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Fleurs séchées et fleurs jetées : face à une nature de plus en plus périssable, que ferons-nous de notre conversation ? n. 26

14 samedi Mai 2016

Posted by biscarrosse2012 in feuilletons

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les lectrices

001_André kertész 180 André Kertész, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Chère Hilda,
Je regrette de ne pas vous avoir rencontrée ce jour où m’aviez appelée depuis une cabine de la Victoria Station. Mais j’étais tellement prise dans mon travail chez le libraire de Brompton Road que je ne m’accordais même pas le droit de respirer. Enfin, ce bouche-à-oreille autour d’un nuage plutôt insignifiant — ce Galérien plus inexistant que le chevalier de Calvino — s’est révélé au contraire fort propice pour nous : les suffragistes sont devenues des « suffragettes », en transformant le droit à la lecture en mouvement intelligent qui revendique la parole aux lectrices. « La parole jusqu’au bout ! » Lire c’est en fait déverser nous-mêmes en chaque phrase ou mot qu’on trouve incrustés sur les pages d’un livre. Lire c’est ajouter quelque chose de soi, continuer, remplissant les vides volontaires ou involontaires que la plume du poète-écrivain a laissés. Lire c’est de quelque façon écrire aussi.
J’aurais eu un plaisir particulier à vous voir « en vrai », même dans la contrainte temporelle de cette petite heure qui sépare le départ d’un train du suivant… car nous avons, il me semble, un petit secret et aussi un privilège à partager. Car si votre lettre est signée par Nino et qu’au bout de la mienne il y a un autre prénom, Gino, j’ai tout de même l’impression, frôlant la certitude, qu’il s’agit du même homme et du même prodige !
Oui, je peux vous comprendre, avec mon prénom anglais je ne suis pas là pour vous rassurer. En tout cas, rien qu’en vous rendant sur internet, vous pourrez constater que Gladys ce n’est pas Greta ni Garbo ! Je ne suis pas une espionne internationale, croyez-moi. D’ailleurs, si j’y pense, ce n’est pas vous qui avez eu des attitudes méfiantes, au contraire ! Mais voyez combien je me suis brouillée moi-même… juste pour vous dire…
Imaginez-vous, chère Hilda, que nous nous étions finalement rencontrées à la Victoria Station, avant de nous sauver dans la salle d’attente de la première classe…. Je vous aurais serré la main, pour vous dire :
— Gino m’a téléphoné !
Et j’imagine votre réponse :
— Moi aussi, j’ai eu Nino au téléphone : nous avons bavardé un long moment… plus qu’une heure !
Dans cette gare bruyante et fourmillante de gens pressés, nous aurions échangé autour de ces deux êtres exquis qui avaient voulu traverser le miroir, comme Alice… Avant de nous apercevoir qu’il s’agissait sans doute de la même personne !
J’aurais maintenant une amie de plus, et pour une énième fois j’aurais incarné, devant vous, le personnage de la femme ou de la maîtresse d’un homme aussi charmant qu’insaisissable, tandis que vous auriez revêtu un rôle complémentaire et opposé au mien, vous déguisant dans les habits d’un phénix ou d’un sphinx.
Dans la nostalgie de cette rencontre ratée et de tout ce qu’il aurait pu en suivre, j’éclate maintenant en sanglots — ou alors je ris sans retenue — si je pense que cet homme a réellement existé pour moi, pendant une période de ma vie que je garde jalousement au fond du tiroir de ma cuisine : un tout petit caillou noir, enveloppé dans une coupure du Guardian avec une date, 4 juin 1975, le jour de mon anniversaire !
Je vous embrasse fort, humble Hilda, Hilda humide de larmes, Hilda heureuse, je crois, de votre extraordinaire ténacité…!
Adieu !
Gladys

P.-S. Comment a-t-il pu réussir — cet écrivailleur de deux sous se dérobant derrière le titre d’une chanson — à pénétrer dans nos vies jusqu’au point de remplacer mieux que Cyrano ces êtres qui nous ont pendant des jours et des nuits inoubliables bercées dans leurs bras virils ?

P.-S. Voilà pourquoi je vous parlais de prodige…

002_Gabriel Ferrier 180 Gabriel Ferrier, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Fleurs séchées et fleurs jetées : face à une nature de plus en plus périssable, que ferons-nous de notre conversation ?

Ma chère Gladys,
Tu jureras que ce n’est pas vrai, mais je viens juste de recevoir une lettre de ta part. Je ne pense pas qu’il y ait quelqu’un d’autre qui se mêle dans nos affaires ; quelqu’un qui est à la fois tellement habile dans les contrefaçons des calligraphies d’autrui… Personne ne peut remplacer ton expression unique :
— bonjour Gino, nuit profonde, réveil tonique ! De bisous pour toi, et partage de café !
Je t’y reconnais. Je te vois parfaitement, sortir de la salle de bains tout comme « l’amica risanata » de Ugo Foscolo, emmitouflée dans ton peignoir chinois… Je m’arrête. Car je suis seul et je ne veux pas gâter cette « invitation » à reprendre notre conversation par des attitudes déplacées et inopportunes.
Donc je recommence… Bonjour Gladys, moi aussi j’ai dormi. Je vais consacrer mes premières énergies du matin à une reconstruction fidèle de notre dernière conversation téléphonique, ressemblant à un petit déjeuner où l’on trouve, avec le thé (ou le café) et les tartines au beurre, d’autres ingrédients indispensables…
Si je ne me trompe pas, il était dimanche, et tu m’avais dit :
— Je vais commencer, après mon café, à faire le plein de fleurs au marché, à côté de chez moi
— Oui, celui de Columbia Road, je le sais.
Depuis une de ces fameuses cabines rouges, tu m’avais appelé, enthousiaste :
— Ici le temps est doux et gris. Pourtant, les étals regorgent des couleurs de l’été : les fleurs multicolores s’épanouissent. J’adore les marchés !
J’essayais alors de te parler du marché de Campo de’ Fiori, avec ses ombrelles blanches et cette statue sombre et pensive debout au milieu… Avec un effort de mémoire et d’imagination, j’essayais de me catapulter à tes côtés :
— Les fleurs contrebalancent cette mélancolie qui se colle aux façades et aux arbres mêmes quand le soleil nous abandonne… Plus tard, séchées et faufilées dans les pages d’un livre, elles nous rappelleront leur épanouissement au soleil…
— Tandis que… tu m’avais répondu, haletante… notre conversation glisse dans le fil, comme sur une page invisible, ne laissant de trace qu’en nous deux…
Tu avais raison, ma chère Gladys, moi aussi je ne me souviens que de phrases… ou mots isolés… J’ai presque tout oublié, tout perdu de nos conversations téléphoniques continuelles…
Je ne pourrais jamais espérer de te revoir, alors ? Certes, tout a changé…
Viendrais-tu à ma rencontre à la gare Victoria ? Serais-tu d’accord pour une promenade à Regent’s park, même s’il pleut et que le vent souffle ?
Assis sur l’un de ces lourds bancs publics, j’aimerais d’abord m’abandonner à mes souvenirs d’enfance, pour recréer cette complicité avec toi, surtout verbale, qui nous isolait pendant des heures du reste du monde… Ou bien, j’aimerais t’inviter chez Babington’s, le fameux « tea-room« … Excuse-moi pour cette licence poétique : tu sais bien que je parle maintenant d’une salle de thé qui se trouve à Rome, piazza de Spagna ! Un endroit où nous fîmes une halte inoubliable après avoir traîné en long et en large dans le parc du Pincio sans renoncer ensuite à cette merveilleuse exposition de Chagall à la Villa Médicis…
T’en souviens-tu ? Peu habitué à cette boisson nordique avec ces tranches de citron qui flottaient au milieu de la fumée, j’évoquais la granita au citron que mon cousin de Romagne savourait au petit matin dans un petit village au bout extrême de la Sicile… et puis, je ne sais pas pourquoi, je me plongeai dans le souvenir d’une réunion chez des amis de mes parents, dans un grand appartement via Palermo, à côté de la Galerie d’Art moderne de via Nazionale… où l’on commanda je ne sais pas combien de verres remplis de « granita de café avec crème fouettée »… Ah, la granita de café… quel délice !
Mais si c’était maintenant, je me plongerais dans un passé plus récent, dans le même passé que tu as vécu toi aussi, pendant cette période, révolue désormais, où ta famille avait suivi ton père à Milan, où je travaillais…

003_fleur de laurence 180Image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Je me rappelle… tu te moquais de moi à cause de mon drôle de prénom, Gino, que je partageais d’ailleurs avec Gino Paoli, le chansonnier qui lançait au milieu du smog milanais de véritables poèmes, comme :

Vivre encore, pendant seulement une heure…

ou

Sans finir, tu traînes notre vie…

ou

Cailloux que la mer a consommé
ce sont mes mots d’amour
pour toi...

Tu insistais pourtant avec ton jeu de mots. Je n’étais pour toi que Cerutti Gino, ce personnage maladroit et désinvolte à la fois (créé par Giorgio Gaber) dont on parlait sans cesse au bar du Giambellino en lui incrustant le titre fort élogieux de « dragon ». Il s’agissait en vérité d’un personnage peu recommandable rentrant et sortant de prison à cause de ses prouesses de voleur pas plus habile que ça… Tu m’appelais « dragon » tandis que moi, pour toute réponse, m’aventurais dans des analyses plus fouillées sur l’importance de la chanson pour les Italiens : dans un pays où l’unique véhicule de communication reconnu entre les humains est la chanson, Giorgio Gaber et Gino Paoli ont partagé — l’un à Milan, l’autre à Gènes — la petite joie d’ouvrir une petite brèche dans le conformisme de chansons belles, mais rhétoriques et éloignées, amenant finalement sur les plateaux et dans les salles irrespirables où se groupaient les jeunes gens une idée de la vie nonchalante et sérieuse à la fois.
— En Italie nous appelons « scanzonato » quelqu’un qui réussit à se dégager pas seulement des liens trop serrés et des conventions trop abstruses… je te disais, t’en souviens-tu ? Oui, je suis scanzonato, parce que je peux devenir d’un bond capable de me dérober à la propagande de tous ceux qui voudraient se moquer de moi en me faisant croire aux ânes qui volent !
Tu riais, mêlant des phrases de ton pays où je ne trouvais pas les mêmes mots des Beatles ou Bob Dylan… Tu disais alors :
— J’ai compris ! Tu es scanzonato et gai, scanzonato et triste, scanzonato et tragique… L’Italie est-elle comme ça elle aussi ?
Oui, chère Gladys, l’Italie est un pays comme ça. L’amour pour la boutade et la vanité, le désir d’être hissé sur le plus haut piédestal : tout cela est plus important que le mérite ou la vérité historique. Tout cela écrase surtout le bon goût et l’amour propre. Oui, pour une gloire vaine et éphémère on fait hara-kiri, on déborde, on trahit, on piétine toute cohérence et humanité. On arrive même à défigurer l’image de nos pères, de nos grands poètes, de ceux qui ont créé notre culture, notre langue, notre humus primordial…
Je te vois étonnée, dubitative et même perplexe :
— Quel lien peut-il y avoir entre l’indulgence pour le caractère scanzonato des chansons de Paoli et Gaber, et cette attaque contre les conséquences presque inévitables, totalement négatives selon ce que tu dis, de ce même caractère ?

004_fenêtre laurenceImage empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

En cette période-ci, un réalisateur italien très connu et estimé a voulu se mesurer avec un thème objectivement difficile et grave, celui de raconter au monde la vie de Giacomo Leopardi.
Dans une lettre adressée à une de tes collègues lectrices, un certain Nino s’enflammait, justement, en soulignant la difficulté de traduire en une autre langue L’infini de Leopardi et, en même temps, l’importance de ce poème ne représentant qu’une des perles de cet immense poète.
Je ne veux pas examiner trop d’aspects de ce film qui m’ont laissé déconcerté, car il y avait aussi beaucoup de belles choses dans ce film même qui auraient pu enfin me convaincre à applaudir cette œuvre comme une tentative honnête et volontaire.
Mais ce film, par son manque de sensibilité, inacceptable pour moi, révèle enfin tous les défauts, les vices et les faiblesses qui portent, hélas ! beaucoup de mes compatriotes à compromettre ce qu’il y a de valide en eux jusqu’à se perdre.
Dans tous les livres qu’on a diffusés pour lecteurs et lectrices de tous les âges et sensibilité, une note biographique est gravée sans équivoque : Giacomo Leopardi était bossu, son épine dorsale, après une grave maladie pendant son adolescence, était gravement compromise. Dans tous les récits on raconte aussi d’une mère geôlière, qui tenait ses enfants, dont Giacomo, sous clé. Les rares sorties du poète de Recanati (à la suite d’abord de Pietro Giordani ; ensuite d’Antonio Ranieri) sont unanimement considérées comme des fuites. Or, dans une culture piégée par la division et la répression comme l’était la culture au XIXe siècle en Italie, la grandeur de cet homme de génie — qui a eu la force d’écrire et diffuser dans l’Europe stupéfaite des œuvres devenues aussitôt indispensables — représente un trésor unique, tout comme son image. L’image d’un homme souffrant, mais généreux et doué de la force d’un géant. Juste un siècle après, Antonio Gramsci — cet homme qu’on ne pourrait plus intègre qui a été capable de résister pendant onze ans dans une prison, confiant à des lettres (qu’il ne pouvait envoyer que tous les quinze jours) un testament politique, moral et culturel qui est devenu une œuvre d’importance capitale — est sans doute un « grand Italien » qu’on pourrait rapprocher à Leopardi pour bien de situations douloureuses qu’ils ont dû tous les deux endurer jusqu’à en mourir.
Dans ce film, le réalisateur n’essaye pas de nous partager jusqu’au bout le sentiment de Leopardi lors de ses « fuites » de Recanati. Il ne se charge pas d’entrer dans l’âme du poète ni d’essayer d’imaginer comment pouvait-il voir et ressentir le monde devant lui et autour de lui. Il s’est amusé à regarder Leopardi comme un objet ou plus proprement comme un corps. Un corps plus déformé que celui de Rigoletto. Le corps d’un homme qui avance à quatre pattes et n’est même pas en condition de lever la tête pour regarder les gens dans les yeux.
Je trouve que cela est cruel et que rien ne justifie cette prétendue « vérité » qui tue une deuxième fois Giacomo Leopardi et tue aussi toute idée noble et saine de la culture.

Cela me rappelle d’emblée le début de notre rencontre téléphonique (ou télépathique) : tu t’inquiétais pour les fleurs qui se fanent, pour ces pétales qui tombent un à un. Je te disais que les fleurs séchées se transforment volontiers en marque-pages et petit à petit fusionnent avec les livres par une espèce d’amour délibéré : si les livres aiment les fleurs, les fleurs aiment les livres aussi !
Qu’est-ce qu’il arrivera à notre littérature, à nos livres, du moment qu’un homme comme Leopardi a été traité avec une telle désinvolture ? Combien de fleurs séchées, combien d’écrivains et poètes malheureux comme lui, seront jetées à la poubelle avant d’être connus et insérés tels des marque-pages dans le Grand Livre Immortel ?
Et, face à une nature de plus en plus périssable, que ferons-nous de notre conversation ?
Gino

001_calaferte 180 Calaferte, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Giovanni Merloni

L’infini des humains n. 25

10 mardi Mai 2016

Posted by biscarrosse2012 in feuilletons

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les lectrices

001_deuxième 25 bis

La lectrice de Valentine Cameron Prinsep (part! ,image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Chère Ilona,
Le temps qui reste aux lectrices pour échanger leurs points de vue autour des « étranges confessions de Nino Le Galérien » va se rétrécissant au fur et à mesure que le relais passe d’une main à l’autre, d’une consonne à l’autre. Chacune de nous commence à mal supporter sur sa tête cette espèce d’enseigne sans charme dont la lueur va s’assombrir impitoyablement. J’aimerais pouvoir faire déjà un petit bilan, m’appelant à notre abbesse Héloïse, qui a été d’ailleurs une de premières lectrices fidèles de notre histoire littéraire. Mais je dois respecter la consigne du silence et attendre que ce soit Cassandre à en parler, ou alors Béatrice, ou bien Ariane.
Dans les conditions actuelles, je respire autour de moi des journées qu’on ne pourrait plus agréables au point de vue climatique. Pourtant j’assiste de moins en moins aux découvertes des bouquins de notre auteur mystérieux et je risquerais sans doute de dire des bêtises en refermant trop à la hâte mon journal de bord.
Les jeux ne sont pas encore faits, je crois. Attendons donc que Nino en personne nous avoue son secret. Je suis sûre qu’il le fera. Il y a encore du temps…
Hilda

002_deuxième 25

La lectrice de Valentine Cameron Prinsep, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

L’infini des humains (Lectrices n. 25)

Chère Hilda
Il y a d’infinies façons de se représenter l’infini. L’infini des mathématiciens et celui des astrophysiciens me fascinent et me terrorisent à la fois. Car l’idée d’infini, qui se projette au-delà de tout ce que nous ne pourrons jamais mesurer ou comprendre entre nos pieds, nos mains et notre petite tête, marque inévitablement, tôt ou tard, une frontière infranchissable, une porte noire que nous ne pourrons jamais dépasser sans sortir de notre naturel, sans nous soumettre à des épreuves claustrophobes… Pour sortir de notre coquille d’œuf, nous devrions nous contraindre dans une boîte ressemblante à une caisse de mort, fermer les yeux, arrêter de respirer et tenter la chance d’un voyage qui serait plus long que notre même vie.Cela nous emmènerait dans un endroit solitaire ou plein de monde où nous serions seuls, définitivement séparés de notre passé et de tous ces corps humains ô combien chéris et regrettés !
Je préfère expérimenter la petite ambition de demeurer humain, gardant l’espoir de « mesurer » de mes pas et de mes bras le monde qui m’entoure.
J’avais connu et de temps en temps rencontré une autre Hilda, Italienne, dont quelques-uns de mes camarades d’université se souviennent peut-être. Sa voix était petite, comme d’ailleurs sa figure. Son regard bleu était extraordinaire : chaque fois que j’allais la voir dans son atelier d’architecte juste à l’entrée de la villa Doria Pamphylie, ses yeux, comme des vedettes timides et incertaines, accaparaient toutefois sans hésitation tous les feux de la rampe…
Je regardais ses grands yeux et j’y trouvais la mer, l’océan, les glaces polaires, les gorges creusées dans la jungle par les fleuves tropicaux. Aurais-je pu envisager une confiance plus proche avec cet indicible regard ? Aurais-je pu désirer que s’ouvre pour moi cette porte bleue céleste au milieu de cette vague violente et magnanime ? Impossible, pour d’infinies raisons que je savais en avance…
Pourtant, j’avais l’autorisation de m’asseoir à côté d’elle, de respirer son parfum frais et pénétrant ainsi que de me plonger dans le bleu infini de ses yeux.
Elle me parlait d’architectes américains, de Tomas Maldonado, de ces immenses baies vitrées recouvrant les gratte-ciels de Mies Van der Rohe… Maintenant

« movesi il vecchierel canuto e stanco »

Il se meut, entre Hilda et moi, le vieil homme chenu et las… Si je songe au vieil homme de Pétrarque qui avance péniblement, entrant et sortant à l’infini de cette porte bleue ou de cette bouche murmurante au milieu du silence, je ne peux pas passer à côté de cette autre image :

« Solo e pensoso i più deserti campi
vo mesurando a passi tardi e lenti… »

Seul et pensif, de mes pas lents et tardifs je vais mesurant les champs les plus reculés… Oui, bien sûr, Hilda, on ne peut pas traduire « tardo » avec « tardif ou retardataire », cela serait trahir l’esprit de Pétrarque qui aura d’ailleurs reformulé ces mêmes vers en français. Il s’agit d’un pas lent que l’âge rend plus compliqué, un pas qui n’a plus l’élasticité ni surtout la désinvolture de la jeunesse.
Quel âge pouvait-elle avoir ces jours-là, dans cet atelier tout blanc embelli par un grand vase de cristal débordant d’œillets rouges ?
Un peu plus que quarante ans, je crois, tandis que moi, j’en avais vingt-trois… Je me sentais comme ce pauvre vieux au pas pénible, obligé de mesurer un monde qui se rétrécissait déjà… Tandis qu’elle, maintenant je le comprends, était une petite Audrey Hepburn capable de sourire, mais incapable de rire.
On laissait alors partir le train impétueux des discussions héroïques, entamées au hasard des connaissances encore faibles ou confuses… Je lançais ma fantaisie d’apprenti architecte au milieu des nuages de fumée que ses Marlboro jetaient entre nos nez très proches.
— Il me semble que l’être solitaire de Pétrarque est un homme qui n’a pas le souci de l’âge, disais-je.
— Il fait la navette entre vous et moi, disait-elle.
— Il mesure les distances de la vie, les abîmes qui séparent l’homme de la femme, disais-je.
— Il se rend à Recanati, chez son fils spirituel… Giacomo Leopardi !
— Vous avez tout deviné, Hilda.
J’aurais aimé lui prendre la main et partir avec elle dans cette miraculeuse solitude à deux où l’on aime aussi bien les instants de l’emportement fusionnel que la lenteur sans âge des pas qui mesurent le poids d’une existence en train de s’épanouir douloureusement, à l’infini.
Voilà, chère Hilda, vous qui traînez là-bas, à Castries… Voilà combien de choses me faisait voir cette Hilda romaine, ô combien regrettée, ô combien abandonnée au-delà d’une mer bleue que nos billets de souhaits ne pouvaient certes pas effacer.
On trahit même en disant « Ô combien je serais ravi de vous revoir, de te revoir ».
On trahit, en même temps, quand on a envie de nous emparer d’un chant merveilleux, qui nous touche tout en ne restant compréhensible que par petits fragments… On trahit Leopardi ou Pétrarque par une traduction en français trop légère et insouciante, comme s’il s’agissait d’un récit ou d’une fable.
L’infini de Leopardi est intraduisible en français tous comme le Bateau ivre de Rimbaud en italien.

003_25 tutta 180

image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Je vous invite à Recanati, ma chère Hilda de Castries. Vous verrez devant vous un paysage méditerranées qui ressemble un peu au tien, si seulement tu te déplaces entre les Cévennes, le Gard, Avignon (où Pétrarque a connu Laura) et Vaucluse (où Pétrarque est mort)…
Imaginez-vous : nous sommes assis tous les deux au sommet d’une petite colline, juste à côté de l’ancien bourg de Recanati, où elle trône, encore, solennelle la maison ancienne où habita comme un reclus le grand poète et philosophe de la Nature mère et marraine. Regarde avec moi le paysage qui se structure devant nos yeux avec son histoire d’hommes et femmes et familles et travail et guerres et peur… Regarde cette profondeur d’espaces qui s’enchevêtrent les uns dans les autres suivant les arbres, les fleuves, le vent, les feux. La langue que Leopardi épouse pour son chant immortel est d’une simplicité extrême : chacun de ses mots, quiconque peut le dire, tout le monde le connaît. Et pourtant, dans la transmigration dans une autre langue, même si partout les espaces et les hommes et les femmes auront toujours le même mystère… La densité et la force des images que Leopardi murmure vont inexorablement se dissoudre ou devenir inefficaces…
Je te fais bien sûr cadeau de ma traduction périlleuse et inadéquate. Mais je crois que tu comprendras mieux le sens de cet « infini des humains » à travers une petite tentative de partager ensemble quelques-uns des mots stratégiques de cette œuvre. J’espère que, tels des cailloux au milieu d’un torrent d’eau vertigineuse, ils nous deviendront familiers comme de bons plats de pâtes italiennes accompagnées par un bon fromage et un bon vin de Bordeaux…

« Sempre caro mi fu quest’ermo colle »

« Caro, ermo colle » : la petite colline où nous sommes, chérie par ce poète timide et forcément solitaire, se trouve juste au bout des « deserti campi » de Pétrarque. Le mot « ermo » résume en lui-même l’esprit du lieu : un endroit reculé, adapté aux gens solitaires voire aux ermites, donc un champ désert, un mont sauvage.

« E questa siepe che da tanta parte… »

Le mot « siepe » est aussi difficile à caler dans une autre langue. Il s’agit bien sûr d’une haie, mais elle a une onomatopée et une musique intraduisible. Car la « siepe » garde en elle aussi l’idée de la « serpe », qu’elle soit vipère ou couleuvre, qui ne fait qu’une avec les haies qui bordent les coins isolés et sauvages… tout comme cette colline où nous sommes, chère Hilda, que tu vois à présent encadrée dans un circuit touristique qu’en a irrémédiablement défiguré l’aspect originaire.
Donc, cette « haie serpentante » (et comblée de serpents) est la co-protagoniste de cette aventure de l’infini. Le jeune poète — on ne pourrait plus cultivé et inexpert vis-à-vis de sa propre campagne brusque et violente — partage les émotions de sa découverte avec la « siepe », un personnage sage et sauvage à la fois. Elle a la même fonction qu’une fenêtre ouverte sur une vaste et profonde campagne. Comme votre fenêtre, Hilda, la « siepe » laisse voir, ou mieux « entrevoir ». Ou alors elle cache « da tanta parte » (pour une longue traite de buisson) le « dernier horizon »…

004_25 part 180

Je vous laisse deviner vous-même, Hilda, les mystères que cache chacun des mots de cette poésie de Leopardi dans les deux langues — l’italien de Leopardi et le français d’un traducteur-amateur —, suivant de vos beaux yeux verts ou bleus l’image que vous-même m’avez envoyée pour vous faire pardonner… Oui, vous ne venez plus à ce rendez-vous hors du temps sur le « colle de l’Infinito ». Patience ! Je ferai moi-même cet exercice de l’infini à partir de cette lectrice habillée de céleste… de ce jour doux se balançant dans cet « entre-deux » : tout ce qui vit « au-dehors », dans un paysage harmonique et accueillant ; le « dedans » qui vit le soleil comme une bénédiction intime…
Nino

Giovanni Merloni

004_la fenêtre de Balthus

La fenêtre de Balthus, image’ empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

L’infini

Toujours me fut si cher ce mont sauvage
Et cette haie qui pour une si grande part
Du dernier horizon la vue m’exclut.
Mais si assis je regarde, d’interminables
Distances au-delà d’elle et des silences
Surhumains, et les profondeurs du calme
Dans l’esprit je me peins, d’où pour un rien
Mon cœur va s’épeurant. Et quand j’entends
Le vent bruire entre les plantes,
Ce silence infini à cette voix
Vais comparant : je me souviens alors de l’éternel,
Des saisons mortes, de la présente
Encore vive et du son d’elle. Ainsi, dans telle
Immensité se noient toutes mes pensées.
Et le naufrage m’est doux dans cette mer.

Giacomo Leopardi (traduction de Giovanni Merloni)

Ilona renvoie à Justine une lettre d’Italo n. 24

06 vendredi Mai 2016

Posted by biscarrosse2012 in feuilletons

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les lectrices

 

Vilhelm Hammershøi 01

Vilhelm Hammershøl, image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Chère Justine,
Je préfère écrire à toi plutôt qu’à Juliette… demeurant franchement indifférente aux polémiques que la mise en exergue de ton prénom provoquera. Dans la récente réponse de notre amie Juliette à un certain Jacques, elle t’avait mise de côté, malgré le sujet sous-entendu dans le récit qu’il avait envoyé. Il s’agissait en fait de situations typiques de l’adolescence qu’on ne pouvait plus scabreuses, intimement tourmentées par une sorte de sadisme psychologique. Une chose qui m’est étrangère, le sadisme, que tu as bien connu, au contraire, en t’en affranchissant, bien sûr… mais qui risque aujourd’hui de revenir à la surface avec les violents changements en cours : tandis que la liberté sexuelle va devenir un pâle souvenir, on a l’impression de revivre les années révolues où la première Justine était bien installée sur les planches…
D’ailleurs, il est bien possible que tu aies décidé toi-même de te dérober à cette passerelle de jugements sur le passé de « cet inconnu que tout le monde connaît », dans le but de relativiser toute hypothèse de sadisme subi ou appris, au cours de ses « souffrances », par cet inconnu même !

Mais je crois avoir déniché une nouvelle clé, encore plus importante pour la compréhension de notre personnage. Car en fait il n’y a pas que le sadisme (et le masochisme) dans l’amour à tous les niveaux de plénitude ou de frustration. Il y a aussi le sadisme de l’exclusion et du silence dans tous les autres domaines, exercé — hélas ! — par de petites collectivités ou groupes restreints envers quelqu’un qui ne rentre pas, pour une raison quelconque, dans la logique dominante. J’appellerai cela « sadisme transversal et indifférent » à la politique comme à la morale et à l’esthétique aussi : une attitude qui se promène bras dessus bras dessous avec le « conformisme » et d’autres méchancetés que je te laisse énumérer librement chez toi. Cette idée de « conformisme agressif » m’arrive indirectement de la lettre d’un Italien que je vous joins ci-dessous. En se déclarant justement « anticonformiste », Italo nous a envoyé, par mille précautions, un texte suspendu et étrange qui mérite à mon avis une lecture désenchantée.
J’imagine déjà l’expression scandalisée et perplexe que tu assumeras d’ici peu… et j’en suis ravie en avance, car j’aurai réussi à te faire rougir, Justine, réalisant mon premier acte de sadisme innocent !
Voilà, je croyais apporter la pluie. Cependant, mon Maqroll chéri, mon Gabier n’est pas là… et le soleil inonde les cœurs !
Ilona

002_courette 02

Chère Ilona,
Depuis ce pays frontalier qu’on appelle l’Italie, je vous écris quelques mots au sujet du personnage dont vous êtes en train de rechercher, par groupes de lectrices passionnées, les véritables racines… littéraires. Car s’il écrit dans un français assuré et parfois envoûtant, il ne faut pas se cacher l’évidence qu’il n’est pas un Français de sept générations.
Ici, dans mon pays, où la langue, comme tout le reste, vit à la journée, lorsqu’on rencontre un étranger qui s’efforce d’écrire en italien correct on le salue avec des applaudissements sincères, tandis que chez vous les attitudes des lecteurs et des lectrices sont plus sévères : vous voyez des accents partout ! Mais je peux vous aider… d’autant plus que votre enquête s’inspire à des principes de tolérance et d’amour… D’ailleurs, quand vous verrez ma signature, imaginant que je suis sans doute l’héritier d’Italo Svevo ou d’Italo Calvino… vous pourrez bien comprendre qu’avec de tels maîtres, je ne pourrais pas, de toute façon, vous cacher mon inguérissable anticonformisme ! Donc je ne me scandalise pas de ces quelques petites fautes de grammaire ou de ces excès d’adjectifs et de précisions qui alourdissent la langue de Nino Le Galérien. Oui, c’est lui ! Je reconnais de toute évidence, dans sa façon légèrement pédante de peindre les tourments de la vie, l’un de mes compatriotes, rien qu’à lire une seule page de ce énième livre confié à la hâte à une enveloppe blanche jetée dans la rue… Oui, c’est lui ! Vous le savez comme moi : la connaissance de la langue française a reculé chez nous, cédant à l’anglais ou, plus exactement, à l’américain…
Hier soir, descendant avec une amie via Garibaldi dans le quartier de Trastevere, à Rome, j’ai risqué de mourir pour la fausse manœuvre d’une voiture sortant en vitesse d’un garage. Sans réfléchir, j’ai lancé à l’adresse du conducteur, un « … ! », une de ces expressions qui font partie désormais de notre quotidien, rien qu’un petit défoulement qui fait écho aux prévarications endurées au jour le jour… Pour toute réponse, une jolie main féminine, ouvrant à peine la vitre postérieure, a laissé tomber sur le sol une enveloppe blanche…
Il s’agissait d’un paquet adressé à la poste restante de Paris, mais dépourvu de timbre postal… J’ai lu en un seul souffle ce rêve sans issue ni consolation. Cela m’a suscité des réactions contradictoires… donc je préfère m’abstenir de tout commentaire.
Je crois seulement qu’une chose semblable ne peut venir que d’un stylo… celui de l’homme que vous cherchez… pour lui offrir un collier de laurier ou alors pour lui couper la langue, les mains et la tête !
Saluez de ma part vos consœurs Ines, Ingrid, Isabelle et Irène auxquelles vous parlerez, j’espère, un peu de moi !
Italo

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Image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

La violence du silence (ou la Babel des silences)

On était dans une grande salle du Palais de la Cancelleria, à deux pas de Campo de’ Fiori, là où les inquisiteurs se réunirent il y a plus que quatre siècles pour juger et condamner Giordano Bruno au bûcher. Les fenêtres étaient grand ouvertes et cela faisait circuler librement toutes choses. Surtout les voix : celles de la rue se mêlaient à celles des témoins et des juges. Mais il arrivait aussi que des documents et des dossiers importants prissent le vol avant de planer sur les étalages des légumes ou du poisson, tandis que depuis ce même marché les odeurs bonnes et mauvaises montaient vers le ciel se faufilant dans les courants d’air pour atteindre librement les nez des gens assis ou accoudés aux fenêtres dans l’interminable attente…
J’avais publié, à compte d’auteur bien sûr, un pamphlet pour fêter en un seul coup le Premier Mai et le Quatorze Juillet. Deux dates qui me semblaient très importantes pour célébrer notre civilisation en crise… J’avais écrit cela d’abord avec l’esprit qu’on consacre aux cahiers de doléances. Au milieu du récit, sous forme de poésie, j’avais fait une liste des conquêtes trahies, des illusions déçues, des espérances foutues dans notre belle et inquiétante Europe. J’en avais fait imprimer dix mille copies, en déversant dans l’entreprise tout mon argent : silence ! Ce bouquin ne reçut aucune réaction pendant des années, même si les dix mille copies avaient vite disparu dans les poches et dans les étagères. Peut-être, quelqu’un de très autoritaire les avait tout de suite confisquées. Il ne m’était resté qu’une copie, que j’avais cachée entre le matelas et le sommier.
J’avais même oublié la couleur de la couverture de mon bouquin, quand je rencontrai deux Français, Jean et Jacques. On était piazza campo de’ Fiori. J’étais descendu de chez moi pour leur faire de guide. Les amis furent contents de me voir, mais bientôt ils changèrent leurs attitudes : « Tu vas être jugé ! » me dit Jacques d’un ton sérieux. « Tu seras brûlé au milieu du rectangle ! » ajouta Jean.
Je connaissais très bien — hélas ! — cette espèce de « campo » vénitien serré par des maisons pauvres aux façades délabrées où l’on respirait pourtant un air de complicité insouciante :
« Tu n’as pas eu la ruse… d’enlever cette scène vulgaire ! » me hurla un jeune en vélo.
« On voit très bien que tu as lu de montagnes de bandes dessinées d’infime qualité ! »
« Il n’y a rien de constructif dans ce que tu écris ! »
(Qui avait dit cela ?)
Dans la salle à l’étage noble de la Cancelleria le réquisitoire fut prononcé par un distinct membre de l’Oulipo : j’avais osé copier, selon lui, d’entières pages des « Exercices de style ».
« Mais ce n’est pas grave, ce n’est qu’une citation ! » hurla un homme à la grande barbe, ressemblant comme une goutte d’eau à Jules Verne. Sa voix résonnait jusque dans la rue…

(Il est vrai que mon rêve se passait en contemporain dans la salle et dans la rue, comme dans un film engagé de Francesco Rosi ou de Gillo Pontecorvo, où le peuple partage tout ce qui se passe dans la « chambre des boutons ». Pour moi, cela était très inconfortable, parce que je me trouvais toujours au centre des discussions — à l’intérieur ou à l’extérieur de la Cancelleria — sans que je me souvienne d’avoir descendu ni monté le grand escalier baroque…)

Plus tard, le réquisitoire avait été repris par un homme à la grande perruque : « L’accusé doit expliquer pour quelle raison il s’est autorisé à appliquer la morale d’une fable de La Fontaine à son récit licencieux ! » Peut-être en raison de sa ressemblance avec le Misanthrope de Molière, celui-ci ne m’avait pas offert aucune possibilité de me défendre.
D’ailleurs, personne ne s’adressait à moi pour me donner la parole…

(Il est vrai que tout le monde parlait de moi, tandis que ma personne physique semblait passer inaperçue. Donc je voyais se déployer autour de moi une violence, surtout verbale, qui n’avait pas un véritable but ni un accusé concrètement renfermé, en menottes, dans une cage…)

Enfin, la nuit venant, la liste des fautes d’orthographe et de syntaxe ayant dépassé en nombre et gravité toutes les fautes scandaleuses dont on avait longuement parlé avant, mes amis Jean et Jacques demandèrent solennellement la parole : « Laissez-le rentrer dans son pays ! »

(Mais j’y étais bien rentré ! Qu’est-ce que se passait ? Étais-je déjà mort ?)

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Peter Listed, image empruntée à un tweet de @FranckDache pour @f_lebel

« Oui, il est mort. Ou, pour mieux le dire, il n’a jamais existé ! » s’exclama Victor Hugo. L’assistance était debout, la salle au comble de l’émotion. Le grand poète, au bout d’un discours de vingt-cinq minutes, proposa à l’assemblée que le bouquin incriminé fût épargné même si son auteur était condamné.
L’assemblée, indignée, s’écria à l’unisson : « Le livre doit disparaître ! »

(Possible ? Stendhal en personne avait accordé son vote ?)

« Qu’on brûle “La violence du silence” au milieu du campo ! murmura Henri Beyle haussant les épaules. Je ne m’y opposerai pas ! Je l’avais bien dit que les Italiens, parmi leurs nombreux défauts, tombent facilement dans une pédanterie assez typique… mais celui-ci exagère ! »
Mes amis Jacques et Jean se rendirent personnellement chez Stendhal pour le rassurer : « Ce pauvre diable a noirci des piles de papier avec d’autres exercices de style, moins lourds et vulgaires… Malheureusement, tout cela est perdu ! »
Stendhal sourit, heureux de savoir que jusque dans notre époque on ne cessait de lire sa « Chartreuse de Parme »…
Quant à Hugo, mon unique défenseur, comme il l’avait toujours été pour des milliers d’innocents, le défenseur suprême de tous les accusés immotivés était maintenant déçu par le comportement de l’assemblée…
« Je propose de lui accorder une chance, mettant ce livre dans une cage avec un oiseau-lyre ! » proposa Jacques Prévert en me clignant de l’œil. « Si pendant, disons, quinze jours, l’oiseau s’intéresse à la lecture, effeuillant par son petit bec les lourdes pages, en déposant son petit guano sur la couverture grise… alors nous pardonnerons à cet Italien impudent sa prose désordonnée et ses vers pédants… Mais, si l’oiseau abandonne le livre à son silence, manifestant pour cet objet une évidente répulsion, alors, messieurs… »
Tandis qu’on m’accompagnait à mon dernier endroit avec mon petit livre fixé aux doigts désormais rigides — étendu sur une planche nue, tout en haut d’une multitude de bras descendant l’escalier jusqu’au fond d’un puits sombre et humide, Jean Giono et Antoine de Saint-Exupery s’approchèrent de moi :
« Tu n’as commis qu’une faute, cher ami, celle d’imaginer que les peuples peuvent changer facilement d’avis. Ils ne changent pas ! » me susurra suavement l’auteur de « Vol de nuit ».
Et Giono ? Haussant les épaules, celui-ci s’exclama de façon débonnaire: « Les Italiens de Rome sont encore restés à l’époque de la Contreréforme et des livres interdits, tandis que les Français de Paris… »

Giovanni Merloni

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Image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Juliette répond à Jacques n. 23

02 lundi Mai 2016

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les lectrices

001_john constable 180 Lectrice de John Constable, image empruntée à
un tweet de Laurence @f_lebel

Chère Juliette,
Je viens d’apprendre que vous êtes la secrétaire de l’association « Je est un autre » où, étrangement, toutes les membres ont un prénom qui commence par « J » : Joanna, Jacqueline, Jeanne, Joséphine et vous-même, Juliette. En lisant les articles de votre blog associatif, je me suis rendu compte que vous faites partie d’un groupe de lectrices ayant un penchant particulier pour la psychanalyse. C’est peut-être en raison de cela que vous avez partagé dans votre cercle les publications du Galérien et ensuite, ce dernier texte publié jeudi 28 avril qui nous laisse partager, en passant, l’histoire entre Alma et Marceau, se terminant avec un mariage dont on imagine le décevant terminus, sans en connaître les réelles vicissitudes.
Je serai content d’en savoir plus.
En attendant cela, je vous envoie mes salutations respectueuses
Jacques

002_agnes_goodsir 180 Agnes Goodsir, image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Cher Jacques,
Je peux juste vous dire que nos recherches sont dans une impasse. Ni le Galérien, ni Nino ou Marceau ne nous laisse pas filtrer grand-chose de ses aventures plus ou moins scabreuses et frustrantes. Cependant, dans les fragments que Joanna a trouvés dans un appartement vide de la rue Popincourt, où elle allait s’installer, on a pu découvrir que ce Nino, venant de Marseille et transféré désormais à Paris… existe ! Il est un homme un peu âgé qui garde toutefois un esprit d’adolescent vulnérable et facile à l’emportement amoureux. Maintenant, nous avons eu des informations assez rassurantes au sujet de sa santé physique et mentale : il vit sereinement calé dans les limites de l’âge adulte qu’il essaye parfois de forcer pour s’accorder des excès tout à fait innocents.
Selon l’avis de Jeanne, la plus rusée de nos camarades, Nino peine pourtant à s’affranchir des souvenirs gênants de son passage de l’adolescence à la vie. Cette période ressemble pour lui au chaos du Décameron du Boccace ou alors à ces situations étourdies où l’échange-partage des corps évoque certains films de Bernardo Bertolucci ou de Marco Bellocchio.
Il s’agit de ce que nous appelons « l’antichambre » de l’amour. Une sorte de limbe ou purgatoire avant de se décider à emboucher l’une des deux voix possibles : un paradis de joies sublimes et subtilement mensongères ; un enfer d’unions menées jusqu’au bout, sans s’arrêter sur les remords ni sur les regrets.
Nino, par exemple, avait inutilement consacré sa vie à une trop jeune femme qu’il appelait justement son Idole. Pendant une brève période, un ami, fort ressemblant au Jack Nicholson de « La dernière corvée » l’avait amené en promenade avec deux sœurs, dont l’une était sa fiancée tandis que l’autre devait représenter pour Nino une Consolation. Consolation de prénom et Brève de nom…
Comme il arrive toujours, l’Idole se représenta de nouveau à l’horizon et Nino, malade chronique d’une pénible forme d’autodestruction, tomba à nouveau dans son piège fatal. Mais pourquoi se hâta-t-il à « céder le bail » de cette Consolation à l’autre ami-rival, fort ressemblant à son tour au Vittorio Gassman du « Fanfaron » ? …ce type au profil complice et débonnaire, qui ensuite n’hésita pas à lui raconter dans les moindres détails les prouesses que Consolation lui avait autorisées ?
Le retour de flamme avec son Idole ne dura pourtant que l’espace d’un éclair. Plus tard, pour Nino resté seul sans Idole ni Consolation, arriva la Galère.
Comme notre consœur Joséphine nous a relaté — ayant analysé à fond les premiers temps de sa nouvelle fréquentation avec cette prénommée Galère —, Nino avait besoin de s’enfermer pour se reconstruire. Une forteresse inexpugnable ! C’était ainsi que Galère s’affichait derrière une apparence physique rassurante et prometteuse même. Je n’ose pas avancer à ce point-ci l’hypothèse que Nino est finalement le Galérien aussi recherché… parce que cela n’intéresse plus personne. D’autant plus que, pour Nino, le mot Galère assume une valeur surtout symbolique.
Revenant à notre associée Joséphine, elle nous a rapporté l’histoire d’une liaison où les contraintes n’ouvraient pas la porte à la fantaisie ni à la liberté ou à la petite mélancolie de toucher le bout… Rien que des abordages continus, de déferlantes et de vagues cognant contre un navire aussi robuste qu’immobile ! D’ailleurs, Galère était fille d’un militaire qui n’aimait pas du tout les rebelles comme Nino… Pendant cette période sombre, les éclats d’enthousiasme et de saine animalité étaient forcément circonscrits au samedi soir de cette pseudoliberté que les études universitaires accordaient hypocritement.
Notre Jacqueline, qui est la plus politisée du groupe des lectrices, insiste pour nous rappeler qu’à ces temps-là étaient encore rares les femmes qui prenaient la pilule anticonceptionnelle et, même dans les familles les plus cultivées, les parents ne se chargeaient pas d’éduquer leurs redoutables enfants mâles à se servir des préservatifs. Ce mot était même jugé inquiétant sinon vulgaire. Par conséquent, toute fille terrorisée par la famille n’ayant pas emprunté la voie de la pilule devait se charger de faire couler des douches bien gelées sur les corps surchauffés de leurs partenaires…
Mais, selon la fine analyse de Jeanne, il ne s’agissait pas que de cela…
Ce ne fut donc pas une fatalité si au lendemain des examens de juin Nino partit en voiture avec Consolation, rencontrée par hasard au jardin du Luxembourg… Au retour d’un après-midi de tempête, la Simca de Nino était garée rue de Prague, devant le portail de l’immeuble où Consolation allait rentrer. Les deux têtes étaient en train de se bécoter, comme le dirait Georges Brassens, quand Le Gabier, le frère de Galère, assis à son tour dans une 4L, les reconnut.
L’été suivant, Nino partit en vacances avec son frère Dodo et le frère de Galère, que Nino appelait justement Gabier, en raison de l’anticonformisme et bien sûr de l’antimilitarisme que celui-ci affichait par son extrême franchise. Le Gabier se chargeait tellement des affaires de sa sœur qu’un soir, ayant vu Nino collé aux joues d’une blonde de Bretagne fort ressemblante à son inoubliable Idole, lui parla franchement : — écoute, Nino, libre-toi ! Laisse tomber les femmes tordues qui te résistent. Si tu es un volcan, elle est une lagune. Si tu aimes rire, elle aime rencontrer des hommes qui tranchent, lui enlevant toute responsabilité de le vie…
Ah, si Nino avait écouté le conseil désintéressé de ce Gabier, de ce guetteur de futures disgrâces !

003_François-Antoine Vizzavona (Portrait de Madame Geneviève Félix) - copie François-Antoine Vizzavona (Portrait de Madame Geneviève Félix), image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Quant à moi, Juliette, je retrouve dans cette histoire de « baisers volés » (et de pulsions aussi violentes que réversibles) le manque de joie d’une société où les adultes ont aussi leurs responsabilités. Si je suis la plus acharnée des ennemies de la violence de l’homme sur la femme, je ne peux pas nier qu’une violence symétrique, que j’appellerais psychologique, peut bien se déclencher à partir de la femme même, en faisant de l’homme une victime.
Heureusement, quelqu’un peut de plus en plus profiter de rencontres fortunées, d’inventions salutaires, de contextes plus évolués. Mais il est sûr que la répression sexuelle de l’homme et de la femme est un phénomène majeur dans la société humaine mondiale. Si les tabous de ses parents et de ses premières fiancées ont coûté à Nino au moins cinq ans de suspension en deçà de la vie normale à laquelle il avait droit, imaginez-vous combien de situations sont bien pires, combien de personnes ne s’affranchissent jamais !
Juliette

Giovanni Merloni

L’homme au bras d’or n. 22

28 jeudi Avr 2016

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les lectrices

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Image empruntée d’un tweet de Laurence @f_lebel

Chères amies lectrices de Z à K,
Comme vous pouvez bien le constater j’ai fait mon petit « putsch » en prenant deux fois consécutives le relais dans notre chaîne invisible. Mais je devais attendre la suite du récit de M. Marceau ! Surtout parce qu’il avait évoqué la duplicité de mon prénom et j’attendais donc à quelle femme prénommée Kim il faisait allusion !
Voilà, le mystère est dévoilé. Marceau en fait m’a écrit :
« Avant que se déclenche, pour moi, la vie adulte, je n’avais vu qu’un film, “L’homme au bras d’or” avec Kim Novak et Frank Sinatra. Dans ce film, la franchise de Kim, ne manquant jamais d’un souffle de “sensualité retenue”, au fur et à mesure de l’évolution du drame de son ami et de ses efforts pour le soigner, ne fit qu’augmenter son emprise douce et violente sur moi… Elle me sauva d’une crise qui aurait pu me plonger dans un état encore plus désastreux. Ou alors elle eut la simple fonction de me rassurer, en brisant la spirale d’angoisse qui s’était emparée de moi… »
Vous voyez ? Un film peut sauver une vie. Un livre aussi…
Qu’est-ce que nous apportera le futur ?
Kim (numéro deux)

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Image empruntée d’un tweet de Laurence @f_lebel

L’homme au bras d’or

Je courais sur une petite voiture, assis derrière avec deux camarades. La route longeait d’en haut un pittoresque village de pêcheurs aux maisons blanches, roses et célestes… La mer bleue, entrecoupée au milieu des têtes des voyageurs paraissait insaisissable dans son voile de brume opalescente.
Iéna, la fiancée de Brochant et Alma, la mienne, voyageaient dans la même direction, mais sur le train, pour faire plaisir à leurs parents. De temps en temps, à la hauteur des passages à niveau, ou lorsque la route semblait entrer en collision avec les rails, les deux sœurs nous saluaient par des sourires et des gestes mécaniques.
À Brest, descendus de la voiture — aussitôt repartie avec nos accompagnateurs qui devaient rentrer à l’École navale —, Brochant et moi demeurions en attente sur le quai de la gare, avec notre habituel enthousiasme ainsi qu’une propension enfantine à rire sans qu’il y ait une raison précise. Les deux filles étaient ravissantes. La blonde aux longs cheveux ondulés, amoureuse de Brochant, semblait avoir été chargée par quelqu’un d’endiguer les comportements de la brune aux cheveux lisses et courts qui gardait quant à elle d’obscures réserves à mes égards. Sinon, elles ne mangeaient pas, elles ne buvaient pas et surtout elles n’étaient pas disponibles à rire sans une raison précise.

Alma et Iéna avaient déclaré solennellement qu’il fallait quitter la table quelques instants avant que l’estomac soit plein… D’ailleurs, elles ne se souciaient pas de nous. Brochant et moi demeurions seuls, au-dessous des ombrelles blanches de la crêperie, grignotant opiniâtrement les écrevisses et les moules, tandis que nos fiancées se penchaient dangereusement au-delà des rambardes de fer, feignant de regarder la mer tout en ayant des choses à se dire…
Un peu trop « chouette », Iéna se réjouissait des commentaires des passants à son intention… ou alors elle embrassait Brochant sur la bouche en face de tout le monde par une sorte d’exhibitionnisme appuyé, selon la mode de ces temps-là. Au contraire, Alma paniquait devant les offensives de mon tempérament volcanique. Elle était aussi anguleuse qu’attrayante. J’étais vraiment obsédé par ces longues jambes maigres et bien remplies, par ces seins blêmes et solides, par ces doux mamelons… Pourtant, jusque-là Alma ne s’était pas donnée jusqu’au bout. Cette escapade à Douarnenez, la première de ma vie, était implicitement l’arène où je m’attendais à la collision et à la mort.
Selon la régie de Iéna, risible, mais inflexible, encore une fois pour faire plaisir à leurs parents, les femmes devaient coucher avec les femmes et les hommes avec les hommes. Par conséquent, Brochant et moi nous dûmes partager un énorme matelas à deux places, encore plus inconfortable que celui de mon foyer de la rue Daubenton et aussi de l’ancien matelas à ressorts de notre glorieuse chambrée d’Auteuil.

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Albert André, image empruntée d’un tweet de Laurence @f_lebel

L’idée de partir à Douarnenez avait été lancée par Brochant, emporté par cette illusion tragique de deux sœurs… mais ce fut Madame Plaisance qui insista pour me prêter les clés de son appartement là-bas. J’étais demeuré dans mon scepticisme habituel, n’ayant eu jamais un sou dans la poche et n’ayant jamais quitté Paris non plus. Pourtant, depuis deux semaines, Brochant et moi nous avions été embauchés, pour une période d’épreuve bien entendu, dans un cabinet de kinésithérapie. Nous avions épargné tout l’argent gagné en nous faisant inviter à droite et gauche…
Mais je ne pouvais pas imaginer qu’à Douarnenez je trouverais mon ancienne copine regrettée, Liberté… en compagnie d’un de nos camarades de l’orphelinat, Duroc ! Celui-ci était tellement bon, altruiste et même trop souriant, que je me trouvai pris de contre-pied et sans armes. Cependant, même si désarçonné et doublement meurtri par la présence de deux femmes de ma vie autour de la même table, je devins de but en blanc audacieux et même fanfaron, profitant de la bienveillance de Duroc pour amener dans nos conversations du soir mon sujet scabreux et délicat… Bien sûr, Liberté se dérobait à mes réquisitoires, tandis que Brochant et Iéna se sauvaient en se consacrant à la corvée de la vaisselle… Heureusement, Duroc, pour se faire pardonner, essayait de me donner un coup de main pour convaincre la « pauvre » Alma…
Il ne s’agissait pas d’une « preuve d’amour », je répétais avec insistance. Cela était désormais une idée reçue parmi les plus obsolètes… Je vous épargne les considérations, dignes d’un grand avocat, qui sortaient de mes lèvres comme les fleurs d’un champ au lendemain d’une nuit de pluie…
— En somme, Alma, dis-je en conclusion, rougissant pour l’indignation… si tu ne veux pas qu’on fasse l’amour ensemble, c’est à moi que tu te refuses !
Pendant un instant, je songeai à un acte de force… Cela aurait pu, contre toute attente, nous souder davantage… Bien sûr, en ce temps-là je transpirais de spermatozoïdes partout, mêlés à ma débordante allégresse verbale… Mais je n’avais jamais eu l’habitude d’entrer sans frapper à la porte !

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Albert André, image empruntée d’un tweet de Laurence @f_lebel

Le couloir séparant la chambre des mâles de celle des femmes menait d’un côté à l’escalier et, de l’autre, se terminait sur une porte-fenêtre en très mauvais état, mouillée et rouillée par la pluie et le vent. Derrière celle-ci, un balcon étroit d’un demi-mètre s’accoudait sur une petite plage léchée par une mer pâle et paresseuse, dépourvue de corps et d’énergie. Je me renfermai là dehors, tout de suite après mon dernier réquisitoire sous les yeux presque endormis de Duroc et de Iéna…
Le balcon et la porte-fenêtre étaient accrochés à une façade laide et irrégulière, formée par une série de maisonnettes ayant poussé spontanément, comme des champignons, l’une à côté de l’autre, à l’origine sans toilettes ni tuyaux de l’eau ou fils électriques. Les murs étaient en de pénibles conditions : une patine entre le jaune et le gris noirci voilait la surface irrégulière en forme d’éventail cassé. La plage, très mal entretenue, s’affichait comme l’arrière-boutique honteuse de la splendide promenade au long de la mer, une poubelle à ciel ouvert où jeter et abandonner à jamais tout ce qu’une fantaisie fatiguée et malade pourrait envisager. Derrière un édifice plus bas, j’entrevoyais la mer, qui était noire. Dans l’absence de la lune, on pouvait juste bénéficier d’un faible réverbère ressemblant à une horloge à coucou.

La nuit était longue, le balcon très inconfortable. D’abord, Iéna ensuite Brochant essayèrent de me convaincre à renoncer…
Quant à moi, je réfléchissais : cette manifestation individuelle ne servait qu’à souligner que c’était vital, pour moi, que l’écueil fût contourné, que le voile fût brisé.
D’ailleurs, Alma, renfermée dans son gynécée négligé, ne cédait pas. Brochant dormait dans le grand lit, poursuivant, dans l’espace redoublé, sa femme idéale, qu’il conduisait gentiment dans ses mondes de carton. Iéna, qui n’était peut-être pas sa femme idéale, était éveillée. Je réussissais à lorgner, depuis le balcon, à travers la fenêtre ouverte, l’endroit de la chambre où Alma et Iéna se roquaient opiniâtrement.
Les heures passant, j’étais tout engourdi ayant demandé à Brochant de fermer à clé en me laissant dehors, avant de consigner la clé à Alma. Dans l’espace à ma disposition, très exigu, je ne pouvais pas demeurer assis ni debout. J’étais obligé d’essayer d’étranges positions. Cela m’empêchait de dormir… mais j’étais curieusement content de cela.
« Une initiation ! » pensai-je. « Je suis en train d’expérimenter sur moi un rite tribal… Pourtant, chez les sauvages l’amour n’est pas considéré comme un sentiment… Pour nous, il s’agit d’une valeur qui naît et évolue avec la culture. Notre civilisation a inventé l’amour pour ajouter une sorte de noblesse à la possession, ou alors pour affaiblir la violence du désir et relativiser l’importance du rapport exclusif, totalisant… »
Elle me vint à l’esprit Argentine, l’idole de la nuit… tandis que la véritable nuit — insaisissable et cachée, plus noire que le noir — s’effondrait au-delà des barques de cette baie abandonnée.
D’autres heures s’écoulèrent, interminables. Le froid supportable de la nuit ne faisait qu’un avec l’air saumâtre sentant les algues mortes et tout cela m’aidait dans mon entreprise. Ce balcon était un phare, une tour, la cage du gabier au sommet du mât d’un navire, le pont Bir-Hakeim… Tout d’un coup, une pâle lueur frappa contre mes paupières séchées. « Quelle absurdité ! » me disais-je. « Quelle situation ridicule ! Ou alors le vrai ridicule c’est moi, ayant échafaudé cette espèce de psychodrame, ce chantage au lieu d’une simple demande sans détour… »
Pour… quoi avais-je manifesté ? Pour une chose qui devait déjà être là, que je n’aurais pas dû demander ni attendre… Ou alors je me battais comme un lion en cage pour une chose qui n’existait pas et n’aurait jamais existé ?

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Miles Hyman, image empruntée d’un tweet d’Anna @urlivernenghi
(pour Laurence @f_lebel)

Les premiers rayons du matin chauffaient les sacs en plastique amoncelés auprès des poubelles. Heureusement, il n’y avait personne. Car s’il y avait eu un passant étranger, même sourd ou muet, j’aurais été dans l’embarras devant justifier ma présence là-haut, dans la condition de quelqu’un qu’on a enfermé dehors…
Je vis jaillir derrière la vitre Iéna, en pantoufles.
— Alma veut te parler, dit-elle.
Feu vert ! On m’autorisait à entrer… Iéna, à son tour, de façon tout à fait naturelle, comme si c’était prévu en avance, tourna la poignée de la chambre de gauche, où Brochant devait l’attendre. Pour elle aussi, la voie est libre ! Entre-temps, ils ont tous dormi ! Je rentrai dans la chambre de droite, en pénombre. Alma était assise au milieu du lit, les draps tirés juste au-dessous de la bouche, appuyés sur le menton.
— Es-tu fâché ? murmura-t-elle, par une sorte d’excuse mitigée… Chaque fois qu’elle s’apercevait, d’avoir dépassé les limites par son despotisme inné et ses absurdes rigidités, c’était comme ça qu’elle remettait à zéro ses dettes morales… Nous nous étreignîmes. Pourtant, j’étais épuisé, je me voyais sale, envahi par les miasmes pervers où j’avais plongé comme un seau dans un puits. Alma se rendait totalement… mais justement il ne s’agissait que d’une reddition ! Elle ne cédait pas, hélas, à la force des sentiments ni aux raisons d’un désir responsable et paritaire. Elle ne courait pas à ma rencontre haletante et heureuse, s’arrachant les robes encombrantes, dépassant les éventuels embarras dans l’élan prodigieux d’un OUI…
Telle une boxeuse, Alma avait essayé de se sauver au bout d’un ring de plus en plus étroit autour d’elle. À présent, elle cédait parce qu’elle était aux cordes, sur le point de tomber à terre, écrasée par un énième coup mortel. Elle m’accordait son corps, tout son corps, mais son esprit vaguait ailleurs…
Notre première étreinte fut décevante. Alma était rigide, serrée dans des craintes ancestrales. Ses parents n’avaient pas eu peut-être la délicatesse qu’il faut, ou alors ils n’avaient même pas répondu à ses insistantes questions. Ou bien Alma n’avait pas eu le courage de demander quoi que ce soit. La protection familiale prévoyait le tabou et la bouche fermée… « Mais qui est ce Marceau qui frappe à ma porte ? » Alma était terrorisée. Telle une sauvage n’ayant jamais connu l’eau, elle voyait en moi la ruine, la déflagration et le néant. En ce qui représentait pour moi le début de la vie, Alma voyait la mort, le commencement d’un sombre glissement sans espoir.

Le matin suivant, je donnais des coups de pied aux strates subtiles d’eau blanche et céleste d’une plage infinie. Je cherchais la mer ouverte pour y mourir. J’y rencontrai Liberté, la blonde et honnête Liberté.
— Que fais-tu ? me dit-elle, d’un ton agacé.
— Ça ne va pas, répondis-je, sans m’apercevoir qu’elle avait vite tourné la tête pour ne pas m’entendre. Je ne sais pas trouver une bonne façon de mourir, ajoutai-je, ne trouvant d’autres ombres à qui m’adresser qu’à la mienne.

Dans le voyage de retour, en auto-stop — les deux sœurs ensemble ; Brochant et moi, dans deux voitures différentes — un sentiment de vide s’était emparé de moi. Les refus d’Alma et le sens de frustration pour avoir dû renoncer à me battre pour avoir Argentine… tout cela m’amenait une profonde incertitude au sujet de mes facultés… Étais-je encore capable de susciter et d’éprouver moi-même un amour fort, absolu et durable ? La déception, après le libre accès qu’Alma m’avait finalement accordé, avait creusé en moi des labyrinthes où tous les maux du monde m’attendaient au passage : « Et si je n’aimais pas les femmes ? Et si tout ce désir d’avant n’était qu’une exagération, une mise en scène ? » Je revenais à mon foyer de la rue Daubenton fatigué, égaré, moribond ou déjà mort.
Pendant une semaine, j’évitai soigneusement de rencontrer Alma. Je me plongeai dans le travail chez le kiné de la rue Varlin, dans le Xe, revenant vite, le soir, par la ligne 7, dans mon foyer privilégié dans le Quartier Latin.
Je ne parlais à personne, chose tout à fait inhabituelle pour moi. Le quartier du kiné comme celui du foyer me paraissaient monotones, insignifiants, sans couleurs. Je me sentais détaché des gens, de leurs tranquilles va-et-vient dans les rues, en haut et en bas des escaliers, dans les petits squares qui m’avaient été un jour très chers…
Je fus sauvé par un film en noir et blanc au cinéma Louxor en haut du boulevard Magenta. Frank, l’homme au bras d’or, le joueur, était alcoolique, prisonnier d’un vice qui en gâchait les comportements. En fait, sous l’écorce de « dur », il avait un esprit gentil et, surtout, il était un homme. Kim tomba éperdument amoureuse de lui.
Elle était magnifique. Elle bougeait dans l’écran comme dans une boule de verre privée appuyée sur mes genoux. Je la berçais et l’étreignais doucement en une symbiose absolue. Je tombai amoureux de Kim Novak, d’abord physiquement. Mes forces remontèrent depuis les coins les plus reculés en redonnant l’enthousiasme perdu à mes énergies amoureuses comprimées et réprimées par un malentendu que j’allais bientôt oublier.
« La vie, je pensai alors, c’est une force terrible. Malheureux qui ne réussit pas à se relever et ne peut recueillir les énergies indispensables pour continuer à lutter ! »
Quelques jours depuis Alma vint me chercher, chargée comme d’habitude de son incapacité de vivre. Maintenant, j’avais une réserve infinie de vitalité que je pouvais lui couler dessus, un trésor de baisers exaltants et ruineux pour lui donner quelques illusions en la sortant de la sombre lagune ou elle était en train de noyer, silencieusement…

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Nina Leen, image empruntée d’un tweet de Laurence @f_lebel

Quelques siècles depuis cet épisode, je me suis posé deux questions.
Voilà la première : « Est-ce que Brochant, lors de notre fameuse escapade à Douarnenez, avait des raisons importantes pour se comporter avec une telle… indifférence ? »
Et la deuxième : « Est-ce qu’Alma redoutait de cette première collision amoureuse parce qu’elle avait quelque chose à me cacher ? »
Oui, peut-être je me trompe, personne ne m’a rien caché. D’ailleurs, cela n’aurait pas été grave ni insurmontable, pour moi, savoir qu’Alma avait couché avec quelqu’un d’autre avant qu’avec moi, avec Duroc par exemple… J’aurais compris et j’aurais même apprécié une telle attitude de loyauté. Mais si je devais un jour découvrir… Oui, personne ne maîtrisait la situation, personne n’était en condition de me parler franchement, pour me rendre au moins quelques miettes de ma Liberté perdue… Même Brochant, surtout Brochant !
Marceau

Giovanni Merloni

Elle n’était pas « née pour moi » ! n. 21

26 mardi Avr 2016

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les lectrices

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« Reading Newspaper » 30/45 Fine Art ©LSarahD, image empruntée d’un tweet de Laurence @f_lebel

Lara…
Notre monde de lectures hasardeuses est en train de subir un véritable tsunami… Je ne me suis pas encore remise de la disparition de toute trace du passage du Galérien — une sorte de nettoyage ethnique ayant été commis avec un acharnement minutieux et impitoyable — que je suis confrontée à une nouvelle saison où tout circule librement, en dehors de toute règle ou loi. J’ai reçu en fait une enveloppe depuis un lecteur comme nous… Sans que celui-ci me fournisse trop d’explications, je me suis trouvée confrontée à une histoire tout à fait fantaisiste, où ce conteur improvisé s’installe à la première personne. Je vous transmets cela sans me soucier d’éventuelles fautes ou exagérations qui pourraient y être. Sachez que dans sa missive ce nommé Marceau m’a aussi communiqué qu’il y aura un deuxième « volet » de cette histoire. Pour cela, il s’est mis métaphoriquement à genoux, me priant d’être là à attendre la suite.
Je lui ai répondu qu’à l’heure actuelle, vu l’anarchie qui s’est installée, je m’accorderai bien sûr le droit d’un double tour, aujourd’hui et jeudi prochain. J’espère qu’Ilona, notoirement frénétique, aura la patience d’attendre dimanche pour prendre son relais.
Je vous embrasse affectueusement
Kim

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Elle n’était pas « née pour moi » !

Bonjour Kim,
Vous savez mieux que moi que votre prénom peut valoir aussi bien pour une femme que pour un homme. Dans mes longues et sombres années de collège — j’ai grandi parmi les orphelins d’Auteuil —, je n’ai lu qu’un livre : « Kim » de Rudyard Kipling.
Le livre, d’abord je l’avais subi comme une imposition, ce jeune orphelin apatride étant si loin de mes besoins de vie réelle et surtout de caresses féminines. Ensuite, attiré par l’exubérance des paysages indien et tibétain j’ai appris à partager l’immersion de votre homonyme dans ce monde multiculturel qui me semblait toujours enveloppé dans un nuage… Enfin, je me suis tellement calé dans cet « ami de tout le monde » que celui-ci a fini pour grandir dans mon esprit comme un deuxième moi.
Oui, ma chère collègue de lectures liminaires… partageant aussi avec moi le chagrin de la perte récente de ce Galérien farfelu qui nous plaisait quand même…
Voilà, je vais examiner avec vous mes tardifs débuts… qui n’arrivèrent pas pendant mon enfance malgré tout harmonique et heureuse ni au cours de mon adolescence endolorie, mais plus tard, bien après mes dix-huit ans…

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Nina Leen, image empruntéee d’un tweet de Laurence @f_lebel

Mais je vais suivre un ordre logique, ou presque. Comme je vous ai dit, je suis orphelin, mais j’ai quand même un nom collé dessus : Marceau. Mon prénom est tellement insignifiant que je vous laisse le décider à votre goût. D’ailleurs, dans notre chambrée nous nous appelions toujours par nos noms empruntés, en nous disant qu’ainsi nous remontions dans l’histoire de nos mères et pères inconnus. Mon ami le plus proche s’appelait Brochant. Il avait aussi un sobriquet, « Trente vices », auquel je ne voulais pas croire. Puisqu’il était tout le contraire de moi, je le suivais quand je me décidais à sortir chercher la société, tandis que Brochant me suivait, en revanche, quand je m’aventurais dans mes réflexions ou fantaisies sans but.
Dans mon adolescence difficile, j’étais réactif et obéissant à la fois, contestataire, mais incapable de mener une vie autonome. Tous mes tourbillons existentiels se déroulaient sous les yeux de juges bienveillants, mais distraits. Mes explosions de vitalité et mes retraites autodestructrices échappaient à la sensibilité de mes geôliers. Donc, rien ne se passait de grave pour moi dans les quatre murs de l’orphelinat. C’était au contraire dans mes rares quarts d’heure d’air que je devenais la proie d’un monde vorace et impatient. Je rentrais vite dans ma chambrée et me plongeais sans attendre dans la consolation des livres.
Jusqu’au jour où je tombai amoureux d’Argentine, la petite nièce de Monsieur Avron, le directeur du lycée que Brochant et moi avons eu la chance de fréquenter grâce aux subventions que l’État accordait aux étudiants dépourvus de moyens ayant obtenu de bonnes notes.
Pour ne pas être seul au lycée, j’avais énormément aidé Brochant, en lui faisant moi-même les devoirs de A à Z. En échange, il s’empressait de me critiquer parce que je perdais la santé pour une fille, Argentine, qui n’était pas « née pour moi » ! Il disait souvent cela, affichant la même assurance que dans le débit de ses proverbes renversés, comme celui qui exalte les « cent ans de brebis » au lieu du « jour de lion »…
J’aurais aimé oublier la période obscure de mon amitié avec Brochant… qui m’avait amené moins de soulagements que de souffrances… Mais je ne peux pas passer cela sous silence. J‘étais arrivé à le haïr, pour avoir prétendu de tout partager avec moi : la même chambrée, les mêmes devoirs, le même bar à vin, le même verre, la même femme…

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Henri Matisse, image empruntée d’un tweet de Laurence @f_lebel

Et voilà mon histoire…, du moins son commencement. À la fin du lycée j’avais coupé net avec Argentine et je rencontrais en cachette Liberté, une jeune coiffeuse qui travaillait auprès de Madame Plaisance, une femme sur la cinquantaine qui voulait me protéger… Avec Liberté, c’étaient des rapports fort abrupts et précaires, car pour notre théâtre nous n’avions d’autre plateau que la rue… Et aussi parce que j’aimais encore Argentine. Étrangement, Brochant voulut un jour me suivre et puisque je ne voulais pas lui faire voir où travaillait Liberté, même sans la connaître, il commença à la critiquer : elle aussi n’était pas « née pour moi »…
Un beau jour, je trouvai Argentine devant la porte close de l’orphelinat. Elle avait dans les mains un livre : « Mes débuts » de Maxime Gorki. Elle me le donna, pour que je le lise aussitôt : avec tous les hauts et les bas qui nous étaient touchés, elle voulait entamer un nouveau début avec moi !…
Et je laissai tomber Liberté… Je vois encore les hochements de tête de Madame Plaisance : « Tu m’as déçu, Marceau, tu n’iras pas loin sans Liberté ! » Pour quelle raison déraisonnable avais-je quitté Liberté, m’accrochant au vol au bus bringuebalant, en direction Kremlin-Bicêtre ? Je me souviens comme aujourd’hui de son visage assombri, de ces jambes croisées, de ces cheveux tombant sur le côté, sans grâce, de ses mains interloquées ne sachant quoi faire de ce béret à moi que je lui avais glissé en gage… Avec elle, j’aurais pu vivre une parenthèse d’insouciance avant de me décider à affronter la vie. J’en avais le droit !
Au contraire, rentrant dans le vieux paletot connu d’Argentine, je tombais sans le savoir dans un piège qui allait me meurtrir et m’enlever toute envie de « continuer ». Combien des fois Brochant avait-il voulu piquer mon Argentine ? Je ne le sais pas. Une fois seulement ? C’est ce qu’il jure… Juste cette nuit où il se rendit chez mon idole aux cheveux blonds enjambant le mur du collège avec mes uniques pantalons élégants ? Avec ma cravate anglaise et mes sandales luisantes ? Tandis que je dormais ou qu’on m’avait retenu dans quelques corvées désagréables, il se présentait à Argentine arborant ses trente-quatre dents parfaitement alignées et blanches… Argentine, elle m’aimait et pourtant ne pouvait pas résister aux propositions impromptues de cet aventurier qui trouvait toujours sur sa route une rose ou un œillet ou une branche de magnolia à lui donner. Il ne fallait même pas ce coup de grâce floral, car selon Argentine nous étions interchangeables. N’étions-nous pas des jumeaux d’élection ?

Il me fallut d’un effort incroyable pour me libérer de ce va-et-vient d’émotions affreuses. Enfin, je compris qu’Argentine avait besoin d’un soupirant, ou alors d’un accompagnateur reproduisant le modèle de frilosité de ses parents. Ô combien ils étaient respectueux l’un de l’autre ! Ô combien figés au-dessus du sépulcre étrusque où les restes d’accouplements violents et sincères se perdaient désormais dans la nuit des temps, comme dans une antichambre éloignée ou dans une cave froide et sombre !

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Henri Matisse, image empruntée d’un tweet de Laurence @f_lebel

Ce fut peut-être pour effacer ces mauvais souvenirs que Brochant insista pour que je me marie avec Alma… Ou alors les choses ne se passèrent pas vraiment ainsi. Il ne voulait pas que j’épouse Alma. Il insistait même pour que je m’en éloigne vite… vite… Je fus moi-même le responsable, le destructeur délibéré de tout mon patrimoine physique et moral… En fait, Argentine m’avait volé l’enthousiasme et même la simple quotidienne joie de vivre… et le bref plongeon dans les chairs claires de Liberté n’avait pas suffi à me redonner l’insouciance brusque que j’avais eue, intègre, à l’aube de ma puissance… Ô Liberté chérie… Je t’aurais sans doute recherchée, mais Brochant ne m’en donna pas le temps.

Quand je rencontrai Alma, je fus bouleversé par la vue de ses jambes nues. Elle était la sœur jumelle de Iéna, et celle-ci s’était désormais installée dans le cœur et dans les tripes de Brochant, mon camarade et ami le plus intime. Voilà que cela me semblait une solution extraordinaire. Brochant n’était pas un mauvais garçon, en fin de compte, donc il n’aurait jamais essayé de me ravir la soeur de la « femme de sa vie », comme il appelait cette hyène de Iéna…
Marceau

Giovanni Merloni
(continue)

Jusqu’à la fin du rêve n. 20

23 samedi Avr 2016

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les lectrices

001_lectrice en larmes 180 « Les larmes des lectrices », tweet que Laurence (@f_lebel) m’avait consacré,
en bienveillante réponse au précédent article des Lectrices
(Le Galérien s’en va)

Chère Marguerite,
J’avais été fort émue par les « larmes des lectrices » risquant de former un fleuve étincelant de petites lucioles mourantes, mais gonfle aussi d’une rancœur que personne n’avait le courage de confesser. « Comment est-ce possible ? me disais-je. Ce Galérien préfère-t-il vraiment rentrer dans sa galère solitaire, avec le seul enjeu de ramer vers la mort, sans que personne n’en sache rien ? »
En voyant sur la page ce mot « personne », je me suis dit que, finalement, pour la plupart de nous, lectrices simples et sincères, la disparition du Galérien a été au contraire une chance positive : vous le savez mieux que moi, lorsqu’un pape meurt on en élit tout de suite un autre ! Ou alors, comme il arrive de plus en plus fréquemment de nos temps, nous assistons facilement à des « candidatures spontanées ».
Je ne crois pas que nous devrons attendre longtemps. Bien tôt, quelqu’un d’autre entamera le même processus que notre « cher disparu ». Nous trouverons des bouquins dans les étalages des marchés, sur les bancs publics, dans l’avion, dans le train. Ou bien, plus souvent, mêlés aux dépliants publicitaires, ils jailliront bruyamment de nos exiguës boîtes aux lettres.
Entre-temps, dans l’attente indifférente d’un nouveau « phare de la bouche à oreille », de petites surprises arrivent déjà, qui nous font sourire tout en provoquant en même temps une sorte de gêne frôlant la colère…
Je vous laisse lire à ce propos, chère Marguerite, cette petite provocation que je reçois d’un simple blogueur, revendiquant peut-être un peu d’attention aussi pour les lecteurs mâles. Nous vivons dans un monde bien étrange, n’est-ce pas ?
Lara

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Lara, bonjour
Votre prénom, très diffusé et parfois abusé, ne peut pas m’empêcher de courir au galop envers vous…
Oui, mais vous, où êtes-vous ? Vous êtes ici à Paris, confortablement installée dans un deux-pièces, accoudé à son tour sur une cour silencieuse ? Vous êtes restée, au contraire, à Moscou ? Très probablement, vous n’êtes que la petit-fille de la célèbre Lara, aimée par le Docteur Jivago. Une très jolie créature, que j’aime moi aussi, l’ayant connue d’abord dans le roman de Pasternak, avant de la voir ensuite ressuscitée par la figure très attachante de l’insaisissable Julie Christie…
Vous êtes bien sûr d’accord avec moi : cette femme-là ne pouvait pas se borner à inspirer l’une des histoires les plus anticonformistes de l’époque. Par sa modestie et son incroyable adhérence à la vie comme à la terre, Lara est aussi une spectatrice, donc une lectrice, comme vous. Elle partage jusqu’au bout le drame de Jivago, un homme qu’elle n’oubliera jamais. Mais elle restera en tout cas comme étrangère à ce drame même, prisonnière de ses attitudes d’estime et de respect pour cet homme sans doute exceptionnel, très cultivé et respectueux à son tour.
Le respect réciproque de ces deux personnages a plongé au fur et à mesure de millions de lecteurs et spectateurs dans un sentiment de frustration et d’intime rébellion. Car la vie se passe souvent comme ça pour des multitudes de personnes tombées dans le piège d’un amour impossible, qui ne savent pas s’en sortir… qui aimeraient donc, du moins dans la fiction littéraire ou cinématographique, que quelqu’un fasse finalement le geste attendu : poser sur sa propre tête une couronne de marguerites, comme le ferait un Napoléon de l’amour.
Il faut d’ailleurs accepter, en principe, qu’il y ait toujours une raison valide pour se retirer de la compétition de la vie sans être des lâches pour cela : Jivago, par exemple, ne lâche pas prise en conséquence d’un échec à lui, mais plutôt pour une erreur immanente dans la société qui l’entoure. Il se dérobe devant le manque d’intelligence et d’humanité d’un système qui semble ne pas avoir d’autre but que celui d’étrangler l’individu. Et bien sûr, il ne se sauve pas, prisonnier comme il est d’un sentiment du devoir impitoyable envers ou contre lui-même. L’idéalisme égalitaire et fraternel de Jivago ne va pas d’accord avec l’idéalisme transformé en arme de division et de pouvoir dans son pays sous l’empire de Staline. Il subit le pouvoir, comme il subit les lois ancestrales de l’amour et de la famille, sans se rebeller, même s’il juge entre eux bien compatibles, dans une société juste, libre et égalitaire, les besoins individuels et collectifs. Il pourrait bien sûr tout avoir, vivre alternativement en deux foyers, s’occuper de deux femmes et de deux familles. Mais il devrait accepter les compromis et les « logiques » du pouvoir, plongeant dans l’hypocrisie et le mensonge. Il ne peut pas le faire parce que cela abîmerait ses sentiments, parce que cela est vulgaire, banal, répétitif, ennemi de la poésie et de la beauté. Il finit pour mourir seul, obsédé par des cauchemars qui lui racontent à l’infini la même passerelle sombre, au milieu d’un monde d’insouciants assassins et de vulgaires marionnettes.

002_dernière lebel 180 Lectrice d’Edward Burne-Jones, image emprunté d’un tweet
de Laurence @f_lebel

Mais voilà, chère Lara, la véritable raison de ma lettre délibérément provocatrice : j’ai fait un rêve. Il ne s’agit pas du faux rêve intéressé et trompeur dont se vanta un jour un certain Berlusconi pour attirer les feignants et les trompeurs comme lui dans une dérive destructrice non seulement de l’économie d’un pays, mais aussi de son âme…
Pourquoi vous ai-je parlé de cet individu méchant au sourire idiot ? Parce qu’il est l’enfant naturel de ce Mussolini qui avait déjà entamé des destructions et falsifications également violentes et irréparables. Parce que je suis Italien et j’hérite de mes pères — dont je pourrais faire une longue liste, incluant toujours Mazzini, Gramsci et Pasolini — une rébellion instinctive contre le conformisme de toutes les dictatures violentes et hypocrites qui ont prétendu une sorte de vénération idiote, avec la complicité du peuple soumis (une complicité tout à fait incompréhensible pour moi).
J’ai rêvé d’être un Jivago de nos jours, pas moins dramatiques, je crois, par rapport à l’époque qui faisait de corniche à la vie de cet antihéros courageux. Dans mon anonyme tombeau à la plaque illisible, je ne cessais de m’interroger au sujet de mon destin contrarié : « Pourquoi suis-je tombé amoureux de Lara ? Pour quelle raison supérieure ai-je renoncé à elle ? N’étais-je vraiment pas capable de prendre une décision quelconque ? Ne pouvais-je pas, en extrême analyse, essayer de survivre, empruntant la route de l’hypocrisie et du mensonge ? »
Et voilà la suite de mon rêve, ma petite ridicule attestation de sympathie à cet homme grand et généreux et à son intransigeant auteur :
« La nuit dernière, j’ai rêvé d’un grand édifice mussolinien aux murs revêtus de mosaïques décolorées où l’on m’avait invité à une étrange réunion se déroulant dans un café aux petites tables rondes. Les gens discutaient avec acharnement, laissant tomber à terre tasses, soucoupes, verres, cuillers, journaux. C’était à cause du vent soufflant depuis une grande fenêtre ouverte, amenant aussi le vol insouciant de pigeons et d’hirondelles. Je ne sais pas pour quelle raison, j’étais assis contre le mur, à quelques centimètres d’une des demies-fenêtres qui rentrait dans la salle… silencieuse ! Oui, le silence avait pris le dessous quand, sans réfléchir, j’ai cherché à saisir de la main droite une voix qui me parlait… Non, cela ne pouvait pas être une voix ! Car on était plongés aussi dans une sorte d’aveuglement collectif. Derrière moi respirait un visage féminin. Un merveilleux visage qui vint à ma rencontre se pelotonnant sans attendre dans le creux de ma main. Un visage dont je sentais distinctement la peau lisse, la bouche humide, les cils chatouillant ma paume, les cheveux descendant au long de mon bras. Le visage souriant et pâle de Julie Christie ? Les traits incomparables d’elle… de Lara ? Oui, j’étais ravi d’être devenu aveugle, car la sensibilité de ma main me laissait deviner le reste de ce corps qui était là rien que pour moi, pendant tout le temps de notre joie, qui allait durer jusqu’à la fin du rêve. »

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Giovanni Merloni

Le Galérien s’en va n. 19

20 mercredi Avr 2016

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les lectrices

001_walther crane Walter Crane, image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Chère Marguerite,
Je profite de ce tournant favorable, où vous assumez la présidence du comité des lectrices des œuvres du Galérien, pour développer une petite réflexion qui changera le caractère de nos rendez-vous, tout en renonçant, hélas ! à la suite des étranges histoires de Nino.
D’ailleurs, votre « M » vous place au beau milieu du vocabulaire ainsi que de l’annuaire téléphonique. Vous pouvez m’aider donc, en effeuillant la fleur qui porte votre prénom pour l’interroger : oui, non ; oui, non ; il m’aime, il ne m’aime pas ; il continuera, il arrêtera ; oui, non ; oui, non…

Les autres lectrices, inquiètes, se demanderont elles aussi : « qu’est-ce qui se passe ? » Je les vois parfaitement, dans leurs chambres, étendues sur leurs lits, affaissées sur leurs fauteuils ou alors « debout » au milieu de place de la République avec un des bouquins du Galérien qu’on peut désormais trouver assez facilement dans le petit marché improvisé qu’on a installé dans un coin. Je les vois distinctement : Lara, Kim, Juliette, Ilona, Héloïse, Garance, Firmina, Éléonore, Diana, Camille, Berthe, Augustine. J’espère qu’elles ne m’en voudront pas si je quitte mes mémoires un peu brusquement, mais quelquefois écrire dans le web c’est le même qu’avoir installé notre enseigne sur la rue nous engageant depuis le commencement à un marchandage continu, non seulement avec les clients de la boutique et le bureau des impôts, mais aussi avec les commères du quartier : cela ne convient pas toujours au calme indispensable pour qu’un récit se déroule jusqu’au bout.
Cette expérience des « Lectrices » m’a enrichi à plusieurs égards, débloquant un circuit vicieux qui durait depuis longtemps, bien avant que je montais mon blog. Toutefois, cette « ouverture » a fait ainsi évoluer en moi un certain esprit autocritique, m’obligeant à réfléchir sur le caractère d’une « autobiographie », plus ou moins masquée, qui touche en tout cas d’autres personnes, survivantes ou pas. Cela a déclenché un procès d’autocensure qui a progressivement assombri l’esprit libre et joyeux que je voulais y exploiter.

002_lectrice 19_02 - copieImage empruntée à un tweet de Marie-Noëlle Bertrand @eclectante

En fait, j’ai toujours eu la nécessité de raconter les tourments et les joies de mon existence d’où j’ai su en définitive m’en sortir, après avoir subi des temps d’arrêt et des moments difficiles. Relativement à certaines périodes, plus « glorieuses » ou « critiques », j’avais écrit, sous forme de journal ou de récit autobiographique, de façon plus systématique. Mais la plupart de mes souvenirs, bien que nets et ineffaçables, restent fragmentaires. Donc, je n’ai fait cela que par bribes, revenant souvent sur le même souvenir, comme on fait quand on raconte de vive voix sa vie à quelqu’un qui nous écoute plus ou moins attentivement.

Tout en partageant l’idée de Gabriel Garcia Marquez « qu’on ne vit la vie que pour la raconter », il n’y a pour moi que deux possibilités : l’autobiographie sincère, fouillée, dépouillée de la méchanceté ou de l’esprit de revanche, dans laquelle le point de vue du narrateur est exploité jusqu’au bout ; le roman, où notre vie, tout en se découvrant représentée de façon fidèle, peut trouver un abri et un nouveau souffle.

Pour l’autobiographie il est nécessaire de respecter un double secret : celui de l’écrivain, qui confie ses mémoires à une postérité reportée dans le temps ; celui du lecteur-complice (il y en a toujours un) qui partage la « grande reconstruction » où tout est dit, avec prénoms, noms de famille, lieux, circonstances, et cætera.

Pour le roman aussi il faut un temps de solitude. Le roman demeure d’ailleurs l’unique forme d’expression vraiment libre et complète n’excluant pas l’invention d’un personnage qui nous représente et ressemble. C’est le cas de David Copperfield, mais aussi des Buddenbrook ainsi que d’une série infinie de romans qui racontent, parfois dans les moindres détails, la vie de l’auteur même. Le déroulement du roman, avec son rythme et ses vicissitudes, tout en englobant la « vérité historique », inévitablement la transfigure, créant un « autre monde », une nouvelle réalité où le personnage n’a plus rien à voir avec son double. D’ailleurs, le but de chaque auteur n’est pas celui de raconter « sa » vie. Il veut toujours raconter « la » vie.

Si l’auteur a besoin de liberté, le lecteur aura besoin d’un temps de lecture qui lui donne la possibilité de saisir le sens profond de la vie des personnages, plongeant dans leur monde pour en assimiler les odeurs, les saveurs, les bruits de fond, et cætera.

Les feuilletons d’aujourd’hui ne sont pas du tout ceux du temps de Balzac ou Zola. Il suffit de considérer les films tirés des œuvres de ces deux géants pour voir que leurs textes, publiés toutes les semaines, n’étaient que des chapitres d’un roman conçu en avance, de façon claire et robuste. Au contraire, si l’on voit par exemple la transposition de Rocambole pour la télévision, malgré le haut niveau de cette réalisation, on constate la mise en place de certaines béquilles qui deviennent inévitables au fur et à mesure des émissions. Tandis que la Seine coule, avec toute l’histoire du monde, sous le pont Mirabeau, les feuilletons contemporains, tiraillés entre les deux exploitations possibles — la télévision ou le NET — sont de plus en plus assujettis à cet horrible « temps réel » ou chaque fragment, mot ou image, est avalé et confronté à des modèles qui s’imposent ou sont imposés au jour le jour. D’une certaine façon, l’actualité devient l’arbitre incontestable de la narration qu’on approuve ou rejette en fonction dudit modèle. Par conséquent, l’actualité s’incruste sur la narration. Le fragment d’un texte, obligé d’affronter tout seul le jugement universel d’un univers de gens aussi redoutables qu’invisibles, finit par se gonfler de toutes ces incrustations.

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Si on doit conclure que l’unique voie possible c’est le fragment, le haïku, la citation et que le roman est tout à fait incompatible avec la lecture numérique, à plus forte raison l’autobiographie en sera exclue. À part l’autobiographie des morts, bien sûr, publiée n’importe comment au moins 70 ans après la disparition de son auteur…

Voilà, ma chère Marguerite. Le Galérien s’en va, tout en laissant ses traces partout. Dorénavant, je soumettrai aux nouvelles lectrices de petites contes ou rêveries tout à fait étrangères aux secrets stratifiés d’une vie personnelle, pourtant bien possibles et compatibles avec mon inébranlable besoin de vivre en société.

Giovanni Merloni

Le journal intime de Nino n. 18

17 dimanche Avr 2016

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les lectrices

001_Capture d’écran 2016-04-16 à 15.36.58 Image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Chère Odile,
J’ai bien compris que le Galérien en personne a décidé de nous raconter quelques épisodes détaillés de ce qui se passait « dans les coulisses » de ses fameuses vacances à Quercianella, s’emparant d’autorité de l’espace qu’il avait jusqu’ici confié à d’autres événements et personnages.
J’ai lu volontiers le récit que vous m’avez envoyé par le biais de l’association des « Amis du Galérien », en prévision d’un débat, qui sera bientôt hébergé par nos confrères « Garibaldiens », au sujet de ces mêmes vacances « cruciales ». Dans ce texte, j’ai particulièrement savouré la curieuse histoire des « frères Lumières » qui s’échoue dans un endroit fatidique… l’établissement balnéaire de l’Aéronautique militaire, juste au nord de Livourne ! Comme dans un roman d’Italo Svevo, le protagoniste y traverse la plus paradoxale des indécisions. Très lié avec son frère cadet, il avait cru, pendant un long instant, que ce « duo » inoxydable pouvait s’éterniser par l’union idéale et physique avec deux sœurs, elles aussi soudées par des liens très solides. Les circonstances de cette première rencontre avec Nora, évoquées en quelques traits, m’ont fait beaucoup rire, rien qu’en découvrant l’évidente parenté de ce nouveau personnage avec la femme enfant de Ibsen, inspirée à son tour à la Dora de David Copperfield. J’ai pourtant plongé, tout de suite après, dans un état pénible, songeant au thème du débat qui se déroulera la semaine prochaine ayant un titre assez redoutable : « Entre deux utopies, celle du divorce ou alors celle de revenir en arrière, imaginant que notre mariage n’avait pas eu lieu, laquelle choisir ? »
Partageant l’avis des organisateurs, je suis d’accord pour faire sortir le texte de ce récit le jour même dudit débat public, passant alors le témoin à la lectrice qui me suit, Marguerite. Qui saura, mieux qu’elle, interroger la fleur blanche et jaune tout en lui enlevant, un à un, les pétales ?
Quant à moi, après avoir lu l’histoire de Quercianella, j’avais eu la sensation que quelque chose manquait, indispensable pour comprendre les raisons du « choix de vie » dont s’occupera ma collègue. J’étais donc absorbée par les doutes et les questions difficiles à avaler quand, faufilé au milieu des cartes postales devant un kiosque à la Gare de l’Est, j’ai trouvé un bouquin du Galérien n’ayant apparemment aucun rapport avec les vicissitudes personnelles dont il avait parlé évoquant un Journal intime à la première personne. Il ne s’agit pas donc du pamphlet de jeunesse de notre auteur bien aimé. Cependant, j’y ai retrouvé un écho, un reflet fort et émouvant : les confessions de Nino que vous trouverez ci-dessous offrent aux lectrices un possible trait d’union entre les douleurs explosives de l’adolescence et les chagrins souterrains d’un voyage long et accidenté vers la vie adulte.
Noémie

002_félix vallotton Félix Vallotton, image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Le journal intime de Nino

« Il est noir, je suis dans ma chambre, assis dans mon fauteuil et je pense. Je pense que j’ai grandi, que je suis un homme ayant des besoins corporels et psychiques que je ne peux pas reporter, que pourtant je maltraite et renie. Je pense à la quantité d’amour qui se cache dans mon coeur piétiné, tandis que celui-ci est prêt à sortir de l’écorce raide de mon éducation renonciataire !
Je sais en avance que dans mon incursion dans la vie je vais cogner contre un écheveau de mots brusques et sanglants auxquels je devrais m’accoutumer, comme à une condamnation annoncée… On voudrait me convaincre que c’est inévitable : la lutte de la vie aboutit forcément dans l’ERREUR dont le « sacrifice de la chair » nous préserverait. Cela ne me convient pas du tout, ce sacrifice de la chair !
J’aime la vie si elle me permet de créer quelque chose, même si je ne suis qu’une petite cellule, un engrenage (un banal mécanisme), même si je ne suis rien, vraiment rien, quelque chose qui reste tout à fait aux marges.
Cependant, il est parfaitement inutile de penser à tout cela s’il me manque la désinvolture pour me leurrer jusqu’au bout. Pour m’emparer vraiment des choses, j’aurais besoin d’être un autre, tandis qu’au maximum je réussis, tout à fait inconsciemment, à établir un rapport de similitude, ni tendre ni violente, avec les personnes et les choses que je rencontre. Paradoxalement, je ne possède que ce qui ne m’appartient pas, tandis que je maîtrise sans faille mon étrangeté : une minute depuis que j’ai réussi à exprimer ce que je pense, tout cela est irrémédiablement fauché, perdu, jeté à la poubelle.
Cela dit, je ne me sens pas encore à la faillite, même si demain je brûlais la journée accompagnant en voiture quelqu’un qui m’est indifférent, avant de photographier des momies de carton-pâte et d’avaler tout cela (avec effort) ; même si quand je serai au lit il s’agira d’y dormir dessus…

Quand je me rends au lit, je suis tenaillé par un sentiment de tendresse, et de vide, alors je reporte de minute en minute l’instant où je me lèverai pour éteindre la lumière, pour rassembler dans mes toiles d’araignée les idées et les souvenirs…
En proie d’une étrange anxiété, je pense que mon corps a besoin d’être “mis en valeur” tandis qu’en vérité je ne poursuis que d’innocents baisers sans éclat ni saveur, éloignés dans le temps… Car j’aurais besoin, au contraire, d’un baiser perdu et absolu… Parfois, je pense que cela est absurde, dramatique, injuste.
Pourtant dans toutes ces vies égales, répétitives ou escomptées que je lorgne depuis mon observatoire invisible, il y a toujours eu un moment où tout s’est déclenché, accéléré par le hasard de coïncidences et de rencontres inattendues.
Chacun de ces destins s’amassant sous mes yeux, avant de se fourrer tous ensemble dans le bus bringuebalant, rentre dans l’ordre des choses, immuable dans sa variété frénétique : si quelque chose naît soudainement, sans qu’il y ait apparemment une raison pour cela, il se peut qu’au même instant quelque chose meure, également sans raison, soudainement !

Ce soir c’est différent, du moins j’en ai le sentiment : je dois peut-être décider au sujet de mon futur, tout en sachant que le futur est indissociable du présent et du passé aussi. Je sais déjà que ce geste de me châtrer moi-même je n’aurai pas le courage de le faire. J’ai la tête confondue, mes idées sont autant d’aiguilles qui dansent parmi les cheveux, dans les yeux et sur les lèvres jusqu’à prononcer ton prénom : Jeanne. »

003_lectrice balthus Balthus, Lectrice, image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

« C’est un prénom tabou, Jeanne, ayant une signification terrible pour moi. Oui, cela n’est ni vieux ni nouveau, sur le prénom de Jeanne j’évite de m’arrêter… Je le dis maintenant avec ce chagrin plein de volupté qui n’a rien à voir avec la douleur du désespoir.
Cela ressemble plutôt aux jours où je me sauve dans un coin pour penser à moi-même avec une certaine compassion vis-à-vis de mes tentatives de conciliation entre ce que je crois profondément (c’est-à-dire que je ne crois presque à rien) et ce que j’éprouve, que pourtant je voudrais ne pas entendre : que la solitude pue, qu’elle est une chose dont on doit avoir honte. Car la solitude témoigne d’une grave inaptitude à se conformer au monde et cela nous rend antipathiques à la plupart des gens.

Il y a d’ailleurs beaucoup de personnes ayant des affinités avec moi qui ne sont pas égarées ou reléguées aux marges de la société : les femmes ! Mais elles aussi m’écartent, à présent. Car je les considère désormais comme trop élevés, hors de taille, insaisissables pour moi.
Jamais, je le jure, je n’avais pensé que je pouvais vénérer un autre dieu qui ne fût pas Jeanne. Malgré le changement des décors et les tremblements de terre autour de nous et dans nos corps mêmes, mon subconscient ne cesse de s’adresser dévotement aux nombreux icônes ou affiches ou copies d’elle en chair et os que je rencontre partout où je vais… Pourtant, j’affirme avec énergie et rigueur d’avocat, il y a plein de jeunes femmes qui nous capturent par leurs yeux de merlan frit dans les rues. Va savoir ! Elles pourraient avoir cumulé les mêmes tics et complexes ainsi que le même manque d’assurance que moi. « Impossible, tu es paresseux et aride aussi », soutient mon subconscient, qui, en général, n’est pas du tout, si j’ose le dire, inconscient.
Je ne suis pas paresseux, ni égoïste. Maintenant, je suis un animal blessé en train de lécher ses plaies. Je suis forcé à attendre, tandis que j’aurais envie d’aimer librement, comme avant, et davantage.
Sortant du lycée, ayant la chance d’une voiture partagée avec mes frères qui m’attend dans la rue avec mes responsabilités futures, tout semble apprêter une condition nouvelle où je serais plus assuré et mûr…

Cependant, si je pense que je vais grandir, voire vieillir en échange de je ne sais pas quoi, ayant déjà perdu… quelque chose d’essentiel que j’oublierai d’avoir eu en moi… si je m’aperçois que cela est inévitable je voudrais pleurer, ou trouver une façon quelconque pour demeurer petit dans l’insouciance et grand dans l’enthousiasme, encore un peu.
J’évite les prostituées. Je les aime, je passe souvent là où elles traînent pour échanger quelques mots avec elles. Mais je ne veux pas devenir adulte par le biais de l’argent. Je préfèrerais leur donner les dix mille lires que je n’aurai jamais pour qu’elles s’achètent deux heures de véritable liberté…
(Je ne sais pas le nier, il ne me semble pas juste, pour ces choses-là, de dépenser des sous et en somme contraindre par cette mesquine supériorité un être humain à feindre une scène d’amour même sentimentale pour cacher sous une couche d’hypocrisie de la libido pure et simple.)
Je pense alors avec émoi que j’aime la maison où je suis né, que j’aime la terre parce qu’elle est verte et que sur le pré s’installe une lumière qui tout emporte…
Enfin, je me demande de combien d’amour suis-je capable puisque je suis jeune, puissant : un roi arborant un diadème plus grand que sa tête ainsi qu’un énorme manteau ressemblant une couette. Dans mon royaume, quand je pense à la plénitude de la vie, j’ai la sensation que parmi les femmes du pays de mon enfance, que je n’osais même pas regarder, il y en a une qui vient auprès de mon lit pour replier ma couverture.
Cependant, je suis toujours en voyage, dans le train même que j’empruntais tout petit quand nous nous rendions en villégiature dans la Vallée d’Aoste. J’étais le seul qui restait éveillé debout dans le couloir assistant hébété à la course violente de la nuit derrière la fenêtre vibrante par les secousses rythmées des roues sur les rails. Jusque de mon enfance, j’ai aimé même trop les choses de la vie et tous ceux qui les faisaient exister, au point de tout perdre souvent, cycliquement, au même rythme du train.
Nu avant d’arriver au but, nu au départ, nu et frappé quand même par l’envie de savourer le matin de la vie, démuni de cette assurance idiote qui t’épargne la tortuosité des labyrinthes et des enquêtes impossibles…
Il y a peu, j’ai couru au téléphone dont les autres habitants de la maison avaient oublié l’existence… Mécaniquement, j’ai fait le numéro de Jeanne. Jeanne n’est pas là, que je suis distrait ! Elle est encore à Bayonne, j’ai pensé. Je me suis alors aperçu que le combiné est tout enseveli sous la poussière…
En deux mois de solitude, presque deux siècles d’absurde et profond silence, j’ai grandi, j’ai la plupart du temps réussi à voir objectivement les sentiments, les idées, les souvenirs… Il y a eu même un moment où j’ai cru appartenir à plein titre à ce monde jusqu’à mériter ce que j’avais, mais en cette évolution aussi importante que rapide, inattendue, la tenace parenté amoureuse demeure inébranlable entre moi et Jeanne : Jeanne conditionneuse de mes jugements ; Jeanne spectatrice de mes péchés de gourmandise et de superbe… Voilà, il ne sert à rien de dire qu’une personne est lointaine et qu’elle ne peut plus nous faire peur.
Dans une séparation si nette, provoquée d’ailleurs par des forces extérieures, comme celle qui s’est produite entre ma fiancée et moi, rien ne m’autorise à mépriser ses défauts et faire la liste de ses fautes, d’autant plus qu’elle est loin de moi. Si je rêve de ma Jeanne éloignée, perdue qui sait où, je ne me souviens que des choses que j’aime encore d’elle. Voilà pourquoi j’ai honte de la plupart de mes gestes et qu’au cours de la nuit je me repens si la place que je lui consacrais n’est plus ici, dans mon lit. »

Nino

004_pluri_lectrices Image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Giovanni Merloni

Si l’on tourne la feuille… n. 17

14 jeudi Avr 2016

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les lectrices

001_17_01 180 Albert Aublet (1851-1938), image empruntée à un tweet
de Laurence @f_lebel

Si l’on tourne la feuille…

Chère Odile,
Je sais qu’en vous écrivant directement je vous couperai la parole ou pour tout dire je vous enlèverai le souffle. Mais, je n’ai pas le choix, je suis obligé de briser, pour une fois, la cadence de vos recherches de lectrices rigoureuses autour des bouquins que Le Galérien a partout éparpillés. Vous pourrez bien sûr y revenir vous-même par la suite, lorsque l’histoire de Nino reprendra son fil interrompu.
D’ailleurs, je me trouve dans une impasse sérieuse. D’abord, je veux faire bien comprendre combien ma destinée personnelle demeure étrangère à celle de personnages comme Nino, Alfredo ou Michele. Ensuite, j’ai envie moi aussi de me plonger dans la séquence lucide et harmonique du souvenir de mes vingt ans, s’accomplissant au milieu d’une béate contrariété, voire dans une série encore plus redoutable d’oxymores existentiels.
J’ai probablement une nécessité ambivalente de le faire. Car parler de notre vie, de notre véritable parcours à l’intérieur ou à l’extérieur des murs d’une ville habitée jusqu’aux combles, ce n’est pas que parler de nous, de nos troubles, de nos joies, de nos rancunes enfin maîtrisées ou alors payées chères. Il y a toujours des autres. Ils nous observent, peut-être, ils écoutent les échos de nos incursions dans leurs vies refoulées, dans des recoins de la mémoire commune qu’ils partagent ou ne partagent pas, qu’ils aiment remémorer ou alors qu’ils abhorrent. Avec cette conscience de la présence des autres, notre enthousiasme se brise, notre désir se laisse brider par ces quelques règles du savoir-faire qu’on nous a heureusement inculquées. Très polis, nous frappons gentiment à la porte de la grande villa trônant au milieu d’un jardin méditerranéen… La porte est ouverte, quelqu’un a même laissé la clé dans la serrure. « Est-il permis ? Y a-t-il quelqu’un ? »
« Voilà que cinquante-et-un ans se sont écoulés. Comment pouvez-vous prétendre qu’il y ait quelqu’un ? »
Déjà quelques-uns ont disparu, parmi les participants aux réunions qui se déroulaient dans cette salle meublée sans façon, dans l’esprit « pratique » d’offrir juste un minimum de confort à cette famille d’intellectuels en villégiature. Les morts sont toujours d’accord si on les convie pour une rapatriée d’esprits joyeux et créatifs, dans laquelle ils auront bien sûr la place d’honneur… Quant aux survivants, je compte sur leur distraction et sur la supériorité de leurs engagements, en attendant le jour où, par hasard, ils se retrouveront eux-mêmes dans ce lieu ressuscité, ravis peut-être d’en partager les souvenirs uniques, les voix retentissantes, les présences légères.

002_lectrice gravée 001 180

La villa était une copie assez fidèle d’édifices similaires bâtis en Toscane au début du XXe siècle suivant vaguement le modèle des palais avec jardin de la Renaissance selon les infinies petites modifications que le temps et les modes leur avaient imposées. Légèrement écartée, elle pointait au milieu d’un court rectiligne de la route Aurélia avant que cette piste redoutable (1) ne tourne à droite pour seconder la géographie tourmentée d’une côte prometteuse d’aventures.
Juste au nord de Castiglioncello, dont elle est considérée comme une succursale, ou une dépendance, Quercianella est une localité âpre et lumineuse à la fois, où l’on ressent le passage continu de voitures et motos, la précarité des vacances forcenées, la beauté incommode de rochers aiguisés et, en même temps, la caresse du couchant, la mélancolie des heures creuses de l’après-midi qui s’estompe dans les préparatifs de soirées frénétiques dans des endroits vagues, exclusifs et pour moi inaccessibles.
Oui, au seuil de mes vingt ans, bien qu’universitaire m’étant engagé dans l’épreuve terrible d’une faculté pleine de pièges qui allaient m’accoutumer à plusieurs escamotages, je profitais tant bien que mal de la protection de mes parents, auxquels je ne demandais que l’argent pour l’essence et quelques cigarettes. Ou alors, le jour où nous nous rendîmes en cortège (la Fiat500 devant, la Fiat1500 derrière) au marché américain de Livourne, quelques kilomètres au nord, puisant dans mes épargnes (ou alors d’une somme reçue en cadeau d’une tante généreuse) je m’achetai mon premier véritable appareil photo, cette Canon super lumineuse qui me permit de rivaliser un peu avec la Contessa Zeiss de mon père, qui détenait alors le sceptre absolu en ce prestigieux domaine.
Cependant, les photos de mon père ni les miennes, qui racontent assez copieusement cette dernière vacance où toute la famille était présente et unie, ne réussissent pas à représenter la magie de ces trois semaines où la beauté de jour de la mer devait céder le pas à la beauté de nuit de cette Villa aussi spartiate que chaleureuse.
J’ai conservé avec le soin d’un bibliothécaire les quelques feuillets que Maria Teresa L. avait remplis un jour pour nous étonner avec le portrait de chacun des intervenants aux conversations ainsi qu’aux jeux de société qu’on estropiait librement à l’enseigne de l’amitié. Mais j’hésite à les transcrire et les traduire. En fait, ces portraits sont tellement ciblés et touchants, tellement intimes qu’ils vont même au-delà de l’exactitude et de la force des signes, dépassant la beauté même des couleurs qu’elle y a déversées. D’ailleurs, ces portraits en vers photographiaient très efficacement la situation que nous vivions. Mon père, âgé alors de cinquante-huit ans, laissait parfois jaillir au milieu de ses attitudes rassurantes et équilibrées quelques contrariétés. Il voyait la vieillesse s’approcher et peut-être il se sentait envahi sinon carrément écrasé par ces trois enfants épanouissants à l’unisson avec leurs corps grandis et leur bruyante vitalité. Il ne pouvait savoir non plus que sa propre vie allait finir rien que deux ans après… Ma mère, elle était pleine d’énergie et pourtant, inapte à l’égoïsme, elle vivait constamment absorbée dans la vie des autres et de ses trois fils en particulier. Ma sœur, elle passait toujours d’horribles vacances. Du moins, pendant les cinq années des écoles supérieures, elle avait dû rattraper deux ou trois matières chaque fois. Ne pouvait-elle perdre un an, subir le petit choc de répéter une classe en échange d’une merveilleuse normalité ? Pendant ces vacances de Quercianella, au-dessus de sa tête rêveuse le monstre connu du rattrapage ne flottait pas. Mais l’avoir essayé de se caler dans le sillon du père ne lui convenait pas. Ses contrariétés étaient symétriques à celles de mon père. S’il plongeait dans le cauchemar d’une vie se terminant sans que l’œuvre entamée s’achève, ma sœur souffrait pour une existence qui ne réussissait pas à démarrer selon ce qu’elle désirait dans l’intime. Quant à mon frère, il avait brillamment accompli la dernière année de lycée, il était amoureux depuis quelques mois d’une jolie fille aux cheveux blonds et avait la « feuille rose », donc il pouvait conduire à la seule condition qu’il y avait à son côté un deuxième pilote ayant le permis de conduire.
Maria Teresa L. était une essayiste de renom, ayant, entre autres, suivi une célèbre publication des « poèmes » de Giuseppe Gioacchino Belli (1791-1863), qu’elle avait regroupés, notés et commentés de façon incontournable. Cependant, sa culture profonde et richissime ne changeait rien de son tempérament brillant de véritable actrice ou vedette, apparemment plus adaptée au cône de lumière du réflecteur qu’au silence des bibliothèques. Pourtant, elle était déjà en 1965 assez myope et toujours engagée avec ses doubles lunettes…
À côté de Maria Teresa, il y avait Felice, un homme parfaitement adapté à sa tâche de baisser les hauts et de rehausser le bas du tempérament d’artiste de sa femme prodigieuse. Il était prodigieux lui aussi, brillant même, avec son calme sourire. Pour fournir une image visuelle de ce couple extraordinaire aux rares cinéphiles qui liront ces lignes, je proposerais sans faille Franca Valeri et Vittorio Caprioli. Si la grande actrice comique milanaise à la vaste culture théâtrale et musicale n’est pas trop connue en France, son mari n’a sûrement pas passé inaperçu lors de sa participation, par exemple, à « Zazie dans le métro » de Louis Malle.
Avec Maria Teresa et Felice, dans la villa de vacances agrémentée de double escalier et de terrasse avec balustrade en colonnettes de pierre blanche, il y avait aussi leurs enfants Simonetta et Sergio.
Si j’ai eu l’occasion de retrouver Simonetta à Bologne, quelques ans après, je garde, de son frère, juste le souvenir d’un enfant très vivant et gentil.
Grâce à lui, j’avais trouvé la clé pour entamer la randonnée hasardeuse de la mémoire. Parmi les nombreux jeux, plus ou moins difficiles ou intellectuels, à côté des portraits peints admirablement par sa mère, la ritournelle joyeuse et cadencée que Sergio me fredonnait pouvait apparaître trop facile. Et pourtant, combien est-il important de « tourner la feuille » dans le jeu redoutable de la mémoire tout comme dans le jeu périlleux de la vie :

Ecco Carletto che monta a cavallo
si volta il foglio
si vede il gallo… (2)

disaient les vers de cette ballade populaire italienne. Elle faisait de contrechant à cette inoubliable rencontre au-delà des générations qui a représenté pour moi, puisque je vivais un moment fort critique, un point de repère et d’espérance.

003_17_02 180 Gabriella Merloni, Lettrice, 2001

Avant de partir en vacances, ma première session d’examens universitaires avait été un peu décevante, surtout pour le recalage dans une matière typique du « travail dur » de l’architecte : « éléments constructifs ». Malgré ma bonne volonté dans les études, je n’avais pas abandonné l’écriture. Une façon de m’exprimer qui m’était indispensable, étant d’ailleurs affligé par plusieurs contrariétés affectives, dont la mort annoncée d’une liaison amoureuse qui durait depuis trois ans.
Pour exorciser cette interminable alternance d’ombres et de lumières, j’avais enfanté un Journal intime qui ressentait bien sûr de mes lectures et du « Mal obscur », le chef d’œuvre de Giuseppe Berto, mais constituait pour moi une rupture, une ouverture et aussi un premier pas. Ce manuscrit avait été lu dans mon premier « groupe » d’étudiants où figurait une certaine Daniela dont je ne me souviens plus du nom de famille. Il s’agissait de lectures semi-nocturnes, alternées à l’écoute des chansons de Bob Dylan, Joan Baetz et, « of course », Ray Charles, auxquelles se suivit, quand j’en eus le temps, à la fin du mois de juin, début juillet, une relecture plus analytique, que je fis avec ma future belle-sœur et ses amies Cristina et Teresa.
Dans ce texte d’une cinquantaine de pages en tout se condensaient mes espoirs et mon orgueil insoumis. Je n’avais pas du tout envie de renoncer à la longue marche pour atteindre ce mystérieux titre d’architecte. Mais l’écriture rentrait profondément dans ma nature. À la fin des vacances, je soumis mon manuscrit à Maria Teresa.
Ensuite, je m’en souviens comme si c’était hier… Nous venions de la plage. Une fois traversée par mille recommandations réciproques la route nationale Aurelia, où les voitures glissaient comme des flèches, nous trouvâmes notre amie près de la grille. Elle me prit de côté, expliquant à moi-même ce que j’avais exploité dans mon texte, où étaient ses faiblesses et contradictions, voire ses vices… où demeurait par contre une force ou tout simplement quelque chose d’original.
Puis, s’approchant de mes parents, elle dit que j’allais devenir un écrivain, que j’en avais tous les atouts !
J’en fus touché et comme caressé par un instant de gloire tout à fait inespéré. La réaction de mon père et ma mère fut, au contraire, abrupte et nette. Je crois même qu’ils s’étaient fâchés avec notre amie pour son initiative. Je ne devais pas me faire des illusions et surtout pas abandonner la route entreprise. Comme s’ils m’avaient dit, tous les deux : « tu ne dois pas écrire, cela est interdit pour toi ! »
Pendant des années, j’ai leur obéi. L’écriture a ensuite trouvé toute seule la route pour s’imposer et s’affirmer aussi… La veille de notre départ, il y eut une fête d’adieu dans la villa, où Maria Teresa, comme j’avais anticipé, livra à chacun de nous son portrait poétique. Voilà le mien :

Ce jeune homme à l’esprit vivant
puisqu’il se dérobe dans son cocon opaque
c’est pour ça qu’il me plaît
parce qu’il est timide, incertain de ses ailes.
Si vis-à-vis des autres tu étais plus expert
Tu saurais que plus des autres tu vaux.
Maria Teresa Lanza (1965)

Giovanni Merloni

_________________________________

(1) la même que parcourait la Giulietta sprint du « Fanfaron » de Dino Risi

(2) Voici Charlotte qui monte à cheval
on tourne la feuille
y a Perceval…
traduirais-je en français, avec cette petite mention du chercheur du Graal, Perceval, le personnage le plus intrigant de l’épopée du Roi Arthur. Il me rappelle bien sûr Ulysse et Astolfo, celui qui dans le Roland furieux de l’Arioste part à la lune pour y récupérer la sagesse de Roland. Mais je pense aussi, plus précisément, à @perceval45, c’est-à-dire André Rougier. Cet homme prodigieux et inépuisable m’a aidé lui aussi — comme il le fait, généreusement, au jour le jour, avec tous les lecteurs éponges comme moi — lançant dans son blog un très beau commentaire à l’œuvre d’écrivains de l’envergure de Jouannais, de Vila-Matas et Roberto Bolaño. Dans ce texte : « on peut se demander si la « communication », puisqu’il existe un sens faible du mot, doit-elle obligatoirement être le but de TOUT écrivain (et créateur en général) La réponse de certains (qui est aussi la mienne) est que ladite création n’est pas seulement ( ou pas vraiment…) machine à communiquer, mais souffle dérobé à des dieux pas toujours consentants, assourdissant retour au silence, trou noir, éclair blessé, outil à nul autre pareil pour guérir du monde, des autres, de soi et, tout autant, guérir de son aveuglement qui l’aurait oublié… »
G. M.

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