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Quand tu as peur de me perdre, tu me fais peur ! – L’île/16

07 dimanche Mai 2017

Posted by biscarrosse2012 in feuilletons

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Retiens la nuit

Quand tu as peur de me perdre, tu me fais peur !

Dimanche 25 août 1963, la nuit

Ce soir, j’ai bu jusqu’à la lie le poison que j’ai fabriqué moi-même cédant à mes pulsions de délinquant. Au rendez-vous de huit heures, devant l’hôtel Eldorado, Agata n’a pas attendu que Gianni descendît, de but en blanc elle s’est écartée de moi et s’est acheminée avec Bruno Filomarino vers la terrasse du parc Margherita. Sur le coup, je me suis laissé convaincre par Dodo qui me conseillait de lâcher prise :

— Ne te souviens-tu pas du mot d’ordre de la manifestation du premier mai ?

— Oui, bien sûr : « Restons unis, camarades ! Et n’acceptons pas les provocations ! » Pourtant, quand j’ai essayé d’envisager un autre endroit où me rendre qui ne fût pas cette maudite terrasse — la chambre triste, le port au luminaire mélancolique, l’alpage immergé dans l’obscurité — je n’en ai pas eu la force. J’ai décidé alors d’affronter les terribles fourches caudines de la piste ronde — ô combien haïe — entourée de jeunes gens excités, ne faisant qu’un avec la longue rambarde — ô combien aimée ! — accoudée sur le précipice de la mer. Voyant mon regard égaré et mon allure incertaine — je traînais péniblement mes mocassins sur les tomettes blanches et ne voyais que des ombres entourées de vagues lueurs blanches — Agata est venue à ma rencontre. La musique démarrait en cet instant précis :

Se le cose stanno così

Ricordo queste parole
Che mi hai detto
In un giorno d’ottobre
Dimenticato dal sole… (1)

Nous avons dansé. Elle était raide, absorbée dans l’observation des uns et des autres. Je connaissais déjà sa manière de s’évader d’elle-même et je ne m’en étais jamais inquiété, jusque-là…

L’ottobre si era fatto più freddo
Tra noi più niente da dire… (2)

— N’est-ce pas un peu tôt pour les adieux ? ai-je essayé de dire.
— Cela va finir, bien avant que tu ne le penses….
— Allons-nous-en ! ai-je exclamé, frappant le sol des pieds, comme le font les enfants capricieux.
Mais, avant de quitter la terrasse, Agata doit dire un mot à quelqu’un. Elle s’installe à côté du juke-box : cinq minutes, dix minutes, vingt-cinq minutes, trente-cinq minutes… « Si les choses vont ainsi, ai-je tranché, intérieurement, à quoi bon je resterais ici ? » Dodo et Gianni ont essayé de me secouer, en me traînant à une table. Rosam aussi faisait le possible pour me distraire. Mais ses propositions déplacées ne faisaient que creuser dans la catastrophe :
— Jeudi, quand on était au large, tu ressemblais à un joueur de tambourin ! Tu as flanqué des gifles au vent… et le vent est encore vexé !

J’espérais me distraire en proposant une deuxième pizza, mais Rosam n’a pas su se dérober aux hypothèses inopportunes :
— Au lendemain de cet épisode des gifles, mon cher Alfredo, Bruno Filomarino s’est rendu chez Agata. Il avait l’air d’un percepteur des impôts !

— Lui aussi !

— Il a dit cela, à peu près : « Si les choses vont ainsi, pourquoi ne quittes-tu pas Alfredo ? Dorénavant, je suis là. »
Sans attendre, j’ai bondi de ma chaise laissant tomber le couteau sur la pizza que je venais de recevoir et me suis approché de la piste, du côté du juke-box.
— Veux-tu danser ? lui ai-je proposé.

— Non, merci.
Je voulais disparaître plus loin que possible et je suis parti à l’instant. Mais je n’ai pas eu la force de continuer jusqu’à ma chambre. Je suis revenu en arrière.
— Agata n’est pas là, son père est venu la récupérer, a dit tranquillement Bruno Filomarino.
Plus tard, dans mon lit, le sommeil m’a saisi sans transition, m’effondrant dans un cauchemar. Je me suis alors forcé à me réveiller, décidé à tout oublier… Mais comment avais-je pu rêver d’une scène si effrayante ? Agata protestait et son père la frappait, la voix altérée… « Non, c’est trop facile ! me suis-je dit. C’est moi qui ai frappé Agata, bien que sans force… Toto ne ferait jamais une telle bêtise ! »

Mercredi 28 août 1963 presque nuit

Demain, c’est le jour du départ. Je viens d’admettre que je me suis trompé en tout, que je suis encore en train de me tromper en prétendant de la tenir auprès de moi à tout prix. Je lui ai dit qu’elle n’est pas obligée de m’écrire, qu’elle peut bien s’en passer, dorénavant.

— Je ne sais pas si je t’aime ou si je ne t’aime pas, a-t-elle répondu.
Nous étions assis sur la balancelle du parc Margherita. Au-delà de la balustrade, dans la mer noire pointaient comme d’habitude les petites lanternes des barques des pêcheurs… Jamais je n’avais souffert à cause de l’amour comme en ce moment-là. Un pied appuyé à terre, une main serrée à la chaîne de la balancelle Agata réussissait à arrêter presque complètement son mouvement : en cette suspension proche de l’immobilité, je découvrais son envie d’emprisonner le temps dans une cloche de verre au plafond bleu. Tout comme à Rome, où chacun de nous s’était engagé à laisser un peu de place pour l’autre dans son lit, dans cette planche suspendue idéalement au-dessus de l’eau avait fait son apparition, souriant, le bonheur. Une joie absolue, capable de broyer les viscères, obligeant la poitrine et la gorge à hurler. Avec le petit plaisir d’un vent parfumé frôlant le front et la bouche. Ne serait-ce pas mieux se taire ? Ayant peur qu’il s’agisse d’un bonheur capricieux et traître j’ai pris désormais l’habitude de conjurer le mauvais sort en latin :

Terque quaterque testiculis tactis
Testiculo sinistro cum mano sinistra
Testiculo dextro cum mano dextra
Et omnia mala fugata sunt. (3)

Agata, au contraire, voudrait refermer le bateau vert et rose du bonheur dans une bouteille. Mais le verre se brise, ou alors la fumée d’un cigare finit par suffoquer l’équipage ainsi que le couple de clandestins qu’on trouvera plus tard dans la soute, enchevêtrés dans leur étreinte extrême. S’il y a eu, entre Agata et moi, une saison heureuse, cela s’est passé ailleurs, qui sait où. Pourtant j’ai le sentiment qu’un grumeau de bonheur nous attend là-bas, au beau milieu de la mer, au milieu de tas de pastèques et de mérous argentés jetés pêle-mêle sur le fond des barques où les pêcheurs sont en train de danser avec leurs femmes et fiancées… Qui sait ? Peut-être, les deux amoureux clandestins — qu’on a trouvés morts dans une balancelle encastrée dans la poix et le mazout — ont-ils découvert, juste une minute avant de s’effondrer dans l’oubli, qu’ils auraient pu se sauver réciproquement la vie !

Jeudi 29 août 1963, le matin
La nuit qui vient de s’écouler, il n’y a que Agata qui a dormi. Hier soir, après notre colloque sur la balancelle que jamais je n’oublierai — avec cet étrange détail de ses mains qui tourmentaient un collier de pierres colorées comme s’il s’agissait d’un chapelet — on s’est acheminés à respectueuse distance l’un de l’autre, sur la ruelle en montée. Agata scandait les mots comme le ferait un ivrogne :
— Tu ne sais rien des femmes ! s’est-elle exclamée.

— Et toi, tu te passes des chevaliers, des hommes gentils qui s’efforcent de te comprendre ! ai-je répondu.
— Tu es trop grand pour moi, Alfredo, et par cela tu m’as gâtée, m’invitant à croire à ta sagesse et à ta force comme si tu étais mon frère aîné ou mon oncle…

— Cependant, je tombe dans les pièges de la jalousie ou de la possessivité, n’est-ce pas ?

— Quand tu as peur de me perdre, tu me fais peur !

— Ce n’est que l’amour qui bouleverse les êtres comme moi. Je ne suis pas différent des personnages de l’Arioste qui ont fait tomber amoureuses de multitudes de jeunes femmes :

Le donne, i cavalier, l’arme, gli amori
Le cortesie, l’audaci imprese io canto… (4)

Combien l’ai-je tourmentée, sous le ciel de Rome, avec le seul auteur que je connaissais un peu ! Elle m’accompagnait volontiers dans mes vagabondages imaginaires tout comme dans les coins sombres et pluvieux des maisons précocement vieillies de la Balduina, car elle acceptait mes petites rébellions…
Mais là, à Procida, la beauté bouleversante des lieux ne pouvait pas admettre d’autres beautés et folies. Il fallait faire semblant d’endosser, en dessus, du maillot de bain, les sévères vêtements des moines bénédictins du couvent en pénombre bondissant au-delà du mur que nous étions en train de frôler maintenant.
— En tout cas, il faut éviter de se soumettre à l’irrationalité. Et toi, tu exagères toujours ! s’est-elle exclamée quand nous étions désormais devant la porte de chez elle. Puis, je suis revenu, seul, au parc Margherita, où j’ai entamé un tour de tressette à la place du mort avec les autres trois : Dodo, Bruno Filomarino et son cousin. Ce qui m’étonne, si j’y repense maintenant, je vois avec sympathie ce Bruno qui se déplace en Vespa après avoir sorti de leurs tanières tantôt des mérous tantôt des filles, car il me fait rire quand il déclame la fameuse loi de Chitarrella :
— Tiens ! Tiens ! Celui qui frappe deux fois va perdre l’As ! disait-il avant de jeter sur la table la carte gagnante.

Qui sait si Bruno pensait à Agata quand il a dit que j’avais « perdu l’As » en frappant deux fois. Certes, l’As est la carte plus forte du jeu et Agata était la plus forte, pour moi. Ou alors était-elle une espèce de Joker ou Sybille de Cuma capable de gagner toujours. Combien de fois avais-je frappé à sa porte fermée ? Trop de fois. Maintenant, j’allais perdre l’As bronzé en bikini par l’œuvre d’un tricheur trop habile en train de faire glisser cette carte gagnante depuis le poignet de sa chemise, sans être vu…

Mais ce soir je me voyais déjà parti, étranger à mon corps même et à son curriculum désastreux. Après le tressette, quelqu’un a proposé un café tandis que Bruno a proposé la nuit blanche. Quel extraordinaire sentiment de liberté lorsqu’on se passe du lit dans le but de garder l’esprit éveillé jusqu’au moment du départ ! Nous avons acheté deux cents lires de pain qui venait de sortir du four, vivement chaud, que nous avons dévoré en nous acheminant vers les Arcate. Agacés pour les cigarettes en voie d’extinction, nous n’avons pas eu de chance parce que le bureau de tabac au pied de la montée de Terra Murata était fermé. Là devant, nous nous sommes désaltérés à une fontaine. Quand il fait chaud, la présence de l’eau devient facilement l’occasion pour virer à la moquerie et pour entamer quelques tourbillons plus ou moins innocents.
D’abord, Bruno essayait de faire rire Dodo de façon qu’il ne réussît pas à boire. Ensuite, Dodo, plaçant la main contre la source giclait l’eau gelée vers le cousin de Bruno pour l’empêcher de se rapprocher. Enfin, tous mouillés, nous nous sommes rangés sur le muret bordant la petite place qui nous a obligés à admirer la surface immobile du golfe de la Corricella entouré de maisons faiblement illuminées.
Au milieu de la place, un monument en marbre nous rappelait qu’on était en Italie et que nous avions tous une histoire commune de sacrifice et de sang. Plus en haut, à l’embouchure d’une montée dont on ne voyait pas le bout, j’ai revu l’église consacrée aux prisonniers du Pénitentiaire que j’avais visitée avec Toto.
J’étais absorbé dans ma contemplation, quand mon frère a manifesté une nécessité corporelle qu’il ne pouvait pas reporter. Ce petit événement, tout en relativisant la magie de lieux qu’on ne pouvait plus romantiques, a été évidemment l’occasion pour une nouvelle vague de provocations et de rires que je te laisse imaginer, mon cher journal…
Plus tard nous avions repris notre vagabondage. « Réussirai-je à me détacher d’Agata ? » me suis-je dit, incrédule, tandis que je ressentais la lueur d’argent de la lune comme une caresse et que nos pas d’ombres bruyantes frôlaient sans façon les dalles de la rue faiblement illuminée.
À l’improviste, à la hauteur de l’hôtel Eldorado, Bruno nous a surpris :
— On se revoit à la plage ! s’est-il écrié d’un ton abrupt. Cela m’a fait souvenir du Bruno du premier jour… puis, en un éclair, il a disparu avec son dévot cousin.

Giovanni Merloni

(1) « Si les choses elles vont ainsi »/ Je me souviens de ces paroles/ 
Que tu m’as dit en un jour d’octobre/ Oublié par le soleil…
(2) En octobre il faisait plus de froid/ entre nous plus rien à nous dire…
(3) Touchez vos testicules trois ou quatre fois Le testicule gauche de la main gauche
Le testicule droit de la main droite
Et tous vos maux seront éloignés !
(4) L’Arioste, Roland furieux, Chant I.

Alfredo è uscito pazzo ! – L’île/15

04 jeudi Mai 2017

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Retiens la nuit

Alfredo è uscito pazzo !

Samedi 17 août 1963, pendant le soir et la nuit

Agata a disparu, obligée par son père de la prise en charge de certains parents venus de Naples. Maintenant, Bruno Filomarino a changé de tactique et il m’a traité comme un ami. Donc la soirée, après la pizza et le juke-box, s’est terminée avec une interminable partie de tressette avec Dodo, Bruno et son cousin… À présent, je n’aurais pas le temps pour tirer un portrait fidèle de Bruno. Mais je vois que c’est important de fixer noir sur blanc son profil sur le papier avant qu’il s’échappe. D’abord, il faut dire que le jeune homme que j’avais entrevu de loin le jour de son arrivée n’avait pas vraiment les mêmes traits ni les mêmes attitudes que Bruno affiche maintenant. Deuxièmement, ce garçon qui semble avoir précocement vieilli affiche une expression familière. Il ressemble un peu à mon grand-père homonyme lors de sa jeunesse désinvolte, fixée pour toujours dans une microscopique photo en sépia dont mon père est très orgueilleux. Sinon, il a la même gueule tragique d’Eduardo De Filippo… donc, si l’on va plus en arrière, il pourrait être vu comme le dernier rejeton de la famille des Pulcinella : il ne fallait pas aller à Naples pour avoir Naples, cette ville étant si pleinement et précisément condensé dans les rides d’expression et les grimaces expérimentées de ce joueur de tressette, de ce gamin qui n’a pas d’âge ni, apparemment, d’histoire personnelle. Cela m’inquiète bien sûr, car Bruno n’a pas que le charme d’évoquer Naples, sa voix chaude, persuasive, semble véhiculer une ancienne sagesse…

Dimanche 18 août 1963, le soir

Ma personnalité incertaine flotte entre les deux folies que l’Arioste m’a fait connaître : celle de Rodomonte et celle de Roland. Le premier se sauve dans la cabane des souvenirs auprès du pont branlant reliant Procida à un îlot désert et, armé jusqu’aux dents, attend ses rivaux d’amour qui vont forcément passer par là, prêt à les provoquer en duel. Quant à Roland, il épuise ses réserves de gentillesse et de patience pour satisfaire les mille caprices de la belle Angelica, avant d’exploser en découvrant qu’elle consacre toutes ses qualités aux soins d’un Medoro-Filomarino quelconque, sans doute dépourvu de noblesse et de valeur. Par conséquent, tel un Roland-Nitrodi désormais fou, je poursuis moi aussi, en chaque femme ou jument à la chevelure fluente, le fantôme de celle qui pour moi seul s’est déclarée frigide et inexpugnable…

Je passe mes journées avec des garçons et des filles ayant des âges disproportionnés vis-à-vis du mien ; je me baigne avec les petites Ambra et Cicci, qui m’adorent d’ailleurs, et, de temps en temps, je discute avec Rosam. Sa rudesse verbale est démentie par le teint foncé de ses joues fermes et le mystère de ses yeux clairs. Elle essaie de me faire comprendre par tous les moyens que ça pourrait être elle-même la femme « née pour moi » que ma mère invoque tous les deux jours. En dépit de son détachement affiché, elle pourrait se révéler une amante passionnée et sensuelle. C’est d’elle que je devrais m’emparer au bout d’une terrible bagarre. Si je pouvais abandonner la froide Angelica pour la fougueuse Bradamante, je trouverais alors ce que je cherche : son âme sauvage et son cœur docile me combleraient, et je me déroberais finalement à cette pénible alternance entre guerres pacifiques et paix armées.
Quant à Mena, la grand-mère d’Agata, elle m’exaspère en me recommandant de ne pas être nerveux. Elle aussi aurait le pouvoir de provoquer en moi des réactions violentes et théâtrales, mais je me sauve dans l’eau où j’aime me brûler les yeux en nageant au-dessous de la surface, attiré par les algues vertes et les formes mystérieuses des écueils multicolores. Parfois, je ressens le poids des années, de milliers de cigarettes, de ma tâche de percepteur marchigiano sans compter l’ombre de Banquo qu’on m’a collée dessus. Je deviens alors encombrant comme un scaphandrier tandis qu’une folie obtuse à la Rodomonte s’empare de moi. L’eau polit les bosses de mon scaphandre avant de se faufiler dans le duvet du rembourrage… Cela me fait effondrer encore plus, empirant mon sentiment de faiblesse physique et morale et reportant à jamais tout espoir de revanche. Heureusement, en face du promontoire, je reconnais, sur le fond de granito poreux, la silhouette argentée d’une sirène. Par des gestes de fou, je réussis alors à me libérer de la ferraille… mais ainsi — nu et blanchâtre comme un pauvre Christ qui n’a jamais vu le soleil —, je ressens encore plus le poids de l’enfermement.
Le tourbillon maladroit de mes bras me fait disparaître dans une séquelle d’éclaboussures exagérées. De loin, quelqu’un pourrait croire à une lutte acharnée contre un impitoyable requin… Pourtant, dans la plage, la petite foule debout que je vois scruter l’horizon avec inquiétude ne cesse de hurler, parmi d’évidents gestes de désapprobation :
— Alfredo è uscito pazzo ! (1)

Jeudi 22 août 1963, pendant la nuit

Aujourd’hui, on s’est levé à l’aube en plusieurs pour aller à la pêche à l’hameçon. Il était cinq heures du matin, le disque rouge du soleil pointait derrière le Pénitentiaire et la basse marée laissait transparaître sur le fond de petites ondes de sable. On a gagné le large doucement, la barque à rames de Bruno Filomarino accrochée par une corde au hors-bord mal en point de Gianni Solchiaro.
Au commencement, sur le hors-bord de Gianni il y avait Dodo et Rosamaria tandis que Agata et moi nous étions dans la barque traînée de Bruno. Ce dernier aimait plaisanter tandis que Agata s’amusait à ses boutades et je ne voyais rien de mal en cela… Bruno rassurait la plupart des gens avec sa gueule de vieux pêcheur capable de débusquer les mérous jusque dans leurs tanières. En tout cas, je demeurais sur le qui-vive, car j’étais tout à fait conscient de la précarité de mon lien avec Agata et qu’il était bien possible que celui-ci, en véritable voyou, n’attendît qu’un petit prétexte pour dévoiler d’autres atouts, encore plus redoutables…
Or, il est vrai que je connais un peu le Roland furieux — et je ne connais que cela —, mais si je pense aux attitudes de Bruno envers Agata je ne peux pas m’empêcher de songer à deux personnages primordiaux de cette épopée magnifique qui ont fait souffrir autant le pauvre Roland… Agata endosse maintenant les habits transparents et printaniers de la mélancolique Angelica, mystérieuse comme la mer que je caresse de la pointe de mes doigts. Elle rit et plaisante avec Bruno ; elle en est touchée et moi-même, je l’admets, je demeure admiratif, bouche bée devant la verve de celui-ci. J’essaie alors de me convaincre qu’ils se connaissent depuis des années, qu’ils sont amis depuis toujours… Cependant, est-elle possible l’amitié entre homme et femme ? Pour Gianni ou Jean-Luc oui. Mais Bruno, c’est un chapitre à part : il a la spécialité des mérous, des filles et des tours en Vespa. Il n’aura jamais le temps pour des voyages à pied, vrais ou imaginaires.
J’étais en train de suivre les labyrinthes de ma méfiance, quand le silence s’est emparé de notre paysage sonore : l’agréable bruit du hors-bord avait été englouti par la surface verte de l’eau, à peine crispée par la brise.

— Es-tu tombé en panne d’essence ? s’est écrié Bruno.
— Non, le réservoir est plein ! a répondu Gianni

— Je viens voir ! s’est écrié Bruno avant de se plonger.
Pour me rendre utile, j’ai sorti les rames du fond de la barque et j’étais déjà en train de caler la première rame dans l’eau, quand Agata aussi s’est jetée dans l’eau en faisant sursauter l’embarcation.

— Où vas-tu ? ai-je protesté inutilement, tandis que ses bras luisants avançaient vers le hors-bord. En cet instant précis, Gianni et Rosam ont quitté le hors-bord se dirigeant vers moi. Pourquoi ? Et pourquoi Agata était-elle si anxieuse de rattraper le joueur de tressette ?
Nous étions alors assez éloignés de la plage de Chiaia, dans un trait de mer tranquille. Je me réjouissais de la compagnie de Rosam et Gianni, mais j’étais sur des charbons ardents à la vue des épaules bronzées d’Agata à côté de celles de Bruno sur le hors-bord.
Mon agitation a augmenté quand j’ai découvert en eux deux fameux personnages de l’Arioste : Angelica et Medoro ! Quant à Dodo, avec son air indifférent, il incarne à la perfection la figure d’Astolfo : une espèce d’apatride qui, chevauchant l’hippogriffe, partira un beau jour récupérer l’esprit de son frère jumeau, Roland, sur la lune. Ils sont en train d’essayer d’actionner le moteur : tout en plaisantant, ils tirent à tour de rôle la poignée du hors-bord, avec de très modestes résultats… Tout d’un coup, une colère désespérée s’empare de moi, tandis que le hors-bord démarre brusquement et s’éloigne vers l’horizon.
— Venez nous prendre salauds ! hurlé-je, la mort dans la gorge.
Revenant tout doucement vers nous, Bruno-Medoro, tel un capitaine de long cours, affiche une calme indifférence, tandis que Dodo-Astolfo rit et Agata-Angelica ne m’épargne pas des gestes odieux.
Dans notre baignoire grinçante, Rosam se tait, le profil guerrier vers l’eau. Gianni, me voyant bouleversé, m’incite à réagir :
— Mais donne-lui une paire de gifles à cette casse-pieds !
Je me jette en eau avec l’obtuse détermination d’un thon suicidaire, mais, dans ma nage convulsive, je produis moins de mouvement réel que d’éclaboussures. Je m’approche petit à petit à la barque, si calmement que personne ne pourrait imaginer mes intentions. Agata se penche en dehors pour m’aider à monter… Mais je suis hors de moi et devant l’incrédulité de tout le monde, je frappe ses jambes et ses flancs par des gifles et des coups confus et vidés d’énergie qui ont l’effet immédiat de blesser vivement son orgueil. D’abord, Agata, prise de contrepied, reste muette, puis elle éclate en larmes :
— Ça, je ne te le pardonne pas ! N’ose pas me toucher, salaud !
Finalement, je suis publiquement reconnu comme un animal, un être instinctif, un pauvre type… pourtant cette action grotesque a été bénéfique pour moi, ouvrant une fente par où j’ai pu voir moi-même au bout d’un puits noir…
Rentré dans ma chambre, je n’ai pas eu besoin de m’y barricader. Personne ne m’a suivi, même Dodo, qui a pensé bien montrer aux autres le visage rassurant d’un membre de notre famille sage et équilibré. En ce taudis — qui flotte désormais, telle une île à la dérive, s’éloignant de plus en plus du cap Misène ainsi que des enchevêtrements de fer et goudron qui ont remplacé les champs de luxuriantes tomates ou les jardins d’orangers et citronniers parfumés —, je me sens finalement libre de m’effondrer dans le désespoir.

Samedi 24 août 1963, au soir
Désormais, pendant d’entières matinées je me renferme dans ma chambre au bout de la rue Giovanni da Procida, pour voir si j’ai la force de résister à l’habitude de m’étrangler — âme et cœur — devant Agata en face de tout le monde… Dans ces quatre murs, les inconvénients de ma maladie sont les mêmes du premier jour, quand, fier des projets échafaudés dans les vagabondages de mon esprit plein de trous que des rêves confus remplissaient, je débarquais sur l’île. Ici, pendant la journée, l’obscurité reste longuement accrochée aux murs, tandis que la chaleur de la nuit semble collée au sol pour toujours… Jusqu’au moment où quelque chose se brise et je dois sortir dans la rue, comme un chien désemparé. Avant d’affronter une énième soirée d’attentes et de déceptions, j’ai écrit à Agata :

« Je ne reviendrai plus jamais à Procida. C’est un endroit que je devrais haïr et que j’aime pourtant intimement. Une fois parti, je ne pourrai pas m’empêcher de regretter cette île, tout en sachant que cet amour pour l’île demeurera inachevé et impossible, comme le nôtre. Mais je te pardonne déjà, Agata, de m’y avoir attiré. Ou bien je te remercie de m’avoir donné la chance d’y vivre des jours inoubliables. Auparavant, j’aimais que toi, à présent mes sentiments sont partagés, car mon amour pour toi ne fait qu’un avec l’amour pour l’île. Demain — qui sait ? —, je regretterai tellement cette île que je songerai à elle sans toi…
Jeudi je voulais t’effacer violemment de ma vie. En même temps, cette façon sombre et maladroite de me jeter sur toi avec ces mains, aveugles comme les ailes du moulin de don Quichotte, c’était la seule voie qui me restait pour te manifester mon amour et mon désir extrême de t’avoir près de moi !
À ce monde, on se passe vite de bons sentiments, tandis qu’on a horreur du sacrifice dont on se débarrasse en le jetant à la poubelle… ça ne vaut que l’apparence, la feinte assurance et cette allégresse de vieux camarades n’ayant rien en commun. Voilà une explication de la stupidité du monde et de son refus vis-à-vis de l’homme qui pleure.
Tandis que je te donnais ces gifles, je me forçais à me détacher de toi. D’ailleurs, jeudi dernier, ces gifles imprécises et inutiles t’obligeaient à chercher des témoins ainsi qu’un arbitre qui décrétait la fin de la partie que nous avions perdue, tous les deux. Cependant, cet arbitre n’a pas été impartial, il a profité, au contraire, de nos malentendus pour creuser un gouffre entre nous avant de venir te dire de jolis mots… Résultat : c’est toi la victime, et je suis le monstre. On avait besoin tous les deux d’une telle étiquette pour sceller la boîte où nos souvenirs sont rangés. Avant que j’arrive dans l’île, je n’avais pas su trouver la clé pour ouvrir ton cœur à la confiance en moi parce que je n’étais pas sûr moi-même de la mériter, une telle ouverture. Je n’avais pas la patience d’enlever les voiles qui recouvraient ton intimité. J’attendais que toi-même le fasses avec moi… mais je ne faisais que te décourager avec mon empressement, mon “grand amour” et mes livres qui en fin de compte ne m’avaient rien appris. Tu n’as pas eu la force ni l’envie de briser mon mur d’enthousiasme et de générosité… car tu n’étais pas sûre de trouver, par-delà ce mur, le garçon que tu avais cru que j’étais… Une fois arrivé dans l’île, j’ai compris qu’ici nous ne pouvions pas rester en deçà de nos attentes et de nos désirs d’amour. Mais nous n’étions plus seuls comme à Rome. Notre ancienne complicité ayant disparu, on aurait dû en bâtir une autre, adaptée à la tyrannie de l’île sauvage ainsi qu’à ses rythmes paresseux et dangereux à la fois. Cependant, je n’ai pas eu envie de repartir à zéro ni de mettre en valeur mon côté insouciant et fataliste que tu aurais sans doute préféré. Au contraire, j’ai prétendu que tu “comprennes », que tu viennes à la rencontre de mes faiblesses et de mon côté plus sensible et pathétique… »

Giovanni Merloni

(1) Alfredo devient fou !

Elle n’a pas perdu la tête, et c’est tout ! – L’île/14

02 mardi Mai 2017

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Retiens la nuit

Elle n’a pas perdu la tête, et c’est tout !

Mercredi 14 août 1963, la nuit
Aujourd’hui, je suis sorti de mon isolement splendide et du jeûne prolongé. Toto a voulu me gaver à tout prix de milk-shake et jaune d’œuf ; la grand-mère Mena a été très gentille tandis que Agata, navrée par mon épuisement, a protesté que de cette façon je la fais souffrir. En voyant son air contrit, j’ai voulu croire à sa sincérité, mais je n’ai pas su m’empêcher de la voir dans le tableau vivant que son père a peint pour elle : une réincarnation de Francesca Bertini au miroir.
Au final, à quoi est-elle servie cette fuite à Naples ? J’ai arraché deux jours et deux kilos à mon perfide destin et c’est tout. Une fois rentré dans les rangs, quoi que je fasse, de l’action plus pathétique à la plus héroïque, mon sort est signé. Elle ne cesse de saigner, la blessure que j’ai subie à l’arrivée de Bruno sur sa Vespa, sans aucun bénéfice pour tout ce qui aspire, en moi, à la sainte béatitude. À Procida, le mécanisme de l’épreuve impossible et de l’échec inévitable — qui provoquent forcément la déception et la colère d’une fille de quinze ans ayant été reçue avec de bonnes notes dans la classe supérieure de son lycée, donc libre de s’amuser à loisir — va déclencher en moi d’autres replis solitaires, de nouveaux jeûnes ainsi que des gestes de plus en plus hurluberlus.

Jeudi 15 août 1963, le soir
On est à la mi-août, le jour où l’on fête l’Assunta. Mes parents sont venus nous faire visite dans l’île. Nino, mon père, s’est fort inquiété pour ma maigreur. Quant à ma mère, elle était étrangement nerveuse, mais j’ai tout de même réussi à m’isoler avec elle, dans un coin reculé de la terrasse de la « Conchiglia » :
— Agata est trop petite, a-t-elle dit. Avec elle, tu aurais dû juste faire semblant d’être fort !
— Faire semblant de quoi ? demandé-je.
— Quand il y a l’amour, on fait toujours des bêtises. Tous les hommes et toutes les femmes tombent dans l’erreur de donner trop ou trop peu, de demander peu ou trop. C’est dangereux quand on va trop d’accord et c’est dangereux aussi si l’on se dispute continûment…
— Et alors ?
— Celui qui aime vraiment est heureux de susciter la jalousie et les caprices de son aimé. Quand on insiste en le faisant souffrir… quand on s’émerveille des réactions, parfois violentes, de l’être maltraité, il est bien possible que l’amour ne soit pas au rendez-vous. Il n’est plus là, ou alors il n’y a jamais été.
— Donc, selon toi, Agata ne m’aime pas.
— Elle n’a pas perdu la tête, et c’est tout !
Tandis que ma mère essayait de minimiser, je ressentais un écho bruyant au fond de mes oreilles :
— Tu es un animal, incapable de suivre que tes instincts ! s’était écrié Agata le jour avant. Tu es égoïste et… lourd !
Malgré mes efforts, je ne réussissais pas à me donner une différente contenance. Donc je glissais dans cet état de précarité où les erreurs sont inévitables. Cependant, à chaque erreur j’essayais de la convaincre qu’il s’agissait d’une exception. Et Agata répondait, immanquablement :
— C’est l’exception qui confirme la règle !
Que voulait-elle dire ? Est-ce que ma mère aussi, quand elle était jeune, n’avait pas su se donner une différente contenance ? Était-ce pour cela qu’elle savait glisser autant d’élégance dans ses leçons de vie ?

Vendredi 16 août 1963, pendant l’après-midi
Mes parents sont partis. Dorénavant, je me jetterai dans la mer tout habillé, j’arrêterai de me laver et je n’écouterai que de la queue de l’oreille les phrases méchantes dont Agata est prodigue :
— Tu dis toujours les mêmes choses !
Ou alors :
— Je te veux trop de bien et cela m’empêche de t’aimer.
Ou bien :
— Est-ce que tu comprends que je ne m’amuse pas du tout ?
Ou encore :
— Je veux me tromper, je m’en fous totalement de savoir si je me trompe ou pas !
Ou, par contre :
— J’aime beaucoup entendre Bruno quand il raconte des blagues. Emmène-moi chez lui !
Ou enfin :
— Bête ! Tu n’as pas le droit de me toucher !
Au nom de la famille à nouveau lointaine, Dodo m’a réprimandé pour les erreurs que je répète, selon lui, en pleine conscience, dans le but d’obtenir la commisération de quelqu’un… moi aussi je dirais de telles choses si j’étais à sa place. Pourtant, on ne peut pas dire à un frère « tu as raison »… donc, même souffrant, je me dispute avec lui. Mais j’ai peur que ses bienveillantes intromissions, tôt ou tard, agissant comme autant de provocations, elles fassent déclencher en moi une véritable explosion de délinquance…

P.-S. J’ai oublié de noter que mon père, à ma grande surprise, a pris tout seul une initiative en ma faveur. Dans la terrasse de la Conchiglia, profitant d’un moment où personne ne nous voyait, il m’a glissé dans la main un feuillet gris plié en deux. Il s’agissait d’une lettre du 16 octobre 1910, que ma grand-mère paternelle, Agata, avait envoyée à son fiancé Alfredo, mon grand-père. De cette lettre touchante et pleine d’humour, j’ai appris qu’en raison de sept ans de différence d’âge, en 1903 Agata et Alfredo avaient d’abord renoncé à leur amour… À l’époque, mamie n’avait que quinze ans tandis que son amoureux en avait vingt-deux. Ils s’étaient gravement séparés et même perdus de vue, jusqu’au jour où, sept années depuis, ils s’étaient rencontrés par hasard dans la Villa communale. Entre-temps, Alfredo avait mûri et n’avait pas dû souffrir la solitude, tandis qu’elle, Agata, touchant désormais ses vingt-deux ans, demeurait une très jolie femme n’ayant rien perdu de sa verve d’avant. Certes, pendant des années, avant de se retrouver, ils avaient fait le possible tous les deux pour suffoquer le souvenir de leur passion réciproque. Certes, ils avaient risqué de se perdre à jamais… Mais finalement, ils avaient su profiter de la « deuxième chance » que la vie leur offrait…
Quand je reviens à Rome, et que je pose la question à mon grand-père, malgré ses quatre-vingt-dix ans il se souviendra sans doute de ses états au moment de la première séparation de son Agata ! Mais qui sait s’il aura envie de m’en parler !

Giovanni Merloni

Je suis une pellicule surexposée et Agata est la lumière ! – L’île/13

30 dimanche Avr 2017

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Retiens la nuit

Je suis une pellicule surexposée et Agata est la lumière !

Mardi 13 août 1963 le matin
Ce matin-ci, elle me semble quasiment belle la peine de devoir passer d’autres journées interminables en cette île chaotique et hostile. En sachant qu’il m’arrivera des coups et des contrecoups en rafale, dont au soir je m’efforcerai pourtant de me souvenir dans le but de les ranger sur une feuille comme autant d’avions précipités.
La pièce où je me renferme est pénible avec ses meubles en acajou et ces deux lits de bout défoncés, mais j’ai décidé que je ne sortirai pas de ces remparts avant d’avoir accompli une reconstruction complète de la parenthèse de Naples, de ces deux journées forcément illusoires où j’ai été un « homo erectus » plutôt qu’un gros singe sombre et susceptible. Quelle confusion pourtant ! J’ai enduré une décharge de coups de poing et de pied et maintenant, d’un moment à l’autre, je dois me préparer au coup de grâce ! Mes fuites n’ont fait qu’exacerber la situation. D’abord, parce qu’il ne s’agit pas de fuites définitives : Agata sait toujours où je suis et cela la rassure jusqu’à la rendre arrogante. Ce serait d’ailleurs bien inutile de me cacher dans les grottes et au-dessous des ombrelles en osier, m’arrêter dans un coin pour compter les battements du cœur comme s’il s’agissait de la voix du téléphone qui dit si c’est libre ou c’est occupé. Elle saurait où me trouver, si elle le voulait. Moi, au contraire, je sais seulement où me rendre pour ne pas la rencontrer. Mais ici, où elle ne viendra pas, où Dodo seulement peut me distraire avec ses bruyantes incursions, il me manque l’air. Je me regarde dans la glace et m’aperçois que je n’ai pas la force de parler. Mon regard s’effondre, mon œil demeure éteint. Je suis une pellicule surexposée et Agata est la lumière ! Je suis en train de me consommer dans un absurde mouvement pendulaire : la voix d’Agata bondit de chaque coin de cette pièce, telle une mouche réveillée par une odeur unique. J’ondoie sur la balançoire de ses cheveux, je monte et je redescends continûment des étoiles aux étables, des étables aux étoiles…
Parfois, je ramasse à terre mon cahier où tout est noté sans façon : samedi matin — il y a trois jours à peine —, Agata est débarquée à Naples avec Dodo, Rosamaria et Jean-Luc. Elle est venue pour moi, pour me voir, m’embrasser et recommencer, comme si de rien n’était. Mais quelque chose avait changé en moi : une invisible patine de chagrin, collée à la peau, empêchait mon enthousiasme de flotter dans l’air avec la même insouciance que la fumée d’une cigarette.
Sans compter que dès le début je savais bien que je ne resterais jamais seul avec elle. C’était donc pire qu’une torture chinoise. Tout en savourant le soulagement de la réconciliation, comment éviter la nervosité pour la frustration de nos élans et pulsions réciproques ?
Toujours est-il qu’il n’y avait pas de choix. Il fallait s’accoutumer à mettre de côté tout ce qui pouvait nous unir, voire sauver ; il fallait accepter la dissolution de nos corps et de nos âmes dans une entité collective tout à fait provisoire n’ayant pour but primaire que celui de survivre sans incident du matin au soir et, deuxièmement, celui de s’amuser et bien manger.
D’ailleurs, si les instances plus intimes et personnelles ne pouvaient pas avoir d’issue, mon désir de saisir le véritable esprit d’une ville ne pouvait pas être exaucé non plus.

Mais, ce jour-là, j’étais fort étourdi par la beauté de Naples et le charme de sa langue luxuriante. Par conséquent, j’ai fini par considérer la renonce à l’amour comme acceptable et même indispensable. D’ailleurs, deux amours, celui de Naples et celui d’Agata n’auraient pas pu trouver place tous les deux dans mon cœur !
Au début de ma traversée, j’avais l’impression, avec ce troupeau hétérogène et dépaysé, de revivre mes journées en compagnie de mes parents français en visite en Italie, avec cette typique angoisse de ne pas savoir où les emmener… Jeudi dernier, nous tournions à vide, entre la gare et le quartier de Forcella, sans que personne prenne la moindre initiative. J’avais l’estomac rempli par le généreux petit déjeuner des Solchiaro : cela provoquait en moi le désir violent de m’isoler pour lire ou alors pour m’évader seul au milieu de la foule…
Tout d’un coup, je me suis souvenu d’un après-midi sous les arbres du lungotevere, à Rome. C’était en novembre et j’étais ravi de partager avec Agata le plaisir d’une rêverie sans queue ni tête en lui apprenant le jeu innocent de donner des coups de pied aux feuilles mortes… Cette image intime et même sacrée a eu la force de ressusciter en moi une espèce d’euphorie taquine, à laquelle je ne me serais jamais attendu, que j’ai vite transmise aux autres. C’est ainsi que nous avons alors visité, surexcités, la bouche ouverte, le cloître multicolore du monastère de Santa Chiara, les quartiers espagnols, le Pallonetto — où les mères d’une multitude de gamins éveillés lancent depuis leurs rez-de-chaussée des hurlements déchirants — et finalement la place du Palais Royal avec les statues qui s’accusent réciproquement :
— Qui a osé pisser en terre ici devant ? s’indigne la statue aux moustaches à la française tout en grimaçant de dégoût.

— C’est lui qui l’a fait ! dit promptement la deuxième statue en indiquant la troisième.
— Non, c’est lui ! dit promptement la troisième statue en indiquant la quatrième.
— C’est à Dieu, la faute ! dit promptement la quatrième statue en indiquant le ciel de façon solennelle.
C’était une visite aux étapes escomptées, une sorte de pèlerinage qui provoquait en moi un certain embarras. Pourtant, grâce à ce sentiment d’étrangeté, ne faisant qu’un avec mon esprit de contradiction, tout à fait cérébral, envers cette ville qui aime occulter ses trésors cachés, je suis devenu tout d’un coup un touriste assuré et même désinvolte, capable de me débrouiller dans ce monde inconnu même mieux que Agata. Et je me découvrais affranchi de la cage médiévale, accrochée à la redoutable façade du Pénitentiaire, où j’avais trop longuement demeuré en y recevant les crachats des passants ainsi que les incursions des moustiques, et grâce à ma désinvolture j’ai obtenu, après avoir déjeuné, la parenthèse du canapé dans l’austère salon des Solchiaro, que Gianni a immortalisé avec une photo en noir et blanc assez floue.
De quelle parenthèse parlé-je ? J’ai embrassé passionnément Agata sur la bouche et c’est tout. Nous avions bu, contre nos habitudes, deux verres de vin chacun, et nous étions étendus l’un à côté de l’autre comme les époux de terre cuite des sarcophages étrusques.
Tout de suite après, Agata a voulu prendre une douche. En me voyant contrarié pour son effronterie, Gianni s’est approché de moi pour me dire : « Elle est une casse-pieds ! ». Sinon, personne des présents ne s’était scandalisé ni émerveillé : il n’y avait que moi qui jalousais pour une telle confidence.
Cependant, dans la tournée napolitaine il n’y a pas eu que la photo « scabreuse » sur le canapé et cette douche « anticonformiste ». Me revient à l’esprit, chaotique et allègre, la fouille forcenée du morceau de Naples compris entre la colline insigne de Pizzofalcone et l’escarpement ombragé, au-dessus de Mergellina, où reposent les dépouilles de Virgile : un endroit d’où l’on peut aisément admirer le fabuleux promontoire de Pausillippe.
Ensuite, ayant pour guide Gianni Solchiaro et ses explications pleines d’humour, nous avons marché en long et en large depuis via Caracciolo jusqu’à l’ancienne Riviera di Chiaia, sans renoncer aux tendres « sfogliatelle » se fondant dans la bouche. Puis, quand on est arrivé à la hauteur du quartier de Santa Lucia — en face du Château de l’Ovo —, Gianni est devenu même trop sérieux :
— Jadis les barques arrivaient jusqu’ici. Maintenant, voyez combien de terre on a dérobée à la mer !
Pour être sincère, je n’avais aucun transport pour les grandes œuvres du XIXe, mais j’étais heureux parce que finalement, dans cette espèce de voyage scolaire, Agata avait opté pour une allure mélancolique : quand elle n’abandonnait pas sa main dans la mienne, elle prétendait qu’on avance bras dessus bras dessous…

Venite all’agile barchetta mia Santa Lucia, Santa Lucia… (1)

Je voyais notre image reflétée dans un miroir invisible qui marchait avec nous — devant, derrière, au-dessus, au-dessous de nous — faisant rebondir les échos d’imminentes séparations. Sinon, en ce troupeau estival, personne n’avait la spéciale ironie de Lello Rizzacasa, quand il dit :

« Alfredo Ama Agata ! » (2)

ou alors :

« Le donne devono strisciare ! » (3)

Certes, je n’avais pas une telle désinvolture si même alors, dans cette espèce d’alcôve ambulante, un malaise sans nom m’accompagnait. Qu’est-ce qu’il m’arrivait ? Avais-je conquis Agata pour de bon ? Ou alors, m’avait-elle perdu ?
Nous nous promenions maintenant dans la Villa Comunale. Au lieu des habituels pourparlers entre Lello, Dodo et moi – se déroulant sur les montées et les descentes d’herbe et goudron de Monte Mario -, le Destin, distrait, m’accordait, sous le ciel de Naples, une demie heure d’agréables conversations sur la véritable fonction de la Maison harmonique, c’est-à-dire du kiosque art nouveau en acier et verres colorés au beau milieu de l’allée de palmes.
— C’est la maison idéale pour Alfredo, a dit Dodo. Il pourrait s’y retirer pour écrire des poésies pour ses femmes !
Immédiatement, Agata a eu un sursaut. Ses cheveux ont bondi dans toutes les directions, puis elle a tiré la langue. Pour toute réponse, Dodo a levé les yeux au ciel.
— C’est un abri pour ceux qui n’ont pas encore trouvé un logement ou alors viennent juste de le quitter, a dit Gianni. Mon lionceau l’aurait aimé sans doute !
Cela a fait rire Agata :
— Je le sais, Gianni, tu voudrais y installer ton canapé !
— C’est le bon endroit pour les départs et les arrivées, a dit Jean-Luc, de façon réaliste. C’est d’ailleurs un espace très adapté pour y passer, sans trop de peine, une journée de frontière comme celle-ci.
Que voulait-il dire, Jean-Luc ? Sans doute en raison de nos existences différentes les unes des autres, cette journée « de frontière » révélait une incommunicabilité sans appel entre nous tous. Quant à moi, tandis que le vent de l’ouest tourmentait les palmes en faisant résonner, tel un accordéon, notre kiosque harmonique, j’ai saisi en un éclair l’évidence. En me fixant opiniâtrement sur Agata, j’avais subi la dictature d’un proverbe que j’aurais dû fuir les jambes levées :

« Moglie e buoi dei paesi tuoi… » (4)

Quelle absurdité !

Giovanni Merloni

(1) Venez sur ma barque agile/ sainte Lucia, sainte Lucia !
(2) « Alfredo Aime Agata ! »
(3) Il faut que les femmes rampent !
(4) Prends ta femme dans ton village et les bœufs dans le voisinage !

Qu’est-ce qu’il y a à craindre là dehors ? – L’île/12

27 jeudi Avr 2017

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Retiens la nuit

Qu’est-ce qu’il y a à craindre là dehors ?

Dimanche 11 août 1963, tard le soir
Voilà que des circonstances défavorables m’empêchent de me réfugier dans l’état tampon du mot qui creuse et transfigure, du geste qui peint et feint. Je ne sais pas nager, au contraire de mon grand-père homonyme… Celui-ci, ayant pour escorte la barque silencieuse de Toto Cellamare, aurait été capable de se transporter en quelques brasses vigoureuses jusqu’à l’île d’en face, Ischia, tout en fredonnant une vieille chanson de ses temps heureux. Dans mon cas, cela ne sert à rien de me dire que ce manque d’agilité est sans doute provisoire, car c’est maintenant que j’en aurais besoin pour réaliser mon plus grand rêve : atteindre les rives verdoyantes de la presqu’île de Solchiaro, à quelques bras de mer de la plage de la Chiaiolella, où les ongles de ma chatte blonde ne pourraient pas m’attraper.
J’ai mal à l’orteil et la bonne Teresa a posé à terre, au-dehors de la porte de ma chambre, une assiette couverte. Elle évite d’entrer dans cette étable tandis que moi, j’évite de soulever son couvercle. Ainsi, je vais mieux réfléchir aux deux journées du 9 et du 10 août à Naples. Il me semble qu’un siècle se soit déroulé… cela dit, pour Agata et moi, Naples a été le même que l’Everest ou la fosse des Mariannes, un abîme vertical en mesure de couper en deux nos existences. En cet endroit fatidique où ce que j’espérais « devait forcément arriver », le temps à coulé inutilement sous nos pieds, tandis que nos deux silhouettes se réfléchissaient dans un miroir ou se projetaient, telles des ombres chinoises, sur un mur, sur une file de palais, sur une entière ville. Ce miroir, ce mur, ces palais et cette ville ont vu deux corps marcher à l’unisson et cru, peut-être, que derrière cette entente d’ombres il y avait aussi la complicité de corps, la fusion des expériences, fussent-elles jeunes ou précocement vieillies.

Mais nous étions l’Homme et la Femme d’un photo-roman muet. D’ailleurs, ce « duo », que les mille aléas d’une traversée incohérente avaient mis en valeur au-delà de ses mérites, ne faisait pas un couple d’époux ni de fiancés dans la vie réelle. Il ne s’agissait que d’une comédie ou plutôt d’une farce dont on a perdu, heureusement, les traces.
À présent, j’essaie de deviner : Agata a épuisé ses derniers élans amoureux dans cette tentative de rattrapage. En me joignant à Naples, elle n’avait d’autre but que celui de me sauver la vie ou alors de s’assurer de ma santé. Sans doute, elle m’a empêché de mourir écrasé par la beauté exagérée de Naples. Pourtant quelqu’un lui a sucé le sang avec toutes ses bonnes intentions. C’était peut-être un insecte invisible, une tique par exemple, qui lui a sauté dessus tandis qu’elle jouait paresseusement avec les chiens abrutis du Pénitentiaire…
En été, Agata n’attend même pas de glisser de la passerelle au quai de la Marina. Elle profite de cet instant de confusion générale pour changer d’habit, de peau et de personnalité à la vitesse du son. Si à Rome on la voyait se promener, molle et discrète, ou par à-coups un peu plus nerveuse, comme un « Fiat600 » trafiqué ; dans l’île, elle se prend pour une « Giulietta sprint », qui peut impunément renverser tout ce qu’elle rencontre. Moi, en ma condition de piéton, je ne songerais, pour nous deux, qu’à une motocarrozzetta à trois roues. Mais je suis obligé de la regarder, abasourdi, en train de chevaucher le tigre de vacances en grande vitesse.
Ou alors, en quête d’un effet solennel, elle s’habille avec soin, telle une épouse blanche aux genoux rouges, convaincue qu’elle est la statue de l’Assunta à la mi-août. Avec son auréole de Sainte, elle descend, tout habillée, dans les premiers mètres d’eau devant les pêcheurs interloqués. Elle tremble de la tête aux pieds, prie et bénit par des gestes larges et bienveillants tout autour d’elle… pourtant, elle attend en vain qu’on la hisse sur les épaules bronzées, debout dans son baldaquin fleuri, dans les ruelles de Terra Murata :
— Elle s’entraîne pendant des heures devant le miroir, notre Francesca Bertini ! dit toujours Toto, tout en évoquant cette femme fatale, malicieuse et arrondie, qui s’accrochait aux rideaux des Palais fascistes.

Ou alors, la nuit, se dérobant aux sévères attentions de sa grand-mère, elle s’aventure sur la montée du Pénitentiaire avec des délices douces et salées pour les détenus. Elle préfère les garçons, ceux qui ont volé une Vespa ou alors ont tué pour amour. Elle traîne des heures avec eux, s’occupant d’un tas de choses incompréhensibles pour elle, telles la liberté et l’égalité, qu’elle ne voulait pas entendre quand c’était moi à les proposer.
Une telle activité de sainte et samaritaine l’exonère du fléau des fautes quotidiennes. Voilà pourquoi chaque matin, fraîche comme une rose, Agata descend les quatre cent quarante-sept marches de la Descente à l’Enfer piétinant d’en haut en bas un tapis de fleurs juste cueillies que ses concitoyens ont posées amoureusement pour elle, comme si l’on était au jour de ses noces. Cette fille gracieuse de quinze ans, la femme de mes viscères, fait donc les bons et les mauvais, car elle a le pouvoir d’une goutte qui creuse dans la pierre.

Gutta cavat lapidem…

Oui messieurs ! Agata, mon idole du jour et de la nuit c’est comme une goutte de pierre qui creuse dans les cœurs en transformant les hommes en brebis pour les tenir en laisse. Ayant une stricte parenté avec le lionceau qui faisait compagnie à Gianni pendant son enfance, Agata assume parfois, dans ma fantaisie désespérée, le redoutable charisme d’une chatte-geôlière qui referme ses prétendants dans le Pénitentiaire. C’est elle qui possède la clé de la prison et de mon cœur. Je dois attendre son premier instant de distraction pour m’en emparer et fuir au plus loin possible.

Lundi 12 août 1963, la nuit
Avec le prétexte du pied endolori et d’une légère fièvre, j’ai fermé les battants et suis resté cloîtré pendant la journée dans cette chambre peuplée de chaussettes et de cailloux, sans jamais sortir dans la lumière.

— Qu’est-ce qu’il y a à craindre là dehors ? a demandé Dodo, dans le but de dédramatiser.

Mais ses efforts ne sauront pas me sauver, désormais. Après le vain stratagème de la fuite à Naples, la situation a gravement empiré : un autre homme ou garçon est en train de me remplacer dans le cœur d’Agata, tandis que je m’obstine à ne pas regarder en profondeur dans le sentiment de la jalousie, dont j’ai honte comme si c’était un côté obscur de mon esprit.

D’ailleurs, l’amour est toujours guetté par la jalousie de quelqu’un. La mienne, c’est la plus douloureuse et je frôle la mort chaque fois que quelqu’un s’approche d’Agata avec la légèreté d’un éléphant et la négligence d’un lion qui a déjà mangé. Je meurs quand je la vois fermer les yeux et tendre la bouche en un sourire vaincu avant de se plonger, avec cet inconnu, dans un horrible cercle de feu :

Attention ! « Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement » (1)

Giovanni Merloni

(1) La Rochefoucauld, Maximes.

Pourquoi tu n’es pas fort ? – L’île/11

25 mardi Avr 2017

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Retiens la nuit

Pourquoi tu n’es pas fort ?

Samedi 10 août 1963, pendant la nuit

Nous venons de rentrer à Procida. Effondré dans son typique demi-sommeil, Dodo serre ses lèvres fines laissant que les dents sifflent comme les freins d’une vieille voiture. Il sourit à la faible lumière de l’ampoule branlante comme s’il revoyait un film avec Danny Kaye. Ai-je été tellement maladroit ? Certes, à Naples, Gianni Solchiaro et Dodo se sont isolés plusieurs fois pour commenter à chaud, par des gestes de bienveillante désapprobation, mes échecs évidents.

La vie continue, et moi aussi je devrais me jeter sur le matelas, laissant à l’obscurité le soin de me consoler. Mais les derniers événements assiègent mon âme apeurée et bouleversent mon coeur en crue, le faisant rouler dans la rue boueuse (1), envahie par les ordures et les verres cassés.

Il y a quelques heures, dans un ciel noir d’étoiles tombantes et de magies interdites, le bateau nous a vite ramenés dans l’île. Pourtant, j’ai le souvenir d’un long voyage qui semblait ne jamais toucher son terminus. Tandis que Agata s’était assise à l’intérieur avec Dodo et Rosam, je m’étais installé à proue, entre une bouée rouge et la chaîne de l’ancre. En regardant le ciel sombre, au fur et à mesure que les étoiles précipitaient je fredonnais mes désirs :
Premier désir : ne pas désirer.
Deuxième désir : marcher sur l’eau et, sans me tourner en arrière, m’aventurer dans la terre ferme, jusqu’au Palais Royal Caserta.
Troisième désir : qu’on me fiche la paix.
Quatrième désir : être surpris par la tempête à mi-chemin entre Pouzzoles et l’île ; être flanqué sur la crête d’une vague géante avant d’être écrasé contre le fond sous-marin.
Cinquième désir : m’endormir et me réveiller dans un champ de blé.
Sixième désir : m’endormir et ne plus me réveiller.
Septième désir : retourner à Naples et visiter à nouveau, tout seul, le parc consacré à Virgile. Ou alors le cloître du monastère de Santa Chiara ?

Entre la septième et la huitième étoile tombante, Agata m’a interrompu :
— Ne vois-tu pas qu’il pleut ?

Les étoiles étaient glissées dans l’eau comme des lanternes chinoises tandis que le ciel était secoué par un orage épouvantable.
Agata a posé sa main contre ma bouche pour m’empêcher de parler, puis, comme si cette pluie était une douche purificatrice, elle a pleuré longuement, en sanglotant et tremblant contre mon épaule :
— Pourquoi tu n’es pas fort ? a-t-elle dit.

— Est-ce que tu veux que je te réponde ?

— Je voudrais que tu m’emmènes hors d’ici !

— Je le sais, je ne devais pas venir dans ton île.

Je lui ai expliqué que je me prenais désormais pour une étoile tombante ou alors un poisson séché qui flotte sur l’eau, raide et dépaysé comme une planche de bois.

Puis, pendant quelque temps, Agata s’est calmée. La tempête, engloutie par un seul nuage noir, de plus en plus petit, a disparu derrière la silhouette sombre de l’Epomeo, le mont d’Ischia. Tout de suite après, un brouillard épais s’était installé.
— Quelqu’un a décidé que nous devons attendre qui sait combien de temps avant d’atteindre Procida ! ai-je observé.

— Il s’agit sans doute d’une punition divine : nous avons raté les préparatifs de la fête de l’Assunta ! s’est-elle exclamée.

Le bateau tournait pour la cinquième ou sixième fois, doucement, autour de lui-même, quand de la queue de l’œil nous avons vu réapparaître les maisonnettes faiblement allumées de la Marina.

Quelqu’un avait actionné l’interrupteur et le brouillard s’était dissous comme une maladie capricieuse de l’ère atomique. La lumière était revenue. Sans laisser de traces ni de chaussures, la Cendrillon qui s’était nichée en Agata avait disparu. J’avais l’impression de l’entendre encore pleurer sur son radeau à la dérive se perdant dans les ondes violettes et noires, tandis que mon Agata en chair et os rentrait vite dans son rôle de châtelaine à l’ombre du Pénitentiaire :

— À quoi bon t’es-tu rendu à Naples ?
Pourquoi la terre ferme napolitaine est-elle ma complice ? Pourquoi, au contraire, cette île accrochée au fond de la mer par une boule de canon géante est-elle franchement hostile ? Il a suffi du temps d’une cigarette pour que la brise tombe dans l’obscurité de l’eau… et Agata, mon exquise poupée de porcelaine — d’abord négligemment, ensuite avec conviction —, s’est transformée en une chatte sauvage tandis que moi je redeviens, contre moi-même, un rat de ville qui aurait voulu naître en mouette ou chauve-souris.

Dimanche 11 août 1963, au matin

J’ai dormi très mal, me réveillant à chaque crissement du grand lit de la chambre à côté. Cette nuit, ces deux fiancés que je croise tous les soirs devant les toilettes étaient possédés par une furie homicide. Ils se roulaient dans leur nirvana hurlant et gémissant comme des chats en colère. Puis tout le quartier était surpris par des haltes où le silence prenait le dessus : une espèce de brume sonore où j’essayais de découvrir une voix tendre, une caresse magique ainsi que la stupeur et la dévotion qui accompagnent la fouille d’un corps nu. Celui de la jeune fille basanée, très experte de mozzarella de bufala ; celui du jeune homme fatigué, qui pouvait bien être mon corps même, fouillé par une famélique bouche peinte… Pendant le spectacle vivant, Kim Novak m’est venue à l’esprit : nue, elle venait de sortir de l’eau d’une piscine en forme de cœur, arborant un peignoir tigré noir et jaune. Ses cheveux, courts à l’origine, poussaient sans arrêt, jusqu’à envahir mon coussin. Cela devait avoir provoqué la jalousie de quelqu’un… mais la jeune fille qui s’était étendue auprès de moi — le visage contre l’oreiller, les jambes écrasées contre le matelas et la silhouette enfouie dans la longue chemise de nuit de sa grand-mère Mena — ne pouvait pas être Agata… Même dans le rêve, elle n’était pas là !
Je voulais allumer, mais je ne pouvais pas me passer de la complicité, même récalcitrante, de Dodo et c’était encore trop tôt pour le réveiller. J’ai alors essayé de réfléchir à ce qui m’arrivait, gaspillant sans prudence les dernières heures de la nuit, jusqu’au moment où une faible lueur a encadré les battants de la fenêtre, avant d’amener sur la croupe tourmentée de mon drap la poussière d’un nouveau jour dans l’île.

Dimanche 11 août 1963, lors d’un midi de feu
Je suis à nouveau dans ma chambre. Ce matin, sur la rive, poursuivant Agata qui fuyait au pied de la lettre pour se dérober à mes questionnements, j’ai eu la tragique impulsion de lui donner un coup de pied. Oui, exactement… comme si elle était un ballon de cuir à frapper au vol avec la rage et l’orgueil tardif du but du drapeau. Malheureusement, depuis le sable gonfle d’eau pointait un caillou et le coup a été très fort. Depuis les bords du champ (ou du ring ?), un médecin est promptement accouru, qui a déversé sur mon orteil deux ou trois couches d’une pommade adaptée :

— Il n’y a rien de cassé.

— Que dois-je faire ?

— Repose-toi pendant deux jours.

Contrarié par l’incident qui m’avait montré une fois de plus ridicule, en boitant, je me suis rendu dans ma tanière, accompagné sans enthousiasme par Dodo qui avait hâte de revenir vite à la mer. Là, les premiers temps, j’espérais voir arriver Agata avec des propositions de paix ou alors qu’elle viendrait pour se renseigner sur mes états. J’ai reçu à sa place la visite de Rosamaria. J’ai pris deux chaises et nous nous sommes installés dehors, devant la porte sur la rue, telles deux commères.

— Tu dois manger, a dit Rosam.
— Ne t’inquiète pas, ai-je répondu, lui indiquant Teresa, la longue et maigre patronne de la maison, en train de remplir une assiette de terre cuite avec des os de poulet et du lait pour le chat rougeâtre, que j’imaginais identique au lionceau des Solchiaro à Naples.

Giovanni Merloni

(1) « nella strada ‘nfosa », dans le texte italien.

Une lumière sans frontières – L’île/10

23 dimanche Avr 2017

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Retiens la nuit

Une lumière sans frontières

Vendredi 9 août 1963, la nuit
Au petit matin, il fait un froid un peu sinistre, si l’on pense qu’on est en été. Malgré ça, Gianni Solchiaro et moi, tout en arpentant la passerelle branlante, nous avons tranquillement avalé une coupe « Olympia ». Sur le Ischia-Pouzzoles, je me suis intéressé au soleil et aux vagues grises s’agitant avec leur écume luxuriante, tandis que les photos d’Agata, dont j’avais rempli mes poches , sautillaient maintenant comme des cigarettes ou des arcs-en-ciel, s’effondrant dans ce coin de la mer où la lumière s’éteignait et l’eau devenait un sombre miroir vert.
Gianni s’aventurait dans des sujets sérieux : il avait vu « Les mains sur la ville » (1), un film courageux sur la bande politique et immobilière qui était en train de s’emparer de « la plus belle ville du monde ». Asphyxiés par la vague populiste du « Commandant » Achille Lauro (2), les Napolitains étaient tombés dans le piège de son entourage ignorant et cynique. Cela n’allait pas seulement défigurer le paysage urbain par couches de béton armé, mais détruire la culture napolitaine même. Tout espoir n’était pourtant pas perdu. Des traces de l’ancienne « noblesse » demeuraient intactes dans les groupes d’intellectuels de gauche qui travaillaient pour « sauver tout ce qui est possible » !
— Moi j’en connais un : c’est Raffaele La Capria, celui qui a écrit « Blessé à mort » ! ai-je répliqué. J’avais un souvenir flou et aquatique de ce livre qui m’avait beaucoup plu, surtout pour son titre évoquant l’embarras de se sentir différent des autres, pour le fait de lire beaucoup par exemple, ayant par conséquent une sensibilité exagérée.

— Connais-tu « La mer ne baigne pas Naples » de Anna Maria Ortese ? m’a dit Gianni, en grimaçant.
— Curieux titre ! ai-je observé sans réfléchir. Je ne réussis pas à concevoir Naples sans la mer ni la mer sans Naples !
— Mais nous avons besoin de quelqu’un qui brise le conformisme ! a-t-il répondu. Naples est pleine de vie, mais de tabous aussi, et ce paradoxe d’une Naples sans la mer nous aide à voir tout ce qui ne marche pas !
— C’est la métaphore dont m’a parlé mon professeur d’italien ! ai-je répliqué.
— Ce livre a été attaqué par tous ceux qui se sentaient vexés… et celle qui l’a écrit, déçue, a abandonné Naples, depuis…
À force de discussions au sujet de livres et films engagés sur Naples — des discussione qui n’allaient pas vraiment au-delà de la citation de leurs titres —, 
nous avions vite abandonné la cadence dialectale typique de l’île. D’ailleurs nous étions affamés aussi. Nous nous sommes donc jetés sur Naples comme s’il s’agissait d’un granité de café avec crème fraîche « en dessous et en dessus » : une ville ayant sans doute des affinités avec mon tempérament frénétique et mélancolique à la fois.

— Les jeunes filles de Naples prennent l’amour beaucoup plus au sérieux que les touristes de Procida !
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Si elles tombent amoureuses, elles s’offrent jusqu’au bout, physiquement, dans la relation avec leur homme…
Telle une femme de dauphin blessée, furieuse de son exclusion, Agata jaillissait de l’eau, venant à la rencontre de ma fantaisie galopante, tandis que les mots de Gianni me faisaient rougir intérieurement : serais-je un voyou ? Parce qu’en fait, je dois l’avouer, j’aimerais faire « ces choses-là » librement, sans aucun sentiment de culpabilité, surtout avec une femme que je venais juste de connaître, une étrangère dont je ne prétendais l’amour plein et désintéressé. Pourtant, par ma façon d’être typiquement bourgeoise, je ne pourrais pas accepter de lui demeurer indifférent, et cela m’empêcherait de me réjouir de toute rencontre « facile ».
Mais nous n’avions pas le temps de fouiller dans ce sujet : le bateau a accosté et nous avons vite emprunté la Cumana, le métro napolitain qui nous a transportés en un éclair à la gare de Naples-Mergellina.
L’appartement via Caracciolo aux portes blanches nous accueille avec son efficace pénombre. Une savante régie de fenêtres — les unes fermées, les autres ouvertes — et de battants entrouverts ou fermés créait, en cette journée de canicule, un agréable courant d’air frais. Au milieu de ce flux bénéfique, arborant la veste rayée de son pyjama, le grand-père de Gianni demeurait béatement immobile, avec sa grosse tête à la De Chirico. Il tenait les mains appuyées sur une petite table en acajou, sans rien faire. Je crois cueillir dans l’esprit de décadence de ce patriarche l’extrême rempart d’un style de vie dont la disparition est inévitable. D’ailleurs, si Gianni, ce rejeton communiste, m’a invité ici, c’est pourquoi il trouve tout à fait normale ma présence ici, même s’il n’y a rien d’aristocratique en moi, à part le nez.

Plus tard, nous nous sommes longuement promenés dans les rues de Naples. Tout en me demandant s’il avait fallu quitter l’île pour rentrer dans des réflexions et des raisonnements sérieux, j’étais charmé et même surpris par la générosité de mon cicerone, par le fleuve irrésistible de ses mots au sujet de Naples, des mondes différents qui y cohabitent, des Napolitains, des femmes napolitaines, de ses déceptions et de ses espoirs de jeune Napolitain et finalement du pari communiste, l’unique chose qui demeurait valide…
Nous nous déplacions d’un quartier à l’autre sans que la personnalité de Naples ne change : une ville mélancolique et frénétique à la fois. Et notre conversation devenait par conséquent le dialogue entre mon esprit mélancolique et la vitalité frénétique de Gianni. Si je songeais aux quatre ou cinq livres situés à Naples que j’avais lu (3), Gianni aimait surtout appuyer ses considérations sur les films (4) qui « dans le bien et dans le mal » rendaient de Naples le portrait plus fidèle. Si je fredonnais les anciennes chansons que mon grand-père homonyme et ma grand-mère Agata m’avaient apprises, Gianni parlait de Peppino di Capri et de sa celebre « Voce  ́e notte » (5).
— Tout cela a son écho dans le théâtre qui se produit au jour le jour dans la rue ! a dit Gianni, quand nous étions via dei Mille et que je constatais combien d’agitation et de tourbillon frôlant la bagarre se produisaient au fur et à mesure de notre traversée. Naples c’est ce théâtre de la rue qui s’invente prodigieusement, suivant pourtant un vieux canevas que tout le monde connaît à la perfection !
— Tout un chacun est acteur, chantant, chef de troupe et figurant à la fois, a ajouté Gianni. On ne voit que des scènettes, des disputes où la moquerie se marie à une souterraine violence, à une envie d’amour…
Il faut dire que je n’ai eu qu’une journée pour assister au théâtre — ou procession, ou crèche de Noël en plein été — dont Gianni m’a parlé. Mais je crois que je ne me trompe pas en affirmant que chaque endroit, chaque coin de rue est bon pour y installer un plateau ou un tréteau théâtral ! On joue partout dans les rues, dans les maisons des riches et des pauvres, dans les cours, dans les cuisines, à la fenêtre, en haut et en bas de l’escalier ou assis sur les marches. Il n’y a pas des confins en dehors des passages invisibles que la lumière franchit pour pénétrer dans l’obscurité et vice versa. Les humains se propagent partout, envahissants et inopportuns, demeurant pourtant respectueux de règles dramatiques rigoureuses, où chaque personnage, même le plus malchanceux et pathétique, garde toujours sa dignité et importance. On dirait qu’à Naples on a affaire avec une forme d’indiscrétion respectueuse des lois éternelles d’une nature tyrannique mais gentille, d’une lumière sans frontières qui réchauffe le cœur sans aveugler l’esprit. Celui qui « esce pazzo » (6) s’accorde en fait une vacance, arrachant un moment de gloire à sa vie désespérée…
Dans une boutique consacrée aux pâtes fraîches, nous avons acheté, moyennant la dépense entre nous, un kilo de ravioli pour fêter, demain, l’arrivée de Dodo, Rosamaria et Jean-Luc, n’ayant ce dernier que le samedi pour une visite aux fameuses céramiques peintes de Capodimonte. Quant à moi, j’ai très peu profité de la journée en plus et de tout ce que Gianni s’engageait à me montrer, fourvoyé par mon manque d’organisation qui a échoué sur une douleur aiguë aux doigts des pieds, nus dans les mocassins. Heureusement, à l’arrivée à la maison des Solchiaro — un melon sous le bras et la tête vide pour la chaleur — j’ai eu la chance de sauver mes extrémités avec deux pansements et les chaussettes du frère de Gianni. D’en haut, je reconnais les bruits de Naples, fourmillant de vie au milieu des palmes et de la blancheur de la promenade au bord de la mer. Dommage pour mes curiosités insatisfaites. Résignés, nous nous sauvons dans la chambre de Gianni, un Topolino (7) pour chacun.

— Mais c’est une pièce énorme, plus grande que le salon de chez moi ! me suis-je exclamé. Elle a deux grandes fenêtres avec un petit balcon en fer forgé, donnant sur le golfe. En bas, au-delà de la balustrade au bord de l’eau, le petit trapèze bien rangé du port de plaisance est dérangé par les plongeons des gamins qui, indifférents à cette eau malsaine, s’élancent vers le fond, emportés dans leurs entreprises hardies : libérer une ancre ou bien reporter à la surface un objet disparu. C’est un spectacle tout à fait rare pour moi, n’ayant jamais eu, de ma vie, la possibilité de scruter dans une longue-vue si puissante. Tandis que je me perds dans les péripéties de ce kaléidoscope paresseux — suivant le va-et-vient de la foule gesticulante ou les groupes de fainéants en quête de blagues et d’innocents tourbillons —, un petit gong nous appelle : la table est prête !
On a déjeuné sur un long rectangle qu’une nappe fleurie ne recouvrait qu’à moitié, tout comme chez mon grand-père à Rome. Au commencement, je me sens mal à l’aise rien qu’à songer au temps qu’il faut attendre pour que les amis, même les plus intimes, soient accueillis à table dans ma maison. Puis, grâce à l’indifférence du doyen de la famille Solchiaro, la conversation démarre dans le coin où l’on nous a relégués, Gianni et moi. De quoi avons-nous parlé ? Des livres que nous n’avons pas lus, du champ des nudistes à la Chiaiolella… et de la canicule, forcément. Ce dernier sujet nous a amené à des souvenirs parallèles : la montagne, les malles remplies de vêtements de laine, les longues promenades en dessus des mille deux cents mètres, Cortina… Oui, Cortina, cette ville lumineuse qu’entourent, telles des cathédrales, des montagnes aux noms fabuleux : Cristallo, Pomagagnon, Sorapis, Faloria, Antelao, Nuvolao, Cinque Torri, Croda da Lago, Tofane… Chacun de ces noms nous évoque une promenade, une aventure, un jeu, une journée respirée jusqu’au bout, sans crainte de la canicule ni de l’ennui. Gianni y a séjourné l’été pendant des années, se rendant à la glorieuse « Ca’ dei Nani », où il est devenu un footballeur excellent. Moi j’y suis allé en 1955 et en 1960, lors de longues et inoubliables villégiatures familiales…
— Il fait chaud, pourtant, s’exclama Gianni, haletant : nos souvenirs communs étaient bien anachroniques et n’avaient pas engendré une véritable nostalgie.
Après déjeuner nous avons monté à la terrasse tout en haut. Là, j’ai été d’abord bouleversé par l’odeur des plantes installées en de grands vases donnant tous ensemble l’impression d’une jungle, ensuite par la balustrade qu’on gagne en sortant de cette petite forêt tropicale… une lumière sans frontières nous a alors frappés et j’ai compris ce que veut dire l’expression « douce violence ». Celui qui a vu Naples depuis un point d’observation pareil peut sans regrets ni remords se jeter dans la mer et y mourir béatement, avalant, les yeux clos, une myriade de bateaux étincelants ne faisant qu’un avec les nuages blancs et rouges autour du Vésuve.
Après le dépaysement initial, le jardin luxuriant et le panorama à couper le souffle m’ont presque fait oublier d’Agata : par magie et sans secousses, je me trouve ici, transplanté dans un univers merveilleux et hospitalier. Mes deux âmes antagonistes — la française et la napolitaine — dansent ensemble sur cette balustrade sans s’apercevoir s’il s’agit d’une valse brune ou d’une blonde tarentelle.
Pourtant, tout autour de ce joyeux plateau, j’ai découvert une cage assez solide et impénétrable dont je ne comprenais pas la nécessité…
— Quand j’étais enfant, m’a confié Gianni, sur cette terrasse, mon père hébergeait un lionceau !
Cela m’a fait rire. J’ai pensé à mon père et à notre petit chien qui passe les soirées à ses pieds. Pour adopter un petit de lion, il fallait qu’il y eût été sans doute une histoire, un fait particulier.
— Ce n’est pas évident de prendre un lion chez soi, ai-je observé, presque le même que tenir un cheval dans un appartement !
— Il était tout à fait tranquille, comme un gros chat, m’a rassuré Gianni. Certes, il mangeait beaucoup de viande… Il s’était affectionné à nous, à tel point que mon père, même quand il avait désormais les proportions d’un lion adulte, ne voulait pas s’en séparer. Mais il y a eu une ordonnance… et le jour est venu où… Viens !
Redescendus dans l’appartement, Gianni a vite trouvé une photo vraiment extraordinaire : en deçà d’une grille, Monsieur Solchiaro et son fils ayant huit ou neuf ans, les larmes aux yeux parlent avec le lion tandis qu’au-delà de cette sévère barrière une foule de curieux témoignait du caractère historique de cet événement…
J’étais en train de demander à mon ami s’il avait revu le lion dans sa cage au Jardin zoologique, quand le téléphone a sonné bruyamment. C’était mon frère. Gianni, après une rafale de boutades avec Dodo, m’a dit, s’aidant par une éloquente grimace :
— Agata veut venir à Naples elle aussi !
— Je me suis vraiment inquiété pour elle ! lui a répété Dodo depuis le bar à la Marina.
— Mon Dieu ! me suis-je exclamé, feignant sans succès de me montrer contrarié.

J’avais le sentiment de triompher sur autant d’incompréhensions endurées. Mais il s’agissait, je le savais bien, d’une défaite ou alors, comme l’on dit à l’école, d’une victoire à la Pyrrhus (8). Pourtant, confus comme chef barbare qui se revêt des habits fins de l’ennemi tué, je suis fier de moi et je ne vois pas l’heure de me rendre à des adversaires encore plus insidieux…

Giovanni Merloni

(1) « Le mani sulla città », film de Francesco Rosi (1963)
(2) Lauro, un riche armateur qui a été maire de Naples entre…
(3) La voix intérieure des poètes et des écrivains à travers leurs titres (de Marzo de Salvatore Di Giacomo a Questi fantasmi de Eduardo, à Blessé à Mort…)
(4) Le fleuve de mots de Gianni gonfle de titres de films (depuis « Les mains sur la Ville » de Rosi au « Cinq journées » de … à « L’Or de Naples » de De Sica (avec Sofia Loren, Eduardo, Vittorio De Sica, Silvana Mangano)…
(5) La mer des phrases des chansons napolitaines entendus de mes grands-parents Agata et Alfredo (de « Silenzio cantatore » à « Sole mio » ; de « Piscatore é Pusilleco » à « I’ te vurria vasà »)
(6) Celui qui devient fou, « sortant » de la normalité.
(7) Mickey Mouse, bande dessinée de Walt Disney en format de bouquin.
(8) Allusion aux victoires, coûteuses en vie humaines, remportées par Pyrrhus.

In amor vince chi fugge… – L’île/9

20 jeudi Avr 2017

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Retiens la nuit

In amor vince chi fugge… (1)

Jeudi 8 août 1963, le soir
Voilà, pour une fois, une exception à la règle : à cinq heures de l’après-midi, en remontant de la plage, je me suis rendu avec Agata et Rosam en face de l’hôtel Eldorado, où Gianni Solchiaro partage sa chambre avec Jean-Luc, un Français de Montpellier.
Demain, Gianni part à Naples tandis que Jean-Luc lui va faire visite deux jours après. Je me demande pourquoi cet événement a été fêté et amplifié par un tel tourbillon de boutades et de gestes bruyants. Pour Agata, il s’agit d’une typique curiosité féminine vis-à-vis de l’Étranger porteur de mystères tandis que Rosam, au contraire, brûle de l’impatience d’entamer une amitié avec celui-ci. Sinon, Agata aime beaucoup se faufiler dans mes pensées, avant de m’empêcher, telle une armée d’occupation allemande, d’emprunter n’importe quelle piste inconnue ou aussi de m’arrêter en compagnie d’une cigarette sur une terrasse panoramique accoudée sur une mer différente, telles les nombreuses localités balnéaires aux environs de Montpellier, par exemple.
Avec ses vingt-trois ans et son sourire d’homme expérimenté, Jean-Luc s’efforce d’afficher un air rassurant. Il est orphelin de père et mère, disparus dans un accident de voiture la nuit de l’An de 1960. Depuis cette disgrâce, ne pouvant pas s’adapter à vivre auprès de l’oncle paternel, il a très tôt quitté sa ville et son pays. Il ne s’agissait pas de vacances longues ou courtes, aventureuses et gâtées à la fois, comme celles qui amenèrent un siècle avant Lamartine jusqu’à Procida. Sa fuite a eu plutôt l’allure d’un exil définitif. Au début, il a rattrapé le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, envisageant de se rendre à Saragosse ou à Madrid, en Espagne. Cependant, lors d’une étape du chemin mystique, il avait rencontré un pèlerin ayant perdu son enthousiasme qui suivait la même route dans le sens contraire. Pendant une nuit de discussions acharnées et pleines de points d’interrogation, Lorenzo lui avait parlé de Rome, sa ville d’origine : un endroit assez bizarre, où les gens sont à la fois accueillants et indifférents. Touché par cette hypothèse d’installation et d’intégration lui paraissant tout à fait adaptée à son esprit indépendant, pour ne pas dire rebelle, Jean-Luc a enfin décidé de descendre en Italie :

— Mais je ne pouvais pas prévoir que j’allais descendre encore plus au sud de Rome !
— Montaigne avait arrêté son voyage à Rome, n’est-ce pas ? ai-je demandé, faisant étalage de la langue maternelle de ma mère.
Jean-Luc a hoché la tête. Il n’en savait rien, de Montaigne. Par son geste, il n’avait voulu imiter personne. En plus, ce qui était vraiment rare, il avait décidé de voyager à pied, le seul moyen de s’éloigner de chez lui sans tomber dans l’envie de rebrousser chemin !
Au début de sa difficile traversée, Jean-Luc n’a rencontré que des refus et de l’indifférence :

— J’ai passé six jours sans manger.
— Et puis ?
— Aux environs de Livourne, un petit homme aux moustaches m’a fait monter sur son fourgon noir, même si je n’étais pas en train de faire l’autostop. Il m’a emmené dans la cour d’une grande ferme, où trônait un homme costaud qui n’avait qu’une dent.
« Non ! Non ! Non ! » disait celui-ci, tandis que le petit homme aux moustaches disait « Oui ! Oui ! Oui ! »
— Est-ce qu’ils t’ont embauché ?

— Ils m’ont offert une assiette de bouillon et ensuite ils m’ont laissé dormir dans la grange. Le lendemain, je m’occupais des porcs, des poules et des chevaux.

— Et puis ?
— Puis, j’ai rencontré une enfant au golf bleu, très distinguée, qui avait de mauvaises notes à l’école !
Tous les matins, dans le hall de l’hôtel Eldorado, Jean-Luc donne des leçons de français et de maths à la petite Silvia Carafa, fille d’un Napolitain qui vit à Turin :

— Monsieur Carafa a été pendant trois lustres le directeur du Pénitentiaire, voilà pourquoi il est là chaque été. Et moi je suis son hôte !

— Monsieur Carafa ne résiste pas au charme de la prison ! a dit Agata, gênée par ma désinvolture.

— N’as-tu jamais visité le Pénitentiaire ? lui a demandé Gianni, se débrouillant bien lui aussi avec le français.

— Oui. Ils m’ont dit que je peux travailler là-dedans, si je veux ! Je pourrais commencer déjà cet hiver.
— Est-ce que tu as ta copine à toi ?

Le rebelle Jean-Luc a souri. Jusque-là, dans son aventure, aucune femme ne s’était invitée.
— Qui aimes-tu ? Bécaud ? Brassens ? Yves Montand ?
— J’aime Rita Pavone ! Je l’écoute toujours avec enthousiasme ! La « partita di pallone » c’est magnifique !
— Veux-tu venir danser avec nous, ce soir ? lui a proposé Gianni.
Agata était indifférente au charme du Français, même s’il semblait le frère jumeau de Charles Aznavour :
— Je n’aime pas Aznavour !

— Mais ses chansons, est-ce que tu les aimes ?

— Je ne supporte pas la langue française !

Ce circuit vicieux était désormais prévisible, mais je n’étais pas en mesure de m’y soustraire. Agata voulait surtout monter sur mes épaules, se ratatiner comme un singe de Charlot (2) entre ma tête et mon cou, car là, depuis cet observatoire élevé, elle pouvait scruter avidement l’horizon, en quête d’une autre victime qu’elle aurait pu transformer en trophée.

Plus tard, nous avons quitté Jean-Luc avec son élève de onze ans nous acheminant sur les dalles grises. D’un coup, tandis que je regardais en bas vers nos pieds qui avançaient sans but, j’ai cru entendre une des phrases célèbres de maman Gréco :

In amor vince chi fugge… (1)

La rencontre avec Jean-Luc avait réveillé mes curiosités : Dodo et moi, nous avions vu Naples une seule fois, avec le reste de la famille, invités par un oncle très généreux. C’était le dernier jour de l’An. Nous avions logé en des chambres parfumées de velours, revêtues d’étoffes japonaises aux petites fleurs roses, où les craquements légers des chaussures sur les tapis nous faisaient rire. L’hôtel Continental donnait sur la mer juste en face du « Château de l’Ovo ». Au-dessous du parapet qui bordait via Partenope trônait le fameux restaurant de la « Zì Teresa » où nous avions assisté aux feux d’artifice les plus bouleversants de notre vie… À l’improviste, sans réfléchir, j’ai lancé ma candidature :
— Gianni, m’emmènes-tu à Naples ?
Se dérobant à mon regard, Agata n’a rien dit, tandis que Rosam, pour plaisanter, a affiché un air désolé.


Plus tard Agata a voulu me rassurer : — Tu t’amuseras, avec Gianni…
On était sept heures et demie du soir et l’on descendait ensemble, à nouveau, les premières marches de la rampe abrupte qu’Alphonse de Lamartine avait inaugurée plus qu’un siècle avant… Oui, pour me donner une contenance, je pensais à ce livre dont je n’avais parlé à personne, qui allait peut-être me sauver la vie… Sinon je marchais avec circonspection, en silence, de la peur de briser cette espèce d’enchantement en trébuchant, par exemple : cela m’aurait sans doute repoussé dans une condition d’infériorité !
Au-delà d’un mur revêtu de lierre, on entendait les échos d’une fête d’adultes, amenant, tel un coup de poing sur l’estomac, une chanson au rythme martelant :

Mio cuore, tu stai soffrendo
Cosa posso fare per te ? (3)

— Elle est toujours un peu déplacée, Rita Pavone, mais je l’aime ! ai-je dit, sans que cela suscite le moindre intérêt en elle.
— As-tu vu ce garçon blond qui m’invitait à danser ? s’est-elle exclamée quelques instants depuis. Il ressemblait de façon impressionnante à Bellobono ! J’ai fait semblant de ne pas le voir du tout !
Maintenant, Agata était assise auprès de moi : ce n’était pas comme hier, au parc Margherita… où nous étions coincés dans le jeu du chat avec la souris et que moi, pour m’éclipser de moi-même, j’avais accepté de danser « Let’s twist again » avec Pucci, la petite enfant du patron du bar. À présent, Agata paraît absorbée en des réflexions profondes :
— Voilà un moment rarissime, où nous ne nous laissons pas capturer par le mot « jamais » ni par le mot « toujours » ! a-t-elle dit, sans cacher son émotion. 
Quant à moi, ma gorge était atteinte par un noeud de stupeur et je préférais demeurer à l’écoute de la cadence insolite de sa voix qui prenait le dessus sur le silence de la mer, plutôt que tout gâcher par des mots déplacés et grossiers.
Nous étions donc au sommet d’une « Trinité des monts » qui nous devenait de plus en plus familière, immergés dans le noir que brisaient un peu les deux réverbères plus proches. D’autres personnes se rapprochaient par vagues, amenant leur vacarme ou alors le petit bruit de leurs pas. À chaque passage j’avais l’impression qu’une lumière s’allumait pour s’éteindre tout de suite après, comme une cigarette dans le coca-cola.
En dernière passa Minnì, une chanteuse napolitaine connue ayant le même âge que maman Gréco, une espèce de Nini Tirabusciò (4), qui s’exprimait poliment, aiguisant sa petite voix sur la pointe de ses lèvres luisantes. Elle traînait l’un de ses vieux soupirants, un type âgé, chauve, visiblement habitué à déclamer en agitant les mains tout en jetant la tête en arrière. D’un coup, s’aidant par de drôles voltigements de sa bague bleue, Minnì nous a adressé un affectueux geste de reproche. Puis, poursuivie par son ridicule compagnon aux attitudes de phoque domestique, elle s’est éloignée tout en fredonnant :

Era d’estate, e tu eri con me
Era d’estate, tanto tempo fa... (5)

Le dernier écho de cette triste ballade s’estompait dans la nuit sauvage quand on a réalisé qu’on était seuls. Pour une fois, nous n’avons pas eu peur de nous entretuer ni de nous ennuyer ensemble. Au contraire, une espèce d’euphorie s’est emparée de nous, nous amenant dans la soupente poussiéreuse où nos rêves secrets avaient été abandonnés à jamais :
— Te souviens-tu de la ritournelle de nos six enfants ? dit-elle
— Je voulais leur donner les prénoms des nains de Blanche Neige, car on oublie toujours le septième ! ai-je répondu.
— Pour moi l’important c’était la parité entre les sexes, a-t-elle ajouté. Donc trois gars aux cheveux noirs et trois filles blondes…
— C’était surtout l’expression de Toto lors de leur arrivée, qui me faisait rire, ai-je susurré, tristement.
— Dois-tu vraiment partir, demain ? a-t-elle dit.
— Ne serait-ce pas mieux qu’on y aille ensemble, à Naples ? a-t-elle demandé.
— Donne-moi un baiser ! Laisse que l’on voit combien nous nous aimons ! a-t-elle susurré.

Giovanni Merloni

(1) En amour, gagne qui s’enfuit…
(2) Charlot Le Cirque (1928)
(3) Mon cœur, tu es souffrant/ qu’est-ce que je peux faire pour toi ?
(4) Ninì Tirabusciò, la femme qui inventa la « mossa ».
(5) C’était en été, et tu étais avec moi/ c’était en été, que de temps a coulé…

« Une espèce de rampe étroite où le ciseau avait creusé dans le rocher des degrés inégaux » – L’île/8

18 mardi Avr 2017

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Retiens la nuit

« Une espèce de rampe étroite où le ciseau avait creusé dans le rocher des degrés inégaux » (1)

Jeudi 8 août 1963 à l’aube
Hier, à cinq heures de l’après-midi, quand j’ai franchi la dernière marche en haut, j’ai eu l’impression d’être Ignacio, le torero malheureux de l’inoubliable lamentation de Federico Garcia Lorca, ou alors j’étais un vieillard, ayant enduré les peines de l’Enfer. Je venais sans doute de poursuivre le long manteau décoloré et l’allure courbe du noble Virgile. Mais je n’avais pas sa dignité ni son autorité morale. J’étais prêt à ramper vers mon antre, où je m’adonnerais à mes tourments, quitte à me créer des prétextes pour remonter sur le ring où je me ferais casser le nez.
Dans la petite place devant la boulangerie Agata était en train de parler avec quelqu’un. Arborant des caleçons blancs et le maillot bleu, le jeune homme bronzé, assis sur le muret, ne cessait de faire tourner ses sandales autour de ses orteils. Il riait, dodelinant de la tête, comme le ferait quelqu’un qui reçoit des compliments ou des propositions alléchantes. Assez myope, Agata se passe des lunettes, c’est vrai, mais ses lèvres tendues en avant flottaient à peu de centimètres de la bouche et des yeux du jeune homme assis, se révélant propriétaire d’une Vespa blanche qui n’était là pour rien.
« Mais Agata, n’était-elle pas à la mer, étendue sur le pneumatique bleu ? Son sac rouge, entouré de serviettes, n’était-il pas au beau milieu de la plage, tel un phare ? Ou alors, Agata même, n’était-elle pas un mirage ? Existe-t-il, quelque part, une deuxième Agata, infirmière ou sœur de La Croix rouge, qui soit d’accord pour m’attendre, tranquille, au pas de la porte ? Ou alors une troisième Agata qui n’hésiterait pas à franchir cette porte même avant de se glisser, de façon tout à fait naturelle, dans les mêmes draps agités où je me retourne ? »
Je n’ai pas résisté. Je me suis approché d’elle et lui ai demandé :
— N’étais-tu pas à la mer ?
— Oui. Maintenant, je suis là ! Bruno Filomarino vient d’arriver. Je suis venue lui dire bonjour ! Le jeune homme me rit au nez. Sans doute, j’aurais dû faire semblant d’être indifférent à tout et à moi-même. Une minute s’est écoulée, un temps interminable, d’où je ne savais pas comment sortir. Mais bientôt le coup sec est arrivé, frappant bruyamment contre mon estomac :
— Je raccompagne Bruno à son auberge… Je dois lui raconter des choses, et ce n’est pas la peine que tu viennes aussi… me dit Agata, à brûle-pourpoint.
Comme j’essayais de répliquer, elle se montra indignée : « ne croyais-je pas à son innocence ? »
— Tu ne viens pas et c’est tout, s’exclama-t-elle d’une voix que je n’avais jamais entendue.

Rentré dans ma chambre, j’y ai trouvé un télégramme de ma mère :

« Nous allons bien stop amusez-vous sans oublier de manger et dormir stop Alfredo doit absolument lire Graziella Bisous ».

Interloqué, je me suis d’abord demandé quel vent a poussé maman Gréco, au beau milieu de vacances qu’elle aurait dû imaginer insouciantes et béates, à évoquer ce livre. Pourquoi prétend-elle que je le lise ? me suis-je demandé. Sans doute, elle a des pouvoirs si elle plonge dans ma misérable existence à l’instant même de l’arrivée de Bruno Filomarino ! Par la force de la télépathie, elle doit avoir compris qu’il y a quelque chose qui ne marche pas entre Agata et moi… Mais qu’est-ce qu’en ferai, de ce livre ? Je dois me battre, neutraliser l’adversaire, lui faire avaler son arrogance ! Figure-toi, mère, si je lâche prise pour « connaître mieux » cette île jusqu’à en découvrir le génie des lieux ! Et puis, qui est-elle cette Graziella ? Je ne la connais pas encore, mais je crois qu’elle n’a rien à voir avec Agata ! Sans compter que je n’ai pas fini de lire « L’île d’Arturo », un personnage, ce dernier, que Agata m’a recommandé comme un ami… Toujours est-il que si Agata ressemble moins à Graziella qu’à Arturo, je ne voudrais pas découvrir que Graziella revit en moi comme un diable qu’on devrait exorciser ! 
Cette intrusion maternelle a pourtant brisé mon malaise, du moins son écorce visible. Par enchantement, je ne pensais plus à la Vespa de mon rival et je cherchais en vain au milieu de mes effets personnels… quand j’ai retrouvé « Graziella », soigneusement cachée, dans un coin de la valise de Dodo. Pendant un instant, au moment de prendre ce petit livre dans mes mains, j’ai pensé à Dodo avec le remords de l’avoir abandonné sans rien dire.
« Mais, il comprendra. Peut-être, Agata même lui dira que je suis à l’abri ». Négligemment, j’ai ensuite commencé à effeuiller le livre avec un étrange sentiment de puissance :
« Est-ce que les rôles vont s’inverser entre Agata et moi ? Serais-je moi celui qui part, affranchi, vers de nouvelles aventures, tandis qu’elle, au contraire, reste, de plus en plus liée, dans la prison de son personnage ? »
Maintenant, j’avais repris possession de mon livre, mais je n’avais pas envie de tout lire dès le début. Je venais d’exclamer : « Voyons si ce livre me parle », quand celui-ci a glissé de mes mains, tombant à terre de façon maladroite. Contre le plancher de mon antre, la page 60 attendait d’être lue :

« La proue, en touchant la roche, rendit un son sec et éclatant comme le craquement d’une planche qui tombe à faux et qui se brise. Nous sautâmes dans la mer, nous amarrâmes de notre mieux la barque avec un reste de cordage, et nous suivîmes le vieillard et l’enfant qui marchaient devant nous. »
 (1)

Cette description du naufrage ne pouvait être plus nette et lumineuse, voire synthétique, comme si le grand poète Lamartine eût prévu que son livre serait un jour tombé à mes pieds pour me raconter un secret…

« Nous gravîmes contre le flanc de la falaise une espèce de rampe étroite où le ciseau avait creusé dans le rocher des degrés inégaux, tout glissants de la poussière de la mer. Cet escalier de roc vif, qui manquait quelquefois sous les pieds, était remplacé par quelques marches artificielles qu’on avait formées en enfonçant par la pointe de longues perches dans les trois de la muraille, et en jetant sur le plancher tremblant des planches goudronnées de vieilles barques ou des fagots de branches de châtaignier garnies de leurs feuilles sèches. » (1)

C’était le même escalier que sans conviction, Dodo et moi, nous appelons « Trinité des monts » ! Le lieu que je venais de quitter dans un état pénible. Lamartine me faisait cadeau d’une description passionnée et nette tel un dessin de Delacroix :

« Après avoir monté ainsi lentement environ quatre ou cinq cents marches, nous nous trouvâmes dans une petite cour suspendue qu’entourait un parapet de pierres grises. Au fond de la cour s’ouvraient deux arches sombres qui semblaient devoir conduire à un cellier. Au- dessus de ces arches massives, deux arcades arrondies et surbaissées portaient un toit en terrasse, dont les bords étaient garnis de pots de romarin et de basilic. Sous les arcades, on apercevait une galerie rustique où brillaient, comme des lustres d’or, aux clartés de la lune, des régimes de maïs suspendus. » (1)

Quelle découverte ! La barque avec les deux Français — Lamartine et son ami le plus fidèle —, le pêcheur Andrea et son fils avait fait naufrage juste en face de la plage de Chiaia… Pour atteindre le modeste abri où ils allaient rencontrer Graziella pour la première fois, ils avaient gravi la même rampe qui est devenue mon calvaire ! Et ce parcours, aussi joyeux qu’accidenté, amenait enfin à la même cour suspendue où habite Agata !
Excité dans la quête des ressemblances entre l’histoire des deux Français d’un siècle avant et mes vicissitudes avec Dodo, mon cerveau ne voulait pas cesser de s’interroger. J’ai secondé pourtant cette étrange sensation de bien-être qui s’emparait de moi et j’ai reposé le livre à terre. Plus tard, je dormais quand Dodo est rentré et a allumé la lumière. Cette fois-ci, j’ai fait semblant de dormir, car j’avais décidé que je ne partagerais mon secret avec personne.

Image autorisée par CLEAN Edizioni, empruntée au livre
de Pasquale Lubrano Lavadera, « Procida nel cuore.
La « mitica » isola negli epistolari di Juliette Bertrand
(reproduction interdite)

Giovanni Merloni

(1) Alphonse de Lamartine, Graziella, Édition de Jean-Michel Gardair, Gallimard Folio classique, pages 61-62.

Restons unis ainsi, Âme et Cœur ! – L’île/7

16 dimanche Avr 2017

Posted by biscarrosse2012 in feuilletons

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Retiens la nuit

Mercredi 7 août 1963 dans l’après-midi

Ce matin, beaucoup de choses sont arrivées. Mais je n’ai pas envie de les déposer sur le papier comme s’il s’agissait de pièces à conviction. Je n’ai pas la force non plus de décrire avec la précision d’un Lombroso (1) l’homme que je deviens. Je traîne une peine qui n’obtiendra ni réparation ni prix, car je couve une rancune qui m’amènera à sortir de mes bons sentiments citoyens pour rentrer, au contraire, dans une grotte. Je ressemble à un être brutal gouverné par le corps et abandonné par la tête, tandis que Agata, transparente comme une pierre bleue, s’est raréfiée, se changeant en une ombre s’approchant ou s’éloignant. Je ne sais plus si c’est vraiment elle la fugitive qui prend parfois le temps de me saluer ou alors passe devant moi sans me voir. Je ne sais plus si elle m’aime ou ne m’aime pas. Toujours est-il que nous devons survivre à un cas évident d’incommunicabilité, comme le dirait Michelangelo Antonioni, puisqu’on nous oblige à nous rencontrer sous les yeux de tout le monde. Il me semble incroyable, à présent, ce qu’à Rome, il n’y a qu’un mois, nous jugions normal. Je parle désormais d’un temps refoulé en arrière, du temps où nous nous cherchions, donnant des coups de coude, si nécessaire, pour nous libérer de l’étau des épaules et des pieds d’une foule qui n’avait pas d’yeux pour nous. Et nous aussi n’avions pas d’yeux pour cette foule… Maintenant, notre voix a changé et de plus en plus rarement nous nous dévisageons pour laisser que nos yeux se perdent les uns dans les autres en cette découverte magique qu’aurait pu durer une éternité… Je vais prendre l’habitude de désirer « mon » Agata par à-coups, presque en cachette, comme un voyeur. Quand je suis auprès d’elle, un autre Alfredo essaie de neutraliser mon corps en otage, mes pulsions meurtries.
Il se peut que Rosam ait raison. Je n’ai pas été à la hauteur de la situation qui m’était favorable. Pourtant, quand j’ai posé mon pied sur l’île, je n’avais pas l’assurance de l’homme qui, se sachant attendu, affiche une anachronique fierté de ses vêtements citadins. Je ne réussissais pas à rentrer, avec la désinvolture d’un vendeur de fumée à la gueule olivâtre, en cette atmosphère superficielle et molle, où tout le monde est prêt à s’incliner devant les succès sportifs et la vanité sans âme… J’aurais dû me soumettre à quelques petites règles idiotes que je ne comprenais pas par manque d’expérience et présomption. Ce n’était pas pourtant des règles écrites en arabe ou en cirillico ! Et je ne considérais pas combien Agata, à sa manière, du moins les premiers jours, s’efforçait de venir à ma rencontre, malgré la pénurie de filles, qui mettait en valeur l’abondance de garçons.

Mercredi 7 août 1963, la nuit

Si je devais raconter à un médecin la maladie chronique que j’endure depuis le mois de mai sans avoir essayé des thérapies efficaces ; si je devais lui décrire les fièvres, les abcès, les convulsions et les collapsus de la maladie aiguë qui a explosé à l’ombre du Pénitentiaire, je ne saurais pas par où commencer. En attendant qu’un hôpital quelconque me prenne en charge, je vais entamer mon bilan, à partir du dernier symptôme, grave, qui m’est arrivé aujourd’hui à midi.
Décidé à me réfugier dans mon antre, où personne n’ose mettre le nez, j’avais quitté la plage sans prévenir personne. J’avais marché pour un premier trait à rebours, comme les écrevisses, puis je m’étais caché dans une ombre froide remplie de déchets derrière les cabines. Puis, comme un singe ayant la même couleur du tuf et du maquis, je suis remonté par un sentier encaissé longeant les premières marches de l’escalier, jusqu’à atteindre « Trinité des monts » exactement à mi-chemin.
— Fiche-moi la paix ! avait hurlé Agata.
Il fait des jours que je ne mange pas, ou mange très peu, dans les rares instants où j’oublie l’existence d’Agata. Je suis en train de devenir un personnage dont on parle avec inquiétude mêlée au mépris. Toto m’appelle « l’ombre de Banquo » (2) ou, plus souvent, « le marchigiano » (3).

Il est préférable d’avoir un mort à la maison qu’un marchigiano à la porte !

disait mon grand-père aussi. Dieu seul sait pourquoi, quand il me voit apparaître à l’horizon, des sentiments de culpabilité se déclenchent en lui, comme si je devais découvrir qu’il est un assassin ou alors un fraudeur du fisc.
.
Quant à Mena, chaque fois qu’elle entend mes pas lourds s’approcher de sa porte, elle croit reconnaître l’allure d’un phtisique. Par contre, Rosam ne cesse pas de m’envoyer des sourires mélancoliques et moqueurs : il me manque toujours quelque chose pour devenir à plein titre un chevalier à la Triste Figure charismatique. Elle insiste à dire que je ne collectionne que des gifles et de mauvaises figures, mais je sais que cela pourrait devenir un jour une de mes armes secrètes, me donnant enfin la chance de gagner beaucoup de satisfactions. Je ne pense pas à Giacomo Casanova, bien sûr. Cependant, avec mon fardeau d’échecs, je risque de devenir plus recherché que Figaro. Ici, les quadragénaires m’adorent toutes, qu’elles soient grosses ou maigres, veuves ou mariées. Pourtant, je les vois de plus en plus hocher la tête en signe d’incrédulité :
— Pauvre garçon, il est en train de devenir une sardine sèche !
— On dit que les femmes seules tombent amoureuses… Là, il est arrivé le contraire !
— Il pourrait se prendre toutes les fiancées qu’il voulait ! Pourtant il insiste avec cette fille-ci ! Agata Cellamare a un diable pour chacun de ses cheveux…
Cependant, à force de discuter sur elle, les bonnes commères se souviennent du temps où la pauvre enfant au visage noirci — entouré de cheveux quasiment blancs, longs jusqu’aux pieds, quasiment noirs à cause du soleil — n’avait qu’une dent… Si à nouveau elles assistent à ses grimaces adressées à Toto, cet homme bien aux airs de contrebandier, sans trop y réfléchir, plaisamment, elles disent du mal de Toto aussi…
« Voilà pourquoi il dit que je le guette ! » me suis-je dit au bout de cette vertigineuse association d’idées, tandis que je montais, haletant, les quarante dernières marches. « Avec sa petite barque, Toto s’éloigne de la rive très doucement, par de coups de rame assurés. On le voit immobile devant la Corricella, puis, entouré par son groupe d’amis à la peau lisse et bronzée bien en forme, il est pendant une demi-heure immobile à nouveau à quelques bras de la pointe du Pénitentiaire. On ne les voit jamais en train de faire des pirouettes, ni de discuter de quoi que ce soit. Là-dedans, on ne s’attend pas à des opinions différentes entre les uns et les autres. Que font-ils alors ? Combien de mystères cachent-ils ces Napolitains ? Dans les coulisses de leur baignoire flottante, on entrevoit un calme étrange. Comme s’ils disaient :
— Ne nous parle pas dans la main !
— Est-ce que tu veux nous suivre jusque dans les toilettes, par hasard ?
— Fiche-nous la paix !

Image autorisée par CLEAN Edizioni, empruntée au livre
de Pasquale Lubrano Lavadera, « Procida nel cuore.
La « mitica » isola negli epistolari di Juliette Bertrand
(reproduction interdite)

Agata aussi a laissé qu’une cloison semblable se crée entre nous. Mais pourquoi les Napolitains — et les Napolitaines — sont-ils faits ainsi ? Ils attirent l’étranger dans le filet à traîne, comme s’il était un entier troupeau de mulets dorés envieux du fromage. Ensuite, ils le portent en grande pompe au bord de la plage comme un trophée….
Je vois tous les soirs cette scène : vingt ou trente gars d’un côté, vingt ou trente de l’autre, la fleur de la jeunesse locale, accourus aux appels d’une voix aiguë, ils tirent la corde. Petit à petit, sur le poil bleuté de l’eau perlée de lueurs violettes, paraissaient des écailles d’or et d’argent se confondant avec les petites déferlantes qui lèchent la rive. Dans mon imagination galopante, alimentée sans doute par le désespoir, je me vois donc à la place de cette masse luisante de petits poissons foutus : ravi ou, pour mieux dire, ligoté comme un homme-poisson, un étranger comme Gulliver. Ils m’appelleront « le Romain » et, après m’avoir libéré de mes cordes, ils me laisseront glisser sur le sable, avant de me fêter, m’applaudir et porter en triomphe comme l’Assunta à la mi-août. Oui, l’étranger qu’on hisse sur les épaules c’est un pantin qui me ressemble de façon impressionnante…
On m’abandonnera donc sur la plage pendant la nuit, tel un poisson hors de l’eau, ou alors l’on me jettera dans un seau avant de m’amener dans la cuisine, où les Napolitains se soumettront volontiers à la préparation de « ce qu’il faut » pour faire de moi un plat appétissant… Si je me sens étranger, à présent, ce n’est pas pour ce risque de disparaître du jour au lendemain dans un gouffre invisible de cette île inhospitalière. Il peut arriver à n’importe qui, partout dans le monde, d’être capturé par erreur et jugé de façon sommaire, finissant par disparaître dans une poêle. Ce qui me touche et me fascine aussi, tout comme Toto dans sa barque, c’est l’impossibilité de pénétrer les pensées intimes des Napolitains lorsqu’ils assument cet air renfrogné, excluant les autres, en cuisine. Les cuisiniers napolitains sont impénétrables comme les pêcheurs et les paresseux dans une barque. On les voit sérieux, chacun consacré sans réserve à sa tâche, comme si pour chaque plat ils devaient accomplir un rite. Il est possible, bien sûr, que mon sentiment d’étrangeté soit dicté par mon besoin ancestral de découvrir en ces Napolitains et en chacun d’eux une trace de mon origine mystérieuse. Car en fait, je le reconnais, mon emportement envers mes racines est toujours ambivalent…
En France, on ne fait même pas à temps à poser son pied sur terre qu’un sourire gentil, sur la bouche d’une femme décomplexée, établit aussitôt une distance. Avec soin, on recouvre de parfums raffinés les coins où les odeurs de cuisine les plus taquines vont se nicher. Il n’y a rien de fantasmagorique là-bas, à part la rhétorique des guides des châteaux de la Loire, imprégnés des assassinats des rois, des reines et de leurs amants. De façon que, dans les cuisines françaises, on discute, on plaisante de façon très familière en expliquant au pauvre voyageur intimidé qu’il trouvera sous la table, sans doute, avec une cuisse de poulet, une Rosanna Ribaldi prête à lui donner un baiser.

Image autorisée par CLEAN Edizioni, empruntée au livre
de Pasquale Lubrano Lavadera, « Procida nel cuore.
La « mitica » isola negli epistolari di Juliette Bertrand
(reproduction interdite)

Avant d’arriver au sommet de l’escalier, je me suis assis sur le muret bas et j’ai pris ma tête dans mes mains. Derrière une haie parfumée, l’on entendait la énième chanson envoûtante et désespérée :

Restons unis ainsi,
Âme et Cœur !
Ne nous quittons plus
Même pas le temps d’une heure
Ce désir de toi
Me fait peur…
Il chante avec toi, toujours avec toi
Pour ne pas mourir
À quoi bon nous disons-nous des mots amers
Si tu les dois garder pour vivre d’un seul souffle,
Si toi aussi tu brûles d’envie de cet Amour
Restons unis ainsi,
Âme et Cœur ! (4)

La voix féminine essayait tout simplement de dire : « vivons jusqu’au bout notre Amour où fusionnent nos âmes et nos cœurs ! » Je me figurais l’âme à l’image d’un chevalier galopant sur la croupe du désert, tandis que l’âme à moi a la silhouette ondoyante d’un homme maigre, dégingandé, réduit désormais à un « tas d’os » en train de courir après celle qui le touche « jusqu’aux os », sans compter l’estomac, les mains et les pieds. Mais il ne la rattrape pas, parce que pour la saisir il lui faut « du coeur » (5).
À ce point-ci, j’ai eu le sentiment précis qu’à l’intérieur de mon corps de sardine séchée demeurait un cœur fou. Sachant qu’elle est là, au bout du gouffre, j’ai envisagé de jeter en bas mon coeur prêt à exploser, le laissant rouler au gré de la descente, bondissant sur chacune de cent marches de l’escalier. Il tournerait à droite, puis à gauche, s’arrêtant un instant à l’ombre d’une treille et puis s’appuyant énergiquement sur la dernière marche comme s’il s’agissait d’un tremplin… Sans doute Agata serait au rendez-vous, tandis que Mon cœur voltigerait devant son regard myope avant de se faufiler dans son maillot de bain… là-dedans, dans un frisson, il atteindrait le gel de l’eau et le soulagement de sa peau fraîche avant d’entrer, par un dernier plongeon, dans son cœur à elle où il demeurerait à jamais !
En ce précis instant, j’ai pourtant compris que mon cœur n’allait pas rencontrer le cœur ni le corps d’Agata, mais son âme. Et de l’âme grassouillette et élastique d’Agata je ne pouvais pas me fier.
Voilà pourquoi je suis convaincu qu’un véritable bonheur jamais ne s’installera entre nous, car nous sommes tous les deux incapables de mettre d’accord notre âme avec notre cœur.
Et le bonheur que nous avons vécu ? Qui sait s’il n’a jamais existé, sans doute il s’est éclipsé lors d’une nuit d’étoiles tombantes. Nous exprimons nos souhaits en nous apercevant, au moment du choix, que nous voudrions surtout serrer contre nous-mêmes le bonheur qui est là… Et pourtant quelques signes invisibles, quelques vents froids insaisissables nous disent que ce bonheur nous l’avons déjà perdu, peut-être.

Giovanni Merloni

(1) Cesare Lombroso (1835-1909) médecin célèbre pour ses thèses sur le « criminel né » . 
(2) Banquo est un célèbre personnage du drame « Macbeth » de William Shakespeare. 
(3) La plupart des percepteurs des anciens États Pontificaux venaient des Marches, la région baignée par la mer Adriatique aux bords, avec la Romagne, du territoire de ce « royaume » tout à fait particuliers. Les percepteurs « marchigiani » étaient les plus fidèles au Pape. Dans ce proverbe ou dicton, le « marchigiano » c’est quelqu’un qui insiste dans sa demande, les yeux fermés et les oreilles bouchées, au nom d’une loi qu’il est seul à connaître, que personne ne voudrait reconnaître.
(4)
Tenimmece accussì/ “anema” e “core”/ Non ce lassammo chiù/ 
Manco pe’ n’ora/ 
Stu desiderio e’ te/ Me fa paura…
/ Canta cu’ te, sempe cu’ te
/ Pe’ nun murì
/ Che ce dicimm’affà parole amare
/ Si e’ tene pe’ campà cu nu respiro
/ Si smanie pure tu pe’ chist’ammore/ Tenimmece accussì “anema” e “core”
(5) « o’ core » c’est-à-dire « le cœur » dans le dialecte napolitain, dans le texte italien.

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