le portrait inconscient

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Au beau milieu des nymphéas pourris

12 lundi Août 2019

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Giovanni Merloni, L’étrange histoire, acrylique sur carton
50 x 65 cm, 2019

Au beau milieu des nymphéas pourris

Dans une autre vie, Elle avait été un petit galet gris, doré par les premières lueurs de l’aube.

Ce caillou silencieux, récalcitrant et pourtant fidèle demeurait hier dans ma main et s’y abandonnait avec confiance et dévotion. Cependant, Elle avait froid et la chaleur de ma main ne lui suffisait pas. J’écartai alors mes doigts pour que le premier soleil de Normandie puisse lui redonner les couleurs, notamment le rouge coquelicot de ses lèvres, le bleu céleste de ses yeux et l’or nuancé de ses cheveux.

Grâce aux caresses du soleil, sa silhouette grandit à démesure, portant son visage à la portée du mien, sa bouche de la mienne, mais…
« C’est trop tard, désormais ! Je dois rentrer ! Je file… » m’a-t-elle dit, le temps tout bref qu’il lui fallait pour redevenir galet.
« Tu ne m’as jamais parlé de cette fontaine ! » lui répondis-je, avant qu’il arrive ce qui devait arriver…

Pour combien de jours et d’années devrai-je me demander si c’était moi le lanceur du galet dans la fontaine boueuse ou si c’était une main invisible — celle d’un mari jaloux ? d’un fils vindicatif ? — qui avait arraché de mes mains mon trésor incommensurable pour le renvoyer avec brutale assurance au beau milieu des nymphéas pourris.

Toujours est-il qu’Elle souriait en revenant subitement à la surface, avant de trouver une halte agréable dans la petite île herbeuse dont je ne m’étais pas aperçu. Elle ne paraissait pas triste pour notre brusque séparation. Au contraire, Elle semblait prête à faire front à ses multiples devoirs cumulés, quand l’effet du caillou jeté dans l’eau se matérialisa en de typiques cercles concentriques prenant au fur et à mesure la forme de haies ou carrément de cruels remparts d’une inexpugnable citadelle fortifiée…

Giovanni Merloni

Scénario pour quatre tableaux

07 mercredi Déc 2016

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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001_printempsPaul Serusier, Jour de pluie, image empruntée
à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Printemps 
Une femme-arbre généalogique aux cent fruits effondre ses racines dans le sable couleur de cendre. Au sous-sol, dans les galeries en forme de cœur, de tête, d’oreilles-coquilles, les animaux travailleurs se sont arrêtés pour danser.
Le ciel renvoie depuis la gauche un vent de voiles déchirées, entraînant dans son sillage des hirondelles et des goélands.
Sur un banc de pierre, un joueur de guitare-harpe-violon est en train de rêver.
À droite, le ciel est constellé de petites feuilles derrière lesquelles l’on entrevoit deux amants faisant l’amour en tant de positions différentes ainsi que de différentes attitudes psychologiques (aliénation, passion, calme, douceur, angoisse…)

002_ete« La faculté de rire aux éclats est preuve d’une âme excellente »
(Jean Cocteau) texte et image empruntés à un tweet
de Laurence (@f_lebel)

Été
Une île montagneuse, un iceberg délabré, une ruine ensoleillée et brûlante. Vers le ciel violet, un feu infernal, volcanique, traîne des partisans espagnols morts, à demi nus et beaux. Dans la mer des sirènes excitées traînent les corps noyés et les font ressusciter dans le sabbat érotique et psychédélique. À gauche, un bateau transporte un homme ligoté au mât et tourmenté par les vautours. À droite, une lutte se déroule entre deux héros. Le ciel est rouge, l’air est ferme.

003_automne-1La lectrice de Lilla Cabot Perry, image empruntée
à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Automne
Une voiture à deux chevaux submergée par les feuilles et les branches sèches, ayant une roue repliée et cassée. Sur la capote, une femme enveloppée dans un manteau. Sur la gauche Rome, sous la pluie, les enseignes brillantes, le pavé noir luisant. Sur la droite, une plage aux cabines vert et rose est tourmentée par les vagues déferlantes. Dans les tréfonds de la terre, dans les égouts humides et sombres, deux amants se poursuivent avant d’échouer sur une fontaine baroque en forme de baignoire où ils se dévisagent d’un air torve.

004_hiver Photo_De qui est cette superbe photo ? texte e image empruntés
à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Hiver
Deux amants dans une maison globe terrestre, s’accoudent au balcon pour regarder au-dehors le grand bateau des glaces, avec ses marins engourdis et le drapeau amidonné. Dans les crevasses des glaciers, le sang des héros morts est en train de se coaguler.
Au-dessous de la banquise serpente un fleuve chaud où flottent des poissons masqués. À droite, deux hommes sont assis devant une bouteille de vin à demi pleine. Ils sont en train de jouer aux cartes tout en se débitant l’un l’autre l’histoire de leur vie.

Giovanni Merloni (7-10 octobre 1974)

Éloge de la paresse

12 samedi Nov 2016

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Giuseppe Strano

001_schiele-bacio Egon Schiele (1890-1918), image emprunté sur Twitter

Éloge de la paresse

D’abord, je dois prévenir les lecteurs les plus sceptiques qu’il ne s’agit pas de mensonges. En un moment précis et circonscrit de sa vie, Giuseppe Strano s’est rendu responsable de bêtises qui en ont déterminé fatalement le déroulement. Elles sont liées à des circonstances réelles dont j’ai été moi aussi le témoin. Mais ses « fautes » ou « erreurs » — beaucoup moins graves que leurs conséquences — viennent surtout de sa paresse mentale. D’ailleurs, on ne peut pas passer à côté des circonstances où Giuseppe a glissé farouchement dans son propre piège.

Ce qui força Giuseppe à changer de fond en comble le sens de sa vie ce fut un incident de voiture presque insignifiant, l’un de ces faits mineurs que nos quotidiens cyniques et grossiers ne prennent pas en charge. Tout arriva en conséquence d’un banal manque d’attention. Ou, peut-être, du fait que Giuseppe, au moment de la collision, avait sa tête ailleurs. En général, lorsqu’on a à faire avec le violent arrêt d’une course comme en ce cas, on se demande ce qu’était en train de penser cet homme au volant lorsqu’il se rendait de l’endroit « A » à l’endroit « B ». Est-ce qu’il était encore imprégné du monde qu’il venait de laisser ? Ou alors, était-il de quelque façon absorbé par quelques soucis liés à ce qui l’attendait dans un endroit mystérieux ou bien connu où il était en train de se rendre ? Est-ce qu’il errait, au contraire, sans aucun but, abandonnant sa voiture au gré de tours et détours complètement insensés ?
Suivre une telle logique pour mieux comprendre aurait été utile, aidant Giuseppe à conjurer le pire. Mais personne n’avait songé de poser la question cruciale : « Où est-ce qu’allait Giuseppe, au juste ? »
D’emblée, sous l’effet du choc, sa reconstruction des faits avait suivi toute autre piste. Au lieu de se demander où était-il en train de se rendre et pour quel but, il s’était brusquement souvenu qu’en « ce moment-là » il était profondément absorbé en des pensées assez compliquées, s’échouant par vagues régulières sur un écueil pointu et noir, toujours le même. Il s’en prenait à sa vie « d’aliéné ». Une vie scandée par mille rituels et devoirs. Et — juste à l’instant où sa voiture « de famille » se lançait à la vitesse de soixante kilomètres l’heure vers le quartier de piazza Verbano —, il se demandait : « Serai-je enfin capable de récupérer un jour l’ingénuité et l’allégresse de l’enfance lointaine ? Pourrai-je revenir, avec mes quatre frères et mes cinq sœurs, dans notre ancienne chambre des jeux, si petite et pourtant si immense dans ma mémoire ? »
S’approchant du carrefour, Giuseppe parlait tout seul, mais, d’instinct, il avait mis le pied sur le frein. Sa voiture avançait au trot, comme si dans son rêve un carrefour entre deux rues l’attendait, identique à celui de l’incident… Il s’était donc presque arrêté — les yeux bien ouverts sur le rêve et bien fermés sur la réalité —, quand un fourgon à l’air terriblement robuste, venant de sa gauche, lui avait coupé soudainement la route.
Sans savoir comment ni pourquoi, il s’était retrouvé, tout de suite après, dans une chambre d’hôpital avec une gêne étrange au nez et le regard idiot dévisageant sa mère et ses neuf frères qui lui demandaient en chœur : — comment vas-tu ?
Pendant des jours Giuseppe songea à ce moment critique, presque gai pour avoir esquivé le danger ou, si l’on veut tout dire, pour avoir eu la vie sauvée. Il se souvenait de ce vacarme de voix, plus aiguës que d’habitude, et de cet air de désapprobation unanime qui l’entourait, sans pourtant lui enlever le souffle. Et, même si la voiture « à tout le monde » avait été désormais détruite, et qu’elle était prête à être mise à la casse, il y avait dans l’attitude unanime des membres de sa famille une pointe inédite de respect ! Il avait fallu d’un incident presque mortel pour qu’on lui reconnaisse sa primogéniture ! En fait, il n’était que le premier de cinq mâles, le cadet après Giulia… Mais pourquoi toute la famille au complet — son père seul était absent, qui sait où — lui avait-elle adressé la parole pour lui demander comment il allait ?
— Mais, n’avez-vous pas lu le compte-rendu médical ou comme diable s’appelle ? Peut-être voulez-vous savoir comment je me sens… Eh bien, je me sens mal, très mal !

002_donghi-scale Antonio Donghi (1897-1963)

Quand il avait ouvert les yeux dans la chambre étrangère, Giuseppe avait saisi immédiatement qu’à commencer par l’incident et la course de l’ambulance, puis l’hospitalisation, enfin son évanouissement, tout s’était passé en très peu de temps.
— Quelle heure est-il ? avait-il demandé.
Il n’était qu’onze heures du matin, et la chambre d’hôpital était déjà comblée de personnes et de paletots. Au-dehors, dans le couloir inconnu, il régnait le même silence que dans les films sur les hôpitaux.
Prisonnier du plâtre, Giuseppe se sentait, qui sait pourquoi, un héros, rassuré par cette cuirasse blanche et bossue enveloppant son corps.. Mais il était très fatigué. Sous le plâtre, son réveil bruyant retentissait de la tête aux pieds. Avec le seul bras gauche et la seule jambe droite, il réussit à attirer l’attention de Giampiero, celui qui riait toujours, à la maison, mais devenait lugubre à l’extérieur :
— Je t’en prie, pousse-les, un à un, dans le couloir, je dois absolument me reposer. Dites à l’infirmière que je ne désire pas être dérangé !

003_donghi-portrait Antonio Donghi (1897-1963)

Resté seul, Giuseppe comprit qu’il était sauf, désormais, mais ce cilice du plâtre allait mettre à dure preuve sa patience et même sa paresse. Il comprit que la mort l’avait effleuré et qu’il n’aurait pas été là si l’angle de collision avait été 45 degrés au lieu que 33…
Ah, s’il ne s’était pas laissé capturer par la reconstruction de la chambre des jeux, trop petite pour dix enfants ! S’il ne s’était pas efforcé de se souvenir, par une subtile angoisse, de ces pénibles haltes en dehors de la porte, tous assis à terre dans l’obscurité du couloir en attendant chacun son tour… de cette affreuse contrainte… pas plus que quatre enfants à la fois, tout comme dans les tombeaux des Étrusques, par exemple deux frères et deux sœurs : « entrez, amusez-vous ! Mais dépêchez-vous ! » Donc, on devait se résigner à trois tours. Il finissait toujours pour rentrer en dernier, avec Gigliola, la sœur la plus taquine… Ah, s’il ne s’était pas laissé emporter par la vague des souvenirs, par toutes ces phrases qui jaillissaient telles des mouches !
« Quand on ne meurt pas, on se revoit… »
« Celui qui tout seul mange, tout seul s’étrangle »
« Ce qui ne vous étrangle pas vous engraisse »
« Prends, pèse, enveloppe et ramène tout chez toi »
« Tu profites du fait que je suis plus petit que toi… »
Le fait de se caler dans les tréfonds du rêve — là où sautaient à sa gorge les joies et les chagrins, ensemble, inséparables les uns des autres, dans un seul écheveau qui se dénouait péniblement —, tout ce travail mental ne servait qu’à éviter de penser à son rendez-vous imminent ! Mais était-il en train d’y aller, ou alors tournait-il à vide pour gaspiller du temps ?
Maintenant, il s’en souvenait, dans un soubresaut d’angoisse et de peur. « Qu’aura-t-elle pensé, cette étrange jolie fille qui m’attendait devant le magasin de chaussures à quelques pas de Santa Maria Maggiore ? Sera-t-elle fâchée ? Déjà, quel était son prénom ? Lorena ? Loretta ? Lorella ? »
S’il était mort, la fille brune habitant via Merulana lui aurait porté des fleurs. Mais elle se serait demandé, elle aussi, comme tant d’autres et peut-être tous les gens convenus, ce qu’avait pu faire de bon Giuseppe au bout d’une vie si brève. Une vie comme la plupart des autres, consacrée sans doute à quelque chose d’important pour lui… que pourtant personne ne saurait imaginer.
Voilà : une vie orientée exclusivement envers ce côté inquiet et troublant de l’existence que nous appelons « monde » ou « société » ou plus souvent « devoir » et « faire quelque chose pour les autres ».
« Une vie aliénée », disait Giuseppe intérieurement, agitant la main libre un peu engourdie par le froid de la chambre. « Si l’on n’est pas un peu rusé, on subit la vie que quelqu’un d’autre nous impose : mon père, ma mère, mes frères plus agressifs, le chef de mon bureau lorsque j’y travaillerai, mon professeur de philosophie, mes anciens camarades de l’école, pour ne pas parler des “amies du cœur” de Giulia. C’est ça le monde ? C’est un monde très exigu, comme ma vieille chambre des jeux. Là-dedans, ça devrait y être tout tandis qu’au contraire il n’y a rien d’utile et de bon pour moi ! »
Heureusement, il n’était pas mort. Il aurait alors peut-être le temps pour renverser la table avec toutes ces cartes malchanceuses. Qui sait ? Peut-être, cette chambre simple — ayant une fenêtre sur le parc du Gianicolo, d’où il avait finalement appris à reconnaître le profil, parmi les arbres, d’une bien triste église à la couleur ocre — serait enfin le berceau de sa nouvelle vie « sans idoles ni maîtres ». Et, sans doute, dans les bras affectueux de ces murs verdâtres que la lumière artificielle rendait encore plus médiocres, il aurait pu se retrouver lui-même, avec une bonne raison pour avancer dans la vie. Il lui aurait suffi de l’amour de l’infirmière brune, ou alors des mots enfiévrés de la fille blonde… « Pourvu que je ne tombe pas de la poêle dans les braises ! »

005_casorati-1 Felice Casorati (1883-1963) image empruntée sur Twitter

Le destin avait choisi le visage d’une fille que, sur le coup, étrangement, Giuseppe n’avait pas su fixer dans son esprit, malgré son œil enquêteur. Il faut dire que ce visage paraissait et disparaissait trop à la hâte. Ou alors s’agissait-il de différentes coiffures, de chapeaux, d’imperméables, de parapluies… et de ce je-ne-sais-quoi d’énergique que celle-ci ajoutait à ses pas sautillants sur le couloir.
« Gymnique, sportive, élégante, mystérieuse et — pourquoi pas ? — un peu ridicule aussi ! » Celui-ci était le portrait-robot de la femme idéale selon Giacomo, le benjamin. Pour Giuseppe, au contraire, il y aurait fallu une Madone de Piero della Francesca, ou alors la Laura de Petrarca, ou enfin, pour venir à nos jours, une jolie personne en retrait, taciturne, énigmatique et douce empruntée aux tableaux de Donghi ou Casorati, célèbres représentants du « réalisme magique » italien.
Mais puisque cette « femme étrange » passait et repassait devant sa porte, Giuseppe s’était engagé à lui trouver quelques défauts physiques, pour pouvoir s’en souvenir mieux. Ce fut ainsi qu’il découvrit qu’en ce visage « changeant », illuminé de façon stable par deux yeux bleu très clair, il y avait, à peine perceptible, une charmante irrégularité, une étrange asymétrie du nez et des sourcils.
« Tiens ! Celle-ci a le strabisme de Vénus ! »
De « mademoiselle Serena » la sœur infirmière lui avait parlé dès son réveil de la commotion cérébrale… cette étrange défaillance qui était survenue quelques heures après son hospitalisation et qu’il avait prise pour un coup de sommeil.
— Je ne l’avais pas remarquée ! avait-il dit à la religieuse.
« Comment est-il possible que je ne me sois pas aperçu du fait que “celle-ci” passe toutes les minutes sa tête sur le pas de ma porte ? »
Plus tard, en entendant parler d’elle comme d’une petite philanthrope, étant la fille unique d’un richissime patron du pétrole hospitalisé lui aussi à l’Enfant Jésus, il avait tranché qu’il s’agissait forcément d’une célibataire nerveuse et acide comme on en voit partout à Rome.
Deux jours depuis, intrigué par les échos retentissant dans le couloir, parmi lesquels il entendait souvent voltiger ce prénom — « Serena », « Serenella », « Serenissima » —, Giuseppe avait timidement demandé à la sœur infirmière :
— Mais, cette Milanaise, est-ce qu’elle s’attend quelque de moi ? Est-ce qu’elle m’a sauvé la vie ?
Pourquoi Milanaise ? Parce que cette fille, si différente de lui, avec son activisme effréné, lui attirant jalousies et soupçons, ne pouvait pas être née à Rome :
— Il s’agit d’une typique enfant unique, répondit la religieuse. Mais elle n’est pas originaire de Milan ! C’est plutôt le contraire, elle vient de Sicile ! C’est elle qui vous a vu sortir, étourdi et mourant, de votre voiture tout de suite après la collision… au croisement entre la via Salaria et la via Panama. C’est encore elle qui vous a prêté les premiers secours et, selon ce que l’on dit, vous a pratiqué la respiration bouche à bouche. Enfin, c’est elle qui vous a accompagné à l’hôpital…

En vérité, Giuseppe n’aurait pas fait de telles bêtises s’il n’avait pas rencontré — et aimé de façon si opiniâtre — cette femme bizarre qui avait laissé couler autant de temps avant de s’ouvrir à lui, ce qu’elle faisait, il faut le dire, au compte-gouttes. Cette fille d’abord évanescente avait successivement pris corps, devenant une femme à part entière. En fait, après avoir durement résisté, elle s’était finalement abandonnée dans ses bras… Cela arriva après une longue attente, presque à l’improviste, le jour où Serena avait permis à son corps rond, flexueux et parfumé d’essences hospitalières de s’encastrer parfaitement dans les vides de son étrange partenaire tout en s’interpénétrant heureusement avec ses pleins…
Comme il arrive très souvent, voire toujours, en croyant de la connaître désormais comme sa poche, Giuseppe s’était finalement laissé conquérir. Non seulement par les qualités physiques et sensorielles de leurs rencontres rapprochées, mais encore plus par ses extraordinaires attitudes à se déguiser en écouteuse docile et attentive. Serena s’accordait d’ailleurs cette étrange habitude de revenir toujours à l’épisode de l’incident, à ce fameux baiser… Comme s’il s’agissait du canevas pour un spectacle inspiré aux tourments identitaires de Luigi Pirandello : « C’est ainsi, si vous voulez ! » En somme, mademoiselle Serena adorait mettre les petits points sur les deux « i » du mot « incident », comme si elle voulait établir pour elle-même et pour la victime de son amour un acte de naissance qui effaçait tout ce qui était arrivé avant. Elle était donc devenue pour lui la sage-femme qui l’avait mis au monde une deuxième fois. À force de recréer cette scène, comme dans un psychodrame, à force d’évoquer cette respiration bouche à bouche — qui ne pouvait pas être comparée à un baiser librement accepté ni partagé — Giuseppe ne considérait plus comme angoissant et gênant ce souvenir.
Certes, c’était étrange et tordu, cette façon d’aimer et de se faire aimer que Serena lui avait enfin imposée comme la chose la plus naturelle au monde. Mais il était désormais suspendu à cette bouche élégante et subtile d’où germaient des histoires fabuleuses, qui devenaient peut-être, avec le temps, analytiques et longues… mais Giuseppe ne s’en inquiétait pas… Il s’était même convaincu qu’elle faisait exprès pour lui d’allonger ses histoires, pour l’aider à assimiler ce qu’elle voulait dire.
Cette façon à elle de raconter, sans interruption comme un fleuve en crue, exerçait une telle attraction sur Giuseppe qu’il fut bientôt en mesure de se dérober et même de devenir indifférent aux incursions de ses rêves abstrus ainsi que des souvenirs des odeurs de l’enfance…
Il était donc en train de s’affranchir de son passé et de cet état d’aliénation qui lui avait enlevé tant de forces. Et cela semblait lui donner l’élan pour faire quelque chose de positif dans la vie.

006_cpioggia-180 Oscar Poss, Germany 1950, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel) et de FiloLife (@FilofLif) via Franck Vergh (fb)

Mais un jour, depuis sa position horizontale, Giuseppe s’aperçut que les va-et-vient désinvoltes de Serena dans sa chambre révélaient — tout comme sa tendance à s’emparer de ses pulsions vitales, même les plus secrètes — un état psychique et mental tout à fait particulier. Jamais de sa vie il n’avait rencontré une femme comme ça et peut-être il n’avait pas voulu la rencontrer non plus. Elle était sans doute une espèce d’extraterrestre, menant une existence assez chaotique. Emprisonnée dans une espèce de girouette automatique bloquée, elle n’avait jamais trouvé le temps de s’occuper de l’amour. Sans compter la confusion mentale que trahissait la plus inquiétante de ses phrases célèbres, dont Giuseppe n’était plus en mesure de préciser combien de fois elle l’avait répétée : « Je dois t’avouer, en passant, que l’exploitation d’un tel “devoir de pitié” — la respiration bouche à bouche — me paraissait, par à-coups, même agréable ! »

verdier-nb-180 « Et là derrière le portail rouillé qui séparait, noir sur noir, les eaux mortes des eaux vives, j’ai cru voir les cheveux verts des fées – barques au mouillage sous le chant déplacé des oiseaux… » Textes et images empruntés à une publication d’Hélène Verdier (@h_verdier) sur Facebook

Giuseppe ne réussissait pas à comprendre si Serena attendait de leur union une existence forcément menacée par les dangers et les morts annoncées… ou alors si cette collision violente et libératrice aurait été suffisante, une fois pour toutes.
Lui aussi, dans son état psychique si fortement marqué par cette inertie dense et incorruptible qu’il appelait « paresse » ou « amour de soi-même », il n’avait jamais su saisir au passage, jusque-là, le moment propice pour céder à l’amour. Car Giuseppe, épris comme il l’était par ses rêveries et ses peurs solitaires, n’avait pas vraiment voulu partir chercher, avec l’amour, quelque chose de vif et de brûlant en dehors de lui-même.

Ce fut tout à fait naturel, pour Giuseppe et Serena, de mettre la miraculeuse « virginité » qu’ils avaient conquise ensemble à la base de tout ce qui s’ensuit pour eux dans les siècles des siècles : des moments beaux et douloureux qui causèrent pourtant une infinité de bêtises et fautes et dommages ainsi que de lourds contrecoups, dont tout le monde à l’unanimité s’obstina à accuser Giuseppe jusqu’à la fin de ses jours.
Comme si Serena n’eût été qu’une figurante dans leur pièce sans titre ; comme si elle n’avait jamais existé. Et comme s’il n’y avait pas eu au beau milieu du quartier « Salario » ce croisement routier mal fichu, ni cette longue hospitalisation qui aurait été, à défaut de ce baiser mortel, horriblement ennuyeuse.

Giovanni Merloni (1967)

Il fera son entrée dans le hasard de la vie

04 vendredi Nov 2016

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Giuseppe Strano

« Vous me demandez de raconter un peu ma vie, sous prétexte que j’en ai une, je n’en suis pas tellement sûr parce que je crois surtout que c’est la vie qui nous a, qui nous possède. Après on a l’impression d’avoir vécu, on se souvient d’une vie à soi comme si on l’avait choisie. Personnellement, je sais que j’ai eu très peu de choix dans la vie, que c’est l’histoire au sens le plus général et à la fois le plus particulier et quotidien du mot qui m’a dirigé, qui m’a en quelque sorte embobiné »
Romain Gary

001_sposi-feliciSarcophage des époux, terre-cuite étrusque, venant de Cerveteri (Italie).
Musée du Louvre, image empruntée sur Twitter

Il fera son entrée dans le hasard de la vie

Aurait-il tout oublié ? Aurait-il tout rendu au « hasard » qui n’a pas d’embarras, à cet « être » si peu fiable ? Lui aurait-il enfin rendu toutes ses anxiétés, ses contradictions et, ce qui compte le plus, cette lamentation sombre accompagnant les défaites de son orgueil et le sentiment d’impuissance devant ses dérives de paresse ?
Giuseppe Strano se demandait si ce « hasard » était une « chose » ou, au contraire, une personne qui aurait décidé ou accepté à contrecœur de s’occuper de lui. Une personne-hasard qui s’était « installée spontanément » sur sa route et maintenant devenait le réceptacle de tout ce qu’il avait été « avant ».
Avant de se livrer corps et âme (avec toutes « ses choses ») à ce « hasard » à la figure encore floue, il se découvrait un Oscar Wilde tout à fait pitoyable, replié sur lui-même, même ravi de pouvoir en rire ou pleurer. Il vivait alors dans un état d’extase pérenne, tel un enfant rêveur, juste un peu agacé par la contiguïté avec le cynisme des autres, à peine enorgueilli par les petits succès dont sa fantaisie lui faisait cadeau.
Sa réalité fantastique courait, dynamique, au rythme métallique d’un ensemble « beat », sur un véhicule que poussaient son inertie psychique ainsi que ses réitérées rébellions contre le monde « faux et trompeur ». Et pourtant, tous ces feux d’artifice se traduisaient en un rêve renonciataire : il lui suffisait du bruit sourd de ses pas sur le dallage infini…
Avant d’étreindre son nouveau destin dans ses bras, il se berçait dans les inquiétudes de ses maladies inexistantes, pour combattre ainsi une véritable maladie, peut-être. Tout de suite après avoir voracement mangé, il se disait, dégouté, que l’odeur de la crème — qu’il essayait vainement d’étouffer, le torse bombé, dans ses pas solitaires — cachait en elle le roman accompli de la vie d’un adolescent qui avait déjà vieilli.
Giuseppe avait trouvé son équilibre en une espèce d’absence de passions et d’hypocrite suspension du jugement : rien ne le touchait vraiment ! Il essayait alors de se convaincre qu’il aurait suffi de regarder les choses — qu’elles allassent bien ou mal, peu importe — d’un œil objectif, pour que dans son esprit se formât enfin un certain « sentiment d’adhésion ».
Il adhérait à la haine, à l’amour, à la méchanceté par le biais de l’indifférence. Il croyait qu’elle s’était désormais dissoute dans un brouillard touffu, son identité unique, dont il n’aurait gardé que l’étrange orgueil de se vouloir accepté, coûte que coûte. Maintenant, il ne lui restait que l’espoir de voir pardonnée sa « provisoire absence ».

002_foro-romano-tatafiore Rome, Vue sur le « foro », photo de Bruna Tatafiore empruntée sur Facebook

Quand il rêvait d’Elle, au milieu de tous ces cauchemars réels ou imaginaires, il lui semblait d’avoir signé une trêve d’armes, par où il s’autorisait à une détente estivale. Une villégiature suspendue entre les flèches fourmillantes du soleil et la pensée nette et « calme » de la nuit, de « cette nuit-là » où les talons blancs d’elle résonnent encore sur l’escalier de pierre lisse tandis qu’à côté d’eux les tourmentent les voix ennuyeuses de deux amants décrépits.
C’est un effort titanique, lorsqu’on ne peut pas tout oublier, que de superposer à l’image réelle de lieux et personnes familières des noms et prénoms postiches. Dans les pénibles circonstances existentielles de Giuseppe Strano, tout cela n’amène pas, bien sûr, à des identifications héroïques ni à des chefs-d’œuvre immortels. Mais il fera quand même, de sa façon prudente et prolixe, son entrée dans le hasard de la vie, se laissant enfin glisser sans plus résister dans le vide atmosphérique d’une explosive « libération ».

Giovanni Merloni (Rome, Pâques 1966)

Une promenade insidieuse

02 mercredi Nov 2016

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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001_la-depression-rene-gruau-04 René Gruau, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Une promenade insidieuse

La maturité
C’est un homme sur le point d’acheter une fleur qui juge finalement que ce n’est pas la peine ; un homme qui rentre dans une cabine téléphonique et pense pourtant que téléphoner implique une diminution de son univers unique sinon une inutile perte de temps ; un homme au téléphone qui préfère parler d’autre chose ; un homme qui vit d’autres choses parce qu’il sait que s’identifier à quelqu’un ou à quelque chose ce serait gaspiller ou perdre son indispensable SENS CRITIQUE !

La volubilité
C’est une femme qui se jette dans les bras d’un homme comme l’on se jette à la mer bleue envahie par le soleil… et le jour suivant sort pour faire des courses en ayant tout oublié.

La dépression
C’est un puits à pensées.

Les gens envahissants
Chez les gens envahissants, c’est la conscience de leurs débordements qui les pousse à s’en excuser continûment.

L’ennui
C’est le cercle renfermé des fantaisies érotiques de l’homme paresseux.

La force
C’est de la démence béate, ou alors du courage dont on n’a pas conscience.

Le courage
C’est oublier qu’il existe à la maison une mère qui pense d’habitude qu’en cet instant-là tu es en train de te jeter sous une voiture.

002_luxembourg-02

La distraction
C’est se lever, se laver, s’habiller, conduire la voiture, en un mot vivre. Par contre, tout ce qu’on envisage de faire et qu’on fait après y avoir réfléchi n’a rien à voir avec les activités automatiques et inconscientes. Se distraire c’est agir dans une autre sphère, sans réfléchir, c’est faire quelque chose sous l’emprise de l’habitude, « directement ».

Se donner des airs
Au cours d’une discussion, nous nous donnons des airs chaque fois que nous essayons d’expliquer à un autre nos expériences et nos rêves tout en utilisant les paramètres de jugement de notre interlocuteur.
Rome, 1966

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Parabole d’un animal parasitaire, la tique.

La tique demeure, à jeun, perchée sur une branche pendant un temps qu’on ne peut pas prévoir, qui pourrait être très long, même dix-huit ans. Jusqu’au moment où un chien ou un autre animal au sang chaud passe à côté d’elle. La tique s’accroche à la croupe de l’animal ; elle lui suce le plus de sang possible, avant de se gonfler comme le ferait une grenouille orgueilleuse. Ensuite, elle tombe morte, tout en laissant glisser un œuf. Cet œuf à son tour deviendra encore une fois une tique qui grimpera sur la branche où, qui sait combien de temps, sans manger, elle attendra le jour où elle pourra finalement voyager et mourir.
Rome, 1978

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Une promenade insidieuse

Un homme distrait, fort et courageux, se donnant des airs d’homme mûr, se promenait dans un bois de chênes séculaires se répétant par cœur les vers immortels dont il aurait tant voulu être l’auteur… À l’improviste, une jolie femme maigre à faire peur, venant probablement d’une longue éternité d’ennui et de rêves pornographiques, lui sauta au cou comme le ferait un singe affectueux ou une tique. Répétant les rimes célèbres d’un amour sculpté dans les vers alexandrins d’un grand poète du XVIIe, l’homme déprimé par ses pensées excessives ne s’aperçut pas qu’une espèce de couleuvre blonde était en train de le vampiriser. Selon son habitude, il ne voyait devant lui que des femmes volubiles et froides qui l’avaient toujours repoussé comme un chien indiscret, voire un cheval trop anxieux de rattraper son étable. La route qu’il suivait l’amenant au sommet de la falaise, il s’aperçut d’être désormais obligé d’avancer complètement courbé en avant, comme un vieillard. La femme qui s’était jusque-là amusée à boire de ses veines sa lymphe vitale ainsi que ses emprunts littéraires, était devenue grosse et lourde comme la femme-canon du cirque Fratellini. Au bord de la falaise, il n’avait plus envie de voir la mer. Quant à la femme, elle était tombée à son côté et, sans attendre, avait commencé à rouler comme un ballon dégonflé. Tout de suite après, dans l’étrange mise d’un être qui n’a plus de forme ni de direction, elle avait glissé horriblement dans l’abîme. Une fois debout, l’homme distrait se sentit irrésistiblement attiré par la mer et s’apprêtait déjà au grand plongeon quand il reconnut, même si très éloignées des femmes au corps de singes ou de grenouilles ou de tiques — pas toutes sympa-tiques — en train de ressurgir de l’eau et remonter la surface lisse de la falaise comme des corsaires envahisseurs. Dépourvu de forces, de courage et de mots célèbres, l’homme épuisé et saigné à blanc eut quand même un élan extrême de désespoir. Il s’assit sur un banc public accoudé sur la Manche, sortit de sa poche un petit livre à la couverture verte et grise et s’y glissa.
Plus tard, une des femmes assoiffées de sang, une fois atteint le banc public, n’y trouva qu’un marque-page finement dessiné. Le livre de l’homme ambitieux et démuni avait eu la promptitude d’esprit de glisser au-dessous des planches vertes, s’estompant au milieu de l’herbe mouillée.
Étretat, 2016

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Giovanni Merloni

La rame à demi effondrée dans l’écume d’une petite onde verte…

31 lundi Oct 2016

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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001_matisse-au-travail-180Matisse au travail, image empruntée sur Twitter

Histoire d’une description

Le brouillard semble dessiner autour des montagnes le gros manchon de fourrure d’une dame âgée. Auprès du refuge alpin, au-dessous des cimes les plus impressionnantes, un couple multicolore danse excité, haletant des fumées de brume microscopique vers les planches noircies de la terrasse. Parmi les cailloux, où la végétation ne pousse pas — si l’on ne veut pas appeler végétation cette timide moquette de moisissure vert pâle —, des corbeaux noirs voltigent à même le sol promettant les foudres et les tonnerres. Je voudrais courir, haleter jusqu’à perdre tous mes sens, avant de m’accouder, finalement, derrière les épaules lisses d’une jeune femme brune qui m’aime… et regarder dans le ravin, à pic dans le précipice de ces objets lointains et anachroniques — mais de quelque façon saisissables — que ce sont la mer bleue, le soleil, les baigneuses à demi nues, la rame à demi effondrée dans l’écume d’une petite onde verte…

002_milton-avery-01-180Milton Avery, image empruntée d’un tweet de Laurence (@f_label)

Histoire d’une couleur

Le vert du drapeau italien amène sans transition l’extrait fascinant d’une évocation enfantine, le patriotisme d’un RA-TA-PLAN de fanfares, l’éclaboussure assourdissante d’un défilé qui ne nous empêche pas — malgré tout — de rire.
Le blanc d’une maisonnette de Procida cuite par le soleil, ne faisant qu’un avec le blanc d’un drap voletant dans la terrasse et le blanc de la jupe de coton dur sur la peau bronzée d’une fille méridionale. Le blanc des mains qui s’agrippent désespérées au mur blanc de la fusillade. Le blanc de la mort.
Le bleu du nœud de la blouse, donnant une valeur au petit panier en osier où se cachait une collation rassurante. Le bleu des yeux de deux filles qui se brûlent rien qu’à regarder dans le bleu de la mer. Le bleu de leurs paupières sans ombre qui rient.

003_milton-avery-02-180Milton Avery, image empruntée d’un tweet de Laurence (@f_label)

Histoire du dialogue

À la base du dialogue il y a toujours l’incommunicabilité. C’est ce qu’explique en premier Socrate à ses amis sophistes. D’ailleurs, si j’imagine que je peux dialoguer en sachant en avance les réponses qu’on me donnera et même mes répliques, je peux m’attendre avec la même confiance que dans la conférence internationale sur le désarmement on s’occupera du salut du monde.

004_milton-avery-03Milton Avery, image empruntée d’un tweet de Laurence (@f_label)

Histoire de l’Histoire

L’Histoire jaillit toute seule, la première fois qu’il arriva une chose insolite. Le narrateur — s’affranchissant de sa nature d’espion et de mauvaise langue — devint un historien, capable en un éclair de transformer la nouvelle en événement, le jugement en preuve objective, le récit en blague. Aujourd’hui, l’Histoire sert à connaître le monde nous évitant de commettre les fautes des autres. Évidemment, on montre du doigt les mauvaises actions des autres pour en faire chez soi avec plus de désinvolture. Ainsi l’Histoire va vaincre l’autocritique à l’avantage des mégalomanes, des arrivistes et des violents…

Giovanni Merloni (1968)

Une pomme ensorcelée

27 jeudi Oct 2016

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Giuseppe Strano

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Une pomme ensorcelée

Ces jours à l’hôpital avaient coulé pour Giuseppe Strano à une surprenante vitesse. Sans doute parce qu’il était très rarement resté seul dans cette chambre avec un seul lit que Serena, par mille subterfuges lui avait fait obtenir, parvenant enfin à captiver l’attention de l’infirmière-chef du service des urgences. Serena lui avait fait croire que Giuseppe était un homme de science, une espèce de génie précoce travaillant déjà, aussi jeune qu’il fût, auprès de l’observatoire astronomique de Monte Mario : « Il faut le ménager comme il le mérite ! »
Comme si c’était tellement important qu’avoir une chambre rien que pour lui ! À quoi bon de l’avoir eue si après Serena ne lui accordait que très peu de sa compagnie ? Si les portes, en cet hôpital, restaient toujours ouvertes, laissant le libre accès à des gens de tous les genres qui te racontaient leur vie et te faisait peur avec mille descriptions et rumeurs ?
Giuseppe songea à cette infirmière qui avait été obligée, la pauvre, de se montrer antipathique : « Ne voyez-vous pas que l’hôpital est au comble ? À l’Enfant Jésus, il n’y a pas de place pour un malade ainsi… insignifiant ! » Elle avait dit exactement ces mots-là, mais ensuite elle avait changé d’avis, devenant très gentille, même si, les premiers jours, Giuseppe n’avait pas arrêté de la poursuivre dans le couloir avec la même question : « Qui est insignifiant ? Le malade, c’est-à-dire moi, ou alors ma maladie ? » L’infirmière, qui pouvait bien être la sœur jumelle de Serena, sauf pour les cheveux noirs, répondait en riant : « Ce n’était qu’une façon de dire ! Rien n’est insignifiant, ici. Mais vous n’aviez rien de grave, à part le choc… Le docteur Fedele vous tient en observation, de la peur de complications… fort improbables ! D’ici dix jours… vous rentrez chez vous, je vous assure ! »
Le temps avait volé. C’étaient bien sûr des heures solitaires, se déroulant dans cette chambre simple tout à fait ignare de ce qui arrivait au-dehors, dans ces endroits magnifiques du Gianicolo constellés d’arbres et de paisibles promenades et traversés par la rue panoramique — le plus beau coup d’œil sur Rome, dit-on —, tout près des monuments de Garibaldi et de sa courageuse compagne, Anita. Et pourtant ces heures se comblaient de conjectures les plus fantaisistes autour des phrases que Serena scandait sur le pas de sa porte au terminus de leurs têtes à têtes trop brefs :
« Si nous nous étions rencontrés avant… »
« Je ne crois pas à l’amitié entre l’homme et la femme. »
« Vous, les hommes, ne pensez qu’à cela. »
« Il me semble de te connaître depuis ma naissance, et pourtant il arrive, d’un moment à l’autre, que tu deviennes un étranger… »

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Quand Giuseppe sortit de l’hôpital, il ne se jugeait pas encore prêt à affronter l’ennuyeuse routine de son existence à venir : il avait la sensation d’avoir séjourné très peu là-dedans, et désirait même d’y rester. Peut-être, laissant cette exiguë chambre simple et serrant de façon solennelle la main de l’infirmière-chef, il avait compris qu’une importante partie de sa vie — tout ce qu’il avait vu, ressenti, pensé et souffert avant l’incident — touchait désormais à son terme tandis qu’à l’improviste il avait eu la gorge nouée et s’apprêtait déjà à pleurer. C’était ça, sa nouvelle vie ?
Il n’était plus l’être qu’avant, à cause de l’amour, bien sûr, de cette femme qui lui avait adressé la parole, avec laquelle il s’était défoulé… Maintenant, il devait agir, l’heure de le faire était arrivée. D’ailleurs, il devait rattraper le temps perdu…
Sans qu’il y eût des faits réels, suivant sa vision morale ou moraliste, tout à fait personnelle, des rapports humains et de la société, Giuseppe était heureux d’avoir pieds et poings liés. Il était désormais un fiancé fidèle, tandis qu’une série d’événements simultanés le poussaient à affronter sa situation, de plus en plus fataliste et négative… À tout casser, il allait à la rencontre de la vie et de l’amour comme un joueur de poker…
Serena exigeait de lui un minimum d’action, en échange de son intérêt sans doute spontané… Il devait d’ailleurs répondre aux espoirs sinon aux besoins de sa vivante famille : douze membres en dehors de Giuseppe, un nombre exorbitant de frères et sœurs avec une gigantesque fatigue collective. Cette petite et dense collectivité exigeait de lui une décision qu’il prit, enfin : une décision qui fut douloureuse sinon tragique...

Il était donc sorti de l’hôpital, la tête légère, mais en forme. Et, pour se distraire, il avait fait une halte sur le parvis de Saint-Onofrio, s’accoudant ensuite sur le parapet du jardin adjacent, où s’était laissé emporter par l’étreinte lumineuse de Rome. À pied, tenant sans effort le sac à demi vide avec son pyjama, il avait emprunté la descente qui mène à la Lungara. Une fois passé le pont consacré à Mazzini, il avait atteint le quai opposé. C’était là qu’il y a quinze jours il avait laissé sa voiture, rien qu’à deux pas du corso Vittorio. « Est-ce qu’elle est encore là ? » se demanda-t-il, mais, tout de suite après, il eut la brusque impulsion de reporter les pensées et les efforts concrets. Embarrassé et confus, se berçant dans l’illusion qu’ainsi il aurait mieux réfléchi à ce qu’il fallait faire, il se rendit à la terrasse du bar Biancaneve (Blanche Neige) pour y goûter une « pomme ensorcelée », une glace exquise en forme de pomme à l’écorce de chocolat fondant. Un délice à se lécher les moustaches !

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Devant lui coulait de façon très naturelle le chaos des voitures et des bus, laissant derrière lui un sillage épais de goudron. Giuseppe rêva d’entrer dans l’un de ces Fiat 600 ou 850 et se laisser traîner en balade dans Rome par quelques infirmières du Bambin Jésus ou alors par une future professeure blonde. Personne ne s’arrêtait pour l’inviter à monter et déjà il revenait à sa crainte de ne pas trouver la voiture de l’incident, quand il entendit une voix derrière lui : « Mais, où vas-tu ? »
C’était Gianluigi, un de ses innombrables frères qui ne l’ayant pas trouvé devant la grille de l’hôpital l’avait cherché en vain jusqu’au moment où il avait eu envie, lui aussi, de la pomme ensorcelée…
Giuseppe comprit que sa voiture n’avait pas eu le loisir d’attendre sa guérison, parce que Gianluigi, ou Giancarlo ou Giampiero l’avaient promptement enlevée au lendemain de l’incident…
« Il n’y a que toi qui as été blessé, cognant contre le volant après le brusque coup des freins ! Le cycliste en est sorti sans un bleu, même s’il s’en est plaint beaucoup, venant même frapper à notre porte. Giulia, notre sœur, a eu juste une égratignure. Quant à la voiture, ne vois-tu pas ? Elle est restée indemne… »
Distrait par le plongeon soudain dans la réalité de cette voiture convoitée jusqu’à l’épuisement extrême, Giuseppe avait quitté la terrasse du bar sans payer. Et, quand le garçon lui tira la blouse avec une typique expression — « Pardon, jeune homme, l’addition ! » — il s’aperçut qu’il n’avait plus le portefeuille !
Gianluigi avait dans sa poche… juste les sous qu’il fallait pour s’en sortir et les lui prêta, sans pourtant cacher sa gêne.
« Nous devons revenir à l’hôpital ! » hurla Giuseppe d’une voix égarée. Ensuite, essoufflé, il obligea son frère à revenir en arrière, au-delà du pont Vittorio, pour remonter ensuite vers Saint-Onofrio et le Gianicolo depuis la porte Cavalleggeri.
La quête du portefeuille dans les labyrinthes aseptiques de l’hôpital allait devenir un cauchemar quand Giuseppe entrevit les longs cheveux noirs de l’infirmière-chef. Juste en face de la porte de cette femme appétissante et puissante, son portefeuille gisait à terre, encastré entre le mur et la jambe métallique d’une chaise de la salle d’attente des urgences.
« Comment m’est-il arrivé une chose comme ça ? » dit Giuseppe d’un fil de voix. « En fait, j’étais assis sur cette chaise le jour de mon hospitalisation, quand Serena discutait avec vous au sujet de la chambre simple, Madame, vous vous en souvenez-vous ? C’était il y a quinze jours… »
« Comment pourrais-je m’en souvenir ? Avec tous ceux qui passent devant cette porte ! »
« Il est possible que celui qui avait empoché le portefeuille se soit repenti, ou alors qu’il ait eu un peu de compassion pour toi, en le ramenant aujourd’hui, le jour où tu quittes l’hôpital… Quelle coïncidence ! s’exclama Gianluigi d’un air désolé. “Regarde quand même s’il y a l’argent…”
“Vous avez de la chance si vous trouvez le permis de conduire !” dit la belle infirmière faisant sautiller ses jambes élancées.
Maintenant, Giuseppe n’avait plus envie de rester en cette frontière entre la joie et l’angoisse, la naissance et la mort, l’amour et…

004_lgtevere_tatafiore-1 Rome, lungotevere, photo de Bruna Tatafiore empruntée sur Facebook

Sa promenade ou son “transport mécanique de lui même”, comme il aimait l’appeler, recommençait devant la grille de l’hôpital de l’Enfant Jésus.
“On m’a dit qu’il faut se mettre au volant tout de suite après l’incident de voiture, sans attendre !” dit-il brusquement à son cadet de deux ans. Puis, suivant les roues et le frissonnement de l’air autour de la vitre, il se souvint du vol subi : on lui avait enlevé tous ses biens !
“Il ne s’agissait pas d’un chiffre astronomique”, le consola Gianluigi. Et tu verras qu’on t’embauchera à nouveau à l’observatoire. Ou alors tu feras le gardien à l’école en plein air “Giacomo Leopardi”. Patience pour les sous que tu me devais, disons que j’ai payé moi la pomme ensorcelée pour fêter ta sortie de l’hôpital et c’est tout… »
La voiture avançait paresseusement, affichant ce matin-là son incapacité d’entendre et de vouloir… Tandis que Giuseppe aurait aimé voyager, voir le monde, même de façon abrupte et tout à fait touristique : « Voyez à votre gauche la superbe mole massive du Château Saint-Ange, ancienne forteresse de papes célèbres, voyez à votre droite Villa Borghèse… Et finalement, on a atteint le sommet du mont Mario, où vous profiterez d’un incontournable panorama de Rome. Ce bar-ci, avec terrasse accoudée sur le vide s’appelle Zodiaque, à cause de l’observatoire astronomique à côté, du ciel qui accueille la ville dans ses bras et du fleuve… Mais sans doute aussi pour stimuler la fantaisie des élèves de l’école en plein air… »
Sinon, les deux frères se calaient dans les draps d’un touriste tchécoslovaque aux sandales jaunes, les chaussettes grises et les lunettes métalliques qui voyageait devant eux en Skoda, l’une de plus laides voitures de l’histoire, tout en confiant à sa compagne, poliment assise à sa droite, des choses sans doute imposantes et conclusives au sujet du manque de confort à Rome, une ville vraiment chaotique.
Cette compagne, tout comme Serena, avait ses beaux cheveux blonds relevés, les mêmes yeux bleus écarquillés et, de profil, on ne lui notait pas l’asymétrie du nez par rapport aux yeux, ni celle des yeux par rapport aux sourcils.
Avant d’arriver à la Storta, négligeant pendant un instant le voyant rouge de la réserve désormais fixe, Giuseppe se souvint qu’il ne l’avait jamais embrassée sur la bouche. Il ne savait pas non plus si Serena désirait, à son tour, de partager cette expérience avec lui… Même si cela paraissait évident sous plusieurs points de vue, c’est-à-dire sa tendance à le plaindre pendant son hospitalisation, la familiarité de ses attitudes et l’envie de lui dire tout. « Mais, en elle, tout cela peut bien rentrer dans une normalité sans éclats, se disait-il. Selon ce dont je me souviens maintenant, avec un peu de recul… Serena serait capable de parler à l’infini, en obtenant des réponses, avec un interlocuteur même plus insignifiant que la paroi peinte en vert pâle de la chambre simple de l’hôpital de l’Enfant Jésus…

Giovanni Merloni (1967)

Ô monde immense qui vis poursuivant l’Amour…

25 mardi Oct 2016

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Jerkov

001_ziba_002-01-180 Edmé Bouchardon (1698-1762) Cheval, dessin à la sanguine faisant partie des études préparatoires pour la grande sculpture en bronze du roi Louis XV, successivement détruite par la Révolution française.

Ô monde immense qui vis poursuivant l’Amour…

Dans un endroit assez reculé de l’Ouzbékistan, où l’usine d’armes secrètes du tzar grossissait à vue d’œil au sommet d’une sombre colline, le soldat Jerkov avait une liaison passionnée sinon carrément amoureuse avec Katioucha, une petite amie jeune et belle qu’il avait connue lors d’une permission dans la ville basse. Chaque jour, au couchant, au lieu de monter la garde à l’usine, le soldat Jerkov enjambait l’enceinte qui faisait quatre mètres de haut. Par-delà ce mur noir, il retrouvait son vélo en piteux état qu’il enfourchait d’un air malin avant de s’aventurer dans l’allée en terre battue. La route était en descente, et chaque fois qu’il s’y risquait, courant comme un fou au milieu de son sillage de poussière, le soldat Jerkov se laissait emporter par une pensée toujours égale à elle-même, sauf de petites variantes dictées par l’inconscience ou la peur : « Pendant l’allée, tout coule parce que je suis frais et reposé comme un gardon. Cela me coûte rien que d’enjamber le mur, ensuite le bonheur qui m’attend est tel que je ne m’aperçois même pas si je pédale ou si je vole. D’autant plus qu’il y a la descente ! Sur la route du retour, au contraire, je suis fatigué, mélancolique, car je vois droit devant moi la gueule grise et inflexible du capitaine Voronov dont je n’attends que des reproches et des menaces. Maigre consolation, pour moi, si je constate combien le tzar m’a éloigné de chez moi et me dis qu’à ce point-ci même la Sibérie ne changerait pas grand-chose… Il ne me reste désormais qu’à pédaler péniblement, toujours en montée ! Mon voyage de retour est tellement fatigant que lorsque j’arrive, épuisé, au pied de ce mur de quatre mètres, ma pensée s’envole jusqu’à ma petite mère, assise auprès de la radio dans notre minuscule appartement de Saint-Pétersbourg. Je me souviens alors de son empressement et de ses caresses et j’ai envie de pleurer… »
Et pourtant, au pied de ce mur, la lune resplendissait dans le petit coin d’où le soldat Jerkov entamait, par une impressionnante régularité, son escalade nocturne. Avec le petit rayon blanc paraissait aussi, immanquablement, par voie télépathique, la figure pensive de Ekaterina Ivanovna, la jeune femme exquise dont il venait juste de se séparer. Offrant à ses lèvres ses joues parfumées, Ekaterina n’hésitait pas à proférer, d’un sourire d’interrogation, « Bon courage ! » Pendant un instant, un tel coup de fouet, même accompagné par le souffle énergique de l’amour, était à chaque fois en mesure de lui briser les jambes. Mais ainsi, voyant de façon réaliste ses propres craintes dans les yeux, le soldat Jerkov pouvait rentrer dans le présent de sa vie et trouver aussi la force nécessaire pour escalader à rebours le redoutable mur, même en sachant que de l’autre côté le capitaine Voronov l’attendait avec une longue liste de corvées spécialement conçues pour lui.
Combien de temps dura-t-il son spasmodique va-et-vient ? Le temps dont la lune a besoin pour accomplir son ellipse autour de nos têtes. Car la première nuit de la lune nouvelle le soldat Jerkov avait rencontré au pied du mur une troupe d’ouvriers et de policiers prêts à l’écraser à la moindre résistance. Cette fois-ci il ne fut pas obligé d’escalader les pierres pointues s’égratignant les doigts contre les verres et les briques plantées de travers. Il rentra dans l’usine par la grille principale. Ensuite, pendant le temps interminable d’une autre révolution lunaire il ne put se nourrir que de pain tandis que l’unique boisson qu’on lui offrit ce fut l’eau amère d’un puits abandonné.

002_ziba_002-02-180 Des lettres de l’alphabet étalées devant une boutique du
Passage du Grand Cerf, Paris

Pendant l’enfermement, le soldat Jerkov ne songeait qu’à elle, Katioucha, seule dans le faubourg au bout de la descente. « Elle va se dire sans doute que je suis mort ! » En fait, le jour de son arrestation, il y avait eu une explosion dans l’usine. Un horrible grondement d’où avait jailli un essaim coloré de feux d’artifice. Tout autour dans un rayon d’un kilomètre la voix avait couru qu’un homme avait succombé pendant cette disgrâce. Mais le soldat Jerkov ne pouvait pas savoir qu’Ekaterina était venue le chercher, tous les jours. Depuis son petit hublot barré, il ne pouvait pas la voir ni entendre le froufrou de sa jupe. Parce qu’elle, pour monter jusqu’à l’usine, faisait un tour large, beaucoup moins fatigant que le sien. Toujours est-il qu’à chaque fois Ekaterina pleurait jusqu’au désespoir. En fait, dès qu’elle atteignait la grille avec toute l’innocence de son amour, personne ne voulait lui dire si le soldat Jerkov était mort ou encore vivant.
L’avant-dernier soir de sa détention, le soldat Jerkov s’était endormi au milieu des cent feuilles où il avait gravé avec le sang son hurlement désespéré : « Tu me manques, Katioucha ! » Mais un vacarme de voix sans discipline l’avait brusquement réveillé. Trois gamins de la ville basse s’évertuaient à tourmenter son vélo. Vexé, fâché, embêté même, le soldat Jerkov avait rompu le silence qu’il s’était jusqu’alors imposé : « Voyous ! Voleurs, assassins, vous verrez ce que vous verrez quand je sortirai ! » Pour toute réponse, l’un des trois avait dévissé la sonnette du guidon de la bicyclette et par un lancement précis et inexorable, l’avait lancé vers lui, le frappant sur son front.
Assommé par ce corps pointu, le soldat Jerkov dut attendre une demi-heure avant de comprendre que cet objet lisse et rond, désormais inutile comme son vélo, pouvait par contre…
Depuis un temps immémorial, dans son cachot, quelqu’un de ses prédécesseurs avait laissé au-dessous du lit un rouleau de ruban adhésif. Ce fut ainsi que le soldat Jerkov, ayant vu fabriquer sous ses yeux tous les engins possibles et imaginables, enveloppa la pauvre sonnette cassée et souillée de son sang dans un amas de feuillets collés qui disaient tous la même chose : « Tu me manques, Katia ! » Et, quand la nuit arriva, le soldat Jerkov s’assura d’abord que personne ne pouvait le voir ni l’entendre… Il attendit que la lune croissante illuminât le centre de sa descente chérie, sa véritable complice… et il jeta là-dedans sa petite bombe…
Le soldat Jerkov savait bien sûr que Katiuscha l’attendait encore, entre chien et loup, au bout de la descente, même si vingt-huit jours et vingt-huit nuits s’étaient déjà écoulés. Quant à Katioucha, après avoir pleuré à verse, elle avait cessé de s’arracher les cheveux pour adresser enfin au ciel, elle ne savait pas pourquoi, son sourire confiant. Quand elle vit la boule de papier et poussière lui tomber à grande vitesse au milieu des jambes, elle comprit que son soldat n’était pas mort. Sans doute, il ne pouvait plus se servir de sa fidèle bicyclette pour s’évader de la cohue des envieux qui rôdaient autour de l’usine. Elle décida alors de prendre elle-même le relais… D’autant plus que ce déplacement amoureux allait se révéler beaucoup moins terrible, pour elle. Dorénavant, elle aurait monté à petits pas sur la route qu’entre-temps l’on avait goudronnée ou remplacée par traits avec de jolis escaliers fleuris, faisant bien attention à ne pas gaspiller ses énergies précieuses… Elle savait bien qu’après l’amour et ses abondantes promesses, le retour insouciant, accompagné de souvenirs heureux, se déroulerait, du commencement jusqu’à la fin, tout au long de cette magnifique descente !

003_ziba-03-180 Intérieur en papier, dans la vitrine d’une boutique du
Passage du Grand Cerf, Paris

Le vélo rouillé du soldat Jerkov, désormais inutile, servait maintenant de joli décor à la haie séchée par le soleil, tandis que les deux amants descendaient à zigzag au long d’un sentier herbeux jusqu’au ruisseau où l’eau chantait. Une rivière que les fabricants d’armes et leurs esclaves miraculeusement ignoraient.
Ô monde immense qui vis poursuivant l’Amour, comment se peut-il que tu n’aies jamais le temps de t’en régaler ?

Giovanni Merloni (1963)

L’apprenti écrivain

23 dimanche Oct 2016

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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001_zibaldone-04-180 Image empruntér à un tweet de Laurence (@f_lebel)

L’apprenti écrivain

Son livre est une grande boîte à remplir d’objets et de « significations ». Dans son imagination, notre « amateur » ne sait pas renoncer aux couleurs, aux bruits, aux odeurs qu’il juge indispensables à rendre moins insignifiante que possible la « situation » qu’il couve dans sa tête. Voilà pourquoi il songe à une boîte blanche, sans ruban ni trous pour l’air, assumant en certains endroits la pâleur grisâtre du carton-pâte. Son « container » est lourd, mais, puisqu’il est fragile, on ne peut pas le rouler sur une pente comme si de rien n’était.
En cette journée ni chaude ni froide, le chemin est pourtant bref et le parcours aisé. Les vêtements qu’il porte sont assez confortables, tandis que ses chaussures se révèlent comme deux coussins lui cachant les aspérités des cailloux, les verres pointus ou les excréments (dans un livre, ce dernier mot l’aidera sans doute à contourner des expressions plus crues).
Où est-il son problème ? Notre aspirant-écrivain n’a pas encore écrit un véritable livre. Il pense par conséquent que la boîte blanche est encore vide. Tandis qu’au contraire elle est pleine de fond en comble, déjà prête à s’ouvrir à certains endroits. C’est quelqu’un d’autre qui l’a remplie, non lui. Donc, au nom d’une superstition qu’il est le seul à connaître, il n’est pas du tout anxieux de voir ce qui se cache là-dedans. Il ne songe pas non plus à égrener un chapelet pour reconstruire l’un après l’autre tout ce qui pourrait sortir petit à petit de la fissure qu’il vient de découvrir sur le fond de la boîte : des objets personnels, des grumeaux de souillure et, qui sait ? même des cadavres ne faisant qu’un avec les vieilles choses qui ont le pouvoir de réduire l’estomac à une sombre courette sans fenêtre.
« Basta, je vais deviner ! » se dit l’apprenti écrivain, avant de décider de remplir lui-même, par la seule force de son esprit, une autre boîte d’égale taille et couleur. « Quand j’aurai terminé, conclut-il, je pourrai en connaître et apprendre par cœur (distinctement ou indistinctement) le contenu ! »
Dans la bibliothèque d’un professionnel récemment décédé, un livre qu’un cher ami lui avait donné s’est réduit désormais à une cote jaunie et à une dédicace. Les enfants du professionnel, plus ou moins grandis et « placés », gardent jalousement cette cote au titre décoloré, n’ayant rien d’accueillant, pour l’unique raison qu’il s’agit d’un « objet de famille ».

002_fenetre-02-180Image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Voyant ces choses décourageantes, ce véritable soupirant se laisse emporter par l’orgueil : « Mon but sera alors celui de ne pas arrêter d’écrire à l’instant où j’aurai dit tout ce que j’ai à dire. Il ne faut pas lâcher prise ! » Parce qu’ensuite son cerveau devra bien marcher en quête de mots adaptés pour parler du livre, de façon que le livre fasse parler de lui…
Il est désormais convaincu que son livre sera enfin un objet accompli comme les autres, qu’il sera capable d’absorber en quelques heures l’attention du lecteur tout au long de l’itinéraire prévu. Il ne donne aucune importance à la trame, il en adoptera une au hasard. L’important c’est que le livre reste sculpté dans la mémoire du lecteur. Tant pis pour lui s’il est saisi par des états d’angoisse durables…
Enfin, il le lâchera, avec nonchalance, sur le parapet de pierre d’une visite guidée, imaginant qu’ensuite un million de fourmis le porteront en triomphe sur leurs épaules avant de le glisser bruyamment dans l’Oreille de Denys. Certes, dans sa volonté incertaine, le passionné d’écriture juge déjà perdu son livre, désormais en train de rouler, tout comme son adoré stylo, dans le lieu où tout se perd, là où jamais il ne sera en mesure de le retrouver (il avait été aussi le propriétaire d’un appareil photo semi-professionnel, d’une Vespa et d’un beau ballon de cuir). Ou alors, pense-t-il douloureusement, son beau livre fera l’objet de graves mutilations et d’impitoyables recyclages. Les pages centrales, par exemple, feront la fortune de quelques « bestsellers » américains (d’où l’on tirera des films tous les dix ans). L’introduction sera joyeusement effeuillée comme une marguerite de façon que chacune de ses pages puisse être destinée au hasard à l’un ou à l’autre parmi les passants. Les deux parties initiale et finale resteront, au contraire, opiniâtrement accrochées à la couverture, dans une pathétique solidarité de survivants.
Empruntant la voix et le recul à un professionnel, l’amateur parle maintenant de la perte presque certaine de ce patrimoine de mots (et de mondes). Mais après, réfléchissant, il reconnaît son incapacité d’affection totale à ce que lui-même a créé. D’ailleurs, s’il en était capable, il ne serait pas qu’un prétendant…
« Le professionnel vend, donc il possède une grande cave aérée ainsi qu’un livre de comptes. Quand il se sépare de sa créature avec des gestes mesurés et, certes, une satisfaction compréhensible, il sait que son “produit” est achevé, donc il ne prononce que trois mots : “ça peut aller”. En même temps, il va déclarer que son œuvre est “ouverte”, prête à être “transmise”. Un livre qui donnera l’envie d’en lire d’autres, un livre que quiconque pourra “utiliser” et “continuer” ».
Notre ami, au contraire, a l’habitude de donner en cadeau (de façon désespérée), ou alors de laisser tout disparaître (de façon heureuse). Il reste tellement ébloui par un compliment impromptu, qu’il laisse se dissoudre en l’air tous ses efforts de soustraire son livre à la consommation immédiate…. Tandis qu’il devrait sagement attendre que le livre soit vraiment accompli et que les actions les plus opportunes se déclenchent, pour lancer cet « objet » dans une orbite plus vaste, plus utile au monde.

003_manege-03-180Image empruntée à un tweet d’Anne Mortier (@AnneMortier1)

Il considère tout cela comme négligeable, il n’arrête pas de poursuivre sa fatigante montée tout en peaufinant dans son esprit les infinis détails d’un livre qu’il n’écrira jamais. Pourtant il demeure fier de son dernier collage ou alors de son billet de souhaits, ou enfin de ses belles fables qui sortent — ça, oui ! — de l’âme extravagante de l’artiste-né qu’il est.

Giovanni Merloni (1978)

Mot de passe : Pré_Vert

29 samedi Août 2015

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

≈ 4 Commentaires

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Mot de passe : Pré_Vert

La nuit dernière, au milieu d’un rêve d’ascenseurs transformés en funiculaires et de dalles urbaines transformées en sous-sols à perte de vue, je me suis dit, en italien, « PRATO », un mot ayant pour moi la force prodigieuse de tout dissoudre ou refouler sous l’oreiller.
Dans mon esprit « PRATO », ce n’est pas exactement le « PRATONE » dont parle Claudia Patuzzi dans son dernier roman, « Une mer dérangée ». Car si je songe au PRÉ de mes rêves, je ne souhaite pas d’en avaler toutes les mauvaises herbes ni d’égratigner mes mains et mes pieds au contact brusque des orties et des plantes sauvages.
Mon PRÉ à moi est une pelouse vallonnée, accueillante et propre comme on en rencontre par exemple dans les Dolomites, à cette altitude moyenne des 1200 mètres qui anticipe le bois. Ou alors c’est une clairière où la lumière ondoie sous l’impulsion d’une brise légère.
« Se rouler dans les prés », cela représente pour moi un plaisir absolu, tout comme celui de « se jeter dans la paille ou dans l’eau d’une mer bleue ». Tout comme « s’étendre à même le sol » dans la place du Campo de Sienne ou sur les marches du parvis de l’église de San Petronio au beau milieu de la piazza Maggiore à Bologne.
Qu’importe si dans les prés de mes innocents souvenirs l’on peut rencontrer des flaques de bouse de vache ! Il y aura toujours quelqu’un qui appellera cela « l’or des champs »…
Donc, si je parle d’un Pré, je fais immanquablement allusion à un Pré… vert. Une espèce d’antidote poétique à la laideur du monde : jusqu’au jour où l’homme gardera sa capacité de sauver et entretenir « quelques prés indispensables », l’humanité demeurera hors de véritable danger…

002_1994 180

Voilà pourquoi, en 1994, je crois, quand j’installai ma première boîte mail de bureau, je choisis « prato » pour mot clé.
Je venais juste de me transférer de l’administration des Travaux publics à celle de l’Urbanisme. On m’avait en fait confié la direction du bureau s’occupant des affaires territoriales de la commune de Rome… Depuis la baie vitrée de mon bureau, j’avais la vue splendide d’un Pré vallonné, pointé de pins et de cyprès, vide de monde et plein d’animaux, parfaitement entretenu. Ce pré rentrait dans un parc plus vaste, relié, plus loin, au patrimoine vert de la via Appia Antica, le principal « poumon vert » dans la zone sud de la capitale.
Je me rendais dans ce bureau en traversant Rome de nord-ouest à sud-est, presque d’un extrême à l’autre : de la Balduina à Tormarancia. Dans un état d’exaltation ne faisant qu’un avec la fatigue, cette traversée représentait au jour le jour une véritable aventure, où la découverte de chaque petit détail — d’enseigne, de mur, de portail, de feu rouge, d’arbre ou de buisson envahi par le gaz des voitures — m’obligeait à réfléchir ou, plus fréquemment, à rechercher une voie de fuite.

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Au bord septentrional du parc de Tormarancia, les deux édifices blancs hébergeaient en 1994 les bureaux de l’Urbanistica de la Région Latium
à Rome  

Je ne peux pas tout expliquer de la beauté contradictoire du quartier de Tormarancia où je me rendais chaque jour pour mon travail. Je ne peux pas faire non plus un bilan quelconque de ce que signifiaient pour moi, dans l’économie d’un engagement plus vaste et complexe, les transformations réelles ou virtuelles qui se passaient devant mes yeux dans cette zone de Rome tout à fait particulière.
Je ne peux pas le faire, car, sur un plan de Rome approprié, à l’aide de photos et de documents consultables, il faudrait expliquer jusqu’au bout mes affirmations et mes sentiments. J’aurais dû tout recueillir ou garder à l’époque de mon engagement, pour en tirer maintenant une synthèse qui n’était pas ennuyeuse et incomplète.
Je ne l’ai pas fait. Je suis tombé en 1994 dans la réalité administrative et politique de Rome avec le regard que l’expérience de Bologne m’avait collé aux yeux. Donc, même si je crois avoir fait tous les efforts possibles et imaginables, je n’en ai pas fait assez, peut-être. En tout cas, c’était très difficile agir dans un contexte qui ne partageait pas les mêmes idées et convictions que moi.
Je dois avouer que j’étais respecté et qu’on me donnait beaucoup de confiance. Donc, j’ai réussi en quelques petites choses, sans renoncer à mes principes et à ma vision de ce qu’il fallait faire. Mais je n’ai pas eu la chance de m’exprimer au-delà de correctes propositions et de chaleureux conseils qu’une très exiguë minorité de personnes sensibles partageait. En fait, je rencontrais devant moi moins l’incapacité que le manque de volonté d’aller jusqu’au bout ou, du moins, d’établir des règles cohérentes et avantageuses pour la collectivité.
Ce n’était pas une question de personnes. Des gens bien intentionnés et honnêtes il y en avait, bien sûr, même nombreux, à commencer par mon dernier assesseur à l’urbanisme, l’unique personne au monde qui pouvait assumer la décision de me charger de la planification régionale pendant deux ans.
Mais Rome, cette ville qui aurait dû plus que toutes les autres profiter de la bonne administration de ses ressources naturelles et culturelles immenses a toujours empêché qu’on s’y mette sérieusement et avec la continuité nécessaire…

004_mot de passe prato 180

Quand je me suis réveillé des péripéties verbales auxquelles le « cauchemar urbanistique » m’avait obligé, le mot PRATO s’était volatilisé. Avec ce mot, avait disparu aussi la gigantesque façade du bureau de la rue du Giorgione, le même immeuble où Elio Pétri avait tourné « Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon » avec Gian Maria Volontè.
Ouvrant Twitter, je me suis rendu, automatiquement, vers le profil d’une personne que j’estime beaucoup : Laurence. Outre à lancer chaque jour les mots touchants de poètes et philosophes incontournables, elle « accroche » à son mur des phrases particulièrement efficaces et profondes. Ce matin, j’y ai lu :

« … parfois,
soudain,
je suis stupéfait
et j’ai l’impression d’être seul
à voir l’étrangeté
de tout ce qui est. »

Cette phrase de Lambert Schlechter, très aigu écrivain luxembourgeois, exprime parfaitement l’état d’âme de mon réveil. Combien de fois, j’avais vu cette « étrangeté » et j’avais essayé de sensibiliser le plus de gens possible, même avec force et insistance ! Personne n’écoute personne, peut-être…
Aujourd’hui, en me lisant, vous avez bien sûr remarqué combien d’embarras se déclenche en moi lorsque j’entame une fouille quelconque dans ce passage crucial de ma vie. Car il m’est vraiment difficile d’expliquer (à moi-même aussi) pour quelle raison j’avais alors besoin de rêver d’un Pré vert ! Et combien je demeurai étonné, même interloqué, en le trouvant, disponible pour mes yeux pendant tout le temps que je voulais, justement là, dans le lieu où les contradictions de nos destins urbains et humains trouvaient le plus haut niveau d’actualité et de fréquence !
C’était le spectacle réservé aux fenêtres orientées à sud-est, tandis que les autres étaient au jour le jour confrontés à la banalité d’une rue sans charme ainsi qu’au hasard d’un trafic anonyme.
Maintenant, je comprends que je ne le voyais pas ce pré vert gisant en face de moi avec toute sa réalité. Je ne profitais pas de cette beauté sous les yeux ni des nuances produites au fur et à mesure par les innombrables mutations du ciel. Si je m’accoudais à la baie vitrée, je ne voyais que cette Rome insaisissable et indomptable, avec ses Hauts et ses Bas, avec ses gens pour la plupart résignés et contents, satisfaits de leur provisoire bien-être et convaincus même que c’était là le véritable goût de l’existence. S’assurer ce bien-être, cette vie « à part ». Peut-être tous ces gens qui se promenaient, affairés, sur le trottoir à mes épaules, avaient-ils un Pré privé dans leurs têtes. Ou alors dans leurs ordinateurs. Un Pré passe-partout, pour s’ouvrir au monde ou pour verrouiller le monde hors de chez soi.

Giovanni Merloni

TEXTE EN ITALIEN
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