« Rien ne lui était connu de son existence future »

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001_autrou-1 Image empruntée à un tweet de Dominique Autrou (@aucoat)

Un grand merci à Dominique Autrou pour cette image qui m’a intimement touché. Elle exprime parfaitement ce que je vis maintenant, avec la beauté de la joie mêlée à la beauté du chagrin, avec l’espoir et l’égarement ajoutant à la conscience de notre finitude héroïque, énergique, prête à s’emporter. Avec ce besoin extrême de société, d’échange, de citoyenneté.

J’étais en train de faire une liste des « entre-temps » qui se sont entre-temps cumulés…
Je ne savais pas comment faire. Ils sont tellement nombreux, si graves, parfois, douloureux, touchants, ou alors pénibles et gênants pour les sentiments de déception ou de répulsion qu’ils ont provoqués en moi.
Je ne savais pas comment traduire tout cela, comment amener mes réflexions et mes récits tendancieux sur le papier invisible de nos pourparlers muets avec la précision et le détachement nécessaires.
Je le ferai.
Je me donnerai la force de parler de la « redoutable diagonale » qui menace mon pays d’une séquelle de tremblement de terre presque « systématique ». Une menace affreuse devant laquelle notre proverbiale ténacité italienne s’égare e se voit meurtrie.
Je parlerai de mon étonnement devant cette compétition américaine qu’on ne pourrait plus absurde. Ce général Custer qui ressuscite pour « Trump-er » encore une fois les gens de bonne volonté de la Planète en les conduisant dans une énième désastreuse Litte big horn.
Je parlerai de l’hôpital Laënnec, connu à Paris comme l’hôpital des Incurables, qu’on a transformé en résidence de luxe tout en défigurant la chapelle située au milieu de sa cour, même si elle fait partie du Patrimoine, où gît entre autres le grand Turgot…
Je dirai que je vois une évidente corrélation entre ces différents phénomènes.
Je parlerai aussi d’un ami récemment disparu, Maurizio Ascani, avec qui j’ai partagé plusieurs phases importantes et délicates de ma formation d’architecte, de mon expérience de travail et de ma vie même.
Mais ce n’est pas pour aujourd’hui.
Je vous partage ci-dessous une lecture douce et profonde.
Giovanni Merloni

002_tramway-mauriac Ramon Casas, En attendant l’omnibus, 1900, image empruntée à un tweet
de Laurence (@f_lebel)

« Rien ne lui était connu de son existence future »

« Rose s’assit sur son lit et ne bougea plus.
Quelques gouttes larges et espacées frappaient le zinc du toit. Elle emporterait seulement sa trousse de vermeil et achèterait à Bordeaux le linge nécessaire. On lui expédierait ses vêtements à une adresse qu’elle avait bien le temps de choisir. L’important, c’était de n’être plus là. « Fuir, n’être plus là, fuir… » Denis recevrait au bureau une lettre rassurante où il ne serait question que d’une absence courte. Elle s’était éloignée infiniment du chemin entrevu trois années plus tôt, le soir du premier échec de Denis… Rien ne lui était connu de son existence future, mais il fallait retrouver ce chemin. Elle n’aurait su dire si elle priait ; pourtant ce devait être sa prière qui, devant elle, éclairait les actes à accomplir dans le moment même. Son esprit ne s’attachait qu’à l’immédiat. Elle savait qu’elle descendrait un peu avant six heures, qu’elle suivrait la petite route des communs, qu’elle entendrait le tramway bien avant qu’il n’apparût. Sans doute faisait-il jour à six heures et, à moins qu’il n’y eût un brouillard épais, elle ne verrait pas grossir le phare, l’œil de cyclope. Mais, en elle, cet œil énorme brûlait comme dans les aubes noires d’autrefois. »
François Mauriac, « Les chemins de la mer », 1926.

003_tramway-part Ramon Casas, En attendant l’omnibus, 1900, part. Image empruntée à un tweet
de Laurence (@f_lebel)

Il fera son entrée dans le hasard de la vie

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« Vous me demandez de raconter un peu ma vie, sous prétexte que j’en ai une, je n’en suis pas tellement sûr parce que je crois surtout que c’est la vie qui nous a, qui nous possède. Après on a l’impression d’avoir vécu, on se souvient d’une vie à soi comme si on l’avait choisie. Personnellement, je sais que j’ai eu très peu de choix dans la vie, que c’est l’histoire au sens le plus général et à la fois le plus particulier et quotidien du mot qui m’a dirigé, qui m’a en quelque sorte embobiné »
Romain Gary

001_sposi-feliciSarcophage des époux, terre-cuite étrusque, venant de Cerveteri (Italie).
Musée du Louvre, image empruntée sur Twitter

Il fera son entrée dans le hasard de la vie

Aurait-il tout oublié ? Aurait-il tout rendu au « hasard » qui n’a pas d’embarras, à cet « être » si peu fiable ? Lui aurait-il enfin rendu toutes ses anxiétés, ses contradictions et, ce qui compte le plus, cette lamentation sombre accompagnant les défaites de son orgueil et le sentiment d’impuissance devant ses dérives de paresse ?
Giuseppe Strano se demandait si ce « hasard » était une « chose » ou, au contraire, une personne qui aurait décidé ou accepté à contrecœur de s’occuper de lui. Une personne-hasard qui s’était « installée spontanément » sur sa route et maintenant devenait le réceptacle de tout ce qu’il avait été « avant ».
Avant de se livrer corps et âme (avec toutes « ses choses ») à ce « hasard » à la figure encore floue, il se découvrait un Oscar Wilde tout à fait pitoyable, replié sur lui-même, même ravi de pouvoir en rire ou pleurer. Il vivait alors dans un état d’extase pérenne, tel un enfant rêveur, juste un peu agacé par la contiguïté avec le cynisme des autres, à peine enorgueilli par les petits succès dont sa fantaisie lui faisait cadeau.
Sa réalité fantastique courait, dynamique, au rythme métallique d’un ensemble « beat », sur un véhicule que poussaient son inertie psychique ainsi que ses réitérées rébellions contre le monde « faux et trompeur ». Et pourtant, tous ces feux d’artifice se traduisaient en un rêve renonciataire : il lui suffisait du bruit sourd de ses pas sur le dallage infini…
Avant d’étreindre son nouveau destin dans ses bras, il se berçait dans les inquiétudes de ses maladies inexistantes, pour combattre ainsi une véritable maladie, peut-être. Tout de suite après avoir voracement mangé, il se disait, dégouté, que l’odeur de la crème — qu’il essayait vainement d’étouffer, le torse bombé, dans ses pas solitaires — cachait en elle le roman accompli de la vie d’un adolescent qui avait déjà vieilli.
Giuseppe avait trouvé son équilibre en une espèce d’absence de passions et d’hypocrite suspension du jugement : rien ne le touchait vraiment ! Il essayait alors de se convaincre qu’il aurait suffi de regarder les choses — qu’elles allassent bien ou mal, peu importe — d’un œil objectif, pour que dans son esprit se formât enfin un certain « sentiment d’adhésion ».
Il adhérait à la haine, à l’amour, à la méchanceté par le biais de l’indifférence. Il croyait qu’elle s’était désormais dissoute dans un brouillard touffu, son identité unique, dont il n’aurait gardé que l’étrange orgueil de se vouloir accepté, coûte que coûte. Maintenant, il ne lui restait que l’espoir de voir pardonnée sa « provisoire absence ».

002_foro-romano-tatafiore Rome, Vue sur le « foro », photo de Bruna Tatafiore empruntée sur Facebook

Quand il rêvait d’Elle, au milieu de tous ces cauchemars réels ou imaginaires, il lui semblait d’avoir signé une trêve d’armes, par où il s’autorisait à une détente estivale. Une villégiature suspendue entre les flèches fourmillantes du soleil et la pensée nette et « calme » de la nuit, de « cette nuit-là » où les talons blancs d’elle résonnent encore sur l’escalier de pierre lisse tandis qu’à côté d’eux les tourmentent les voix ennuyeuses de deux amants décrépits.
C’est un effort titanique, lorsqu’on ne peut pas tout oublier, que de superposer à l’image réelle de lieux et personnes familières des noms et prénoms postiches. Dans les pénibles circonstances existentielles de Giuseppe Strano, tout cela n’amène pas, bien sûr, à des identifications héroïques ni à des chefs-d’œuvre immortels. Mais il fera quand même, de sa façon prudente et prolixe, son entrée dans le hasard de la vie, se laissant enfin glisser sans plus résister dans le vide atmosphérique d’une explosive « libération ».

Giovanni Merloni (Rome, Pâques 1966)

Une promenade insidieuse

001_la-depression-rene-gruau-04 René Gruau, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Une promenade insidieuse

La maturité
C’est un homme sur le point d’acheter une fleur qui juge finalement que ce n’est pas la peine ; un homme qui rentre dans une cabine téléphonique et pense pourtant que téléphoner implique une diminution de son univers unique sinon une inutile perte de temps ; un homme au téléphone qui préfère parler d’autre chose ; un homme qui vit d’autres choses parce qu’il sait que s’identifier à quelqu’un ou à quelque chose ce serait gaspiller ou perdre son indispensable SENS CRITIQUE !

La volubilité
C’est une femme qui se jette dans les bras d’un homme comme l’on se jette à la mer bleue envahie par le soleil… et le jour suivant sort pour faire des courses en ayant tout oublié.

La dépression
C’est un puits à pensées.

Les gens envahissants
Chez les gens envahissants, c’est la conscience de leurs débordements qui les pousse à s’en excuser continûment.

L’ennui
C’est le cercle renfermé des fantaisies érotiques de l’homme paresseux.

La force
C’est de la démence béate, ou alors du courage dont on n’a pas conscience.

Le courage
C’est oublier qu’il existe à la maison une mère qui pense d’habitude qu’en cet instant-là tu es en train de te jeter sous une voiture.

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La distraction
C’est se lever, se laver, s’habiller, conduire la voiture, en un mot vivre. Par contre, tout ce qu’on envisage de faire et qu’on fait après y avoir réfléchi n’a rien à voir avec les activités automatiques et inconscientes. Se distraire c’est agir dans une autre sphère, sans réfléchir, c’est faire quelque chose sous l’emprise de l’habitude, « directement ».

Se donner des airs
Au cours d’une discussion, nous nous donnons des airs chaque fois que nous essayons d’expliquer à un autre nos expériences et nos rêves tout en utilisant les paramètres de jugement de notre interlocuteur.
Rome, 1966

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Parabole d’un animal parasitaire, la tique.

La tique demeure, à jeun, perchée sur une branche pendant un temps qu’on ne peut pas prévoir, qui pourrait être très long, même dix-huit ans. Jusqu’au moment où un chien ou un autre animal au sang chaud passe à côté d’elle. La tique s’accroche à la croupe de l’animal ; elle lui suce le plus de sang possible, avant de se gonfler comme le ferait une grenouille orgueilleuse. Ensuite, elle tombe morte, tout en laissant glisser un œuf. Cet œuf à son tour deviendra encore une fois une tique qui grimpera sur la branche où, qui sait combien de temps, sans manger, elle attendra le jour où elle pourra finalement voyager et mourir.
Rome, 1978

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Une promenade insidieuse

Un homme distrait, fort et courageux, se donnant des airs d’homme mûr, se promenait dans un bois de chênes séculaires se répétant par cœur les vers immortels dont il aurait tant voulu être l’auteur… À l’improviste, une jolie femme maigre à faire peur, venant probablement d’une longue éternité d’ennui et de rêves pornographiques, lui sauta au cou comme le ferait un singe affectueux ou une tique. Répétant les rimes célèbres d’un amour sculpté dans les vers alexandrins d’un grand poète du XVIIe, l’homme déprimé par ses pensées excessives ne s’aperçut pas qu’une espèce de couleuvre blonde était en train de le vampiriser. Selon son habitude, il ne voyait devant lui que des femmes volubiles et froides qui l’avaient toujours repoussé comme un chien indiscret, voire un cheval trop anxieux de rattraper son étable. La route qu’il suivait l’amenant au sommet de la falaise, il s’aperçut d’être désormais obligé d’avancer complètement courbé en avant, comme un vieillard. La femme qui s’était jusque-là amusée à boire de ses veines sa lymphe vitale ainsi que ses emprunts littéraires, était devenue grosse et lourde comme la femme-canon du cirque Fratellini. Au bord de la falaise, il n’avait plus envie de voir la mer. Quant à la femme, elle était tombée à son côté et, sans attendre, avait commencé à rouler comme un ballon dégonflé. Tout de suite après, dans l’étrange mise d’un être qui n’a plus de forme ni de direction, elle avait glissé horriblement dans l’abîme. Une fois debout, l’homme distrait se sentit irrésistiblement attiré par la mer et s’apprêtait déjà au grand plongeon quand il reconnut, même si très éloignées des femmes au corps de singes ou de grenouilles ou de tiques — pas toutes sympa-tiques — en train de ressurgir de l’eau et remonter la surface lisse de la falaise comme des corsaires envahisseurs. Dépourvu de forces, de courage et de mots célèbres, l’homme épuisé et saigné à blanc eut quand même un élan extrême de désespoir. Il s’assit sur un banc public accoudé sur la Manche, sortit de sa poche un petit livre à la couverture verte et grise et s’y glissa.
Plus tard, une des femmes assoiffées de sang, une fois atteint le banc public, n’y trouva qu’un marque-page finement dessiné. Le livre de l’homme ambitieux et démuni avait eu la promptitude d’esprit de glisser au-dessous des planches vertes, s’estompant au milieu de l’herbe mouillée.
Étretat, 2016

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Giovanni Merloni

La rame à demi effondrée dans l’écume d’une petite onde verte…

001_matisse-au-travail-180Matisse au travail, image empruntée sur Twitter

Histoire d’une description

Le brouillard semble dessiner autour des montagnes le gros manchon de fourrure d’une dame âgée. Auprès du refuge alpin, au-dessous des cimes les plus impressionnantes, un couple multicolore danse excité, haletant des fumées de brume microscopique vers les planches noircies de la terrasse. Parmi les cailloux, où la végétation ne pousse pas — si l’on ne veut pas appeler végétation cette timide moquette de moisissure vert pâle —, des corbeaux noirs voltigent à même le sol promettant les foudres et les tonnerres. Je voudrais courir, haleter jusqu’à perdre tous mes sens, avant de m’accouder, finalement, derrière les épaules lisses d’une jeune femme brune qui m’aime… et regarder dans le ravin, à pic dans le précipice de ces objets lointains et anachroniques — mais de quelque façon saisissables — que ce sont la mer bleue, le soleil, les baigneuses à demi nues, la rame à demi effondrée dans l’écume d’une petite onde verte…

002_milton-avery-01-180Milton Avery, image empruntée d’un tweet de Laurence (@f_label)

Histoire d’une couleur

Le vert du drapeau italien amène sans transition l’extrait fascinant d’une évocation enfantine, le patriotisme d’un RA-TA-PLAN de fanfares, l’éclaboussure assourdissante d’un défilé qui ne nous empêche pas — malgré tout — de rire.
Le blanc d’une maisonnette de Procida cuite par le soleil, ne faisant qu’un avec le blanc d’un drap voletant dans la terrasse et le blanc de la jupe de coton dur sur la peau bronzée d’une fille méridionale. Le blanc des mains qui s’agrippent désespérées au mur blanc de la fusillade. Le blanc de la mort.
Le bleu du nœud de la blouse, donnant une valeur au petit panier en osier où se cachait une collation rassurante. Le bleu des yeux de deux filles qui se brûlent rien qu’à regarder dans le bleu de la mer. Le bleu de leurs paupières sans ombre qui rient.

003_milton-avery-02-180Milton Avery, image empruntée d’un tweet de Laurence (@f_label)

Histoire du dialogue

À la base du dialogue il y a toujours l’incommunicabilité. C’est ce qu’explique en premier Socrate à ses amis sophistes. D’ailleurs, si j’imagine que je peux dialoguer en sachant en avance les réponses qu’on me donnera et même mes répliques, je peux m’attendre avec la même confiance que dans la conférence internationale sur le désarmement on s’occupera du salut du monde.

004_milton-avery-03Milton Avery, image empruntée d’un tweet de Laurence (@f_label)

Histoire de l’Histoire

L’Histoire jaillit toute seule, la première fois qu’il arriva une chose insolite. Le narrateur — s’affranchissant de sa nature d’espion et de mauvaise langue — devint un historien, capable en un éclair de transformer la nouvelle en événement, le jugement en preuve objective, le récit en blague. Aujourd’hui, l’Histoire sert à connaître le monde nous évitant de commettre les fautes des autres. Évidemment, on montre du doigt les mauvaises actions des autres pour en faire chez soi avec plus de désinvolture. Ainsi l’Histoire va vaincre l’autocritique à l’avantage des mégalomanes, des arrivistes et des violents…

Giovanni Merloni (1968)

Tendresse

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Tendresse (1)

Avec la passion d’un convalescent, je viens de terminer de lire, le souffle à la gorge, « L’amant de Lady Chatterley » de David Herbert Lawrence (1885-1930). Sa narration « diluée » et détachée confie à la scène centrale (où l’amour explose dans son bonheur désacralisant) le plus haut niveau de force narrative. Cette scène est toutefois « préparée » par une rumination de réflexions — sur le monde actuel (de son temps) ainsi que sur le « piteux état » objectif de l’union conjugale des Chatterley — qui représentent un élément de modernité en plus, tout en faisant de contrepoids à ladite scène centrale.
Comme on le sait, ce roman, publié en 1928 à Florence, fut bloqué en Angleterre pour n’y être publié, après un procès célèbre, qu’en 1960, bien après la disparition de l’auteur (1930).
[Au-delà de la défense que D.H.Lawrence signa quelques mois avant de mourir (2), le texte même de « L’amant de Lady Chatterley » exprime déjà très efficacement les convictions et l’esprit de son auteur.] De toute évidence il croit sincèrement à l’institut du mariage, en tant qu’anneau primordial et préside incontournable de la société. Implicitement, il soutient qu’en manque de mariage et de reconnaissance juridique des couples, toute société serait vouée à la désagrégation. D’ailleurs, ce roman affirme aussi que le mariage (hétérosexuel) est « phallique » : un mariage de telle nature ne pourrait pas exister en dehors de la pleine exploitation de l’échange physique, quitte à porter en lui des éléments de fragilité. L’écrivain n’a donc pas écrit ce roman « scandaleux » pour défendre l’amour libertin « en dehors » du mariage et de toute règle morale.
Où est-elle, alors, la « désacralisation obscène » ? Dans l’amour d’une femme appartenant à une classe privilégiée avec un homme inscrit au contraire dans une condition sociale « inférieure » ? Ou bien dans la vision de l’amour en soi, une vision tout à fait réelle, dépouillée de toute ambiguïté et parfois crue ?

002_lautomneetsacoursedesombres « L’automne et sa course des ombres » photo d’Hélène Verdier
(@h_verdier) empruntée à l’un de ses tweets

Le personnage du garde-chasse, Oliver Mellors (atteint par une maladie sérieuse aux poumons, tout comme Lawrence), pourrait bien être considéré comme le paladin de l’amour vrai, essentiel, basé sur une sexualité sereine et sincère : l’opposé de l’homme « vertueux » (celui qui accepte sans bouger la chasteté, parce qu’on « doit » attendre), mais aussi de l’homme « dissolu » (comme don Giovanni).
Mellors ne cherche que la femme de sa vie. Sortant d’une brûlante déception conjugale, il vit en retrait, conduisant une vie solitaire inspirée au scepticisme. Grâce à Lady Chatterley, à l’instant où leur liaison assume la physionomie de l’amour réciproque, il retrouvera sa confiance. Dans un roman qui ne s’abstrait pas du tout du contexte social et politique de l’époque — marqué par des luttes ouvrières acharnées, à la veille de la crise américaine de 1929 qui aura des effets importants sur l’économie britannique —, il est d’ailleurs paradigmatique le rapport conflictuel de Mellors avec le pouvoir et l’argent, qu’il fuit comme les ennemis jurés de sa propre vision de la vie, où l’orgueil et le respect de lui-même occupent les places d’honneur : au nom d’un tel « amour propre », se traduisant en une intransigeance tranquille, Mallors réussit à renoncer à l’amour de cette femme « à sa mesure » quand le pouvoir et l’argent se jettent sur lui, essayant de corrompre sa force intime.

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Photo Scianna, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Tous ceux qui ont une force pareille, avec cette innée (et cultivée) capacité d’aimer, ils sont entravés comme les pires des voleurs. C’est là la « diversité » qui gêne davantage les bourgeois bienpensants : Mellors ne se dérobe pas pour ambition au jeu de l’hypocrisie et de l’abus. Il fait cela pour défendre sa dignité profonde d’outsider de la vie, ayant au centre de son univers l’amour, le sexe, le mariage, la fidélité et le « phallus » (3).
Au cours de la lecture du roman, jusqu’à sa fin presque, on dirait que les anxiétés et l’esprit de rébellion de Constance doivent s’échouer forcément sur un refus, sur une invitation à la résignation et à l’hypocrisie. En tout ce temps, Oliver Mellors ne parle presque jamais. Il semble même que sa force d’attraction ne vienne que de son silence.
Quand finalement Mellors écrit sa lettre résolutive, il exprime sans doute la résignation sincère de celui qui n’est pas du tout en condition de renverser les règles du jeu social. Pourtant, ses mots ont le pouvoir d’ouvrir une nouvelle piste, montrant combien la complicité amoureuse peut rendre, en elle seule, tout changement possible !

Giovanni Merloni (1979)

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(1) D.H. Lawrence avait envisagé d’intituler son livre Tenderness (en français, Tendresse), et il avait fait d’importants changements au manuscrit original afin de le rendre plus accessible aux lecteurs

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(3) « L’Amant de Lady Chatterley trahit un état d’assouvissement heureux et comme de détente phallique. […] L’absence de libertinage et de perversité est telle dans ce livre qu’il désarme plus encore qu’il n’intimide. On est tenté de se dire, une fois qu’on l’a fermé, que c’est bien ainsi après tout que pareil sujet doit être traité et que les périphrases hypocrites qui encombrent notre littérature amoureuse doivent être portées au compte d’un érotisme sénile et dégradé. […] j’admire M. Lawrence de s’en être affranchi et peut-être sera-t-on d’autant plus porté à l’en louer qu’on sera plus enclin à protester contre le « sexualisme » vraiment obsessionnel qui pèse sur le roman contemporain…. » Gabriel Marcel, « L’amant de Lady Chatterley, par D.H. Lawrence » sur « La Nouvelle Revue française », 1er mai 1929, pp. 729-731, in L’Esprit NRF, 1908-1940, Éditions Gallimard, 1990, pp. 694-695.

Une pomme ensorcelée

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Une pomme ensorcelée

Ces jours à l’hôpital avaient coulé pour Giuseppe Strano à une surprenante vitesse. Sans doute parce qu’il était très rarement resté seul dans cette chambre avec un seul lit que Serena, par mille subterfuges lui avait fait obtenir, parvenant enfin à captiver l’attention de l’infirmière-chef du service des urgences. Serena lui avait fait croire que Giuseppe était un homme de science, une espèce de génie précoce travaillant déjà, aussi jeune qu’il fût, auprès de l’observatoire astronomique de Monte Mario : « Il faut le ménager comme il le mérite ! »
Comme si c’était tellement important qu’avoir une chambre rien que pour lui ! À quoi bon de l’avoir eue si après Serena ne lui accordait que très peu de sa compagnie ? Si les portes, en cet hôpital, restaient toujours ouvertes, laissant le libre accès à des gens de tous les genres qui te racontaient leur vie et te faisait peur avec mille descriptions et rumeurs ?
Giuseppe songea à cette infirmière qui avait été obligée, la pauvre, de se montrer antipathique : « Ne voyez-vous pas que l’hôpital est au comble ? À l’Enfant Jésus, il n’y a pas de place pour un malade ainsi… insignifiant ! » Elle avait dit exactement ces mots-là, mais ensuite elle avait changé d’avis, devenant très gentille, même si, les premiers jours, Giuseppe n’avait pas arrêté de la poursuivre dans le couloir avec la même question : « Qui est insignifiant ? Le malade, c’est-à-dire moi, ou alors ma maladie ? » L’infirmière, qui pouvait bien être la sœur jumelle de Serena, sauf pour les cheveux noirs, répondait en riant : « Ce n’était qu’une façon de dire ! Rien n’est insignifiant, ici. Mais vous n’aviez rien de grave, à part le choc… Le docteur Fedele vous tient en observation, de la peur de complications… fort improbables ! D’ici dix jours… vous rentrez chez vous, je vous assure ! »
Le temps avait volé. C’étaient bien sûr des heures solitaires, se déroulant dans cette chambre simple tout à fait ignare de ce qui arrivait au-dehors, dans ces endroits magnifiques du Gianicolo constellés d’arbres et de paisibles promenades et traversés par la rue panoramique — le plus beau coup d’œil sur Rome, dit-on —, tout près des monuments de Garibaldi et de sa courageuse compagne, Anita. Et pourtant ces heures se comblaient de conjectures les plus fantaisistes autour des phrases que Serena scandait sur le pas de sa porte au terminus de leurs têtes à têtes trop brefs :
« Si nous nous étions rencontrés avant… »
« Je ne crois pas à l’amitié entre l’homme et la femme. »
« Vous, les hommes, ne pensez qu’à cela. »
« Il me semble de te connaître depuis ma naissance, et pourtant il arrive, d’un moment à l’autre, que tu deviennes un étranger… »

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Quand Giuseppe sortit de l’hôpital, il ne se jugeait pas encore prêt à affronter l’ennuyeuse routine de son existence à venir : il avait la sensation d’avoir séjourné très peu là-dedans, et désirait même d’y rester. Peut-être, laissant cette exiguë chambre simple et serrant de façon solennelle la main de l’infirmière-chef, il avait compris qu’une importante partie de sa vie — tout ce qu’il avait vu, ressenti, pensé et souffert avant l’incident — touchait désormais à son terme tandis qu’à l’improviste il avait eu la gorge nouée et s’apprêtait déjà à pleurer. C’était ça, sa nouvelle vie ?
Il n’était plus l’être qu’avant, à cause de l’amour, bien sûr, de cette femme qui lui avait adressé la parole, avec laquelle il s’était défoulé… Maintenant, il devait agir, l’heure de le faire était arrivée. D’ailleurs, il devait rattraper le temps perdu…
Sans qu’il y eût des faits réels, suivant sa vision morale ou moraliste, tout à fait personnelle, des rapports humains et de la société, Giuseppe était heureux d’avoir pieds et poings liés. Il était désormais un fiancé fidèle, tandis qu’une série d’événements simultanés le poussaient à affronter sa situation, de plus en plus fataliste et négative… À tout casser, il allait à la rencontre de la vie et de l’amour comme un joueur de poker…
Serena exigeait de lui un minimum d’action, en échange de son intérêt sans doute spontané… Il devait d’ailleurs répondre aux espoirs sinon aux besoins de sa vivante famille : douze membres en dehors de Giuseppe, un nombre exorbitant de frères et sœurs avec une gigantesque fatigue collective. Cette petite et dense collectivité exigeait de lui une décision qu’il prit, enfin : une décision qui fut douloureuse sinon tragique...

Il était donc sorti de l’hôpital, la tête légère, mais en forme. Et, pour se distraire, il avait fait une halte sur le parvis de Saint-Onofrio, s’accoudant ensuite sur le parapet du jardin adjacent, où s’était laissé emporter par l’étreinte lumineuse de Rome. À pied, tenant sans effort le sac à demi vide avec son pyjama, il avait emprunté la descente qui mène à la Lungara. Une fois passé le pont consacré à Mazzini, il avait atteint le quai opposé. C’était là qu’il y a quinze jours il avait laissé sa voiture, rien qu’à deux pas du corso Vittorio. « Est-ce qu’elle est encore là ? » se demanda-t-il, mais, tout de suite après, il eut la brusque impulsion de reporter les pensées et les efforts concrets. Embarrassé et confus, se berçant dans l’illusion qu’ainsi il aurait mieux réfléchi à ce qu’il fallait faire, il se rendit à la terrasse du bar Biancaneve (Blanche Neige) pour y goûter une « pomme ensorcelée », une glace exquise en forme de pomme à l’écorce de chocolat fondant. Un délice à se lécher les moustaches !

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Devant lui coulait de façon très naturelle le chaos des voitures et des bus, laissant derrière lui un sillage épais de goudron. Giuseppe rêva d’entrer dans l’un de ces Fiat 600 ou 850 et se laisser traîner en balade dans Rome par quelques infirmières du Bambin Jésus ou alors par une future professeure blonde. Personne ne s’arrêtait pour l’inviter à monter et déjà il revenait à sa crainte de ne pas trouver la voiture de l’incident, quand il entendit une voix derrière lui : « Mais, où vas-tu ? »
C’était Gianluigi, un de ses innombrables frères qui ne l’ayant pas trouvé devant la grille de l’hôpital l’avait cherché en vain jusqu’au moment où il avait eu envie, lui aussi, de la pomme ensorcelée…
Giuseppe comprit que sa voiture n’avait pas eu le loisir d’attendre sa guérison, parce que Gianluigi, ou Giancarlo ou Giampiero l’avaient promptement enlevée au lendemain de l’incident…
« Il n’y a que toi qui as été blessé, cognant contre le volant après le brusque coup des freins ! Le cycliste en est sorti sans un bleu, même s’il s’en est plaint beaucoup, venant même frapper à notre porte. Giulia, notre sœur, a eu juste une égratignure. Quant à la voiture, ne vois-tu pas ? Elle est restée indemne… »
Distrait par le plongeon soudain dans la réalité de cette voiture convoitée jusqu’à l’épuisement extrême, Giuseppe avait quitté la terrasse du bar sans payer. Et, quand le garçon lui tira la blouse avec une typique expression — « Pardon, jeune homme, l’addition ! » — il s’aperçut qu’il n’avait plus le portefeuille !
Gianluigi avait dans sa poche… juste les sous qu’il fallait pour s’en sortir et les lui prêta, sans pourtant cacher sa gêne.
« Nous devons revenir à l’hôpital ! » hurla Giuseppe d’une voix égarée. Ensuite, essoufflé, il obligea son frère à revenir en arrière, au-delà du pont Vittorio, pour remonter ensuite vers Saint-Onofrio et le Gianicolo depuis la porte Cavalleggeri.
La quête du portefeuille dans les labyrinthes aseptiques de l’hôpital allait devenir un cauchemar quand Giuseppe entrevit les longs cheveux noirs de l’infirmière-chef. Juste en face de la porte de cette femme appétissante et puissante, son portefeuille gisait à terre, encastré entre le mur et la jambe métallique d’une chaise de la salle d’attente des urgences.
« Comment m’est-il arrivé une chose comme ça ? » dit Giuseppe d’un fil de voix. « En fait, j’étais assis sur cette chaise le jour de mon hospitalisation, quand Serena discutait avec vous au sujet de la chambre simple, Madame, vous vous en souvenez-vous ? C’était il y a quinze jours… »
« Comment pourrais-je m’en souvenir ? Avec tous ceux qui passent devant cette porte ! »
« Il est possible que celui qui avait empoché le portefeuille se soit repenti, ou alors qu’il ait eu un peu de compassion pour toi, en le ramenant aujourd’hui, le jour où tu quittes l’hôpital… Quelle coïncidence ! s’exclama Gianluigi d’un air désolé. “Regarde quand même s’il y a l’argent…”
“Vous avez de la chance si vous trouvez le permis de conduire !” dit la belle infirmière faisant sautiller ses jambes élancées.
Maintenant, Giuseppe n’avait plus envie de rester en cette frontière entre la joie et l’angoisse, la naissance et la mort, l’amour et…

004_lgtevere_tatafiore-1 Rome, lungotevere, photo de Bruna Tatafiore empruntée sur Facebook

Sa promenade ou son “transport mécanique de lui même”, comme il aimait l’appeler, recommençait devant la grille de l’hôpital de l’Enfant Jésus.
“On m’a dit qu’il faut se mettre au volant tout de suite après l’incident de voiture, sans attendre !” dit-il brusquement à son cadet de deux ans. Puis, suivant les roues et le frissonnement de l’air autour de la vitre, il se souvint du vol subi : on lui avait enlevé tous ses biens !
“Il ne s’agissait pas d’un chiffre astronomique”, le consola Gianluigi. Et tu verras qu’on t’embauchera à nouveau à l’observatoire. Ou alors tu feras le gardien à l’école en plein air “Giacomo Leopardi”. Patience pour les sous que tu me devais, disons que j’ai payé moi la pomme ensorcelée pour fêter ta sortie de l’hôpital et c’est tout… »
La voiture avançait paresseusement, affichant ce matin-là son incapacité d’entendre et de vouloir… Tandis que Giuseppe aurait aimé voyager, voir le monde, même de façon abrupte et tout à fait touristique : « Voyez à votre gauche la superbe mole massive du Château Saint-Ange, ancienne forteresse de papes célèbres, voyez à votre droite Villa Borghèse… Et finalement, on a atteint le sommet du mont Mario, où vous profiterez d’un incontournable panorama de Rome. Ce bar-ci, avec terrasse accoudée sur le vide s’appelle Zodiaque, à cause de l’observatoire astronomique à côté, du ciel qui accueille la ville dans ses bras et du fleuve… Mais sans doute aussi pour stimuler la fantaisie des élèves de l’école en plein air… »
Sinon, les deux frères se calaient dans les draps d’un touriste tchécoslovaque aux sandales jaunes, les chaussettes grises et les lunettes métalliques qui voyageait devant eux en Skoda, l’une de plus laides voitures de l’histoire, tout en confiant à sa compagne, poliment assise à sa droite, des choses sans doute imposantes et conclusives au sujet du manque de confort à Rome, une ville vraiment chaotique.
Cette compagne, tout comme Serena, avait ses beaux cheveux blonds relevés, les mêmes yeux bleus écarquillés et, de profil, on ne lui notait pas l’asymétrie du nez par rapport aux yeux, ni celle des yeux par rapport aux sourcils.
Avant d’arriver à la Storta, négligeant pendant un instant le voyant rouge de la réserve désormais fixe, Giuseppe se souvint qu’il ne l’avait jamais embrassée sur la bouche. Il ne savait pas non plus si Serena désirait, à son tour, de partager cette expérience avec lui… Même si cela paraissait évident sous plusieurs points de vue, c’est-à-dire sa tendance à le plaindre pendant son hospitalisation, la familiarité de ses attitudes et l’envie de lui dire tout. « Mais, en elle, tout cela peut bien rentrer dans une normalité sans éclats, se disait-il. Selon ce dont je me souviens maintenant, avec un peu de recul… Serena serait capable de parler à l’infini, en obtenant des réponses, avec un interlocuteur même plus insignifiant que la paroi peinte en vert pâle de la chambre simple de l’hôpital de l’Enfant Jésus…

Giovanni Merloni (1967)

Ô monde immense qui vis poursuivant l’Amour…

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001_ziba_002-01-180 Edmé Bouchardon (1698-1762) Cheval, dessin à la sanguine faisant partie des études préparatoires pour la grande sculpture en bronze du roi Louis XV, successivement détruite par la Révolution française.

Ô monde immense qui vis poursuivant l’Amour…

Dans un endroit assez reculé de l’Ouzbékistan, où l’usine d’armes secrètes du tzar grossissait à vue d’œil au sommet d’une sombre colline, le soldat Jerkov avait une liaison passionnée sinon carrément amoureuse avec Katioucha, une petite amie jeune et belle qu’il avait connue lors d’une permission dans la ville basse. Chaque jour, au couchant, au lieu de monter la garde à l’usine, le soldat Jerkov enjambait l’enceinte qui faisait quatre mètres de haut. Par-delà ce mur noir, il retrouvait son vélo en piteux état qu’il enfourchait d’un air malin avant de s’aventurer dans l’allée en terre battue. La route était en descente, et chaque fois qu’il s’y risquait, courant comme un fou au milieu de son sillage de poussière, le soldat Jerkov se laissait emporter par une pensée toujours égale à elle-même, sauf de petites variantes dictées par l’inconscience ou la peur : « Pendant l’allée, tout coule parce que je suis frais et reposé comme un gardon. Cela me coûte rien que d’enjamber le mur, ensuite le bonheur qui m’attend est tel que je ne m’aperçois même pas si je pédale ou si je vole. D’autant plus qu’il y a la descente ! Sur la route du retour, au contraire, je suis fatigué, mélancolique, car je vois droit devant moi la gueule grise et inflexible du capitaine Voronov dont je n’attends que des reproches et des menaces. Maigre consolation, pour moi, si je constate combien le tzar m’a éloigné de chez moi et me dis qu’à ce point-ci même la Sibérie ne changerait pas grand-chose… Il ne me reste désormais qu’à pédaler péniblement, toujours en montée ! Mon voyage de retour est tellement fatigant que lorsque j’arrive, épuisé, au pied de ce mur de quatre mètres, ma pensée s’envole jusqu’à ma petite mère, assise auprès de la radio dans notre minuscule appartement de Saint-Pétersbourg. Je me souviens alors de son empressement et de ses caresses et j’ai envie de pleurer… »
Et pourtant, au pied de ce mur, la lune resplendissait dans le petit coin d’où le soldat Jerkov entamait, par une impressionnante régularité, son escalade nocturne. Avec le petit rayon blanc paraissait aussi, immanquablement, par voie télépathique, la figure pensive de Ekaterina Ivanovna, la jeune femme exquise dont il venait juste de se séparer. Offrant à ses lèvres ses joues parfumées, Ekaterina n’hésitait pas à proférer, d’un sourire d’interrogation, « Bon courage ! » Pendant un instant, un tel coup de fouet, même accompagné par le souffle énergique de l’amour, était à chaque fois en mesure de lui briser les jambes. Mais ainsi, voyant de façon réaliste ses propres craintes dans les yeux, le soldat Jerkov pouvait rentrer dans le présent de sa vie et trouver aussi la force nécessaire pour escalader à rebours le redoutable mur, même en sachant que de l’autre côté le capitaine Voronov l’attendait avec une longue liste de corvées spécialement conçues pour lui.
Combien de temps dura-t-il son spasmodique va-et-vient ? Le temps dont la lune a besoin pour accomplir son ellipse autour de nos têtes. Car la première nuit de la lune nouvelle le soldat Jerkov avait rencontré au pied du mur une troupe d’ouvriers et de policiers prêts à l’écraser à la moindre résistance. Cette fois-ci il ne fut pas obligé d’escalader les pierres pointues s’égratignant les doigts contre les verres et les briques plantées de travers. Il rentra dans l’usine par la grille principale. Ensuite, pendant le temps interminable d’une autre révolution lunaire il ne put se nourrir que de pain tandis que l’unique boisson qu’on lui offrit ce fut l’eau amère d’un puits abandonné.

002_ziba_002-02-180 Des lettres de l’alphabet étalées devant une boutique du
Passage du Grand Cerf, Paris

Pendant l’enfermement, le soldat Jerkov ne songeait qu’à elle, Katioucha, seule dans le faubourg au bout de la descente. « Elle va se dire sans doute que je suis mort ! » En fait, le jour de son arrestation, il y avait eu une explosion dans l’usine. Un horrible grondement d’où avait jailli un essaim coloré de feux d’artifice. Tout autour dans un rayon d’un kilomètre la voix avait couru qu’un homme avait succombé pendant cette disgrâce. Mais le soldat Jerkov ne pouvait pas savoir qu’Ekaterina était venue le chercher, tous les jours. Depuis son petit hublot barré, il ne pouvait pas la voir ni entendre le froufrou de sa jupe. Parce qu’elle, pour monter jusqu’à l’usine, faisait un tour large, beaucoup moins fatigant que le sien. Toujours est-il qu’à chaque fois Ekaterina pleurait jusqu’au désespoir. En fait, dès qu’elle atteignait la grille avec toute l’innocence de son amour, personne ne voulait lui dire si le soldat Jerkov était mort ou encore vivant.
L’avant-dernier soir de sa détention, le soldat Jerkov s’était endormi au milieu des cent feuilles où il avait gravé avec le sang son hurlement désespéré : « Tu me manques, Katioucha ! » Mais un vacarme de voix sans discipline l’avait brusquement réveillé. Trois gamins de la ville basse s’évertuaient à tourmenter son vélo. Vexé, fâché, embêté même, le soldat Jerkov avait rompu le silence qu’il s’était jusqu’alors imposé : « Voyous ! Voleurs, assassins, vous verrez ce que vous verrez quand je sortirai ! » Pour toute réponse, l’un des trois avait dévissé la sonnette du guidon de la bicyclette et par un lancement précis et inexorable, l’avait lancé vers lui, le frappant sur son front.
Assommé par ce corps pointu, le soldat Jerkov dut attendre une demi-heure avant de comprendre que cet objet lisse et rond, désormais inutile comme son vélo, pouvait par contre…
Depuis un temps immémorial, dans son cachot, quelqu’un de ses prédécesseurs avait laissé au-dessous du lit un rouleau de ruban adhésif. Ce fut ainsi que le soldat Jerkov, ayant vu fabriquer sous ses yeux tous les engins possibles et imaginables, enveloppa la pauvre sonnette cassée et souillée de son sang dans un amas de feuillets collés qui disaient tous la même chose : « Tu me manques, Katia ! » Et, quand la nuit arriva, le soldat Jerkov s’assura d’abord que personne ne pouvait le voir ni l’entendre… Il attendit que la lune croissante illuminât le centre de sa descente chérie, sa véritable complice… et il jeta là-dedans sa petite bombe…
Le soldat Jerkov savait bien sûr que Katiuscha l’attendait encore, entre chien et loup, au bout de la descente, même si vingt-huit jours et vingt-huit nuits s’étaient déjà écoulés. Quant à Katioucha, après avoir pleuré à verse, elle avait cessé de s’arracher les cheveux pour adresser enfin au ciel, elle ne savait pas pourquoi, son sourire confiant. Quand elle vit la boule de papier et poussière lui tomber à grande vitesse au milieu des jambes, elle comprit que son soldat n’était pas mort. Sans doute, il ne pouvait plus se servir de sa fidèle bicyclette pour s’évader de la cohue des envieux qui rôdaient autour de l’usine. Elle décida alors de prendre elle-même le relais… D’autant plus que ce déplacement amoureux allait se révéler beaucoup moins terrible, pour elle. Dorénavant, elle aurait monté à petits pas sur la route qu’entre-temps l’on avait goudronnée ou remplacée par traits avec de jolis escaliers fleuris, faisant bien attention à ne pas gaspiller ses énergies précieuses… Elle savait bien qu’après l’amour et ses abondantes promesses, le retour insouciant, accompagné de souvenirs heureux, se déroulerait, du commencement jusqu’à la fin, tout au long de cette magnifique descente !

003_ziba-03-180 Intérieur en papier, dans la vitrine d’une boutique du
Passage du Grand Cerf, Paris

Le vélo rouillé du soldat Jerkov, désormais inutile, servait maintenant de joli décor à la haie séchée par le soleil, tandis que les deux amants descendaient à zigzag au long d’un sentier herbeux jusqu’au ruisseau où l’eau chantait. Une rivière que les fabricants d’armes et leurs esclaves miraculeusement ignoraient.
Ô monde immense qui vis poursuivant l’Amour, comment se peut-il que tu n’aies jamais le temps de t’en régaler ?

Giovanni Merloni (1963)

L’apprenti écrivain

001_zibaldone-04-180 Image empruntér à un tweet de Laurence (@f_lebel)

L’apprenti écrivain

Son livre est une grande boîte à remplir d’objets et de « significations ». Dans son imagination, notre « amateur » ne sait pas renoncer aux couleurs, aux bruits, aux odeurs qu’il juge indispensables à rendre moins insignifiante que possible la « situation » qu’il couve dans sa tête. Voilà pourquoi il songe à une boîte blanche, sans ruban ni trous pour l’air, assumant en certains endroits la pâleur grisâtre du carton-pâte. Son « container » est lourd, mais, puisqu’il est fragile, on ne peut pas le rouler sur une pente comme si de rien n’était.
En cette journée ni chaude ni froide, le chemin est pourtant bref et le parcours aisé. Les vêtements qu’il porte sont assez confortables, tandis que ses chaussures se révèlent comme deux coussins lui cachant les aspérités des cailloux, les verres pointus ou les excréments (dans un livre, ce dernier mot l’aidera sans doute à contourner des expressions plus crues).
Où est-il son problème ? Notre aspirant-écrivain n’a pas encore écrit un véritable livre. Il pense par conséquent que la boîte blanche est encore vide. Tandis qu’au contraire elle est pleine de fond en comble, déjà prête à s’ouvrir à certains endroits. C’est quelqu’un d’autre qui l’a remplie, non lui. Donc, au nom d’une superstition qu’il est le seul à connaître, il n’est pas du tout anxieux de voir ce qui se cache là-dedans. Il ne songe pas non plus à égrener un chapelet pour reconstruire l’un après l’autre tout ce qui pourrait sortir petit à petit de la fissure qu’il vient de découvrir sur le fond de la boîte : des objets personnels, des grumeaux de souillure et, qui sait ? même des cadavres ne faisant qu’un avec les vieilles choses qui ont le pouvoir de réduire l’estomac à une sombre courette sans fenêtre.
« Basta, je vais deviner ! » se dit l’apprenti écrivain, avant de décider de remplir lui-même, par la seule force de son esprit, une autre boîte d’égale taille et couleur. « Quand j’aurai terminé, conclut-il, je pourrai en connaître et apprendre par cœur (distinctement ou indistinctement) le contenu ! »
Dans la bibliothèque d’un professionnel récemment décédé, un livre qu’un cher ami lui avait donné s’est réduit désormais à une cote jaunie et à une dédicace. Les enfants du professionnel, plus ou moins grandis et « placés », gardent jalousement cette cote au titre décoloré, n’ayant rien d’accueillant, pour l’unique raison qu’il s’agit d’un « objet de famille ».

002_fenetre-02-180Image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Voyant ces choses décourageantes, ce véritable soupirant se laisse emporter par l’orgueil : « Mon but sera alors celui de ne pas arrêter d’écrire à l’instant où j’aurai dit tout ce que j’ai à dire. Il ne faut pas lâcher prise ! » Parce qu’ensuite son cerveau devra bien marcher en quête de mots adaptés pour parler du livre, de façon que le livre fasse parler de lui…
Il est désormais convaincu que son livre sera enfin un objet accompli comme les autres, qu’il sera capable d’absorber en quelques heures l’attention du lecteur tout au long de l’itinéraire prévu. Il ne donne aucune importance à la trame, il en adoptera une au hasard. L’important c’est que le livre reste sculpté dans la mémoire du lecteur. Tant pis pour lui s’il est saisi par des états d’angoisse durables…
Enfin, il le lâchera, avec nonchalance, sur le parapet de pierre d’une visite guidée, imaginant qu’ensuite un million de fourmis le porteront en triomphe sur leurs épaules avant de le glisser bruyamment dans l’Oreille de Denys. Certes, dans sa volonté incertaine, le passionné d’écriture juge déjà perdu son livre, désormais en train de rouler, tout comme son adoré stylo, dans le lieu où tout se perd, là où jamais il ne sera en mesure de le retrouver (il avait été aussi le propriétaire d’un appareil photo semi-professionnel, d’une Vespa et d’un beau ballon de cuir). Ou alors, pense-t-il douloureusement, son beau livre fera l’objet de graves mutilations et d’impitoyables recyclages. Les pages centrales, par exemple, feront la fortune de quelques « bestsellers » américains (d’où l’on tirera des films tous les dix ans). L’introduction sera joyeusement effeuillée comme une marguerite de façon que chacune de ses pages puisse être destinée au hasard à l’un ou à l’autre parmi les passants. Les deux parties initiale et finale resteront, au contraire, opiniâtrement accrochées à la couverture, dans une pathétique solidarité de survivants.
Empruntant la voix et le recul à un professionnel, l’amateur parle maintenant de la perte presque certaine de ce patrimoine de mots (et de mondes). Mais après, réfléchissant, il reconnaît son incapacité d’affection totale à ce que lui-même a créé. D’ailleurs, s’il en était capable, il ne serait pas qu’un prétendant…
« Le professionnel vend, donc il possède une grande cave aérée ainsi qu’un livre de comptes. Quand il se sépare de sa créature avec des gestes mesurés et, certes, une satisfaction compréhensible, il sait que son “produit” est achevé, donc il ne prononce que trois mots : “ça peut aller”. En même temps, il va déclarer que son œuvre est “ouverte”, prête à être “transmise”. Un livre qui donnera l’envie d’en lire d’autres, un livre que quiconque pourra “utiliser” et “continuer” ».
Notre ami, au contraire, a l’habitude de donner en cadeau (de façon désespérée), ou alors de laisser tout disparaître (de façon heureuse). Il reste tellement ébloui par un compliment impromptu, qu’il laisse se dissoudre en l’air tous ses efforts de soustraire son livre à la consommation immédiate…. Tandis qu’il devrait sagement attendre que le livre soit vraiment accompli et que les actions les plus opportunes se déclenchent, pour lancer cet « objet » dans une orbite plus vaste, plus utile au monde.

003_manege-03-180Image empruntée à un tweet d’Anne Mortier (@AnneMortier1)

Il considère tout cela comme négligeable, il n’arrête pas de poursuivre sa fatigante montée tout en peaufinant dans son esprit les infinis détails d’un livre qu’il n’écrira jamais. Pourtant il demeure fier de son dernier collage ou alors de son billet de souhaits, ou enfin de ses belles fables qui sortent — ça, oui ! — de l’âme extravagante de l’artiste-né qu’il est.

Giovanni Merloni (1978)

Nous étions ici (Siamo stati qui) une lettre-poésie de Anna Maria Santilli

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Grazie Anna Maria, le tue parole sono talmente belle e vere, vere e belle che non posso far altro che impararmele a memoria, per potermele rileggere ancora. Spero solo che la mia traduzione in francese, che ho fatto col massimo « impegno » come avrebbe detto Enzo Jannacci, sia abbastanza fedele.
Giovanni

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Rome, Aventino, Jardin des Oranges (Giardino degli Aranci), photo A.M. Santilli

Merci, Anna Maria, tes mots sont tellement beaux et vrais, vrais et beaux que je ne peux faire qu’essayer de les apprendre par cœur, pour avoir ainsi la chance de les relire encore. J’espère que ma traduction en français, que j’ai fait ci-dessous avec le maximum d’engagement (« d’impegno », comme l’aurait dit Enzo Jannacci), soit assez fidèle.
Giovanni

Nous étions ici

Nous étions ici
avec des mots qui s’estompaient
les mots infinis
que nous écrivions
et que voulions dire entièrement
tous les mots ensemble
sans en négliger aucun.
Des mots empruntés aux livres,
aux couches des tableaux
à ces couleurs épaisses et brillantes,
le Train de la Vie,
Cesena et son équilibriste fou
Solidea que j’aimais,
parce que
je me retrouvais dans cette femme
blonde et claire
qui n’était pas Ariane
ou Marianne,
qui était pourtant Anna aussi.
Le théières de Pia sur ta bibliothèque.
Claudia et la Chambre de Garibaldi.
Ton appartement de Rome.
Nous étions ici
et nous bûmes quelque chose
dans un petit bar
à la courbe d’une rue.
Barberina et ses courbes étroites,
sa vie, et la nôtre
que nous nous racontions.
Nos amours « tétanisés ».
Le petit herboriste de Trastevere.
Les coins inconnus que tu me dévoilais.
En architecte, en peintre et en poète.
Bras dessus bras dessous.
Mon ami. Giovanni Merloni

Anna Maria Santilli

giovanni-novembre-2007

La valse sans temps (Zazie n. 47)

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Giovanni Merloni, La danseuse géométrique, gouache 2016

La valse sans temps

Une lampe en papier huilé
déferle ses rayons hésitants
sur les aquarelles ouatées.

Une caresse transparente
avance, habillée de parchemin
défaisant ta coiffure indolente.

Dans la nuit froide des bibelots
combien de fois m’as-tu fait cadeau
de la chaleur de ton corps libéré ?

Telle une porte ouverte au vent
tu t’es laissée traîner dans la boue
par ton chevalier servant.

Telle une tente ensanglantée
tu t’es laissée bercer sans bouger
par ses rudes mains gelées.

Ce ne fut qu’hier, dans ce froid sidéral
que je n’ai pas reconnu ton corps nu
ni mes baisers éphémères et crus.

Mais déjà, tu reviens, papillon opiniâtre,
t’enlisant dans mes gestes de plâtre
te hissant sur mon île saumâtre.

Une joie déchirante m’envahit
lorsqu’avec toi je roule au bout du lit
lorsqu’avec moi tu glisses dans la rue.

Parmi les chats blessés sans honneurs
et les icônes parsemées de jolies fleurs
nous roulons sans vacarmes, sans odeurs.

Au petit jour se réchauffe ton nez,
grimpent haut les rez-de-chaussée
vers la coupole de carton satiné.

Voilà, nous nous sommes réveillés
épuisés, endoloris, émerveillés
d’être tombés ici, sous le ciel de Paris.

Où étions-nous, au juste
quand tu disais que je m’incrustais,
et que la valse infinie se terminait ?

Paris se moque de nous
ne cessant pas de nous accorder
ce qu’il nous est désormais arrivé.

Giovanni Merloni

paris_chamontin Photo d’Élizabeth Chamontin (@Souris_Verte) que j’ai empruntée
sur Facebook avec son accord.