le portrait inconscient

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Blow up/1 (Portrait d’une table n. 14)

10 dimanche Fév 2013

Posted by biscarrosse2012 in le portrait d'une table

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« Pauvre maman ! Quelquefois, je m’arrête un instant pour regarder son visage perdu derrière le vol joyeux d’un oiseau et je me demande : qu’est-ce que la mémoire ? D’où vient-elle ? Où est-elle ? Le cerveau est-il la mère de la mémoire ? Ou bien la mémoire, comme une cathédrale gothique, représente-t-elle un monde à soi fait de petites briques sans nombre devant lequel le nom de celui qui conçut le projet initial s’est perdu pour toujours ? Ce qui compte, n’est-ce pas le résultat, l’œuvre colossale qui élève ses doigts frêles jusqu’à Dieu ?

La même chose, je crois, arrive à notre mémoire. Chacun de nous a un édifice dans sa tête : ce peut être un gratte-ciel américain, une pyramide égyptienne, une tombe étrusque ou une modeste chambre de bonne. En réalité, au-delà de l’aspect de l’édifice, chacune de ses briques est un monde enchâssé dans un autre, semblable et pourtant différent, comme un corail à l’intérieur d’une gigantesque barrière.

Et si la mémoire suivait un fil semblable à la bave des araignées ? Alors, après les pluies estivales, on s’étendrait parmi les feuilles, les buissons et les arbustes, dans les sous-bois, dans les jardins ou sur les terrasses et là où auparavant il y avait une obscurité confuse, apparaîtrait une trace luisante entremêlée à mille autres labyrinthes.

Peut-être que nous aussi nous marchons dans des galeries couvertes de stalagmites, parmi des toiles d’araignée. Voilà ce qui se produit à présent pour Henriette. Elle se perd dans ses galeries hors du temps, où chaque événement est entraîné dans des limbes.

Quelques-unes de ses boyaux sont meublées, d’autres dépouillées comme si une terrifiante épidémie était venue y sévir. Certaines des plus anciennes ont un toit voûté et quelques restes précieux du passé, tandis que dans les plus récentes les souvenirs liés au présent errent au gré du vent, comme des fantômes, ne laissant que de faibles traces, pareilles à des voiles déchirées.

Quand je vois ma mère dans la véranda, le regard enchanté dans une soudaine jeunesse, je ne me fais pas d’illusion. Je sais qu’elle s’est arrêtée dans une galerie et qu’elle est en pleine observation.

Henriette essaie de se lever, puis reste immobile en l’air. De quoi se souvient-elle, si sa mémoire s’effondre ? Pourtant, elle semble sourire…
Claudia_Patuzzi [La stanza di Garibaldi, Manni Editori, Lecce 2005].

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Chère Catherine,

Hier soir, je t’avais envoyé par mail cet extrait, qui me paraissait très intéressant pour tout ce qu’on est en train de dire à propos de Pascoli, Zvanì, mon père et la table de Sogliano. Je te demandais si tu te rappelais du passage ci-dessus, de ce livre qui risque de passer inaperçu, qui pourtant parle de la précaire mémoire des vivants aussi vivement que du respect des morts, des exclus, des ratés : « Aucune charrue ne s’arrête parce qu’un homme meurt ». Ce fameux proverbe flamand, que l’écrivaine italienne met en valeur, a d’ailleurs inspiré La chute d’Icare, œuvre lumineuse de Pieter Brueghel Le Jeune que j’ai installé dans ma vitrine. Où est-il ce mort dont la charrue se passe ? Il est caché derrière les buissons et les arbres, on peut bien le voir si on aiguise un peu la vue… ou si l’on agrandit l’image plusieurs fois… Je voulais te parler de cette découverte, mais tu ne m’avais pas répondu.

Hier soir, Catherine, je me suis couché dans un piteux état. Heureusement, ce matin j’ai trouvé ton mail et d’un coup mon ciel nuageux s’est libéré.

Cependant, ces heures d’incertitude et de panne cérébrale m’ont fait comprendre que tu me manques.

Paradoxalement, ce fait de t’écrire, de t’avoir continûment dans l’esprit tel un alter ego — sévère ou bienveillante, apaisée ou heurtée selon la foulée que prend ma recherche — ne me rapproche pas vraiment de toi… Car effectivement il faut se voir dans la réalité, se serrer la main, cela est nécessaire pour confirmer, par des gestes et des regards significatifs, nos esprits, intentions, problèmes…

Malheureusement, au lieu de reprendre la saine habitude de se rencontrer dans un bistrot à mi-chemin, profitant de ce formidable transport commun parisien, nous vivons tous les deux cloîtrés… Moi, je me suis auto condamné dans ce bureau tour d’ivoire où je cultive l’illusion de poursuivre comme un nouveau Javert ce Jean Valjean que je porte en moi… Toi, en attendant que les effets de ta chute se calment, que ton épaule cesse de lancer de redoutables signaux et qu’enfin passe cette période d’incendies de caves et de colocataires cyniques…

Ton silence, d’ailleurs, m’a fait bien comprendre, sans que tes mots gentils de ce matin puissent me rassurer, que tu n’as pas été d’accord avec ma dernière publication.

Je suis d’accord avec toi. Il aurait été mieux écrire deux mots : « la documentation à disposition est largement incomplète, Zvanì n’a pas eu le temps, ou l’envie, d’aller plus loin. Il s’est borné à une longue liste, pleine de trous ». Ou alors essayer d’expliquer, en exploitant dans les détails les parties plus intéressantes. Je ne l’ai pas fait. En plus, de façon très banale, je l’admets, j’ai publié des photos assez typiques. Tout le monde possède des photos comme ça…

Et je n’avais pas ajouté non plus d’explications en dessous des photos comme, par exemple : « Zvanì à ses cinquante ans » ; « Zvanì et sa sœur Guerrina » ; « Les parents de Zvanì, Raffaele et Cleta »…

Je t’avoue que je n’ai pas dormi, cette nuit, ayant eu plusieurs fois l’impulsion farouche de courir à l’ordinateur pour supprimer l’article publié et déjà annoncé. Patience pour ces deux ou trois insomniaques qui ont eu la bonté de s’y rendre. Je leur expliquerai, me disais-je, je leur dirai que j’avais eu hâte de terminer le petit triptyque de la « petite grande histoire d’une famille », alors que ce travail était comme ci comme ça…

Heureusement, depuis cinq heures du matin j’ai plongé dans un sommeil très agréable, dans lequel j’ai probablement rêvé. Au réveil, dans le sombre de ma chambre qu’une timide lumière matinale interrompait par un halo blanc autour des rideaux… j’ai eu une petite fulguration. D’abord, je me suis rappelé de Blow up, l’incontournable film londonien de Michelangelo Antonioni et j’ai essayé d’en traduire le titre. Cela signifie, je crois, d’un côté « agrandissement » et, de l’autre, « explosion ». Dans ce film, Antonioni avait voulu se servir de la technique photographique et de ce « truc » de l’agrandissement pour exploiter un thème plus profond, métaphysique aussi, celui du mystère de la mort et de la mémoire.

Voilà, Catherine, c’était « inconscient », mais, au fond, c’était intentionnel ! J’ai fait un premier étalage des photos des personnages principaux de cette « petite grande histoire » pour « familiariser » le lecteur avec leur silhouette sinon carrément avec leur ombre. Et j’ai fait le même avec les « chapitres » de l’histoire de Zvanì. Car ce dernier ne pouvait pas avoir la force de se raconter jusqu’au bout. Ne dit-il pas d’ailleurs que cette histoire pourrait être racontée « en forme de récit aux petits-fils, au cours de vacances à la mer ou à la campagne » ? Ne dit-il pas que « leurs observations et questions pourront s’inspirer au monde d’aujourd’hui, cela nous aidera à faire des comparaisons et à développer des thèses » ?

Ma chère Catherine, je bénis ton silence, je m’agenouille devant cette sévérité tout à fait nécessaire. Car cette « liste » de Zvanì représente pour moi son « testament moral » et, en même temps, une piste pour fouiller avantageusement dans cette matière passionnante et insidieuse qui s’appelle « passé ».

Tu verras aussi — si tu ne l’as pas noté dans ta lecture que pourtant j’imagine attentive, même dans ton agacement — que cette « histoire » confirme tout ce qu’on disait à propos des ressemblances avec Pascoli. D’ailleurs ce sont les mêmes lieux, le même paysage, le même contexte.

Blow up. Voilà, j’agrandis cette photo de Zvanì. La vision de sa mise « sans façon », de sa veste manquante d’un bouton, de ses poches pleines de mouchoirs et de cartes, est en vérité moins importante, beaucoup moins importante de la vision claire de ses yeux.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

En regardant cette photo, que je trouve correspondante à l’image incorporelle que mon père m’avait transmise de lui, je crois cueillir dans ces yeux une pensée parallèle. Celle que mon cousin Paolo P. aurait appelée « pensée mobile ». J’imagine Zvanì dans la pause d’un congrès très engageant, invité/obligé à se faire une photo. Dans ces deux ou trois secondes d’abstraction, au lieu de penser à la mort il pense à la vie. Pour se distraire il songe à cette époque entre 1880 et 1890 dont il aurait voulu parler à ses petits-fils (peut-être pas encore nés le jour de ce congrès, que je situerais dans les années tragiques 1924-1925 du délit Matteotti et de la retraite « à l’Aventin » des parlementaires démocrates), il remémore pour soi-même les guerres d’indépendance, les exploits des garibaldiens, les épisodes de sanglantes luttes locales en Romagne, le suicide, lié à ces dernières, de son oncle maternel, dont il avait entendu parler en termes vagues et mystérieux…

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Cet agrandissement me pousse à fouiller. Comme dans le film d’Antonioni, j’ai comme le sentiment de quelques choses cachées [un cadavre dans le placard ?], quelques mystères…

Et s’il pensait à Icare, tombé dans l’eau dans le côté droit du tableau… au mort, à peine visible parmi les buissons, dans le côté gauche ?

Oui, pourquoi pas ? Si les morts viennent si fréquemment nous voir, s’ils nous font trouver des traces de plus en plus évidentes de leur vie, de leur fonction dans le monde, en nous aidant à mieux comprendre notre destin, pourquoi ne devraient-ils pas se charger de nos soucis, de nos penchants artistiques et culturels ?

Excuse-moi Catherine, si je dérape un peu. Mais je crois que dorénavant nous devons envisager un double passage. D’un côté, examiner les apparences, de l’autre côté nous arrêter, pour voir mieux, parmi les buissons réels ou métaphysiques, s’il y a un mort caché….

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni 1ère mise en ligne 10 février 2013 Dernière modification 10 février 2013.

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Petite grande histoire d’une famille, pour les grands et les petits 3/3 (Portrait d’une table n. 13)

09 samedi Fév 2013

Posted by biscarrosse2012 in le portrait d'une table

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Voilà le texte de cette « petite grande histoire », rien qu’un canevas désespéré, que mon grand-père Zvanì a écrit sur des pages de cahier lors de ses derniers jours de conscience et, comme on dit, dans la pleine possession de ses facultés d’entendre et vouloir. Il était là, dans l’éperdu pays de Cariati, en Calabre, un joli misérable village accroché à une colline accoudée sur la mer Ionie, dans un pénible état physique et psychologique. Aurait-il survécu si sa femme Mimì l’avait rejoint, en lui apportant la sérénité et l’équilibre ? On ne peut pas le savoir, car Mimì n’eut que trop tard la permission de se rendre dans ce lieu relégué.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Petite grande histoire d’une famille, pour les grands et les petits (peut-être en forme de récit aux petits-fils, au cours de vacances à la mer ou à la campagne ; leurs observations et questions pourront s’inspirer au monde d’aujourd’hui ; cela nous aidera à faire des comparaisons et à développer des thèses.)

Époque 1880-1890
Remémorations des guerres d’Indépendance – des exploits des garibaldiens — des épisodes de sanglantes luttes locales en Romagne (suicide, lié à ces dernières, d’un frère de sa mère, dont les petits enfants entendaient parler en termes vagues et mystérieux).
Après la disgrâce de la mort soudaine du jeune père, ils ne reçurent de l’aide que par le biais des seules institutions qu’il y avait alors : les orphelinats masculins et féminins.
Les gens de la famille n’eurent pas ou ne purent pas avoir la volonté de faire autrement. La sœur aînée fut envoyée pendant un mois chez une famille d’amis (en tout ressemblante à celle de l’avocat).
Il y eut un manque de compréhension vis-à-vis de cette famille qui se brisait.
Mentalité  en  ces temps-là.
Pénurie de moyens et égoïsme.
Résignation, absence d’initiatives. La même chose qui se passait pour les maladies.
Personne ne se demanda : quelle famille est-elle ? Y a-t-il des valeurs à cultiver ? N’était-ce pas le cas de solliciter une autre forme de soutien, qui eût gardé la famille unie (en harmonie, toute ensemble autour de la mère) ?
Personne ne se posa la question : trois enfants sur quatre, de façon exceptionnelle, se trouvèrent de but en blanc déracinés de la famille. Si l’on avait concentré un semblable effort dans un seul soutien, cela aurait été suffisant pour cette famille.
Développement de l’assurance, presque nul.
À la mort du père, ils se trouvèrent du jour au lendemain sans rien.
Quand il était petit enfant, pour le fâcher, dans les boutiques en face de chez lui, où il se rendait pour faire quelques petites courses pour sa mère, on lui disait : « Va là, tu n’es qu’un misérable ». Maintenant, il l’était vraiment !
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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Une grande partie du récit devra évidemment se consacrer à la vie de la famille avant la mort du père.
Épisodes entre les quatre-cinq  et huit ans
Au Cirque équestre dans la cour de S. Francesco, totalement transformée par une construction provisoire en bois, obsession et joie des jeunes et désespoir des mères.
En charrette à Sant’Arcangelo (grand-mère au départ, au petit matin : — faites attention, vous les  garçons !)
Le bain de mer à Rimini, et la fantasmagorie d’un festin en plein air à l’Établissement.
La vue de Cesenatico, la première fois. Voiles et voiles multicolores dans le port.
L’arrivée soudaine du père tandis qu’il était assis dans une grande cour, en train de jouer tout seul avec le sable). Sans les chaussettes, pour l’embêter.
Analyse du grand-père (tours à la campagne, à pied. Chez les Guidi). La grand-mère, portant en elle la blessure du fils suicidé, ne put pas tenir que pendant peu de temps.
La maison de la nourrice. L’odeur caractéristique. Les taglierini au lait. La ricotta. La Bina et la Gnola. Dans les champs parfumés de haricots frais, sous le soleil avec la Gnola. Le fleuve qui coulait à côté du fonds ; on descendait par un talus jusqu’au bord du fleuve. Des heures délicieuses. Tout était fraicheur, tout était sourire.
Une fois dégringolés dans le fossé près de la route principale, avec Ristin, la charrette et l’âne.
Les tours chez les Zanuccoli. Les collations dans le jardin (des œillets et des géraniums). L’épisode de la boule qui frôla sa tête, tandis que le garçon était en train d’observer le jeu.
Les conversations avec son père à la rentrée, le soir, à la lumière de la lune quelques fois.
Vanité d’avoir tout gribouillé son cahier (peut-être à cinq ans).
L’école du Basifel.
L’école précédente de la « strogla » (la devineresse).
Une nuit, il resta dormir au « Potager », confié à la fille du Zanuccoli, qui peut-être le préférait parmi tous ces garçons.
Les discussions entre les grands, dont les enfants saisissent le sens lorsqu’on parle d’eux. Il comprenait qu’on l’estimait fort intelligent du fait qu’on disait qu’il parlait bien. Pour cela, on l’appelait l’avocat et, pour son air distingué, le comte. Son père en était ravi.
Chez le maître de diction (le parfum unique du  pain… on devait s’apercevoir de ces yeux vivants, parce qu’on distribuait aux petits disciples un bout de pain frais, encore chaud). La maison pleine de pigeons : l’odeur de renfermé.
L’épisode de l’examen d’arithmétique, en juin : unique rejet, qui n’aurait pas dû arriver. En deuxième et troisième : le prix, aller aux bains.
Le marchand de poisson Antonio, qui arrivait depuis Cesenatico avec une longue remorque. Il avait une grosse voix.
Visite aux celliers où l’on conservait le poisson au milieu de nattes en jonc et de la glace. Par ses regards compatissants, quelques bribes de phrases et ses discours en aparté avec la femme d’Antonio, une dame fit entendre qu’il était arrivé une chose grave, irréparable.
Loin de la famille, il se sentait seul, dans un monde devenu tout à coup étranger.
Le retour la nuit, avec l’oncle et un cousin.
La nourrice. Les rencontres bruyantes en ville : elle hurlait à n’importe quelle distance elle le saisissait, et courait vers lui pour l’embrasser. Quand il allait à la campagne chez la nourrice (une fois avec son père et la sœur aînée — une fois, à Cesena, on était venu le prendre avec un char tiré par des bœufs, et deux rangs de planches avec beaucoup de monde, jeunes hommes et jeunes femmes, joyeuses, venant probablement du marché.
Ristin, l’homme de la paroisse, était un jeune empressé. Il lui manquait un bras.
Chez sa tante, pendant les veillées, il lisait les petites histoires de ses livres, devant des paysans extasiés qui admiraient ce petit garçon plein de sentiment, qui lisait ainsi bien, une langue dépouillée.
La jeune maîtresse de ses sœurs. Magnifique, un ange. Il rêvait d’elle. Au matin, en se réveillant, il avait une petite émotion dans le cœur. Il ne s’était jamais aperçu du cœur. Maintenant, au contraire, il le sentait. Il s’abandonnait à la rêverie. Qu’est-ce qu’il y avait eu ? Il aurait dit que c’était sa jeune maîtresse : il voulait toujours être près d’elle.
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Deux photos : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

APRÈS LA MORT DU PÈRE
La première victime : la sœur cadette, deux années depuis.
Quant à lui, au contraire, il eut une instinctive miraculeuse impulsion à sortir de la situation où l’on avait jeté. Il demanda d’étudier.
Il n’y avait pas de précédents. Il ne se découragea pas.
Il s’attacha à sa mère pour obtenir.
De typographe à étudiant.
Il se concentra entièrement aux études comme un naufragé qui veut se sauver.
Tout était facile pour lui. Il vainquit – mais, la famille était brisée.
L’autre sœur aussi, avant qu’il puisse la sauver, avait succombé.
Les fleurs les plus prometteuses avaient disparu !

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni 1ère mise en ligne 9 février 2013 Dernière modification 9 février 2013.

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Petite grande histoire d’une famille, pour les grands et les petits 2/3 (Portrait d’une table n. 12)

08 vendredi Fév 2013

Posted by biscarrosse2012 in le portrait d'une table

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Chère Catherine,
Dix-huit ans de différence, entre Zvanì et Pascoli, c’est énorme (si tu te rappelles, lors de la naissance du premier, en 1873, le second entrait à l’université). Mais, ça change beaucoup quand on grandit. En 1898, année cruciale et douloureuse pour l’Italie, comme nous verrons ensuite, Zvanì, âgé de 25 ans, était déjà un « leader », tandis que Pascoli…

J’ai repris le courage lorsque j’ai trouvé cette photo. Ou, pour mieux dire, ce négatif que mon père n’avait jamais fait développer. Comme tu peux bien voir la photo a pris jour, comme cela peut arriver aux dernières poses d’une pellicule. Heureusement, il y a huit ans, en 2004, pour m’évader un peu de certaines pensées qui me dérangeaient beaucoup, j’avais acheté un scanner pour négatifs et diapositives… dont j’avais ressuscités plusieurs déclics tout à fait inédits, confirmant l’habileté photographique sinon le talent de mon père.

Il n’y a aucun doute que ce buste de Pascoli se trouve au Pincio, cette portion paisible et tranquille de la villa Borghèse qui donne sur les toits de la Rome baroque juste à la hauteur de la célèbre place du Popolo. Dans cette photo ré-exhumée et donc sauvée, trois enfants maigres et subtilement tristes mettent en valeur, par leurs expressions pensives, l’air hardi et légèrement gêné d’un homme aux traits très communs qui fut pourtant unique. Je me rappelle d’une phrase que Pascoli avait écrit lui-même dans l’extraordinaire récit du vieil élève que je t’ai récemment envoyé : «… pensée d’absent, pensée d’un être seul au monde, pensée d’une douleur et d’une désolation que le maître (Giosuè Carducci) n’aurait pu apprendre que des yeux du garçon. »

Je ne veux pas dire plus, Catherine. Peut-être reviendrai-je sur ces escapades en voiture, que mon père avait baptisées « faire les quatre roues », dans lesquelles ma mère pour une raison ou une autre était absente, en ce cas je te parlerai du sentiment de mélancolie et de manque qui à travers mon père se transmettait à nous tous…

Peut-être une autre fois, je te parlerai de mes frères, en tant que partie intégrante et indissoluble de cette vague joyeuse et douloureuse que c’est l’enfance ou aussi de chacun d’eux, séparément. De ma sœur récemment disparue, en particulier. Je ne sais pas si j’ai le droit de le faire…

En tout cas, cette photo abîmée, qu’aujourd’hui on jetterait pour en choisir une meilleure mais peut-être dépourvue de charge… Oui, j’y vois quelque chose de plus intense et ressenti qu’un simple hommage au poète de la Romagne ensoleillée. Je me souviens, en mon père, d’une certaine tendance à trancher, à juger, de façon tendre et bienveillante, en général… Par exemple, il parlait très peu de Mozart — que je considère le plus grand — auquel il préférait de toute évidence Beethoven… S’il n’avait pas aimé Pascoli, il ne l’aurait pas immortalisé dans sa galerie personnelle de portraits, il ne l’aurait pas mis au centre de ce portrait de famille, momentanément tronqué de la figure centrale de notre mère.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Pascoli et mon grand-père avaient en commun la mort prématurée de leur père. Ils furent surtout, tout au cours de leur assez brève existence, deux orphelins. Mon père aussi se sentait orphelin et partageait plus ou moins consciemment le sentiment de Pascoli et Zvanì. Nous étions, nous aussi, très tristes, ce dimanche matin, non loin de l’horloge à eau et, de l’autre côté, de la balustrade qui surplombe la place ronde dessinée par un certain Valadier.

Est-ce que notre père nous avait raconté quelque chose, nous avait avoué quelque mystère que nous avons tout de suite oublié ? Est-ce que nous étions en train de nous répéter, intérieurement, la ritournelle qu’on avait si facilement apprise…

O cavallina, cavallina storna
Che riportavi colui che non ritorna… ?

Voilà, en Italie on reste souvent orphelin d’un père généreux qui est mort trop tôt, qui n’a donc pas eu le temps d’achever son œuvre. Je pourrais en faire une longue liste, de ces pères…

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni 1ère mise en ligne 8 février 2013 Dernière modification 8 février 2013.

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Petite grande histoire d’une famille, pour les grands et les petits 1/3 (Portrait d’une table n. 11)

07 jeudi Fév 2013

Posted by biscarrosse2012 in le portrait d'une table

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Parfois j’ai eu des doutes, ma chère amie. Je me suis demandé si cette ressemblance de situations et d’esprits entre Pascoli et Zvanì, dont je suis sûr, peut servir à quelque chose, notamment à mettre en valeur certains traits d’un portrait inconscient plus ambitieux, celui de mon pays.

Bien sûr, je ne parle que d’un certain aspect de la personnalité multiforme et contradictoire de l’Italie. Je m’intéresse à son réflexe intime, à ses troubles primordiaux, aux blessures mortelles qu’elle a subi, auxquelles elle n’a pas toujours su réagir glorieusement. Des blessures et des abîmes d’injustice qui sont encore là, même si nos pères ont fait beaucoup pour les surmonter…

Voilà ce que je viens de découvrir. La génération de mon père, c’est-à-dire les hommes et les femmes nés dans les premiers vingt ans du siècle passé, âgés entre vingt et quarante ans pendant la Seconde Guerre, c’est à mon avis la génération qui a donné le plus et le mieux à ce merveilleux et malheureux pays depuis sa constitution en unique nation. Cela peut se dire aussi pour ceux qui n’ont pas participé directement, en première personne et au premier plan, à la Résistance au fascisme et à la libération du pays occupé. Car il y a eu, avec une forte accélération après le 25 juillet 1943, un vrai sursaut de liberté et d’unité démocratique.

Dans ma documentation de famille, très pauvre en vérité, pour des raisons que je t’expliquerai, j’ai trouvé une lettre que ma tante I…, sœur aîné de mon père, avait adressée à sa mère juste le lendemain de cette date décisive.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

« Rome, 28 juillet 1943. Ma chère maman, dimanche nuit à onze heures la merveilleuse nouvelle ! Nous étions tous à la maison… Dès qu’on a su, soit par la radio soit par les hurlements de la foule débordante de joie dans les rues, nous sortîmes et allâmes près de chez… À Ville Savoie et près de la résidence de Badoglio, il y eut une grande manifestation : les gens semblaient fous. Nous rentrâmes deux heures et demie hors de nous et demeurâmes sans dormir au lit jusqu’à cinq heures. Nous nous levâmes et sortîmes très tôt. Nous allions constater ce que les faisceaux des licteurs étaient devenus dans notre quartier : un amas de débris, de feux de joie brûlants, verres cassés, et cetera. Les gens s’embrassaient dans la rue, on parlait même entre inconnus. Les gens manifestaient à voix haute cette joie de nous être libérés de ces gens-là. Il semblait être dans une autre Rome, on y respirait un autre air, le bonheur se peignait dans nos cœurs et sur nos visages. Nous allâmes chez… et tu t’imagines la liesse qu’on a partagée ! Nous allâmes chez… et là aussi tu peux t’imaginer quelle atmosphère radieuse y était ! Je ne te parle pas de… : je lui ai fait cadeau d’une bouteille de vin mousseux et de gâteaux pour fêter cela. Au milieu d’autant de gaieté, depuis le premier instant, le chagrin me prit, en sachant que vous, juste vous, ne pouviez pas partager avec nous ce moment attendu depuis vingt longues années. Je ne sais pas dire ce que j’aurais fait, ce que j’aurais payé pour être à vos côtés et j’ai tant désiré, une fois apprise la nouvelle, que vous soyez venus à Rome, même pour deux jours seulement. Puis, je ne te dis pas le travail fiévreux de… et d’autres copains. Ils ne cessent de bouger, ne mangent pas, ne dorment pas, ne vivent plus. Mais qu’importe, depuis trois jours nous sommes heureux en dépit de tout, même si nous avions espéré plus. Le matin de lundi sortirent de prison…, et cetera. M… espère qu’A… reviendra d’un moment à l’autre, mais ceux-là ne le laissent pas encore aller dehors. J’ai attendu jusqu’aujourd’hui, mais demain matin je vais à Frascati : N… me rejoindra. Depuis plus d’une semaine, je n’ai pas de nouvelles des garçons, mais en ces jours-ci j’ai vécu comme une somnambule. De vous, nous ne savons rien : sauf que vous allez bien. Écrivez-moi ou bien envoyez-moi un télégramme. Et les enfants ? Comment ça va G… avec sa toux ? Je vous serre tous tendrement et je t’embrasse avec toute mon affection, I… P.-S. Comme vous le pouvez bien l’imaginer, dès le premier moment A… et la tante étaient tièdes, tièdes. »

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

J’espère que tu me pardonneras, Catherine, pour cette fuite vers un autre passé, celui de mon père. Mais, tu as vu quelle tension idéale, quelle émotion terrible se respirait en ce moment-là ? Tu as certainement compris que « maman », à laquelle ma tante s’adressait, est justement la femme héroïque de Zvanì. La famille était très unie, sept ans après la mort de mon grand père… Je ne peux dire plus, maintenant.

Je préfère t’expliquer rapidement la raisons de cette fuite. Tout en m’interrogeant sur les rapports entre Pascoli et Zvanì, en lesquels flottaient toujours des pensées sur le « Risorgimento inachevé » et aussi sur le « socialisme, grand espoir frustré » lui aussi, je réfléchissais à cette « responsabilité du nom » qui m’avait porté, au cours de toute ma vie, à contourner voire mettre de côté la figure de mon père pour connaître et de quelque façon célébrer, à sa place, celle de mon grand–père Zvanì. Le fait d’avoir le même nom et prénom de cet homme universellement regretté et aimé dans ma famille m’avait poussé à cela. Donc, à la suite de cette « responsabilité », j’ai toujours recherché — et parfois trouvé — des personnes et des lieux qui l’avaient connu et pour ainsi dire « vu en action ». L’action de parler en public, surtout, ou d’écrire frénétiquement, continûment. Quelques fois il y a eu des coïncidences inattendues, dont je te parlerai, mais le plus souvent c’est moi qui me suis engagé dans une recherche rhabdomancienne et atypique. Mais, la raison n’est pas seulement là. Mon père, qui avait eu d’ailleurs, dans sa jeunesse, d’importants échanges culturels et humains avec le monde de la psychanalyse, avait fait le choix, je crois, de n’envahir pas trop l’imagination de ses enfants avec la glorification de ses gestes nobles, de ses prouesses intellectuelles et cetera. Il préférait se dérober à tout cela. Peut-être, mon grand-père avait-il un caractère très proche de celui de mon père. Vivants et réfléchis l’un et l’autre. Tous les deux marqués par la douleur de la perte prématurée et violente du père… Tous les deux préférant être des « leaders » plutôt que des « chefs ».

Ce sont les circonstances qui ont donné à Zvanì la possibilité de participer à la construction du parti socialiste italien — ce grand mouvement d’intellectuels et de travailleurs animés d’un idéal très fort d’égalité et justice sociale que la Grande Guerre et le fascisme ont empêché jusqu’à l’immobilisation — sans lui laisser le temps d’en voir, de son vivant, la renaissance et la victoire, tandis que mon père, qui a été protagoniste de la Résistance, de la nouvelle Constitution démocratique et du grand élan républicain de l’après Seconde Guerre, n’a pas vu la dégénération du parti socialiste ni surtout l’involution de notre jeune mais prometteuse démocratie. Donc moi, si je me tiens à la théorie des cycles historiques, je devrais mourir sans voir une nouvelle renaissance de notre malheureux et merveilleux pays, renaissance dont je suis pourtant absolument sûr.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Cette longue digression, ma chère Catherine, m’a beaucoup aidé. Maintenant je sais que d’un côté je ne manquerai pas de consacrer quelques pages de mon histoire bizarre et farfelue à mon père et sa génération et, de l’autre, j’avancerai dans mon « reportage inconscient » sur Zvanì et Pascoli parce que, au-delà de la responsabilité du nom, c’est un sujet encore largement inconnu et obscur, du moins pour moi.

Je veux mettre à disposition de mes lecteurs — parmi lesquels il y aura bien sûr des gens doués de compétences et capacités professionnelles adéquates pour la maîtriser — une matière un peu grossière et nuageuse, mais sincèrement sentie, que j’appellerais « souci de la mémoire », besoin passionné de comprendre, de trouver le point, le passage, la raison de notre destin collectif. Evidemment, il est déjà très difficile de comprendre les raisons et les évènements qui ont déclenché la « machine du destin » d’une seule personne. Donc, même si je suis convaincu qu’un pays vit, se comporte, meurt et renaît à l’infini comme si c’était une seule personne, je ne me cache pas la difficulté de trouver des traces valides.

Je le sais, Catherine, je découvre l’eau chaude et je ne dis rien de nouveau. Tu m’as quand même écouté, en attendant que j’arrive finalement au point. Non Catherine, je ne suis pas un héros, même si je ne suis pas lâche. Je ne veux pas arriver à des responsables, à des personnes précises qui ont déterminé ou contribué à déterminer les tragédies de notre pays et de chaque famille concernée. Tu vois que j’hésite même à te raconter ce que tout le monde sait désormais à propos de la mort de Ruggero Pascoli, le père du poète, et j’hésite aussi à fouiller dans cette histoire, elle aussi bien connue, de la République Romaine de 1849, dans laquelle la République française, inspirée par le futur Napoléon III, au lieu de secourir la République romaine, l’a tuée…

Je suis un autodidacte. Quant à cet aspect de ma personnalité, je serais un Pasolini ou un Rousseau in-seize. Parfois, les autodidactes, comme autant d’apprentis sorciers, poussés par leur passion « totalisante » et inexperte de compromis, peuvent atteindre quelques vérités. Tu l’as déjà vu, mon « reportage inconscient » frôle de redoutables vérités. Cependant, je n’invente rien. Je trouve et je laisse là. Ceux qui voudront s’en occuper, auront la voie libre, ce n’est pas mon boulot. Donc, ne t’étonne pas, mon amie, si mon style de reporter inconscient prendra souvent la forme de la toccata et fugue.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni 1ère mise en ligne 7 février 2013 Dernière modification 7 février 2013.

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Fenêtre sur Bologne, souvenirs d’un vieil élève (Portrait d’une table n.10)

30 mercredi Jan 2013

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Fenêtre sur Bologne, souvenirs d’un vieil élève

Chère Catherine,

Te rappelles-tu des vers que j’avais installés au fond d’une des dernières lettres ? Parmi d’autres suggestions, sur lesquelles je reviendrai, il y avait un quatrain sur lequel je voudrais attirer ton attention. Là-dedans, j’avais écrit :

Par un babbo-frère
on sort de misère.
Par un juste maître,
on rentre par la fenêtre.

Aujourd’hui, j’ai pour toi un document très touchant. En 1873 — cent ans avant que moi même je fisse le même voyage de l’espérance vers Bologne, ville savante, civile et très bien organisée —, Giacomo Pascoli, le plus « âgé » parmi les orphelins survécus à la tragédie familiale, devant l’évidence des qualités de son frère, se chargea courageusement de son destin en lui offrant l’argent pour partir.

Je laisse la parole à Pascoli, me bornant à traduire en français ce qu’il avait écrit dans un article publié par le « Resto del Carlino » le 9 février 1896, jour consacré à la célébration des trente-cinq ans d’enseignement de Giosué Carducci à l’Université de Bologne :

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Le vieil élève était alors un pauvre gamin maigre et fade. Il venait de Romagne, d’une petite maison où l’on faisait économie. Venu d’une famille de garçons. Des garçons et des filles seuls, qu’un délit encore impuni a faits orphelins, en les abandonnant à la détresse, à la souffrance.

Seuls, seuls. Était-ce l’indifférence des gens ? Étaient-ce des lâches ? Une famille où le chef était le garçon plus âgé, seize ans à peine lorsqu’il eut toute la nichée à emboucher. On faisait économie.

Là, où depuis longtemps il demeure, entre Savignano et San Mauro, à mi-chemin, le garçon plus âgé maintenant ne voit ni n’entend plus rien. Oui, on a bien compris, San Mauro et Savignano ont le cimetière en commun. Giacomo, ce frère aîné à la grande intelligence, au grandissime cœur n’ajoutait aucune fortune. Il mourut le 12 mai 1876. Malheureux ! Il laissa deux enfants qui moururent eux aussi.

 Il n’y a de lui que cette bénie mémoire !

Ce garçon qui faisait de « babbo » crut entrevoir en un de ses fils-frères un certain penchant pour les lettres. Puis, en cette année-là, on avait publié pour la première fois le concours à six subventions pour qui voulait étudier les lettres dans l’université de Bologne.

C’était une libéralité de cette Mairie, de cette noble ville. Une libéralité vraie et large puisqu’on admettait au concours tous les Italiens, non seulement les Bolonais.

Ce fut ainsi que cette invitation arriva même dans cet humble village de la Romagne, où se trouvait cette petite maison dans laquelle faisait économie cette petite famille de garçons et de filles, jusqu’aux oreilles du garçon plus grand.

Tout de suite, sans perdre du temps, Giacomo fournit son cadet — le vieil écolier : oh ! La douceur amère des souvenirs ! — de quelques lires, trop pour celui qui en donnait, peu pour celui qui en recevait. Il l’embarqua, seul seulet, dans une troisième classe de train en lui disant : « que ton babbo t’aide ! »

C’était le jour avant le premier examen. Le lendemain, le pauvre garçon maigre et fade se trouva au milieu d’une vingtaine d’autres garçons, venus de toutes parts d’Italie, qui souriaient en attendant dans le vacarme…

En attendant qui ? Carducci ! Il devait venir dicter le thème d’italien. Carducci, vraiment ? Carducci en personne.

Oh ! le pauvre garçon attendait en palpitant peut-être plus que les autres. Il ne trouvait pas dans son esprit et dans ses études la foi qu’avait au contraire son frère aîné ; il prévoyait, hélas ! Il avait le sentiment qu’il aurait dû retourner à la maison, d’ici peu de jours, comme il était venu… pire, sans ni trop ni trop peu d’argent, sans plus ces lires. Il imaginait qu’il aurait trouvé encore plus de froid… le foyer froid lorsque ce dernier espoir se fût éteint.

Alors, le garçon ne palpitait pas pour cela, il frémissait à cause de l’attente de celui qui devait apparaître dans peu de minutes.

Dans le collège d’où il était sorti quelques ans avant (un excellent collège de frères des écoles chrétiennes), il avait entendu parler de Carducci, en quels termes, on peut bien l’imaginer : c’était le Diable en personne qui avait chanté !

(Dans l’hymne de Carducci, Satana ne représente pas le principe du Mal, mais le Progrès qui avance toujours, en vainquant tout préjudice qui le rend ennemi. En changeant le nom avec celui qu’y est vraiment évoqué, cet hymne n’aurait rien de satanique).

Cependant, un beau jour, Père Donati, un des frères des écoles chrétiennes, le professeur d’italien, esprit élégant et hardi, âme fière et gentille, dans sa cellule, lui montra un portrait : le portrait, que sais-je ? D’un jeune aventurier, conspirateur ou soldat ; une tête combative, audacieuse de rebelle indomptable. Le garçon pensa peut-être à un galérien d’Aspromonte, à une victime de Mentana.

« Celui-ci, dit le frère, est le poète plus classique et plus novateur, l’écrivain plus ancien et plus moderne qu’a l’Italie. Il est Carducci ! » Au frère brillaient les yeux bleu foncé. Au garçon commença à se colorer l’âme. De quelle couleur ? Je ne le sais pas.

(Père Donati avait été et restait pourtant ami de Carducci, comme de Nencioni et Targioni Tozzetti ; en somme, de ceux qui avaient fait le choix de s’appeler « les amis pédants ». Dans leurs conversations, Donati avait le sobriquet de « Cecco frère ». Il était un maître très efficace et un écrivain pur et nerveux ; un homme du XVIe égaré dans notre siècle).

En rêvant de cet hymne, il essaya de le lire dans sa mémoire. Il en lit assez peu, en ce moment où il palpitait comme personne, peut-être.

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Tout d’un coup, un grand frémissement, un grand chuchotement : puis, silence. Carducci était au milieu de la salle, en train de se promener comme en proie d’une fièvre.

Impatient, il se tournait ici et là brusquement, en lançant sur l’un et l’autre, pendant un instant, un petit rayon ardent de ses yeux toujours en mouvement. Il dicta : « l’
œuvre d’Alessandro Manzoni. » Puis il ajouta par des mots rapides, détachés, pointillés : « ordre, clarté, simplicité. Ne me faites pas un traité d’esthétique. » Une pause de trois secondes ; et il conclut : « Déjà, vous ne sauriez pas le faire ! » Sourit-il à ce point ? Qui le sait ? Il hésita encore un peu, avant de sortir.

Oh ! Le pauvre garçon resta pendant plus qu’une heure sans même essayer de tremper sa plume ! Son voisin, un beau gamin piémontais, dodelinant de sa grosse et bonne tête, lui demanda par un gentil acte de pitié : « Vous n’écrivez pas ? » L’autre se réveilla de sa torpeur et commença à écrivailler.

Écrire quoi, mon Dieu ? Ô petit père lointain ! ô douces sœurs en train de prier pour lui de cette heure ! C’est fait : dans la tête, il n’y a rien de bon ; de l’encrier sortaient quelques petits mots de temps en temps. Et cette toile d’araignée de tristes paroles ce sera lui à devoir les lire ? Allez, allez ! Il était comme poussé d’une furie, par les épaules, par inertie !

Et quelques jours après, il y eut l’examen oral. Et le jeune homme venu de Romagne entra devant l’assemblée chargée de juger, comme s’il y fût renversé par une rafale ; et il le revit et se sentit interrogé par lui.

Mais, il devait avoir lu quelque chose dans le visage émacié et pâle du garçon : il y lisait peut-être la pensée qui apparaît au milieu de tous ses efforts pour répondre ; pensée d’absent, pensée d’un être seul au monde, pensée d’une douleur et d’une désolation que le maître n’aurait pu apprendre que des yeux du garçon.

Celui-ci priait peut-être des yeux plus qu’il ne répondît de la bouche. Et le maître n’apprenait que de ses yeux, puisque personne n’avait parlé ou prié pour lui. Certes, il l’interrogeait avec une espèce de pitié et de résignation courtoise en écoutant ses réponses embarrassées, en les arrangeant, expliquant et justifiant.

Passa ce douloureux quart d’heure ; passèrent les autres. Le garçon fut rappelé pour donner quelques éclaircissements sur son attestation de licence. Il entendit ou crut entendre Carducci, justement Carducci, en train d’amplifier et éclaircir ses explications, en les communiquant aux autres professeurs.

Cela le soulagea un peu ; mais chaque lueur d’espoir s’était éteinte quand, deux ou trois jours depuis, il attendait dans l’université la sentence que les examinateurs allaient dans quelques minutes rendre publique. Il avait honte à la pensée que quelqu’un puisse croire qu’il espérait encore et qu’il était là pour une dernière illusion obstinée. Non, non : il était bien certain qu’il n’était pas parmi les premiers six. Au maximum, on l’aurait jugé digne de l’admission.

(À ces temps-là, la loi était ainsi, la licence du lycée ne suffisait pas, comme aujourd’hui, pour entrer dans l’université. Il fallait passer un autre examen).

Mais, pour lui, c’était le même que d’être jugé indigne : parce que, sans la subvention, il devait rentrer à la maison et se laisser… vivre ou mourir ? D’ailleurs, vivre ou mourir, c’était le même pour lui.

Pourtant de bons jeunes l’encourageaient : les postes sont six… Qui sait ?

Basta : la sonnette retentit et tout le monde entra. Tous les examinateurs étaient là : la fière tête du poète se tournait de côté, comme indifférente.

 Finalement, avec ce visage sévère et serein qu’on aurait dit arraché d’une médaille romaine, tout en articulant de sa voix harmonieuse les mots, Gandino mit tout le monde en garde : « Je lirai les noms des candidats selon l’ordre de mérite. Les six premiers, évidemment, qui ont obtenu la subvention de la Mairie ». Pause.

Au garçon venu de Romagne battait le cœur ; mais seulement, pour ainsi dire, en anticipation de la palpitation qui l’aurait bien sûr secoué, juste en ce moment où le cinquième nom se séparerait du sixième.

Le premier nom résonna dans le silence de la salle… C’était le sien. En cet instant, le pauvre garçon vit un sourire étinceler. Oui, la tête du poète avait été illuminée par un sourire et tout de suite après ce sourire s’était éteint.

Oh ! Le pauvre garçon est devenu un vieil élève et pourra aussi devenir un vieux, sans doute. Il s’est trouvé dans d’autres vicissitudes, il a éprouvé d’autres joies, même si rares. Il s’y trouvera et en éprouvera encore, comme son destin voudra ; mais il n’a pas oublié et n’oubliera jamais ce sourire !

Ensuite, il sentit Carducci ressusciter et remémorer de sa tribune les âges morts et les âmes évanouies. Et, cela pourra sembler une exagération, mais ne l’est pas, il l’entendit améliorer par une phrase, par un mot, par un geste les grands poètes ; il le vit, dans son bureau, préparer, avec des attitudes de lion, les foudres lucides et mortelles pour blesser ici et là ceux qui s’affichent ennemis, non de lui, mais de ses idées ; il le vit entre les coupes mesurées improviser, avec de jeunes amis qui l’admiraient, des petits couplets, des fleurs de grâce. Il écouta de ses lèvres, dans la religieuse ombre de l’école, la première des odes barbares.

Il écouta de ses lèvres, ou plutôt de son âme jaillissante de son manuscrit, le Chant de l’Amour (1878) :

« Elle est une autre Madone, elle est une idée
Resplendissante de justice et de pitié.
Je bénis ce qui pour elle tombait,
Et je bénis ce qui pour elle vivra ».

Il l’entendit pleurer en déclamant

 :

« Du sommet de la butte alors, du cimetière,
en bas des cyprès par la verte rue,
grande, solennelle, vêtue de noir,
je crus vraiment revoir mamie Lucia… »

Il l’entendit parmi cent drapeaux, devant tout un peuple, auquel il imposa de ne pas applaudir — qui d’ailleurs ne pouvait rester dans l’obéissance jusqu’à la fin —, parler de Garibaldi mort, d’une façon… d’une voix… d’une éloquence… que jamais Garibaldi ne fut si vif qu’alors, dans nos âmes !

Combien de choses entendit de lui et vit de lui, belles, nobles, élevées, admirables, glorieuses, parfois d’une simplicité d’enfant, parfois d’une grandeur de héros, beaucoup, beaucoup !

Mais, en ce jour consacré à sa fête solennelle, où le maître reçoit une attestation de révérence, d’amour et de gratitude de sa patrie et de tout le monde civil, son vieil élève n’a pas trouvé d’autre souvenir, plus suave à évoquer que celui-ci. Le souvenir de ce sourire se complaisant de cette douleur qu’il allait apaiser, de cette vie qu’il allait conserver.

Parce que le poète, le maître, tout le monde sait qu’il est grand. Pourtant, seulement ceux qui lui vécurent et vivent à côté, seulement et particulièrement ses vieux et jeunes élèves savent qu’il est même plus bon que grand. »

Selon une note de Maria Pascoli, « … le maître [Carducci], voyant ce matin-là son vieil élève, à la fin d’une magnifique fête ineffablement suave, lui dit : “j’ai lu ton écrit. Il m’a fait pleurer. C’est tout vrai ! Tout vrai !”

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Voilà, Catherine. C’était très émouvant, hein ? Comme je te disais :

Par un babbo-frère,
on sort de misère.
Par un juste maître,
on rentre par la fenêtre.

En même temps, sachant ce qui s’est passé dans la vie de Pascoli pendant les vingt-trois ans qui s’étaient déroulés entre cet épisode de 1873 et l’article de 1896, je comprends bien les larmes de son maître. L’orphelin, même s’il avait été frôlé par la gloire, était resté orphelin. Ses nœuds de fond s’étaient encore plus resserrés, comme nous verrons.

Cependant, j’aime penser — et d’une certaine façon, j’en ai besoin —, que Pascoli ait pu jouir, de même que moi, dans la même ville complaisante et tentaculaire, pendant les neuf ans de ses alternes fortunes universitaires, de quelques plaisirs plus ou moins innocents, vivant une parenthèse insouciante, une phase moins sévère. Comme on verra, juste au milieu de ses études, il se laissa entraîner par les “mauvais amis”. Ami de l’anarchiste et socialiste Andrea Costa, il participa à des manifestations contre le « système » qui lui causèrent la suspension de la bourse indispensable pour suivre les études.

Ensuite, en septembre 1879, il est arrêté pour avoir participé à une démonstration en faveur d’anarchistes, qu’on avait jugés pour avoir manifesté en soutien de Giovanni Passannante, qui avait attenté à la vie du roi Umberto I. Acquitté, grâce à l’intervention de Carducci (qui mit en valeur ses qualités humaines et son étrangeté à tout esprit rebelle), il est libéré en décembre. Se conclut ainsi une expérience brève, mais symptomatique, accompagnée d’un sentiment d’injustice subie et de déception (une déception pas seulement individuelle, mais historique, concernant toute l’aile spontanéiste et humanitaire du mouvement anarchosocialiste et des intellectuels adhérents). Cet événement aura de lourdes répercussions idéologiques tout au long de sa vie.

Ensuite, Pascoli reprit les études que conclut brillamment en 1882, année de la mort de Garibaldi. Cette date fut décisive pour lui, car, une fois terminé avec l’université, il renia même violemment son passé populiste et de quelque façon révolutionnaire.

C’est pour cela que j’avais écrit, dans le deuxième quatrain :

Loin de la famille
Toute passion fourmille
Naïf, mais déplacé
Reniement obligé.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni 1ère mise en ligne 30 janvier 2013 Dernière modification 30 janvier 2013.

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Coïncidences inconscientes (Portrait d’une table n. 9)

29 mardi Jan 2013

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Chère Catherine,

Je sais que tu devineras immédiatement la raison de cette photo un peu abîmée en ouverture de cette lettre, que si tu es d’accord, je consacrerai aux « coïncidences inconscientes ». Il y en a eu plusieurs, de coïncidences, même étonnantes et bouleversantes, au long de ce rapport que j’entretiens depuis toujours avec Zvanì. Un rapport de grande proximité. Mais, je ne m’en inquiète pas. Car cette « âm-itié », cette libre et sincère amitié entre âmes est au fondement même de mon existence.

Je pense, donc je suis. Mais, sans exagérer, dans une partie de mon cerveau une pensée souterraine agit par une succession de provocations, suggestions, élans qui sont à moi, mais appartiennent à lui aussi, à mon grand-père. Peut-être parce qu’il est mort depuis longtemps et que je n’ai pas pu le connaître de son vivant, il est très discret.

Je ne dirais donc pas que sa présence en moi me « hante », comme beaucoup d’écrivains contemporains aiment dire. Il fait partie de moi, c’est tout.

En plus, à cause de sa mort prématurée, tombée dans une époque de censure et d’oubli, je me trouve « naturellement » engagé dans une action de vérité.

Je le sens, la nuit, s’agiter dans la tombe. Il voudrait que tout soit clair, et je suis d’accord avec lui, parce qu’aujourd’hui connaître les hommes et les évènements de certaines périodes révolues n’est pas seulement très important. Ça devient, au contraire, de plus en plus nécessaire.

Bon, je reprendrai la problématique de l’usure du temps, de l’éternelle lutte entre le bien et le mal, de la faute qu’on commet à chaque fois qu’on jette tout, même l’enfant ne faisant qu’un avec l’eau sale, et cætera.

Venons alors, Catherine, aux coïncidences.

Était-ce une coïncidence, ce voyage à Bologne, en 1957, avec mon père et mon frère ? Bien sûr que non. Je ne me rappelle rien, mais je pense que cela s’inscrit dans l’histoire de nos migrations régulières vers notre « terre d’origine », la Romagne. On allait à Cesena et à Sogliano pour embrasser Luisa, Dora, Decio et la tante Maria, c’est-à-dire la jeune femme qui, selon mon imagination physionomique, pourvu que la photo remonte à 1913, est assise juste en face de l’homme invisible.

À ces temps-là, on ne faisait que de petits tours, pour visiter le Temple des Malateste à Rimini, ou le château de Gradara, ou l’abbaye de Pomposa. Je n’avais pas vu Bologne avant.

De cette visite, je ne garde que le souvenir de cette rue tout à fait rectiligne, inexorablement aveuglée par le soleil et… de cette photo. Ou, plus probablement, cette photo, tout en reflétant le grand talent photographique de mon père, m’a raconté le souvenir d’un passage pressé, d’une halte distraite, d’une pause déjeuner qui prenait le dessus sur tout autre intérêt possible.

D’une seule chose je suis sûr. On faisait tellement vite à traverser la ville d’une porte à l’autre, qu’on pouvait en sortir avec une idée de petitesse. D’ailleurs, si on traversait Venise en voiture — je sais bien que c’est impossible, mais juste pour faire un exemple — il suffirait d’un petit quart d’heure et même moins pour tout regarder sans rien voir.

Donc, au-delà de la beauté de cette image, de sa valeur prophétique… le premier souvenir de Bologne fut très décevant pour moi.

Avec le temps, j’ai compris que j’ai été sauvé, et même béni par la très modeste attitude touristique de Bologne, c’est-à-dire la façon tout à fait particulière de cette ville de se dérober à toute vue d’ensemble, voire « panoramique ». Sa vision humaine, disons « organique » de l’architecture et même des monuments, a d’ailleurs empêché ou fourvoyé toute tentation de mes parents, notamment de ma mère, d’approfondir cette connaissance superficielle.

Dans ce triangle idéal reliant Rome, Cesena et Bologne, où s’est joué, depuis ce lointain 1957, la plupart du temps de ma vie, j’ai bénéficié d’une gradation dans la prise en charge de l’amour de cette troisième ville en tant que lieu crucial pour l’exploit et le dénouement de mon existence.

On peut aussi dire que j’ai « appris » petit à petit, par éclairs ou flash, la valeur énorme que cette ville allait assumer pour moi. Je pourrais faire un parallèle avec Naples. Jeune, quand je pensais à Naples ou à Bologne, je me confrontais d’abord à leurs très différents dialectes et j’imaginais, sourdement, dans mon for intérieur, quelle aurait été ma vie si j’avais vécu au milieu de ces gens à l’esprit attachant, aux gestes contagieux, à cette façon unique de traîner, dans la rue et dans la vie. Cela aurait été impossible, pour moi, de m’en dérober. Je me disais, dans un mois, je parlerais en napolitain, ou alors je parlerais en dialecte bolonais. J’imaginais aussi — cela faisait partie intégrante de mon rêve — que j’aurais aimé une Napolitaine ou une Bolonaise, qu’elle m’aurait invité chez soi, que j’aurais trouvé la façon de me faire respecter et aimer par ces frères, sœurs, amis et parents…

Pourquoi je ne pensais pas de m’intégrer à Rome, d’y rêver un apaisement, le plein partage du destin de ceux et celles avec qui j’étais né ? N’aimais-je pas cette insouciance, cette ironie, cette inimitable façon de glisser parmi les désastres de la vie ?

Oui, bien sûr, je l’aimais, et j’ai souvent regretté tout cela. Que c’était beau vivre en plein air, léger, sans autre contrainte que cette petite hypocrisie catholique, pourtant inoffensive !

Mais, je te l’ai dit, Catherine, j’avais au fond de moi le sentiment d’un destin différent qui tôt ou tard m’aurait emporté. Partir c’est mourir, un peu. Eh bien, j’ai eu toujours besoin de mourir, de refouler une vie trop pleine, pas nécessairement pleine de fautes et de dégâts. Pleine, peut-être, seulement du sentiment d’un engagement disproportionné, d’avoir trop dit, trop fait, en des directions…

Il n’y a rien d’extraordinaire, ma chère amie ! C’est la vie de tout le monde. Et je ne veux pas m’aventurer trop sur ce thème primordial de Rome, dont on parlera après.

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Revenons à Bologne. Crois-tu que l’image du « babbo » au chapeau, c’est-à-dire de mon grand-père Zvanì, qui jamais ne s’en séparait, a eu un rôle dans mon choix de vivre le clou de ma vie à Bologne ? Quelles images, suggestions, ou descriptions mystérieuses de Bologne ont fait déclencher en moi une certaine infaillibilité, au moment donné ?

Ce fut allant chez mes parents de Cesena, en 1960, que j’eus l’occasion de monter les premières marches de cette « montée » à Bologne. Je dis cela tout en sachant que je parle d’une ville léchée par un des plus « plats » des pays d’Europe. D’ailleurs, pour moi, je l’ai déjà dit à propos de Cesena, les villes sont comme des personnes. Chaque ville a sa personnalité, une identité dont elle ne se débarrasse pas pendant des siècles, ou jamais, comme c’est d’ailleurs le cas de Paris. Donc, à Cesena, mes tantes-cousines Dora et Luisa me parlaient de Bologne d’une façon intrigante, mystérieuse. Une vraie ville, où il y avait tout ce qu’on ne pouvait pas trouver à Cesena, et même à Rome… Bien sûr, les deux sœurs aimaient Rome, elles y venaient souvent et souffraient beaucoup au moment d’en repartir.

Rome pour la Romagne, comme nous verrons, Catherine, c’était un phare, un lieu mythique.

Mais, envers Bologne, je ressentais qu’il y avait du respect, quelque chose de différent et même plus. Dora y avait étudié Histoire de l’Art à l’Université, Luisa, qui aimait les belles choses, y faisait de fréquentes escapades. Du respect et aussi de la complicité. Car Bologne, « la savante », comme on dit, était « prima inter pares », un vrai chef-lieu qui à sa fois, dans les temps des temps, a su respecter les villes auprès d’elle, renonçant à pousser trop ses ambitions. Cela est dû aussi à la structure équilibrée de la région autour de l’axe de la rue Émilia, et de la parfaite hiérarchie de villes de différents poids et tailles autour des pôles plus importants.

Terminés les cours à l’école, à l’âge de quinze ans, je passai une quinzaine de jours à Cesena. De là je partis à Bologne avec Luisa, Decio et sa future épouse, la Teta, acheter les étoffes et tout ce qu’il fallait avec pour le costume de mariage de mon oncle-cousin. Ce fut une journée inoubliable. À part le goût de connaître comment pouvait être alors compliqué mettre ensemble tout ce qu’il fallait pour cette mystérieuse besogne — et le plaisir de frôler mes pieds sur le sol lisse des arcades de la rue Indipendenza et des ruelles en bas des deux fameuses tours —, je n’oublierai jamais ces milliers de vélos amassés à l’orée des terrasses des bars ni le calme des gens toujours en train de causer en formant de petits groupes, le soleil sur la rue et l’ombre sous les arcades qui rendait presque supportable cette chaleur affreuse.

Je me rappelle, aussi, un joli lustre en fer forgé pour la nouvelle maison, acheté chez un antiquaire que Luisa connaissait déjà et au fond du voyage de retour, qui me sembla interminable, un risotto aux poissons que je n’ai plus eu l’occasion de goûter dans le reste de ma recherche de bonheur alimentaire.

Avec ce souvenir, je n’avais rien vu de cette ville. Plus que voir, j’avais ressenti le chaud excessif, la lumière excessive. La cristallisation amoureuse dont parle Stendhal ne pouvait pas arriver d’emblée, comme ça, à la fin d’une seule journée. D’ailleurs, on ne peut pas aimer vraiment une personne sans avoir passé au moins une nuit avec elle. Et Bologne c’était une personne qu’on m’avait juste présentée, à l’intérieur et à l’extérieur d’un bar. C’était le bar au croisement de la rue Indipendenza avec la rue Rizzoli, je crois, le grand bar des bicyclettes et des piétons pressés.

Voilà, Catherine ! Avec ces petits mots, je t’ai un peu expliqué la raison du choix, que j’ai fait, des poésies ou pour mieux dire des billets avec les poésies que j’écrivais au temps de mon installation à Bologne dans les alternes attitudes de l’espérance et de la douleur, de la joie et de l’amertume. Je reviendrai sur quelques-unes d’elles pour y retrouver le sentiment et l’esprit de ce temps lointain qui pourtant n’a jamais voulu se séparer de moi, tout de même que mon grand-père Zvanì. Cette ville « contenait » (et contient) des personnes, auxquelles j’étais (et je suis) lié, notamment des femmes. Mais, je peux dire que je suis lié à la ville de Bologne au-delà de tout ça. Étrange, mais vrai, je l’aime d’autant plus intensément et douloureusement que cet amour était possible, concret, au pair. Aimer Rome c’est aimer l’air et la lumière même. Elle nous échappe au même moment où elle s’offre à nous entièrement et sans réserve. Donc, si au fond de moi j’aime aussi et même profondément cette incontournable ville natale, je ne veux pas le reconnaître.

Tu l’as vu. Trois semaines se sont écoulées, avec cet étalage de poésies, l’une après l’autre, d’abord coincées dans des « pages » du blog qu’on devait soigneusement rechercher (tellement étaient-elles cachées, en retraite), ensuite, ces derniers jours, remontées à la dignité des autres « articles ». « In articulo vitæ », donc.

Et maintenant — j’espère accompagné par l’intérêt des lecteurs — je me sens mieux équipé pour poursuivre mon parcours de rhabdomancien tout au long de sillons à peine visibles, mais de primordiale importance. Pas seulement pour moi.

Mais je n’ai pas encore fini avec les coïncidences.

Tu te rappelles, Catherine, les derniers mots de notre dernière lettre ? J’avais écrit : « Mais voilà, Catherine, laissons aux visiteurs du blog leur curiosité intacte. Peut-être, en naviguant sur internet et, après, en consultant quelques bibliothèques, ils trouveront que j’ai tort, ou bien ils s’enthousiasmeront avec d’intéressantes trouvailles. Je reviens à toi avec ce petit constat : le père de Pascoli n’était pas un personnage mineur ni un homme insignifiant. D’abord, il avait participé, en 1849, à la République Romaine… »

Je vais bientôt t’en parler. Je suis en train de comprendre, maintenant, mieux qu’avant, le rapport unique entre la Romagne et Rome, Bologne et Rome au temps où encore le pape était un roi qui faisait le bon et le mauvais temps pas seulement au point de vue spirituel, dans le vaste territoire des États pontificaux, concernant, en plus de Rome et du Latium, l’Umbrie, les Marches, la Romagne et Bologne. Une partie considérable de la plaine à sud du Pô partageait la soumission à un double pouvoir, civil et religieux. En cette étrange géographie, qui admettait pourtant beaucoup d’échanges entre les « Italiens » des différents états, la Romagne était une terre de frontière et Bologne, grâce à son prestige culturel et scientifique indiscuté, donnait du fil à tordre aux autorités romaines.

Combien de patriotes venant de Bologne et de Romagne ont participé à la République Romaine ! Et quelle importance assumera, par la suite, après la défaite de 1849, le parti républicain à Cesena, à Rimini, à Savignano !

Mais je ne veux pas me faufiler dans le tunnel. Car je ne peux pas suspendre le flux des « coïncidences inconscientes ». On parlera après de la République Romaine, pour mieux comprendre la personnalité du père de Pascoli et aussi, peut-être, son affreux destin. Mais, le fait d’avoir évoqué Bologne et d’entretenir encore, en parallèle, cet argument par la publication de poésies jaillissantes de cette période… cela m’oblige d’antéposer, demain, un épisode crucial de la vie de Giovanni Pascoli, qui nous aidera à mieux comprendre le monde de Zvanì, c’est-à-dire le monde du Risorgimento avec ses espoirs et ses défaites. À partir de l’échec de la République Romaine, une tragique parabole qui ne s’achève pas avec la Grande Guerre, pourtant victorieuse — considérée par les historiens comme dernière guerre de l’indépendance italienne —, mais se projettera dans le fascisme.

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Demain, Catherine, on parlera du jeune Pascoli débarquant à Bologne. Maintenant, j’interromps ma lettre avec cette photo.

C’est ici que nous nous sommes connus, Catherine. Derrière cette petite porte de l’association des Garibaldiens. Là où pas mal d’Italiens de France — et de Français aussi — accourent à la recherche de leurs ancêtres. Un siège consacré à Garibaldi, à deux pas du Boulevard Magenta et des deux gares qui font la gloire de Paris, mais aussi le symbole de ce Napoléon III que Victor Hugo n’aimait pas et qui eut un comportement contradictoire, sinon ambigu envers l’Italie…

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni 1ère mise en ligne 29 janvier 2013 Dernière modification 29 janvier 2013.

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À la recherche du père perdu (Portrait d’une table n. 8)

08 mardi Jan 2013

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Giosuè Carducci, Giovanni Pascoli

bologna

Chère Catherine,

Nous avons laissé l’histoire de Pascoli dans un endroit incertain, entre la « via Émilia », près de Savignano sur le Rubicone, et l’église de Saint-Laurent, à Paris. D’ailleurs, notre vie même est assez incertaine, toujours partagée entre ce noble élan vers nos hommes meilleurs et cette ignoble pulsion à l’irrévérence, à la dérision, au déguisement trompeur, à l’excès d’informations…

Oui, d’accord, Catherine, j’ai dit « nous » tandis que j’aurais dû dire « je ». Mais, s’il n’y avait pas eu tes lettres, tes suggestions et tes critiques, comment aurais-je pu avancer, dans cette « recherche » ? Tu vois ? Tu es strictement concernée par ces fouilles à ciel ouvert et ces découvertes douteuses. Tu es aussi responsable que moi, de notre digression littéraire. Si, si ! Tu as insisté, tandis que moi, j’aurais volontiers laissé tomber. Et à force de documents, de liens, d’articles et d’essais que tu as voulu ajouter à tout ce que j’avais déjà recueilli, je t’ai obéi. On s’est laissé prendre par la jument désemparée et ce père qui avançait en charrette, les deux poupées dans la main, comme le dormeur du val…

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Par conséquent, la diaspora des fragments et des citations n’a eu qu’une vertu, celle d’immobiliser l’action, de la figer dans un limbe inextricable. Où en sommes-nous alors, comment faire pour relancer l’action, en rattrapant l’intérêt des rares zappeurs fréquentant notre blog ?

Je crois avoir trouvé la façon de répondre à cette question. D’abord, nous avons été tous les deux rassurés à propos de la connaissance de Pascoli en France. Ici, on ne le connait pas trop, mais la plupart des gens sont disponibles à combler cette lacune parce qu’ils ont tout de suite compris la fonction de charnière que ce poète a exercée dans le passage « merveilleux » de la culture classique — ou retourné vers les auteurs classiques — à la culture moderne.

Évidemment, le phénomène Pascoli est difficile à saisir, en Europe, surtout pour les Français, qui ont eu affaire avec un très différent contexte. Vis-à-vis de l’Italie, les écrivains et les poètes français du XIXe siècle et du début du XXe, même dans les moments plus critiques, n’ont pas dû surmonter les mêmes obstacles et les mêmes censures que les écrivains et poètes italiens. Ce sont ces censures et autocensures — qui se jouaient à l’intérieur des confins de ce grand pays en formation et transformation —, la première raison de la connaissance très médiocre, à l’étranger, de la culture italienne de cette époque. Il est d’ailleurs inutile savoir que nous avons eu notre Balzac en Giuseppe Verga et notre Baudelaire en Giacomo Leopardi. C’est vrai qu’en Italie on n’a pas eu que la littérature. De Rossini à Verdi et Puccini nous avons eu dans l’opéra (comédie ou tragédie musicale) l’exploitation d’un univers fantastique déjà précurseur du cinéma, avant son invention. C’est vrai, aussi, qu’à cette époque la forme chantée, c’est-à-dire l’expression lyrique, en Italie, a pris souvent le dessus vis-à-vis du roman et de la poésie, tandis qu’en France il y avait une parfaite cohabitation entre littérature et théâtre.

Or, en Italie on a empêché certains personnages — comme Foscolo, Leopardi ou Manzoni — sinon d’exister, de transformer notre littérature en la sortant de son provincialisme, tandis que Stendhal, Hugo, Baudelaire ou Flaubert, en France et partout dans le monde, ne sont pas seulement des premières hirondelles. Ils sont des phares.

Je me rends compte, Catherine, que ce discours risque de devenir plus long que prévu.

bologna x pascoli bis

Mais, peut-être Pascoli nous a-t-il préparé de ses propres mains un guet-apens… Car effectivement, lorsqu’on aura compris le sens et l’importance de son œuvre, on comprendra aussi ce mouvement souterrain, obscur, pourtant fébrile et passionnant de la littérature italienne en lutte… Oui, en lutte.

Nous avons souvent parlé d’un long sommeil, d’une mystérieuse absence d’un contexte littéraire représentatif du Risorgimento. « On a fait l’Italie, maintenant on doit faire les Italiens », avait dit d’ailleurs Massimo D’Azeglio au lendemain de l’unité nationale de 1861. Cette phrase est restée suspendue comme une épée de Damocle dans le ciel de ce beau pays pendant plus d’un siècle. Toutes les formes d’expression artistique liée à l’expression verbale — de la poésie au théâtre, au cinéma — ont subi cette même destinée. Ensuite, on a dû attendre la Seconde Guerre et la Résistance pour que le roman et le cinéma surtout s’épanouissent vraiment, dans un esprit de liberté et autonomie vis-à-vis du pouvoir. C’est juste en ce moment que les bases se sont posées pour la perfection d’une véritable culture nationale. Ce formidable exploit de la création littéraire en Italie fut d’ailleurs révélateur d’une personnalité collective qui explosait après une longue et douloureuse réclusion (et, par conséquent, exclusion du réseau international).

Revenons donc à la façon de Pascoli de nous attirer dans une espèce de guet-apens… qui ressemble beaucoup à celui que son père Ruggero subit le dix août 1867, un jour pas si lointain. Donc, ma chère Catherine, sommes-nous, tous les Italiens, héritiers d’une sorte de guet-apens originel ?

Oui, c’est possible.

Voilà, Catherine, tu comprends bien les raisons de ma réticence. Je voudrais néanmoins enlever le couvercle de cette marmite bouillonnante et expliquer — pour moi même en premier — les raisons vraisemblables de la mort du père de Pascoli comme point de départ et de déclenchement d’un monde poétique tout à fait particulier et typique aussi de notre histoire collective et individuelle. Car Pascoli nous ressemble. Il ne se présente pas comme un Petit Père, comme Puskin, par exemple. Il doit son génie à sa condition d’orphelin au milieu d’une famille nombreuse. Nous pourrions appeler Pascoli un Petit Oncle, ou l’ami de jeux de notre grand-père. En général, notre littérature est constellée de pères disparus ou alors de pères qui n’ont pas eu le temps nécessaire pour exercer leur rôle. À part la figure majeure d’Alessandro Manzoni, je vois surtout en Foscolo et Leopardi, comme en Verdi et, dans le siècle suivant, Antonio Gramsci, de véritables pères de la patrie qui ont exercé bien sûr une grande autorité culturelle. Mais c’était une autorité de plus en plus niée, contrastée, amoindrie. Entre eux, seulement Giuseppe Verdi a eu l’occasion — et la force — de recouvrir pleinement cette fonction.

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Au temps de Pascoli, Giosuè Carducci (ci-dessus « photographié » sur la couverture d’un de nos plus glorieux hebdomadaires) fut bien sûr un grand homme, qui eut un rôle central dans l’évolution de notre langue et littérature, qu’au cours de son existence s’est aussi assez engagé dans cette lutte pour l’indépendance politique des Italiens qui fut une lutte terrible — restée longuement inachevée — pour l’indépendance et l’unité de la culture italienne. Carducci fut aussi un vice-père pour Pascoli. On parlera après, Catherine, de cette fulguration, tout à fait exceptionnelle, qui amena Carducci à se charger de la libération du jeune orphelin de Romagne. J’ai déjà traduit le récit de ce dernier lors de son premier voyage à Bologne, où, sans l’intervention de Carducci, il n’aurait jamais eu la subvention indispensable pour accéder aux études universitaires. Cependant, au-delà de son ambition de se proposer comme « vate » de la nouvelle Italie et de ses mérites indéniables — ce fut Carducci celui qui transmit au monde les lettres et le journal de Leopardi (Zibaldone), dont il cura personnellement l’édition —, il se configure à mon avis, lui aussi, comme un Petit Oncle.

Notre histoire est-elle donc constellée de pères morts de mort violente et de grands-pères écrasés par les injustices ? Je ne veux pas dire ça, mais certes on n’a jamais donné le sceptre à ceux qui ont fait le plus pour mon pays. Je ne veux pas parler de Garibaldi…

Mais voilà, Catherine, laissons aux visiteurs du blog leur curiosité intacte. Peut-être, en naviguant sur internet et, après, en consultant quelques bibliothèques, ils trouveront que j’ai tort, ou bien ils s’enthousiasmeront avec d’intéressantes trouvailles. Je reviens à toi avec ce petit constat : le père de Pascoli n’était pas un personnage mineur ni un homme insignifiant. D’abord, il avait participé, en 1849, à la République Romaine…

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni 1ère mise en ligne 7 janvier 2013 Dernière modification 7 janvier 2013.

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X août 1867 (Portrait d’une table n.7)

28 vendredi Déc 2012

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X Août

Saint-Laurent, je le sais pourquoi tant
d’étoiles dans cet air tranquille
brûlent tombant, pourquoi tant
de larmes au creux du ciel scintillent.
Revenait l’hirondelle très directe :
fut tuée, sur le fer en cognant
elle avait dans son bec un insecte
le dîner de ses petits enfants.

À présent, crucifiée, elle tend
un petit ver vers le ciel si lointain.
son nid est dans l’ombre, qui attend
et piaille de plus en plus en vain.

Aussi l’homme, revenant à son nid,
fut tué : son pardon il rêvait
lui resta dans les yeux fixes un cri
deux poupées pour cadeau il portait.

Or là-bas, près de la tour antique
on l’attend, on l’attend, mais en vain
il ne bouge. Étourdi il indique
ses poupées au ciel lointain.

Et toi Ciel, d’en haut de tes mondes

rassurants, tu n’arrêtes ton bal
par tes larmes d’étoiles tu l’inondes
cet atome opaque du Mal !

Giovanni Pascoli, X Août, Myricæ 1891

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Chère Catherine,
Je laisse glisser cette poésie-clou (ou clé), publiée par Pascoli en 1891, dans laquelle on commence à comprendre le rôle de la mort du père Ruggero dans la vie et l’œuvre du poète. Un « incipit », marqué par une redoutable coïncidence. Le 10 août, en Romagne comme partout dans les zones tempérées de la planète, on profite de soirées assez agréables, où la chaleur cède généralement le pas à une légère brise nocturne et que le ciel, dégagé et immense, devient le théâtre d’une infinité de morts visibles. À chaque étoile qui glisse dans le noir, on exprime un désir, on souhaite quelque chose en secret. Mais on est intimement troublés. Car il n’y a rien de plus redoutable que la mort qui se passe dans le ciel. Une mort plus grande que la nôtre, une mort infinie.
Voilà, juste en ce jour « cardinal » dans le calendrier des cabales, des tarots et aussi du jeu du bouchon, très diffusé en Romagne, le père de Pascoli fut tué par un coup de fusil. Cela arriva le 1O août 1867. Exactement cent ans avant la mort de mon père. (Il n’est pas disparu en été, mais, nous quittant en novembre 1967, il s’est trouvé, lui aussi, victime d’un dessein impénétrable de la destinée ayant pour conséquence la rupture de l’équilibre familial, la brusque interruption des rêves, la disparition des étoiles.)

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Le 10 août est aussi le jour de Saint-Laurent, comme la poésie nous rappelle. Et je ne veux pas croire que ce soit une coïncidence le fait, tout à fait privé pour moi, d’habiter maintenant à côté de Saint-Laurent, ici à Paris, juste au moment où le destin m’amène à m’occuper de Pascoli. D’accord, je m’appelle Giovanni, comme Pascoli et mon grand-père. D’accord, j’ai parcouru moi aussi — en long et en large, plusieurs fois en divers moments de ma vie —, cet axe primordial, cette route appelée via Émilia entre Cesena et la mer qui passe à côté de Savignano, en frôlant le domaine des Torlonia…
Aujourd’hui, je n’ai pas envie de tout expliquer. D’ailleurs, j’ai parfois l’impression que le lecteur voudrait s’aventurer librement dans cette histoire de Pascoli, deviner tout seul les nuances et les contradictions entre ces vers rocambolesques et cette vie, que les tragédies et les chances heureuses ont frappée au hasard, sans aucune logique ou du moins sans une logique apparente.
En plus, je me demande si Pascoli serait content d’un excès de précisions, ou bien s’il ne se retournerait pas dans sa tombe, agacé par notre curiosité tardive. Et mon grand-père aussi. Cependant, je suis resté surpris en traduisant la poésie ci-dessus, où les noms des lieux ou des animaux ou des petites choses résonnent dans la langue de Dante de façon assez différente que dans celle de La Fontaine… Surtout dans Pascoli, où la langue italienne parfois flotte dans un bouillon primordial, se mêlant continûment au latin et au dialecte. Je croyais impossible d’en sortir.
Cela m’a fait penser aux ratures de ma tante Maria — une autre Maria, n’ayant aucune parenté avec la cousine cadette de Zvanì —, que j’avais baptisée « la tante au lit » pour son attitude « horizontale ». Elle n’était pas belle et se jugeait inexistante, peut-être. Elle tremblait de peur. Pourtant un sourire traversait parfois son regard douloureux. Elle cachait au-dessous du matelas un tas de feuilles que ne voulais pas me lire.
Cependant, mon autre tante, Augusta, que j’appelais « la tante à la jambe nerveuse », était bibliothécaire. Elle niait, mais je savais qu’elle gardait tout, même les cafards morts. Lors de sa disparition, puisqu’aucun des représentants de sa génération n’avait survécu, je pris solennellement les clés de sa cave et, aidé par un neveu au physique costaud, je forçai les tiroirs du secrétaire qui avait été l’orgueil de mon grand-père maternel, Alfredo…
Excuse-moi Catherine de cette digression, mais c’est aussi en réponse à ce que tu m’avais dit au téléphone… Tu m’exhortais à exploiter aussi ma mémoire personnelle, pour laisser une trace… Je crois d’ailleurs que je ne serai pas capable d’avancer tout seul dans cette maison sombre des « portraits perdus ». Mais je viens tout de suite au point. Dans le secrétaire Augusta avait tout enfoncé sans aucun soin philologique. J’empruntai quand même ces fameux « papiers de Maria » qui n’étaient à vrai dire ni lettres ni journaux, ni de véritables poésies. Tout semblait interrompu, tout raté de ce temps infini qu’elle avait gagné par son exclusion du monde. Mais… en prenant au hasard d’abord une feuille puis l’autre, malgré cette calligraphie émiettée et ces ratures sauvages, en recopiant… tout était clair, comme une partition de Mozart ressuscitée d’un tremblement de terre…
Cette poésie de Pascoli m’a fait le même effet. On dirait que la traduction, au contraire de ce que j’avais prévu, rend le sens de l’œuvre plus clair…

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Au temps du lycée, dans ma hâte de vivre et me soustraire à la constriction de cette institution usée, de me dérober aux misérables contraintes de l’apprentissage de page à page…
Nous avons à peu près le même âge, Catherine. Donc, lorsque tu étudiais Montaigne et La Fontaine, moi j’entendais parler de l’Arioste et du Tasse et, après, au moment de ton Victor Hugo et de ton Rimbaud… Giovanni Pascoli était pour moi, bien sûr, le nouveau Virgile, le connaisseur de la langue latine comme personne ne l’était de son temps.
Ensuite, je découvris qu’il avait été le premier poète moderne, auquel Eugenio Montale, Italo Svevo et Dino Buzzati entre autres se sont ensuite inspirés. Un grand ennemi de la rhétorique et de la violence, très proche de la sensibilité de Pier Paolo Pasolini. Tout comme ce dernier, Pascoli n’a jamais caché l’évènement qui a fait déclencher sinon exploser son génie en lui donnant une voix merveilleuse.
Le dix août 1867, il n’avait que douze ans, lorsque son père, Ruggero, fut tué par un coup de fusil tandis qu’il rentrait en charrette de Cesena dans la route Émilia, juste à deux kilomètres de la Tour de San Mauro, propriété de la richissime famille romaine des Torlonia, où la famille Pascoli habitait depuis cinq ans.

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« Ô ma jument, jument désemparée, / toi tu portais celui qui ne revient pas… »

Je pourrais très bien te raconter dans les détails cette terrible histoire, dont les contours se sont précisés — au cours des 145 ans qui dès lors jusqu’ici se sont écoulés — grâce à des témoignages et de preuves qu’on a discutées très récemment, dans un procès a posteriori dicté par une sincère soif de justice en plus d’un peu de cynisme culturel.
Pour moi, ce qui est le plus intéressant, ce n’est pas la vérité qu’on connaît maintenant, mais plutôt la vérité qui a servi de douloureuse inspiration pour le premier grand poète de l’Italie réunie. Et voilà, Catherine, ce que raconte Maria, la plus petite des sœurs de Pascoli, qui au moment de la mort du père n’avait que deux ans. Son récit s’appelle « La cavallina storna » comme la fameuse poésie de Pascoli qu’on apprenait par cœur à l’école. En français, j’ose traduire ce titre en

« La jument désemparée ».

« La Tour, écrit Maria, est un vaste domaine avec un Palais princier doué alors d’une grande écurie. Là-bas était aussi la jument désemparée (dont parle mon frère dans la fameuse poésie). Elle était née près de Ravenne, “parmi les pins de cette plage salée” ; elle était fougueuse et à peine amadouée et ne se laissait pas conduire que de notre père. Depuis ce jour fatal, comme si elle était consciente de tout, docilement elle obéissait au fils aîné Giacomo, délicat comme une fille, âgé alors de quinze ans.
Je rapporte ici quelques mots, pour un peu d’histoire, d’un illustre homme de Romagne récemment disparu, Gino Vendemini, que j’extrais d’un cher bouquin “Aegri somnia” édité par l’établissement typographique de Romagne, Forlì 1908.
“En fin d’après-midi du 10 août 1867, tandis que je me promenais au dehors du pays (Savignano) avec monsieur Giuliano Cacciaguerra, mon concitoyen et ami, et qu’on était en face de la Villa Rasponi, nous distinguâmes une voiture venant vers nous du côté du Compito. Elle avançait toute à l’oblique en dessinant une couleuvre, comme si le cheval avait été abandonné et qu’il n’obéissait plus au conducteur. Nous nous écartâmes tout de suite d’un côté. Je notai alors que dans la charrette à la capote levée, il y avait un homme apparemment dans l’attitude d’une personne endormie, à laquelle eussent échappées de main les brides. Je ne vis plus que cela et je ne le reconnus pas : je ne sais pas si mon copain l’avait reconnu ; mais, nous hurlâmes tous les deux de toute notre voix pour que ces gens debout, regroupés à l’embouchure du bourg, arrêtent cet étrange véhicule. Puisque le cheval avait été arrêté, nous revînmes en arrière lorsqu’on avait déjà recouvert le cadavre d’un linceul, grâce à la pitié de quelqu’un, je pense de la famille Bersani. Tout le monde l’avait constaté. Ce cadavre, que j’avais cru celui d’un dormeur, n’était que le pauvre monsieur Ruggero Pascoli, administrateur du domaine ‘La Tour’. On sut depuis que l’assassin, resté inconnu, du moins aux autorités, tapi en chasse dans le fossé près de Gualdo avait attendu sa victime tandis qu’elle rentrait du marché de Cesena, et l’avait prise au vol par une fusillade. Pourquoi tuèrent-ils cet homme qui n’avait fait de mal à personne, en laissant une nichée d’enfants sans guide et sans fortune ?” Notre mère avait son suspect et en interrogeait la jument. “Ai-je besoin” (ainsi l’auteur dans les notes aux Chants de Castelvecchio) “pour certaines poésies” (et il nomme entre elles la “Jument désemparée”) “de répéter à la lectrice et au lecteur qu’il y a des choses qu’on ne peut pas inventer ? En ces souvenirs, comme en d’autres, tout est vrai. Donc, ces poésies ce n’est pas moi qui les ai faites : je n’ai fait (et pas toujours bien) que les vers”.

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Giovanni Pascoli jeune

Après cette lecture, chère Catherine, nous sommes bel et bien introduits dans un monde étrange, où la vie et la mort se côtoient continûment. Tu vois d’une part la lumière devant la tour qui d’un coup ressemble au parvis de l’église de Saint-Laurent le dimanche matin. Les victimes innocentes sont là, autour de la jument qui n’a pas le don de la parole. De l’autre part un homme noir est tapi derrière le buisson noir. C’est un assassin, un chasseur qui ne voit aucune différence entre les espèces animales…
Mais je dois m’interrompre ici. Le récit du X août 1867 va continuer encore, se liant au retour à Sogliano de Pascoli, couronné par l’excellence de ses études de lettres à Bologne, en 1882. Moment crucial de la vie glorieuse et pénible du poète, que je développerai dans le prochain volet, j’espère avant la fin de cette année apocalyptique. Pour le moment, je te laisse avec une drôle devinette que j’ai inventé pour toi :

1855-1867
Romagne ensoleillée
Berceau de bonté.
Une longue famille,
À l’abri d’une coquille.

X Août 1867
Jument, fusil et charrette,
Surprise immonde, aucune enquête.
Étoiles angoissantes,
En août, ô tombantes.
Charrette sans brides,
Cadavre morbide.

1873
Par un babbo-frère
On sort de misère.
Par un Juste Maître
On rentre par la fenêtre.

1875-1879
Loin de la famille
Toute passion fourmille.

1879-1882
Naïf mais déplacé,
Reniement obligé.

1882
Hirondelle meurtrie
Revenante à son nid.

1885-1912
Par médailles et maisons
Se suicide un garçon.

Moi, je ne me suicide pas ! Je t’embrasse avec l’élan typique des gens de Romagne.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni 1ère mise en ligne 28 décembre 2012 Dernière modification 15 janvier 2013.

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Dolce vita 1912/2 (Portrait d’une table n. 6)

21 vendredi Déc 2012

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Chère Catherine,

mon père, conduisant de façon magistrale la Fiat giardinetta, nous emmenait à la fin des années cinquante à « connaître la Romagne ». On partait à sept heures du matin et l’on arrivait à Cesena à sept heures du soir, en cette ville qui nous paraissait petite, pourtant insaisissable, pleine de parfums, d’odeurs, de voix chaudes et accueillantes…

Jusqu’ici, Catherine, je ne t’ai parlé que de paysages et de figures de quelque façon exemplaires. De noms et de lieux qui ont résonné depuis toujours dans mon cœur, à commencer par ce grand-père que je n’ai pas connu, car il a disparu neuf ans avant ma naissance. Et de ce qui restait de son monde, aussi : le vieil appartement de sa cousine de Cesena, mélangé toujours dans ma mémoire à leur maison de Sogliano. Et, tu peux bien le comprendre, dans notre affection d’enfants, dans notre désir inconscient de fixer là nos racines, ce choix dépend aussi, peut-être, de cette jeune femme que tu vois ci-dessous, photographiée par mon père, tandis qu’elle est assise sur le bord d’une fontaine de Villa Borghèse, à Rome…

001_teresa di sogliano

Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Elle s’appelle T… Je ne dirais pas le nom entier. J’imagine qu’elle habite encore, en haut dans le vieux pays de Sogliano, juste à côté du couvent des sœurs Carmélitaines. Je ne la vois plus, pourtant, depuis ma première adolescence. Elle s’occupait de mes deux frères et de moi, par un enthousiasme physique qui nous emportait comme une vague d’amour. D’ailleurs, elle fut une des premières d’une longue liste de vice-mères. C’était elle qui chantait dans la cour noire de charbon de notre ancienne maison à côté de piazza Fiume :

« Ça m’est égal à moi
Si je suis moche
Car mon amour à moi est boulanger
Et qu’il va me façonner
Comme une brioche ! »

Ce fut elle qui me demanda un jour si je préférais Marilyn ou Gina Lollobrigida, avant d’éclater de rire à ma réponse : « Je n’aime que toi et je veux t’épouser ! »

Mais, Catherine, je t’avoue que je n’ai pas le courage de parler davantage de ma mère, d’en faire un portrait fidèle… Pour le moment, j’arrête là. Et je m’excuse avec toi de cette ouverture « enfantine ». Maintenant cela m’arrive comme un réflexe spontané, peut-être à cause de cette promiscuité avec Giovanni Pascoli. D’ailleurs, tu connais bien sa théorie du « fanciullino », le « petit enfant » qui est en nous et hante la poésie jusqu’à la vieillesse : « On ne cherche pas l’enfance, on désire y retourner. Car il est beau d’être jeunes, mais rajeunir, c’est infiniment mieux. »

Oui, Giovanni Pascoli. Tu me demandais, hier, le pourquoi de son introduction arbitraire et forcée dans mon enquête tout à fait particulière. D’accord, je ne sais pas si Pascoli n’a jamais rencontré mon grand-père Zvanì. Pourtant, leurs vies se croisent continûment, du moins dans ma tête. Pas seulement pour le fait d’avoir le même nom et qu’on les appelait tous les deux, dans l’intimité familiale, Zvanì. Si je suivais le conseil de gens grossiers et superficiels, je me passerais de Pascoli et je raconterais à tout le monde qu’il n’y a qu’un seul Zvanì, celui qui trône dans la table qu’on vient de débarrasser. Mais toi, Catherine ! Tu n’accepterais pas qu’on occulte une voix majeure, voltigeant de toute évidence sur les lèvres et les yeux émus de ces commensaux que la photo surprend scandaleusement ! J’en suis sûr. Zvanì vient de réciter avec fougue ces derniers vers :

« … Et toi, ciel ! D’en haut de tes mondes,
Rassurant, tu n’arrêtes ton bal
Par tes larmes d’étoiles, tu inondes
Cet atome opaque du Mal ! »
Giovanni Pascoli, X Août, Myricæ, 1891.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Donc je le ferai aussi pour toi, Catherine, car j’ai bien compris qu’hier tu désirais surtout que je trouvais une bonne raison pour admettre Pascoli à cette fameuse table… De ton côté, tu avais déjà décidé. Et alors, voyons, comment faire pour les distinguer ? Tu me proposes d’appeler dorénavant Pascoli avec son nom de famille, tout court, et l’autre tout simplement Zvanì. D’ailleurs, il faut choisir entre deux contradictions : Pascoli s’exile volontairement dans le « nid familial » avec ses responsabilités, entretenant ainsi son esprit « enfantin » à l’abri de toutes contaminations, tandis que Zvanì se révèle parfois moins sage, puisqu’au nom de son « nid idéal » il est obligé à gaspiller ses énergies, comme on verra, dans l’action quotidienne et l’art de l’improvisation dont les deux métiers de journaliste et d’homme politique ne peuvent pas se passer.

Alors, je crois que Pascoli est un bon mot-clé pour évoquer en un seul déclic une Romagne poétique douée, au fond, d’une substance paysanne très concrète et ouverte au progrès de l’humanité, et que le tag Zvanì évoque plutôt une Romagne urbaine, plus hardie et confiante dans les prodiges du progrès, qui contient pourtant une âme profondément sensible et poétique.

Voilà. Pascoli et Zvanì avaient tous les deux un amour profond pour ce triangle de Romagne — entre Cesena, Savignano e Sogliano sul Rubicone —, qui était leur patrie.

Certes, entre les deux personnages il y avait la différence d’âge : Pascoli entame ses cours universitaires en 1873, lorsque Zvanì vient juste de naître. Ensuite, lorsqu’en 1879 Pascoli, à Bologne, est arrêté pour avoir critiqué la condamnation à mort — mutée depuis en réclusion à perpétuité — de l’anarchiste Giovanni Passannante, responsable de l’attentat au roi Umberto I, Zvanì n’avait que six ans. C’était dans la phase conclusive des années (entre 1875 et 1879) où Pascoli n’avait pas pu fréquenter l’université pour manque de subventions et qu’il avait traîné en jeune homme fat et désœuvré — comme un « vitellone » à la Fellini, dans ce déracinement typique de beaucoup d’étudiants hors cours — ; des années dans lesquelles les idées d’Andrea Costa, son compagnon d’études, avaient exercé une énorme prise sur lui. Cependant, Pascoli était dévoué aussi, même plus, à son maître et dieu tutélaire, Giosuè Carducci, dont il subissait une triple influence. D’abord l’exemple du professeur émérite ; ensuite l’échange continu avec le poète-clou du deuxième Risorgimento ; enfin le lourd poids de la confrontation avec l’intellectuel engagé — d’une façon semblable à celle de Victor Hugo — en des rangs qu’on considérerait aujourd’hui comme orientés à gauche, avant de s’en éloigner à reculons. L’Histoire nous rapporte bien sûr l’importance objective d’Andrea Costa et de l’anarchisme ouvert vers le socialisme, lors des premières années, très difficiles, de l’unité d’Italie et du déplacement de la capitale à Rome. Pourtant, il n’y avait pas encore, au temps de l’arrestation de Pascoli, en 1879, une gauche organisée dans l’esprit d’une démocratie parlementaire classique.

Quelques ans depuis, en 1892, ce fut Filippo Turati, un socialiste réformiste et modéré, qui eut la force et le mérite de fonder le parti des travailleurs italiens, qui devint ensuite le Parti socialiste italien.

Après, avec les évènements de 1898 — marqués par les répressions du ministre Pelloux, l’incarcération de Filippo Turati et le mouvement de solidarité qui se déclencha autour de lui —, les convictions politiques de Zvanì trouvèrent un contexte pour se structurer solidement. Ce fut en fait en cette année 1898 que Zvanì — âgé alors de vingt-cinq ans —, vivement inspiré aux idéaux d’Andrea Costa et Filippo Turati, fut arrêté à sa fois pour avoir, dans un discours public, provoqué une bagarre entre les socialistes et les anarchistes.

Tu vois, Catherine, les vies des deux Giovanni se rapprochent. On dirait, Pascoli a ralenti son rythme dans les études pour attendre que son cadet le rejoignît ! Mais que faisait-il, Pascoli, tandis que Zvanì était maltraité par les gendarmes qui le poussaient brusquement dans les rues de Savignano, au-dessous des fenêtres de son oncle, les chaînes aux pouls ? Le poète, même s’il venait juste de rentrer dans une perspective de reflux dans le privé et de dévouement absolu à la littérature, garde toujours son irréductible sentiment de pitié pour les gens en détresse, un penchant secret et même inconscient pour son propre socialisme humanitaire des années soixante-dix :

« Elle l’a gardé pour toi, rien
que pour toi, pauvre ange ; et voilà !
Oh larmes !
Le vois-tu ? Un quignon sec.
Sur sa litière, elle mourait ;
toi, bambin, sûr, tu dormais
Que de larmes ! Que de faim !
Et pourtant un quignon dur ça restait… »
Giovanni Pascoli, Le quignon, 1898.

Peut-être, Catherine, Zvanì n’avait qu’un quignon sec et dur à grignoter sur le train de sa fuite à Paris et Londres, qui lui permit de se dérober à la condamnation et à la galère et y attendre l’amnistie…

Image

Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Ce sont bien sûr deux vies qui prirent, en deux moments historiques de quelque façon comparables, des voies complètement différentes, Pascoli se consacrant entièrement à la poésie intime, tandis que Zvanì se jetait corps et âme dans la mêlée des luttes politiques et sociales.

Mais, ces deux hommes sensibles et bons eurent surtout en commun l’expérience de la mort précoce du père.

Orphelin à douze ans, Pascoli dut subir une série de disparitions familiales en chaîne — d’abord sa mère Caterina et sa sœur Margherita, ensuite son frère Luigi. Enfin son frère Giacomo, celui qui s’était chargé du rôle de babbo-frère. Le jeune poète, sensible et fort doué, se sauvera grâce a son intelligence et aux succès dans les études, et s’occupera toujours de ses sœurs cadettes Ida et Maria et des frères survécus, Raffaele et Giuseppe.

Ensuite, tout au long de sa vie constellée de morts dans sa famille, il sera toujours partagé entre la non-acceptation de ces pertes et le besoin d’entretenir un dialogue constant avec ces personnages bien aimés, n’ayant eux aussi aucune intention de se séparer de lui. Il conduira enfin une existence contrariée et coupée en deux, en restant un jeune souffrant :

 …Hirondelles tardives, depuis ce nid
Tous, tous émigrâmes un jour de galère
Moi, ma patrie elle est où que je vis
Les autres sont pas loin ; au cimetière…
Giovanni Pascoli, Romagne, Myricæ, 1891.

La même destinée tragique toucha Zvanì. Son père garibaldien, Raffaele, était peut-être moins à l’aise que Ruggero Pascoli. Cependant, très lié à sa femme et ses enfant, il leur offrait quand même de quoi vivre et envisager aussi d’autres possibilités en dehors du travail d’artisan ou ouvrier à la ville ou de paysan à la campagne. Il mourut brusquement, on ne sait pas si de péritonite ou empoisonné, du jour au lendemain, coupant la famille en deux. Je garde ses touchantes lettres à Cleta comme je garderai mon soupir, le plus frais et secret. La mort du père obligea Zvanì à devenir homme à neuf ans. D’ailleurs il était l’unique mâle de la « nichée »  dont faisaient part Bianca, Guerrina et Marcellina.

Ensuite, tout en acceptant, même avec élan et générosité, de se sacrifier pour la famille et, disons, pour les autres, sans renoncer à réaliser son rêve primordial, il accumula, avec le sentiment sombre de la mort, toujours à côté, une angoisse souterraine venant peut-être de la conscience de n’avoir pas la possibilité, dans le temps inévitablement bref de sa vie, d’affirmer franchement, à la lumière du soleil, son esprit authentique et intime.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

C’était donc celui-là, Pascoli, l’argument de la discussion interrompue par le photographe ? Parlaient-ils, les dix commensaux — onze si considérons aussi le cameraman — de la mort du poète, arrivée à Bologne le 6 avril 1912 ? Est-ce que babbo Zvanì était-il en train d’évoquer les veillées qui se déroulaient dans les étables des pauvres maisons de campagne, où plusieurs familles, réchauffées par le bétail, se recueillaient autour d’un conteur, pour parler de mystérieuses histoires d’amour mais aussi, plus souvent, de tueries restées impunies ? Est-ce que je me suis trompé encore une fois, en scrutant la photo, et que la soirée se déroule justement en 1912, de nos mêmes jours de décembre, une semaine avant Noël ? Oui, cela est possible. Cet homme qui vient d’accrocher son chapeau au clou et qui commence à nous habituer à son front nu, à sa tête chauve, Zvanì, il était alors en pleine activité. Suite à son fort engagement politique, on l’avait chargé de voyager en long et en large pour affirmer le droit de vote pour tous. Le suffrage universel ! Partant de cette nouvelle hypothèse, j’ai examiné d’autres photos et ressemblances, et j’ai enfin compris que nous avons affaire avec…

Les premier deux personnages à gauche sont bien sûr respectivement la tante Virginia et l’oncle Luigi (il était né en 1858, donc dans cette photo il avait 54 ans) frère de mon arrière-grand-mère Cleta (née en 1845, âgée alors de 67 ans et apparemment souffrante) tandis que la troisième figure (qui n’est pas ma grand-mère Mimì) est pour sûr la cousine cadette de mon grand-père : Maria !

Mais, de qui parlent-ils, ma chère Catherine ? Est-ce que tu le devines ?

Ciao, je t’embrasse…

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni 1ère mise en ligne 21 décembre 2012 Dernière modification 21 décemnbre 2012.

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Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

Dolce vita 1912/1 (Portrait d’une table n. 5)

19 mercredi Déc 2012

Posted by biscarrosse2012 in le portrait d'une table

≈ 2 Commentaires

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Chère Catherine,
Nous sommes à l’époque des « mots de passe » et des « mots-clés », appelés dans le sombre et métallo-pratique langage américain « password » et « tag ». (Entre parenthèses, si je pense qu’en Italie on n’a pas cherché dans notre propre langue des mots pour rendre acceptables de tels phénomènes inquiétants de notre quotidien, je me réjouis de m’être réfugié ici, où…) Je serais curieux de savoir s’il y a enfin une véritable différence entre le « mot de passe » — expression qui me fait tout de suite rêver à un échange de prisonniers sur un pont bourré de fils barbelés, ou bien à cet « ouvre-toi Sésame » du conte de l’enfance —, et le « mot-clé, » qui ressemble beaucoup au « lien » (« link » en anglais), qui me suggère au contraire des visions agréables et rassurantes. Dans mon esprit, le mot de passe n’a qu’une fonction, celle d’ouvrir une porte pour « entrer » (dans un cœur, ou dans un coffre-fort plein de médailles d’or), tandis que le mot-clé ouvre une porte pour sortir et arriver, à la vitesse d’un seul souffle, dans d’autres mondes (villes, campagnes, collines, personnes, histoires). Le mot de passe est donc un robinet, tandis que le mot-clé est une catapulte.
Mais, écoute Catherine, je dois tout de suite m’interrompre et faire attention, évitant de glisser dans une série d’arguments en chaîne qui apporteraient une redoutable digression dans mes propos.
Oui, c’est vrai, on est toujours obligé de rattraper quelque chose qui nous échappe. L’exposition de Raphaël au Louvre, par exemple ; le spectacle de Jean-Gabriel Vidal, cette Médée d’Anouilh qui doit être très intéressante et bien jouée ; la rencontre à la librairie Gallimard avec Michel Butor… Et ce bistrot dont nous a parlé Jean-François Marsat-Subrini, à Montmartre où, tous les premiers jeudis du mois, se rassemblent des poètes pour se lire réciproquement leurs vers ! Je le sais, Catherine, nous ne sommes que des spectateurs, indispensables pour remplir la salle Pleyel ou le bar Miroglio, mais rien que des échos insignifiants vis-à-vis de ce qui se passe devant nous…

Que ferions-nous, d’ailleurs, si on revenait en arrière, au temps des charrettes et des bandits tapis derrière les buissons, prêts à nous empêcher le passage ou la vie ? Je préfère cette anxiété du rattrapage infini… même si je ne sais plus quoi nous devons rattraper. Et j’accepte aussi, stoïquement, ce sentiment de culpabilité qui accompagne toujours les rares moments de béatitude…
Donc, faisons un pacte. On met de côté tous les aspects gênants de la modernité, on décide d’en emprunter que la positivité. Une modernité en rose, voilà. Après, une fois refermé ce chapitre sous une stèle de travertin envahie de fleurs — évitant de se donner une raison précise pour le choix du travertin au lieu de la pierre de Bourgogne —, nous trouverons bien sûr le temps de rattraper l’équilibre perdu…
Revenons alors aux mots clés et aux mots de passe qui peuvent nous aider à entrer et sortir avec un seul déclic de ce monde mort et pourtant vivant, dont on parle depuis quelques jours désormais, qui sont là, dans cette photo et derrière elle…

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Même si personne ne m’oblige de le faire, je veux bien parler de mon grand-père Zvanì, ce monsieur sur le côté droit de la photo dont je connais tout et je ne sais rien, mais aussi de ces gens bien vivants qui l’entourent et de ce monde disparu qu’évoquent ces pauvres meubles et cette lumière à mi-chemin entre le rouge terne et le jaune foncé…
Non, Catherine, je ne veux pas recommencer « da capo », comme aurait fait Louis Buñuel dans « L’Ange exterminateur », où tout s’arrête. Là, les gens ne réussissaient plus à sortir, d’abord d’un grand appartement bourgeois, ensuite d’une église. Ici, ces dix personnages pris au vol dans le flux inconscient de leur rencontre risqueraient de ne plus sortir de cette photo instantanée. Pire que le tombeau. Pire que l’affiche de Che Guevara ou l’icône votive que j’empoche hâtivement lorsque je traverse le parvis de Saint-Laurent. D’ailleurs, je ressentis cette photo comme un tableau vivant et même impatient de dialoguer… Ce n’est donc pas la peine de répéter une sorte de scénario figé dans le temps comme aurait fait Luchino Visconti dans « Le guépard » où même Fellini dans « Amarcord »…
Voilà, j’y suis. J’ai pour toi le premier « mot-clé » qui est aussi un « mot d’ordre ». C’est la « Romagne solatìa », la Romagne ensoleillée.
Cela nous évoque tout de suite, encore une fois, le mot redoutable « tag » (trop ressemblant, hélas, à « goulag ») qui toutefois ouvre aussi la porte au « lien », à la musique d’une image consolatrice :

…Romagne ensoleillée, tendre pays
Où Guidi et Malatesta dominaient
Saisie aussi par le Passeur hardi
Roi de la route, roi de la forêt

(Giovanni Pascoli, Romagna, Myricæ 1891)

Dans le quatrain ci-dessus, à côté de la Romagne « solatìa/ensoleillée », « dolce/tendre », je trouve aussi une autre expression, un peu usée désormais, qui a eu pourtant, pendant plus qu’un siècle, une forte attraction symbolique : c’est le Passator « cortese/courtois » — que j’ai traduit pour exigence de rime « hardi » —, un personnage qui faisait peur dans une période très difficile pour la Romagne, à mi-chemin entre le Sparafucile de Verdi, brigand de route tout à fait isolé et le chef d’une organisation de malfaiteurs à plus vaste rayon. En ajoutant cet adjectif « cortese/courtois/hardi », Pascoli exorcisait les menaces dont le Passatore était porteur, en le peignant comme une espèce de Robin Hood et aussi un masque du folklore local de Romagne.

Cela correspondait aussi à la culture populaire, au « bon sens » paysan, à la « bonhomie » du peuple de cette région toujours destinée à subir des « passages » et des « passeurs ». La boutade, le sobriquet et aussi la cooptation dans la société, au lieu de l’exclusion, ce sont évidemment des formes intelligentes pour récupérer le plus que possible ceux qui traînent dans des situations « borderline » entre le bien et le mal.

De là aussi la grande fortune de Pascoli (comme de Verdi ou Puccini) pour la force symbolique de certaines expressions, devenues d’emblée mots d’ordre aidant à mobiliser une entière société vers un but, un sentiment, une idée partagée.

Peut-être, dans ce pays énormément piégé par la censure, l’obscurantisme et les profondes divisions culturelles et sociales, où jusqu’à la Seconde Guerre les taux d’analphabétisme étaient encore très élevés, la poésie — comme la chanson ou les « arie » de la comédie musicale à l’italienne — avait beaucoup plus de chances que le roman que d’être entendue et propagée à travers des bouches à oreilles tout à fait « unitaires ».

J’approfondirai dans un prochain billet ce thème de l’importance de la poésie dans l’Italie du XIXe et du début de XXe siècle, soit pour comprendre, en ce contexte, la valeur de Pascoli — encore à découvrir et fouiller davantage —, soit pour situer mieux sa poésie dans le panorama européen, en essayant surtout de comprendre les différences et les affinités vis-à-vis de la France.

D’ailleurs, ma chère Catherine, cette Romagne « solatìa/ensoleillée » de Pascoli est le berceau naturel de la « dolce vita » — deuxième mot-clé, qu’on pourrait traduire provisoirement en « tendre vie, fragile et sans souci » — que bien sûr Fellini a fait éclater dans la paresse ministérielle de Rome, mais qui est pourtant une descendante directe de la force évocatrice et symbolique de la plume de ce grand poète :

…si j’étais là-haut garçon
en terre d’autrui, d’un pauvre patron ;
et pourtant je jouissais, au Soleil, à la Lune
de la « tendre vie », dont chacun n’en a qu’une…

(Giovanni Pascoli, Poèmes conviviaux, Les Memnonides, VII, 1904-1905)

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Le troisième mot-clé est « babbo », que dans mon imaginaire je ne pourrai jamais séparer du mot « chapeau », au point que les deux mots, pour moi, partagent le même abri, celui de « babbo au chapeau ».

Je sais que c’est immédiat pour toi, Catherine, de saisir le sens de ces mots. Toi, tu connais l’Italie en profondeur et ne te fais pas embobiner par les infinis clichés qu’on accroche à ce malheureux pays ; des clichés crées par les Italiens en premiers, alimentés aussi avec de trucs et de machins licites ou illicites.

Donc, tu es d’accord, « dolce vita » ne peut pas se traduire « douce vie ». Ce n’est pas exactement le même que « douce France » ! Peut-être, devrait-on essayer avec « moelleuse vie » ou « douillette vie ». Mais, un traducteur honnête en sera toujours insatisfait. Ainsi pour « babbo col cappello », car le mot « babbo » ne ressemble pas trop au mot « papa ». D’ailleurs, même en Italie, une ligne invisible d’incompréhension réciproque sépare ceux qui disent « babbo » (en Émilie-Romagne et en Toscane) de ceux qui disent « papà ».

Je crois qu’en France on a moins de familiarité avec le mot italien « babbo » qu’avec le mot russe « babuska », qui signifie « foulard », mais aussi « vieille paysanne » voire « vieille mère avec le foulard ». Avec tout ce que je viens de dire, cela peut d’ailleurs m’offrir un escamotage : en disant dorénavant « babbo » je pourrai bien évoquer un « papa au chapeau » ainsi qu’en disant tout simplement « Romagne » j’évoquerai une « Romagne toujours ensoleillée ». Quant à la « dolce vita », je garderai dorénavant cette expression, d’ailleurs presque intraduisible, dans sa forme connue et déjà évocatrice de merveilles pour un nombre très élevé de personnes…

Mais, je garde aussi le souffle pour la prochaine lettre !

À très bientôt, mon amie !

Giovanni Merloni

 

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