En manque de personnages maladroits et démesurés comme toi, le théâtre de la vie serait bien ennuyeux ! (Roman théâtral n. 21)

Étiquettes

En manque de personnages maladroits et démesurés comme toi, le théâtre de la vie serait bien ennuyeux !

Samedi matin, je me réveillai pleine de douleurs partout. Si dans la chambre commune le silence avait régné en souverain, j’avais entendu au cours de la nuit des bruits et des voix étrangères venant de la chambre de Michele. Dans le but de m’endormir pour regagner mes forces, je m’étais convaincue que la faute de ce vacarme c’était à un couple installé dans la chambre d’hôtel d’à côté… Au réveil, je m’étais sauvée dans la cuisine tandis que la lumière au-dessus de la porte de notre minuscule salle de bains dénonçait de toute évidence la présence d’un homme aimable et gentil en train de se doucher sous des gouttes discrètes et légères.
« Où avait-il dormi ? D’où venait la conversation nocturne, constellée de rires et de musiques typiques des années soixante-dix ? »
Tout de suite après, une tasse de café à la main, je rôdais dans la salle, à la découverte des traces du passage aveugle d’une troupe télévisée aussi maladroite que chaotique. « Ce n’est pas la peine de ranger, puisqu’ils reviennent encore… » me disais-je, quand je vis les yeux grisâtres de Michele sortir de l’ouate de quelques invisibles cauchemars nocturnes.
— Michele, bonjour ! Sais-tu que je ne m’étonne pas si tu n’es pas encore parti et que je connais en avance les parcours tortueux que tu poursuis ?

Il me sourit s’accompagnant par une révérence moqueuse.

— C’est des couloirs, ou alors de rues étroites, de Paris ou de Naples, où tu te faufiles avec désinvolture, mon cher Michele ! continuai-je. Tu n’as pas peur du couloir de ton lycée ni de celui d’un asile psychiatrique où l’on hébergerait par compassion une tante mélancolique. Tu te réjouis sous les arcades de Bologne tout comme au-dessous de celles de la rue de Rivoli. Cependant, tu n’as jamais parcouru les couloirs cloisonnés d’une prison. Tu en es attiré, même si tu en es terrorisé. Donc, dans ton esprit, ces couloirs sombres et inhumains sont toujours aux aguets. Tu n’hésites pas à emprunter n’importe quelle porte que tu trouves au bout des couloirs de ta vie. Mais, dans ton arrière-pensée, tu t’attends que tôt ou tard, il y aura des portes fermées ou pis des portes ouvrant sur des endroits redoutables, où quelqu’un t’attend depuis toujours pour te faire un procès sommaire avant de te tuer !
Je ne sais pas pourquoi je dis alors ces choses-là, à la veille d’un voyage incertain et même désagréable pour Michele… Je me sentais même mal à l’aise en les disant. Sans doute voulais-je protester du fait que je resterais seule. Seule à gérer quelques heures plus tard, comme convenu avec Olivier, cette scène de la Fahrenheit 451 de la famille Calenda, une entreprise gigantesque dont je n’étais pas du tout à la hauteur.
Heureusement, Michele, avant de partir, avait hâte de me faire part d’une chose qui l’avait profondément touché et, lorsqu’il déroula son parchemin de paroles, j’en fus agréablement surprise, voyant s’installer une complicité entre nous :
— Anna, écoute-moi… j’ai rêvé d’un pont blanc, dit-il, un pont en pierre, enjambant un fleuve en crue… J’essayais de me hisser pour m’aventurer vers la rive opposée, en suivant ma mère, mon frère et ma sœur. Dodo se perdait dans un costume noir qui n’était pas de sa taille, tandis que ma mère et Enzina portaient un tailleur noir un peu lugubre. Pour se dérober au vertige, ils avançaient à quatre pattes sur la voie minuscule en pierre et goudron. Le pont, naguère imposant et terrible, subissait maintenant l’invasion d’un courant jaune. Mon père, maigre et courbe dans sa veste de cuir usée, avançait debout, tandis que le pont, s’ébranlant comme une gigantesque épine dorsale, disparaissait sous l’eau. De temps à autre, mon père était emporté par la vague, d’où il sortait de plus en plus mouillé et sans forces. Toutefois, il se relevait et reprenait son chemin tandis que le reste de la famille, sain et sauf, avait atteint déjà la rive opposée… J’étais plongé dans une histoire sans issue et tout à fait insensée, comme il arrive toujours dans les rêves, mais j’avais absolument besoin d’y croire, parce que mon père avait disparu, mais il y avait quelqu’un auprès de moi !
Avant de poursuivre, Michele s’arrêta pour m’observer. Je lui fis signe de continuer.

— C’est à ce moment étrange, unique, que je songe maintenant, reprit-il. Tandis que je flottais dans ce rêve boueux, et que je me séparais pour la énième fois de tout ce que j’ai de plus cher au fond de mon être, tu étais là, Anna, coupée en deux, comme au lendemain d’un effrayant tremblement de terre. Pourtant tu étais bien présente ! Une fois revenus à la surface, inondée du soleil poussiéreux et du parfum du réveil, entre nous deux survivants, face au désastre, tu affichais une assurance qui frôlait la désinvolture. Et tu disais : « cette patine-ci, c’est Paris qui me la donne ! »

Je lui souris. Lorsqu’il fut au pas de la porte et qu’on entendit le typique bruit de notre escalier ne faisant qu’un avec l’odeur âcre du restaurant indien d’en bas, Michele m’adressa un dernier S.O.S. :

— Donc, si j’ai dégagé, si j’ai fui à l’étranger pour ne pas être coincé et mis en chaînes, cela n’est pas un signe de faiblesse, non ?
— Bien sûr que non, Michele ! Mais tu dois faire attention à ne pas prendre pour maîtresse la fille du général ! On te pendra tout de suite au premier poteau. C’est la règle du jeu. À ce que je peux voir… tu risques d’être subversif deux fois… soit que tu aies des idées dangereuses, soit que tu prétendes emprunter ton bonheur dans le jardin de ton voisin.

— Tu me reproches Naples, Anna ! Mais je ne sais pas de quel Naples tu parles. Le Naples où je me suis rendu plein de bonne volonté lors de ma rupture avec Rose Bertrand ? Le Naples que j’ai abandonné à la hâte pour me sauver ici, à Paris ? S’agit-il du Naples de la catharsis ou de celui de la némésis ?
Je ne savais pas quoi dire. En manque de mieux, j’osai lui flanquer une petite gifle, très proche d’une caresse, pour lui signifier : « Vas-y, dépêche-toi ! Pars enfin, Michele ! »
— Alors, mes contradictions seraient-elles moins liées à mes idées qu’à mes comportements ? dit-il en me dévisageant. Qu’ai-je fait de tellement… inouï ?

— Tu t’es passé d’un des piliers du conformisme, le principe de l’apparence. Tu le sais bien, Michele… jusqu’à ce qu’on soit reconnu coupable, on est innocent. On fait confiance à notre prochain sur la base de l’apparence. Cependant, il suffit d’une seule preuve contraire pour que l’on commence à se méfier. Or, c’est toi qui me l’as dit, tu as souvent la tendance à t’éclipser, à partir sans saluer, sans dire un mot. En plus, tu ne fais part à personne de ton chagrin.
— Oui, je suis doublement dangereux à cause de mon optimiste inguérissable. Au fond, je suis un subversif qui prétend de tout résoudre par la sincérité.

— D’ailleurs, Michele, que feraient les peuples subjugués par des souffrances continues, s’il n’y avait pas la comédie des malentendus, des tromperies, des débordements et des erreurs ? En manque de personnages maladroits et démesurés comme toi, le théâtre de la vie serait bien ennuyeux !
— Cela vient de mon naturel, Anna, et là je n’y peux rien ! répondit-il avec un sourire reconnaissant.
— Voilà ! À ton âge, si j’ose le dire, tu n’as pas encore appris à dénouer les enjeux quotidiens de la comédie qui se déroule autour de toi… En fin de compte, il y aura toujours des hommes qui te neutraliseront, profitant de tes sentiments de culpabilité et de ce rapport contradictoire que tu entretiens avec le passé ! Les femmes sont plus intelligentes, elles sont capables de voir au- delà de ta charmante gueule de voyou.
— Voyou ?

— Pas de cette époque-ci, Michele… N’étais-tu pas un petit voyou lorsque tu habitais à Naples… et à Bologne aussi ?

— Anna, tu connais tout de moi, désormais.

— Non, je ne sais pas grand-chose. Car il y a plusieurs strates à percer dans l’écorce que tu fabriques autour de ton tronc… généalogique, Michele ! Bien sûr, je vois déjà quelques lueurs s’évader de l’image farfelue d’adolescent vieilli que tu proposes au monde… Mais cela t’a exagérément coûté par rapport à ce que tu en as pu obtenir.
— Dis-moi, Anna, si je déciderai de rentrer en Italie… qu’est-ce qu’il m’arrivera ?

— À Naples, Michele, tu trouverais bien sûr de nouveaux engagements et sans doute tu ne verras plus de pièges à chaque coin de rue, mais, sincèrement, je ne crois pas que là-bas tu parviendrais à voir au bout de toi-même. Tu n’y trouverais pas la bonne direction !

— On ne doit jamais revenir en arrière, c’est ça que tu veux dire, Anna ?
— Ce n’est pas que ça. Si tu n’as pas commis de fautes graves, et que personne ne te reproche de rien, tu as bien sûr le droit de tourner la page, que tu rentres là ou que tu restes ici…
— Anna, franchement je ne sais pas si j’ai la force de prendre une décision quelconque.
— Tôt ou tard, tu trouveras ton âme sœur. Il existe quelque part une personne qui t’aidera à donner le dernier coup à cet énorme cordon ombilical t’arrimant encore à ta mère, et à l’Italie, mère poule elle aussi. Tu as besoin de retrouver ton père, au contraire. Et voilà que Paris s’affiche solennellement comme la figure paternelle par excellence, parce qu’il est de toute évidence aussi sévère que distrait.
— Contraignant dans la forme, il est permissif dans la substance !

— Oui, Michele. Et l’Italie est exactement le contraire. Même Bologne, qui ne l’était pas du tout, est devenue permissive dans la forme, mais contraignante… Ouf… ça fait un peu trop bureaucratique !
— Au contraire, je vois de la poésie là-dedans ! La poésie du raisonnement tordu…

Michele se tourna brusquement. C’était l’heure. Je lui frappai l’épaule d’un petit coup d’adieu.

— Mon père était avocat… J’en hérite le savoir-faire ainsi que le penchant pour les causes perdues ! dit-il en descendant sans hâte vers la rue de la Lune.

Giovanni Merloni

L’amour est dangereux, surtout s’il est partagé ! – L’entrevue impossible/3 (Roman théâtral n. 20)

Étiquettes

L’amour est dangereux, surtout s’il est partagé !

Lorsque la troupe d’Olivier eut disparu dans le gouffre connu de l’escalier en sanctionnant le terminus d’une journée longue et tendue, je découvrais devant moi un homme malgré tout plein d’énergies et de rêves :
— Heureusement qu’on se tutoie, Anna ! Ce sera un ancrage robuste pour moi…
— À quelle heure pars-tu demain ? dis-je.
— Au lever du jour.

— Il faut mieux alors que tu ailles dormir tout de suite !

— Je ne trouve pas la clé de notre appartement ! Elle était là, sur le secrétaire en face de la porte d’entrée, accrochée au petit doigt de la main de bois ! Heureusement, j’en ai une troisième…
Après une analyse fouillée de nos mouvements récents, nous arrivâmes à l’unique hypothèse possible : quelqu’un des assistants d’Olivier, ennuyé par la conversation sans issue que celui-ci avait entamée avec Michele, se voyant obligé au silence, s’était amusé avec la main de bois en laissant glisser la clé à terre. Plus tard, au moment de tout débarrasser, quelqu’un d’autre avait empoché la clé imaginant que c’était la sienne…
Et pourtant je n’étais pas du tout convaincue de cette conjecture bienveillante et fataliste… Tandis que Michele plaisantait autour de la désinvolture de notre tutoiement, qu’il fallait dorénavant assumer pour règle entre nous… je vis devant moi les deux fantômes de Mario Trentavizi et Vera Marasco, tels les « amants diaboliques » du film de Visconti.
— C’était une véritable « ossessione » ! (1) m’explosai-je. Ils ressemblent même trop à Massimo Girotti et Clara Calamai. Mais que te veulent-ils ? Est-ce que tu t’es aperçu de leur présence ?
— Oui, moi aussi j’ai cru les voir. Il me semblait qu’ils étaient là et en même temps que c’était que des ombres. Ce sont eux qui ont pillé mes clés, selon toi ? Est-ce qu’ils ont fait ça exprès ?
— Je n’en sais rien, Michele, je ne les connais que dans le tourbillon de tes souvenirs. Ces deux collègues de Naples… qui sont aussi d’anciens amis, il faut le souligner, essaient-ils de te harceler ? Ou alors voudraient-ils tout simplement renouer avec toi, invoquer ta bénédiction… et à présent ils ont peur de ta peur ! Ne t’étonne pas, si tu les as dans tes pieds, un jour ou l’autre, Michele ! Bien sûr, tu trouveras le moyen de t’en débarrasser !

— Ou alors je retrouverai la clé dans quelques poches de pantalons…
— Non, Michele, trop facile ! Tu les rencontreras par hasard à Naples, ce dimanche-ci. Et là, poliment, ils te rendront les clés ! S’ils ont le don de l’ubiquité, bien sûr, car nous les avons vus à Paris…
— Ne te moque pas de moi, Anna ! Il y a de quoi s’épouvanter. De toute façon, Vera et Mario seront ravis quand ils trouveront la manière de m’empêcher de vivre une nouvelle vie à Paris !
— Sois sage, tout en gardant ton sang-froid Michele, sage et détaché ! N’oublie pas les contradictions du système… Évoquant l’époque révolue de 1968 qui l’avait bien marqué, mon babbo disait toujours qu’il faut choisir entre deux voies : partager les contradictions ou les faire éclater. Tout l’enjeu est là !
— On utilise les faiblesses et les fautes des hommes pour attaquer leurs vertus, leurs idées…
— Quant à ces deux types, dont j’ai connu moi-même plusieurs exemplaires à Bologne aussi, tu n’as rien à te reprocher, Michele. Certes, on ne pardonne pas la sincérité…
— On n’admet pas l’amour ni le désamour.
— L’amour est dangereux, surtout s’il est partagé ! C’est là que tu dois réfléchir ! Eh, oui…
J’étais à bout de souffle et, la tête lourde, je cherchai une chaise. Coûte que coûte, je devais secouer son tronc pour que ses aînés tombent à terre dans une mer de feuilles mortes :
— Écoute, Michele, je vais te poser une question primordiale… Quand tu l’as vue flâner parmi les ombres, as-tu éprouvé encore des sentiments pour cette femme… incompréhensible ? Est-ce que ton penchant pour Vera brûle encore sous les cendres… du Vésuve que tu as amené ici ?
Il s’en suivit une halte soudaine. Michele s’effondra dans le fauteuil tout en allongeant les pieds sur le petit tabouret (acheté chez Habitat) avant de me faire signe qu’il dormirait là, au centre de la pièce commune, le journal contre le visage — comme le faisait son grand-père Gaetano — juste pour se défendre un peu des percées des néons et des rayons du matin.

— Demain, je pars tôt, Anna. J’ai déjà la valise prête…
On était tous les deux trop fatigués pour entamer une discussion sincère. Le lendemain, s’il partait tôt, je n’aurais pas eu la force de me réveiller pour lui dire Arrivederci (2). Je dus alors trancher avec un salut assez brusque, sous-entendant qu’on s’attendait tous les deux à une séparation très brève, car Michele allait exploiter son devoir de bon citoyen à la manière du « Veni Vidi Vici » de César : « Je suis Venu (à Naples), j’ai tout Vu (et ça me suffit) et j’ai Voté (donc je repars à nouveau) ! »
— Moi je ferme la porte de ma chambre, dis-je avec un sourire désespéré. Car si aujourd’hui on a décidé de se tutoyer, cela ne nous oblige pas à partager nos éventuels ronflements !


Giovanni Merloni

(1) Ossessione…
(2) Au revoir.

La liberté d’être comme je suis – L’entrevue impossible
/2 (Roman théâtral n. 19)

Étiquettes

La liberté d’être comme je suis

Imaginez-vous ce que peut arriver dans la salle commune d’un petit appartement de Paris lorsqu’une bande de techniciens décide d’y installer un studio d’enregistrement. Je m’étais sauvée au pas de la porte-fenêtre, tandis qu’une discussion s’entamait entre Michele (debout) et Olivier Jardin (assis sur la malle), et que les autres gens n’arrêtaient pas de discuter entre eux de nombreuses questions techniques au sujet du tournage du lendemain. Inquiète à l’idée qu’en cachette de lui Olivier fût en train de faire démarrer l’entrevue que Michele avait si nettement refusée, je me demandais aussi où s’étaient cachés les deux Napolitains que j’avais vus défiler au milieu de la troupe en cortège.
Tiraillée par ces deux questions, j’essayais de contrôler le va-et-vient de personnes et de choses que l’appartement devait endurer. Je ne pouvais pas empêcher les gens de boire un verre d’eau dans la cuisine, ni de se rendre aux toilettes ou de descendre en bas de l’escalier pour y prendre ou déposer les trucs indispensables pour l’enregistrement. Au milieu de ce tourbillon lent et subtilement fastidieux, j’essayais pourtant de suivre la discussion entre les deux hommes…
L’entrevue avait commencé par une phrase tranchante d’Olivier :
— Vous… aimeriez jeter le masque, avouer que vous n’êtes pas Gaetano, mais vous- même… Je vois en cela une petite contradiction, puisque vous êtes là justement pour dénoncer la brutalité fasciste qui amena votre grand-père à la résidence forcée, donc à l’antichambre de sa mort. Cela arriva… il y a 72 ans ! Combien de gens…

—… S’en intéressent-ils, aujourd’hui ? avait répliqué Michele. Oui, si je parlais, je ne pourrais pas m’empêcher de le dire : le fascisme ne cesse de sévir en plusieurs endroits de la planète et, sous d’autres formes ou sous les mêmes, il peut toujours revenir à la surface et frapper violemment en Europe aussi !

— Vous chevauchez toujours des chimères ! observa Olivier.
— En général, je suis très réaliste, répondit Michele. Néanmoins, des chimères prometteuses de mondes meilleurs… demeurent malgré tout en moi… et bien sûr il s’agit de véritables pièges, qui ont exagérément marqué mon existence.

— Maintenant, vous êtes à Paris, trancha Olivier tout en cherchant mon regard. On est assez loin de tout cela !

Il s’en suivit une pause embarrassante. Car en ce précis instant tout le monde vit la Napolitaine grassouillette traverser la salle commune pour se faufiler dans la chambre de Michele. J’eus alors la foudroyante certitude qu’elle était Vera Marasco, la femme que Michele aurait dû forcément reconnaître…
Comment ne pas voir Moïse qui traverse impunément la mer sous les yeux effrayés d’une foule sens dessus dessous ? Mais le hasard voulut qu’en ce même instant mon colocataire eût tourné le dos à la passerelle… Dans une impulsion soudaine et simultanée, Olivier et Michele avaient abandonné le coin près de l’entrée où trônait la malle… pour se rendre à la hâte sur le balcon. Oui, je m’en souviens avec exactitude : tandis que Vera glissait avec circonspection devant moi, Michele frôlait mes épaules, les yeux tournés vers le ciel de la rue… Une véritable comédie de l’amour et du hasard s’était croisée à la tragédie fondatrice de toute une famille tandis que Michele ne s’était aperçu de rien. Il s’était déjà accoudé à la balustrade quand je l’entendis s’exclamer :
— Ici, c’est la France, vous voyez… Et, au-delà du grand magnolia, l’Italie… Cette broderie de fer forgé est notre frontière…
— Que recherchiez-vous dans la France, lorsque vous étiez encore en Italie ? demanda Olivier.
— Votre façon d’entretenir la liberté.
— Et que regrettez-vous de l’Italie, maintenant que vous êtes à Paris ?
— Les couleurs…
Une fois rentrés de leur tour panoramique, Michele et Olivier s’installèrent sur l’unique fauteuil et l’unique chaise disponible, tandis que Vera et Mario, son accompagnateur, attendaient sur le palier. La porte, entrouverte, laissait sortir leurs voix ondoyantes et fiévreuses tout en laissant rentrer de nuages de fumée tristes et incompréhensibles.

— Lorsque je suis arrivé à Paris, dit Michele en caressant les accoudoirs, j’avais hâte de recommencer comme si de rien ce n’était. Mais j’ai vu que ce n’était pas possible, après les Alpes et la mer je devrais franchir des obstacles encore plus grands qui sont en moi… D’ailleurs, j’aime l’exploration de cette multitude de villages cosmopolites foisonnants d’activités et de culture et j’éprouve une émotion particulière dans la fréquentation assidue de musées et d’expositions d’artistes venus de tous les coins du monde. N’est-ce pas celui-ci le contexte idéal pour me mettre le cœur en paix et me consacrer à moi-même ?

— En attendant de devenir parisien à plein titre, rien ne vous empêche de ranger vos œuvres et vos souvenirs d’Italie dans cette malle, avant de la consigner à des amis fiables !
— Vous êtes gentil, mais je suis fataliste.

— Ne pensez pas que je vous considère comme décrépit. Je fais de même.

— Vous rangez… quoi ?

— Des documents sur cette époque absurde que nous vivons maintenant, dans cette alternance continue entre le chaos quotidien qui efface toute initiative cohérente et la prise de conscience de ce qu’il faudrait faire pour sortir de la dérive autodestructrice. C’est ça que je cherche de témoigner et d’interpréter sans trop de prétention.

— Il faut surtout espérer que la postérité ne cesse jamais de se poser des questions ! ajouta Michele, rassuré.
Une soudaine explosion de voix sur l’escalier attira les regards vers la porte. Il s’agissait des deux collègues du Caccioppoli qui discutaient à voix haute sur le palier. Olivier hocha la tête (sans doute repenti d’avoir emmené ce couple embarrassant). Quant à moi, je ne pouvais pas dialoguer avec eux ni faire quoi que ce soit pour Michele que je voyais menacé… mais je faisais le possible pour ne pas me détourner de la conversation que j’avais moi-même provoquée ! Je me sentis donc soulagée lorsqu’Olivier demanda :
— Qu’est-ce qu’il désirait votre grand-père, lors de son exil forcé ?
— Que sa femme le rejoignit.

— Et vous ?

— La liberté d’être comme je suis. Mon père et mon grand-père m’ont appris à me contenter des pommes de terre et en général à vivre sans chercher le luxe… pour ne pas être obligé de me soumettre à une autre personne, la meilleure du monde même ! En ça, j’ai toujours eu des sentiments très proches de cet homme génial dont je savais très peu avant de débarquer en France… Je savais que Montaigne avait en Étienne de La Boétie un grand ami, auquel il consacra des mots merveilleux. Mais je ne savais pas que celui-ci avait écrit ce « Discours de la servitude volontaire » qu’on pourrait lire en songeant à Berlusconi tout comme à Poutine et bien sûr à Mussolini, tellement il est adapté à la déconcertante réalité de tous les temps.
— Un discours qui suffirait en lui seul à tracer une ligne nette à protection de la liberté et l’autodétermination des peuples, confirma Olivier, lui serrant la main. Ce texte pourrait servir aussi à cibler un à un et à nous en défendre des tyrans de toutes les tailles qui sont toujours prêts à jaillir de l’anonymat !
— Pendant le fascisme, reprit Michele, Gaetano Calenda plongea dans la détresse avec toute sa famille, mais il ne cessa pas de tisser des contacts pour que le désir répandu de liberté et démocratie aboutisse à des formes de résistance. Il avait réussi à se dérober à l’attention de ses bourreaux jusqu’à cette année terrible…
—… 1936 ! répliqua Olivier, en rougissant. À cette époque, ajouta-t-il, un véritable tourbillon de réunions secrètes se déroula en France et Angleterre et partout en Europe. Il s’agissait presque d’une mode, à laquelle votre grand-père prit le risque de participer. En se rendant à l’une de ces réunions, il sortit de son cocon, de la petite niche que l’anonymat et la bonne conduite lui avaient jusque-là garantie. Malgré l’âge, il était un insoumis ainsi qu’un véritable subversif !
— Vous en savez plus que moi ! répliqua Michele d’un ton amer. Je tire mes certitudes de mon identification spontanée avec l’homme du portrait. Je suis intéressé surtout à son air négligé, à son regard investigateur… Tandis que Anna et vous voyez en lui le personnage, le chef… conclut-il, en fixant mes mains.
— Il a joué tout ce qu’il lui restait à jouer, ses dernières cartouches, dit Olivier calmement. Il faut savoir qu’en dehors de rares survivants de la première génération, la plupart des militants antifascistes étaient beaucoup plus jeunes que lui. Pour eux, ce n’était que le début, car le véritable affrontement ne s’est déclenché que sept ans après, en 1943, quand le monolithe en travertin a commencé à s’émietter.
— Ah, vous connaissez le travertin ! s’exclama Michele. On dirait que vous avez visité Rome ainsi qu’une série infinie de préfectures, de gares et de bureaux de poste bâtis partout dans l’Italie de Mussolini. Oui, je suis d’accord, le jour où Gaetano a voulu courir la chance, il avait déjà brûlé ses meilleures énergies hélas !

— Et pourtant, il a donné du sens, par sa mort héroïque, aux longues années passées sous le régime sans pouvoir dire un mot, conclut Olivier, avec la voix triste de celui qui voit arriver le terminus d’une agréable escapade et que la compagnie se dissout.

— Patience ! Personne n’a parlé de lui pendant soixante-douze ans ! On ne le découvre que maintenant, de façon encore hésitante, reprit-il avec élan. D’ailleurs, il n’est pas le seul ! Sa mort est tombée dans un moment où tous les héros antifascistes avançaient parmi les balles, au risque de mourir seuls et inconnus…
Dès qu’un provisoire silence s’installa, je courus au palier. Les deux Napolitains n’étaient pas là. Choquée pour le manque de sens de leur absence (ainsi que de leur présence, tout à l’heure), j’essayai de me convaincre qu’ils n’avaient jamais existé, tout comme les fantômes du métro. Des ombres ! Tout de suite après, voyant la troupe prête à quitter les lieux, je m’approchai de Michele (en train de converser avec Olivier auprès de la fenêtre de sa chambre) pour lui serrer la main. Je me sentais redevable envers lui ainsi que responsable d’un piège qu’on lui avait tendu avec ma complicité. Je me demandais si ce tourbillon servirait à quelque chose ou si, au contraire, cela n’amènerait pas des soucis à mon nouvel ami. Au contact de nos mains, je le trouvai pourtant rassuré. Quant à Olivier, il avait encore envie de parler :
— En tout cas, l’enterrement de votre grand-père Gaetano, avec les drapeaux rouges enroulés, fut une borne milliaire pour les survivants tout au long de leur lutte acharnée et souvent désespérée pour rattraper la liberté.

— Cette perte avait ajouté de la force à leurs idéaux ainsi qu’à leurs espoirs, ajoutai-je, en fixant la cime du magnolia caressée par la Lune.

Giovanni Merloni

Il faut se battre au grand jour ! – L’entrevue impossible/1 (Roman théâtral n. 18)

Étiquettes

Il faut se battre au grand jour !

Vendredi matin, suivant mon itinéraire préféré — c’est-à-dire le plus long et le plus tortueux — je m’étais rendue chez les « Garibaldiens » pour y rencontrer mon ami Olivier Jardin, le journaliste télévisé passionné des époques révolues. Celui-ci était arrivé très tard dans la matinée, essoufflé, accompagné par deux Italiens, un homme et une femme sur la cinquantaine. Puisqu’il avait hâte de repartir pour un autre rendez-vous, je n’avais pas eu le temps ni le calme de lui expliquer combien Michele avait protesté contre cette idée de l’entrevue impossible… Olivier ne faisait que sourire, tout en se montrant épuisé et alourdi par ses graves pensées, tandis que ses accompagnateurs essayaient de devenir transparents en se cachant derrière les modestes décors appuyés aux murs de l’association.
En rentrant par la voie la plus directe, c’est-à-dire la rue du faubourg Saint-Martin jusqu’à la porte homonyme, je me sentais pressée, troublée comme une mère qui a laissé son enfant de quatre ans seul à la maison. Je me demandai si Michele était devenu déjà tellement indispensable pour moi…
J’étais en train de refuser vivement cette idée — en essayant de rassembler des preuves de l’innocence de mes sentiments ainsi que de mon étrangeté vis-à-vis du rapport problématique qu’il entretenait avec son passé personnel et familial — quand je m’aperçus que j’étais désormais en train de faufiler la clé dans la porte de notre appartement lunaire.
Entrant, je faillis tomber à cause d’une grosse malle placée de travers. Je sus par la suite que ce catafalque de cuir — où Michele, s’inspirant à Fernando Pessoa, comptait de sauver ses mémoires secrètes — avait été acheté dans une brocante de la rue du faubourg Saint-Antoine.
— Je n’avais pas remarqué ça ! m’écriai-je, annonçant mon arrivée.

— Elle était au-dessus de mon placard. Là, elle me gênait, je vais lui trouver une place quelque part…

— Qu’est-ce qu’elle contient ? Un cadavre ?

— C’est une véritable pagaille de photos, de lettres, de manuscrits, de tapuscrits ainsi que de petits objets anachroniques. J’espère avoir le temps de tout ranger, avant de mourir…
— Dix minutes avant de mourir, Monsieur de Lapalisse vivait encore !

— Et alors ?
— Avec tout ce qu’il nous arrive, cela n’a pas de sens de fouiller davantage !
— Personne ne pourrait ranger ces mémoires à ma place ! Donc, il est tout à fait compréhensible que je m’inquiète de ce temps qui précède ma mort !
— Oui, vous pouvez, mais vous perdez du temps précieux…
— Cette malle, m’expliqua-t-il, représente pour moi l’espoir de soustraire à l’indifférence du temps les traces des souffrances supportées par les personnages de ma famille et moi-même.
Je ne me demandai pas les raisons qui avaient poussé Michele à descendre la malle. J’avais oublié le cauchemar du métro et des élections imminentes, car j’étais dans l’emportement pour ce qu’on avait envisagé avec Olivier E. :
— Je vous conseille de la faire connaître, cette histoire de famille, plutôt que l’envoyer aux oubliettes dans une malle anonyme ! lançai-je.

— Vous vous moquez de moi, hein ?
— Non, pas du tout. Mais… écoutez, je viens d’en parler avec Olivier E. : votre entrevue impossible à la place de votre grand-père Gaetano vient à la rencontre de tout ce que nous avons dit hier. Si vous acceptez de vous y engager, vous ne ferez qu’une partie de vos devoirs ! Cela vous fera du bien, j’en suis sûre. D’ailleurs, devant une telle ressemblance physique, toute imprécision historique deviendra négligeable !

— Cependant, chère Anna, j’ai le sentiment que Gaetano me boycotte, soupira-t-il. En ce moment-ci, il se retourne furieux dans sa tombe, tout en se refusant de dire un mot. Lui, l’homme le plus bavard de la terre !

Sans réfléchir, je me laissai aller à une provocation :

— Avez-vous peur qu’il sorte du cimetière et qu’il erre dans la ville de Naples avant de rencontrer Vera, la femme que vous avez abandonnée lors de votre départ à Paris ?
Puisqu’il réagit par une grimace d’horreur, j’insistai :

— Ah, vous avez rougi à nouveau ! Vous avez peur que cette femme vexée se plaigne avec votre grand-père et qu’il fasse valoir son autorité morale pour vous obliger à renouer avec elle ?
— Mais non, pas du tout ! dit-il. Gaetano s’en fiche de mes questions privées ! Il méprise en moi l’appartenance à cette génération de gaspilleurs et d’ingrats, dont il ne veut pas. En cela, il rejoint Pasolini et son idiosyncrasie pour les rejetons de la bourgeoisie grande et petite. Non, je ne crois pas qu’il serait d’accord avec une telle entrevue. Il la jugerait sans doute comme une espèce de masturbation intellectuelle… Quant à moi, en m’exhibant, j’irais contre ma nature esquive !

— Ah, je comprends, répondais-je, vous ne pouvez pas vous passer de vos superstitions ésotériques ! Mais c’est idiot d’avoir peur des fantômes. Il faut se battre au grand jour… Vous n’avez rien à cacher, et je suis sûre que vous trouverez de nouveaux amis, des alliés même, en accueillant mon idée…
— Doit-elle me tomber dessus comme une montagne, votre idée ? protesta-t-il. Est-ce le bon moment, à la veille des élections en Italie ?
— Pourquoi pas ? Je ne vois pas un moment meilleur ! D’ailleurs, personne ne nous oblige à tout résoudre ni à sauver le monde.
— Pourtant j’ai peur…
— Ouf ! Peur de quoi ?
— Je ne serais pas capable de me défouler crachant le morceau qui me gêne !
— Et avec ça ? Ce n’est facile pour personne !

— Vous…

— Moi aussi j’ai mes squelettes dans le placard, dis-je avec énergie. En plus, avec tous ces déménagements, je ne sais plus ce que mon placard est devenu…
Sur ce point du placard, mon portable sonna.

— Allô ? Ah Olivier ! répondis-je; Oui, bien sûr, nous sommes là, on vous attend les bras ouverts !

Tandis que je discutais avec mon ami réalisateur à l’appareil, je voyais mûrir dans le regard de mon ami colocataire ce changement imperceptible de non à oui tout à fait ressemblant à l’admission d’une défaite.

— À propos, j’ai dit à Olivier Jardin que vous êtes mon oncle ! dis-je plus tard, à la hâte, tandis que j’essayais de ranger la salle.
— Si je suis votre oncle, nous devons nous tutoyer, devant les gens qui viennent…
— Oui, bien sûr ! répondis-je. Je n’attendais qu’un prétexte pour ça !

Michele avait déjà commencé à s’exercer dans cette nouveauté, en me disant « tu… tu… tu… » au même rythme de son train intérieur, quand on frappa à la porte en bas. J’appuyai sur l’interrupteur de l’interphone en restant immobile, frappée par une soudaine incertitude. Puis, la sonnette retentit bruyamment et j’ouvris la porte, introduisant d’un petit geste les cinq ou six personnes en visite.
— Entrez, dit Michele, d’un ton cordial, ici, c’est très petit ! D’ailleurs, on est à Paris !
— On est venus pour l’entrevue impossible de Gaetano Calenda, déclara le jeune réalisateur télévisé, scandant respectueusement le prénom et le nom du Napolitain illustre. Nous sommes partants aussi pour l’éventuel tournage de quelques scènes de la vie de votre ancêtre socialiste ainsi que de son enterrement clandestin, dont votre nièce nous a montré une poignante photo !
En file indienne, ayant chacun une valise à la main, une petite troupe s’était entre-temps introduite dans le salon qu’en quelques secondes fut bien rempli de câbles électriques. Confondus au milieu des autres comme deux ombres chinoises, il y avait les deux Napolitains que j’avais notés le matin dans mon association. Quelque temps après, ayant su leurs précises identités, je me demandai pourquoi ils avaient tout fait pour ne pas croiser le regard de Michele. D’ailleurs, je ne pouvais pas m’expliquer comment il avait été possible que Michele ne se fût pas aperçu de leur présence…

— Si vous êtes d’accord, on peut commencer tout de suite, proposa Olivier.

— Désolé, mais il faut reporter tout cela ! réagit Michele d’une voix nette.

— Nos techniciens seront disponibles samedi et dimanche, après c’est fini… répliqua Olivier.

— Samedi, c’est demain ! observai-je.
— Demain matin, je pars très tôt pour l’Italie. Je dois voter, déclara Michele s’essuyant le front.

— D’accord, dis-je. Ce sera moi qui accueillerai la troupe !
— Tu feras ça pour ton oncle ? s’exclama Michele en riant. Il n’avait pas résisté à l’envie de me tutoyer en public.
— Tu es très gentille… dit Olivier, écarquillant ses yeux bruns. Maintenant, je te tutoie moi aussi !
— En partant en Italie, je loupe l’entrevue, n’est-ce pas ? observa Michele, s’adressant au réalisateur.
— Oui ! Et c’est dommage ! Mais, la scène de l’enterrement, on peut la tourner à votre retour…
— Quel imbroglio ! s’écria Michele, contrarié. Je suis obligé de partir tout en sachant que mon vote ne suffira pas… Je vais faire mon devoir sans emportement, voilà ! Les bras me tombent si je pense à ce que ce monde va devenir… avec ma complicité !

Giovanni Merloni

« Celui qui ne sait pas d’où il vient ne peut pas savoir où il va » (Roman théâtral n. 17)

Étiquettes

« Celui qui ne sait pas d’où il vient ne peut pas savoir où il va » (1)

— Il est onze heures du soir, dis-je, m’approchant de la fenêtre. Demain, je voudrais essayer de reprendre le fil de mes engagements, sinon je ne mange plus et je glisse dans la rue… J’ouvris et refermai les deux battants avant de me tourner vers mon compatriote :
— Mais il y a encore une chose… une idée optimiste que votre vision pessimiste m’a inspirée… Paris, telle une Babel horizontale aux possibilités infinies représente sans doute une excellente alternative à la Babel à l’envers de Naples. C’est une grande opportunité qui se déclenche à partir de là… pour toi d’abord, mais cela peut se révéler intéressant pour moi aussi…
J’en remercie tous les cauchemars dont la ligne 9 du métro nous a fait cadeau ainsi que ce joli prénom, Zazie, que vous m’aviez confié le premier jour, vous en souvenez-vous ? Comme s’il s’agissait d’une personne de famille ! Combien de temps j’ai perdu à chercher ce que vous vouliez dire ! Et finalement, j’ai compris qu’il n’y avait aucun mystère dans ce mot. Zazie n’est qu’une clé, ou alors une Grande Petite Femme, Française et Peau-Rouge (2) à la fois, qui connaît tellement bien le mal de la bête parisienne qu’elle se chargera volontiers de nous faire de guide, d’interprète et, en l’occurrence, d’avocate.

— Quand je me rendais â San Gennaro, m’interrompit Michele, j’entendais les fidèles s’adresser souvent à la Madone en l’appelant « Avocata nostra » !. Ma grand-mère aussi avait un talent d’avocat. Il suffit de prendre au hasard une de ses lettres d’amour à Gaetano, pour toucher de près son savoir-faire…
— Nous sommes à Paris, hein ? m’écriai-je. S’il vous plaît, ne me coupez pas la parole, sinon je perds le fil ! Car les éléments en jeu sont clairs dans ma tête, mais il ne faut pas que j’en néglige quelqu’un… et bien sûr, le système que je vais vous illustrer ne sera bon que pour nous deux, parce qu’il va répondre justement aux exigences d’un naufragé et d’une réfugiée partis spontanément de leur pays natal…
Je m’explique. Paris est démesuré et insaisissable, une ville constituée d’une myriade de villages où l’on parle toutes les langues du monde. En même temps, il n’y a pas qu’une Babel horizontale, il y en a deux : le Paris en plein air et le Paris souterrain. Tout cela paraît banal, si seulement on pense à combien de villes au monde disposent d’un réseau de transport souterrain, plus ou moins efficace, mais je suis sûre et certaine qu’aucune ville au monde n’est gaie et pétillante comme Paris !

— Oui, tout à fait ! Où que l’on sort du métro, à PLAISANCE, PLACE DE CLICHY, PÈRE-LACHAISE ou PASSY, observa Michele, Paris fourmille de vie et d’énergie, c’est impressionnant !
— Et je pourrais ajouter CENSIER-DAUBENTON, CHARONNE, JAURÈS ou SÈVRES-BABYLONE… C’est exactement ça que je veux dire. Et Zazie, le merveilleux personnage de Queneau, le savait en avance, avant de partir : elle était venue à Paris justement pour voir le métro, car elle avait bien compris qu’à travers le métro on assimile au fur et à mesure la complexité de cette Babel… humaine… voilà le deuxième mot : Paris est une ville humaine !
Même dans les quartiers les plus touchés par la détresse des migrants et des citoyens sans abri, on ressent dans l’air un sentiment de solidarité ne faisant qu’un avec le besoin irrépressible de liberté. Je n’exagère pas. Songeant à cet esprit de liberté typiquement parisien j’arrive à dire que le Paris souterrain n’est que le revers de la médaille représentée par le Paris exposé aux intempéries. Là aussi tout le monde bouge, non seulement les voitures de la police ou les voitures bleues des ministres. D’ailleurs, ce mouvement perpétuel à plusieurs vitesses ne s’inscrit pas dans le vide de l’indifférence, comme à Rome, par exemple. Ici, la chance offerte à tout le monde de se déplacer n’importe où ne se traduit pas dans l’attitude coquine d’une société qui se sent privilégiée et séparée du bien dont elle profite. Personne ne peut demeurer indifférent à l’effort de faire aller la machine sans arrêt, gentiment, confortablement. Donc la quantité presque innombrable de gens qui profitent de cette liberté de mouvement participe elle-même au maintien et à la continuité sereine de cette tâche immense.

— Je partage tout à fait ce que vous dites, s’écria Michele. Mais où est le système qui pourrait nous servir ?
— J’ai parlé jusqu’ici du temps de vie qu’on gagne ou gaspille dans cet immense caravansérail métropolitain… un temps favorable aux justes, aux travailleurs, mais aussi aux conspirateurs…
— Depuis toujours, Paris protège volontiers les conspirateurs ! s’exclama-t-il.

— Nous ne le sommes pas, ça, c’est sûr. Au contraire, nous faisons partie du peuple travailleur qui se contente de danser le dimanche en face de l’église de Saint-Médard… Et pourtant, il y a des conspirateurs qui risquent leur vie pour le bien de leur pays, comme les frères Rosselli qui s’exilèrent à Paris pour se soustraire, inutilement, hélas ! à la pieuvre assassine. Et il y a la conspiration aussi pour sauver la vérité historique !
— Je commence à comprendre… répondit Michele, nous avons au fond de nous le même but, celui de réhabiliter l’histoire glorieuse de notre pays, qu’un atroce analphabétisme de retour est en train d’écraser.
— À commencer, dis-je, par la mise en valeur de l’antifascisme (3) comme choix politique primordial et indispensable !
— Ton but, qui est aussi le mien, reprit Michele, a d’ailleurs son revers de la médaille dans la quête de notre identité. Nous ne pouvons plus nous borner à pactiser avec nos racines, nous devons à la fois les assumer et nous en affranchir !

— Très bien, ajoutai-je, vous me faites souvenir d’une des phrases les plus célèbres d’Antonio Gramsci : « Celui qui ne sait pas d’où il vient ne peut pas savoir où il va ! ». Cela photographie bien mon état d’esprit ainsi que mes peines depuis toujours. Mais je crois que quelque chose est en train de bouger, grâce à vous, à vos cauchemars et tout ce que nous nous transmettons réciproquement…

— Il faut s’occuper du passé alors ?

— On revit le passé dans le présent pour songer au futur, pas pour nous faire esclaves de la nostalgie ! Au contraire, il faut agir, chacun selon ses possibilités. À ce sujet, j’ai une proposition à vous faire…
Sans attendre sa réaction, je décrochai du mur le portrait de Gaetano Calenda, son fameux grand-père. Je fis deux tours de la pièce avec cette icône sur ma poitrine, imaginant d’avancer au milieu d’un cortège de manifestants.


— L’Histoire donne toujours des réponses intéressantes, dis-je tout calmement. Elle peut nous aider à comprendre ce qu’il nous arrive aujourd’hui !
Déjà quelques jours avant ce précipice de confessions croisées, j’avais eu envie de m’occuper de ce personnage cette figure noble que les années sombres du fascisme et la Seconde Guerre avaient presque totalement offusquée. Maintenant, je voulais savoir jusqu’à quel niveau les inquiétudes électorales de Michele se croisaient avec lui.
— Il me semble un chef de file, ajoutai-je, en assumant un ton expérimenté. Sur cela, et sur cette année 1936, cruciale pour l’Europe… il faudrait absolument fouiller davantage… Il mourut en 1936, n’est-ce pas ?


— Oui, il mourut cette année-là. Mais, je vous en prie, laissez tomber ! protesta Michele. Ce n’est pas le bon moment pour réveiller le chat qui dort… Si nous sortons Gaetano de son sommeil, une mèche explosive va s’allumer !
— Est-ce que vous savez déjà tout de lui ? insistai-je. N’êtes pas curieux, au contraire, d’en connaître plus ?

— Écoutez, Anna ! Vous aviez choisi l’année 36 du siècle dernier pour vos études de conspirateurs politiques bien avant de me rencontrer et de savoir quoi que ce soit sur mes ancêtres… et hop, mon grand-père vous meurt sur un plat d’argent justement en cette 36e année ! Donc, il est évident pour moi que ce numéro 36 est très, très dangereux… Sans compter que le revers de 36, le 63, correspond impitoyablement à l’âge qu’avait Gaetano à sa mort, c’est-à-dire le même âge que j’ai maintenant… Non, non, ces nombres parlent clair. Ils disent que si je touche à ce sujet, mon heure est sonnée !
Devait-il justement m’arriver de cohabiter avec le plus superstitieux des Napolitains ? Sa réponse m’avait agacé, mais je fis semblant de m’amuser à son jeu. D’ailleurs, il n’avait pas fini de m’étonner :
— J’ai aussi un autre souci, dit-il, je ne veux pas vous entraîner dans une chaîne dangereuse ! Car 36… c’est votre âge aussi ! Puisque vous me l’avez dit, je sais qu’au mois de mai vous fêterez votre anniversaire !

— Donc, selon votre pensée, il suffit d’un carambolage pour que le 36 cogne contre le 63 avec des conséquences inimaginables ! Il vous manque pourtant d’autres numéros pour parier au loto !

— Il y a le 72…
— Ne plaisantez pas, protestai-je, vous savez déjà que je suis née en 1972 ! Et je sais bien que la parabole du communisme en Europe n’a duré que 72 ans : du 1917 au 1989 !
— Et moi, alors ? insista Michele. Je suis né 72 ans pile après la naissance de mon grand-père, tandis qu’exactement 72 ans viennent de passer depuis sa mort… Après, il y a le 9 !
— Le 9 ? Vous me faites peur !
— Prenez le 63, le 36 et le 72… Après, réduisez-les chacun à un seul numéro : 6 et 3 font 9 ; 3 et 6 font 9 ; 7 et 2 font 9, encore ! Sans compter que nous habitons au numéro 9 de la rue de la Lune, à 9 pas de la ligne 9 du métro !

— Laissez tranquille la ligne 9, tenez-la en dehors de toutes ces folies ! dis-je, en touchant mon ventre comme l’aurait fait une femme enceinte. Je crois que vous vous trompez. 9 c’est le numéro des cycles qui s’achèvent, mais aussi celui des vies qui commencent !

— Que voulez-vous dire ? dit-il, intéressé, avant de rôder dans la pièce comme un gorille en cage qui s’amuse à compter avec ses doigts poilus.

— Si le 9 est un numéro symbolique, répondais-je avec chaleur, je préfère penser que c’est pour le bien et non pour le mal… Car ce n’est pas dit que nous devons forcément rompre avec le passé, dis-je, en changeant de ton… Au contraire, nous devons avancer sans nous retourner en arrière ! Ensuite, voyant l’appréhension s’emparer de mon interlocuteur, je redevins calme :

— Asseyez-vous un instant ! Vous risquez de devenir un manège humain !

Tandis qu’il demeurait perplexe sur sa chaise près de la fenêtre en contrelune, je me rendis dans ma chambre pour y récupérer une cigarette. Cela faisait partie de notre entente, une cigarette dans la salle commune pour bien conclure la soirée… Une fois exploité le rite de l’allumage et de la première bouffée, je lui fis ma proposition concrète :
— J’ai un ami qui travaille à la télévision… un réalisateur. Je l’ai rencontré hier chez les « Garibaldiens », rue Vinaigriers, où je cherchais des traces du passage de votre grand-père Gaetano.
— Comment s’appelle ce monsieur ?

— Olivier Jardin. Et le titre de son programme est… « L’entrevue impossible ». Dès qu’il a vu que je m’intéressais à cette figure mineure de la Résistance, il ne lâche pas prise. Il m’a téléphoné dix fois déjà. Après une fausse Rosa Luxembourg et le pantin de Filippo Turati, il aimerait justement interviewer votre ancêtre.
— Je ne peux pas apporter grand-chose à cette enquête. Je n’ai qu’une lettre de Turati à Gaetano, quelque part. C’est d’ailleurs la seule trace de leur correspondance survécue à l’incendie.
— Quel incendie ?
— Le Fahrenheit 451 de ma famille dit-il d’un air affligé.

— C’est vraiment dommage ! Il était journaliste foisonnant, donc il écrivait continûment, j’imagine : des lettres, des messages, des poésies peut-être… Mais vous pouvez remplir ce vide… en transmettant quelque chose qui va avoir une valeur énorme, que vous avez sans doute retenue de la tradition orale de la famille !

— Je n’ai pu garder que ce vieux tract, une pièce rare, introuvable…

— Alors, vous n’avez pas compris en quoi consiste mon idée géniale ! Ne voyez-vous pas que vous êtes son portrait, en chair et os ? Regardez-vous dans la glace ! Comme ça. Oui, un peu plus proche de la photo. Vous voyez ? Vous vous ressemblez comme deux gouttes d’eau : même nez, même air distrait, même bosse, même esprit d’observation dans les yeux, même bouche charnue ! Et les poches… Ne voyez-vous pas que les poches de Gaetano sont pleines de clés, de cartes et de mouchoirs… comme les vôtres ?

Giovanni Merloni

(1) Antonio Gramsci (1891-1937)

(2) Dustin Hoffmann Grand Petit Homme (Little Big Man)

(3) « Le fascisme est partout » la révolution moléculaire (Félix Guattari)

Maintenant, vous êtes à Paris, une Babel horizontale ! (Roman théâtral n. 16)

Étiquettes

Maintenant, vous êtes à Paris, une Babel horizontale !



Dans notre « trois pièces », il y avait une petite cuisine, assez spartiate, dépourvue de congélateur et d’une table digne de ce mot. Chacun de nous avait pris l’habitude d’y faire de rapides incursions pour accéder au micro-ondes, quitte à se retirer après, derrière une porte fermée, pour avaler en parfaite solitude son risotto aux cèpes de Picard ou la purée d’artichauts de Monoprix. Mais, depuis le dialogue rapproché de cet interminable après-midi, cela ne pouvait pas continuer ainsi. Ce fut Michele qui lança le signal de fumée en premier, omettant de façon délibérée de refermer sa porte. J’entendis au-delà de la mienne une chanson napolitaine connue voltiger dans la salle commune vide :


« Scalinatella »

À mon tour — juste au moment où la dernière note de celle-ci disparaissait dans la brume parisienne —, j’interrompis mon repas pour ouvrir ma porte, tout en lançant une chanson populaire de la vallée du Pô :


« Oh quant’è bella l’uva fogarina »

L’assiette de mesclun, de tomates et de moules marinées sur la main, affichant un sourire complice, Michele gagna alors le centre de la salle, jetant un œil dans mon univers nordique… là où les livres et les cahiers prenaient le dessus sur les autres décors. Une absence d’ordre que je défendais pourtant comme une lionne :

— Gare à vous ! Vous voyez bien qu’au pas de la porte il y a des barbelés invisibles…

— D’accord, chez vous on est à Bologne, chez moi on est à Naples…

Avec cette suggestion, après avoir aimablement discuté, chacun devant sa porte, chacun avec son dîner bien frugal sur la main, notre salle commune était devenue, sans nous demander la permission, un wagon ferroviaire ou alors le hall d’une gare italienne. TURIN, MILAN, BOLOGNE, FLORENCE, ROME, NAPLES ! En dehors de la porte-fenêtre, le ciel voltigeant sur Paris paraissait une chape imaginaire au-dessus des différents paysages évoqués par nos dangereux colloques.
Ou alors, regardant fixement dans le ciel obscurci surplombant sur les toits, quelqu’un de nous se laissait emporter par l’inspiration lunaire. Sans déranger le pauvre Leopardi et sa lune silencieuse, c’était plus facile pour des êtres simples comme nous de fredonner gaiement « la valse brune » et « les chevaliers de la lune »…

— À Bologne les almanachs sont appelés « lunari », dis-je avec une pointe d’orgueil.
— Tandis qu’à Naples, c’est la « lune rousse » (« luna rossa ») appuyée sur l’horizon de la mer qu’on évoque, répliqua Michele. Dans cette chanson désespérée et nostalgique l’âme napolitaine se révèle avec son typique penchant pour le chantage amoureux : puisque je t’aime et que j’en souffre à mourir, tu ne peux pas demeurer indifférente ! Voilà d’où vient la folle certitude que l’amour tôt ou tard triompherait sur les adversités les plus insupportables…
Je commençais déjà à le connaître. Il n’allait jamais au cœur du problème, préférant parcourir les itinéraires de sa mémoire défaillante et fantaisiste, en quête de repères auxquels s’accrocher, comme s’il ne se souvenait de rien. Parfois, je devinais en avance ce qu’il allait dire dans dix ou quinze minutes, mais je le laissais parler… je ne sais même pas pourquoi. Jamais je n’avais eu une telle attitude à l’écoute ni une telle patience.
— Dans ma vie, les changements radicaux ne sont jamais liés à mes idées politiques ni au travail ! Le jour où je quittai Bologne pour rentrer à Naples, la queue entre ses jambes, par exemple ! avait-il repris, introduisant brusquement son thème le plus urgent.
— Nous partageons peut-être la même façon de ressentir, voire de réagir au monde qui nous entoure, dis-je rapidement. Vous avez vu que moi aussi je n’ai pas quitté Bologne pour l’ambition de ma thèse internationale, mais pour des raisons honteuses, qui ne cessent de corroder mon esprit ! Tout comme moi, vous avez abandonné Bologne, et Naples aussi, en conséquence d’une rupture profonde, insupportable qui s’était produite en vous-même…
— Mes raisons sont honteuses aussi ! s’exclama-t-il. Je vous ai beaucoup parlé de Rose, et même trop, faisant jaillir peut-être l’atmosphère tendue de nos rencontres pour la plupart inconfortables… Ces tête-à-tête qui avaient pour étape obligée une halte sandwich au bar Viola et pour conclusion l’adieu résigné devant la porte cochère de l’immeuble à côté du cinéma Nosadella… Ce qui ne sort pas de mon être récalcitrant c’est le drame intime que j’endure depuis ma naissance, qui m’amène à conduire une existence en fin de compte solitaire…
— Je crois avoir entendu que votre mère avait un penchant particulier pour vous… mais je sais très peu de votre père !

— Mon père était un homme extraordinaire, qui m’a transmis ses valeurs et ses énergies morales de façon presque imperceptible, se prodiguant pour la famille sans jamais exhiber sa générosité. Il était un véritable camarade et en même temps un hidalgo, prêt à s’effacer et à sortir de l’écran pour garder ses quelques rares libertés et vivre dans une île inaccessible son rapport avec maman. Avec elle, j’avais une telle complicité que je partageais ses joies et ses chagrins jusqu’aux nuances les plus subtiles. Voilà que j’ai bien tardé à m’affranchir de l’étreinte sublime et mortelle me liant à elle. Quand je suis sorti du cinéma Roma avec Rose, en octobre 1978, à Bologne, c’était la première fois que je sortais avec une femme qui n’était pas ma mère. Et là, j’avais déjà accompli mes 33 ans !
— Zut ! L’âge de Christ ! Mais, ce ne fut pas une crucifixion cette rencontre, pour vous ! dis-je, comme si de rien n’était. J’étais pourtant assez troublée par cette confidence à la portée inattendue.
— Je réalise à l’instant que peut-être je n’aurais pas osé entamer une histoire pour ainsi dire normale s’il n’y avait pas les Apennins et six-cents kilomètres entre ma mère et moi…

— Il faut compter aussi que Rose était une étrangère, une parfaite inconnue ! Cela aussi aide beaucoup… heureusement ! observai-je.
— Involontairement, ma mère assumait des attitudes de femme fatale, tandis que mon père était peut-être jaloux de moi, son fils dévoué… Mais c’est tout enseveli, cela, car il est mort très tôt, quand je n’avais que dix-sept ans ! Certes, je ne me suis jamais marié… avec l’esprit de tenir compagnie à ma mère, restée seule…
— N’ayez pas peur de ce mal que vous avez finalement le courage de regarder dans la gueule. Et de ça, il faudra remercier Madame Lamy ! Car l’hypothèse bien possible d’une Rose à la double personnalité a fait déclencher en vous le besoin de creuser dans le passé et de vous interroger sur vous-même. Or, selon ce que vous pensez, Rose pouvait bien avoir été liée, du moins sentimentalement, avec un autre homme, vivant ou disparu… Mais, pour la justifier, vous arrivez à vous culpabiliser, en accusant vous-même. Dans mon expérience très limitée, j’en ai rencontré plusieurs qui consacraient leur existence à la figure de leur mère, s’empêchant de se marier… Quelques-uns parmi eux ne s’accordaient des passions qu’avec des femmes mariées… Il s’agit d’un compromis assez fréquent chez les hommes qui ont eu une mère poule charmante aussi !
— Oui, je me suis bien culpabilisé… Mais je ne me cache pas non plus qu’il y eut une violente déchirure entre Rose et moi à l’origine de ma décision de quitter Bologne. En fait, la maladie soudaine de ma mère n’a été qu’une étincelle qui s’est chargée d’allumer la mèche d’une déflagration mortelle prête à exploser… Je savais bien que rentrer à Naples ce serait régressif, mais je m’efforçais d’y voir une nécessité, la volonté d’un Dieu bienveillant. D’ailleurs, les sirènes de mon enfance napolitaine faisaient valoir leurs droits sur ma personne, et je ne savais pas comment me rebeller à l’appel de la forêt… Toujours est-il que je ne supportais plus le compromis dont vous parliez. Je voulais sortir de mon enfermement, assumer jusqu’au bout la responsabilité de cet amour !
— Votre conviction est arrivée trop tard, peut-être, et Rose n’a pas eu le temps de s’y accoutumer… ou alors, cette mère réincarnée que vous aviez rencontrée à six cents kilomètres de votre mère réelle n’avait pas perdu la tête, comme on dit !

— « Mère réincarnée » ! Vous dites bien, c’est exactement ce que je pensais pendant les derniers jours de Bologne. Je la voyais de plus en plus mélancolique, comme si elle avait la responsabilité viscérale de quelqu’un d’autre. Certes, de ces temps-là, il n’y avait pas de téléphone portable, mais je suis sûr et certain que si je l’avais cherchée lors de ses fréquentes disparitions avec l’un de ces trucs, j’aurais eu toujours la même réponse : « l’abonné que vous cherchez n’est pas joignable pour l’instant… »
— Vous ne pouviez pas tous savoir. Toutes les femmes mélancoliques ne sont pas forcément des mères anxieuses aussi… dis-je sans réfléchir. Vous deviez attendre qu’un nœud intérieur se défît en elle, tandis que vous lui enleviez le souffle, n’est-ce pas ?
— Je l’aimais trop, sans doute… Et surtout, ne savais pas attendre…
— De la peur de vous faire souffrir avec ses hésitations, elle vous a laissé partir à Naples pour vous mettre à l’épreuve ! Elle ne croyait pas que vous auriez résisté sans elle !

— Oui, c’est vrai. Je n’ai pas résisté sans elle ! Je lui suis resté fidèle pendant un temps qui me sembla éternel… d’abord les sept années de dévouement absolu au chevet de ma mère, frappée par le Parkinson, une maladie vraiment implacable. Certes, il y avait ma sœur Enzina qui s’en occupait aussi, avec son mari, mais c’était moi qui vivais sous le même toit avec cet être condamné, de plus en plus handicapé. Quand ma mère est décédée, en novembre 1995, je venais d’accomplir cinquante ans. J’étais encore dans le plein de ma vigueur, mais ce numéro 50, si rond et apparemment innocent, m’impressionnait tellement que je me voyais déjà proche de la fin. En plus, je ne pouvais plus me voir dans le clair-obscur de notre appartement de famille, si plein de souvenirs et d’objets inquiétants… (1) Voilà pourquoi, d’accord avec ma sœur Enzina, nous louâmes l’appartement des parents et j’emménageai chez elle…
— Vous aviez toujours votre travail, n’est-ce pas ?

— Oui, mais par rapport au travail que je faisais à Bologne, c’était beaucoup moins engageant. J’aimais bien mes élèves, surtout les filles… tout en demeurant impeccable, bien sûr…
— S’il n’y avait pas eu le décalage de l’âge, vous auriez entamé volontiers des histoires avec l’une d’elles, n’est-ce pas ?

— Il y avait toujours un interrupteur qui m’empêchait d’y songer dessus : je refoulais toutes mes pulsions dans des dessins assez scandaleux que je cachais sous mon lit. Je ne m’étais pas aperçu de cette collègue de sciences… qui voulait coûte que coûte me reconduire dans la normalité….
— Tu parles de Vera, hein ?
— Oui. Elle a fait le possible pour extirper la Rose qui s’était incrustée dans ma roseraie. J’ai résisté sans effort pendant les six années où je vivais avec Enzina et sa famille. Des années très fertiles pour ce qui concerne la peinture ou pour mieux dire le dessin…
— Si je me souviens bien… c’est au tournant de l’attentat de New York que votre vie a brusquement changé. Faute de la peinture à l’huile et des embuscades de Vera, n’est-ce pas ?

— Oui, c’est ce que j’avais dit, de façon un peu simpliste, en vérité. J’avais en fait besoin d’une table, d’un chevalet et d’un espace adapté à la peinture, sans trop de contraintes familiales et logistiques. Un collègue venait de quitter son pied-à-terre à vicolo della Neve. Je le remplaçai volontiers pour y installer mon atelier, le premier de ma vie. Toujours est-il que le studio de trente mètres carrés dans le quartier Sanità m’octroya une joie brève et contradictoire… Bientôt, ce collègue donna mon adresse à Vera, qui trouva la manière de s’introduire dans cette pièce unique au goût de térébenthine sans que je fasse de résistance. Dès son arrivée, j’ai de but en blanc commencé à aimer Naples, cette ville avec laquelle je n’avais pas voulu renouer pendant treize ans…. En revanche, j’ai commencé à glisser, à m’effondrer dans une espèce de tour de Babel à l’envers…
— Maintenant, vous êtes à Paris, une Babel horizontale ! Vous verrez que ce n’est pas l’enfer du tout. D’ailleurs, tout cela, vous l’avez déjà passé !

Giovanni Merloni

(1) Je survole ici sur la description des objets plus ou moins absurdes que la mère de Michele avait disséminés partout, dont un ancien enfant Jésus de bois peint qu’en famille on appelait « le petit mort » (« il morticino »).

À présent, je suis rentrée dans la norme, et j’ai peur ! – Madame Lamy/2 (Roman théâtral n. 15)

Étiquettes

À présent, je suis rentrée dans la norme, et j’ai peur !

— Vous voudriez savoir, dis-je haletant d’inquiétude, depuis combien de temps j’ai pris l’habitude de l’appeler Madame Lamy, ma Française à moi, n’est-ce pas ?

— Je ne sais pas si je veux le savoir. Car ce serait assez tordu d’imaginer qu’une personne sincère et honnête se donne un nom de pure invention pour qu’une créature innocente ne sache ni ne répète à personne son vrai nom ! Bien sûr, Rose était un peu imprévisible, ravie parfois par des pensées que je n’arrivais pas à saisir… Cependant, même si je ne sais pas tout d’elle, je ne la crois pas désinvolte au point de s’inspirer au nom de famille de mon enseignante de Naples !
— Pourquoi pas ? répliquai-je, décidée à ne plus tergiverser. Elle était sûre que vous ne rencontreriez jamais la créature innocente que j’étais, car nous faisions partie de deux mondes bien séparés sinon étanches. Mon babbo travaillait à la Mairie tandis que vous étiez à la Région ; il était un fonctionnaire administratif, vous étiez un architecte, enfin il était Bolonais depuis sept générations tandis que vous étiez un Napolitain immigré !
— Vous m’inquiétez, Anna ! Depuis combien de temps connaissez-vous Madame Lamy ?

— Je ne sais pas, c’est un long film à épisodes, dont les premiers échappent à la prise de ma mémoire enfantine. D’ailleurs, au commencement, c’était elle qui s’intéressait à moi sans que j’en sache rien. Un jour, quand j’étais déjà sur les quatorze ou quinze ans, elle me parla d’une espèce de fulguration qu’elle avait eue en me voyant, toute petite, en train d’éventer un drapeau rouge de ma taille d’en haut des épaules de mon babbo. Nous étions à piazza Maggiore, le jour mémorable où les Italiens votèrent NO à l’abrogation de la loi sur le divorce. Une victoire importante pour tous dans une société harcelée par l’hypocrisie de l’Église catholique. Depuis, je ne sais pas si par hasard ou suivant d’autres pistes, Madame Lamy se trouvait souvent à croiser la route du babbo quand il était avec moi…
— Est-ce que son motif primordial c’était, au contraire, l’envie de rencontrer Nevio Buonvino ? supposa Michele, sans cacher son inquiétude.
— Toujours est-il que mon babbo m’emmenait souvent et volontiers aux rassemblements de la gauche. Un autre jour… j’avais six ans, j’étais bien petite, mais je m’en rappelle très bien… c’était le dimanche qui suivait la découverte, à Rome, du cadavre d’Aldo Moro. On était bien sûr à Piazza Maggiore, à midi. L’on voyait ici et là des groupes de gens qui discutaient. Mon babbo me déposa sur les marches du parvis de San Petronio, me priant de l’attendre juste une minute. Ce fut alors — on était en mai 1978 — que cette femme ayant l’océan dans les yeux se rapprocha de moi et commença à me parler. Elle savait mon nom, mais ne me dit pas le sien… Ce fut effectivement à la rentrée scolaire de l’automne 1980, l’année de la bombe à la gare, que les rencontres avec cette femme mystérieuse se sont intensifiées… et ce fut alors, oui, probablement après votre rendez-vous avec Rose au bar Viola… ce fut alors qu’elle me glissa dans l’oreille son nom de famille : Lamy !
Maintenant, je ne suis pas capable de fixer dans une seule instantanée, l’expression que fit Michele en entendant mes mots. J’aurais besoin pour cela d’un psychanalyste rusé, qui m’aide à rendre les émotions terribles et contradictoires que j’ai vues passer sur son visage et ses mains gesticulantes. Je sais seulement que parmi la multitude de sentiments qu’on pouvait lire dans son regard égaré et fuyant je découvrais pour la première fois le sentiment de la jalousie :

— Je ne sais pas si nous avons eu affaire à la même personne, dit Michele, essayant de se dominer. Mais si c’était ainsi, je serais content qu’elle nous eût traité tous les deux de la même façon, c’est-à-dire avec la même gentillesse ou antipathie… Ça, je ne le saurai jamais, et vous non plus… mais quand elle transférait son attention de l’un à l’autre, ses attitudes auront été sans doute différentes pour ce qui concerne son monde exclusif et privé ! Je suis sûr qu’elle vous a invité chez elle, par exemple !
— Oui, plusieurs fois… Elle habitait via delle Moline, pas loin du théâtre Comunale !
— Je connais ces endroits-là comme ma poche, c’est tout près de mon bureau via Alessandrini ! J’aurai donc croisé Madame Lamy de centaines de fois, sans le savoir… tandis qu’il ne m’est jamais arrivé d’y rencontrer par hasard Rose ! Si Madame Lamy habitait pas loin de chez vous, Rose aimait bien que je la raccompagne rue Nosadella, du côté opposé de la ville, jusqu’à la porte cochère de son immeuble, où immanquablement elle rentrait !
— Pendant combien d’années vous avez accompagné Rose devant cette porte cochère ? demandai-je.

— Jusqu’au jour où ma sœur m’a téléphoné en me disant que notre mère était malade. C’était en octobre 1988… juste dix ans après nous être connus, Rose et moi !
— Ce fut presque à cette même époque que mon rapport évolua avec Madame Lamy, se transformant en véritable amitié, dis-je, étonnée par la énième coïncidence. Là, j’avais 17 ans, c’était en mai 1989… (1)
— Je ne sais pas si nous devons continuer, s’exclama Michele, affichant un regard épuisé. Ce serait un jeu dangereux pour tous les deux ! D’ailleurs, je n’ai aucun reproche à faire à la femme que j’ai connue pendant ces temps. Et je veux respecter son secret… si elle en a un !
— Oui, d’accord, laissons tomber ! dis-je, soulagée. Je regrette trop « ma » Française et c’est sans doute plus facile, pour moi aussi, de vivre mon manque en solitaire. D’ailleurs, dans nos histoires il y a beaucoup de choses qui ne s’encastrent pas l’une dans l’autre. Vous ne m’avez jamais parlé de ses dessins, par exemple…
— Je ne me souviens que de savons et de vaporisateurs parfumés, dit-il.
— D’habitude sage et sans trop d’éclats, Madame Lamy se laissait parfois emporter par une espèce de folie. Par exemple au Cantinone de la rue du Pratello, à la fin du repas, elle sortait de son sac une plume quelconque et dessinait librement sur la nappe de papier. Souvent, par un sourire embarrassé, elle donnait son œuvre à la serveuse ou alors enroulait le papier pour l’amener chez elle…
— J’imagine que vous n’avez jamais profité de cadeaux pareils !
— Sauf un jour… sortant du Cantinone, un dessin est tombé dans la rue et moi je l’ai emprunté au vol et vite glissé dans ma blouse sans qu’elle s’en aperçoive. Ensuite, à force de le cacher pour que personne ne le trouve, j’ai perdu le dessin, ce que je regrette beaucoup !
— De quel type de dessins s’agissait-il ?

— Je dirais des galaxies, ou alors des utérus féminins hébergeant une créature qui attend de venir au monde. C’était une vision cosmique… apaisée, tranquille, qu’elle semblait écrire plutôt que dessiner, comme s’il y avait quelqu’un quelque part qui lui dictait au fur et à mesure chaque détail. Plus tard, quelque temps avant la disparition de mon babbo… Ah oui, c’était juste au lendemain de la tragédie des tours jumelles…
— Le 11 septembre 2001, c’est-à-dire le jour où la vie de tout le monde a changé radicalement, hélas ! Pour moi, personnellement, cette date marque le commencement d’une séquelle d’évènements traumatiques !

— Pour ma famille aussi ! répondais-je. Ce fut ce jour même que mon babbo eut sa première attaque… Quand je la rencontrai, Madame Lamy me dit gravement que son inspiration était en train de s’affaiblir, voire de disparaître. Je lui demandai de m’en expliquer la raison : « j’ai 29 ans désormais, lui avais-je dit, je ne suis plus une môme ! » Très réticente, elle se borna à me souffler à l’oreille une phrase que je n’oublierai jamais : « j’ai été très malade et je risquais mourir… Pendant un temps dont je ne connais pas la durée, j’ai vu des choses extraordinaires que sans aucun effort je transférais dans mes dessins. Jusqu’à hier, cela ne me procurait aucune angoisse. À présent, peut-être à la suite de ce qui est arrivé à New York, je suis rentrée dans la norme… et j’ai peur ! » (2)

Giovanni Merloni

(1) J’ai déjà raconté ma première escapade avec Madame Lamy à la Malacappa n’est-ce pas ?

(2) La violence inouïe de l’attaque terroriste du 11 septembre 2001 à New York avait donc fait deux autres victimes chez nous : la personne douce et généreuse de Nevio Buonvino et les rêves célestes de Madame Lamy, ô combien indispensables pour elle !

Hélas, Ulysse s’est perdu dans l’océan de lettres – Franck pour la Ronde de novembre 2017

Étiquettes

Bienvenus à la Ronde du 15 novembre 2017 ! Cette fois-ci autour des « lettres » ou de la « lettre ». Avec grand plaisir, j’héberge ici Franck, dont on connaît le blog « à l’envi », et le remercie vivement pour sa contribution. 

Lettres à Ulysse

Ulysse, hélas est le jouet de Poséidon, l’ébranleur de la terre, qui le poursuit de sa haine pour avoir tué son fils, le cyclope Polyphème. L’Odyssée est le récit du retour d’Ulysse vers son pays, l’île d’Ithaque, les naufrages successifs, les pièges et les brimades que lui fera subir le terrible dieu des mers. Rentrant péniblement après dix ans de guerre pendant le siège de Troie, et dix autres années d’un retour contrarié, Ulysse devra encore se battre contre les prétendants qui assaillent sa femme Pénélope et pillent ses richesses en son absence, sous le regard impuissant de son fils Télémaque.

Le récit de l’Odyssée, des premiers manuscripts égyptiens aux versions médiévales plus achevées en XXIV chants que tant d’oreilles ont entendu, tant d’yeux ont parcouru, tant d’esprits ont imaginé, tant de langues ont traduit, tant de mains ont transcrit, qui a inspiré tant d’artistes.

Ulysse, de l’océan cette immanence, flotte sur le récit comme la vague au large puis disparait dans l’insondable.

Je transcris l’Odyssée à mon tour, humblement, sur une feuille de papier coton haut de gamme à grain fin. Chaque phrase lue est manuscrite, matérialisée par les lettres liées dont certaines s’élèvent et d’autres sombrent. Chaque fois que la page est couverte d’une marée de lignes, une brume blanche recouvre la page jusqu’à la prochaine marée. Ces flux d’écritures se superposent et disparaissent. Chaque lettre flotte un temps puis sombre, invisible plancton du souvenir. Ainsi le récit des aventures incroyables du sage Ulysse, le demi-dieu aux mille tours, est-il tout entier dans une page ; présence indicible, le récit est là, illisible.

Tout comme la vague se détache puis sombre dans le vaste corps de l’océan, se reforme plus loin, écume un temps, roule en houle longue et cherche une île où enfin s’épuiser, Ulysse est là, dans ce récit sans âge, attend son prochain récif où il fera naufrage, encore et encore, rêvant d’Ithaque, de Pénélope et Télémaque.

Franck

J’ai le plaisir de recevoir Franck et la chance d’écrire sur le blog de Noël Bernard que je remercie vivement pour son accueil amical.

Ainsi va la ronde aujourd’hui,

Dominique Hasselmann https://hadominique75.wordpress.com/

chez…

Marie-Christine Grimard https://mariechristinegrimard.wordpress.com/

Marie-Noëlle Bertrand http://ladilettante1965.blogspot.fr/

Guy Deflaux http://wanagramme.blog.lemonde.fr/

Dominique Autrou https://dom-a.blogspot.fr/

Hélène Verdier http://simultanees.blogspot.fr/

Jacques https://jfrisch.wordpress.com/

Franck http://alenvi.blog4ever.com/articles

Giovanni Merloni https://leportraitinconscient.com/

Noël Bernard http://cluster015.ovh.net/~talipo/?tag=noel-bernard

Jean-Pierre Boureux http://voirdit.blog.lemonde.fr/

chez DH, etc.

 

On ne peut pas aimer un peuple ou une personne sans en comprendre l’esprit ! – Madame Lamy/1 (Roman théâtral n. 14)

Étiquettes

On ne peut pas aimer un peuple ou une personne sans en comprendre l’esprit !

Oui, décidément, ces quatre jours vécus en état de suspension physique et mentale entre France et Italie — par la faute d’élections qui devaient sanctionner négativement la dérive d’erreurs en chaîne que le peuple italien n’avait su reconnaître à temps — ce furent aussi les quatre jours qui devaient révolutionner ma vie et la vie de Michele aussi.
Donc, si notre appartement panoramique était devenu bruyant comme une gare et fourmillant comme une ruche, nos deux têtes ainsi que nos âmes se voyaient continûment dépassées par les événements, les souvenirs, les révélations douloureuses ou scandaleuses…
La journée de jeudi n’en finissait jamais. Vers 18 heures, je m’étais convaincue que désormais l’Italie ne se détacherait plus de notre parquet ni de deux cheminées de nos chambres à coucher. Au centre de la pièce commune, comme une fontaine douée de statues et d’obélisques, le sujet des élections imminentes faisait déclencher, dans la fougue de nos élans, les souvenirs des voyages en train que chacun de nous avait endurés pour se rendre en Italie sous l’impulsion de la nécessité ou de la nostalgie… Mais c’était surtout au sujet de nous-mêmes que nous avions envie de nous disputer.
— Moi, par exemple, disais-je, pendant les dernières cinq années qui se sont écoulées, j’ai fait la navette au moins quinze fois avec l’Italie, dont la plupart entre Paris et Bologne. Mais je me suis rendue aussi à Milan, Turin et Gènes, sans compter ces trois jours à Cesenatico !

— Où est-ce que vous dormiez, lors de tes séjours à Bologne ?
— Chez Patrizia, au dernier étage d’un vieil immeuble de la rue Sant’Isaia, pas loin des anciens remparts.

— Et ta mère démissionnaire, excusez-moi le mot… est-ce que vous la voyiez ?

— Chaque fois, dès que je descendais à la gare, je téléphonais à Mariangela et l’on se donnait rendez-vous pour le lendemain matin. On prenait le petit déjeuner ensemble, et c’était tout. Mais cela se passait bien, parce qu’on était loin de la maison de la rue Broccaindosso, si ruisselante de souvenirs. Et puis, petit à petit, j’ai compris que Mariangela ressentait énormément de mon manque. Finalement, si elle avait voulu couper avec moi, c’était pour se punir et peut-être pour me laisser libre de vivre ma vie. Sinon, qui sait ? Est-ce que Mariangela et mon « babbo » avaient le choix quand ils se sont trouvé sur les bras un enfant à nourrir ?
— Vous n’avez pas de rancune envers elle ?

— Puisqu’elle ne viendra jamais me chercher à Paris, je vais essayer d’être magnanime ! Et, de temps en temps, je lui envoie des attestations d’existence en vie !
— Mariangela connaît déjà votre nouvelle adresse parisienne ?
— Oui, bien sûr. Le jour même du déménagement, ici-bas, chez Mona Lisait j’ai acheté une carte postale avec la Tour Eiffel que je lui ai envoyée avec mes nouvelles coordonnées, en lui disant aussi que je partage le loyer avec vous !

— D’accord, Anna, elle ne viendra pas. Mais, si elle donne votre adresse à quelqu’un d’autre ?

— Vous ne la connaissez pas ! Il s’agit d’une femme très méfiante et possessive : elle se ferait tuer plutôt que parler de moi à qui que ce soit !

— Il me semble pourtant qu’avec ce comportement elle ne fera qu’augmenter le vide autour de vous !

— Patience ! On ne peut pas remettre debout un pantin qui n’a plus de squelette ! Toujours est-il qu’elles me font du bien les rencontres avec Mariangela au bar Viola…

— Le bar Viola, rue Sant’Isaia ? s’exclama Michele rougissant comme un pavot.
— Vous le connaissez ? Quand je suis à Bologne, j’y passe devant tous les jours !
— C’est là que je me rendais avec Rose le plus souvent !

— Je vous vois bien, assis dans un coin, un calice de rouge dans la main et les yeux prêts à glisser sur un toboggan invisible, avant de plonger dans ses yeux à elle ! Mais je ne parviens pas à donner une forme à la femme assise devant vous. J’imagine, bien sûr, qu’elle essaie de se dérober à votre regard qu’on ne pourrait plus explicite… Mais, franchement, n’est-ce pas incroyable qu’on se trouve ici, à évoquer les sandwichs et l’ambiance exquise du bar Viola ? Plus petit que le café de l’Industrie de la rue Sedaine, mais avec le même esprit de transgression… n’est-il pas un lieu idéal pour les couples d’amoureux ? Cela me pousse d’emblée à imaginer que la femme à la fois embarrassée et conquise que vous avez devant c’est Madame Lamy ! (1)
— Je comprends ce que vous dites, mais je dois m’y refuser, protesta Michele. En fait, je ne réussis même pas à concevoir qu’une femme solaire comme Rose puisse avoir une double personnalité… Cependant, je dois l’admettre, chaque fois que vous prononcez le nom Lamy, c’est automatique pour moi de revenir au jour lointain où je racontais à Rose combien mon enseignante de Français à Naples avait été importante pour moi. Ce jour-là, nous étions confortablement assis au bar Viola, et je me réjouissais de l’entendre parler si bien notre langue, sans aucun accent ni inflexion…
— Au contraire, la dame qui aimait beaucoup flâner dans les allées de la Montagnola (2) avait cette typique façon de rouler l’r dont les Italiens se moquent tout en étant fascinés !
— C’est à cause de son talent linguistique que Rose s’était installée à Bologne, reprit Michele. Encore jeune représentante de cosmétiques et parfums, L’Oréal lui avait proposé de brûler les étapes de sa carrière en travaillant à l’étranger. Quand elle avait proposé l’Italie, son chef, à mon avis fou d’elle et frustré de son refus, l’avait envoyée à Bologne pour ne pas la voir bouger devant lui… Le boulot de Rose consistait en d’infinis aller-retour entre Bologne et d’autres villes de la région, telles Modena, Parme et Ferrare. Heureusement, Rose avait une collègue disposant d’une voiture adaptée à leurs nécessités. Graziella l’avait tout de suite accueillie rue Nosadella, dans son petit appartement au dernier étage où je n’ai jamais eu le droit de monter…
— Je voudrais vous proposer un jeu, lui dis-je, soulevant le bras comme une écolière. Fermez les yeux et songez à l’actrice française qui pourrait ressembler à Rose comme vous la voyiez du temps du bar Viola !
— Jeanne Moreau ! répondit-il sans hésitations.
— Quant à elle, Madame Lamy ressemblait à Romy Schneider… Dommage que chacune de deux actrices, tout en demeurant sauvage et sincère, serait capable de mener une double vie !

— Vous m’aviez raconté, dit-il, que votre espèce de vice-mère ou sœur aînée travaillait chez une maison d’édition, n’est-ce pas ?
— Oui, répondis-je, elle traduisait en français des textes scientifiques et philosophiques italiens pour plusieurs personnes à qui elle téléphonait depuis les bars… Sinon, elle affichait l’air de quelqu’un qui n’a pas besoin de travailler…

Un bruit sourd venant de l’escalier nous rappela l’existence d’un voisin qui boitait, d’une voisine âgée qui peinait à monter au cinquième étage et d’un chien pathétique que ses propriétaires, avant de sortir, emprisonnaient dans un cagibi sans fenêtre.
— Voilà qu’il pleure et se désespère comme un chien humain ! observai-je.
— Je dirais plutôt un humain chien qui aurait besoin du psychanalyste ! répliqua Michele, regardant sa montre.
— Quelle heure est-il ? demandai-je.
— 20 heures. Si on était à Naples, ce serait encore tôt pour dîner. À Bologne et Paris, les gens s’assiéraient et mangeraient, dit-il.
— Ce soir, puisque personne ne nous invite, nous risquons de nous asseoir devant une table vide, dis-je.
— Nous sommes déjà assis ! dit-il. Sur notre table, il y a pourtant beaucoup d’encombrements visibles et invisibles qu’il faut ranger quelque part… Donc je laisse à vous la décision : soit l’on arrête avec nos fouilles rétrospectives et l’on va voir à la cuisine ce que nous pouvons glisser impunément dans notre estomac, soit l’on poursuit… en ce cas, je vous invite à la pizzeria sur le boulevard !
— Je mangerai plus tard, merci ! dis-je en souriant. J’ai mon risotto aux cèpes de Picard qui m’attend… Et maintenant, je vous donne la parole, mon camarade ! ajoutai-je d’un air solennel. Je vous rappelle que vous devez encore expliquer à cette… assemblée d’une seule personne le rôle primordial de votre   enseignante de français !
Sans attendre, Michele se leva du fauteuil et se mit à tourner en rond, comme un cheval de manège :
— La première fois que nous nous rendions au bar Viola, Rose et moi, ce fut en septembre 1980, dit-il, à la rentrée des vacances que chacun de nous avait passées avec sa mère respective (moi à Naples ; Rose à Paris), avec le sentiment de culpabilité pour n’avoir pas participé au deuil de la ville de Bologne lors du massacre du 2 août à la Stazione Centrale. Nous étions tous les deux bouleversés et profondément indignés pour l’attaque à tout ce que nous avions appris à aimer. Ce fut alors que Rose déclara : « il n’y a que deux villes où j’ai ressenti une pareille énergie et frénésie de vivre : Bologne et Paris ! » Elle se rappelait par cœur cette poésie de Prévert qui, voilà la coïncidence, était la même qui m’accompagnait toujours, telle une initiation discrète à l’authentique esprit de la France :

Deux et deux quatre

Quatre et quatre huit

Huit et huit font seize…
Répétez, dit le maître…

Inévitablement, continua Michele, cette poésie fit déclencher mes souvenirs d’école avec l’image nette et lumineuse de ma professeure aux cheveux blancs, la petite femme gentille qui m’avait appris à aimer et comprendre la France… Oui, Hortense Lamy avait raison, on ne peut pas aimer un peuple ou une personne sans en comprendre l’esprit !
J’aurais voulu l’arrêter. Car je voyais voltiger sur ma tête une reine de la nuit à la gueule effrayante. Je ne pouvais pas savoir a priori si elle aurait été méchante ou bienfaisante. Et pourtant elle se rapprochait tel un aigle qui aurait pu me ravir au sommet d’une montagne ou alors une chauve-souris débonnaire, prête à me caresser avec ses ailes dégueulasses…

Giovanni Merloni

(1) Je me rends compte, avec le recul et la sagesse (facile) de la distance, que je risquais m’effondrer avec mon vis-à-vis dans un puits sans fond d’émotions contradictoires en insistant avec ces fouilles trop efficaces, qui matérialisaient si dangereusement une table et deux chaises de bar auxquelles nous nous trouvions assis, hélas, Michele et moi !

(2) la Montagnola…

Faites gaffe, en français on dirait « seconde » s’il n’y avait pas une troisième douleur ! – Anna, la réfugiée/4 (Roman théâtral n. 13)

Étiquettes

Faites gaffe, en français on dirait « seconde » s’il n’y avait pas une troisième douleur !

— D’emblée, lui dis-je sans aucune retenue, je me suis trouvée sans père ni mère, tout en demeurant vivement attachée, sinon soudée, à ces deux êtres étranges que j’avais crus mes parents. Certes, il y avait ce cadeau, qui amoindrissait mes sentiments d’inutilité… Si Nevio Buonvino était parvenu à ce geste héroïque, cela voulait dire peut-être que mon futur était très important pour lui ! D’ailleurs en faisant quelque chose qui lui aurait fait plaisir je me sentirais utile à moi-même et à d’autres aussi… Toujours est-il qu’au lendemain de l’assolo impitoyable de Mariangela, en voyant coupées mes racines, je suis entrée sans transition dans le plus effrayant des cauchemars…
— Ne suffisait-il pas la disparition d’un mari et d’un père ? Pour quelle raison votre belle-mère a-t-elle voulu vous donner, sans attendre, une seconde douleur ?
— Non, faites gaffe, en français on dirait « seconde » s’il n’y avait pas une troisième douleur, mon ami ! lui dis-je sans trop réfléchir. Vous permettez que je vous appelle ami ?
— Bien sûr que nous sommes amis ! dit-il en me souriant. Puis, en affichant un air de contrition, comme si c’était lui le coupable et donc le responsable de ma détresse, il ajouta : — je me demande ce qu’il peut arriver encore, après cela !
J’étais sur le point d’exploser quand je m’aperçus que Michele, malgré ses airs de Saint-Christophe, fixait mes genoux nus, fort illuminés dans la faible lumière de l’ampoule qui faisait fonction de lustre. Cela ne dura qu’un instant et, tout de suite après, pour me distraire, mon colocataire lança son hypothèse :
— Vous êtes allée à l’Osteria des poètes, n’est-ce pas ?
— Oui, comment le savez-vous ?
— C’est un endroit qui serait très convoité par les clochards et les bobos de Paris, dit-il. Je m’y rendais souvent en bande avec mes camarades du bureau.
— Ce fut là, au lendemain de mon trente-et-unième anniversaire, que la troisième tuile me tomba dessus…
Michele s’approcha de moi. J’en eus un frisson me traversant de la tête aux pieds. Heureusement, il restait debout, immobile…

— Tout arriva avec une vitesse affreuse, m’exclamai-je, reprenant mon récit. Comme je vous avais dit, le soir avant de coucher, Mariangela, devenant tout d’un coup ma belle-mère, avait cédé à son élan de sincérité et par conséquent j’avais passé une nuit insomniaque. Le lendemain, au petit matin, je me rendis tout seule à la Malacappa…
— Vous avez demandé un passage à quelqu’un ?

— Non, j’ai pris le bus… Les gens du restaurant étaient en train de ranger la terrasse où quelqu’un venait de prendre le petit déjeuner. Quand le patron sortit pour jeter un seau d’eau sur l’asphalte, il s’aperçut immédiatement que je ne tenais pas debout. « Vous cherchez la Française, n’est-ce pas ? dit-il. Récemment, elle nous a envoyé un billet de salut depuis Arles ayant sur l’en-tête l’enseigne d’une maison d’édition. Elle nous a demandé de lui garder son plat de tagliatelle pour septembre ! » « C’est loin, septembre ! » dis-je, risquant de tomber à terre. Heureusement, Romano était bien costaud : il m’attrapa au vol, puis, malgré l’heure acerbe, il insista pour que j’avale des « crescentine » avec un peu de vin. Plus tard, il me raccompagna en voiture jusqu’à la Porte San Vitale.

— Là, vous étiez à deux pas de chez vous, mais vous n’aviez pas envie de rentrer, évidemment…

— Oui, exactement ! Telle une somnambule, je me suis promenée sous les arcades ayant la chance de ne rencontrer personne… Ensuite, à la hauteur du marché de piazza Aldrovandi, j’ai embouché à droite via Petroni, cette rue aux arcades plus sombres où je me sentais une voleuse… puis, traversée la place du théâtre Comunale, j’ai emprunté via Zamboni…

— Pour vous rendre enfin à l’église de San Martino, là derrière, où vous aviez été baptisée… J’aurais fait le même ! Quand on t’enlève la terre d’au-dessous de tes pieds et que tu marches sur un terrain vague sans plus de repères, la première chose à faire c’est de te rendre là où quelqu’un avait constaté ta naissance et lui demander une certification !
— Vous avez une belle imagination, merci ! Oui, je me suis sauvée dans la paroisse de San Martino, via Oberdan. Mais les choses ne se passèrent pas comme ça ! En dépit de mes convictions en fait de religion — comme je vous avais dit hier, je ne suis même pas capable de faire le signe de la croix… — j’y suis allée chercher un prêtre ! On m’avait parlé bien de don Silvano, un type assez jeune mais très compréhensif. Je lui confiai par le menu toutes mes disgrâces, obtenant immédiatement sa bénédiction empressée. Ensuite, tous les soirs, vers sept heures, je l’entendais poliment dire la messe, puis je le suivais dans la sacristie, où l’on parlait de tout, même du parti communiste qui n’existait plus, désormais, ayant fait hara-kiri le jour où des hommes de génie avaient décidé de lui ôter tout à fait le nom. Sans trop de tournures, don Silvano m’avoua qu’il était communiste et qu’il avait toujours essayé de refouler dans les tréfonds de son être son esprit subversif. Moi, je ne donnais pas trop d’importance à ses aveux, ni à certaines exaltations mystiques qu’il voulait partager avec moi… Bref, un soir, il me proposa de continuer notre colloque à l’Osteria des poètes. Il me donna rendez-vous sous les arcades via Oberdan, juste en face de l’église. Quand il sortit, ce n’était pas la même personne avec qui j’avais si librement ouvert mes pensées et mon âme. Il était en civil, avec un jean abîmé et un pull orange. Je remarquai qu’en cette nouvelle mise Silvano était bien laid, surtout en raison de l’étrange décalage entre sa grosse tête et ses épaules tombantes. Ainsi dénudé de ses prérogatives, il gardait en tout cas son assurance et son allure d’homme d’église et cela m’inquiéta davantage. Quand nous arrivâmes à l’Osteria, une musique envoûtante hantait les lieux…

« I’ te vurria vasà » (1)

Puis… je vous laisse libre de penser ce que vous voulez, Michele ! En vérité, rien de très grave ou, comme on dit, d’irréparable ne s’est passé entre cet individu et moi. Toujours est-il qu’après cette embuscade j’ai demandé à mon amie Patrizia de m’héberger pour ne pas rentrer chez Mariangela, ma mère ratée. Les jours suivants, je me suis lancée dans un tourbillon forcené ayant pour but de m’en sortir au plus tôt possible. Heureusement, j’eus l’autorisation à continuer mon doctorat à Paris ! Les circonstances adverses m’avaient poussée à présenter mon CV et ma demande d’inscription un jour avant l’échéance !


Dans notre petit appartement, même si la porte d’entrée n’était pas fermée à clé, la reconstruction de cette affreuse rencontre aurait pu provoquer une catastrophe, même si je n’avais rien dit de ce qui s’était ensuivi, qui demeure figé dans ma poitrine sans que j’ose m’en chercher une explication quelconque. Au contraire, la réaction physique et verbale de Michele me combla de joie :
— Vous êtes une femme exceptionnelle, Anna, murmura-t-il, s’accompagnant par des gestes drôles, certes involontaires, qu’il héritait sans doute de grands masques napolitains, notamment Pulcinella. Tout en essayant de me remettre psychologiquement debout, il aurait voulu qu’on tourne la page, je crois, qu’on passe déjà au soleil de l’avenir, tandis que moi j’étais obsédée par mon enfer perdu, que je voyais encore comme un paradis :
— Vous comprenez ? repris-je. Le vide actuel ne peut pas me soulager jusqu’au bout. Il reste toujours un entrebâillement, une fente douloureuse, sinon un gouffre. Et je ne suis plus sûre de moi. J’ai peur de commettre des fautes graves !
Paradoxalement, cette dernière confidence eut l’effet de briser la glace sans conséquences entre Michele et moi, laissant couler de l’eau fraîche sur ses emportements ! Je le vis tout d’un coup se retirer dans un coin de notre pièce commune où l’attendait une chaise. Sagement, il marquait ainsi son consentement à la distance incommensurable qui nous séparait ! La distance que mon récit inachevé avait creusée, sans pourtant briser le sentiment de partage qui s’installait de toute évidence entre nous. Si Michèle se dérobait dorénavant à toute hypothèse de séduction, moi je voyais en lui un frère aîné dont la dangerosité éventuelle se dérobait à toute hypocrisie. Tout au contraire de don Silvano — un voyou délinquant en dépit de ses professions de foi —, Michele, tout en se rangeant parmi les sujets les moins recommandables au monde, possédait-il une sacrée clé pour fermer les portes sombres du désir brut et ouvrir en revanche les fenêtres lumineuses de la fidélité la plus respectueuse :
— Comment ferez-vous à payer le loyer de rue de la Lune, murmura Michele en souriant, si l’argent que Nevio Buonvino t’a légué va bientôt finir, selon mes calculs ?
— J’ai été très économe, les dernières années. Je dois remercier la France pour m’y avoir éduquée. Je peux résister ancore une année, le temps d’accomplir mon travail universitaire avec la soutenance… Après, pas de souci ! J’ai déjà plusieurs contacts avec des maisons d’éditions spécialisées qui auront sans doute besoin de moi !
— Cependant, vous avez commis peut-être une faute à venir habiter ici, me dit-il entrouvrant la porte-fenêtre pour attirer un courant de crépuscule dans la pièce. Car ici on vous gâchera la tranquillité avec des superstitions tordues… Néanmoins, vous pouvez être bien sûre que rien ne vous sera arraché et que l’on respectera tout à fait votre esprit fraternel, libre et républicain !

Giovanni Merloni

(1) Ici la traduction du texte napolitain, ayant beaucoup d’expressions très proches de la langue française, demeure incertaine. Je ne sais donc pas si l’on doit croire à l’italien qui dirait timidement « je voudrais t’embrasser » (éventuellement sur la bouche), ou alors au français, qui dirait plus explicitement : « je voudrais te baiser »…