J’aurai dû venir seul ! – L’île/3

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J’aurai dû venir seul !

Samedi 3 août à l’aube
J’aurai dû venir seul ! Ou alors j’aurai dû briser mes chaînes de manière retentissante ! Ce que je partage avec Dodo c’est une abrupte sauvagerie, apprise dans nos innocentes incursions dans la rue. Là, unique habileté, nous avons appris à aller en vélo sans en posséder un. À part la bicyclette, nous sommes des inaptes tout à fait ignares de la vie, car nous avons toujours obéi à des interdictions dictées moins par l’appréhension que par le sentiment inébranlable de ce que devait être « notre bien ».

Comment aurais-je pu désobéir ? Dans le fond de mon esprit, je savais que désobéir c’est le seul moyen pour exister et qu’il serait juste et sacré de le faire. Mais je n’en suis pas capable. D’ailleurs, pour briser les chaînes de l’obéissance il faudrait avoir un complice ayant aussi le prestige d’un maître.
Depuis qu’on a décidé de nous laisser « descendre » dans la rue, je partage avec mon frère Dodo mes petites découvertes et transgressions quotidiennes, ainsi que la petite liberté de respirer l’air pollué se dégageant des moteurs et de la grande chaudière au sous-sol. Mais les protections demeurent, sous forme d’interdictions, agissant à l’instar d’interrupteurs infranchissables.
Cela cause en nous une sorte de maladresse sur le plan physique. Il nous manque surtout ce minimum de savoir-faire qui suffirait, dans certains domaines, à nous donner cette couche d’assurance qui aide à contourner les obstacles. Toutes les fois qu’on me reproche pour quelques fautes ou manques, je perçois cela comme un désaveu sans appel de mon être. Heureusement, on nous a laissés libres de descendre dans la rue ! Il faut aussi reconnaître que notre mère ne nous réprimandait pas excessivement si sortant de la baignoire nous laissions les serviettes à terre.
Cependant, quand je suis arrivé à Procida, tout ce que j’avais appris en bas de chez moi ne suffisait pas. Et, tout en ayant le poids et la responsabilité de l’avoir emmené, Dodo n’était pas là pour m’aider en quoi que ce soit. J’étais donc doublement seul à devoir me débrouiller dans le jeu de l’amour. Seul au milieu de l’incompréhension familiale, seul devant le mur invisible qui s’installait, de plus en plus redoutable, entre Agata et moi.
Je n’ai que des adversaires, à présent, et je ne trouve nulle part des complices, même pas en moi-même… Pourtant, j’ai eu un jour une alliée fidèle et sincère… une femme qui aurait pu révolutionner mon existence, un être qui m’avait laissé voir, en cachette d’elle-même, l’étrange et douloureuse possibilité de saisir, par une explosion violente et bénéfique, la joie de croire à la réciprocité de deux corps et deux âmes…
À son arrivée, Gina avait immédiatement brisé ma solitude. Pourtant, en l’accueillant avec empressement dans nos quatre murs, mon père avait lancé un mot d’ordre sans appel :
— Laisse tomber les femmes mûres ! Borne-toi aux filles de ton âge !
Comment peut-on se borner à une chose qu’on ne connaît pas en échange d’une autre, qui existe et nous attire bruyamment ?
Pour de jeunes gens comme Dodo et moi, très réactifs et désireux de nous exprimer jusqu’au bout, une telle contrainte ne peut déchaîner que des dommages et des peines…
Nous sommes tellement obéissants que nous ne voyons même pas ce qu’il y a au-delà et que nous sommes intimement convaincus que jamais nous ne serons « vraiment normaux, beaux et reconnus ». Sans l’avouer, nous avons tous les deux accepté, Dodo et moi, d’agir dans une perspective limitée, là où seules les facultés qu’on nous reconnaît en famille peuvent s’exprimer. Et même là où notre talent pousse énergiquement pour s’imposer, il suffit d’un jugement tranchant — toujours prêt à frapper au-dessus de nos têtes — pour que nous arrêtions net notre marche, course ou initiative quelconque.
Dodo ne sera jamais d’accord avec mon analyse, qu’il jugerait sans doute irrévérencieuse et blasphème. Il ne serait pas non plus disponible à admettre que notre indulgence pour le « côté perdant » qui est en nous ne fait qu’un avec une pénible tendance à suffoquer nos ambitions. D’ailleurs, il ne voit pas de contraintes ni de contrariétés là où je vois bien que nous allons à la rencontre de multitudes d’inconnus, imaginant qu’ils nous jugeront avec les mêmes sentiments et critères que notre père et notre mère. De quoi s’étonner, alors, si nous ne montrons de nous-mêmes que des traits grossiers et flous, tout en cachant, avec soin, nos véritables talents ?

Giovanni Merloni

« Prends ta femme dans ton village et les bœufs dans le voisinage ! » – L’île/2

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« Prends ta femme dans ton village et les bœufs dans le voisinage ! »

Vendredi 2 août 1963, au matin.
J’ai très peu de temps, et je dois reporter à ce soir un commentaire des faits plus fouillé. Au réveil, après une discussion enflammée, nous avons signé, Dodo et moi, une trêve d’armes, en convenant que rien ni personne ne peut être transplanté. Le premier exemple qui nous est venu à l’esprit ce sont les platanes longeant le Tevere à Rome, qu’on ne peut pas enfoncer brutalement en face du golfe de Naples et, surtout, dans un endroit sauvage comme Procida. Ce serait de même impensable, le transfert à Paris ou à Besançon de la pizza napolitaine, des supplì, de la mozzarella, de l’huile, des pâtes et de la panzanella (1) (2). Chaque délice doit être goûté là où il est « fabriqué » :

« Prends ta femme dans ton village et les bœufs dans le voisinage ! »

Nous avons pourtant échoué dans un véritable Paradis terrestre, juste un peu inconfortable, qui nous demande seulement de nous adapter à de nouveaux rythmes concernant le sommeil, les moments où prendre nos repas ou alors nous jeter dans les mystères de la nuit. D’ailleurs, comment ne pas reconnaître la souveraine beauté de Procida ? Nous nous adapterons, donc ! Mais nous ne pouvons pas oublier, pour l’instant, le rythme militaire des vacances précédentes, scandées par des haut-parleurs qui survolaient la plage fourmillante d’humains… et nous glissons encore, inéluctablement, dans une sorte de nostalgie de l’Éden perdu… À Cesenatico, par exemple, nous n’avions eu aucun souci pendant notre installation, parce qu’il ne s’agissait pas de l’une de nos deux patries — Naples ou la France —, mais d’une espèce de hall de gare anonyme, où n’importe qui pouvait s’arrêter, bivouaquer et entamer des échanges de tout genre, où l’atmosphère même qu’on respirait nous encourageait à nous dépasser un peu, à n’avoir pas honte de nos manques ni de nos exagérations. À Cesenatico, l’anonymat des boîtes alignées à l’orée de l’immense plage, avec leurs enseignes interchangeables, donnait à cette mer plate et sans personnalité le charme irrésistible du terrain neutre, où les garçons et les filles se découvraient apatrides et même heureux de se laisser étourdir par un mélange abrupt de langues réduites à l’os. Tout était possible pour tout un chacun, de la découverte de l’aube sur la mer Adriatique, jusqu’aux délices du bal anonyme et international.
La recette quotidienne était tout à fait élémentaire. Le matin tôt, au rez-de-chaussée du petit hôtel à gestion familiale, les Allemands étaient les premiers à se dépêcher. Après un petit-déjeuner assez répétitif et riche en beurre, ils partaient en caravane, suivant une piste presque rectiligne constellée d’étals de cartes postales, de lunettes de soleil et de ballons rouges et jaunes. Petit à petit, au lever du soleil et de la température, ils étaient suivis par une cohue cosmopolite de sandales et de sabots de bois s’aventurant, une serviette sur l’épaule, sur le même chemin. Il s’agissait de quitter le petit jardin de la Pensione Salus pour se rendre au Bagno Conti, cet édifice rudimentaire, situé à la frontière entre la ville et la plage, où le ciment et l’asphalte sont remplacés par un terrain vague, légèrement vallonné : un endroit qui pourrait paraître inquiétant et sinistre comme la Porte de l’Enfer s’il ne s’agissait, au contraire, de la Porte du Paradis. Car il suffit de franchir l’entrée, de longer le comptoir et les gens âgés que l’on est déjà en vue de la mer, au bout de nombreux rangs d’ombrelles multicolores… il suffit de s’asseoir à une chaise métallique auprès du juke-box et l’on entame sans transition ce petit jeu de la connaissance superficielle où l’on est autorisé à échanger avec le langage muet des regards, des émotions et des gestes.
À Cesenatico personne ne veut savoir si tu sais nager ou pas, tout le monde étant disposé à échanger deux mots avec toi. Voilà pourquoi, tôt ou tard, une jolie fille de l’Italie du Nord sera d’accord. En cet Éden bercé par le juke-box à plein volume, Rosanna Ribaldi, tout de suite après m’avoir fait connaître l’univers du baiser et s’être peignée devant le miroir cassé imprégné de sable m’avait dit :
— Tu as du style !
Cette observation m’avait comblé : c’était comme une réserve de béatitude qui pouvait me suffit pour affronter l’hiver… Quant à mon frère Dodo, il s’amusait innocemment, tandis que ma sœur Enzina, déportée dans la plage populaire d’Ostia, passait son temps à enlever le sable noir des livres incolores des examens de rattrapage. Y avait-il un lien quelconque entre nos états d’âme joyeux et fatalistes et ces plages dépourvues de véritable beauté ? Je suis sûr et certain que dans nos petites satisfactions, faisant pendant à des privations amères, serpentait quand même, pour nous trois, un bonheur constant et irremplaçable, tandis que par sa constellation de merveilles incontournables Procida, dès le début, se montrait prête à nous écraser !

Giancarlo Cosenza, Mimmo Jodice, « Procida Un’architettura del
Mediterraneo », CLEAN Edizioni, 1986 (reproduction interdite)

Vendredi 2 août 1963, la nuit
Je suis fatigué et avili. Planté de force en un fou manège, mon cœur s’affole dans toutes les directions. Je ne réussis pas à dormir. Je voudrais disparaître, partir sans saluer personne, faire halte en une rassurante gare sans décors, me faufiler sans attendre en cette foule idiote, en train d’avaler des glaces sucrées et de s’éventer paresseusement, espérant de chasser la chaleur comme s’il s’agissait d’une mouche… En peu de bonds, je voudrais sauter Pouzzoles, Rome et tous les autres obstacles qui me tiennent pourtant enchaîné à cet absurde calvaire…
Hier, juste hier, le bateau avançait sur l’onde gonflée avec son fardeau de gens ennuyés ou extasiés à la vue de l’île. Je frôlais la commotion en voyant les maisons claires de la « Marina » se rapprocher, jusqu’à devenir un limpide pavement de pierre, où, depuis qui sait combien de temps, on pose des barques abîmées et des carcasses d’automobiles. Mais cette illusion romantique n’a duré que très peu. On ne voyait pas Agata.
Tout d’un coup, elle sort d’un bar :
— Alfredo ! s’écrie-t-elle, s’accompagnant d’un geste nerveux.
Au moment de descendre, je me découvre piégé : à la main, j’ai une valise exagérée ; à mon côté Dodo, avec sa propension à la critique tranchante, est encombrant aussi. Elle ne me saute pas au cou, ce qu’elle faisait à Rome, si je m’en souviens bien. Cela dépend, sans doute, du fait qu’elle n’est pas venue seule à me récupérer, mais avec l’un de ses amis, Gianni Solchiaro. D’ailleurs tout le monde doit se dépêcher à monter sur le tout petit bus à côté de l’embarcadère. Sur ce palier branlant, tandis que Agata ajuste calmement sa sandale japonaise et l’enfile d’un air de triomphe, le langage rassurant de son accompagnateur c’est une preuve incontestable de notre arrivée.
Nous sommes donc débarqués dans l’île de Procida ayant l’impression d’être descendus dans un quartier populaire de Naples, Santa Lucia par exemple, où tout demeure inamovible depuis des siècles, tandis que le tourbillon typique des ambulants et des passants est toujours inattendu et insoupçonnable, comme l’éternelle brise marine où se mêlent les effluves des poissons qui viennent d’être capturés. À tout cela s’ajoutent le sombre bruit et la mauvaise haleine dégagée par les tuyaux d’échappement et l’enivrante odeur de l’essence, tandis que les maisons aux couleurs pâles, repeintes à l’infini ou laissées libres de se noircir, affichent avec ostentation l’orgueil d’une durable dignité.
Étourdis par autant de fantasmagories, nous ne réussissons pas, ni Dodo ni moi, à trouver les quelques mots qui nous tireraient d’affaire, en racontant par exemple le long voyage depuis Rome, constellé comme d’habitude de petits événements et d’étranges personnages… Pourtant nous avons tout oublié et nous ne sommes pas capables de dire quoi que ce soit d’intelligent. Dépourvu de patience, je m’attends à je ne sais quoi de la part de mon idole. Agata paraît inquiète, énervée, tandis que moi, hébété, je la regarde sans la voir, car mes yeux sont capturés, comme dans un film, par la réalité des rues et des toits, avec la sensation fastidieuse de ne pas réussir à saisir le cours fatal des événements ni à faire quelque chose pour le modifier. Mais l’embarras s’évanouit au fur et à mesure que la cadence moqueuse de la voix de Gianni nous introduit dans le corps solide de l’île mystérieuse. D’ailleurs, comment pourrais-je rester indifférent devant un accueil si chaleureux ?

Giancarlo Cosenza, Mimmo Jodice, « Procida Un’architettura del
Mediterraneo », CLEAN Edizioni, 1986, (reproduction interdite)

Giovanni Merloni

(1) Voilà un petit exemple de combien les choses sont changées en 54 ans : maintenant la plupart de ces aliments ou plats déjà prêts à manger arrivent directement de l’Italie partout dans le monde. En France, par exemple, les pâtes, la mozzarella et le parmesan rentrent largement, désormais, dans les habitudes alimentaires de la plupart des habitants. En 1963 tout cela était encore inimaginable… Il y a bien sûr l’exception de la « panzanella » et des « supplì », des plats presque impossibles à conserver qu’on doit absolument « faire et manger » dans un très court délai temporel.
(2) panzanella : dans des époques de guerre et de misère, c’était la nourriture habituelle, à Naples, de tous ceux qui étaient au pain sec. Ensuite cela est devenu une entrée très recherchée qu’on peut faire très facilement, en mouillant  dans l’eau du pain sec, avant de l’assaisonner avec de l’huile, du sel et des tomates.

Est-ce que Maman Gréco serait contente de me voir échouer avec Agata ? – L’île/1

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Est-ce que Maman Gréco serait contente de me voir échouer avec Agata ?

Jeudi 1er août 1963, sur le train
Étendu devant moi dans le compartiment vide, Dodo dort béatement, accompagnant les bruits cadencés des roues d’acier avec son typique crissement des dents, tandis que mon regard est capturé par le livre que ma mère m’a glissé dans les mains au moment de monter sur le wagon de Naples : « Graziella ». (1) Je me demande pourquoi, en cachette de mon frère, Maman Gréco a voulu se séparer de son livre chéri, et me le confier, malgré mon français boitant. Espère-t-elle que la voix d’Alphonse de Lamartine m’aide à me débrouiller dans ce monde inconnu où le train inexorablement m’emmène ? Évidemment, rien n’échappe à son regard enquêteur, quand elle n’est pas distraite par l’une de ses rêveries : elle a saisi dans mes airs de condamné à mort la peur bleue d’être écrasé par l’hostilité de l’île !
Sur la couverture, on a collé un étrange dessin en noir et blanc qui ne cesse de m’inquiéter : une jeune fille aux cheveux longs est assise au bord d’une rue ou d’une rivière aboutissant dans un horizon aveuglant, circulaire, tandis qu’au-dessus de cette bande de lumière et d’eau se détache un énorme caillou noir en guise de montagne. Apparemment, la jeune femme, transie de froid et de peine, a été abandonnée. Ou alors elle attend le retour du jeune homme qui lui a volé le cœur à jamais.
Cet homme ne reviendra pas, je le sais déjà, car ma mère m’a plusieurs fois raconté l’histoire de cet amour grandi dans une espèce d’inconscience dangereuse. Avant que l’homme revienne, Graziella meurt et se transforme en statue de sel ancrée à jamais aux lieux de leur fabuleuse rencontre, de façon que le poète puisse « regretter » librement et sans conséquence cette fleur qu’il n’a pas cueillie, avant de découvrir que cet « amour raté » s’est réverbéré sur les lieux, lui donnant la possibilité d’aimer l’île comme s’il s’agissait d’une personne immortelle.

….Et jamais tout l’éclat de ce brûlant rivage
Ne s’était réfléchi dans un œil plus aimant !
Moi seul je la revois, telle que la pensée
Dans l’âme où rien ne meurt, vivante l’a laissée,
Vivante ! Comme alors où les yeux sur les miens,
Prolongeant sur la mer nos premiers entretiens,
Ses cheveux noirs livrés au vent qui les dénoue,
Et l’ombre de la voile errante sur sa joue,
Elle écoutait le chant nocturne du pêcheur,
De la brise embaumée aspirait la fraîcheur,
Me montrait dans le ciel la lune épanouie,
Comme une fleur des nuits dont l’aube est réjouie,
Et l’écume argentée(2)

Chaque fois que je m’approcherai d’une île inconnue, j’essaierai d’y rencontrer une femme à ma mesure, de vivre auprès d’elle, jusqu’à ce qu’on devienne amoureux. Petit à petit, cet amour se réverbèrera sur l’île même, que depuis j’aimerai intimement et sans retenue, même si je ne gardais peut-être qu’un pâle souvenir de la femme m’y ayant accueilli.
Pourtant, cela ne va pas se vérifier cet été-ci, avec Agata et son île…

Au rythme nonchalant du train, Dodo dort à l’enseigne de l’innocence. J’essaie de le regarder avec bienveillance, mais je ne peux pas m’empêcher de voir en lui la pointe de l’iceberg de mes contradictions ! Car si je suis encore inexpérimenté et vulnérable, avec lui je ne serai jamais libre ni de m’en fuir ni de trouver des escamotages à la hauteur de la situation. Car je suis confronté, de toute évidence, au défi de devenir enfin le compagnon heureux d’Agata, sachant en avance qu’elle opposera une sourde résistance à ce destin. D’ailleurs, l’hostilité de l’île et le regard moqueur et défaitiste de mon frère ne feront qu’augmenter ma charge. Dès notre arrivée, Dodo ne fera rien pour m’empêcher de faire quoi que ce soit, tout en demeurant la « sentinelle » de la famille. Je devrai m’occuper de lui, tandis que Agata sera libre de suivre tous ses talents. De quoi s’étonner, alors, si elle ne comprendra pas mes difficultés à sortir du cocon ?
Dans un tel champ de bataille, ma mère voudrait peut-être me réconforter avec le modèle édifiant de la brune Graziella ne faisant qu’un avec son île et sa culture de pêcheurs honnêtes et superstitieux. Tout comme la blonde Agata, cette véritable Procidane n’avait que quinze ans. Néanmoins, sa précocité s’exprimait par des comportements nobles et irréprochables, échouant dans une sorte d’autorité morale. Au contraire, Agata n’est qu’une Romaine en vacances, une habituée… aimée et gâtée par les Procidans comme une fille. Et elle n’est pas une championne de sagesse…
Non, ce modèle de Graziella ne tient pas, le seul fait d’en parler approfondit le gouffre qui me sépare d’Agata. Est-ce que Maman Gréco serait contente de me voir échouer avec Agata ?

Jeudi 1er août 1963 (sur l’eau, entre Pouzzoles et Procida)
On est dans la mer à mi-chemin entre Pouzzoles et l’île. Dodo a rencontré un camarade d’école et je veux profiter de ce précieux moment de solitude pour résumer les évènements saillants de la journée.
Ce matin à l’aube, avec nos valises rangées à la hâte et sans critère, nous sommes montés sur le train de Naples, avant d’emprunter le métro pour Pouzzoles et nous embarquer sur le bateau de Procida, une adorable bagnole aquatique de l’autre siècle. À la hauteur de Cap Misène, je me suis réveillé de cet étrange brouillard physique qui m’enveloppait depuis une heure : tout d’un coup, j’avais perdu mon enthousiasme, subjugué par la sensation d’une menace, comme si l’on était en deçà d’un redoutable rétrécissement, au-delà duquel une tribu de Sioux m’attendait aux aguets, le poignard entre les dents…
Je ressentais sur mes épaules le poids du mois passé à écrire et songer d’Agata dans une affreuse solitude. Cela avait sans doute consommé mes forces jusqu’à l’épuisement… je ne voyais plus comme « naturelle » cette rencontre avec elle… Une montagne de lettres avait voyagé depuis moi vers elle et depuis elle vers moi sans que cela déclenche une véritable compréhension réciproque et si j’en étais fatigué, elle aussi devait l’être !

Giovanni Merloni

La machine à écrire de Lucien Suel

Jeudi dernier, je me suis rendu à la Maison Rouge à Paris pour assister à une conversation entre François Piron et Lucien Suel, se déroulant dans le contexte de l’exposition « L’esprit français Contre-cultures, 1969-1989 ».

La première chose que j’ai aimé de Lucien Suel c’est son avatar : cette légendaire machine à écrire ne faisant qu’un avec deux mains sensibles et légères que j’ai rencontrée lors de ma première, assez hésitante, promenade virtuelle sur Twitter. Ensuite j’ai suivi et apprécié vivement son blog, SILO, et ses interventions sur le web. Je désirais donc depuis longtemps voir Lucien Suel et lui serrer la main et je ne pouvais cueillir une occasion meilleure pour en apprécier le style, la cohérence et la grande humanité. Certes, j’espère aussi d’assister bientôt à une lecture « live » des textes de Lucien Suel par le poète même.
Cependant, dans la rencontre de jeudi soir, du récit passionnant que celui-ci nous a confié avec légèreté et élégance s’est spontanément déclenchée une poésie spéciale, celle de la vie poétique de Lucien Suel : un petit-grand roman de formation qu’il nous a distillé par le biais d’une grande sincérité et d’une extraordinaire sagesse.
Je ne saurais pas tout relater dans l’ordre de la narration, je me borne donc à citer les éléments qui plus m’ont intéressé dans l’histoire poétique de Lucien Suel.
Entre parenthèses, cette narration m’a tellement touché qu’au moment des interventions du public je n’ai pas su quoi dire sur le coup, tandis que j’aurais voulu témoigner combien Lucien Suel, dans les dernières années, s’est-il fait aimer et énormément estimer aussi pour son blog SILO et sa présence charismatique sur Twitter.
Je regrette maintenant de n’avoir pas eu la promptitude de déclarer qu’il y a un dénominateur commun dans l’œuvre constante et acharnée de Lucien Suel, la passion. Une véritable passion, d’abord, pour la musique et la littérature de la « beat generation » ; cette passion qui pousse à sortir de son propre univers pour chercher d’autres passionnés ailleurs dans le monde, à partir de l’Amérique. Ensuite, la passion qui pousse l’intelligence et les mains à poser les bases pour un échange le plus possible systématique entre passionnés et personnes intéressées à différent titre. Enfin, la passion qui donne la force de croire à des moyens extrêmement pauvres et improvisés qui serviront à véhiculer très efficacement la poésie et la culture en toute la France et bien au-delà. En s’engageant dans cette activité d’éditeur et diffuseur de revues littéraires, Lucien Suel a « grandi » en contact avec poètes et artistes de tout le monde, contribuant à créer des réseaux culturels « indépendants » pour lesquels il a bien tôt représenté un incontournable point de repère. Toujours est-il que la richesse, la variété et la rigueur de la poésie de Lucien Suel et de sa prose poétique sont à leur tour indépendantes vis-à-vis de la multiplicité des échanges se déroulant autour de lui.
Avec le temps d’une vie, Lucien Suel a toujours cru dans l’importance du « travail manuel » et de la fonction solidaire de la « poste ». Et s’il se débrouillait avec talent dans l’édition et la distribution physiques de ses revues en « papier timbré » il s’est aussi bien exprimé avec le « mail art » et, tout de suite après, dans les réseaux sociaux, quand la génération du blog a révolutionné l’idée d’édition et d’échange entre artistes et lecteurs. Comme il nous a expliqué, la diffusion des textes touche maintenant un nombre d’interlocuteurs beaucoup plus vaste qu’à l’origine, mais le principe est le même : l’échange fonctionne là où demeurent la « passion », la « sincérité » et « l’ironie » dont Lucien Suel est un exemple unique.
En entendant Lucien Suel raconter son parcours, citant des épisodes curieux ou touchants concernant les échanges et les amitiés qui se sont développées autour de ses revues « à l’esprit clandestin » j’ai vu couler devant mes yeux des images déchirantes et émouvantes de cette même époque que je venais d’admirer dans l’exposition consacrée, dans le même établissement, à l’esprit français entre 1969-1989 : une époque que j’ai vécu moi aussi, où les « contre-cultures », souvent marginalisées, isolées et de petite entité étaient en tout cas conscientes de leur importance, de leur primordiale « nécessité ».

Giovanni Merloni

D’une poule vieille et bavarde l’on fit une soupe gaillarde (un écho volatile de la « ronde » de mars 2017)

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D’une poule vieille et bavarde l’on fit une soupe gaillarde (1)
(texte publié lors de la « ronde » de mars 2017 (2)

Enveloppée par les petits bruits quotidiens de sa modeste maison de campagne, la pauvre Marisa traînait dans sa chambre, se peignant en face de la glace en dessus de la commode. Comme d’habitude, elle faisait la liste de ses amours ratés tandis que, dans la cour, la Santina (3) s’occupait des poules. À quelques mètres de distance, dans le rectangle de terre battue longeant l’allée des cyprès, deux hommes et un garçon jouaient aux boules.
Sans doute dérangée par les éclats de voix intermittents, la Marisa ne réussissait pas à mener à terme sa liste. Fascinée, qui sait pourquoi, par le numéro sept, elle aurait voulu avoir autant de joies et de douleurs à remémorer. Mais, quand il arrivait au sixième fiancé, celui des chaussures et de l’hirondelle, sa tête commençait à tourner et elle précipitait dans le doute : « Comment ? N’étaient-ils pas sept ? »
Alors elle recommençait, tout comme on fait si l’on essaie de se souvenir, en vain, des prénoms des sept nains de Blanche Neige ou des sept rois de Rome : Son premier amour l’avait emmenée au sommet du mont Fumaiolo (4) pour regarder les aigles, mais ensuite, en redescendant vers la vallée, il avait ramassé avec enthousiasme le cadavre d’un vautour avant de le fourrer comme un trophée dans le coffre de sa voiture.
Le deuxième avait essayé de lui expliquer, par un exemple concret, la métaphore du miroir à alouettes, s’attirant au contraire l’attaque foudroyante d’un cormoran embêté.
Le troisième n’avait que la main gauche pour la caresser, parce qu’en fait la droite, cachée par un gros gant, était horrible à voir à cause des coups de bec qu’un faucon lui avait donnés.
Le quatrième l’avait traînée à Venise. Mais l’idylle avait été bientôt dérangée par une multitude de pigeons qui s’étaient jetés sur les cheveux de la Marisa où le jeune marin avait jeté une poignée de grains de maïs.
Le cinquième était le plus sincère. Il aimait énormément la Marisa, mais il aimait aussi la compagnie des oiseaux empaillés, dont il avait rempli une inquiétante vitrine juste à côté de son lit.
Le sixième lui avait fait cadeau d’une magnifique paire de chaussures à talons… Il avait voulu que la Marisa les essaie sans attendre, dans le bureau de son agence de voyages. Mais ensuite, qui sait pourquoi, depuis la boîte qui aurait dû être vide, une hirondelle désemparée était sortie, avant de se lancer en des trajectoires folles qui la faisaient cogner contre les murs et le plafond. Quand l’hirondelle s’était enfin précipitée, morte, dans l’une des deux chaussures… la Marisa s’était sauvée en un bond hors de cet endroit redoutable, quitte à se plaindre ensuite, des années durant, pour le sort disgracieux de la pauvre hirondelle… 

Ce matin, rien ne marchait dans la bonne direction. Ses cheveux bouclés et hirsutes ne se laissaient pas amadouer, et souvent le peigne restait emprisonné dans un nœud…
« Voilà, j’ai compris où est ma malédiction ! Et j’ai dû attendre mes trente-cinq ans pour m’en apercevoir ! » se dit la Marisa, sursautant de peur. Elle avait découvert qu’en chacune de ses rencontres ratées — qu’elles fussent physiques ou spirituelles, cela ne changeait pas grand-chose —, elle avait dû chaque fois se sauver à cause des oiseaux qui s’y étaient mêlés !
« Toujours à l’endroit où ils ne devaient pas être ! » ajouta-t-elle intérieurement.
Tous les matins, la Marisa, avant de descendre pour son petit déjeuner, courait à la fenêtre, espérant trouver, au milieu de l’air pétillant ou humide, la bonne réponse à une question tellement cruciale qu’elle n’avait pas eu le courage d’y ajouter le point d’interrogation :
« Ils vont où les oiseaux… »
Dans la fantasmagorie des mondes qui s’ouvraient à ses yeux chaque matin, le vol des oiseaux — petits ou grands ; bons ou méchants — l’aidait à mesurer la profondeur de la vallée tout en suivant du regard la crête de la colline aveuglée par le soleil. « Vivant dans leur espace, contigu au nôtre et pourtant inaccessible, les oiseaux se bornent à me frôler », pensait-elle. « Ils vont où ils veulent, librement. Ou alors, ils suivent un itinéraire bien précis, comme s’ils devaient exécuter un ordre. Voilà : les oiseaux s’accordent de longues pauses de repos et de jeu, avant de s’envoler définitivement à la poursuite de leur destin. Dans l’attente, se montrant humbles et innocents, ils entrent à petits pas dans notre cœur pour s’y fabriquer un nid confortable… Mais un jour, d’un seul coup d’aile, ils s’en détachent brusquement. Et, pointant leur bec pointu vers un endroit mystérieux du ciel, ils entament leur aller simple sans nous daigner d’un seul geste d’adieu… »
La Marisa ruminait ainsi, se reprochant pour avoir dépassé l’heure du petit déjeuner, quand elle se souvint qu’à la Saint-Jean, le lendemain, on avait prévu une grande tablée dans la cour. La Santina était déjà en train de préparer la pâte feuilletée pour les « cappelletti », tandis que Sergio…
On entendit un hurlement aigu, déchirant. La Marisa courut à la fenêtre. D’emblée, elle ne s’aperçut de rien. Elle fut juste frappée par le silence de spectres qui s’était installé autour de la maison, envahissant comme un brouillard épais le potager et la rangée de cyprès divisant le champ des boules et l’allée du cimetière… D’un coup, elle saisit une masse blanche au beau milieu d’une branche saillante… La Marisa n’arrivait pas à comprendre cet étrange phénomène : était-elle vivante ou morte, cette « chose » suspendue à cinq mètres du sol qui ressemblait moins à une poule qu’à une pièce de la crèche de Noël ? L’haleine coupée, elle regarda plus attentivement : la poule dormait ou alors elle était restée étourdie ou peut-être hypnotisée par quelque chose…
— N’ayez pas peur, Mademoiselle ! hurla Sergio. Sergio habitait dans le pays. Il traînait des journées entières dans le bar attendant de se rendre chez les uns et les autres pour de petits boulots lui assurant la survie. Il venait volontiers aider la Santina lorsqu’on devait tirer le cou aux poules :
— Ne vous inquiétez pas, je la fais descendre, voyons ! ajouta Sergio d’un ton de fanfaron.
— Mais comment a-t-elle pu grimper jusqu’ici ? murmura la Marisa, horrifiée. Elle avait vu, souvent, des poules en train de voleter péniblement, se soulevant juste de quelques centimètres audessus du sol. Elle aurait facilement cru qu’une élite entre elles serait capable de faire des œufs d’or…. Elle n’aurait jamais soupçonné qu’une vieille mère poule, grosse de taille comme celle-ci, serait capable de voler !
— D’une poule vieille et bavarde l’on fait une soupe gaillarde ! (4) déclara Sergio d’un air assuré, tout en agitant un long balai en direction du pauvre animal apeuré. Pendant ce tourbillon, la Marisa remarqua, émerveillée, que l’homme endossait son costume du dimanche tandis que, depuis le col déboutonné de la chemise blanche, pointait une belle cravate rouge ! Tout de suite après, la Marisa crut s’évanouir voyant l’animal se réveiller et avancer d’un air menaçant vers sa fenêtre à elle. Elle referma les vitres et y colla dessus son nez : maintenant, la poule atterrissait gauchement à deux pas de son bourreau.
Plus tard, dans une cuisine dense d’odeurs, la Marisa chercha un coin libre de la table pour y appuyer sa tasse de café au lait. Le marbre gris, constellé de veines noires et de rayures rougeâtres, avait été envahi par les plumes blanchâtres que Sergio laissait tomber tout autour, sans perdre pour autant son calme et sans souiller non plus sa belle chemise blanche.
— Ils vont où les oiseaux, Sergio ? demanda la Marisa, tout en fixant son cou statuaire, beau et costaud. C’était cette nouvelle « situation » qui l’avait poussée à prendre le risque de se servir du point d’interrogation ?
— La plupart de ces êtres ailés, mâles ou femmes, peu importe, finissent dans nos corps affamés, répondit Sergio, promptement. Heureusement, il y en a beaucoup qui ont la chance et la ruse de se dérober aux mille embuscades des humains, comme les hirondelles, par exemple. Elles savent très bien où aller. Du jour au lendemain, elles s’en vont, ces traîtresses, tout de suite après nous avoir brisé le cœur !
« Moi, je serais volontiers une hirondelle fidèle. Pourtant, telle une poule désemparée, l’on m’oblige à me sauver sans que jamais je ne sache où me rendre… » 

Giovanni Merloni 

(1) « Gallina vecchia fa buon brodo » en italien. La « vieille poule », qu’on doit bouillir pour que sa chair devienne plus tendre, produit en fait un très bon bouillon pour les « cappelletti ». Plus en général, par le mot « vieille poule », on entend aussi bien, en Italie, une femme qui a passé la trentaine, ayant sans doute des qualités secrètes (tels des bouillons extrêmement savoureux).
(2) La ronde de mars : une suite de textes en échanges avec un thème : cuisine(s), et un incipit : « Ils vont où, les oiseaux » Son principe : le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, etc. Pour cette ronde, tandis que j’hébergeais « fraternité », le texte de Joseph Frisch, auteur du blog jfrisch  Dominique Autrou hébergeait le mien sur son blog, la distance au personnage.
(3) En Romagne, les prénoms féminins sont toujours précédés par l’article. On ne dit pas Anna, Rossella ou Santina : on dit l’Anna, la Rossella ou la Santina…
(4) Le Mont qui héberge les sources du Tevere
(5) Gallina vecchia fa buon brodo !

Voyage à Créteil (vases communicants mars 2017 avec Marie-Noëlle Bertrand)

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Créteil : oubli et sagesse d’une banlieue parisienne

Assis au bout de la rame, je suivais sur la vitre rayée les vagues reflets ensoleillés d’un après-midi d’hiver, tandis que deux questions me tiraillaient :
— En quoi consiste-t-elle l’identité unique de chaque commune de la banlieue francilienne vis-à-vis de Paris ?
— Y a-t-il un rapport possible entre l’expérience qu’un habitant de la banlieue peut se faire de Paris et l’expérience d’un Parisien vis-à-vis d’une commune de la banlieue ?
Pendant le voyage, je me disais d’abord une chose assez banale : même si le trajet est constellé de nombreux arrêts, le fait de se déplacer en métro au lieu qu’en train ou avec le RER, cela crée inévitablement, avec le temps et la familiarité des noms des stations et leur pouvoir d’évocation symbolique, un lien affectif profond entre les communautés de voyageurs et les contextes qu’ils traversent au fur et à mesure. Peut-être, le lien établi par la ligne 8 du métro — entre République, Bastille, Daumesnil, Liberté, Charenton, Maisons-Alfort et Créteil, par exemple — est-il plus fort que le lien, confié à la voiture ou au bus, entre Créteil et Vincennes ou Montreuil…
Puis, j’ai réfléchi à l’âge des voyageurs. Un échange journalier entre la ville de Créteil et Paris ne concerne qu’une partie de la population. Les gens au foyer, les enfants ainsi que les adolescents se rendant à l’école secondaire ou les retraités de mon âge ne se déplacent que très rarement dans les deux sens…
Quelle valeur peut-il y avoir, alors, dans mon témoignage d’un jour ? Pourrait-on y découvrir l’intérêt d’une « découverte » quelconque ?
Je voudrais savoir exprimer ce que cette banlieue me suggère, savoir découvrir en elle ce qui jaillit de l’oubli, volontaire ou pas, de son ancien paysage disparu, savoir expliquer un à un ses actes de sagesse et de réalisme. J’aimerais bien être capable de trouver les mots pour dire ce qu’il faut dire et de même proférer les mots adaptés pour « ne pas » le dire…

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Arrivant à Créteil je me dis que l’idée de Marie-Noëlle, s’inscrivant dans l’esprit des « vases communicants », est déjà une réponse à mes questionnements. Elle a proposé en fait un échange assez simple : je vais me promener dans un endroit tout à fait inconnu pour moi, Créteil, tandis qu’elle choisit la nuit pour traverser le Xe arrondissement de Paris. Si je ne me suis jamais rendu, jusqu’ici, dans cette commune située à la confluence entre Seine et Marne (qui représente aussi la tête de pont du vaste département du val de Marne), il est aussi probable que Marie-Noëlle n’ait jamais flâné dans mon quartier pendant la nuit !
D’ailleurs, sa proposition contient en elle-même une provocation qui m’intrigue : étant presque impossible confronter les existences de ceux qui vivent dans les vingt arrondissements de Paris avec celles des habitants des multiples banlieues, l’expérience des vases communicants affronte, aussi courageusement qu’inconsciemment, le thème de l’incommunicabilité. Une question de plus en plusévidente de nos jours, mais qui n’a pas explosé que dans les dernières années du « boom » informatique.

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Paradoxalement, les « vases communicants » — tout en représentant l’un de plus intelligents escamotages pour briser, au nom de l’échange et de la prise de conscience réciproques, la logique conformiste des réseaux sociaux — peuvent devenir l’occasion pour mettre en valeur, au lieu des choses qui nous rapprochent, les contradictions qui nous font réfléchir. Et l’exercice des vases peut donc convoquer, sans qu’il y ait du scandale, le thème de l’incommunicabilité.
Comme le disait Pangloss — et il a toujours raison —, nous vivons dans le meilleur des mondes possibles. Et nous ne traversons qu’un petit segment de l’histoire de la terre que nous habitons. Ce qui assume aujourd’hui une importance vitale pour chacun de nous changera sans doute avec les systèmes de valeurs qu’on fabriquera autour de cela dans un futur assez prochain.

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Il me semble évident pourtant que cette incommunicabilité dont j’ai entendu parler en premier par Michelangelo Antonioni dans ses films, et notamment dans « L’éclipse » et « Désert rouge », descend directement de ce présumé « boom économique » ayant débarqué en Europe une dizaine d’années après la Seconde Guerre.
L’incommunicabilité entre les personnes jaillit d’abord de la rupture brutale et violente de l’ancien système de cohabitation et de collaboration mutuelle entre la ville et la campagne à travers l’abandon de la hiérarchie, jusque-là équilibrée, entre des villes ayant différent poids et importance et la création, au contraire, d’une hiérarchie indistincte entre centres et périphéries se traduisant, inévitablement, en une perte d’identité qui touche soit les centres que les périphéries mêmes.

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Évidemment, ce « modèle » d’érosion progressive du territoire — basé sur l’hypothèse de l’utilisation massive de l’automobile et des hypermarchés — s’appuyant sur les technologies du béton armé, de l’asphalte et du plastique, a rencontré parfois des résistances ou des solutions de compromis acceptable en France, surtout là où le réseau ferroviaire et métropolitain était intégré depuis longtemps aux centres urbains caractérisés par une identité historique et culturelle plus nette.
Toujours est-il que la banlieue parisienne n’échappe pas à « l’inversion de la modernité » qui touche la plupart des banlieues du XXe siècle en Europe. Tandis que Paris, le Paris du baron Haussmann avec le quartier de deux gares, par exemple, ayant pour axe primordial le boulevard Magenta, demeure, pour moi, la ville d’Europe la plus moderne et clairvoyante.

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En fait, si les Romains du temps de César, tout en ayant en Rome une ville assez chaotique, avaient un formidable talent pour bâtir de merveilleuses « villes nouvelles » (dont Bologne ou Bordeaux, par exemple), tout en profitant d’une ville « à mesure d’homme » les Parisiens n’ont pas su créer, aux environs, des villes également vivantes et confortables.
Certes, la banlieue parisienne se présente bien, beaucoup mieux que celles qui serrent Rome ou Naples dans un étau chaotique. Mais on y perçoit, quand même, l’absence de quelque chose d’essentiel…
Pourquoi, sur la paroi grise-céleste d’un édifice provisoire à côté des rails, à deux pas de la station du métro de Créteil, quelqu’un à écrit en lettres majuscules:

DROIT AU BONHEUR POUR TOUS
LA FRANCE INSOUMISE…. (?)

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Cependant, au bout de ma « promenade communicante », je voudrais abandonner toutes ces « considérations sérieuses », forcément pessimistes, pour exposer mon tout simple « déplacement à la découverte des lieux où habite une chère amie » en me bornant à analyser mon dépaysement vis-à-vis d’un contexte « tout neuf », dont le regard d’un jour ne pouvait pas saisir l’histoire ni la personnalité.
Quand j’y suis venu, j’ai dû d’abord constater ma condition de piéton, désormais irréversible depuis plus que dix ans, qui m’a rendu incapable de m’adapter à un endroit structuré en fonction de la voiture.

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Ensuite, j’ai réfléchi que si je ne partage pas, physiquement, la vie de quelqu’un qui compte pour moi dans le lieu même où il habite, si rien n’arrive d’étonnant au long du parcours suivi, je risquerais de survivre à la petite frustration d’une expérience suspendue…
J’ai alors suivi au hasard un parcours possible, essayant de traverser ou frôler les différents endroits qu’elle m’avait indiqués. Dans ce parcours, l’unique chose qui avait vraiment de l’importance pour moi c’était la rue où elle habite, c’était retrouver une maison qui pouvait être la sienne ; c’était imaginer sa rentrée chez elle le soir, ses rencontres chez elle ou dans la rue ; ses courses ; ses parcours quotidiens vers le bus ou le métro ; l’alternance du beau temps et du temps mauvais, ce qui lui donne l’envie de sortir ou, au contraire, ce qui l’invite à rester chez elle ; ses amis et ses amies, sa vie dans une collectivité engagée, enfin comment vit-elle le rapport entre son lieu de résidence et celui de travail ?

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Des choses qu’on ne peut pas découvrir en un seul jour ! Et pourtant, juste au couchant, un rayon jaune, en guise de flèche, m’a indiqué une grille avec des noms accrochés. Je me suis arrêté pendant un instant et je me suis vu moi-même entrer et sortir de cette porte, emprunter ma voiture garée à côté, partir à la recherche d’une boulangerie ou d’une pharmacie ou, plus loin, des berges de la Marne… Tout cela m’a rapproché davantage d’elle, donnant un sens accompli à ma visite, même si je n’ai rien compris de ce monde assez dur et impénétrable où les trésors sont cachés.

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Giovanni Merloni

François Bon a été à l’origine de ces échanges le premier vendredi de chaque mois, que j’ai découverts alors qu’ils étaient coordonnés par Brigitte Célérier ; Angèle Casanova a pris le relais à partir de novembre 2014. Je remplace Angèle depuis un peu plus d’un an.
Vendredi 3 mars dernier, l’article ci-dessus à été publié sur le blog  La Dilettante de Marie Noëlle Bertrand. C’était la deuxième fois qu’elle me recevait dans le cadre des Vases Communicants, tandis que son texte « En descendant le boulevard Magenta avec la nuit » paraissait sur « Le portrait inconscient ».

Pendant quelques jours…

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Mes chers lecteurs,
Pendant quelques jours, je vais consacrer mon temps au passage à Paris de mon fils aîné, Raffaele Merloni. Cet engagement agréable et spontané m’empêche de m’occuper de tous les détails de la publication de trois premiers épisodes de la troisième partie (L’Île) du Journal d’Alfredo.
Celle.ci démarrera donc le prochain Dimanche 2 avril.
Entre-temps, la première partie du « Journal d’Alfredo » a été retravaillée en fonction d’une plus convaincante « vérité » du journal même. Si cela vous intéresse, vous pouvez trouver les textes définitifs sur le blog en cliquant sur « Une mère française ».
À très bientôt !
Giovanni Merloni

Amour et goudron – Intervalle poétique du Journal d’Alfredo (Journal de débord n. 45)

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Giovanni Merloni, mars 2017

Cette poésie de 1963, « insouciante et polémique » à la fois — traduite et déjà publiée sur ce blog le 5 mai 2013 —, marque un moment de pause, un intervalle  entre les deux premières parties du Journal d’Alfredo (« Une mère française » ; « À Rome ») et la troisième partie (« L’île ») consacrée au récit de cet été inoubliable à Procida, l’île d’Arturo (1) et de Graziella (2). Avec ce nouveau récit, l’histoire d’Agata et Alfredo démarrera le prochain dimanche 2 avril et se terminera à la moitié du mois de mai. Les 19 épisodes relatifs sortiront tous les dimanches, mardis et jeudis.

Avec la suivante « citation poétique » inspirée par la « nostalgie de la désacralisation », les lecteurs sont autorisés à faire des hypothèses au sujet des ressemblances, certes impressionnantes, entre l’Agata qu’aime Alfredo et cette Ambra, elle aussi blonde et également souple, moqueuse et idolâtrée.
Tout est possible, même si les personnages d’une fiction s’éloignent inévitablement de leur premier modèle avec une incoercible pulsion à le démentir et même à le trahir. Sinon, combien de différences y a-t-il, selon vous, entre l’Agate et l’Ambre ?
Giovanni Merloni

(1) « L’île d’Arturo », Elsa Morante, Einaudi 1957. Traduction en français : Michel Arnaud, 1963. Folio Gallimard, 1978
(2) « Graziella », Alphonse de Lamartine, 1852. Folio Gallimard, 1979

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Giovanni Merloni, Vive le 14 juillet 1789 ! – 1998-2013

Amour et goudron 

Je me moque de toi
de ton odeur de savon
de tes joues sans fard
de tes yeux sans artifices
de tes chaussettes blanches.

Tu te moques de moi
de mes cheveux longs
en désordre parfait
qui me font délinquant
et tu ris également
de mon air trop sérieux
si j’affiche, souriant
des cheveux coupés courts
d’apprenti militaire
diligent et ordinaire.

Je m’amuse à ridiculiser
ta mode pervertie,
tes jupes imprévisibles,
tes lunettes fumées.

Tu me juges égoïste,
un faux sentimental
rangeant tant bien que mal
les femmes dans une liste
un type qui tire à vue
sur les pigeons de la rue
traînant ses yeux d’épervier
au hasard dans le quartier.

« Un remède au verbiage,
au chagrin de l’ennui
ce serait, tu me dis,
qu’on installe un grand lit
sur ce pénible goudron
au beau milieu du tourbillon
de laques et poussettes

ce serait — quel défi ! —
s’embrasser à l’infini
devant ces gens normaux,
dérangés, indignés, apeurés
ne faisant qu’un, mon chéri,
avec ces sombres poteaux
au feuillage hébété

ce serait un bouchon routier
des voies érogènes
se frayant un chemin fantaisiste
parmi les alambics et les gênes
d’une liturgie conformiste

ce serait finalement le baiser
de deux langues ensanglantées
dans le grabat mortel
d’une église abandonnée ! »

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Ciao, ma belle morveuse,
évitons de trop fouiller !
Respirons du fond du nez
les aiguilles de pin
se mêlant aux piqures sans fin
de nos rhumes étourdis !

Marchons, les pieds légers
— un, deux ! un, deux ! —
à l’abri de l’amour et du vice
au-dessous des ombres complices
de notre tout premier
quatorze juillet !

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN :

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

« Le seul sentiment durable est l’amour désintéressé » – À Rome/21

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Mes chers lecteurs
Quelqu’un de vous constatera, en dehors de quelques modifications, que le récit d’aujourd’hui, faisant organiquement partie de l’histoire racontée, avait déjà été publié récemment dans ce blog.
GM
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« Le seul sentiment durable est l’amour désintéressé »

Dimanche 28 juillet 1963
Après la rencontre avec Randazzo, j’avais eu l’impulsion de ne pas quitter Rome pendant l’été. Ou alors de faire une courte visite à mon camarade Tonino Quercia, en villégiature à Scauri, une localité balnéaire à mi-chemin entre Rome et Naples. Ainsi, j’aurais atteint l’ataraxie par le biais de l’équidistance. Les mots de mon professeur m’avaient ouvert les yeux, éloignant mon esprit de la pensée d’Agata qui, durant quelques jours, est demeurée seule et abandonnée sur un écueil au milieu de la mer. Ensuite, obéissant à l’autre conseil péremptoire de Randazzo, celui de réserver une place aux coups de cœur que pouvait engendrer un paysage ou un roman, je me suis laissé capturer à nouveau par Elsa Morante et ses aventureuses descriptions de l’île interdite…

« Souvent, dans les livres, les maisons des vieilles cités féodales, groupées ou disséminées dans la vallée ou sur les flancs de la colline, toutes bien en vue du château qui les domine du point le plus haut, sont comparées à un troupeau autour de son berger. De même, à Procida, les maisons — que ce soient celles, nombreuses et serrées l’une contre l’autre, en bas, au port, celles plus rares de la colline ou celles des hameaux isolés dans les champs — ont vraiment, de loin, l’air d’un troupeau dispersé au pied du château. Celui-ci se dresse sur la colline la plus haute (laquelle, au milieu des autres petites collines, a l’air d’une montagne) ; et agrandi par des constructions superposées et ajoutées au cours des siècles, il a atteint la taille d’une gigantesque citadelle. Surtout la nuit, les navires qui passent au large ne voient de Procida que cette masse sombre qui fait ressembler notre île à une forteresse au milieu de la mer.
Depuis environ deux cents ans, ce château est devenu un pénitencier : l’un des plus vastes, je crois, de toute l’Italie. Et, pour beaucoup de gens qui vivent au loin, le nom de mon île est celui d’une prison. » (1)

002a_matisse-agata-7-180 Henri Matisse, Woman at the Fountain (1917), image empruntée
à un tweet de Mordecai (@MenschOhneMusil)

L’idée de réclusion et d’exclusion à la fois que m’avait transmise cette redoutable description du pénitencier de Procida se prêtait à deux hypothèses et interprétations.
Selon la première hypothèse Agata s’était volontairement cloîtrée dans l’île-pénitencier, tandis que j’en étais exclu avec l’étiquette de « sujet indésirable » : cela projetait sur l’île et sur notre histoire, brisée au moment de son épanouissement, une couche de solennité tout en donnant à moi la force, sinon l’héroïsme de la renonciation :

« Je serai dans la mer, tel un rêve lointain » (2)

En fusionnant la mer et le rêve, j’avais trouvé ma première métaphore ! Et je voyais déjà ce premier vers abouti avancer telle une locomotive suivie d’innombrables wagons vides… « Au bout de cinquante ans, je remplirai ces wagons de véritables vers poétiques, je me suis dit. Je les enverrai ensuite à Randazzo, beaucoup plus âgé que moi, qui sera alors à la retraite… »
Mais, quoi faire maintenant ? Je ne pouvais certainement pas partir à Procida et me noyer sous les yeux d’Agata et de ses « prétendants » ! J’ai pensé alors aux cycliques frustrations de Garibaldi ; à ses vagues d’amour pour l’Italie qui cognaient contre l’indifférence de multiples égoïsmes et pouvoirs ; à son île qui était une oasis de calme bucolique ; aux pinèdes, qu’il avait planté de ses mains… et j’avais pris ma résolution : « Caprera, tout comme les autres îles de l’archipel de La Maddalena, bénéficie d’une mer immense, d’une beauté incommensurable ! C’est là que je vais me noyer ! »
À présent, il ne me restait que déverser — d’une île inconnue à l’autre, inconnue elle aussi — tout ce que notre histoire, interrompue, avait créé au jour le jour ; tout ce qui avait jailli du néant de nos premières conversations presque enfantines et que par notre entente prodigieuse avait mûri vertigineusement. À Caprera j’aurais cherché une plage déserte entourée de rochers d’où j’aurais plongé, la tête première, dans l’eau… Elle me passionnait l’idée de frôler les algues vertes et les roches roses de cet aquarium luxuriant que j’imaginais identique à celui qu’Agata m’avait décrit… D’ailleurs, nager sous l’eau, tout près de la rive, c’était la seule chose que je savais faire. Une bonne solution pour disparaître sans mourir. À Caprera, hébergé par Garibaldi…

003_schiele-agata-7-180 Egon Schiele, Standing Girl In a Blue Dress and Green Stockings, Back View (1913),
image empruntée à un tweet de Brindille (@Brindille)

La deuxième hypothèse était beaucoup plus dangereuse pour moi : Agata ne s’était pas renfermée à Procida de façon spontanée, elle y avait été traînée contre sa volonté ou alors elle était une indigène comme la Graziella de Lamartine, dont ma mère m’avait esquissé un portrait flou.
La prison familiale, le renfermement dans les interdictions et les tabous : voilà de bonnes raisons pour qu’elle n’insiste pas avec son invitation à la rejoindre ! Une raison à laquelle je n’avais jamais songé, qui me semblait brusquement évidente : les difficultés à surmonter pour atteindre l’île et y survivre auraient sans doute dépassé mes forces ! Si elle était « trop petite » pour faire l’amour, moi j’étais « trop petit » pour « venir la récupérer ». Il m’aurait fallu un hélicoptère ou un tapis volant… mais aussi un costume gris et une gueule impeccable… Quant à Agata, seule, sans complices, elle serait tout à fait incapable d’envisager ce petit hasard de venir à ma rencontre en bas de chez elle… Personne entre nous deux n’avait l’âge pour maîtriser la vie pour en cueillir ces indispensables bénéfices qui nous poussent à vivre et espérer du matin au soir.
Mais, qui sait ? Agata aurait voulu malgré tout que je me déguisasse en Ulysse ou en « homme tranquille » et que je me résolve à la ravir ! Mais je n’avais rien d’Ulysse ni de John Wayne. Et je n’étais pas non plus un sicilien aux deux cerveaux, comme l’était Randazzo. Et puis, lui aussi, il n’a jamais eu une telle désinvolture, au cours de sa vie !
Je me disais que, dans les tréfonds de son âme, Agata m’aimait… et je n’étais que la victime et le complice d’un malentendu. Mais pourquoi, avant de partir, avait-elle dit : « prends-moi, si tu en es capable » ?
En mêlant entre elles les deux hypothèses, ma renonciation pouvait enfin ressembler aux retraits réitérés Garibaldi, se révélant pour moi comme autant de leçons sur l’amour et la dignité :
« Le seul sentiment durable est l’amour désintéressé, exempté de calculs et d’attentes non sincères ! » me susurrait dans mes rêves, de façon débonnaire, le grand fabricateur de pinèdes, celui qui avait su cueillir les sentiments meilleurs du peuple sicilien, passant indemne dans les méandres de ses deux cerveaux.
« Le seul amour qu’il vaut la peine de poursuivre est l’amour partagé », m’avait dit Randazzo, essayant de couper court mes élucubrations. D’un coup, tristement, l’amour d’Agata me paraissait alterne et flou. « Cette incertitude ne fera pas de moi un homme mesquin, j’essaierai de demeurer vigilant dans les quatre murs de mon cerveau et ne sortirai pas dans la folie, comme il est arrivé à Roland. Pourtant, combien est-il difficile de garder les yeux fermés tout en sachant que je ne te verrai pas quand je les rouvrirai ! »

004_auguste-mack-180 Auguste Macke, Géranium et rideaux,
image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Heureusement, il y avait ce précieux bouquin s’adaptant au rôle d’un « état tampon ». Au fur et à mesure que je le lisais, je me persuadais davantage que l’île d’Arturo n’existait pas. Mais c’était de même étonnant, pour moi, constater que depuis 1957 rien que sept ans s’étaient écoulés, et tout avait changé ! Il n’y avait pas que les nouveautés scandaleuses dont me parlait Agata dans ses lettres. On discutait avec passion, à Procida, d’un film qui venait de sortir dans le cinéma : « Les mains sur la ville » où l’on avait fait un récit intransigeant de ce qui était en train de se passer à Naples. (4) Moi j’avais dans les yeux mon horrible quartier de Rome, que j’avais vu grandir jour après jour avec autant de vulgarité et violence. N’avait-on pas mis, là aussi, les mains sur la ville ? Il y a sept ans… Un tel spectacle était tout à fait inimaginable. Mais c’est ainsi : la soudaine richesse des Italiens — oh, combien éphémère et ridicule ! — ne pouvait pas se produire en dehors d’une croissance malsaine et chaotique !
Sans doute, je ne voulais pas croire à ce dogme absolu de la beauté incorruptible de l’île qui transparaissait du bouquin d’Elsa qu’Agata m’avait donné pour qu’au contraire j’y croie… Ce livre « galeotto » et messager d’amour…
Voilà pourquoi je me suis demandé : « Qui sait si ces mains sales et impitoyables, dans leur avancée souterraine et systématique, toucheront aussi un endroit sacré comme l’île d’Arturo et Graziella. »

« Du côté du couchant qui regarde la mer, ma maison est en vue du château ; mais à plusieurs centaines de mètres à vol d’oiseau, par-delà les nombreux petits golfes d’où, la nuit, se détachent les barques des pêcheurs avec leurs lanternes allumées. La distance ne permet pas de distinguer les grilles de fer des petites fenêtres, ni le va-et-vient des geôliers sur les remparts ; si bien que, surtout l’hiver, quand l’air est brumeux et que les nuages en marche passent devant lui, on pourrait croire que le pénitencier est un manoir abandonné, comme on en trouve dans beaucoup de vieilles villes. Une ruine fantastique, habitée seulement par les serpents, les hiboux et les hirondelles. » (1)

Lundi 29 juillet 1963
Après un échange assez rapide d’appels interurbains, j’ai pris la décision de me rendre à Procida avec Dodo. Toto, le père d’Agata, empressé et efficace, nous a réservé une chambre pendant un mois et mes parents ont été contents pour le prix.
— Pour que nous y résistions ! a dit Dodo.

005_stazione-aoutrou-180 Photo empruntée à Dominique Autrou (@aucoat) sur Facebook

Giovanni Merloni

(1) Elsa Morante, « L’île d’Arturo, mémoires d’un adolescent », Folio Gallimard, 1978, traduit de l’italien par Michel Arnaud

(2) Texte poétique (Ambra n. 6)

Tu ne me sembles pas vilain, ni lépreux non plus ! – À Rome/20

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GM
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Tu ne me sembles pas vilain, ni lépreux non plus !

Soir de mercredi 24 juillet 1963
Dans l’après-midi, j’ai frappé à la porte du professeur Randazzo. Il habite une allée verte, transversale du boulevard des Milizie. Pas du tout gêné d’être surpris en maillot de corps, mon « maître » haletait juste un peu pour le chaud :
— Viens ! Asseyons-nous sur le balcon, il y a deux belles chaises, tout comme dans une loge de l’opéra !
Au commencement, il m’a parlé de « sa » Sicile à lui, sans que je puisse comprendre si l’endroit fabuleux qu’il me décrivait avec autant de participation était son pays natal ou alors le lieu habituel de ses villégiatures :
— Cefalù, un promontoire à pic sur la mer !
En cette image esseulée, ne s’appuyant que sur deux mots-clés — le promontoire à pic, la mer — ledit « Cefalù » devenait le titre d’une histoire dense et interminable, qui remplissait son regard tout en donnant à sa voix un timbre violent qui m’a vivement touché :
— Est-ce que vous vous souvenez, professeur, de ma première rédaction ? Cela a été l’unique fois de ma vie où je n’ai pas obtenu la suffisance dans un devoir d’italien ! En deux ou trois phrases, nettes et équilibrées, vous m’avez fait comprendre que je devais arrêter d’écrire en roue libre, secondant mes vices et caprices…
— Je ne m’en souviens pas, a dit Randazzo, mais puisqu’on est là je te dis qu’il faut que tu lises davantage, le plus possible : des romans, des essais, des poèmes ; sans te soucier de la longueur ni de tout comprendre… librement, et bien sûr en dehors de toute obligation scolaire !
Je lui ai répondu que je lis un peu, même si de façon désordonnée. Il n’y avait que deux auteurs « scolaires » qui me fascinaient vraiment : Ludovico Ariosto et Ugo Foscolo. Hors de l’école, j’avais découvert Italo Svevo et Cesare Pavese :
— Pourtant, je n’ai aucune intention de me suicider !

Tandis que nous conversions, par à-coups, parfois détournés par les vagues de chaleur imprégnées du parfum des arbres taillés comme des haies, les deux enfants de Randazzo — un mâle de trois ans et une fille de cinq — montaient et descendaient de ses genoux ou alors lui enlevaient les lunettes, avant de les remettre sur son nez en des guises ridicules…

002_agata-5-180 — Je te connais, Nitrodi ! Quand je te vois depuis la chaire, tu as toujours la tête ailleurs, dans une île…
— Procida ! ai-je hurlé, sans réfléchir.
— Ah Procida, l’île d’Arturo ! a dit le professeur, de façon automatique. Un endroit qui existe juste dans les rêves, où personne ne réussit à dormir, même pas les morts !
— Professeur, vous savez tout…
— Il me semble avoir trouvé des traces de cette île dans l’un de tes textes poétiques ! Sache qu’un grand poète français, Lamartine, a situé lui aussi un de ses plus beaux romans à Procida, « Graziella »…
Randazzo s’est levé et, après trois longues minutes d’hésitations, il a attrapé, depuis une étagère effondrée dans l’ombre, un bouquin à la couleur ocre :
— Je ne trouve pas « Graziella » de Lamartine, je crois que je l’ai prêté à ma collègue Hortense Lamy… Mais j’ai ici une petite surprise : un livre à moi, que j’avais titré « Traduction depuis un inconnu », qui sait si tu devines pourquoi !
J’ai essayé de répondre :
— Le poète n’est pas un vrai poète s’il ne s’exprime pas à partir de lui-même… Mais il doit le faire incognito, évitant soigneusement de déclarer le prénom, le nom et l’adresse de son amoureuse !
— En ce cas, mon cher Nitrodi, j’aurais dû donner un autre titre : « Traduction depuis une inconnue » !
— Vous avez découvert le texte d’un inconnu qu’ensuite vous avez traduit… Voilà, j’ai compris, professeur ! Celui qui avait écrit ces poésies, tout à fait instinctivement, d’un jet, sans même les relire, comme j’ai fait moi aussi, ce n’était pas un poète, comme je ne le suis pas non plus. Il me semble évident que cet être — figé dans l’état d’une larve, incapable d’exprimer de façon universelle, voire planétaire, ses sentiments et impulsions — était destiné à mourir « inconnu », comme vous dites…
— Tu es sur la bonne route, Alfredo, vas-y ! dit Randazzo en riant.
Les ailes aux pieds, j’étais réconforté par la caresse des mots de cet homme — dont l’âge était le double de la mienne : il aurait pu être, pour moi, un père très jeune — quand j’ai finalement trouvé la façon de conclure :
— Grâce à une « deuxième invention », au travail sur la langue ainsi qu’à des inepties qui font la différence, le Poète transforme le Vilain Petit Canard en un cygne blanc et pur comme la neige ou alors, si nous voulons adopter une autre « métaphore »…
— Bravo, tu as découvert finalement l’ineptie qui fait, comme tu dis, la différence : la « métaphore » ! En un éclair, j’ai vu comme dans une photo en noir et blanc, le professeur Randazzo assis derrière la chaire. Malgré son air débonnaire et ses yeux lumineux, il paraissait las et sans entrain, avec quelques années de trop sur les épaules. Sa voix était la même… mais pourquoi, dans la classe, surtout quand il parlait de Dante, ne réussissait-il pas à capturer mon attention ? Était-il lui-même, absent et comme perdu dans une île ?
J’étais absorbé dans ces fumisteries quand Randazzo m’a serré le bras : — Réveille-toi, Alfredo Nitrodi, tu n’as pas fini ton propos, n’est-ce pas ? Tu étais en train de me suggérer une autre image…
— L’histoire pénible de la belle et la bête ! Ma mère, qui est française, m’a presque obligé à lire un roman de François Mauriac, « Le baiser du lépreux ». Tout ce que ma mère pense « pour mon bien » est un mystère pour moi, pourtant ce livre colle parfaitement à ma situation…
— Tu ne me sembles pas vilain, ni lépreux non plus ! a protesté Randazzo.

003_la-ragazza-e-lombra-180 Photo Ferdinando Scianna, (Sicile, Italie, 1963), image empruntée
à un tweet de Maria (@MariaRiv2)

Je ne savais pas quoi dire. Il me semblait d’avoir trop parlé de moi et, entre les lignes, d’Agata. Sans doute, le professeur savait que j’ai l’amoureuse tandis qu’il juge, tout comme bien d’autres, que cette espèce de fixation est le principal obstacle à mes études. D’ailleurs, il me semble de les voir, mes parents, pendant l’heure de réception, en train de hocher la tête… Surtout mon père, qui néglige une circonstance tout à fait évidente : je n’ai pas la paix des sens, comme il arrive, par exemple, à Maurizio Ficcadenti. Ou alors c’est Roberto Trentavizi qui a « craché » à l’oreille de Randazzo mon secret : sans qu’on puisse dire qu’il est un espion, il est, tout le monde le sait, un grand bavard…
— Pense plutôt à Catulle ! a dit Randazzo tout en m’envoyant un regard complice. Celui-là n’avait pas besoin d’être beau ni laid pour aimer et être aimé… Et il ne se cachait pas non plus derrière de faux noms. Certes, ce n’est pas dit que Lesbia s’appelait vraiment Lesbia…
— Où est-elle, alors, la « métaphore » de Catulle ?
— Ne te souviens-tu pas de sa phrase sublime : « c’est une journée à marquer d’une pierre blanche » ? Chaque pierre évoque un souvenir, donc si nous suivons le sillage des cailloux blancs nous retrouvons nos jours les plus heureux !
— Le « caillou luisant », qui paraît dans l’un de mes vers, ce serait alors une métaphore… poétique ? ai-je dit d’une voix prudente.
Il m’a invité à chercher dans mon cahier rouge :

Personne n’entendra, personne ne commentera, personne…
…et notre amour, tel un caillou luisant,
brillera, fou de joie, dans le noir.

— C’est un joli fragment… a commenté le professeur. Mais il y manque quelque chose.
— Quoi ?
— Cette femme de l’île, qui ne s’appelle pas Graziella, j’imagine, tu dois la serrer dans tes bras, la caresser et la rendre heureuse. Prenant bien sûr des précautions ! Mais, si cela t’est interdit, tu dois chercher une autre femme ! À présent, dans ta poésie, un véritable chagrin demeure absent ! Malheureusement, en dehors d’un sentiment profond, extrême, cela devient presque impossible de trouver une métaphore qui puisse le dissimuler et, en même temps, le dévoiler !
— Comment se peut-il, professeur, que vous me connaissiez si bien ?
— Ne néglige jamais la « duplicité » de chaque Sicilien, qu’on critique à tort, sous le prétexte que cela dégénère, parfois, ou même souvent, en « ambiguïté ». Nous avons appris à garder en nous une deuxième pensée sinon une deuxième vie… Au jour le jour il s’agit d’une arrière-pensée qui nous surveille quand nous nous laissons emporter par nos élans ou qui, au contraire, nous pousse à agir si nous sommes attrapés par la déception et l’envie de lâcher prise. Grâce à cette duplicité, qui s’est révélée parfois encombrante et gênante pour moi aussi, j’ai pu transporter de façon lucide « d’une rive à l’autre » la poésie d’un inconnu qui pourrait être mon alter ego ou moi-même. Un être sans doute assez jeune et impulsif, comme toi !
— Que dois-je faire, alors ?
— Ne pense jamais que la vie va finir demain, essaie de mettre de côté cette peur ancestrale de mourir jeune, que tout le monde lit dans tes yeux ! Et attends qu’une femme « née pour toi » vienne te chercher. Avec la poésie, tu dois faire le même : travaille dur, lis, étudie, passionne-toi pour ce poète-ci et ce poète-là, tout comme pour chaque roman ou tableau ou monument ou paysage qui te frappe et te touche au long de ton chemin. Le temps que tu consacreras à ces amours désintéressés ne sera jamais gaspillé et, un beau jour, la Poésie viendra tout à fait spontanément à ta rencontre, bras dessus bras dessous avec une belle fille amoureuse !

004a_chagall-lunaire-180 Marc Chagall, Les amoureux à la demie-lune (1926), image empruntée
à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Giovanni Merloni