disparition violente de son Auteur, je dois avouer un sentiment d’angoisse. Pourquoi Pasolini, après avoir conseillé à ces jeunes « désemparés » de s’intégrer activement dans le plus grand parti de la gauche — pouvant se vanter d’une longue tradition de luttes et de conquêtes sociales et culturelles — a-t-il manifesté sa tentation personnelle d’abandonner de but en blanc sa foi irréductible dans la révolution, pour adhérer dorénavant à cette mode de la guerre civile ?
Tout le monde sait que Pasolini a été toujours en dehors de telles logiques, même s’il a mûri dans le temps, intérieurement et dans ses œuvres incontournables, une vision de plus en plus pessimiste des dérives probables que notre pays allait traverser. Sa vision, proche à celle de Gandhi ou Anna Arendht beaucoup plus qu’à celle d’Herbert Marcuse, philosophe à la page chez les étudiants de 1968, se relie d’ailleurs à l’idée de Gramsci d’une interprétation du verbe de Karl Marx cohérente à la réalité italienne, à ses âmes et cultures multiples. En plus, grâce à sa sensibilité à fleur de peau, Pasolini saisissait au vol le « jeu dangereux » qui se cachait dans l’esprit combattant des étudiants qui avaient participé aux événements de Valle Giulia.
Et il avait saisi aussi la faiblesse du pachyderme : ce parti communiste italien qui n’avait pas su ni probablement voulu ouvrir aux jeunes, se renouvelant comme les temps l’exigeaient.
Tragiquement, dans le final désespéré du message publié ci-dessous, la méfiance de Pasolini envers la capacité du PCI d’assumer jusqu’au bout ses responsabilités est plus forte que la haine envers les bourgeois, ses anciens ennemis.
Depuis la bataille de Valle Giulia et les manifestations qui suivirent, l’extrême droite des bombes et des coups d’État ne fut plus seule à menacer de l’extérieur notre république parlementaire et son précaire équilibre. Après une phase d’euphorie imprudente, caractérisée par un gigantesque mélange des genres, de nouveaux sujets se sont présentés sur la scène « à gauche de la gauche ». Avaient-ils l’illusion de « tout résoudre » et de « tout comprendre » comme « Les Justes » de Camus, ou alors, comme le dit Pasolini, voulaient-ils s’emparer du pouvoir tout court, par quelques raccourcis ?

Giovanni Merloni

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Le PCI aux jeunes ! [1]

Je suis désolé. La polémique contre
le Pci, il fallait la faire dans la première moitié
de la décennie passée. Vous êtes en retard, chers.
Cela n’a aucune importance si alors vous n’étiez pas encore nés:
tant pis pour vous.
Maintenant, les journalistes de tout le monde (y compris
ceux qui travaillent auprès des télévisions)
vous lèchent (comme l’on dit encore dans le langage
universitaire) le cul. Moi non, chers.
Vous avez des gueules de fils à papa.
Je vous haïs, comme je haïs vos papas.
Bonne race ne ment pas.
Vous avez le même œil méchant.
Vous êtes craintifs, incertains, désespérés
(très bien !) mais vous savez aussi comment être tyranniques, des maîtres chanteurs sûrs et effrontés :
là, ce sont des prérogatives petites-bourgeoises, chers.

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Hier, à Valle Giulia, quand vous vous êtes battus
avec les policiers,
moi, je sympathisais pour les policiers.
Car les policiers sont fils de pauvres.
Ils viennent de sub-utopies, paysannes ou urbaines qu’elles soient.
Quant à moi, je connais assez bien
leur façon d’avoir été enfants et garçons,
les précieuses mille lires, le père demeurant garçon lui aussi,
à cause de la misère, qui ne donne pas d’autorité.
La mère invétérée comme un porteur, ou tendre,
pour quelques maladies, comme un petit oiseau ;
les frères nombreux ; le taudis
au milieu des potagers de sauge rouge (dans des terrains
d’autrui, lotis) ; les bassi [2]
au-dessus des égouts ; ou les appartements dans les grands
bâtiments populaires, etc. etc.

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Et puis, regardez-les, comment s’habillent-ils :
comme des clowns,
avec cette étoffe rugueuse sentant la soupe
les intendances et le peuple. La pire des choses, naturellement,
c’est l’état psychologique qu’ils ont atteint
(rien que pour quarante mille lires le mois) :
sans plus de sourire,
sans plus d’amitié avec le monde,
séparés,
coincés (dans un type d’exclusion qui n’à pas d’égal) ;
humiliés par la perte de la qualité d’hommes
pour le fait d’être des policiers (quand on est haïs on haït).
Ils ont vingt ans, votre âge, chers et chères.
Nous sommes évidemment d’accord contre l’institution de la police.
Mais prenez-vous-en à la Magistrature, et vous verrez !
Les garçons policiers
que vous avez frappés
par un sacré banditisme de fils à papa
(attitude que vous héritez d’une noble tradition
du Risorgimento [3]),
ils appartiennent à l’autre classe sociale.

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À Valle Giulia, hier, il y a eu ainsi un fragment
de lutte de classe : et vous, chers (même si de la part
de la raison) vous étiez les riches,
tandis que les policiers (qui étaient de la part
du tort) étaient les pauvres. Belle victoire, donc,
la vôtre ! En ces cas,
aux policiers on donne les fleurs, chers. Stampa et Corriere della Sera [4],
News- week et Le Monde
ils vous lèchent le cul. Vous êtes leurs fils,
leurs espérance, leur futur : s’il vous reprochent
il n’organisent pas, cela c’est sûr, une lutte de classe
contre vous ! Au contraire,
il s’agit plutôt d’une lutte intestine.
Pour celui qui est au-dehors de votre lutte,
qu’il soit intellectuel ou ouvrier,
il trouverait très amusante l’idée
d’un jeune bourgeois qui flanque des coups à un vieux
bourgeois, et qu’un vieux bourgeois renvoie au cachot
un jeune bourgeois. Doucement
le temps d’Hitler revient : la bourgeoisie
aime se punir de ses propres mains.

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Je demande pardon à ces mille ou deux mille jeunes, mes frères
qui s’engagent à Trento ou à Turin,
à Pavia ou à Pisa,
à Florence et un peu à Rome aussi,
mais je dois dire : le mouvement des étudiants (?)
ne fréquente pas les évangiles ne les ayant jamais lus
comme l’affirment ses flatteurs entre deux âges
pour se croire jeunes, en se faisant des virginités
qui font du chantage ;
une seule chose les étudiants connaissent vraiment :
le moralisme du père magistrat ou professionnel,
le banditisme conformiste du frère majeur
(naturellement dirigé sur la même route du père),
la haine pour la culture de leur mère, d’origines
paysannes même si déjà éloignées.
Cela, chers fils, vous le savez.
Et vous appliquez cela à travers deux sentiments
auxquels vous ne pouvez pas déroger :
la conscience de vos droits (on le sait bien,
la démocratie ne considère que vous) et l’aspiration
au pouvoir.

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Oui, vos horribles slogans tournent toujours
autour de la prise du pouvoir.
Je lis dans vos barbes des ambitions impuissantes,
dans vos pâleurs du snobisme désespéré,
dans vos yeux fuyants des dissociations sexuelles,
dans l’excès de santé de l’arrogance, dans le peu de santé du mépris
(juste pour quelques-uns, une minorité d’entre vous, venant de la bourgeoisie
infime, ou de quelques familles ouvrières
ces défauts ont quelque noblesse :
connais toi même [5] et l’école de Barbiana [6] !)
Réformistes !
Faiseurs de choses !
Vous occupez les universités
tout en affirmant que cette même idée devrait venir
à des jeunes ouvriers.

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Et alors : Corriere della Sera et Stampa [4],
Newsweek et Le Monde
auront-ils autant de sollicitude
jusqu’à essayer de comprendre leurs problèmes ?
La police se bornera-t-elle à subir un peu de coups
à l’intérieur d’une usine occupée ?
Mais, surtout, comment un jeune ouvrier
pourrait-il s’accorder d’occuper une usine
sans mourir de faim dans trois jours ?
allez occuper les universités, chers fils,
mais donnez moitié de vos revenus paternels même si exigus
à des jeunes ouvriers pour qu’ils puissent occuper,
avec vous, leurs usines. Je suis désolé.
C’est une suggestion banale,
une provocation extrême. Ma surtout inutile :
parce que vous êtes bourgeois
et donc anticommunistes. Les ouvriers, quant à eux,
ils sont restés au 1950 et même avant.
Une idée archéologique comme celle de la Résistance
(qu’on aurait dû contester il y a vingt ans,
tant pis pour vous si vous n’étiez pas encore nés)
existe encore dans les poitrines populaires, dans la banlieue.
Il se trouve que les ouvriers ne parlent pas le français ni l’anglais,
et juste quelqu’un, malchanceux, le soir, dans la cellule,
s’est efforcé d’apprendre un peu de russe.
Arrêtez de penser à vos droits,
arrêtez de demander le pouvoir.
Un bourgeois racheté doit renoncer à tous ses droits,
bannissant de son âme, une fois pour toujours,
l’idée du pouvoir.

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Si le Gran Lama sait qu’il est le Gran Lama
cela veut dire que celui-là ce n’est pas le Gran Lama (Artaud):
donc, les Maîtres
– qui saurons toujours qu’ils sont des Maîtres –
ils ne seront jamais des Maîtres : ni Gui [7] ni vous
ne réussirez jamais à devenir des Maîtres.
On est des Maîtres si l’on occupe les Usines
non les universités : vos flatteurs (même Communistes)
ne vous disent pas la banale vérité : vous êtes une nouvelle
espèce d’apolitiques idéalistes : comme vos pères,
comme vos pères, encore, chers ! Voilà,
les Américains, vos adorables contemporains,
avec leurs fleurs ridicules, ils sont en train d’inventer,
eux, un nouveau langage révolutionnaire !
Il s’inventent cela au jour le jour !
Mais vous ne pouvez pas les faire, parce qu’en Europe il y en a déjà un :
pourriez-vous l’ignorer ?
Oui, vous voulez ignorer (avec la grande satisfaction
du Times et du Tempo [8]).
Vous ignorez cela en allant, avec votre moralisme provincial,
“plus à gauche”. Étrange,
abandonnant le langage révolutionnaire
du pauvre, vieux, officiel
Parti Communiste,
inspiré par Togliatti [9]
vous en avez adopté une variante hérétique,
mais sur la base de l’idiome référentiel le plus bas,
celui des sociologues sans idéologie.

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Vous exprimant ainsi,
vous demandez tout par les mots,
tandis qu’en ce qui concerne les faits,
vous ne demandez que des choses auxquelles
vous avez droit (en braves enfants de bourgeois) :
une série de réformes qu’on ne peut plus reporter,
l’application de nouveaux méthodes pédagogiques
et le renouvèlement d’un organisme de l’état.
Bravo ! Quels saints sentiments !
Qu’elle vous assiste, la bonne étoile de la bourgeoisie !
Enivrés par la victoire contre les jeunes hommes
de la police, contraints par la détresse à servir,
ivres pour l’intérêt de l’opinion publique
bourgeoise (que vous traitez comme le feraient des femmes
qui ne sont pas amoureuses, qui ignorent et maltraitent
le soupirant riche)
mettez de côté l’unique outil vraiment dangereux
pour combattre contre vos pères :
c’est-à-dire le communisme.
J’espère que vous l’avez compris :
faire les puritains
c’est une façon pour s’empêcher
l’ennui d’une véritable action révolutionnaire.

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Mais allez, plutôt, fous, assaillir les Fédérations !
Allez envahir les Cellules !
allez occuper les huis
du Comité Central : Allez, allez
vous camper Via des Botteghe Oscure [10] !
Si vous voulez le pouvoir, emparez-vous, du moins, du pouvoir
d’un Parti qui est pourtant à l’opposition
(même si mal fichu, pour la présence de gens
en de modestes vestes croisées, de boulistes, d’amants de la litote,
de bourgeois qui ont le même âge de vos papas dégueulasses)
ayant comme but théorique la destruction du Pouvoir.
Que celui-ci se décide à détruire, entre-temps,
ce qu’il y a de bourgeois en lui,
je doute assez, même avec ce que vous apporteriez,
si, comme je viens de dire, bonne race ne ment pas…
De toute façon : le Pci aux jeunes, ostia [11] !

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Mais, hélas, que vais-je vous suggérer ? Que vais-je vous conseiller ? Où est-ce que je suis en train de vous pousser ?
Je me repens, je me repens !
J’ai perdu la route qui mène au mal mineur,
que Dieu me maudisse. Ne m’écoutez pas.
Aïe ! aïe ! aïe !
victime et maître de chantage,
je soufflais dans les trombes du bon sens.
Heureusement, je me suis arrêté à temps,
en sauvant tous les deux,
le dualisme fanatique et l’ambiguïté…
Cependant, je suis sur le bord de la honte.
Oh Dieu ! que je doive prendre en considération
l’éventualité de faire, à votre flanc, la Guerre Civile
mettant de côté ma vieille idée de Revolution ?

Pier Paolo Pasolini

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TEXTE EN ITALIEN

[1] « Le Parti communiste italien aux jeunes !, publié par La Repubblica le 16 juin 1968, avec cette note : « La poésie de l’auteur des “cendres de Gramsci”, Les vers sur les affrontements de Valle Giulia qui ont déchaîné de dures répliques parmi les étudiants.

[2] habitations pauvres dont l’entrée se trouve à même la rue, caractéristiques de Naples.

[3] le mouvement idéal dans lequel plusieurs forces se sont identifiées tout au cours des guerres d’indipendance qui ont enfin abouti à l’Unité d’Italie.

[4] Deux entre les plus importants quotidiens italien de l’époque (avec La Repubblica)

[5] ce que nous tous héritons de Socrate

[6] glorieuse école populaire crée par don Milani https://it.m.wikipedia.org/wiki/Lorenzo_Milani

[7] ministre de l’instruction publique en 1968

[8] quotidien de Rome (centre-droite)

[9] leader du PCI d’abord entre 1927 et 1934, ensuite depuis 1938 jusqu’à sa mort (1964)

[10] ancien siège du PCI à Rome

[11] exclamation, typique du nord-est de l’Italie, dont Pasolini était originaire (Friuli), ayant la fonction de souligner une affirmation conclusive et importante.

VALENTINO ZEICHEN POETA ROMANO …

16 samedi Mai 2015

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Valentino Zeichen, un poète de Rome, habite encore, heureusement ! sous un abri provisoire mais digne au milieu des pins de Villa Borghese…

PIAZZA DI SPAGNA
ex porto di ripetta – piante facsimili

Di piazza di spagna
la scalinata ha pianta
a forma di farfalla
che per magia di specchi
sembra s’involò altrove
col suo calco riflesso
verso un gemello progetto.
Anche la scalettata
farfalla di marmo
dell’ex porto di Ripetta
ha spiccato il volo.
Causa una piena del Tevere
la barcaccia s’è arenata
in piazza di Spagna
e là è rimasta, semisommersa.
L’architetto Alessandro Specchi

ha riflesso appena un miraggio.

Valentino Zeichen

« Rhapsodie sur un thème seul » de Claudio Morandini

16 samedi Mai 2015

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« Rhapsodie sur un thème seul » de Claudio Morandini, Manni Editori 2010

Lorsqu’on est déjà à moitié lecture – de plus en plus captivante –, on dirait que ce livre n’ait pas été écrit d’un Italien, et surtout pas du Nord américain Ethan Prescott ou de son compagnon Carl Thalberg. Même pas d’un Russe – comme le compositeur Rafail Dvoinikov – ou d’une Russe – comme son assistante Polina. Une sorte de dépersonnalisation entraîne le lecteur, en traversant sa peau, ses gestes et comportements. Ce sont peut-être les premiers symptômes de la transmutation babélique qui nous emmènera tous vers une identité planétaire nouvelle et tout à fait inconnue. Et c’est aussi le choix primordial de l’écrivain italien Claudio Morandini, auteur de cette « Rapsodia su un solo tema », un roman qui n’a pas encore été traduit en français (il s’appellerait ici « Rapsodie sur un thème seul »), que j’ai trouvé très intéressant pour un vaste réseau de lecteurs — bien au-delà du seul contexte italien. Ce choix correspond, je pense, à la nécessité qui caractérise ce roman : dire la vérité, raconter l’histoire d’un artiste pur et génial qui survit au système de pouvoir soviétique, dire tout cela d’une façon qui ne soit pas donnée ni obligée. Dire, en même temps, la vérité sur la liberté présumée dans laquelle un musicien dudit occident libre, plus jeune, analyse l’obscur dossier de son mythe russe, en révélant au lecteur et à soi-même ce que lui coûte la survie dans le système actuel, déréglé et postmoderne, qui connaît maintenant aux États-Unis une phase problématique sinon désespérée. Dire tout cela n’est pas facile, cependant Claudio Morandini y arrive, grâce à la nonchalance par laquelle le protagoniste s’exprime en mots et actions. En plus, le deuxième choix, celui de tourner toute analyse et chaque événement autour du thème musical ou pour mieux dire de la musique tout court, représente un véritable défi. En même temps, la musique, cette hydre à mille têtes, offre à l’auteur la possibilité de faire jaillir la vérité à travers plusieurs registres et plusieurs tableaux. Et ce livre cesse bien tôt d’être la rapsodie sur un thème de Rafail Dvoinikov — thème insisté, exclusif voire obsessionnel qui serait la force et la disgrâce de ce compositeur. En réalité, c’est lui, l’auteur, qui structure son livre sous la forme d’une rapsodie. La musique est donc un personnage omniprésent du livre. Elle est aussi la colonne centrale qui en soutient l’architecture, du premier mot jusqu’au dernier. Mais ce livre va bien au-delà de cela. Le protagoniste du roman, le narrateur voyageur nord-américain Ethan Prescott, est un musicien assez créatif, intégré en même temps dans un contexte élitaire et privilégié où l’on a désormais autorisé à s’occuper d’un auteur russe très âgé, très peu connu en occident, qui a eu de grands succès quand il était jeune, mais n’a pas su correspondre aux désirs d’un système de pouvoir aussi stupide et méfiant que celui de l’U.R.S.S. après les années 20 : « Dvoidikov, hardi sur le pentagramme, a du apprendre l’art de déguiser son tempérament, de faire semblant qu’il n’était qu’un simple exécutant de directives d’autrui – sans jamais y réussir : dans cet échec est la grandeur de sa musique, qu’aujourd’hui nous pouvons lire comme un exemple — entre les plus évidents – d’un art aussi irrésistible qu’il échappe à son créateur même. » L’histoire de Rafail Dvoinikov, que l’auteur a tissée avec une singulière complexité de niveaux narratifs – du niveau minimaliste du journal plein d’idées d’Ethan Prescott à celui où le même Prescott nous raconte de façon émotionnelle et émotionnante ses rencontres parfois inquiétantes avec le musicien russe et Polina, son assistante et interprète ; du niveau des incursions de la musique techno dans le travail artistique du narrateur-voyageur-musicien à celui des “reportages du futur” d’un contemporain de Mozart et Gluck qui ose fréquenter théâtres et salles d’enregistrement du vingtième siècle – cesse bien tôt de se présenter comme l’histoire de celui qui a composé “L’antisymphonie”, la “Symphonie numéro zéro” et d’autres œuvres novatrices. Ce ne sont pas seulement les vicissitudes aussi terribles que vitales de Dvoidikov qui tapent sur une seule touche, ou, si l’on veut, sur un seul thème. C’est évidemment Ethan Prescott, capturé par son voyage intercontinental qui le catapulte dans un train très incommode qui fait la navette dans la Russie post-soviétique — en l’obligeant à la douloureuse recherche du sens de sa propre vie et de soi-même —, c’est lui l’auteur, avec Claudio Morandini, d’une rapsodie sur un seul thème, c’est-à-dire d’un chant très complexe où le but primordial est celui de placer l’homme – avec toute la matérialité de ses sentiments – au centre de la scène. C’est juste là au centre de la scène que nous découvrons l’aspiration intime de ce livre : l’artiste le plus fatigué de l’absence de communication entre ses attentes d’expression et de contact et son public distrait et hostile – fatigué aussi des difficultés d’avoir des interlocuteurs qui ne soient pas des murs ou des voix ensevelies dans de vieilles partitions — aura des chances lui aussi. Il est inévitable. Il trouvera dans des rencontres – importantes ou casuelles – une raison pour avancer, pour insister, pour espérer. Le point caché de ce beau roman réside enfin dans la nature tragique d’Ethan Prescott, qui est aussi le moi-narrateur. Il porte son homosexualité de façon tranquille, jusqu’aux derniers chapitres, lorsqu’elle devient la cause d’une incommunicabilité infranchissable. Il ne peut pas correspondre à un sentiment partagé. Cela est un revers constant dans la vie de tout le monde, un anneau fragile qui nous fait apercevoir, d’un coup, en lecteurs, le côté dramatique d’un malentendu, lorsque de vraies passions sont en jeu. À mon avis, dans cette histoire douloureuse, qui place enfin la très célèbre musique – qui est aussi raison de vie — dans la perspective de son amoindrissement, Claudio Morandini a voulu dire : Oui, c’est probable, la gloire n’arrivera jamais. Une véritable gloire n’appartient pas à ce monde-ci, elle arrive toujours à quelqu’un d’autre, comme la mort précoce. Tout cela est prouvé par les compétitions éternelles, les jalousies et les envies qui assombrissent dès toujours les grands génies pour garder la place, du moins dans le présent, aux médiocres, aux vendus, et cetera. Mais il faut faire attention ! Si un jour la gloire arrive exprès pour nous — car elle a décidé qu’elle veut correspondre à notre amour inépuisé, à notre cour interminable et pleine de chefs-d’œuvre —, à ce moment-là il faut être prêts ! Peu importe si la gloire nous sourit parce que nous sommes adroits ou beaux et fascinants ou pour la somme de tout cela. Il nous peut arriver de provoquer l’amour de quelqu’un que nous avons rempli d’attentions. Il peut arriver, par conséquent, que la gloire, appelée Polina dans le livre, tombe amoureuse. Elle est convaincue, elle est prête, elle désire qu’on la ravît, qu’on l’emmène, avant d’être, comme on dit souvent de la gloire, chevauchée.

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Claudio Morandini

Ethan Prescott ne peut pas aimer Polina, car il est homosexuel. Mais cette passion qu’il a provoquée en elle ne le laissera pas tranquille. Ici la distance se reproduit entre l’artiste qui voudrait communiquer et le monde tout à fait indifférent. Une grande illusion se brise, la plus résistante certitude tombe, que nous avions gardée depuis nos années au lycée : les vers de Dante ne sont pas toujours vrais :

« Amor ch’a nullo amato amar perdona, mi prese del costui piacer sì forte, che, come vedi, ancor non m’abbandona. » « Amour, qui force tout aimé à aimer en retour, me prit de la douceur de celui-ci que, comme tu vois, il ne me laisse pas. » (1)

Mais, lorsqu’on arrive à la dernière page, avant la postface, le livre nous propose une nouvelle suggestion, totalement opposée. La gloire c’est nous, peut-être, car nous avons eu toujours un peu de gloire. Et si nous ne sommes pas capables de la donner à ceux qui nous aiment, nous ne pouvons pas la prétendre de ceux qui ne nous aiment pas.

Giovanni Merloni

(1) Dante, Enfer V 103-105, traduction de Jacqueline Risset.

TEXTE EN ITALIEN

L’Italie de Perelà : du Roi Soliveau au Chevalier Inexistant (le rôle d’Aldo Palazzeschi)

15 dimanche Juin 2014

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Roma, Campo de’ Fiori, 1980

L’Italie de Perelà : du Roi Soliveau au Chevalier Inexistant (le rôle d’Aldo Palazzeschi)

« Je connaissais déjà les histoires de tous les hommes, leurs actions et sentiments sans savoir avec précision comment les hommes étaient faits, je connaissais les noms de toutes les choses sans savoir quelles étaient les choses qui correspondaient à ces noms, comme un aveugle qui ait reçu par enchantement la lumière. Je devais voir. » (1)
Avant de se caler dans le monde — passant du rôle du personnage à la mode à celui du confident, du concepteur d’un Code indispensable et finalement de l’accusé de tous les maux du monde — l’homme de fumée de Palazzeschi, alias Perelà, connaît en avance, dans l’esprit, ce qu’il vérifiera « physiquement » au jour le jour.
Et pourtant, en tant qu’homme de fumée, il ne peut pas vraiment éprouver des sensations physiques. Il est « venu au monde » déjà adulte. Comme Jésus Christ il a trente-trois ans et tout comme le Dante qui aborde les peines de l’Enfer il est déjà « au milieu du chemin de notre vie »…
À travers cette fiction, basée sur le décalage entre l’humanité (trop humaine) des gens en chair et os, que Perelà met à nu par son humanité à lui, tout à fait légère, aérienne et en définitive inexistante, Palazzeschi trouve la clé passepartout pour nous raconter de sa façon (avec un souffle universel, européen et français aussi) l’Italie de son temps.
Cela correspond parfaitement à sa poésie humaine et abstraite à la fois où — si l’on me permet un parallèle avec les arts plastiques de son temps — le futurisme de Boccioni et Balla fusionne avec le réalisme magique de Carrà et Donghi. Il n’insiste pas trop sur les symboles (comme le faisaient De Chirico ou D’Annunzio) ni sur les côtés pathétiques de la musique de l’âme (comme Pascoli). Il est moderne, désenchanté, pessimiste et désespéré. Sa parenté stricte avec Italo Svevo et Luigi Pirandello lui ouvre des horizons tout à fait précoces vis-à-vis du panorama provincial de cette Italie « de fumée » qui ne sait ni ne veut se mettre au pas des autres nations européennes.

Dans les romans successifs au Code de Perelà, Palazzeschi assumera une attitude plus prudente où l’ironie et le goût du paradoxe se marient souvent au choix de l’équidistance et de la réticence. Et pourtant, même dans « Roma » qu’il publie en 1953 il avance avec la même légèreté de Perelà, son personnage préféré et, en même temps, il semble découvrir une légèreté semblable dans l’objet de son observation à la fois agacée et bienveillante, le peuple de Rome.

005_roma003 180« 1945. Aucun peuple n’est construit pour la paix ainsi prodigieusement que le peuple de Rome : le ciel y a une couleur bleue légère, transparente, d’où le soleil teint de rose toutes les choses en faisant briller le sourire sur chaque bouche. Le peuple romain n’est pas adapté pour le drame tandis qu’aucun peuple ne peut vanter une histoire aussi dramatique, même pas le peuple d’Israël. Il ne connaît pas avec exactitude ce qui s’est passé dans cette très ancienne maison à lui, mais il en ressent vaguement l’haleine au-dessus de la tête. Il respire cela avec l’air. Il sait que d’innombrables événements se sont déroulés, que d’autres événements se dérouleront, et pourtant il n’aime pas les analyser ni leur donner une place dans son esprit, quitte à en extraire de temps en temps une fleur pour s’en orner. Le ver de la curiosité ne le ronge pas, celui d’une curiosité morbide encore moins. Il préfère agrandir les choses belles et commodes plutôt que les laides et inconfortables. Il ajoute aux premières des rubans et des franges, tandis qu’il cache à ses yeux les secondes le plus longtemps possible. Heureux d’exister, il aime la vie. Il n’est pas paresseux comme l’on dit, ni indifférent comme l’on peut croire, et pourtant il n’est jamais pressé. Il considère comme répréhensible que l’on vive essoufflés, car il aime goûter la vie avec l’esprit serein et qu’il est en cela un seigneur assez raffiné. Il ne poursuit pas les occasions, mais lorsqu’une d’elles passe devant lui il est bien capable de l’attraper par la touffe. Il ne connaît pas de fanatisme, il n’est jamais extrémiste, tandis qu’il juge les fanatismes et les extrémismes des choses grossières et de mauvais goût. Au fur et à mesure que les choses grossissent, il prétend les voir devenir petites, parce qu’il met en action ses propres énergies, ses résistances. Il emploie le maximum d’effort pour renforcer les épaules et arrondir le thorax, cela pour affronter les difficultés, celles qu’on ne pourra éviter, avec du sens de l’équilibre et de la santé. Vis-à-vis de n’importe quel régime ou forme de gouvernement il ne fait pas opposition, il l’accepte tout à fait, par principe, toujours en choisissant le côté qui lui convient le plus. Il aime le spectacle, la théâtralité. Les spectacles que le peuple romain sait donner sont d’une beauté inestimable, voilà pourquoi il est prêt à faire de bruit, beaucoup de bruit, avec la bouche, les mains… parce que cela rentre dans le bonheur d’exister et que rien ne le cache mieux que le bruit. Il aime écrémer le sommet de la coupe, il se méfie toujours du contenu. Il ne s’abandonne ni ne recule, il se défend. Il assume toujours la position de l’homme qui se protège, qui défend sa vie : son propre bien. Cet engagement à la surface le sauve toujours. Quand un régime tombe, sans aucune exclusion, il claque des mains même plus fort qu’avant, il les claque tout à fait. En ce moment, juste un peu, il se révèle. Et lorsqu’un matin on lui annoncera que ces hommes qui l’ont gouverné pendant plus que trente ans par autant de succès ont été fusillés dans une place de Milan, pendus avec la tête en bas, cela ne lui semblera pas une chose neuve ni grave, mais la plus naturelle des choses : “il y a ça aussi, on fait aussi cela, on peut faire même pire”, et ce n’est pas facile comprendre ce qu’il ressent. Il se referme pour se sauver, pour résister, car pour l’amour de la vie il doit se sauver, il doit résister, tandis que par un instinct de défense il claque des mains au plus fort que possible, jusqu’à faire le maximum de bruit. » (2)

002_campo de fiori anni 80 (4) 180Roma, Campo de’ Fiori, 1980

Comme on a dit dans les précédents billets, les origines toscanes de Palazzeschi ne s’effacent jamais, même après le séjour à Paris et l’installation à Rome. Donc, dans son amour partagé envers cette capitale tout à fait particulière — se révélant sous ses yeux le théâtre de toutes les contradictions —, il ne peut pas oublier les différences, encore fort sensibles de son temps, entre Italiens de différentes régions.
Pourtant, un lien formidable relie entre elles les expressions artistiques et littéraires ainsi que la façon de se rapporter aux institutions et à l’histoire de chaque habitant de ce pays béni par le soleil et la beauté, mais puni par les cycliques disgrâces et en définitive par une destinée dramatique.
Dans cette douloureuse contradiction (et subjective contrariété) typiquement italienne jaillissent tout spontanément des auteurs anticonformistes et rebelles (parfois sournoisement) comme Palazzeschi et Dino Buzzati ainsi que des personnages (héritiers du théâtre des marionnettes et de la « commedia dell’arte ») emblématiques et immortels comme Pinocchio ou le Chevalier inexistant.
J’espère pouvoir revenir avec l’esprit que cela mérite au personnage de Pinocchio, véritable métaphore de l’Italie et de son oscillation entre le chat et le renard, entre le mirage d’un bonheur trop facile (représenté par Lucignolo) et la punition qui attend toujours au passage (représentée par les deux carabiniers panachés). Car autour de cette fable désespérée (et solitaire, même dans sa laïcité anticonformiste), dans cette parabole morale qui n’accorde aucun espoir au pays des « cigales », il y a la prémonition de la diabolique alternance, typiquement italienne (mais possible partout dans le monde), entre la concrète expérience de redoutables plaisirs d’un « pays des jouets » tout à fait réel et la menace sinistre, elle aussi bien réelle, d’une prison où l’on peut finir d’un moment à l’autre, que l’on soit coupables ou innocents.
Dans ce même monde (toscan, romain, napolitain ou vénitien) ondoyant entre le mirage et le rattrapage, le Perelà de Palazzeschi se détache pourtant nettement de tous ces pantins (ou « burattini » ou marionnettes) qui assument en eux-mêmes tous les vices et toutes les faiblesses des Italiens en chair et os. Il ressemble plutôt au prototype le plus surréel de notre littérature : le roi Soliveau de Giuseppe Giusti (1809-1850). Juste un bout de bois sans vie, emprunté à une glorieuse fable d’Ésope (reprise par La Fontaine) pour mettre à nu le drame politique et institutionnel du « Risorgimento ». Giuseppe Giusti était lui aussi un « maudit toscan » comme Palazzeschi, donc il voyait la question de l’Unité nationale, encore inachevée de son temps, sous un angle particulier.

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Roma, Campo de’ Fiori, 1980

Son « roi Soliveau », calé dans la Toscane de Léopold II évoque plutôt, à mon avis, le roi du Piémont et de Sardaigne, l’énigmatique Carlo Alberto, dont Giuseppe Giusti voyait l’inconsistance et les objectives limites vis-à-vis de la complexité d’un pays habité de « grenouilles », aussi bruyantes qu’affectées par un inguérissable individualisme. Carlo Alberto n’était d’ailleurs que le « mal mineur » dans le but d’une Italie réunie, un bout de bois jeté dans un étang…

Le roi Soliveau (1841)

Face au roi Soliveau,
Qui échut aux grenouilles,
Je tire mon chapeau
Et fléchis le genou ;
Déclarant à mon tour
Qu’il leur tomba du ciel ;
Combien commode et beau
Est un roi Soliveau !

Il chut dans son royaume
En menant grand fracas ;
Car les têtes de bois
Toujours font du tapage ;
Mais bientôt il se tut ;
Et flottant sur les eaux
Il resta tout nigaud
Notre roi Soliveau.

De tout le marécage,
On vint voir ce machin :
C’est là le souverain
Qui faisait si grand bruit ? »
Coassait-on partout.
« C’est pour être sifflé
Que fait pareil bordel
Ce grand roi Soliveau ?

« Donc ce tronc raboté
Portera la couronne ?
Ou Jupin s’est trompé
Ou bien il nous couillonne :
Expulsons au plus tôt
Un roi aussi stupide ;
Qu’on renvoie en appel
Le dit roi Soliveau. »

Silence, taisez-vous !
Et laissez le royaume,
Ô bêtes que vous êtes,
À ce roi fait de bois,
Il ne vous gruge point,
Il vous laisse chanter ;
Point d’horrible massacre
Sous un roi Soliveau.

Doucement, au palais,
Emporté par le vent,
Il ballotte, et il flotte ;
Et jamais dans l’État
Ne pêche jusqu’au fond :
Ô science du monde !
Quelle sage cervelle
Que ce roi Saliveau !

Quand il veut au hasard
Dans l’eau plonger le chef,
Il reparaît bientôt,
Léger à la surface,
Comme l’instant d’avant.
Appelez-le Altesse,
Cela sied à merveille
À ce roi Soliveau.

Voulez-vous qu’un serpent
Trouble votre sommeil ?
Dormez donc satisfaites,
Là-bas dans votre boue,
Ô bêtes sans défense :
Pour qui n’a pas de dents
Est fait à sa mesure
Un tel roi Soliveau.

Un peuple comblé par
Tant d’heureuses fortunes
Peut bien se dispenser
D’avoir le sens commun.
Ah ! quel peuple parfait,
Et quel prince solide,
Quel sacro-saint modèle
Que ce roi Soliveau !
(3) 

Giuseppe Giusti

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Il ne faut pas oublier que le nom même de Perelà rappelle une « trinité », elle aussi typiquement italienne, où la Peine serait la souffrance du père, Dieu — et de la mère, la Madone — ; le Réseau — ou le filet — serait l’attitude au dialogue du fils, Jésus, tandis que la Lame serait en définitive l’épée de Damoclès toujours surplombante que le Saint-Esprit pourrait brandir de façon solennelle le jour du jugement dernier.
Et pourtant il est et reste « étranger dans sa patrie » pendant tout le déroulement de cet admirable antiroman (très adapté à des exploitations théâtrales ou cinématographiques pourvu que s’en occupent de metteurs en scène ou réalisateurs de grande sensibilité et goût). Perelà ne souffre pas les drames existentiels d’un Pinocchio qui doit tôt ou tard changer d’état en devenant un garçon (un brave garçon en plus). Il ne vit pas les anxiétés de l’éternel rattrapage ni de l’éternel jugement qui rendent précaires ses bonnes intentions.
Perelà est le premier « chevalier inexistant » de notre littérature. Son drame s’épuise dans la perception du gouffre le séparant des humains (et des humaines), dans son impuissance congénitale qui l’empêche de jouir des plaisirs terrains, ainsi que de faire quelque chose d’utile pour ces êtres maladroits et autodestructeurs dont il devient le miroir.
Je crois que Italo Calvino ne se soit pas borné à lire et apprécier les contes et les romans de la maturité d’Aldo Palazzeschi, comme on a vu dans sa lettre ici citée. Je crois que le père inconscient et distrait du Chevalier Inexistant est sans doute Perelà, le premier antihéros moderne de notre littérature.
Tous les deux… sont d’ailleurs tributaires du « Roland furieux » de l’Arioste… Dans l’histoire difficile et contrariée de la libre expression en Italie, un fil rouge relie sans doute la poésie et le théâtre, le roman picaresque et anticonformiste à l’idée d’un pays meilleur, toujours insaisissable au-delà d’une glace opaque assez difficile à briser.
Un fil de confiance et d’amour pour l’humanité relie aussi entre eux les mondes fantastiques de l’Arioste ou de Palazzeschi aux mondes plus tempérés et réalistes de Calvino et Buzzati… Et pourtant leurs messages et souhaits de liberté et fraternité, quitte à être célébrés, ne sont pas du tout suivis ou intimement compris.
L’Italie est le pays des métamorphoses qui n’offrent pas de concrètes voies de fuite. On y accepte facilement un roi Soliveau qui laisse tout le monde libre de gaspiller les immenses trésors dont on a hérité sans aucun mérite… on aime se distraire et rester en dehors de toute mêlée, lorsque le Soliveau est remplacé par le Serpent ou, plutôt, quand le bout de bois inoffensif se métamorphose en voleur et assassin. Dans un pays où le pantin peut se transformer de but en blanc, sans transition apparente, en marionnettiste diabolique et Mangiafuoco sans scrupules, les mots de Perelà résonnent péniblement comme l’écho d’une espérance extrême de civilisation, pour laquelle les hommes de bonne volonté ne devraient jamais cesser de se battre.

« C’était vrai, il ne s’était jamais senti aussi léger, et à mesure qu’il se levait au-dessus de la ville, ses pensées s’élevaient elles aussi, les soucis du palais et de tous les gens d’en bas s’éloignaient, s’atténuaient, disparaissaient presque de son regard. La lumière triomphait, la chaleur du soleil, la légèreté de son corps, le vert des feuilles, l’ingénuité du cours d’eau, l’air pur, lui firent sentie pour la première fois que tout ce qui se faisait là-bas dans cet énorme tas de maisons, était quelque chose de lourd, de pesant, d’extrêmement pesant, à un point qui commençait à lui être insupportable. Les tours, les larges constructions de pierre, les toits, énormes chapeaux écrasant les maisons, tout pesait impitoyablement sur la terre, les gentilshommes, les soldats vêtus de fer, les carrosses, tout était d’une pesanteur insupportable. » (4)

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Aldo Palazzeschi

Giovanni Merloni

(1) Aldo Palazzeschi, « Le code de Perelà », éd. italienne, p. 23, traduction Giovanni Merloni

(2) Aldo Palazzeschi, « Roma », Vallecchi, 1953, p. 65-67,  traduction Giovanni Merloni.

(3) Giuseppe Giusti, « Il re travicello » (« Le roi soliveau »), 1841. Anthologie bilingue de la poésie italienne, La Pleiade-Gallimard, p. 1173-1177, traduction Danielle Boillet.

(4) Aldo Palazzeschi, « Le code de Perelà », Editions Allia, 1993, p. 150, traduction Monique Baccelli.

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 15 juin 2014

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En mort du frère Giovanni, l’amour de loin d’Ugo Foscolo

08 dimanche Juin 2014

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Portraits de Poètes, Ugo Foscolo

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Les derniers jours, en dehors de ce que j’avais planifié, je n’ai pas pu me consacrer le temps nécessaire au troisième article sur Palazzeschi, que je dois reporter à dimanche prochain. Heureusement, les raisons qui m’ont « distrait » semblent pour le moment repoussées en arrière, en me redonnant un peu d’optimisme.
Pourtant, en considération de mes origines par moitié napolitaines, je n’aurai jamais le courage d’abandonner notre « scaramanzia » c’est-à-dire notre façon assez archaïque de réclamer la protection des dieux par des attitudes prudentes, dont celle de ne jamais faire de déclarations trop éclatantes à la presse.
Pour exploiter une telle forme de sortilège grossier et innocent, je vous propose, pour remplir le vide de Palazzeschi, un célèbre poème d’Ugo Foscolo,  « In morte del fratello Giovanni » dont le titre résulte très bien adapté à mon cas et état d’esprit actuels.
Ce sonnet, très connu en France, a été plusieurs fois traduit et rentre de plein droit dans l’anthologie de la poésie italienne de la Pléiade-Gallimard.
Ladite traduction est excellente. Et pourtant j’ai voulu la traduire moi aussi, dans le souci de rendre en français l’esprit « beau et ténébreux » de notre auteur.
Ugo Foscolo était bien connu et estimé par ses contemporains, en France aussi. Mais ce poète majeur a payé de façon exagérée son intransigeance dans l’engagement pour l’indépendance nationale. Je ne sais pas si j’en serai capable, mais je m’efforcerai bientôt de fouiller dans la vie de ce poète pour essayer de donner quelques preuve de l’immense valeur de son œuvre.

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En mort du frère Giovanni (1803)

Un jour, si je n’allais toujours fuyant
de gens en gens, tu me verrais assis
près de ta pierre, ô frère aimé, pleurant
la fleur de tes années gentilles tombée.

Or, seule, la Mère, son corps âgé traînant
Parle de moi avec tes cendres muettes,
Et pourtant je vous tends mes paumes déçues
Et seul de loin vers mes toits je salue.

J’entends les dieux contraires, et les secrets
Soucis qui furent dans ta vie de vraies tempêtes,
Et dans ton port je prie moi aussi la paix.

Voilà d’autant d’espoir ce qu’il me reste !
Restituez les ossements, ô étranges peuples,
Au moins au sein de cette mère bien triste.

Ugo Foscolo

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In morte del fratello Giovanni (1803)

Un dì, s’io non andrò sempre fuggendo
Di gente in gente, me vedrai seduto
Su la tua pietra, o fratel mio, gemendo
Il fior de’ tuoi gentil anni caduto.

La Madre or sol suo dì tardo traendo
Parla di me col tuo cenere muto,
Ma io deluse a voi le palme tendo
E sol da lunge i miei tetti saluto.

Sento gli avversi numi, e le secrete
cure che al viver tuo furon tempesta,
e prego anch’io nel tuo porto quiete.

Questo di tanta speme oggi mi resta!
Straniere genti, almen le ossa rendete
allora al petto della madre mesta.

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Ugo Foscolo

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 8 juin 2014

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Le secret de l’homme de fumée, héros anticonformiste d’Aldo Palazzeschi II/III

01 dimanche Juin 2014

Posted by biscarrosse2012 in auteurs italiens

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Aldo Palazzeschi, Portraits de Poètes

001_circo equestre 180Antonio Donghi, Circo equestre

Cette deuxième incursion dans le monde poétique d’Aldo Palazzeschi ne pourra pas suffire pour en achever un portrait ressemblant, car en fait cet auteur majeur de la littérature italienne ne se borna pas à produire des œuvres en poésie et en prose toujours en avance vis-à-vis de ses contemporains, en suscitant souvent de la méfiance et de l’incompréhension que les critiques successives n’ont pas su totalement effacer. Palazzeschi, anarchiste et anticonformiste jusqu’au bout, et solitaire par vocation, ne fit rien pour se faire vraiment comprendre.
Je reviendrai sur cet auteur aimé au moins une autre fois soit pour les nécessaires intégrations aux biographies circulantes, assez sommaires, soit pour ajouter quelques considérations personnelles aux textes ici publiés.
Parmi les œuvres en prose de Palazzeschi, je vous propose aujourd’hui son chef d’œuvre, l’antiroman titré Le code de Perelà (Il codice di Perelà) publié en 1993 par les Éditions Allia.
Dans le texte suivant, que j’ai traduit moi-même dans l’attente du texte français que je viens de réserver, vous ferez connaissance de monsieur Pérélà, l’homme de fumée. Cela vous donnera envie de savoir plus de cet extraordinaire écrivain auquel s’inspirèrent sans doute, entre autres, Dino Buzzati, Italo Calvino et Tommaso Landolfi. Moi aussi, dans une époque très distante (et plus ignorante) de celle de Palazzeschi, je me découvre beaucoup de points en commun avec cet esprit agacé et rebelle.
En 2000, lors de la présentation, dans une péniche ancrée sur le quai du Tevere de mon roman Roma città persa, une figure très connue de la Rome de Fellini, Momo Pertica, lança l’hypothèse d’une parenté entre Tito Garbuglia, le personnage presque inexistant et surréel de mon livre, et Perelà, l’homme de fumée d’Aldo Palazzeschi.
Giovanni Merloni

003_giocoliere 180 Antonio Donghi, Giocoliere

Le secret de l’homme de fumée, héros anticonformiste d’Aldo Palazzeschi

— Mais, expliquez-nous donc, pour l’amour du ciel, ce que nous devons raconter au Roi.
— Là où je demeurai jusqu’à ce matin, ce n’était pas le sein d’une mère quelconque, mais le sommet d’une cheminée.
— Ahaaaaa !
— Uhuuuuu !
— Ohooooo !
— Voilà.
— Maintenant, je comprends.
— Une cheminée !
— J’ai tout compris.
— Pauvre diable.
— Au-dessous de moi, des bûches brûlaient sans cesse, un feu doux montait sans interruption, avec sa spirale de fumée, vers le haut de la cheminée où je me trouvais. Je ne me souviens pas du moment où jaillit en moi la raison, la faculté de connaître et de comprendre, je commençai à exister, et je connus au fur et à mesure mon être. J’ouïs, j’entendis, je compris. J’écoutai d’abord une indistincte rengaine, un murmure confus de voix — qui me semblaient égales —, jusqu’au moment où je m’aperçus qu’au-dessous de moi il existait des êtres vivants ayant une stricte parenté avec moi, je connus moi-même et elles, j’appris à connaître les autres, je compris que cela c’était la vie. J’écoutai au jour le jour toujours mieux ces voix, jusqu’à distinguer les mots avec leur signification, jusqu’à en cueillir les nuances les plus reculées. Ces mots ne restaient pas inertes en moi, ils entamaient la trame d’un travail mystérieux et délicat. Au-dessous, le feu brûlait sans interruption, tandis que la spirale de chaleur montait, alimentant une à une les facultés de mon existence : j’étais un homme. Mais je ne savais pas comment ils étaient les autres hommes que je croyais tous pareils à moi.
— Quelle illusion, le pauvre !
— Malchanceux !
— Cela a dû être un moment très mauvais.
— Autour du feu, il y avait trois vieilles. Assises sur des fauteuils énormes, elles s’alternaient dans la lecture, ou alors causaient entre elles. J’appris de leur bouche ce que tous les hommes apprennent d’abord de leurs mères, ensuite de leurs maîtres. Pena, Rete et Lama ne négligèrent pas de me préparer ni de me renseigner sur toute connaissance utile pour vivre. Elles m’expliquèrent jusqu’à la satiété, jusqu’à l’insistance de chaque idée et argument, chaque problème, chaque phénomène. J’appris tout ce qu’il faut savoir de l’amour et de la haine, de la vie et de la mort, de la paix et de la guerre, du travail, de la joie et de la douleur, de la sagesse et de la folie. Avec elles, je touchai les hauteurs les plus vertigineuses de la pensée et de l’esprit…
— Combien de choses doit-il savoir ?
— Quel homme cultivé !
— De poésie et de philosophie…
— De philosophie même ?
— Oui, d’une philosophie légère, très légère, celle qui pouvait arriver jusqu’à moi…
— Heureusement.
— Tellement légère qu’elle aide même à monter jusqu’à des hauteurs inaccessibles. Et toutes les choses arrivaient jusqu’à moi de cette façon.
— Les trois vieilles s’appelaient, donc ?
— Pena, Rete, Lama.
— Quels noms !
— Je connaissais un type qui s’appelait Pagnotta.
— Une belle nouveauté.
— Mais ceux-là ce n’étaient certainement pas leurs noms, ce n’était que de mots conventionnels qu’elles utilisaient pour se distinguer l’une de l’autre. Oh ! Elles devaient bien s’appeler autrement. Elles devaient avoir une raison pour me cacher leur vrai nom ainsi que leur identité, une raison que je ne sus jamais. Pourquoi ont-elles voulu me cacher tout ? Pourquoi m’ont-elles abandonné ?

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Antonio Donghi, Canzonettista

— Mais ces trois vieilles savaient-elles que vous étiez là-haut, au sommet de la cheminée ?
— Le savaient-elles ? Je ne réussis jamais à le découvrir. Elles ne dirent jamais un seul mot qui me concernait.
— Et vous, ne parlâtes-vous jamais ?
— Ce n’est que ce matin-ci que je me suis aperçu de pouvoir parler… quand, une fois descendu…
— Dites-le !
— Allez-y !
— Je les ai appelées pour la première fois : Pena ! Rete ! Lama ! Pena ! Rete ! Lama ! Pe… Re… La…
— Maintenant, il recommence à pleurer.
— Arrêtez de pleurer.
— Donnez-vous du courage, pauvre monsieur, sinon vous nous ferez pleurer nous aussi.
— Oh belle ! Elles étaient ses mères, laissez-le pleurer autant qu’il veut.
— D’ailleurs, si elles étaient toujours là en train de bavarder et de lire, elles auront eu bien leur pourquoi.
— Elles restaient près de la cheminée pour se réchauffer.
— Et gardaient le feu allumé même l’été ?
— Oui.
— Même dans le mois d’août ?
— Toujours.
— Les vieilles sont très frileuses. Le chaud, elles ne le sentent plus.
— Mais alors elles le savaient, et étaient d’accord de ne pas en parler. Et vous, qu’en pensez-vous ?
— Peut-être, je fus amassé et composé petit à petit par cette spirale chaude qui montait continûment. Cellule sur cellule, comme les pierres d’un édifice… De façon que tout ce que ce feu produisait fût utilisé pour me construire…
— Mais la fumée ne sortait-elle pas de la cheminée ?
— La cheminée était bouchée au sommet, là où j’arrivais avec ma tête.
— Ah ! Voilà ! L’utérus noir était serré dans la partie supérieure.
— Comme les autres utérus, il me semble, jusqu’ici…
— Ou bien m’introduisit-on là-haut un jour, un homme comme je suis maintenant, fourni de la même chair et des mêmes vêtements que tous les autres hommes ?
— Finalement, oui… on vous y aura coincé.
— On vous y aura placé.
— Maintenant, on commence à comprendre quelque chose.
— Ces trois vielles-là devaient avoir un secret.
— C’est flagrant.
— Clair comme la lumière du soleil.
— Un secret de fumée.
— Qui sait ?
— Celui de ne pas vouloir révéler leur nom.
— Et de ne pas avoir envie d’en parler avec personne.
— Même pas avec lui.
— Alors, sous l’action du feu, j’aurais été au jour le jour très lentement carbonisé, transformé au cours des années… Je ne peux pas me souvenir de ce jour ni de ce qui se passait avant. Pourtant, il a dû y avoir un jour où j’ai assumé la forme d’une fumée intacte et très compacte. Juste aujourd’hui, j’ai pu m’apercevoir que je suis d’une matière différente vis-à-vis de tous les autres hommes, tandis que mes formes sont les mêmes…

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Antonio Donghi, Canzone

— Monsieur Perelà, terminez-nous votre récit ! Comment décidâtes-vous de quitter votre cachette ?
— Il y a trois jours, j’entendis s’éteindre au-dessous de moi la douce conversation qui m’était devenue ainsi familière. J’attendis trépidant, mais je n’écoutai plus la voix adorée qui nourrissait mon âme. Où étaient-elles les vielles ? Leur voix ne s’affichait pas à mes oreilles. Peu de temps depuis, le feu aussi s’éteint. Ce feu pérenne qui donnait la vie à mon corps. Autour de la cheminée, tout devint gelée et silencieux, donc je crus que l’heure de la mort était arrivée pour moi. Au contraire, mes membres perdirent au fur et à mesure leur immobilité, commençant à s’agiter, à bouger. De plus en plus envahi par le découragement, le désespoir et l’effroi, j’attendis encore. Où étaient-elles parties Pena, Rete, Lama ? Pourquoi m’avaient-elles laissé seul ? M’avaient-elles abandonné ? Quitté à jamais ? Je m’agitais dans les spasmes de la fièvre, tandis que l’exiguïté du lieu devenait intolérable avec la perte de l’immobilité. Je ne cessais de me tordre comme le globe d’une matière qui était devenue étrangère et hostile dans un organe du corps humain. Je pointai mes mains contre la paroi, tout en m’appuyant avec l’os et faisant force avec les genoux. Je réussis à descendre là où la cheminée petit à petit s’élargissait : là commençait par ses premiers anneaux une chaîne. Je m’agrippai à elle et descendis vite jusqu’au sol. En bas, il y avait encore les dernières cendres, et autour de la cheminée trois fauteuils vides, un gros livre fermé qu’on avait jeté à terre. Juste à côté, là où j’avais posé mon pied, une paire de bottes luisantes et magnifiques, les miennes. Je me sentais tellement étranger au sol auquel je m’appuyais incertain, tellement attiré par l’envie de remonter, que je dus me tenir fort pour ne pas retourner là-haut contre mon gré. Instinctivement, je faufilai les jambes dans les bottes et juste alors je me sentis droit, assuré, bien planté à terre et capable d’y pouvoir rester. Je quittai péniblement la chaîne à laquelle j’étais resté longuement accroché, et je commençai à marcher. Je courus à travers toutes les salles de la maison : désertes. Pas un seul signe de vie, ni de personne ou animal ou meuble. Je criai jusqu’à lacérer ma gorge : Pena ! Rete ! Lama ! Personne : rien. Je hurlai comme un fou : Pena ! Rete ! Lama ! Je me désespérai ; on aurait dit qu’une bête me dévorât le cœur, et je croyais que tout était fini pour moi quand j’atteins la porte de la villa. La porte était grand ouverte. Devant moi s’étendait la route poussiéreuse conduisant à cette ville. Tout comme un aveugle, je savais tout, sans avoir rien vu. Je connaissais déjà les histoires de tous les hommes, leurs actions et sentiments sans savoir avec précision comment les hommes étaient faits, je connaissais les noms de toutes les choses sans savoir quelles étaient les choses qui correspondaient à ces noms, comme un aveugle qui ait reçu par enchantement la lumière. Je devais voir.

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Tableau de la couverture : Gino Severini, Autoritratto

Aldo Palazzeschi

Traduction de Giovanni Merloni

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