L’homme au bras d’or n. 22

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Image empruntée d’un tweet de Laurence @f_lebel

Chères amies lectrices de Z à K,
Comme vous pouvez bien le constater j’ai fait mon petit « putsch » en prenant deux fois consécutives le relais dans notre chaîne invisible. Mais je devais attendre la suite du récit de M. Marceau ! Surtout parce qu’il avait évoqué la duplicité de mon prénom et j’attendais donc à quelle femme prénommée Kim il faisait allusion !
Voilà, le mystère est dévoilé. Marceau en fait m’a écrit :
« Avant que se déclenche, pour moi, la vie adulte, je n’avais vu qu’un film, “L’homme au bras d’or” avec Kim Novak et Frank Sinatra. Dans ce film, la franchise de Kim, ne manquant jamais d’un souffle de “sensualité retenue”, au fur et à mesure de l’évolution du drame de son ami et de ses efforts pour le soigner, ne fit qu’augmenter son emprise douce et violente sur moi… Elle me sauva d’une crise qui aurait pu me plonger dans un état encore plus désastreux. Ou alors elle eut la simple fonction de me rassurer, en brisant la spirale d’angoisse qui s’était emparée de moi… »
Vous voyez ? Un film peut sauver une vie. Un livre aussi…
Qu’est-ce que nous apportera le futur ?
Kim (numéro deux)

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Image empruntée d’un tweet de Laurence @f_lebel

L’homme au bras d’or

Je courais sur une petite voiture, assis derrière avec deux camarades. La route longeait d’en haut un pittoresque village de pêcheurs aux maisons blanches, roses et célestes… La mer bleue, entrecoupée au milieu des têtes des voyageurs paraissait insaisissable dans son voile de brume opalescente.
Iéna, la fiancée de Brochant et Alma, la mienne, voyageaient dans la même direction, mais sur le train, pour faire plaisir à leurs parents. De temps en temps, à la hauteur des passages à niveau, ou lorsque la route semblait entrer en collision avec les rails, les deux sœurs nous saluaient par des sourires et des gestes mécaniques.
À Brest, descendus de la voiture — aussitôt repartie avec nos accompagnateurs qui devaient rentrer à l’École navale —, Brochant et moi demeurions en attente sur le quai de la gare, avec notre habituel enthousiasme ainsi qu’une propension enfantine à rire sans qu’il y ait une raison précise. Les deux filles étaient ravissantes. La blonde aux longs cheveux ondulés, amoureuse de Brochant, semblait avoir été chargée par quelqu’un d’endiguer les comportements de la brune aux cheveux lisses et courts qui gardait quant à elle d’obscures réserves à mes égards. Sinon, elles ne mangeaient pas, elles ne buvaient pas et surtout elles n’étaient pas disponibles à rire sans une raison précise.

Alma et Iéna avaient déclaré solennellement qu’il fallait quitter la table quelques instants avant que l’estomac soit plein… D’ailleurs, elles ne se souciaient pas de nous. Brochant et moi demeurions seuls, au-dessous des ombrelles blanches de la crêperie, grignotant opiniâtrement les écrevisses et les moules, tandis que nos fiancées se penchaient dangereusement au-delà des rambardes de fer, feignant de regarder la mer tout en ayant des choses à se dire…
Un peu trop « chouette », Iéna se réjouissait des commentaires des passants à son intention… ou alors elle embrassait Brochant sur la bouche en face de tout le monde par une sorte d’exhibitionnisme appuyé, selon la mode de ces temps-là. Au contraire, Alma paniquait devant les offensives de mon tempérament volcanique. Elle était aussi anguleuse qu’attrayante. J’étais vraiment obsédé par ces longues jambes maigres et bien remplies, par ces seins blêmes et solides, par ces doux mamelons… Pourtant, jusque-là Alma ne s’était pas donnée jusqu’au bout. Cette escapade à Douarnenez, la première de ma vie, était implicitement l’arène où je m’attendais à la collision et à la mort.
Selon la régie de Iéna, risible, mais inflexible, encore une fois pour faire plaisir à leurs parents, les femmes devaient coucher avec les femmes et les hommes avec les hommes. Par conséquent, Brochant et moi nous dûmes partager un énorme matelas à deux places, encore plus inconfortable que celui de mon foyer de la rue Daubenton et aussi de l’ancien matelas à ressorts de notre glorieuse chambrée d’Auteuil.

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Albert André, image empruntée d’un tweet de Laurence @f_lebel

L’idée de partir à Douarnenez avait été lancée par Brochant, emporté par cette illusion tragique de deux sœurs… mais ce fut Madame Plaisance qui insista pour me prêter les clés de son appartement là-bas. J’étais demeuré dans mon scepticisme habituel, n’ayant eu jamais un sou dans la poche et n’ayant jamais quitté Paris non plus. Pourtant, depuis deux semaines, Brochant et moi nous avions été embauchés, pour une période d’épreuve bien entendu, dans un cabinet de kinésithérapie. Nous avions épargné tout l’argent gagné en nous faisant inviter à droite et gauche…
Mais je ne pouvais pas imaginer qu’à Douarnenez je trouverais mon ancienne copine regrettée, Liberté… en compagnie d’un de nos camarades de l’orphelinat, Duroc ! Celui-ci était tellement bon, altruiste et même trop souriant, que je me trouvai pris de contre-pied et sans armes. Cependant, même si désarçonné et doublement meurtri par la présence de deux femmes de ma vie autour de la même table, je devins de but en blanc audacieux et même fanfaron, profitant de la bienveillance de Duroc pour amener dans nos conversations du soir mon sujet scabreux et délicat… Bien sûr, Liberté se dérobait à mes réquisitoires, tandis que Brochant et Iéna se sauvaient en se consacrant à la corvée de la vaisselle… Heureusement, Duroc, pour se faire pardonner, essayait de me donner un coup de main pour convaincre la « pauvre » Alma…
Il ne s’agissait pas d’une « preuve d’amour », je répétais avec insistance. Cela était désormais une idée reçue parmi les plus obsolètes… Je vous épargne les considérations, dignes d’un grand avocat, qui sortaient de mes lèvres comme les fleurs d’un champ au lendemain d’une nuit de pluie…
— En somme, Alma, dis-je en conclusion, rougissant pour l’indignation… si tu ne veux pas qu’on fasse l’amour ensemble, c’est à moi que tu te refuses !
Pendant un instant, je songeai à un acte de force… Cela aurait pu, contre toute attente, nous souder davantage… Bien sûr, en ce temps-là je transpirais de spermatozoïdes partout, mêlés à ma débordante allégresse verbale… Mais je n’avais jamais eu l’habitude d’entrer sans frapper à la porte !

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Albert André, image empruntée d’un tweet de Laurence @f_lebel

Le couloir séparant la chambre des mâles de celle des femmes menait d’un côté à l’escalier et, de l’autre, se terminait sur une porte-fenêtre en très mauvais état, mouillée et rouillée par la pluie et le vent. Derrière celle-ci, un balcon étroit d’un demi-mètre s’accoudait sur une petite plage léchée par une mer pâle et paresseuse, dépourvue de corps et d’énergie. Je me renfermai là dehors, tout de suite après mon dernier réquisitoire sous les yeux presque endormis de Duroc et de Iéna…
Le balcon et la porte-fenêtre étaient accrochés à une façade laide et irrégulière, formée par une série de maisonnettes ayant poussé spontanément, comme des champignons, l’une à côté de l’autre, à l’origine sans toilettes ni tuyaux de l’eau ou fils électriques. Les murs étaient en de pénibles conditions : une patine entre le jaune et le gris noirci voilait la surface irrégulière en forme d’éventail cassé. La plage, très mal entretenue, s’affichait comme l’arrière-boutique honteuse de la splendide promenade au long de la mer, une poubelle à ciel ouvert où jeter et abandonner à jamais tout ce qu’une fantaisie fatiguée et malade pourrait envisager. Derrière un édifice plus bas, j’entrevoyais la mer, qui était noire. Dans l’absence de la lune, on pouvait juste bénéficier d’un faible réverbère ressemblant à une horloge à coucou.

La nuit était longue, le balcon très inconfortable. D’abord, Iéna ensuite Brochant essayèrent de me convaincre à renoncer…
Quant à moi, je réfléchissais : cette manifestation individuelle ne servait qu’à souligner que c’était vital, pour moi, que l’écueil fût contourné, que le voile fût brisé.
D’ailleurs, Alma, renfermée dans son gynécée négligé, ne cédait pas. Brochant dormait dans le grand lit, poursuivant, dans l’espace redoublé, sa femme idéale, qu’il conduisait gentiment dans ses mondes de carton. Iéna, qui n’était peut-être pas sa femme idéale, était éveillée. Je réussissais à lorgner, depuis le balcon, à travers la fenêtre ouverte, l’endroit de la chambre où Alma et Iéna se roquaient opiniâtrement.
Les heures passant, j’étais tout engourdi ayant demandé à Brochant de fermer à clé en me laissant dehors, avant de consigner la clé à Alma. Dans l’espace à ma disposition, très exigu, je ne pouvais pas demeurer assis ni debout. J’étais obligé d’essayer d’étranges positions. Cela m’empêchait de dormir… mais j’étais curieusement content de cela.
« Une initiation ! » pensai-je. « Je suis en train d’expérimenter sur moi un rite tribal… Pourtant, chez les sauvages l’amour n’est pas considéré comme un sentiment… Pour nous, il s’agit d’une valeur qui naît et évolue avec la culture. Notre civilisation a inventé l’amour pour ajouter une sorte de noblesse à la possession, ou alors pour affaiblir la violence du désir et relativiser l’importance du rapport exclusif, totalisant… »
Elle me vint à l’esprit Argentine, l’idole de la nuit… tandis que la véritable nuit — insaisissable et cachée, plus noire que le noir — s’effondrait au-delà des barques de cette baie abandonnée.
D’autres heures s’écoulèrent, interminables. Le froid supportable de la nuit ne faisait qu’un avec l’air saumâtre sentant les algues mortes et tout cela m’aidait dans mon entreprise. Ce balcon était un phare, une tour, la cage du gabier au sommet du mât d’un navire, le pont Bir-Hakeim… Tout d’un coup, une pâle lueur frappa contre mes paupières séchées. « Quelle absurdité ! » me disais-je. « Quelle situation ridicule ! Ou alors le vrai ridicule c’est moi, ayant échafaudé cette espèce de psychodrame, ce chantage au lieu d’une simple demande sans détour… »
Pour… quoi avais-je manifesté ? Pour une chose qui devait déjà être là, que je n’aurais pas dû demander ni attendre… Ou alors je me battais comme un lion en cage pour une chose qui n’existait pas et n’aurait jamais existé ?

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Miles Hyman, image empruntée d’un tweet d’Anna @urlivernenghi
(pour Laurence @f_lebel)

Les premiers rayons du matin chauffaient les sacs en plastique amoncelés auprès des poubelles. Heureusement, il n’y avait personne. Car s’il y avait eu un passant étranger, même sourd ou muet, j’aurais été dans l’embarras devant justifier ma présence là-haut, dans la condition de quelqu’un qu’on a enfermé dehors…
Je vis jaillir derrière la vitre Iéna, en pantoufles.
— Alma veut te parler, dit-elle.
Feu vert ! On m’autorisait à entrer… Iéna, à son tour, de façon tout à fait naturelle, comme si c’était prévu en avance, tourna la poignée de la chambre de gauche, où Brochant devait l’attendre. Pour elle aussi, la voie est libre ! Entre-temps, ils ont tous dormi ! Je rentrai dans la chambre de droite, en pénombre. Alma était assise au milieu du lit, les draps tirés juste au-dessous de la bouche, appuyés sur le menton.
— Es-tu fâché ? murmura-t-elle, par une sorte d’excuse mitigée… Chaque fois qu’elle s’apercevait, d’avoir dépassé les limites par son despotisme inné et ses absurdes rigidités, c’était comme ça qu’elle remettait à zéro ses dettes morales… Nous nous étreignîmes. Pourtant, j’étais épuisé, je me voyais sale, envahi par les miasmes pervers où j’avais plongé comme un seau dans un puits. Alma se rendait totalement… mais justement il ne s’agissait que d’une reddition ! Elle ne cédait pas, hélas, à la force des sentiments ni aux raisons d’un désir responsable et paritaire. Elle ne courait pas à ma rencontre haletante et heureuse, s’arrachant les robes encombrantes, dépassant les éventuels embarras dans l’élan prodigieux d’un OUI…
Telle une boxeuse, Alma avait essayé de se sauver au bout d’un ring de plus en plus étroit autour d’elle. À présent, elle cédait parce qu’elle était aux cordes, sur le point de tomber à terre, écrasée par un énième coup mortel. Elle m’accordait son corps, tout son corps, mais son esprit vaguait ailleurs…
Notre première étreinte fut décevante. Alma était rigide, serrée dans des craintes ancestrales. Ses parents n’avaient pas eu peut-être la délicatesse qu’il faut, ou alors ils n’avaient même pas répondu à ses insistantes questions. Ou bien Alma n’avait pas eu le courage de demander quoi que ce soit. La protection familiale prévoyait le tabou et la bouche fermée… « Mais qui est ce Marceau qui frappe à ma porte ? » Alma était terrorisée. Telle une sauvage n’ayant jamais connu l’eau, elle voyait en moi la ruine, la déflagration et le néant. En ce qui représentait pour moi le début de la vie, Alma voyait la mort, le commencement d’un sombre glissement sans espoir.

Le matin suivant, je donnais des coups de pied aux strates subtiles d’eau blanche et céleste d’une plage infinie. Je cherchais la mer ouverte pour y mourir. J’y rencontrai Liberté, la blonde et honnête Liberté.
— Que fais-tu ? me dit-elle, d’un ton agacé.
— Ça ne va pas, répondis-je, sans m’apercevoir qu’elle avait vite tourné la tête pour ne pas m’entendre. Je ne sais pas trouver une bonne façon de mourir, ajoutai-je, ne trouvant d’autres ombres à qui m’adresser qu’à la mienne.

Dans le voyage de retour, en auto-stop — les deux sœurs ensemble ; Brochant et moi, dans deux voitures différentes — un sentiment de vide s’était emparé de moi. Les refus d’Alma et le sens de frustration pour avoir dû renoncer à me battre pour avoir Argentine… tout cela m’amenait une profonde incertitude au sujet de mes facultés… Étais-je encore capable de susciter et d’éprouver moi-même un amour fort, absolu et durable ? La déception, après le libre accès qu’Alma m’avait finalement accordé, avait creusé en moi des labyrinthes où tous les maux du monde m’attendaient au passage : « Et si je n’aimais pas les femmes ? Et si tout ce désir d’avant n’était qu’une exagération, une mise en scène ? » Je revenais à mon foyer de la rue Daubenton fatigué, égaré, moribond ou déjà mort.
Pendant une semaine, j’évitai soigneusement de rencontrer Alma. Je me plongeai dans le travail chez le kiné de la rue Varlin, dans le Xe, revenant vite, le soir, par la ligne 7, dans mon foyer privilégié dans le Quartier Latin.
Je ne parlais à personne, chose tout à fait inhabituelle pour moi. Le quartier du kiné comme celui du foyer me paraissaient monotones, insignifiants, sans couleurs. Je me sentais détaché des gens, de leurs tranquilles va-et-vient dans les rues, en haut et en bas des escaliers, dans les petits squares qui m’avaient été un jour très chers…
Je fus sauvé par un film en noir et blanc au cinéma Louxor en haut du boulevard Magenta. Frank, l’homme au bras d’or, le joueur, était alcoolique, prisonnier d’un vice qui en gâchait les comportements. En fait, sous l’écorce de « dur », il avait un esprit gentil et, surtout, il était un homme. Kim tomba éperdument amoureuse de lui.
Elle était magnifique. Elle bougeait dans l’écran comme dans une boule de verre privée appuyée sur mes genoux. Je la berçais et l’étreignais doucement en une symbiose absolue. Je tombai amoureux de Kim Novak, d’abord physiquement. Mes forces remontèrent depuis les coins les plus reculés en redonnant l’enthousiasme perdu à mes énergies amoureuses comprimées et réprimées par un malentendu que j’allais bientôt oublier.
« La vie, je pensai alors, c’est une force terrible. Malheureux qui ne réussit pas à se relever et ne peut recueillir les énergies indispensables pour continuer à lutter ! »
Quelques jours depuis Alma vint me chercher, chargée comme d’habitude de son incapacité de vivre. Maintenant, j’avais une réserve infinie de vitalité que je pouvais lui couler dessus, un trésor de baisers exaltants et ruineux pour lui donner quelques illusions en la sortant de la sombre lagune ou elle était en train de noyer, silencieusement…

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Nina Leen, image empruntée d’un tweet de Laurence @f_lebel

Quelques siècles depuis cet épisode, je me suis posé deux questions.
Voilà la première : « Est-ce que Brochant, lors de notre fameuse escapade à Douarnenez, avait des raisons importantes pour se comporter avec une telle… indifférence ? »
Et la deuxième : « Est-ce qu’Alma redoutait de cette première collision amoureuse parce qu’elle avait quelque chose à me cacher ? »
Oui, peut-être je me trompe, personne ne m’a rien caché. D’ailleurs, cela n’aurait pas été grave ni insurmontable, pour moi, savoir qu’Alma avait couché avec quelqu’un d’autre avant qu’avec moi, avec Duroc par exemple… J’aurais compris et j’aurais même apprécié une telle attitude de loyauté. Mais si je devais un jour découvrir… Oui, personne ne maîtrisait la situation, personne n’était en condition de me parler franchement, pour me rendre au moins quelques miettes de ma Liberté perdue… Même Brochant, surtout Brochant !
Marceau

Giovanni Merloni

Entretien de Giovanni Merloni avec Isabelle Tournoud (Mon travail de peintre n. 1 : 1961-1982)

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Rome, via Calabria, début des années 50

Entretien de Giovanni Merloni avec Isabelle Tournoud (août 2010)

ISABELLE – Voici un an que je n’étais pas venue dans l’atelier de Giovanni Merloni J’avoue que j’avais oublié beaucoup de choses que je trouve aujourd’hui, comme ces deux mains en bois ou cette collection de disques 33 tours. La première fois j’avais eu l’ impression d’un grand espace vide.

MERLONI – C’était en juin, il faisait beau. C’était plein soleil. Tandis qu’aujourd’hui, à deux jours de la mi-aout, le ciel est typiquement parisien.

ISABELLE – Depuis combien de temps habitez-vous ici ?

MERLONI – Cela fait juste quatre ans.

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Isabelle Tournoud

ISABELLE – C’est déjà quelque chose. Vous en avez terminé avec l’installation, je crois. (Elle interrompt de parler pour filmer le petit espace, enregistrant un petit commentaire sonore) : — C’est un joli coin. Nous sommes pas loin du canal Saint Martin, on voit d’ici le pont à côté de l’écluse, une lumière presque aveuglante après la pluie. C’est très différent de vos paysages italiens, n’est-ce pas ?

MERLONI – Oui, c’est une scène nordique qui me fait penser aux Flandres, à Amsterdam, Copenhague plutôt qu’à Paris. Du moins au Paris que je connaissais avant de m’y installer.

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Carol Caracciolo, 1961

1961-1971

ISABELLE – C’est curieux le rapport entre votre peinture et les paysages… Rarement on y reconnaît des lieux, des maisons. Et vous ne faites jamais de portraits…

MERLONI – Si, j’essayais de faire des portraits. Mais surtout de petits coins de mon horrible quartier petit-bourgeois de Rome. Pendant une des premières visites à Paris avec mes parents, je faisais de dessins selon la manière d’Utrillo…

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Nonno col cappello (Grand-père au chapeau), 1964

ISABELLE – Vous ne m’avez rien montré de vos premiers dessins…

MERLONI – J’ai presque tout détruit, de mes premières ébauches. En fait la découverte de la peinture marqua pour moi le passage de l’adolescence à l’âge de raison.

ISABELLE – Vous écriviez aussi des contes, des poèmes…

MERLONI – Je garde le manuscrit de mon « Journal intime »… mais je ne sais pas ce que ça vaut.

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Volti al buio (Des gueule dans le noir), 1961

ISABELLE – Dans tout ce que vous m’avez montré de cette période, on a l’impression d’une souffrance souterraine, sinon d’une véritable angoisse. Surtout dans les nombreux « visages » au pastel et à la cire…

MERLONI – En 1964, revenant d’un deuxième voyage à Paris et en Belgique, j’ai pris ma décision. Je ne me sentais pas à la hauteur de devenir un homme de lettres et je n’avais pas le courage de prendre tout de suite la route de l’artiste. Mes parents m’auraient de toute façon empêché de le faire. J’ai opté finalement pour les cours d’architecture, probablement pour me punir, sans imaginer que ce choix m’amenerait dans une démarche humaniste et altruiste. L’architecture a été aussi pour moi une grande source d’inspiration.

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Periferia (Banlieue), 1963

ISABELLE – Vos dessins et vos tableaux sont un hommage continu à cette architecture… Mais vous l’avez exercé, après, ce métier d’architecte ?

MERLONI – Je me suis occupé surtout d’urbanisme, d’environnement et de problèmes du territoire. On n’arrive presque jamais à dessiner exactement des lieux ou des espaces pour y vivre… mais on peut essayer de les rendre plus beaux. En plus, il y a un côté avocat et engagement politique qui est incorporé dans l’urbanisme qui me plait. J’ai hérité ça de mon père.

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Teatrino (Théâtre des marionnettes) 1963

ISABELLE – Vous êtes né au lendemain de la libération, en 1945…

MERLONI – Oui, mon père, socialiste, et mon oncle de part de ma mère, communiste, avaient été partisans. Tous les deux ont consacré leur vie à la politique, sans pourtant renoncer à une primordiale idée de liberté, même s’ils étaient des militants de la gauche.

ISABELLE – Je me demande ce qu’ils ont dit le jour de l’invasion de la Hongrie.

MERLONI – Ils ont violemment discuté entre eux. Mon père était dur et intransigeant, mon oncle défendait le choix des Russes. Moi j’écoutais, plein d’angoisse, leur voix dans un couloir sombre. J’avais onze ans. Après je crois que mon oncle a beaucoup réfléchi, jusqu’à prendre par la suite des positions très proches de celles de mon père.

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Coppia rossa e nera (Couple rouge et noir), aquarelle
sur papier 70 x 40, 1970

ISABELLE — Vous avez grandi pendant la guerre froide. Vous avez donc respiré cette confrontation idéale continue entre deux visions opposées de la vie et de l’histoire…

MERLONI — Je pense que chaque artiste ne doit pas oublier certains passages dont il a été témoin. En 1963, avec Jean XXIII, le pape ouvert à la gauche et le premier gouvernement de centre gauche, il y eut en Italie un moment d’espoir. Ce fut aussi l’année où l’on a risqué la troisième guerre mondiale à cause de Cuba, et aussi l’année où j’essayai de m’engager politiquement, en signant mon adhésion à la Jeunesse communiste. Mais j’étais encore très timide et j’avais une forte empreinte libertaire. Je pensais avec ma tête et je ne supportais pas ce climat un peu lugubre qu’on respirait dans les séances de la section.

ISABELLE – Nous sommes arrivés en 1964, l’année de votre retour de France et de vos choix de vie : l’université d’abord mais aussi l’art et votre engagement politique.

MERLONI – Juste en rentrant en Italie, nous sûmes que Togliatti, l’ancien chef du parti communiste, venait de mourir. J’eus la chance d’être présent aux gigantesques funérailles .Renato Guttuso les a d’ailleurs peintes de façon admirable. C’était le jour du « mémoire d’Yalta ». Je sympathisais avec cette idée du « socialisme au visage humain » qui faisait rêver.

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Arlecchino e sua moglie (Arlequin et sa femme), aquarelle
sur papier 70 x 50, 1970

ISABELLE – Vous êtes un artiste, un homme libre, très prudent face aux exagérations des autres, mais vous pouvez devenir parfois très engagé ou rebelle.
Mais revenons à la peinture. À dix-neuf ans, vous aviez déjà appris beaucoup de choses. Vous aviez suivi des cours de peinture ?

MERLONI – Jamais. On peut dire que je suis autodidacte, surtout pour ce qui concerne les techniques et les couleurs. C’est vrai que pendant ma formation d’architecte je préférais le dessin à main levée plutôt que le dessin à la machine… Peut-être ai–je appris beaucoup de choses utiles pour la peinture en devenant architecte, même si mes études n’ont pas été très approfondies… Ce furent quand même cinq ans très engageants, pendant lesquels j’ai écrit des rapports, des textes politiques, des thèses mais j’ai peu dessiné ou peint des sujets à moi.

ISABELLE – Vous avez tout jeté ?

MERLONI – Non… mais la période entre ’64 et ’69 a été compliquée pour moi. La mort de mon père a été très douloureuse à vivre. Ensuite il a fallu que je m’adapte à ce monde faux, flou et « terroriste » des architectes — professeurs, assistants et camarades plus vieux que moi. Enfin affectivement je me cherchais.

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Coniugi rosa (Epoux en rose) aquarelle sur papier 70 x 50, 1970

ISABELLE – Entre le 1964 et le 1969 il faut se souvenir de 1968, si je ne me trompe pas… Est-ce que cette année terrible et même trop célébrée a eu un rôle important aussi pour vous ?

MERLONI – Oui. Le premier mars 1968, j’étais à la fameuse « bataille » de Valle Giulia, avec mon frère, étudiant de droit. Nous étions surtout des spectateurs, même si nous étions mêlés parmi la foule qui pour la première fois osait se révolter contre la police…

ISABELLE – Donc, après cette journée, votre parcours artistique aussi a subi des déviations…

MERLONI – Je ne sais pas. Je vous ai dit qu’alors je ne peignais pas. Ma vie était entre parenthèses. Mon père était mort et je devais conclure mes études, d’une façon ou de l’autre. C’est vrai qu’après la révolte et tout ce qui s’est passé en Italie, en France et en Europe, tous mes critères et repères ont changé. J’ai dû abandonner mon apprentissage individuel et partager les chances et les risques d’un apprentissage collectif, par groupes.

ISABELLE – Qu’auriez-vous voulu faire ?

MERLONI – Je prêchais une action d’arrière-garde, qui devait s’occuper de la substance de nos études et de notre travail futur. Mais j’ai été emporté par la même vague que tous les autres…

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Ciclista (Cycliste) aquarelle sur papier 50 x 35, 1970

ISABELLE – Et voilà l’année 1970, une période très prolifique pour votre peinture. Que s’est-il passé cette année là ?

MERLONI – Je me suis marié, je suis devenu père, j’en ai fini avec l’université et j’ai commencé à travailler comme professeur de dessin et histoire de l’art dans un lycée de Rome.

ISABELLE – Étiez-vous heureux ? Ces aquarelles donnent une impression d’angoisse et de peur. Tous ces couples aux yeux fixés dans le vide, ces hommes avec le Borsalino sur le nez, ces femmes affligées…

MERLONI – En réalité, même si mes devoirs précoces m’oppressaient, j’avais trouvé – ou retrouvé – dans la peinture une façon de donner de la liberté à mes cauchemars.

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Folla con palloncini (Foule et ballons) aquarelle sur papier 50 x 70, 1971

ISABELLE – Ce fut une surprise pour votre entourage ? Quelle fut la réaction à tout cela ?

MERLONI – Les amis appréciaient et aussi ma famille me soutenait. Mais c’était évident que je ne pouvais pas élever un enfant et devenir peintre. Ma mère m’emmena voir quelques galeristes. Une marchande de tableaux [Adele Amaduzzi] vendit à Paris trois ou quatre de mes aquarelles… mais était-ce suffisant pour prétendre à une carrière d’artiste ?

ISABELLE – Je trouve dans votre travail de cette période un peu tout le mouvement de l’art figuratif des années ’40 et ’50…

MERLONI – On disait que j’avais quelque chose de Sironi. Mais, à cette époque, j’étais très ignorant. A part Le Corbusier, Mondrian, les grands du passé et les peintres que j’avais vus quelque part à Rome : Ennio Calabria, Maccari, Vespignani, Guttuso je ne connaissais que peu l’histoire de l’art du XXe siècle.

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Operaio (Ouvrier) aquarelle sur papier 70 x 35, 1970

ISABELLE – Vous étiez, je crois, en quête d’une issue : d’un côté il y avait la recherche d’un travail, les responsabilités familiales et de l’autre une sorte de lyrisme primitif, une ironie naïve…

MERLONI – Ce fut une période encore plus difficile que celle que j’avais vécue pendant mes études à l’université. Les occasions de travail à Rome étaient très modestes pour moi. J’avais été chassé de l’enseignement à cause de mon indulgence envers les étudiants en révolte. J’ai quand même trouvé un petit boulot chez un architecte. Fasciné et convaincu par la figure exemplaire d’Enrico Berlinguer, qui était vraiment « un socialiste au visage humain », j’ai adhéré au parti communiste de mon quartier. Cela m’a donné l’occasion de faire mes premières affiches et de réaliser un documentaire-pamphlet contre la spéculation immobilière à Rome. Un film malheureusement perdu qui avait été apprécié pour sa façon originale de traiter ce sujet compliqué.

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Sogno con albero e palloncini (Rêve avec un arbre et des ballons)
aquarelle sur papier 50 x 70, 1973

1972-1982

ISABELLE – C’est en mai 1972 que vous avez laissé Rome pour Bologne.

MERLONI – S’il n’y avait pas eu le trait d’union de la peinture, je dirais maintenant qu’en mai 1972 ma vie adulte a commencé avec une véritable rupture avec le passé. C’est vrai que j’ai gardé un certain nombre d’amis à Rome et que je n’ai jamais coupé mes liens avec mes frères et cousins, auxquels je suis resté toujours dévoué. Mais Bologne c’était le travail choisi et surtout la ville d’élection.

ISABELLE – Vous aviez finalement trouvé un bon travail…

MERLONI – Dès les premiers jours, je me suis trouvé à Bologne dans un contexte idéal. La région Émilie-Romagne, qui venait d’être constituée depuis deux ans, représentait le point plus avancé dans le nouveau système des autonomies. On attendait qu’elle montre la voix d’un changement économique, social et culturel pour toute l’Italie. Bologne c’était le phare à la hauteur de ces espoirs. Un grand nombre d’intellectuels et de professionnels reconnus étaient là, tout engagés vers le même but. Moi aussi j’étais là : un jeune encore inexpert en urbanisme et aménagement du territoire, mais désireux de faire de mon mieux.

ISABELLE – Cela vous a donc distrait de vos aspirations artistiques…

MERLONI – Oui, évidemment. Je me suis plongé dans cette fascinante matière qu’est l’urbanisme sans avoir de temps pour pouvoir peindre. Mais je dessinais toujours, même dans les réunions les plus sérieuses, et je profitais de toute pause pour reprendre mes pinceaux.

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L’aquilone (Le cerf-volant) aquarelle sur papier 50 x 70, 1973

ISABELLE – Et voilà votre première exposition, à Forlì, en avril 1973.

MERLONI – Suivie par une exposition collective à Cesena et une deuxième personnelle à Castrocaro. Je n’ai pas encore mentionné, après le travail et la peinture, un troisième aspect aussi important sinon décisif de cette période inoubliable. Loin de Rome, j’étais plus tranquille grâce à la certitude du travail fixe. Ma crise conjugale, jusque-là cachée, explosa. À cette époque, j’étais devenu un personnage peu recommandable qui tombait facilement amoureux. Je retrouvais une jeunesse sacrifiée. Un curieux équilibre se réalisait entre les diverses pulsions qui me traversaient.

ISABELLE – Cependant, les tableaux de cette période sont encore tristes et angoissés…

MERLONI – Oui, mais après l’exposition de Forlì, Cesena et Castrocaro quelque chose de nouveau arriva. J’ai commencé à être reconnu. J’ai aussi rencontré le peintre Alieto Ragazzini qui m’a donné de précieux conseils. Ma petite renommée m’offrit aussi des occasions dans le milieu de travail. On me chargea de la réalisation de plusieurs affiches, ce qui me donna une nouvelle confiance dans la technique du collage.

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Orlando furioso I (Roland furieux), encre de chine sur papier 70 x 50, 1974

ISABELLE – Je trouve très intéressant ce travail à l’encre de Chine, en noir et blanc…

MERLONI – Ce sont de grands dessins que j’ai faits entre ’73 et ’74 et que j’ai exposés après à Ferrare, près du Centre des Activités visuelles du « Palazzo dei Diamanti ». J’y ai illustré des chants et des personnages du « Roland furieux » de l’Arioste.

ISABELLE – Comment cela est-il arrivé ?

MERLONI – Un ami à moi [Franco Cazzola] suivait avec indulgence mes exploits de peintre. Un jour, il m’emmena chez le maître Franco Farina. C’était un homme extraordinaire, qui dirigeait de façon très intelligente et ouverte la Galérie d’Art moderne de Ferrare, un centre d’exposition de première importance. Je fis voir mes aquarelles que Farina examina très attentivement avec une grosse loupe… « Vous êtes très sensible aux vicissitudes humaines », me dit-il. Ensuite, il me proposa d’illustrer tous les chants et tous les personnages du « Roland furieux ». En sortant de son bureau, j’étais déçu. Mon ami me fit comprendre que Farina ne s’était pas moqué de moi… Six mois plus tard, juste après la naissance de mon deuxième fils, je lui avais livré mon travail. Fin juin il m’appela. Pendant trois mois – du 30 juin au 30 septembre —, j’ai eu la chance d’exposer à côté du Palazzo des Diamanti, dans une grande salle à l’étage. Au rez-de-chaussée, il y avait une importante exposition de Fabrizio Clerici.

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Orlando furioso II (Roland furieux), encre de chine sur papier 70 x 50, 1974

ISABELLE – Vous avez dû profiter de cette occasion unique !

MERLONI – En réalité, je me trouvais dans une situation tout à fait particulière. L’ année ’74 marqua un moment unique dans l’histoire de L’Italie. Ce pays fortement catholique dit NON au référendum qui voulait abolir le divorce.

ISABELLE – Vous avez dû travailler sur ce projet professionnel, mais avez-vous pu vous rendre à votre exposition à Ferrare ?

MERLONI – Pendant trois mois, je ne me suis rendu que trois fois dans les locaux de l’exposition. Peut-être avais-je peur d’un succès que je n’avais pas envisagé ? Je ne sais pas… ou peut être pas le temps !

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Orlando furioso III (Roland furieux), encre de chine sur papier 50 x 35, 1974

ISABELLE – Pour en revenir à votre travail vous avez trouvé une façon originale de raconter l’œuvre d’Arioste, cette « histoire de geste » tout à fait labyrinthique et très difficile à placer dans l’espace. Comment cela a-t-il été possible ? Je vois un style nouveau qui se détache beaucoup vis-à-vis des aquarelles exposées en Romagne l’année précédente.

MERLONI – Jusqu’à cette exposition, on peut dire que je dessinais en cachette, à côté du travail de peinture. J’avais pris cette habitude de dessiner à l’encre de chine des visages, des personnages dans un paysage architectural très vague et approximatif. Je pense que mon acquis d’architecte se montrait encore timidement, à la recherche d’un rôle spécifique. J’utilisais aussi beaucoup ma plume et l’encre de Chine pour travailler les tableaux mais le résultat n’était, à mon avis, pas concluant.

ISABELLE – Il y a un sentiment de culpabilité dans votre récit. On a l’impression d’une expérimentation qui n’est pas totalement consciente de sa valeur et de sa force.

MERLONI – Je crois que chaque artiste est toujours en lutte avec soi-même. Moi j’étais très exigeant et peut-être exagérément inquiet de mes limites techniques. Et je ne savais pas jouer la provocation. Du moins pas jusqu’au bout.

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Gulliver, encre de chine sur papier 35 x 50, 1976

ISABELLE – Vous aviez réussi un grand exploit avec le « Roland furieux », mais les aquarelles des années précédentes n’étaient pas moins bien.

MERLONI – Voilà un point sur lequel je n’avais pas réfléchi. C’est vrai qu’en cette période j’écrivais des phrases, des vers venant de mes poésies. C’était vraiment une nouvelle façon de m’exprimer, je faisais en même temps de la peinture et de la poésie.

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La primavera è la tua mano (Le printemps est ta main) technique mixte
sur papier 50 x 70, 1976

ISABELLE — Pendant le reste des années soixante-dix, jusqu’au 1983, on observe une sorte d’hésitation… tandis que les tableaux exposés à Bologne en ’76 étaient formidables.

MERLONI – Certaines critiques que j’ai reçues pendant cette exposition sur mes derniers travaux m’ont conduit à beaucoup douter. Après, j’ai pensé que je ne devais plus faire de dessins en noir et blanc sur le modèle du « Roland furieux » et surtout que je ne devais plus « écrire » quoi que ce soit sur les tableaux.

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Tierra prometida, technique mixte sur papier 50 x 70, 1977

ISABELLE – C’est dommage, parce que c’était votre façon spécifique de vous exprimer, je crois. J’ai l’impression que certains de vos poèmes pourraient s’inscrire merveilleusement dans vos dessins.

MERLONI – Je vous remercie pour cette reconnaissance. En fait, pendant des années je ne me suis pas seulement obligé à renoncer à l’intégration poétique. J’ai tenu le dessin d’un côté et la peinture de l’autre. Je me disais que mon dessin était ironique sinon caustique et que ma peinture était lyrique sinon dramatique.

ISABELLE – Donc, vous avez choisi un parcours plus traditionnel, du moins au point de vue technique. C’est ça ?

MERLONI – Oui, de quelques façons. J’avais besoin de toucher un niveau technique plus solide. J’ai dû attendre de conditions favorables pour rapprocher entre eux le dessin et la peinture. Il suffit de regarder les premiers tableaux que j’ai faits en 1983, quand finalement j’ai eu l’espace pour peindre en liberté.

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Giovanni Merloni au travail, 1973

(continue ci-dessous dans un nouvel article)

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Entretien de Giovanni Merloni avec Isabelle Tournoud (Mon travail de peintre n. 2 : 1983-1994)

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1983-1990

ISABELLE – En 1983, vous êtes à Rome, rentré de Bologne depuis cinq ans. Vous habitez avec votre nouvelle épouse…

MERLONI – Je ne rentrerai pas dans tous les détails, mais en novembre 1977 je suis revenu dans ma ville natale. J’avais divorcé et m’étais remarié. Je devais assumer mes deux fils. Je devais gagner plus d’argent. J’ai donc renoncé au poste fixe à Bologne et me suis installé en profession libérale. Un cycle très favorable de ma vie se terminait… J’ai travaillé sans relâche pendant 5 ans avant de retrouver les forces et l’esprit pour recommencer à peindre.

021_arlecchino 180 Arlecchino (Arlequin) aquarelle sur papier 50 x 35, 1983

022_equilibrista 83 180 Equilibrista (Équilibriste) aquarelle sur papier 50 x 35, 1983

023_i cappelli 83 180 I cappelli (Les chapeaux) huile sur toile 50 x 70, 1983

ISABELLE – C’est étonnant de voir que vous avez repris votre peinture là où vous l’aviez laissée. En très peu de temps, vous avez fait des pas de géant. Cet « Arlequin », cet « Équilibriste », ces « Chapeaux » — votre première huile — font écho aux premiers tableaux de 1970. Il y a la même force mais le long travail invisible du dessin y est mieux maîtrisé.

MERLONI – Merci.

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Il giardino (Le jardin) huile sur toile 100 x 150, 1984

ISABELLE — En 1983, nous remarquons donc un nouveau commencement, après celui de 1970. On observe beaucoup d’éléments nouveaux, soit sur le plan technique soit sur celui des sujets : vous vous êtes confronté à la peinture à l’huile et en même temps vous ne vous êtes plus borné seulement aux thèmes du couple… Je vous vois aussi affranchi du complexe du « Roland furieux »…

MERLONI – C’est rare de rencontrer un artiste qui n’a pas un travail alimentaire à côté de son travail artistique pour assumer, entre autre, ses engagements familiaux. Je pensais qu’un travail fixe, même modeste, donne plus de liberté pour créer. Mais quand on a l’assurance d’un poste , on est gâté , on gaspille son temps. En 1983, je me consacrais à ma profession libérale, je ne prenais pas le temps de respirer… et pourtant j’ai quand même trouvé l’énergie pour travailler de façon continue, beaucoup mieux qu’auparavant.

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Autoritratto (Autoportrait) huile sur toile 80 x 60, 1984

ISABELLE – Tous les artistes dignes de ce nom sont des contestataires. Quand on a le temps de vivre, on a le temps de peindre. Comment avez-vous retrouvé cette énergie pour vous remettre à peindre ?

MERLONI – À la reprise du 1983, j’avais besoin de vider ma boîte de Pandore. J’avais aussi de nouvelles idées, qui venaient d’une longue phase de calme et de réflexion. Je voyageais beaucoup entre Rome et Bologne, Rome et Parme – en voiture ou en train —, je lisais beaucoup, et surtout j’écoutais de la musique. J’étais devenu, à ce moment-là, un mélomane très expert des pièces de Mozart, Rossini et Verdi. Je connaissais par cœur toutes ces intrigues, ces personnages… Dans mon esprit, les héros de l’Arioste étaient des figures sans poids, toujours démesurées, toujours en train de se déplacer — sur des chevaux ailés ou sur des chars du Soleil – d’un quartier à l’autre d’une ville invisible. Je les voyais dans des nuages et mes nuages se transformaient sans effort en immenses lits fabriqués pour l’amour…

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Pittura o architettura? (Peinture ou architecture ?)
huile sur toile 100 x 150, 1986

ISABELLE – Les personnages qui accompagnent votre « rentrée » restent quand même encore un peu dans les limbes. Comme s’ils avaient des empêchements à s’appuyer sur terre…

MERLONI – Entre 1983 et 1989, je voulais m’éloigner de cette galaxie sans forme que j’avais recherchée dans mes œuvres précédentes. Je voulais m’affranchir de la parole. Donc, j’ai davantage peint que dessiné. Mes dessins de cette période sont plutôt des fragments, des notes. Je faisais des croquis pour placer l’essentiel de mes futurs tableaux. Après je peignais, soigneusement, à la recherche d’un résultat évident.

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La città (La ville) huile sur toile 100 x 150, 1985

ISABELLE – Cependant, si l’on regarde bien vos premiers grands tableaux (« Le jardin », « La ville », « Le rêve de don Juan »), au-delà de cette joie des couleurs et de cette étrange façon de peindre à l’huile comme si c’était de l’aquarelle , vous êtes pas loin de votre traduction de l’Arioste et du monde « émotionnel » des premiers tableaux du 1970.

MERLONI – Oui, merci de me le dire, je n’y avais pas beaucoup réfléchi. J’en suis très content, maintenant. Alors, je pensais surtout que je n’étais pas un illustrateur, que je ne pouvais jamais m’exprimer à travers des bandes dessinées. Mais c’est vrai que je suis un narrateur. J’avais raconté le « Roland furieux » à ma façon, d’abord le traduisant et le réécrivant avec mes mots et mon esprit. J’ai raconté de la même façon « Les Noces de Figaro » et « Così fan tutte ». J’ai mis debout mon monde à moi.

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Sogno di Don Giovanni (Rêve de Don Giovanni) huile sur
toile 100 x 150, 1986

ISABELLE – C’est une espèce d’expressionnisme de l’esprit, une nécessité de la pensée « fabricante » de sortir des contraintes de la vie, des bornes que vous-même placez sur votre route. En même temps, il me semble que vos tableaux sont eux-mêmes des personnages, avec qui vous dialoguez.

MERLONI – À la veille de la mort de ma mère, j’étais en train de corriger pour la énième fois la figure féminine à droite du « Rêve de don Juan ». Sur sa tête il y a une coupole rouge. Je pensais à Florence, à nos voyages familiaux dans lesquels ma mère nous racontait magiquement l’histoire des statues que nous allions bientôt voir. En ce moment là, j’écoutai une voix sereine et solide lire le chapitre de la mort de don Quichotte. C’était un des plus vieux amis de ma mère, fameux acteur et metteur en scène du théâtre italien…

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Equilibrista (Équilibriste) huile sur toile 80 x 60, 1989

ISABELLE – Dans votre peinture, on a toujours le sentiment d’une menace, d’une douleur dont les personnages peints ont conscience. Mais il y a aussi quelque chose qui nous aide à relativiser cette douleur, à ne pas y croire totalement…

MERLONI – Il y a des équilibristes partout, dans mes tableaux, et même des acrobates et des mangeurs de feu. Encore le spectacle dans la rue, encore la rue qui devient théâtre.

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Coppia verde rosa e celeste (Couple vert rose et céleste) aquarelle sur papier 35 x 50, 1983

ISABELLE – Finalement, en 1989-90, vous avez sorti de chez vous les tableaux que vous aviez travaillés pendant des années. Vous avez eu encore un succès.

MERLONI – Fin 1989 un collègue architecte m’invita à exposer dans son studio pendant une fin de semaine. Ce fut peut-être le fait de rapprocher ces deux mondes – l’art et la profession libérale —, jusque-là séparés, qui me poussa à exposer mes œuvres. A cette occasion, je m’aperçus que j’avais un public et des collectionneurs qui aimaient mes tableaux.

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Le nozze di Figaro (Les Noces de Figaro) huile sur toile 70 x 100, 1983

ISABELLE – Si vous me permettez de le dire, j’ai l’impression d’un certain hasard dans vos décisions de sortir de la solitude de l’atelier pour vous exhiber devant le public. Je vois qu’après cette occasion de 1989 vous avez fait une exposition importante en 1990. Quelqu’un vous en a donné la chance ?

MERLONI – Pendant un mariage, j’avais rencontré mon cousin Paolo Perrotti, de dix-neuf ans plus âgé que moi que je ne voyais plus depuis longtemps. Il était le chef d’un groupe de psychanalystes très actifs et engagés qui avait beaucoup travaillé dans le sens d’une psychanalyse sociale, populaire . Il s’occupait aussi de gens faibles et marginaux. En même temps, au cours de séminaires qu’il tenait toutes les semaines près du « Spazio psicoanalitico » — « Espace psychanalytique » de rue de la Luce —, mon cousin lançait des thèmes parallèles – littéraires, artistiques, théâtrales, cinématographiques ou politiques – très intéressants et stimulants pour moi.

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La tavola (La table) aquarelle sur papier 70 x 50, 1983

ISABELLE – Et vous avez participé à ces séminaires ?

MERLONI – D’abord, Perrotti est venu chez moi voir mes tableaux avec le groupe nombreux des thérapeutes qui travaillaient avec lui. Ce fut comme un rêve : cette communauté très vivante et sympathique montra tout de suite de l’intérêt pour ce que je faisais.

ISABELLE – Vous aviez trouvé en même temps des mécénats et des amis. qui vous ont aidé à vérifier que votre peinture avait atteint un certain stade de maturité.

MERLONI – Mon activité artistique a toujours été beaucoup plus solitaire que mon travail d’architecte-urbaniste… Mais c’est vrai que pour la deuxième fois quelques « divinités » ont voulu s’occuper de moi…

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Viaggio in Italia (Voyage en Italie) aquarelle sur papier 50 x 70, 1983

ISABELLE – La première c’était cet homme bienveillant de Ferrare, n’est-ce pas ?

MERLONI — Oui, Franco Farina, directeur d’un musée très connu et estimé dans le monde. Il travaillait avec l’esprit et aussi les méthodes d’un artiste. Le deuxième a été mon cousin. Il m’a invité à exposer mes tableaux dans un nouveau laboratoire de Psychanalyse, qu’on était en train d’aménager dans le quartier de San Lorenzo. Les salles étaient vides et je pouvais y pendre tout ce que je voulais.

ISABELLE – Vous avez publié en cette occasion un très beau catalogue. Il vous a permis de réfléchir sur votre travail, n’est-ce pas ?

MERLONI – Oui, bien sûr. J’ai pu réaliser, avec la collaboration généreuse du groupe des psychanalystes, ma première exposition « anthologique », dont le catalogue a été l’efficace représentation.

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Oblio e saggezza, trittico (Oubli et sagesse, triptyque)
huile sur toile 100 x 210, 1990

ISABELLE – La psychanalyse vous a inspiré ?

MERLONI – Oui. Un soir, après un séminaire très fascinant sur la « pensée mobile », pendant un souper collectif, Perrotti me parla de son projet de tableau. Un grand triptyque sur le thème un peu mystérieux de « l’oubli et la sagesse ». Chacun de nous peut se trouver piégé dans l’oubli ou délivré par la sagesse. Il me proposait trois personnages très célèbres : Torquato Tasso, un poète connu en France, celui de « Jerusalem liberé », Robinson Crusoe de Daniel Defoe et Gulliver de Jonathan Swift ! Un « trio » sans tête ni queue.

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Gulliver (part.) huile sur toile 100 x 70, 1990

ISABELLE –Il a apprécié le résultat ?

MERLONI – Perrotti et ses collèges aimaient mes grands formats. Ils y reconnaissaient sans doute le même penchant pour les « vicissitudes » devinées par Franco Farina en 1973. Ils avaient bien compris aussi que j’étais suffisamment inconscient pour me lancer dans une aventure semblable. J’y réussis. Et ce triptyque ne fut que le premier d’une série.

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Don Giovanni et le donne-albero (Don Giovanni et les femmes-arbres), part.
huile sur toile 100 x 80, 1990

ISABELLE – Oui, vous m’avez montré le polyptyque consacré au premier acte du « Don Giovanni » de Mozart. Je vois deux résultats différents. Dans « Oubli et sagesse », votre voix intérieure se manifeste, tandis que dans la scène lyrique la musique et le jeu prennent un peu le dessus.

MERLONI – Peut-être ai-je eu hâte de réaliser cette deuxième œuvre dont personne ne m’avait chargé. J’y vois moi-même des vides et des idées inachevées. Mais ce tableau a été le père d’une production suivante qui correspond bien à ma vision de la peinture.

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L’abbraccio (L’étreinte) aquarelle sur papier 35 x 50, 1992

ISABELLE – Antonello Trombadori, dans votre catalogue, soutient que vous avez retenu, plus ou moins consciemment, la leçon de Chagall et des futuristes Russes… Il parle de Larionov et de Madame Gonciarova, deux artistes qui ont vécu et travaillé à Paris jusqu’à la mort.

MERLONI – D’abord, je me sens débiteur surtout envers les expressionnistes, de Klimt et Munch au « Blaue Reiter » — le « Cavalier bleu » —, jusqu’à Grosz et Kandinsky. Je considère encore inachevé le passage de l’expressionnisme à l’art abstrait. À part cela, quand je peins je pense à Goya, Rubens et Renoir.

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Rigoletto, aquarelle sur papier 40 x 160, 1991

ISABELLE – C’est banal, mais je vous le dis : « j’ai l’impression que vous cherchez toujours la femme dans vos dessins comme dans vos peintures»

MERLONI – La femme, l’amour et son illusion tragi-comique, la confrontation continue avec la mort – qu’on retrouve autant dans le Roland furieux que dans les chefs-d’œuvre de Mozart — me donnent la force d’agir et de peindre. C’est là peut-être mon côté naïf, ingénu à vrai dire.

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Rigoletto part. II aquarelle sur papier 40 x 80, 1991

ISABELLE – Vous n’êtes donc pas vous-même un personnage pathétique, comme vous disiez l’autre fois ?

MERLONI – Non, absolument, je ne crois pas. Je cite parfois, pour me moquer de moi, une phrase d’un film de Ken Russel où Tchaikovskji est appelé ainsi. Il peut d’ailleurs arriver à chaque artiste d’être pathétique, en certains moments de sa vie. C’est la dynamique de la souffrance. Ce sont mes personnages qui ont souvent un côté pathétique. Il y a toujours du ridicule dans la vie ! Et moi je rentre parfois dans les personnages de mes tableaux. Là, je suis moi aussi pathétique, comme les autres.

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Riflessioni e carrozze (Réflexions et carrosses) aquarelle
sur papier 50 x 70, 1991

1991-1994

ISABELLE – En 1991, une phase nouvelle se déclenche, je crois. Vous commencez à dessiner de façon systématique, tous les jours, toujours à l’encre de Chine. Des dessins élégants et inquiétants, qui font la base pour des aquarelles ou des huiles. Quelle fut la raison de cette reprise ?

MERLONI – Ce fut le carnet aux pages blanches qu’on me donna en juin 1990 au séminaire de psychanalyse sur le thème de « L’oubli et la sagesse ». En général on y écrit des notes ou l’on y fait des gribouillis. Moi j’y avais fait des dessins au crayon qui servaient de notes sur ce que les orateurs avaient dit. En janvier 1991 j’eus un moment très critique dans mon travail d’architecte. Tout était arrêté, peut-être à cause de la guerre du Golfe. Je passais donc beaucoup de temps devant la télévision qui nous flanquait à la tête cette guerre terrible. Alors, je dessinais, continument. À partir de ces jours, mon journal dessiné commença.

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La ragnatela di parole (La toile d’araignée de mots) encre de chine sur papier 15 x 10 cm, 1991

ISABELLE – Mais je ne vois pas encore un rapport serré entre les dessins et les tableaux.

MERLONI – En juin 1991, j’ai eu une deuxième invitation, deux nouveaux carnets et, là aussi, des pages blanches à remplir. Là j’avais ma plume à l’encre de chine et je fis un travail plus efficace. J’avais si bien « noté » ce qu’on avait dit qu’on me chargea de faire des tableaux partant des dessins de ce jour-là.

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Il volo dell’alpino (Le vol de l’alpin) aquarelle sur papier 50 x 70, 1993

ISABELLE – De ces dessins « inconscients », vous avez tiré des aquarelles assez divinatoires et après des peintures très intenses. On les retrouve dans les expositions de Parme (1991) et de Pescara (1992).

MERLONI – Le dessin original était très simple. Cela a donné aux aquarelles une légèreté particulière. Tous les tableaux de cette série ont été vendus.

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Il guado (Le gué) aquarelle sur papier 70 x 50, 1992

ISABELLE – En octobre 1992, à Morlupo (Rome), on observe encore un changement. On voit réapparaître certaines expressions dramatiques des tableaux de ’70 et de ’73. Qu’est-ce qui s’est passé ?

MERLONI – Suite à la grave crise de ma profession libérale en février 1992, j’ai eu la possibilité d’être embauché à nouveau dans l’administration publique, le Génie civil. Pour épargner de l’argent, je me déplaçais avec le petit train qui reliait mon quartier périphérique à la gare « Ostiense » et je faisais de longs parcours à pied. J’avais le sentiment de commencer une vie nouvelle : j’écrivis une poésie que j’eus l’occasion de lire à Pescara le jour du séminaire psychanalytique sur « Les enfants du NON » et de l’exposition de mes tableaux dont le sujet était tiré des dessins faits en 1991.

ISABELLE – Cette lecture au séminaire et le petit train de votre « nouvelle vie » ont-ils quelque chose à voir avec l’exposition de Morlupo, titrée « Abandonner Rome » ?

MERLONI – Bien sûr. Dans mon parcours, les jours et les mois ont un poids considérable. Lorsque j’exerçais ma profession libérale, je n’avais presque pas conscience de vivre à Rome, j’ y habitais mais je voyageais et travaillais en plusieurs endroits différents. Dans les bureaux du Génie civil, ce n’était pas exactement le travail auquel j’aurais pu prétendre selon mes caractéristiques professionnelles, je commençais à haïr ma bien-aimée Rome, la ville où je suis né. Je préférais Bologne. En juin j’ai lu ma poésie sur le petit train et en octobre je désirais déjà m’en fuir de Rome. À Morlupo j’ai accroché aux murs de la galerie communale dix poésies, dont les vers que j’avais lus à Pescara, sous le titre de « Abandonner Rome ».

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Sott’acqua (Au-dessous de l’eau) aquarelle sur papier 50 x 35, 1993

ISABELLE — Par contre, ces deux ans et demi que vous avez passés dans le Génie civil de Rome vous ont donné une condition idéale pour la peinture. Vous avez travaillé beaucoup, vous avez pu faire des expositions et même obtenir des reconnaissances et des critiques favorables.

MERLONI — C’est vrai. Je n’aimais pas beaucoup mon travail, je le faisais diligemment et rapidement. Beaucoup de temps me restait donc et j’en profitai.

ISABELLE – En avril 1993, vous vous êtes engagé dans un parcours plus spécifique, où le dessin commence à devenir la base indispensable pour chaque tableau. On dirait une dépendance, parfois excessive, qui nous donne souvent, après le dessin, soit une plus grande aquarelle soit un encore plus grand tableau à l’huile.

MERLONI – D’un côté, il y avait sans doute une incertitude, face à la nécessité d’une production plus régulière et homogène. Un choix prudent. De l’autre côté, cela est arrivé avec mes spectacles avec le maestro Alvaro Vatri.

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Il deserto metropolitano (Le désert métropolitain) huile
sur toile 70 x 50, 1993

ISABELLE – C’est votre passion pour l’opéra lyrique qui vous a poussé à chercher cette rencontre ?

MERLONI – Je connaissais Vatri depuis mon arrivée à Rome, en 1977. En 1992 j’avais exposé mon triptyque « La Flute enchantée » pendant un de ses concerts à Rome. Mais cela avait été seulement un essai sans importance. En 1993, Vatri me proposa de faire des dessins sur le thème de la montagne. Il dirigeait le chœur du CAI (Club Alpin italien) et l’idée c’était de mêler l’art et la musique. En travaillant ensemble, nous avons eu l’idée de préparer un petit scénario, qui devait commenter d’une façon ludique et à peine sérieuse mes dessins et tableaux sur les randonnées à la montagne et des excursions plus audacieuses.

ISABELLE – De la poésie au scénario : il me semble que la parole, abandonnée après le « Roland furieux » de ’74 et les « tableaux écrits » de ’76, revient avec toute sa force en ’92 et ’93.

MERLONI — Avec le « retour de la parole » il y a eu, il faut l’avouer, une longue phase dans laquelle le dessin, souvent très fragmenté et obsessionnel, a pris le dessus sur la couleur. Cela a donné des résultats intéressants surtout dans les aquarelles. Pour ce qui concerne l’huile…

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Rigoletto part. I huile sur toile 70 x 100, 1991

ISABELLE — Vous donnez au côté technique un rôle décisif. Mais je pense qu’en cette période c’est plutôt le motif, l’inspiration qui vient du théâtre musical qui vous a traîné…

MERLONI – En octobre 1993, j’ai eu un certain succès avec mon exposition à la Salle Gatti de Viterbe, installée avec un très valide sculpteur italien, Angelo Gioia. Nous avions à disposition un grand espace public à deux niveaux dont nous avons très bien profité, nombre de visiteurs sont venus, des articles ont parlé de nous. En plus, nous avons fait avec le maestro Vatri — deux fois pendant les jours d’exposition — un deuxième spectacle, titré « Amour et bonheur ».

ISABELLE – Cependant, vous avez poussé encore l’accélérateur. Le spectacle se constitue, à part la merveilleuse musique du chœur et des solos, d’une double anthologie : une sélection de vos peintures qui faisait le film visuel ; une sélection de vos poèmes qui faisait le film sonore. Cela est un peu narcissique !

MERLONI – Oui, peut-être. En réalité, cela a été réalisé de façon très spontanée par le maestro Vatri et moi. Après la première, Vatri a plusieurs fois proposé ce spectacle, sans que ce fût nécessaire de m’inviter avec mes peintures et poèmes.

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Rigoletto part. II huile sur toile 70 x 100, 1991

ISABELLE – Après Viterbe, vous avez connu finalement une période positive. En février 1994 un magazine d’art (« Quadri & Sculture », « Tableaux et Sculptures ») vous a primé comme « artiste du mois ». Tout de suite, vous êtes entré dans l’association « Logogramma » (« Logogramme ») dirigée par Ignazio Frascarelli, qui regroupait entre autres des artistes comme Gianfranco Galante, Virgilio Mori, Ernesto Lombardo et Sirio Alessandri.

MERLONI — Ce fut le moment, unique dans ma vie, où je me suis trouvé dans un contexte réel de peintres et d’amants de l’art. Cela n’a pas duré beaucoup, malheureusement, mais j’en garde un très beau souvenir.

ISABELLE – C’est avec Frascarelli et les peintres mentionnés que vous avez eu l’idée d’une exposition sur le thème de la musique, n’est-ce pas ?

MERLONI — Oui. On avait tous travaillé sur cela. Galante avait des tableaux « nostalgiques » et très élégants sur des chanteuses d’opéra et sur l’orchestre au travail. Moi j’avais mes deux triptyques – à l’aquarelle et à l’huile — sur le « Barbiere de Siviglia ». Les autres peintres et sculpteurs avaient travaillé surtout sur les sensations provoquées par la musique. D’un jour à l’autre, j’écrivis un scénario, titré « Musique dans l’atelier » qui offrait la possibilité d’inventer une histoire, donnant du sens aux tableaux de chaque artiste et du sens aussi à la musique, invité d’honneur et personnage principal.

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Barbiere di Siviglia (Le Barbier de Séville) part. I aquarelle sur papier 50 x 100, 1993

ISABELLE – Le maestro Vatri fit le reste… Et vous avez reçu le très positif commentaire de Renato Civello sur cette soirée qui devait rester unique.

MERLONI – Avec ce spectacle une première phase de ma collaboration avec Vatri s’achevait. Bientôt, des problèmes qui arrivent souvent dans ce genre d’entreprise ont obligé Frascarelli à abandonner les locaux du « Logogramme » et le groupe d’amis a commencé lentement à se disperser.

ISABELLE – Vous aussi, à ce que je lis dans votre CV, ne restez jamais tranquille. En octobre 1994, il y a eu un nouveau changement dans le travail qui vous procurait votre salaire tous les mois : vous abandonnez le Génie civil pour revenir à votre ancien amour, l’urbanisme. Vous saviez déjà que vous auriez beaucoup moins de temps à consacrer à la peinture, mais vous avez quand même conduit les choses jusqu’à obtenir ce énième poste.

MERLONI – Cela fait partie de mon personnage. Pendant les onze années de ma profession libérale, que j’avais consacrées surtout aux administrations publiques d’Émilie-Romagne et aux sociétés d’ingénieurs qui s’occupaient de transports et d’environnement, j’avais fait aussi des recherches pour la ville et la province de Rome, en me chargeant de façon spécifique des projets pour Rome capitale qu’on venait de financer. Quand on s’aperçut que j’étais rentré comme dirigeant dans le public, on décida peut-être que j’avais passé assez de temps dans le Génie civil et l’on m’embaucha de nouveau dans les bureaux qui s’occupaient de l’approbation des plans d’aménagements des communes de la région. On me nomma dirigeant du bureau qui s’occupait de Rome.

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Isabelle Tournoud

« Je cherche dans mon travail à donner à voir une trace sensible du passage de la vie, a dit Isabelle Tournoud dans un entretien en novembre 2007. Je travaille sur la mémoire. Mémoire de corps qui ont été et qui ne sont plus. Peut-être ont-ils grandi ou sont-ils ailleurs ? Ou bien sont-ils morts ? Il s’agit pour moi de donner à voir l’absence. » Isabelle Tournoud, née en 1969 à Angers, est une artiste renommée qui expose depuis quatorze ans dans le monde de l’art contemporain en France et à l’étranger. Citée dans nombreuses publications, Isabelle Tournoud a exposé dans différentes manifestations culturelles, dans des centres d’art, des centres culturels, des galeries, mais aussi des festivals, des expositions collectives et de nombreuses Biennales.
Giovanni Merloni

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Elle n’était pas « née pour moi » ! n. 21

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« Reading Newspaper » 30/45 Fine Art ©LSarahD, image empruntée d’un tweet de Laurence @f_lebel

Lara…
Notre monde de lectures hasardeuses est en train de subir un véritable tsunami… Je ne me suis pas encore remise de la disparition de toute trace du passage du Galérien — une sorte de nettoyage ethnique ayant été commis avec un acharnement minutieux et impitoyable — que je suis confrontée à une nouvelle saison où tout circule librement, en dehors de toute règle ou loi. J’ai reçu en fait une enveloppe depuis un lecteur comme nous… Sans que celui-ci me fournisse trop d’explications, je me suis trouvée confrontée à une histoire tout à fait fantaisiste, où ce conteur improvisé s’installe à la première personne. Je vous transmets cela sans me soucier d’éventuelles fautes ou exagérations qui pourraient y être. Sachez que dans sa missive ce nommé Marceau m’a aussi communiqué qu’il y aura un deuxième « volet » de cette histoire. Pour cela, il s’est mis métaphoriquement à genoux, me priant d’être là à attendre la suite.
Je lui ai répondu qu’à l’heure actuelle, vu l’anarchie qui s’est installée, je m’accorderai bien sûr le droit d’un double tour, aujourd’hui et jeudi prochain. J’espère qu’Ilona, notoirement frénétique, aura la patience d’attendre dimanche pour prendre son relais.
Je vous embrasse affectueusement
Kim

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Elle n’était pas « née pour moi » !

Bonjour Kim,
Vous savez mieux que moi que votre prénom peut valoir aussi bien pour une femme que pour un homme. Dans mes longues et sombres années de collège — j’ai grandi parmi les orphelins d’Auteuil —, je n’ai lu qu’un livre : « Kim » de Rudyard Kipling.
Le livre, d’abord je l’avais subi comme une imposition, ce jeune orphelin apatride étant si loin de mes besoins de vie réelle et surtout de caresses féminines. Ensuite, attiré par l’exubérance des paysages indien et tibétain j’ai appris à partager l’immersion de votre homonyme dans ce monde multiculturel qui me semblait toujours enveloppé dans un nuage… Enfin, je me suis tellement calé dans cet « ami de tout le monde » que celui-ci a fini pour grandir dans mon esprit comme un deuxième moi.
Oui, ma chère collègue de lectures liminaires… partageant aussi avec moi le chagrin de la perte récente de ce Galérien farfelu qui nous plaisait quand même…
Voilà, je vais examiner avec vous mes tardifs débuts… qui n’arrivèrent pas pendant mon enfance malgré tout harmonique et heureuse ni au cours de mon adolescence endolorie, mais plus tard, bien après mes dix-huit ans…

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Nina Leen, image empruntéee d’un tweet de Laurence @f_lebel

Mais je vais suivre un ordre logique, ou presque. Comme je vous ai dit, je suis orphelin, mais j’ai quand même un nom collé dessus : Marceau. Mon prénom est tellement insignifiant que je vous laisse le décider à votre goût. D’ailleurs, dans notre chambrée nous nous appelions toujours par nos noms empruntés, en nous disant qu’ainsi nous remontions dans l’histoire de nos mères et pères inconnus. Mon ami le plus proche s’appelait Brochant. Il avait aussi un sobriquet, « Trente vices », auquel je ne voulais pas croire. Puisqu’il était tout le contraire de moi, je le suivais quand je me décidais à sortir chercher la société, tandis que Brochant me suivait, en revanche, quand je m’aventurais dans mes réflexions ou fantaisies sans but.
Dans mon adolescence difficile, j’étais réactif et obéissant à la fois, contestataire, mais incapable de mener une vie autonome. Tous mes tourbillons existentiels se déroulaient sous les yeux de juges bienveillants, mais distraits. Mes explosions de vitalité et mes retraites autodestructrices échappaient à la sensibilité de mes geôliers. Donc, rien ne se passait de grave pour moi dans les quatre murs de l’orphelinat. C’était au contraire dans mes rares quarts d’heure d’air que je devenais la proie d’un monde vorace et impatient. Je rentrais vite dans ma chambrée et me plongeais sans attendre dans la consolation des livres.
Jusqu’au jour où je tombai amoureux d’Argentine, la petite nièce de Monsieur Avron, le directeur du lycée que Brochant et moi avons eu la chance de fréquenter grâce aux subventions que l’État accordait aux étudiants dépourvus de moyens ayant obtenu de bonnes notes.
Pour ne pas être seul au lycée, j’avais énormément aidé Brochant, en lui faisant moi-même les devoirs de A à Z. En échange, il s’empressait de me critiquer parce que je perdais la santé pour une fille, Argentine, qui n’était pas « née pour moi » ! Il disait souvent cela, affichant la même assurance que dans le débit de ses proverbes renversés, comme celui qui exalte les « cent ans de brebis » au lieu du « jour de lion »…
J’aurais aimé oublier la période obscure de mon amitié avec Brochant… qui m’avait amené moins de soulagements que de souffrances… Mais je ne peux pas passer cela sous silence. J‘étais arrivé à le haïr, pour avoir prétendu de tout partager avec moi : la même chambrée, les mêmes devoirs, le même bar à vin, le même verre, la même femme…

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Henri Matisse, image empruntée d’un tweet de Laurence @f_lebel

Et voilà mon histoire…, du moins son commencement. À la fin du lycée j’avais coupé net avec Argentine et je rencontrais en cachette Liberté, une jeune coiffeuse qui travaillait auprès de Madame Plaisance, une femme sur la cinquantaine qui voulait me protéger… Avec Liberté, c’étaient des rapports fort abrupts et précaires, car pour notre théâtre nous n’avions d’autre plateau que la rue… Et aussi parce que j’aimais encore Argentine. Étrangement, Brochant voulut un jour me suivre et puisque je ne voulais pas lui faire voir où travaillait Liberté, même sans la connaître, il commença à la critiquer : elle aussi n’était pas « née pour moi »…
Un beau jour, je trouvai Argentine devant la porte close de l’orphelinat. Elle avait dans les mains un livre : « Mes débuts » de Maxime Gorki. Elle me le donna, pour que je le lise aussitôt : avec tous les hauts et les bas qui nous étaient touchés, elle voulait entamer un nouveau début avec moi !…
Et je laissai tomber Liberté… Je vois encore les hochements de tête de Madame Plaisance : « Tu m’as déçu, Marceau, tu n’iras pas loin sans Liberté ! » Pour quelle raison déraisonnable avais-je quitté Liberté, m’accrochant au vol au bus bringuebalant, en direction Kremlin-Bicêtre ? Je me souviens comme aujourd’hui de son visage assombri, de ces jambes croisées, de ces cheveux tombant sur le côté, sans grâce, de ses mains interloquées ne sachant quoi faire de ce béret à moi que je lui avais glissé en gage… Avec elle, j’aurais pu vivre une parenthèse d’insouciance avant de me décider à affronter la vie. J’en avais le droit !
Au contraire, rentrant dans le vieux paletot connu d’Argentine, je tombais sans le savoir dans un piège qui allait me meurtrir et m’enlever toute envie de « continuer ». Combien des fois Brochant avait-il voulu piquer mon Argentine ? Je ne le sais pas. Une fois seulement ? C’est ce qu’il jure… Juste cette nuit où il se rendit chez mon idole aux cheveux blonds enjambant le mur du collège avec mes uniques pantalons élégants ? Avec ma cravate anglaise et mes sandales luisantes ? Tandis que je dormais ou qu’on m’avait retenu dans quelques corvées désagréables, il se présentait à Argentine arborant ses trente-quatre dents parfaitement alignées et blanches… Argentine, elle m’aimait et pourtant ne pouvait pas résister aux propositions impromptues de cet aventurier qui trouvait toujours sur sa route une rose ou un œillet ou une branche de magnolia à lui donner. Il ne fallait même pas ce coup de grâce floral, car selon Argentine nous étions interchangeables. N’étions-nous pas des jumeaux d’élection ?

Il me fallut d’un effort incroyable pour me libérer de ce va-et-vient d’émotions affreuses. Enfin, je compris qu’Argentine avait besoin d’un soupirant, ou alors d’un accompagnateur reproduisant le modèle de frilosité de ses parents. Ô combien ils étaient respectueux l’un de l’autre ! Ô combien figés au-dessus du sépulcre étrusque où les restes d’accouplements violents et sincères se perdaient désormais dans la nuit des temps, comme dans une antichambre éloignée ou dans une cave froide et sombre !

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Henri Matisse, image empruntée d’un tweet de Laurence @f_lebel

Ce fut peut-être pour effacer ces mauvais souvenirs que Brochant insista pour que je me marie avec Alma… Ou alors les choses ne se passèrent pas vraiment ainsi. Il ne voulait pas que j’épouse Alma. Il insistait même pour que je m’en éloigne vite… vite… Je fus moi-même le responsable, le destructeur délibéré de tout mon patrimoine physique et moral… En fait, Argentine m’avait volé l’enthousiasme et même la simple quotidienne joie de vivre… et le bref plongeon dans les chairs claires de Liberté n’avait pas suffi à me redonner l’insouciance brusque que j’avais eue, intègre, à l’aube de ma puissance… Ô Liberté chérie… Je t’aurais sans doute recherchée, mais Brochant ne m’en donna pas le temps.

Quand je rencontrai Alma, je fus bouleversé par la vue de ses jambes nues. Elle était la sœur jumelle de Iéna, et celle-ci s’était désormais installée dans le cœur et dans les tripes de Brochant, mon camarade et ami le plus intime. Voilà que cela me semblait une solution extraordinaire. Brochant n’était pas un mauvais garçon, en fin de compte, donc il n’aurait jamais essayé de me ravir la soeur de la « femme de sa vie », comme il appelait cette hyène de Iéna…
Marceau

Giovanni Merloni
(continue)

Jusqu’à la fin du rêve n. 20

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001_lectrice en larmes 180 « Les larmes des lectrices », tweet que Laurence (@f_lebel) m’avait consacré,
en bienveillante réponse au précédent article des Lectrices
(Le Galérien s’en va)

Chère Marguerite,
J’avais été fort émue par les « larmes des lectrices » risquant de former un fleuve étincelant de petites lucioles mourantes, mais gonfle aussi d’une rancœur que personne n’avait le courage de confesser. « Comment est-ce possible ? me disais-je. Ce Galérien préfère-t-il vraiment rentrer dans sa galère solitaire, avec le seul enjeu de ramer vers la mort, sans que personne n’en sache rien ? »
En voyant sur la page ce mot « personne », je me suis dit que, finalement, pour la plupart de nous, lectrices simples et sincères, la disparition du Galérien a été au contraire une chance positive : vous le savez mieux que moi, lorsqu’un pape meurt on en élit tout de suite un autre ! Ou alors, comme il arrive de plus en plus fréquemment de nos temps, nous assistons facilement à des « candidatures spontanées ».
Je ne crois pas que nous devrons attendre longtemps. Bien tôt, quelqu’un d’autre entamera le même processus que notre « cher disparu ». Nous trouverons des bouquins dans les étalages des marchés, sur les bancs publics, dans l’avion, dans le train. Ou bien, plus souvent, mêlés aux dépliants publicitaires, ils jailliront bruyamment de nos exiguës boîtes aux lettres.
Entre-temps, dans l’attente indifférente d’un nouveau « phare de la bouche à oreille », de petites surprises arrivent déjà, qui nous font sourire tout en provoquant en même temps une sorte de gêne frôlant la colère…
Je vous laisse lire à ce propos, chère Marguerite, cette petite provocation que je reçois d’un simple blogueur, revendiquant peut-être un peu d’attention aussi pour les lecteurs mâles. Nous vivons dans un monde bien étrange, n’est-ce pas ?
Lara

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Lara, bonjour
Votre prénom, très diffusé et parfois abusé, ne peut pas m’empêcher de courir au galop envers vous…
Oui, mais vous, où êtes-vous ? Vous êtes ici à Paris, confortablement installée dans un deux-pièces, accoudé à son tour sur une cour silencieuse ? Vous êtes restée, au contraire, à Moscou ? Très probablement, vous n’êtes que la petit-fille de la célèbre Lara, aimée par le Docteur Jivago. Une très jolie créature, que j’aime moi aussi, l’ayant connue d’abord dans le roman de Pasternak, avant de la voir ensuite ressuscitée par la figure très attachante de l’insaisissable Julie Christie…
Vous êtes bien sûr d’accord avec moi : cette femme-là ne pouvait pas se borner à inspirer l’une des histoires les plus anticonformistes de l’époque. Par sa modestie et son incroyable adhérence à la vie comme à la terre, Lara est aussi une spectatrice, donc une lectrice, comme vous. Elle partage jusqu’au bout le drame de Jivago, un homme qu’elle n’oubliera jamais. Mais elle restera en tout cas comme étrangère à ce drame même, prisonnière de ses attitudes d’estime et de respect pour cet homme sans doute exceptionnel, très cultivé et respectueux à son tour.
Le respect réciproque de ces deux personnages a plongé au fur et à mesure de millions de lecteurs et spectateurs dans un sentiment de frustration et d’intime rébellion. Car la vie se passe souvent comme ça pour des multitudes de personnes tombées dans le piège d’un amour impossible, qui ne savent pas s’en sortir… qui aimeraient donc, du moins dans la fiction littéraire ou cinématographique, que quelqu’un fasse finalement le geste attendu : poser sur sa propre tête une couronne de marguerites, comme le ferait un Napoléon de l’amour.
Il faut d’ailleurs accepter, en principe, qu’il y ait toujours une raison valide pour se retirer de la compétition de la vie sans être des lâches pour cela : Jivago, par exemple, ne lâche pas prise en conséquence d’un échec à lui, mais plutôt pour une erreur immanente dans la société qui l’entoure. Il se dérobe devant le manque d’intelligence et d’humanité d’un système qui semble ne pas avoir d’autre but que celui d’étrangler l’individu. Et bien sûr, il ne se sauve pas, prisonnier comme il est d’un sentiment du devoir impitoyable envers ou contre lui-même. L’idéalisme égalitaire et fraternel de Jivago ne va pas d’accord avec l’idéalisme transformé en arme de division et de pouvoir dans son pays sous l’empire de Staline. Il subit le pouvoir, comme il subit les lois ancestrales de l’amour et de la famille, sans se rebeller, même s’il juge entre eux bien compatibles, dans une société juste, libre et égalitaire, les besoins individuels et collectifs. Il pourrait bien sûr tout avoir, vivre alternativement en deux foyers, s’occuper de deux femmes et de deux familles. Mais il devrait accepter les compromis et les « logiques » du pouvoir, plongeant dans l’hypocrisie et le mensonge. Il ne peut pas le faire parce que cela abîmerait ses sentiments, parce que cela est vulgaire, banal, répétitif, ennemi de la poésie et de la beauté. Il finit pour mourir seul, obsédé par des cauchemars qui lui racontent à l’infini la même passerelle sombre, au milieu d’un monde d’insouciants assassins et de vulgaires marionnettes.

002_dernière lebel 180 Lectrice d’Edward Burne-Jones, image emprunté d’un tweet
de Laurence @f_lebel

Mais voilà, chère Lara, la véritable raison de ma lettre délibérément provocatrice : j’ai fait un rêve. Il ne s’agit pas du faux rêve intéressé et trompeur dont se vanta un jour un certain Berlusconi pour attirer les feignants et les trompeurs comme lui dans une dérive destructrice non seulement de l’économie d’un pays, mais aussi de son âme…
Pourquoi vous ai-je parlé de cet individu méchant au sourire idiot ? Parce qu’il est l’enfant naturel de ce Mussolini qui avait déjà entamé des destructions et falsifications également violentes et irréparables. Parce que je suis Italien et j’hérite de mes pères — dont je pourrais faire une longue liste, incluant toujours Mazzini, Gramsci et Pasolini — une rébellion instinctive contre le conformisme de toutes les dictatures violentes et hypocrites qui ont prétendu une sorte de vénération idiote, avec la complicité du peuple soumis (une complicité tout à fait incompréhensible pour moi).
J’ai rêvé d’être un Jivago de nos jours, pas moins dramatiques, je crois, par rapport à l’époque qui faisait de corniche à la vie de cet antihéros courageux. Dans mon anonyme tombeau à la plaque illisible, je ne cessais de m’interroger au sujet de mon destin contrarié : « Pourquoi suis-je tombé amoureux de Lara ? Pour quelle raison supérieure ai-je renoncé à elle ? N’étais-je vraiment pas capable de prendre une décision quelconque ? Ne pouvais-je pas, en extrême analyse, essayer de survivre, empruntant la route de l’hypocrisie et du mensonge ? »
Et voilà la suite de mon rêve, ma petite ridicule attestation de sympathie à cet homme grand et généreux et à son intransigeant auteur :
« La nuit dernière, j’ai rêvé d’un grand édifice mussolinien aux murs revêtus de mosaïques décolorées où l’on m’avait invité à une étrange réunion se déroulant dans un café aux petites tables rondes. Les gens discutaient avec acharnement, laissant tomber à terre tasses, soucoupes, verres, cuillers, journaux. C’était à cause du vent soufflant depuis une grande fenêtre ouverte, amenant aussi le vol insouciant de pigeons et d’hirondelles. Je ne sais pas pour quelle raison, j’étais assis contre le mur, à quelques centimètres d’une des demies-fenêtres qui rentrait dans la salle… silencieuse ! Oui, le silence avait pris le dessous quand, sans réfléchir, j’ai cherché à saisir de la main droite une voix qui me parlait… Non, cela ne pouvait pas être une voix ! Car on était plongés aussi dans une sorte d’aveuglement collectif. Derrière moi respirait un visage féminin. Un merveilleux visage qui vint à ma rencontre se pelotonnant sans attendre dans le creux de ma main. Un visage dont je sentais distinctement la peau lisse, la bouche humide, les cils chatouillant ma paume, les cheveux descendant au long de mon bras. Le visage souriant et pâle de Julie Christie ? Les traits incomparables d’elle… de Lara ? Oui, j’étais ravi d’être devenu aveugle, car la sensibilité de ma main me laissait deviner le reste de ce corps qui était là rien que pour moi, pendant tout le temps de notre joie, qui allait durer jusqu’à la fin du rêve. »

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Giovanni Merloni

Le Galérien s’en va n. 19

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001_walther crane Walter Crane, image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Chère Marguerite,
Je profite de ce tournant favorable, où vous assumez la présidence du comité des lectrices des œuvres du Galérien, pour développer une petite réflexion qui changera le caractère de nos rendez-vous, tout en renonçant, hélas ! à la suite des étranges histoires de Nino.
D’ailleurs, votre « M » vous place au beau milieu du vocabulaire ainsi que de l’annuaire téléphonique. Vous pouvez m’aider donc, en effeuillant la fleur qui porte votre prénom pour l’interroger : oui, non ; oui, non ; il m’aime, il ne m’aime pas ; il continuera, il arrêtera ; oui, non ; oui, non…

Les autres lectrices, inquiètes, se demanderont elles aussi : « qu’est-ce qui se passe ? » Je les vois parfaitement, dans leurs chambres, étendues sur leurs lits, affaissées sur leurs fauteuils ou alors « debout » au milieu de place de la République avec un des bouquins du Galérien qu’on peut désormais trouver assez facilement dans le petit marché improvisé qu’on a installé dans un coin. Je les vois distinctement : Lara, Kim, Juliette, Ilona, Héloïse, Garance, Firmina, Éléonore, Diana, Camille, Berthe, Augustine. J’espère qu’elles ne m’en voudront pas si je quitte mes mémoires un peu brusquement, mais quelquefois écrire dans le web c’est le même qu’avoir installé notre enseigne sur la rue nous engageant depuis le commencement à un marchandage continu, non seulement avec les clients de la boutique et le bureau des impôts, mais aussi avec les commères du quartier : cela ne convient pas toujours au calme indispensable pour qu’un récit se déroule jusqu’au bout.
Cette expérience des « Lectrices » m’a enrichi à plusieurs égards, débloquant un circuit vicieux qui durait depuis longtemps, bien avant que je montais mon blog. Toutefois, cette « ouverture » a fait ainsi évoluer en moi un certain esprit autocritique, m’obligeant à réfléchir sur le caractère d’une « autobiographie », plus ou moins masquée, qui touche en tout cas d’autres personnes, survivantes ou pas. Cela a déclenché un procès d’autocensure qui a progressivement assombri l’esprit libre et joyeux que je voulais y exploiter.

002_lectrice 19_02 - copieImage empruntée à un tweet de Marie-Noëlle Bertrand @eclectante

En fait, j’ai toujours eu la nécessité de raconter les tourments et les joies de mon existence d’où j’ai su en définitive m’en sortir, après avoir subi des temps d’arrêt et des moments difficiles. Relativement à certaines périodes, plus « glorieuses » ou « critiques », j’avais écrit, sous forme de journal ou de récit autobiographique, de façon plus systématique. Mais la plupart de mes souvenirs, bien que nets et ineffaçables, restent fragmentaires. Donc, je n’ai fait cela que par bribes, revenant souvent sur le même souvenir, comme on fait quand on raconte de vive voix sa vie à quelqu’un qui nous écoute plus ou moins attentivement.

Tout en partageant l’idée de Gabriel Garcia Marquez « qu’on ne vit la vie que pour la raconter », il n’y a pour moi que deux possibilités : l’autobiographie sincère, fouillée, dépouillée de la méchanceté ou de l’esprit de revanche, dans laquelle le point de vue du narrateur est exploité jusqu’au bout ; le roman, où notre vie, tout en se découvrant représentée de façon fidèle, peut trouver un abri et un nouveau souffle.

Pour l’autobiographie il est nécessaire de respecter un double secret : celui de l’écrivain, qui confie ses mémoires à une postérité reportée dans le temps ; celui du lecteur-complice (il y en a toujours un) qui partage la « grande reconstruction » où tout est dit, avec prénoms, noms de famille, lieux, circonstances, et cætera.

Pour le roman aussi il faut un temps de solitude. Le roman demeure d’ailleurs l’unique forme d’expression vraiment libre et complète n’excluant pas l’invention d’un personnage qui nous représente et ressemble. C’est le cas de David Copperfield, mais aussi des Buddenbrook ainsi que d’une série infinie de romans qui racontent, parfois dans les moindres détails, la vie de l’auteur même. Le déroulement du roman, avec son rythme et ses vicissitudes, tout en englobant la « vérité historique », inévitablement la transfigure, créant un « autre monde », une nouvelle réalité où le personnage n’a plus rien à voir avec son double. D’ailleurs, le but de chaque auteur n’est pas celui de raconter « sa » vie. Il veut toujours raconter « la » vie.

Si l’auteur a besoin de liberté, le lecteur aura besoin d’un temps de lecture qui lui donne la possibilité de saisir le sens profond de la vie des personnages, plongeant dans leur monde pour en assimiler les odeurs, les saveurs, les bruits de fond, et cætera.

Les feuilletons d’aujourd’hui ne sont pas du tout ceux du temps de Balzac ou Zola. Il suffit de considérer les films tirés des œuvres de ces deux géants pour voir que leurs textes, publiés toutes les semaines, n’étaient que des chapitres d’un roman conçu en avance, de façon claire et robuste. Au contraire, si l’on voit par exemple la transposition de Rocambole pour la télévision, malgré le haut niveau de cette réalisation, on constate la mise en place de certaines béquilles qui deviennent inévitables au fur et à mesure des émissions. Tandis que la Seine coule, avec toute l’histoire du monde, sous le pont Mirabeau, les feuilletons contemporains, tiraillés entre les deux exploitations possibles — la télévision ou le NET — sont de plus en plus assujettis à cet horrible « temps réel » ou chaque fragment, mot ou image, est avalé et confronté à des modèles qui s’imposent ou sont imposés au jour le jour. D’une certaine façon, l’actualité devient l’arbitre incontestable de la narration qu’on approuve ou rejette en fonction dudit modèle. Par conséquent, l’actualité s’incruste sur la narration. Le fragment d’un texte, obligé d’affronter tout seul le jugement universel d’un univers de gens aussi redoutables qu’invisibles, finit par se gonfler de toutes ces incrustations.

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Si on doit conclure que l’unique voie possible c’est le fragment, le haïku, la citation et que le roman est tout à fait incompatible avec la lecture numérique, à plus forte raison l’autobiographie en sera exclue. À part l’autobiographie des morts, bien sûr, publiée n’importe comment au moins 70 ans après la disparition de son auteur…

Voilà, ma chère Marguerite. Le Galérien s’en va, tout en laissant ses traces partout. Dorénavant, je soumettrai aux nouvelles lectrices de petites contes ou rêveries tout à fait étrangères aux secrets stratifiés d’une vie personnelle, pourtant bien possibles et compatibles avec mon inébranlable besoin de vivre en société.

Giovanni Merloni

Le journal intime de Nino n. 18

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001_Capture d’écran 2016-04-16 à 15.36.58 Image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Chère Odile,
J’ai bien compris que le Galérien en personne a décidé de nous raconter quelques épisodes détaillés de ce qui se passait « dans les coulisses » de ses fameuses vacances à Quercianella, s’emparant d’autorité de l’espace qu’il avait jusqu’ici confié à d’autres événements et personnages.
J’ai lu volontiers le récit que vous m’avez envoyé par le biais de l’association des « Amis du Galérien », en prévision d’un débat, qui sera bientôt hébergé par nos confrères « Garibaldiens », au sujet de ces mêmes vacances « cruciales ». Dans ce texte, j’ai particulièrement savouré la curieuse histoire des « frères Lumières » qui s’échoue dans un endroit fatidique… l’établissement balnéaire de l’Aéronautique militaire, juste au nord de Livourne ! Comme dans un roman d’Italo Svevo, le protagoniste y traverse la plus paradoxale des indécisions. Très lié avec son frère cadet, il avait cru, pendant un long instant, que ce « duo » inoxydable pouvait s’éterniser par l’union idéale et physique avec deux sœurs, elles aussi soudées par des liens très solides. Les circonstances de cette première rencontre avec Nora, évoquées en quelques traits, m’ont fait beaucoup rire, rien qu’en découvrant l’évidente parenté de ce nouveau personnage avec la femme enfant de Ibsen, inspirée à son tour à la Dora de David Copperfield. J’ai pourtant plongé, tout de suite après, dans un état pénible, songeant au thème du débat qui se déroulera la semaine prochaine ayant un titre assez redoutable : « Entre deux utopies, celle du divorce ou alors celle de revenir en arrière, imaginant que notre mariage n’avait pas eu lieu, laquelle choisir ? »
Partageant l’avis des organisateurs, je suis d’accord pour faire sortir le texte de ce récit le jour même dudit débat public, passant alors le témoin à la lectrice qui me suit, Marguerite. Qui saura, mieux qu’elle, interroger la fleur blanche et jaune tout en lui enlevant, un à un, les pétales ?
Quant à moi, après avoir lu l’histoire de Quercianella, j’avais eu la sensation que quelque chose manquait, indispensable pour comprendre les raisons du « choix de vie » dont s’occupera ma collègue. J’étais donc absorbée par les doutes et les questions difficiles à avaler quand, faufilé au milieu des cartes postales devant un kiosque à la Gare de l’Est, j’ai trouvé un bouquin du Galérien n’ayant apparemment aucun rapport avec les vicissitudes personnelles dont il avait parlé évoquant un Journal intime à la première personne. Il ne s’agit pas donc du pamphlet de jeunesse de notre auteur bien aimé. Cependant, j’y ai retrouvé un écho, un reflet fort et émouvant : les confessions de Nino que vous trouverez ci-dessous offrent aux lectrices un possible trait d’union entre les douleurs explosives de l’adolescence et les chagrins souterrains d’un voyage long et accidenté vers la vie adulte.
Noémie

002_félix vallotton Félix Vallotton, image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Le journal intime de Nino

« Il est noir, je suis dans ma chambre, assis dans mon fauteuil et je pense. Je pense que j’ai grandi, que je suis un homme ayant des besoins corporels et psychiques que je ne peux pas reporter, que pourtant je maltraite et renie. Je pense à la quantité d’amour qui se cache dans mon coeur piétiné, tandis que celui-ci est prêt à sortir de l’écorce raide de mon éducation renonciataire !
Je sais en avance que dans mon incursion dans la vie je vais cogner contre un écheveau de mots brusques et sanglants auxquels je devrais m’accoutumer, comme à une condamnation annoncée… On voudrait me convaincre que c’est inévitable : la lutte de la vie aboutit forcément dans l’ERREUR dont le « sacrifice de la chair » nous préserverait. Cela ne me convient pas du tout, ce sacrifice de la chair !
J’aime la vie si elle me permet de créer quelque chose, même si je ne suis qu’une petite cellule, un engrenage (un banal mécanisme), même si je ne suis rien, vraiment rien, quelque chose qui reste tout à fait aux marges.
Cependant, il est parfaitement inutile de penser à tout cela s’il me manque la désinvolture pour me leurrer jusqu’au bout. Pour m’emparer vraiment des choses, j’aurais besoin d’être un autre, tandis qu’au maximum je réussis, tout à fait inconsciemment, à établir un rapport de similitude, ni tendre ni violente, avec les personnes et les choses que je rencontre. Paradoxalement, je ne possède que ce qui ne m’appartient pas, tandis que je maîtrise sans faille mon étrangeté : une minute depuis que j’ai réussi à exprimer ce que je pense, tout cela est irrémédiablement fauché, perdu, jeté à la poubelle.
Cela dit, je ne me sens pas encore à la faillite, même si demain je brûlais la journée accompagnant en voiture quelqu’un qui m’est indifférent, avant de photographier des momies de carton-pâte et d’avaler tout cela (avec effort) ; même si quand je serai au lit il s’agira d’y dormir dessus…

Quand je me rends au lit, je suis tenaillé par un sentiment de tendresse, et de vide, alors je reporte de minute en minute l’instant où je me lèverai pour éteindre la lumière, pour rassembler dans mes toiles d’araignée les idées et les souvenirs…
En proie d’une étrange anxiété, je pense que mon corps a besoin d’être “mis en valeur” tandis qu’en vérité je ne poursuis que d’innocents baisers sans éclat ni saveur, éloignés dans le temps… Car j’aurais besoin, au contraire, d’un baiser perdu et absolu… Parfois, je pense que cela est absurde, dramatique, injuste.
Pourtant dans toutes ces vies égales, répétitives ou escomptées que je lorgne depuis mon observatoire invisible, il y a toujours eu un moment où tout s’est déclenché, accéléré par le hasard de coïncidences et de rencontres inattendues.
Chacun de ces destins s’amassant sous mes yeux, avant de se fourrer tous ensemble dans le bus bringuebalant, rentre dans l’ordre des choses, immuable dans sa variété frénétique : si quelque chose naît soudainement, sans qu’il y ait apparemment une raison pour cela, il se peut qu’au même instant quelque chose meure, également sans raison, soudainement !

Ce soir c’est différent, du moins j’en ai le sentiment : je dois peut-être décider au sujet de mon futur, tout en sachant que le futur est indissociable du présent et du passé aussi. Je sais déjà que ce geste de me châtrer moi-même je n’aurai pas le courage de le faire. J’ai la tête confondue, mes idées sont autant d’aiguilles qui dansent parmi les cheveux, dans les yeux et sur les lèvres jusqu’à prononcer ton prénom : Jeanne. »

003_lectrice balthus Balthus, Lectrice, image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

« C’est un prénom tabou, Jeanne, ayant une signification terrible pour moi. Oui, cela n’est ni vieux ni nouveau, sur le prénom de Jeanne j’évite de m’arrêter… Je le dis maintenant avec ce chagrin plein de volupté qui n’a rien à voir avec la douleur du désespoir.
Cela ressemble plutôt aux jours où je me sauve dans un coin pour penser à moi-même avec une certaine compassion vis-à-vis de mes tentatives de conciliation entre ce que je crois profondément (c’est-à-dire que je ne crois presque à rien) et ce que j’éprouve, que pourtant je voudrais ne pas entendre : que la solitude pue, qu’elle est une chose dont on doit avoir honte. Car la solitude témoigne d’une grave inaptitude à se conformer au monde et cela nous rend antipathiques à la plupart des gens.

Il y a d’ailleurs beaucoup de personnes ayant des affinités avec moi qui ne sont pas égarées ou reléguées aux marges de la société : les femmes ! Mais elles aussi m’écartent, à présent. Car je les considère désormais comme trop élevés, hors de taille, insaisissables pour moi.
Jamais, je le jure, je n’avais pensé que je pouvais vénérer un autre dieu qui ne fût pas Jeanne. Malgré le changement des décors et les tremblements de terre autour de nous et dans nos corps mêmes, mon subconscient ne cesse de s’adresser dévotement aux nombreux icônes ou affiches ou copies d’elle en chair et os que je rencontre partout où je vais… Pourtant, j’affirme avec énergie et rigueur d’avocat, il y a plein de jeunes femmes qui nous capturent par leurs yeux de merlan frit dans les rues. Va savoir ! Elles pourraient avoir cumulé les mêmes tics et complexes ainsi que le même manque d’assurance que moi. « Impossible, tu es paresseux et aride aussi », soutient mon subconscient, qui, en général, n’est pas du tout, si j’ose le dire, inconscient.
Je ne suis pas paresseux, ni égoïste. Maintenant, je suis un animal blessé en train de lécher ses plaies. Je suis forcé à attendre, tandis que j’aurais envie d’aimer librement, comme avant, et davantage.
Sortant du lycée, ayant la chance d’une voiture partagée avec mes frères qui m’attend dans la rue avec mes responsabilités futures, tout semble apprêter une condition nouvelle où je serais plus assuré et mûr…

Cependant, si je pense que je vais grandir, voire vieillir en échange de je ne sais pas quoi, ayant déjà perdu… quelque chose d’essentiel que j’oublierai d’avoir eu en moi… si je m’aperçois que cela est inévitable je voudrais pleurer, ou trouver une façon quelconque pour demeurer petit dans l’insouciance et grand dans l’enthousiasme, encore un peu.
J’évite les prostituées. Je les aime, je passe souvent là où elles traînent pour échanger quelques mots avec elles. Mais je ne veux pas devenir adulte par le biais de l’argent. Je préfèrerais leur donner les dix mille lires que je n’aurai jamais pour qu’elles s’achètent deux heures de véritable liberté…
(Je ne sais pas le nier, il ne me semble pas juste, pour ces choses-là, de dépenser des sous et en somme contraindre par cette mesquine supériorité un être humain à feindre une scène d’amour même sentimentale pour cacher sous une couche d’hypocrisie de la libido pure et simple.)
Je pense alors avec émoi que j’aime la maison où je suis né, que j’aime la terre parce qu’elle est verte et que sur le pré s’installe une lumière qui tout emporte…
Enfin, je me demande de combien d’amour suis-je capable puisque je suis jeune, puissant : un roi arborant un diadème plus grand que sa tête ainsi qu’un énorme manteau ressemblant une couette. Dans mon royaume, quand je pense à la plénitude de la vie, j’ai la sensation que parmi les femmes du pays de mon enfance, que je n’osais même pas regarder, il y en a une qui vient auprès de mon lit pour replier ma couverture.
Cependant, je suis toujours en voyage, dans le train même que j’empruntais tout petit quand nous nous rendions en villégiature dans la Vallée d’Aoste. J’étais le seul qui restait éveillé debout dans le couloir assistant hébété à la course violente de la nuit derrière la fenêtre vibrante par les secousses rythmées des roues sur les rails. Jusque de mon enfance, j’ai aimé même trop les choses de la vie et tous ceux qui les faisaient exister, au point de tout perdre souvent, cycliquement, au même rythme du train.
Nu avant d’arriver au but, nu au départ, nu et frappé quand même par l’envie de savourer le matin de la vie, démuni de cette assurance idiote qui t’épargne la tortuosité des labyrinthes et des enquêtes impossibles…
Il y a peu, j’ai couru au téléphone dont les autres habitants de la maison avaient oublié l’existence… Mécaniquement, j’ai fait le numéro de Jeanne. Jeanne n’est pas là, que je suis distrait ! Elle est encore à Bayonne, j’ai pensé. Je me suis alors aperçu que le combiné est tout enseveli sous la poussière…
En deux mois de solitude, presque deux siècles d’absurde et profond silence, j’ai grandi, j’ai la plupart du temps réussi à voir objectivement les sentiments, les idées, les souvenirs… Il y a eu même un moment où j’ai cru appartenir à plein titre à ce monde jusqu’à mériter ce que j’avais, mais en cette évolution aussi importante que rapide, inattendue, la tenace parenté amoureuse demeure inébranlable entre moi et Jeanne : Jeanne conditionneuse de mes jugements ; Jeanne spectatrice de mes péchés de gourmandise et de superbe… Voilà, il ne sert à rien de dire qu’une personne est lointaine et qu’elle ne peut plus nous faire peur.
Dans une séparation si nette, provoquée d’ailleurs par des forces extérieures, comme celle qui s’est produite entre ma fiancée et moi, rien ne m’autorise à mépriser ses défauts et faire la liste de ses fautes, d’autant plus qu’elle est loin de moi. Si je rêve de ma Jeanne éloignée, perdue qui sait où, je ne me souviens que des choses que j’aime encore d’elle. Voilà pourquoi j’ai honte de la plupart de mes gestes et qu’au cours de la nuit je me repens si la place que je lui consacrais n’est plus ici, dans mon lit. »

Nino

004_pluri_lectrices Image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Giovanni Merloni

Si l’on tourne la feuille… n. 17

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001_17_01 180 Albert Aublet (1851-1938), image empruntée à un tweet
de Laurence @f_lebel

Si l’on tourne la feuille…

Chère Odile,
Je sais qu’en vous écrivant directement je vous couperai la parole ou pour tout dire je vous enlèverai le souffle. Mais, je n’ai pas le choix, je suis obligé de briser, pour une fois, la cadence de vos recherches de lectrices rigoureuses autour des bouquins que Le Galérien a partout éparpillés. Vous pourrez bien sûr y revenir vous-même par la suite, lorsque l’histoire de Nino reprendra son fil interrompu.
D’ailleurs, je me trouve dans une impasse sérieuse. D’abord, je veux faire bien comprendre combien ma destinée personnelle demeure étrangère à celle de personnages comme Nino, Alfredo ou Michele. Ensuite, j’ai envie moi aussi de me plonger dans la séquence lucide et harmonique du souvenir de mes vingt ans, s’accomplissant au milieu d’une béate contrariété, voire dans une série encore plus redoutable d’oxymores existentiels.
J’ai probablement une nécessité ambivalente de le faire. Car parler de notre vie, de notre véritable parcours à l’intérieur ou à l’extérieur des murs d’une ville habitée jusqu’aux combles, ce n’est pas que parler de nous, de nos troubles, de nos joies, de nos rancunes enfin maîtrisées ou alors payées chères. Il y a toujours des autres. Ils nous observent, peut-être, ils écoutent les échos de nos incursions dans leurs vies refoulées, dans des recoins de la mémoire commune qu’ils partagent ou ne partagent pas, qu’ils aiment remémorer ou alors qu’ils abhorrent. Avec cette conscience de la présence des autres, notre enthousiasme se brise, notre désir se laisse brider par ces quelques règles du savoir-faire qu’on nous a heureusement inculquées. Très polis, nous frappons gentiment à la porte de la grande villa trônant au milieu d’un jardin méditerranéen… La porte est ouverte, quelqu’un a même laissé la clé dans la serrure. « Est-il permis ? Y a-t-il quelqu’un ? »
« Voilà que cinquante-et-un ans se sont écoulés. Comment pouvez-vous prétendre qu’il y ait quelqu’un ? »
Déjà quelques-uns ont disparu, parmi les participants aux réunions qui se déroulaient dans cette salle meublée sans façon, dans l’esprit « pratique » d’offrir juste un minimum de confort à cette famille d’intellectuels en villégiature. Les morts sont toujours d’accord si on les convie pour une rapatriée d’esprits joyeux et créatifs, dans laquelle ils auront bien sûr la place d’honneur… Quant aux survivants, je compte sur leur distraction et sur la supériorité de leurs engagements, en attendant le jour où, par hasard, ils se retrouveront eux-mêmes dans ce lieu ressuscité, ravis peut-être d’en partager les souvenirs uniques, les voix retentissantes, les présences légères.

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La villa était une copie assez fidèle d’édifices similaires bâtis en Toscane au début du XXe siècle suivant vaguement le modèle des palais avec jardin de la Renaissance selon les infinies petites modifications que le temps et les modes leur avaient imposées. Légèrement écartée, elle pointait au milieu d’un court rectiligne de la route Aurélia avant que cette piste redoutable (1) ne tourne à droite pour seconder la géographie tourmentée d’une côte prometteuse d’aventures.
Juste au nord de Castiglioncello, dont elle est considérée comme une succursale, ou une dépendance, Quercianella est une localité âpre et lumineuse à la fois, où l’on ressent le passage continu de voitures et motos, la précarité des vacances forcenées, la beauté incommode de rochers aiguisés et, en même temps, la caresse du couchant, la mélancolie des heures creuses de l’après-midi qui s’estompe dans les préparatifs de soirées frénétiques dans des endroits vagues, exclusifs et pour moi inaccessibles.
Oui, au seuil de mes vingt ans, bien qu’universitaire m’étant engagé dans l’épreuve terrible d’une faculté pleine de pièges qui allaient m’accoutumer à plusieurs escamotages, je profitais tant bien que mal de la protection de mes parents, auxquels je ne demandais que l’argent pour l’essence et quelques cigarettes. Ou alors, le jour où nous nous rendîmes en cortège (la Fiat500 devant, la Fiat1500 derrière) au marché américain de Livourne, quelques kilomètres au nord, puisant dans mes épargnes (ou alors d’une somme reçue en cadeau d’une tante généreuse) je m’achetai mon premier véritable appareil photo, cette Canon super lumineuse qui me permit de rivaliser un peu avec la Contessa Zeiss de mon père, qui détenait alors le sceptre absolu en ce prestigieux domaine.
Cependant, les photos de mon père ni les miennes, qui racontent assez copieusement cette dernière vacance où toute la famille était présente et unie, ne réussissent pas à représenter la magie de ces trois semaines où la beauté de jour de la mer devait céder le pas à la beauté de nuit de cette Villa aussi spartiate que chaleureuse.
J’ai conservé avec le soin d’un bibliothécaire les quelques feuillets que Maria Teresa L. avait remplis un jour pour nous étonner avec le portrait de chacun des intervenants aux conversations ainsi qu’aux jeux de société qu’on estropiait librement à l’enseigne de l’amitié. Mais j’hésite à les transcrire et les traduire. En fait, ces portraits sont tellement ciblés et touchants, tellement intimes qu’ils vont même au-delà de l’exactitude et de la force des signes, dépassant la beauté même des couleurs qu’elle y a déversées. D’ailleurs, ces portraits en vers photographiaient très efficacement la situation que nous vivions. Mon père, âgé alors de cinquante-huit ans, laissait parfois jaillir au milieu de ses attitudes rassurantes et équilibrées quelques contrariétés. Il voyait la vieillesse s’approcher et peut-être il se sentait envahi sinon carrément écrasé par ces trois enfants épanouissants à l’unisson avec leurs corps grandis et leur bruyante vitalité. Il ne pouvait savoir non plus que sa propre vie allait finir rien que deux ans après… Ma mère, elle était pleine d’énergie et pourtant, inapte à l’égoïsme, elle vivait constamment absorbée dans la vie des autres et de ses trois fils en particulier. Ma sœur, elle passait toujours d’horribles vacances. Du moins, pendant les cinq années des écoles supérieures, elle avait dû rattraper deux ou trois matières chaque fois. Ne pouvait-elle perdre un an, subir le petit choc de répéter une classe en échange d’une merveilleuse normalité ? Pendant ces vacances de Quercianella, au-dessus de sa tête rêveuse le monstre connu du rattrapage ne flottait pas. Mais l’avoir essayé de se caler dans le sillon du père ne lui convenait pas. Ses contrariétés étaient symétriques à celles de mon père. S’il plongeait dans le cauchemar d’une vie se terminant sans que l’œuvre entamée s’achève, ma sœur souffrait pour une existence qui ne réussissait pas à démarrer selon ce qu’elle désirait dans l’intime. Quant à mon frère, il avait brillamment accompli la dernière année de lycée, il était amoureux depuis quelques mois d’une jolie fille aux cheveux blonds et avait la « feuille rose », donc il pouvait conduire à la seule condition qu’il y avait à son côté un deuxième pilote ayant le permis de conduire.
Maria Teresa L. était une essayiste de renom, ayant, entre autres, suivi une célèbre publication des « poèmes » de Giuseppe Gioacchino Belli (1791-1863), qu’elle avait regroupés, notés et commentés de façon incontournable. Cependant, sa culture profonde et richissime ne changeait rien de son tempérament brillant de véritable actrice ou vedette, apparemment plus adaptée au cône de lumière du réflecteur qu’au silence des bibliothèques. Pourtant, elle était déjà en 1965 assez myope et toujours engagée avec ses doubles lunettes…
À côté de Maria Teresa, il y avait Felice, un homme parfaitement adapté à sa tâche de baisser les hauts et de rehausser le bas du tempérament d’artiste de sa femme prodigieuse. Il était prodigieux lui aussi, brillant même, avec son calme sourire. Pour fournir une image visuelle de ce couple extraordinaire aux rares cinéphiles qui liront ces lignes, je proposerais sans faille Franca Valeri et Vittorio Caprioli. Si la grande actrice comique milanaise à la vaste culture théâtrale et musicale n’est pas trop connue en France, son mari n’a sûrement pas passé inaperçu lors de sa participation, par exemple, à « Zazie dans le métro » de Louis Malle.
Avec Maria Teresa et Felice, dans la villa de vacances agrémentée de double escalier et de terrasse avec balustrade en colonnettes de pierre blanche, il y avait aussi leurs enfants Simonetta et Sergio.
Si j’ai eu l’occasion de retrouver Simonetta à Bologne, quelques ans après, je garde, de son frère, juste le souvenir d’un enfant très vivant et gentil.
Grâce à lui, j’avais trouvé la clé pour entamer la randonnée hasardeuse de la mémoire. Parmi les nombreux jeux, plus ou moins difficiles ou intellectuels, à côté des portraits peints admirablement par sa mère, la ritournelle joyeuse et cadencée que Sergio me fredonnait pouvait apparaître trop facile. Et pourtant, combien est-il important de « tourner la feuille » dans le jeu redoutable de la mémoire tout comme dans le jeu périlleux de la vie :

Ecco Carletto che monta a cavallo
si volta il foglio
si vede il gallo… (2)

disaient les vers de cette ballade populaire italienne. Elle faisait de contrechant à cette inoubliable rencontre au-delà des générations qui a représenté pour moi, puisque je vivais un moment fort critique, un point de repère et d’espérance.

003_17_02 180 Gabriella Merloni, Lettrice, 2001

Avant de partir en vacances, ma première session d’examens universitaires avait été un peu décevante, surtout pour le recalage dans une matière typique du « travail dur » de l’architecte : « éléments constructifs ». Malgré ma bonne volonté dans les études, je n’avais pas abandonné l’écriture. Une façon de m’exprimer qui m’était indispensable, étant d’ailleurs affligé par plusieurs contrariétés affectives, dont la mort annoncée d’une liaison amoureuse qui durait depuis trois ans.
Pour exorciser cette interminable alternance d’ombres et de lumières, j’avais enfanté un Journal intime qui ressentait bien sûr de mes lectures et du « Mal obscur », le chef d’œuvre de Giuseppe Berto, mais constituait pour moi une rupture, une ouverture et aussi un premier pas. Ce manuscrit avait été lu dans mon premier « groupe » d’étudiants où figurait une certaine Daniela dont je ne me souviens plus du nom de famille. Il s’agissait de lectures semi-nocturnes, alternées à l’écoute des chansons de Bob Dylan, Joan Baetz et, « of course », Ray Charles, auxquelles se suivit, quand j’en eus le temps, à la fin du mois de juin, début juillet, une relecture plus analytique, que je fis avec ma future belle-sœur et ses amies Cristina et Teresa.
Dans ce texte d’une cinquantaine de pages en tout se condensaient mes espoirs et mon orgueil insoumis. Je n’avais pas du tout envie de renoncer à la longue marche pour atteindre ce mystérieux titre d’architecte. Mais l’écriture rentrait profondément dans ma nature. À la fin des vacances, je soumis mon manuscrit à Maria Teresa.
Ensuite, je m’en souviens comme si c’était hier… Nous venions de la plage. Une fois traversée par mille recommandations réciproques la route nationale Aurelia, où les voitures glissaient comme des flèches, nous trouvâmes notre amie près de la grille. Elle me prit de côté, expliquant à moi-même ce que j’avais exploité dans mon texte, où étaient ses faiblesses et contradictions, voire ses vices… où demeurait par contre une force ou tout simplement quelque chose d’original.
Puis, s’approchant de mes parents, elle dit que j’allais devenir un écrivain, que j’en avais tous les atouts !
J’en fus touché et comme caressé par un instant de gloire tout à fait inespéré. La réaction de mon père et ma mère fut, au contraire, abrupte et nette. Je crois même qu’ils s’étaient fâchés avec notre amie pour son initiative. Je ne devais pas me faire des illusions et surtout pas abandonner la route entreprise. Comme s’ils m’avaient dit, tous les deux : « tu ne dois pas écrire, cela est interdit pour toi ! »
Pendant des années, j’ai leur obéi. L’écriture a ensuite trouvé toute seule la route pour s’imposer et s’affirmer aussi… La veille de notre départ, il y eut une fête d’adieu dans la villa, où Maria Teresa, comme j’avais anticipé, livra à chacun de nous son portrait poétique. Voilà le mien :

Ce jeune homme à l’esprit vivant
puisqu’il se dérobe dans son cocon opaque
c’est pour ça qu’il me plaît
parce qu’il est timide, incertain de ses ailes.
Si vis-à-vis des autres tu étais plus expert
Tu saurais que plus des autres tu vaux.
Maria Teresa Lanza (1965)

Giovanni Merloni

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(1) la même que parcourait la Giulietta sprint du « Fanfaron » de Dino Risi

(2) Voici Charlotte qui monte à cheval
on tourne la feuille
y a Perceval…
traduirais-je en français, avec cette petite mention du chercheur du Graal, Perceval, le personnage le plus intrigant de l’épopée du Roi Arthur. Il me rappelle bien sûr Ulysse et Astolfo, celui qui dans le Roland furieux de l’Arioste part à la lune pour y récupérer la sagesse de Roland. Mais je pense aussi, plus précisément, à @perceval45, c’est-à-dire André Rougier. Cet homme prodigieux et inépuisable m’a aidé lui aussi — comme il le fait, généreusement, au jour le jour, avec tous les lecteurs éponges comme moi — lançant dans son blog un très beau commentaire à l’œuvre d’écrivains de l’envergure de Jouannais, de Vila-Matas et Roberto Bolaño. Dans ce texte : « on peut se demander si la « communication », puisqu’il existe un sens faible du mot, doit-elle obligatoirement être le but de TOUT écrivain (et créateur en général) La réponse de certains (qui est aussi la mienne) est que ladite création n’est pas seulement ( ou pas vraiment…) machine à communiquer, mais souffle dérobé à des dieux pas toujours consentants, assourdissant retour au silence, trou noir, éclair blessé, outil à nul autre pareil pour guérir du monde, des autres, de soi et, tout autant, guérir de son aveuglement qui l’aurait oublié… »
G. M.

Una donna a quindici anni n. 16

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001_corot 180 Camille Corot, image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Prudence, bonjour
À vous le mérite d’avoir mis en valeur — ou en abîme — la question de l’âge : Yvette n’avait que quinze ans (1) lorsqu’elle entama son histoire d’amour avec Nino. Aîné de trois ans, celui-ci a toujours affiché un tempérament assez enthousiaste, avec une constante propension à l’exagération, à la dorure baroque, au geste virevoltant en mille pirouettes ainsi qu’à l’oscillation entre le pathétique et le furieux. Pourtant, il est sincère quand il écrit :

« Il est drôle de le dire, mais c’est ainsi : plus qu’un demi-siècle s’est écoulé, désormais. Là-bas, dans ce passé refoulé, au tournant de l’automne chaud de l’adolescence, le kaléidoscope dont je me servais pour fixer, attentivement, les images d’un monde que je ne comprenais pas, qui s’annonçait pourtant assez suffocant et ennuyeux, fut de but en blanc bousculé comme une barque à rames frappée par la tempête. Sur chacune des facettes colorées de mon observatoire, parut une jeune fille, aussi touchante que jolie. Sans être belle à tous les égards, elle arborait des cheveux longs, entre le blond et l’albinos, une couleur que je n’avais jamais vue. Sa silhouette se multipliait de huit à dix fois quand je la poursuivais dans la rue, avant de m’apercevoir que ce n’était pas elle, mais une Françoise ou Brigitte ou Catherine sans nom d’art ni de famille. »

Puisque le sujet l’exigeait, le hasard a voulu que l’histoire de Nino et de son amour cadette… Yvette, a suscité la curiosité d’un petit groupe de lectrices ayant toutes le prénom commençant par P, comme moi, la dernière arrivée.
Voilà alors que Philomena découvre, dans un des bouquins du Galérien, que Yvette avait été adoptée quelques jours après sa naissance par un couple assez étrange. Ils étaient toujours très empressés avec la petite blonde en essayant de lui donner l’amour qu’ils n’échangeaient pas entre eux, car ils vivaient séparés sous le même toit. Je trouve cela assez inintéressant, tandis qu’au contraire, ce que Pierrette nous écrit en quatre mots, touche le cœur du problème : la mère de Nino était collègue de bureau avec la marraine d’Yvette… elle redoutait probablement de la désinvolture de son fils. Les deux amoureux n’étaient pas libres de briser le circuit « vertueux » que leurs familles leur avaient imposé.
J’ai lu d’ailleurs avec grande attention le commentaire de Pauline à cet épuisant « Journal intime » qui raconte les tragiques vacances de Nino à l’île d’Elba. En extrême synthèse, selon l’avis de Pauline, ce qui faisait déclencher davantage la distance entre ces deux êtres, mal conseillés, résidait en une banale et affreuse vérité : Yvette était une femme-poisson, sans être une sirène, tandis que Nino ne savait pas nager.
Il faut considérer aussi qu’avant de connaître Yvette, Nino avait été longuement fidèle à son univers de beautés innocentes, vivant tranquillement en dehors de lui, sans l’obliger à se risquer… Jeudi dernier, au fameux marché du boulevard Richard Lenoir, j’ai rencontré Pascale, une lectrice débonnaire, ayant un penchant évident pour Nino. Hier, elle m’a envoyé une copie d’un texte, écrit à la première personne par un nommé Gaetano, d’origine italienne, qui doit forcément être Nino. Ses sentiments sont très ouverts et son « ressenti » de la rupture, causée par l’amour d’Yvette, est aussi extrêmement efficace :

« Dès qu’elle s’installa dans ma tête et dans mon cœur, ma ville grise commença à révéler ses couleurs cachées. Les sensations se dilatèrent avant que je tombe à terre, écrasé, avec le coeur en tumulte. La gueule de mon quartier de la banlieue parisienne avait pris de l’importance et je regardais avec bienveillance cette rue de ciment et d’asphalte, que jusque-là m’étais borné à traverser, en courant, pour attraper le grand bus débordant de jambes et de bras. Il s’agissait bien sûr d’un contexte sans histoire, bâti sans amour, où survivaient juste de maigres platanes aux orgueilleuses frondaisons, qu’un soleil inquiet caressait distraitement. Avant de me plonger dans la découverte de ses invisibles beautés, je m’étais accroché à des amours exclusifs et incontestables, telles les propres et sanglantes villes du sud-ouest ou ces inoubliables petites baies de Bretagne, obligées par la haute et la basse marée de changer deux fois par jour leur physionomie… J’avais toujours préféré la montagne à la mer, les flèches de cathédrale des cimes de Pyrénées, que je voyais surgir dans une lumière rougeâtre tandis que le ciel se dégageait, sans imaginer qu’un jour, en bas de chez moi, rien qu’à tourner le coin… »

Selon Pascale, Nino était trop respectueux et sage vis-à-vis de cette fille qui, quant à elle, avait besoin de dominer. Cet amour tenait à peine debout à Paris, pendant la plus longue saison des écoles. En été, alors qu’Yvette partait à la mer à l’île d’Elba, une séquelle de frustrations se déclenchait pour ce jeune homme inexpérimenté qui plongeait, sans transition, dans la mélancolie d’une attente qui durait au moins deux mois.
Il ne me reste, ma chère Prudence, qu’à vous relater à propos de ma récente discussion avec une autre lectrice, Pilar. Toutes les deux, on est restées interloquées en constatant combien Nino a voulu délibérément se cloîtrer dans une sorte de fatalisme où l’orgueil, sans pour autant neutraliser les explosions d’une jalousie irréductible, l’aidait à survivre avec un reste de dignité.
Mais, enfin, une question reste suspendue sur ces deux têtes dures tout au long de leur jeu de massacre : s’agissait-il, en lui, d’un excès d’éducation ? s’agissait-il, en elle, d’un petit exhibitionnisme de baisers innocents qui cachait une espèce de frigidité ? Subissait-elle contre son intime nature les tabous que la « société » imposait sans discussion ? 
Mystères de la foi !
Avec Philomena, Pierrette, Pauline, Pascale et Pilar, je vous salue Prudence !
Prunelle

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Una donna a quindici anni

Un homme est assis dans la terrasse d’un bar à Piombino, juste en face de l’embarcadère d’où partent les ferry-boats pour l’île d’Elba.
Sa femme s’est éloignée, à la recherche des lunettes de soleil qu’elle croit avoir oubliées sur la table du restaurant dans le centre-ville. Ils vont perdre la prochaine course, l’avant-dernière. L’homme est donc sur le qui-vive.
Soudainement, il se souvient du temps où dans la rue il poursuivait cette blonde nageuse, avant de s’apercevoir qu’il s’était trompé de personne. C’était bien elle qui lui avait fait connaître l’île d’Elba, dont il était devenu amoureux à jamais.
Paresseux, il plonge une main dans le sac que sa femme lui avait confié et, sans réfléchir, saisit le kaléidoscope acheté dans la petite boutique du Marais : un cadeau pour l’anniversaire de l’enfant rêveur qui les attend dans l’île avec ses parents empressés.
Tout en scrutant dans le kaléidoscope, l’homme s’accorde le droit de fouiller au milieu d’autant de visages, de cous, d’yeux, de lunettes, de mains, de cheveux et de chapeaux féminins, jusqu’à ce qu’il croise le regard d’une femme aux cheveux longs, désormais blancs, on dirait une ex-blonde, qui à son tour l’observe dans un cylindre rudimentaire, qu’elle a fabriqué avec une serviette en papier.
À l’improviste, la femme se lève et, tout simplement, s’assied à côté de l’homme : — je connais une seule personne au monde capable de faire une chose semblable ! dit-elle.
— Quoi ?
— Se servir d’un kaléidoscope comme si c’était des jumelles.
— Qu’y a-t-il de mal en ça ?
— On n’est pas au théâtre ni au défilé de mannequins exquises !
Les deux se reconnaissent et, sans attendre, se racontent leurs vies, assis l’un à côté de l’autre comme dans une voiture en panne. ils discutent avec animation, sans se regarder, tandis que l’avant-dernier bateau s’éloigne, laissant l’embarcadère vide pendant quelques minutes. Ils scrutent l’eau sale du port, s’aventurant avec la pensée dans la mer bleue et scintillante de l’île. Chacun d’eux rêve de son écueil privé, où s’installer, avant de se plonger, à nouveau, dans le frais manteau blanc.
Une heure depuis, devant le dernier ferry-boat au départ, il révèle à l’ancienne nageuse blonde qu’il est très inquiet pour sa femme. Il essaie de la rejoindre à son portable, mais il se trouve que celui-ci est bloqué. Sa « voisine » lui avoue alors qu’elle aussi vient de « perdre » son mari de façon analogue : il est parti sous le prétexte d’avoir oublié son panama.
Sans préavis, l’homme aborde le scabreux souvenir de la tache bleue… Avant qu’elle  départe en vacances dans « son » île, une trace de leur gauche étreinte, d’ailleurs inaccomplie, s’était collée à la couverture du lit de son frère. Celui-ci avait protesté et les parents avaient entamé un long et affreux réquisitoire… Tout à fait inutile, car il s’agissait, en ce cas-là, d’une coulée innocente, venant d’une glace au chocolat ! Mais la voisine ne se souvient de rien, car elle, alors, était partie, légère. Cette tache avait pourtant longuement hanté la solitude de l’homme, âgé alors de dix-huit ans pas encore accomplis. En revanche, cette petite transgression de l’ordre familial lui avait donné une force inattendue. Il s’était battu pour sa jeune blonde adorée, jusqu’à partir et débarquer à son tour dans cette île ingrate qui n’en aurait jamais voulu de sa dévotion sincère : — il me semble impossible, aujourd’hui, l’enthousiasme de ces jours, dit l’homme dans un élan soudain, évoquant aussi une déchirure douloureuse. J’étais envahi par une béate naïveté, qui me rendait confiant tandis qu’une force invisible me sortait brusquement, par à-coups, de ma dure écorce de tortue.

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Elle se souvient du jour presque mystique où ils avaient échangé leurs colliers avec la petite croix d’or. Ils s’amusent, en remerciant cet oncle à lui et cette tante à elle qui avaient insisté pour qu’ils se communiassent avec l’hostie sacrée. En dehors de ce rite aux saveurs de confettis et de pain d’Espagne, ils n’auraient eu rien d’intime à se donner l’un l’autre.
Avec un reste d’embarras, il fait alors le récit de cet après-midi sur la plage où il se fit mal au gros orteil pour avoir donné un coup de pied contre un caillou noir… tandis qu’il la poursuivait en proie à la colère. Elle hausse les épaules, pour mieux descendre de ses nuages d’oubli… et projeter, sur l’écran devant eux, le film de leur dernière promenade dans l’eau : — est-ce que tu te souviens de notre pari de gagner tous les endroits où le soleil demeurait encore ? Nous essayions de vaincre la mort du jour, car nous étions inquiets pour notre amour au couchant…
— Il aurait fallu rester sur terre, nous laisser envelopper par le sable et caresser par l’écume : ça aurait été un bon escamotage pour empêcher nos corps de se séparer et nos âmes de s’éteindre au jour le jour…
— Oui, je m’en souviens bien, je t’appelais « animal » !
L’homme profite de cet aveu ultra-tardif pour constater qu’en fait, lors de ces vacances d’il y a plus de cinquante ans, elle était encore très jeune, même trop. D’ailleurs, à l’île, elle dormait dans un lit de camp au pied du grand lit de ses parents.
Puisque l’homme avait touché cet autre sujet… la blonde à la bouche souriante et charnue jure qu’au petit matin de ce dernier jour… il avait osé s’introduire dans la chambre et se faufiler sous le drap rugueux sans que ni le père jaloux ni la mère anxieuse se réveillent. Selon elle, ce matin-là ils s’étaient baisés jusqu’au bout.
L’homme objecte qu’à vrai dire ils n’avaient jamais accompli de véritables actes d’amour… il ne se souvient d’ailleurs que de sa rapidité de transformiste… surtout à Paris, dans la maison d’Yvette, rue Bonaparte, il était devenu capable de se rhabiller en un éclair, sans faire de bruit, tout demeurant caché dans l’ombre du vieux placard à deux battants.
L’homme avait toujours cru que la raison de leur désunion venait de son manque d’assurance, de son excessive sensibilité. Il reste étonné en entendant cette dame,  calme et assurée, se souvenir de toute autre incompréhension : il parlait trop de ses lectures ou alors il était tout simplement trop mûr au point de vue intellectuel… ce qu’alors elle ne pouvait pas supporter.
Il se souvient que, dans leur passé plein de tumultes, elle ne faisait rien pour le rassurer : — je mourais deux fois, car je ne pouvais pas m’empêcher d’être jaloux et j’étais en même temps obligé de faire semblant de tout maîtriser !
— Ô combien j’étais stupide ! dit-il. Je ne savais pas que j’en avais le droit, que j’aurais pu manifester librement ma contrariété : cela nous aurait peut-être aidés à sortir en avance de cette mer d’équivoques et de malentendus qui nous ont ensuite piégés pendant longtemps…
Il est en train de formuler cette phrase courageuse quand, depuis un point de l’horizon qu’ils avaient jusque-là négligé de considérer, ils voient s’approcher, dans un bain de lumière, un couple languissant.
— Mais, qui sont-ils, ces deux-là ? demande l’homme.
— Celui-là ressemble assez à mon mari !
— Tandis qu’elle est ma femme… As-tu retrouvé tes lunettes ?
— Pas du tout ! Je suis rentrée dans un bazar pour en acheter de nouvelles… Là, j’ai croisé un vieux camarade du lycée, en quête d’une paille de Florence.
— Entre-temps, le dernier bateau est parti, n’en êtes-vous pas aperçus ? Susurre ce « vieux copain », affichant un air impuni.

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Giovanni Merloni

(1) « Una donna a quindici anni », air de Despina dans « Così fan tutte » de W.A. Mozart.

Les alternes dérives de la mémoire n. 15

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001_lectrices 15Carl Vilhelm Holsøe, image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Les alternes dérives de la mémoire

La mémoire a besoin de fouiller dans des lieux réels ou irréels, à leur tour combinés avec des personnes, réelles ou irréelles, encore en vie ou déjà disparues. Des personnes, ces dernières, que nous cherchons en d’autres endroits encore, avec l’opiniâtre certitude d’avoir déjà visité ces lieux, au moins une fois.
Au cours d’une vie qui se coupe irrésistiblement les ponts derrière son dos — suivant des parcours qui nous semblent linéaires même si nous avançons à zigzag —, qu’est-ce que représente pour chacun de nous le fait de « revenir en arrière » ?
Que cherchons-nous, que trouvons-nous quand nous voyageons à rebours dans le trajet du temps ?
Est-il possible que quelque chose demeure inchangée dans cette précaire géographie du monde connu, que nous traversons en quête de réponses impossibles ?
Chaque tesson du monde que nous allons retrouver aura changé, au cours de notre absence, imperceptiblement, comme les meubles dans un appartement qui s’abîment ou changent de place ou disparaissent.
Pour chacun de nous, la perception du changement est différente. D’abord, parce que chacun de nous a sa propre sensibilité, son originale mémoire des lieux, des maisons, des couleurs, des vitrines, de l’esprit des passants, de leur façon de s’habiller. Chacun de nous pourrait dire qu’il y a vingt ou trente ans à Bologne ou à Saint-Malo il faisait froid ou il faisait chaud, que la vie était plus facile ou plus difficile, et cetera.
Revenir en arrière c’est un risque absolu. Nous pourrions avoir une déception, être troublés par la dévastation, par les dérives d’une mauvaise administration, d’un manque impardonnable de sens civique, par une guerre ou un cataclysme aussi. Nous pourrions constater que cet endroit — où nous avions vécu un moment prolongé de bonheur ou de chagrin imprégné d’inoubliable beauté — a tout perdu de cette unicité : il ne nous transmet plus ce que l’amour pour une personne ou pour une collectivité de gens très proches avait gravé sur ses pierres, collé sur ses comptoirs et sur ses tables.
Mais il nous arrive aussi, heureusement, de tout retrouver. Une ville, par exemple, c’est un organisme qui s’est forgé dans le temps jusqu’à assumer une physionomie, une couleur et même une voix spéciale, que nous ne pourrons jamais oublier.
Et voilà alors qu’au lieu de la déception il risque de se déclencher un sentiment encore plus douloureux et redoutable.
Surtout si ces endroits ont conservé en vie, pour nous, sans les changer, des personnes chères, importantes, qui gardent en elles quelques morceaux de nous. Cette rencontre entre survivants qui s’aimaient et s’aiment encore a la force de redonner encore plus à ces lieux leur saveur originaire, en faisant flotter librement — ô combien réels ! — les échos multipliés de nos vies mêlées et reconstituées comme par un miracle.
Se soustraire à cet emportement, à cette joie qui s’était affichée de façon tout à fait naturelle, rebrousser chemin pour rentrer dans le petit futur qui n’appartient qu’à l’un de nous, cela devient de but en blanc difficile sinon insupportable : « dans la vie, il faut savoir affronter la joie aussi. Elle peut se manifester encore plus lourde et redoutable que le plus grand chagrin ! »

002_il va pleuvoir (1) Image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Dans le train du retour, nos souvenirs récents voltigent de façon sinistre, telle de corps trahis, abandonnés à nouveau. Peut-être, nous aurions voulu parler davantage aux lieux et aux personnes qui sont en train d’explorer dans un nouveau passé leur vie parallèle à la nôtre. Leur expliquer en quoi nous avons changé. Partager avec eux ce « changement » qui représente un but et peut-être un sens dans notre vie là où nous nous sommes installés, coincés, ou carrément sauvés dans une solitude que d’autres amitiés ou d’autres amours consolent…
Pourtant, ce qui nous choque et nous rassure à la fois, à chaque rencontre ou rapatriée, volontaire ou inattendue, c’est le fait de se découvrir, réciproquement, inchangés :
« Tu n’as pas changé ! »
« Toi non plus ! Heureusement ! »
Quand deux personnes ne se reconnaissent pas, quand l’agacement pour quelques petits détails dépasse l’enthousiasme qui nous avait poussés à traverser le monde pour atteindre notre rendez-vous… tout s’écroule. Il ne reste peut-être que l’enchantement des lieux. À condition qu’ils emprisonnent encore nos petits secrets, qu’ils gardent l’esprit généreux de la vie n’appartenant pas qu’aux êtres humains ! Il s’agit pourtant d’un enchantement un peu étranger, qui nous laisse terriblement seuls.

Mon ami Alfredo ne parle que de cette île de Procida où il n’a passé qu’un seul mois de vacances poursuivant jour et nuit la jupe, les cheveux blonds et les sandales bruyants de la capricieuse Agata. Il s’en souvient avec une affection qui va bien au-delà du souvenir d’un amour interrompu, un nombre infini de fois, sur l’île et bien après, pendant des années consacrées à l’enthousiasme et à l’effacement, deux pulsions tellement différentes !

Mon ami Nino ne parle que de ses vacances lointaines à l’île de Ré, de sa jolie fiancée d’origine espagnole, Ambra, qui le laissait seul pour monter sur les barques des pêcheurs, avant de plonger dans l’eau avec une élégance méchante et taquine. Pouvait-il aimer vraiment cette femme, qui faisait tout le possible pour tout détruire ?

003_bologne

La mémoire des hommes et des lieux nous pousse à voyager, cycliquement, pourvu que nous soyons prêts à affronter les risques de la rencontre lorsqu’elle devient réelle, physique. Ces voyages brisent ou interrompent d’autres voyages, même importants, que nous ne pouvons pas exploiter concrètement…
Avec toutes les émotions qui me tombaient dessus, mon dernier voyage à Bologne était déjà en train de bouleverser le sens et le but de mes précédents labyrinthes de l’adolescence, quand un autre voyage, extrêmement douloureux, s’est imposé, de façon cruelle même. Un voyage que mon imagination avait plusieurs fois caressé, à la découverte d’un homme et de la ville où il vivait. Cette ville inconnue, arrivée par « bribes » de mots et photos assez discrètes, m’est devenue malgré tout familière. Comme la voix invisible de cet homme qui avait le rôle d’une étoile dans la constellation de voix que je rencontrais au jour le jour dans cet incroyable village virtuel, qui existe pourtant, avec ses maisons, ses routes et ses habitants en chair et os. Je ne sais pas si je n’aurai jamais le courage d’aller un jour à Mons. Cependant, je sais déjà que cette ville ne me sera jamais étrangère, au-delà des vers immortels de ce poète arraché à son amour pour la vie. Je sais en avance que j’y rencontrerai en personne cette figure solide, gentille, ô combien humaine, à laquelle je pourrai dire :
« Heureusement, cher Francis, vous n’avez pas changé ! »

Giovanni Merloni

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