« Madame Bourgeoise » (Dessins et caricatures n. 29)

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« Madame Bourgeoise », dessin feutre et plume (cliquer pour agrandir)

Je ne me souviens pas quand j’ai dessiné cette dame hors du temps, avec son étrange chapeau plumé, les gants et ces absurdes bottines. Je me souviens par contre en quelle occasion ou, pour mieux le dire, en quel climat elle a paru dans mon esprit. J’étais à Paris depuis peu, engagée dans l’exploration incessante de nouveaux quartiers et atmosphères.

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Batignolles (cliquer pour agrandir)

Un jour, j’ai découvert Batignolles, que j’ai trouvé d’emblée original, pittoresque, élégant avec son parc magnifique… mais, je l’avoue, un peu rétro aussi, comme si le temps y coulait plus lentement qu’ailleurs et que le passé se fût étendu langoureusement dans ses jardins, dans les boutiques arrêtées il y a 20 ou 30 ans pour se garder françaises jusqu’aux détails les plus sublimes… Même les montures des lunettes des dames laissaient transpirer un goût rétro, comme si elles savouraient le temps dans un bar imprégné de soleil…

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La librairie « De A à Z« , rue des Moines, Batignolles (cliquer pour agrandir)

Dans un instant foudroyant, je compris qu’à Batignolles on n’est jamais pressé. Tout existe pour continuer tel quel, sans modification, sans révolution. Même les odeurs sont parfaites, inchangées malgré le temps. Même le soleil reproduit ses lumières et ses ombres par la même beauté méticuleuse et discrète.
Celles-ci étaient mes réflexions (tout à fait relatives) jusqu’au moment où je vis ma mère bras dessus bras dessous avec une amie de son âge, ayant à peu près cinquante ans ou plus, les cheveux crêpés, encore frais de coiffeur. Rien d’extraordinaire, vous diriez ; et pourtant si ! Cette dame avait le même sac de veau souple, typique des années 1960, le même sac de ma mère ! Je regardai autour de moi… comme si j’étais de but en blanc rétrocédée dans le temps… Ma mère ne pouvait pas être là, parce qu’elle était morte ! Et pourtant, je n’étais pas en train de rêver. Partout, il y avait des femmes « bourgeoises » entre deux âges, doublons de ma mère et de ses collègues de l’école. Partout, j’entendais un petit trot de talons solides et élégants, de coiffeurs et têtes crêpées, et, évidemment, de poussettes et de tout petits chiens… J’étais tombée dans un livre de Prévert !

Madame Bourgeoise : « C’est trop facile, pour vous ! Comment expliquez-vous ce tableau que je traîne par-ci par-là depuis des années ? Qui est-elle cette femme ? Je ne fais que flotter au hasard et je n’ai même pas un sac pour mon mouchoir… »

« Chère madame, cette femme est le portrait de Barbara Dürer, mère d’Albrecht Dürer, le grand peintre et graveur de Nuremberg… Mariée à l’âge de16 ans, elle a eu 18 enfants, dont 16 sont morts très tôt, sauf Albrecht et son frère cadet… »
« Elle a dû vieillir à la hâte ! »
« Ah, oui, pauvre femme ! Nuremberg n’était certainement pas Batignolles ! »
Barbara Dürer (en clignant de l’œil) : « Gare à vous, les femmes ! »
Madame Bourgeoise (tout en rangeant le chapeau et la plume) : « J’étais donc en train de vous dire… j’errais dans l’obscurité quand je me suis retrouvée dans un grand boulevard au milieu d’une foule immense. Tout le monde criait une espèce de nom… on aurait dit qu’ils étaient tous des frères et des sœurs, tandis que moi j’étais seule là-dedans, une pauvre figure de papier un peu chiffonnée. Puis quelqu’un a saisi ma main en disant : « Bienvenue parmi nous ! Vous êtes notre sœur ! » Ensuite, de façon inattendue et miraculeuse, j’ai entendu ma voix en train de vibrer… C’était ma véritable voix, et je chantais et je hurlais à tue-tête avec eux… Une grande émotion ! … Et maintenant, me voilà… »

« Portez-moi quelques crayons, madame, j’ai imaginé une surprise pour vous…vous avez le droit à un sac spécial pour cadeau ! »

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L’évolution de Madame Bourgeoise, dessin crayon et plume (cliquer pour agrandir)

Claudia Patuzzi

Drôles de couples (Dessins et caricatures n. 28)

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Je ne me souviens pas en quelle occasion j’ai gribouillé ce morceau de papier. Ce qui est certain, jusqu’à aujourd’hui, je l’ai conservé au milieu de mes anciens journaux. Je devais être extrêmement fâchée. Un exutoire déversé à la hâte sur un quadrillé de grandeur moyenne. J’étais très jeune, en ce temps-là. Maintenant, je suis une extraterrestre essayant de retenir quelques fragments de sa vie inexprimable : un kaléidoscope de haillons et d’échardes, d’odeurs, de saveurs, de douleurs qui devraient fondre à la perfection. Une entreprise plus difficile que la chapelle Sistina de Michel Ange. Nos atomes se transforment, nos émotions se répandent à une vitesse vertigineuse strate sur strate, d’une heure à l’autre, d’une seconde à l’autre, au gré des instants, tout en faisant des folies dans nos veines entre les systoles et les diastoles de notre cœur cher et vieux qui vit et meurt avec nous… PUM ! PUM ! PUM !

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Un énergumène, croquis, 19 juillet 1969 (cliquer pour agrandir)

Mais, que veut-il, cet horrible individu ? Cet être irrépressible et envasé ? À qui s’adresse-t-elle cette langue de feu qui éructe de sa bouche ? Il y a une chose dont je demeure certaine : « la face ne ment point, elle est le miroir du cœur », comme le disait Henri Matisse.

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Le timide, Gribouillis à stylo et feutre, 1969 (cliquer pour agrandir)

En voyant cette langue rouge et pointue, j’imagine ce « Furieux » en train de fustiger sa victime. Ce pauvre individu à la couleur verte désormais ternie, à la tête en forme de poire presque chauve, avec deux yeux écarquillés ressemblant à des puits noirs où la peur sévit… tandis que sa peau est étrangement constellée de petits points rouges : sont-ils les furoncles de mon adolescence ? Ce petit homme timide et apeuré je l’ai trouvé par hasard, dans un autre fragment que j’avais gardé : un quadrillé venant du même journal secret…

Ce couple improbable, ô combien différent vis-à-vis du couple étrange du fameux film de Gene Saks (1968), n’est en vérité qu’une énième réincarnation imaginaire du couple le plus ancien du monde, c’est-à-dire Caïīn et Abel. Un frère contre un frère, un jumeau contre un jumeau, tout comme dans le livre d’Agotha Christov ; le bon et le méchant comme Bud Spencer et Terence Hill… jusqu’au couard Don Abbondio et le prétentieux Don Rodrigo des « Fiancés » de Manzoni… En somme, le tyran et son éternelle victime ; celui qui est vexé et celui qui vexe ; le faible et le fort ; le riche et le pauvre ; celui qui est branché et celui qui est exclu… c’est le couple « bipolaire » : le drôle de couple le plus diffusé dans la société d’aujourd’hui !
Que voulait-il dire, en fin de compte, Victor Hugo sinon cela : « Est-ce que l’homme a, comme le globe, deux pôles ? »
Voilà. Si j’essaie d’imaginer une histoire avec ces deux personnages, je ne trouve rien d’autre qu’un épisode désagréable de mon adolescence, quand je fréquentais la première classe de l’école moyenne.
Une classe de trente élèves peut être considérée comme un test révélateur pour mesurer le thermomètre de notre société. En elle cognaient les unes contre les autres les mêmes tensions, même si le diapason était différent et l’étendue plus réduite. Mais, la violence en elle-même était la même que partout ailleurs.
L’école résidait dans un quartier tout à fait bourgeois. Dans ma classe il y avait une leader antipathique et hautaine, venant d’une famille riche et aussi, hélas ! la fille d’un concierge d’un immeuble assez éloignée de la banlieue de Rome, tout près de la campagne. Elle s’appelait Cotichini (« boudins » en français). La pauvre Cotichini fut bientôt coincée. J’étais la seule à voir en elle une fille sympathique et gentille. Un jour, je me rendis avec elle à la campagne, chez sa famille. Dès lors, elle devint mon amie du cœur et je commençai à la fréquenter régulièrement. Un jour, ma camarade fut transférée dans un autre banc, loin de moi. Je me souviens précisément de tout ce qui se passa alors, comme dans un film. Je tournais le regard autour de moi, de côté et d’autre. Tout était figé dans une immobilité affreuse. Personne ne voulait occuper la place restée vide à côté de moi. Personne ne m’adressait plus la parole. Je frissonnais par le froid : j’étais au Pôle Nord ! Les invectives de mes camarades, qui s’en suivirent comme des souffles gelés, glacèrent mes veines : « tu nous as trahies ! Va-t’en ! » « Tu es devenue sale comme Cotichini, tu n’es qu’un boudin ! » De but en blanc, j’étais devenue une Cendrillon qu’on n’admet pas à la fête. Je finis pour tomber malade. Je me cloîtrai dans mon appartement, muette comme un poisson. Mes parents me scrutaient au jour le jour, de plus en plus émerveillés. Une semaine s’écoula, jusqu’à ce que ma mère m’extirpe la vérité. Rien à faire, je ne voulais plus revenir à l’école. Le dixième jour, une lettre arriva, signée par la leader, avec ses excuses personnelles ainsi que celles de toute la classe. La lettre était contresignée par la Directrice. Quand je retournai à mon banc, j’y retrouvai Cotichini m’accueillant par un sourire affectueux. Personne n’osa plus proférer un seul mot…
Parfois, pour changer l’ordre des choses, il suffit de l’action d’un seul homme. Cela peut bouleverser l’équilibre obtus de la ségrégation, de l’exclusion plus ou moins violente. Si tous ces « un seul » s’unissaient dans une multitude de « plusieurs seuls », la menace de ces pôles magnétiques serait de moins en moins redoutable tandis que, peut-être, « les solitudes glacées des pôles humains » (Jules Verne) petit à petit se dissoudraient…

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Boulevard Magenta, « Sans-abri » qui dort près de Naturalia (cliquer pour agrandir)

Claudia Patuzzi

La dormeuse (Dessins et caricatures n. 27)

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La dormeuse de jour : dessin au feutre, crayon, pastel et vernis rouge.
(cliquer pour agrandir)

Le sommeil est un mystère.
Jusque de mon enfance j’y parvenais par des rites propitiatoires assez compliqués, des prières, des inspections soignées. Le sombre c’était le Noir absolu, un abîme encore plus obscur que la Cayenne et plus profond que le Puits de Saint-Patrice, à l’opposé du soleil aveuglant de mon Van Gogh — mon idole — ainsi que de la Lune pleine me souriant dans les nuits lumineuses du mois d’août.
Le sommeil a toujours été, pour moi, soudainement aveugle, un problème presque insoluble.
Pour me rassurer, je gardais bien éloignées les barres du rideau enroulable. Puis, de façon imperceptible, je plongeais dans les rêves, qui prenaient souvent l’aspect d’une jungle menaçante ou d’un marais trouble et gélatineux où la nuit coulait dans un éclair. Une double vie, où je volais au ras du sol, dans le couloir, ou dans l’obscurité de l’espace, tout en effleurant la Lune.
Plus tard, après une lecture gourmande de « L’interprétation des rêves » de Freud, je pris l’habitude de les transcrire au réveil…
Jusque là, une chaîne ininterrompue de rituels a tissu la maille de ma vie nocturne, constellée d’étoiles filantes, lunes noires, leurres et désenchantements. De temps en temps, Dieu venait à mon secours avec l’élan biblique du Moïse de Michel Ange : « Expose bien un désir, et je l’exaucerai ! »  me disait-il ; et je lui répondais : « je ne suis qu’un avorton, mon Seigneur ! Rends-moi belle comme ta mère ! » Dieu hochait la tête, puis susurrait intérieurement : « tiens ! Combien est-elle présomptueuse, la petite !… » Tout de suite après, il haussa ses épaules en disparaissant dans le sombre…
Dès lors, il n’est plus revenu.

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Avec le temps, je suis devenue plus rusée. Pour me dérober à mes fantômes, j’en ai inventé de faux. De gracieux et drôles lutins phosphorescents ont peuplé, petit à petit, mon chevet de nuit. Une étrange lumière verte enveloppait mes rêves de plus en plus colorés. Puisque Dieu était parti, je pouvais me créer un au-delà sur mesure, avec des fantômes et des anges à la portée de la main… que je pouvais confronter avec la lumière du jour ou avec le rythme haletant et étonné de ma vie. Ce fut ainsi que je commençai à écrire et dessiner sur d’étranges journaux…

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La dormeuse de nuit (cliquer pour agrandir)

Me voilà ici, finalement, sans aucun fétiche en noir et blanc… Maintenant, la nuit a cessé de se disputer avec moi. Mes petits défenseurs phosphorescents veillent sur moi. Je peux me détendre entre la vie et la fausse mort du rêve comme une bayadère sur un hamac-toile d’araignée au milieu de deux grands arbres de Ginko Biloba. Le temps n’existe plus. C’est moi le temps. Une mouche encastrée à jamais dans une goutte d’ambre qui pourtant rêve encore de voler…

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La scène onirique du vol dans « Huit et demi » de Fellini.
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Guido fuit de sa voiture, en voltigeant dans l’air, mais sa fuite est empêchée par la corde liée autour de son pied. Un homme au-dessous tire la corde, en le faisant descendre à terre. Qu’est-ce que cela signifie ? Guido voudrait se dérober à ses responsabilités, mais il ne peut pas le faire.
Et nous, où sommes-nous en train d’aller ? Où est-elle notre « corde » ? Qui va la tirer ?

Claudia Patuzzi

« Peut-on prendre une langue par la queue ? » (Dessins et caricatures n. 26)

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Gribouillis tracé au feutre, 2014
(cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Depuis ma naissance à Rome, j’ai toujours parlé la langue italienne, tandis que je n’avais fréquenté jamais ma langue « maternelle ».
Ma mère, née assez tôt à Bruxelles, quand le français était encore une langue primordiale en Europe, m’a « caché », plus tard, la langue française, devenue pour elle un tabou lié aux mauvais souvenirs de sa première enfance, dont la mort de sa mère à la fin de la Grande Guerre…
Moi, au contraire, je suis née tard, en Italie, dans le boom économique, en pleine euphorie américaine.
J’ai étudié le grec, le latin et l’anglais, qui devenait juste de mon temps scolaire la langue de la consommation future, de la télévision, des gratte-ciel, des films d’Hitchcock et de Frank Capra… Le français voltigeait, quelquefois, sur les lèvres de ma mère, en quelques chansons, chez le tailleur, à la cuisine et dans quelques exclamations… Une langue invisible et, pourtant, toujours latente. Comme une brume légère.

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Égypte, Luxor, Ouverture des portes des chapelles dorées par l’équipe des fouilleurs grâce à la découverte des Anglais Carter et Carnarvon, le 17 février 1923. Cette photo évoque pour moi la découverte d’une autre langue inconnue, donc d’un trésor. En « Christian Desroches Noblecourt, Toutankhamon, éditions PYGMALION, Paris, 1977. (cliquer pour agrandir l’image)

Pendant un voyage en Égypte, emportée par l’enthousiasme, j’ai acheté près de Luxor un grand livre illustré (288 pages) au sujet de Toutankhamon et de la Vallée des rois, écrit en français. J’ai terminé la lecture en peu de jours, dans un état d’exaltation irrépressible : j’avais compris la signification de presque tous les mots ! Peu de jours depuis ma rentrée à Rome, j’ai fait un rêve : je me trouvais dans la vallée des Rois, devant des hiéroglyphes que je déchiffrais parfaitement…
Encore aujourd’hui, la lecture et la compréhension du français écrit sont étrangement faciles pour moi, tandis que l’usage courant de la langue française et de sa prononciation reste en arrière…
Le nœud de la langue se desserre très doucement. C’est à moi de la saisir par un nœud coulant !
De quelle méthode vais-je me servir ? Peut-être l’étude d’une vieille et robuste grammaire…

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Grammaire enfantine par Claude Augé, Librairie Larousse, Paris, juin 1911 (cliquer pour agrandir)

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L’Écolier paresseux, p. 40, Grammaire enfantine par Claude Augé, Librairie Larousse, Paris, juin 1911 (cliquer pour agrandir)

Ou alors une méthode plus moderne…

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Quand on parle du loup, on en voit la queue ! On dit cela lorsqu’une personne survient au moment où l’on parle d’elle.
Est-ce que je parviendrai à m’accrocher à la « queue » de la langue française ? Mais, peut-on prendre une langue par la queue ?

Claudia Patuzzi

« Les danseuses » (Dessins et caricatures n. 25)

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Ce dessin (crayons colorés et feutre) est arrivé par hasard, au milieu d’une soirée mélancolique. Peut-être, pour nous dérober à nos frénésies contemporaines, aux suggestions de la fièvre du numérique, à la cabriole inconsciente du monde et de l’Europe ou, pire, au regard de celui qui nous attend au dehors, sur un trottoir…
En vérité il n’y a pas de réponses exhaustives pour expliquer au cent pour cent ce que nous faisons. Souvent c’est une impulsion tout à fait inattendue qui traîne nos décisions ou, parfois, une traîne plantée en profondeur dans nos corps mêmes, comme une vieille racine encore palpitante, chargée des ferments de notre passé…
Nous sommes ce que nous avons été.
Mais nous sommes aussi ce que nous pouvons être, ce que nous pouvons effectivement faire. Les devoirs, les diktat, les contraintes de la volonté ne peuvent pas aller contre nous mêmes, contre notre tempérament le plus intime ! Et donc, à l’orée du soir, je me suis rendue à un moment d’oisiveté dans le sens qu’Horace donnait à ce mot : celui de cultiver son propre potager ou jardin. Le nôtre est un « jardin enclos » (« hortus conclusus »), entouré par une enceinte. Un barrage défensif contre le « temps méchant » (celui de Foscolo, de Borges, de Pessoa, Tabucchi et tant d’autres).
En somme, chacun à ses défenses, ses fuites, ses petits potagers (dont l’assez frénétique et sautillant jardin de Twitter ).

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(Cliquez pour agrandir)

Quand je fréquentais la troisième classe élémentaire, ma mère m’avait inscrite dans une école de danse classique. J’avais un tutu rose en satin et tulle, et bien sûr deux chaussons de danse de la même couleur. J’adorais danser, jusqu’au jour où, au bout d’un an et demi, le rêve a été brusquement interrompu. Pour des raisons pratiques et de temps ma mère m’a de but en blanc retirée de cette école sans me prévenir.
Dès lors, j’ai dansé en secret dans la maison, quand mes parents n’étaient pas là. Je voltigeais dans le salon comme une libellule, accompagnée par la musique de Wagner ou du Casse-noisette de Tchaïkovsky.   La danse c’était ma liberté. Mon secret.
Quand j’entendais la clé tourner dans la serrure, j’éteignais le tourne-disques et je courais me sauver dans ma chambre où j’enlevais à la hâte mon tutu et mes chaussons.
Qu’est-ce que tu as fait ? Tu es moite de sueur ! me réprimandait ma mère.
Rien, j’ai étudié…
Mais elle était déjà partie dans le couloir.
Ces chaussons je les ai emmenés à Paris, où je les garde sur une étagère de ma bibliothèque. De temps en temps je les flaire, comme je faisais dans mon enfance. J’adorais l’odeur du plâtre et même aujourd’hui, si je le rencontre par hasard, je reviens à cette année et demie que je n’oublierai jamais.
Je vous laisse trois citations…

« Les enfants trouvent le Tout dans le Néant, les hommes le Néant dans le Tout
Leopardi (1798 -1837), Zibaldone, II, 43, 2.

« L’enfant c’est le père de l’homme » « The Child is father to the Man»
Wordsworth (1770 -1850), My heart leaps up.

« Ce n’est pas beau d’être des enfants : il est beau, lorsqu’on est âgés, de songer du temps où nous étions des enfants. »
Cesare Pavese (1908 -1950), Le métier de vivre, 6/9/1945.

« J’étais enfant, j’étais petit, j’étais cruel. »
Victor Hugo (1802-1885), La légende des siècles, LIII.

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« Les deux ballerines », un dessin qui remonte à la première classe des écoles moyennes… (cliquer pour l’agrandir)

Claudia Patuzzi

« Grog » (Dessins et caricatures n. 24)

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Mon chien loup « GROG », dessin fait au crayon, 2014 ( cliquer pour agrandir l’image )

Dans ma vie « humaine-et-animale » (1) j’ai eu des camarades inoubliables.
Le premier ce fut le canari « Trilli » que pendant les vacances j’avais confié avec d’infinies recommandations à ma tante Caterina… quitte à le retrouver raid mort à notre retour.
Le deuxième, c’était un poisson rouge que j’appelais « Sarah », qui se suicida à force de sauter dehors de la boule de cristal. Ce jour-là, elle avait resté agonisante par terre qui sait combien de temps, tandis qu’à la maison il n’y avait personne…
Le troisième ce fut une chatte grise nommée Domitilla. D’une rare beauté, fierté et longévité elle mourut à l’âge respectable de vingt ans.
Le quatrième était un chien loup des Abruzzes aux oreilles brisées par les coups d’un bâton et bon comme du pain. Ce fut une amie à me le confier dans une journée de pluie battante :
« Il y a un pauvre chien abandonné viale Trastevere, un loup mouillé et abîmé, pourquoi ne le prends-tu pas avec toi ? »
Sans dire un mot à mes parents, je pris une corde et montai sur ma Fiat500. Une demie heure depuis le chien – baigné jusqu’à la moelle et l’âme brisée — gisait déjà dans l’entrée de mon appartement, silencieux comme une sphinx.
« Sors-le, avant que je le vois ! » hurlait mon père. Le chien le dévisagea de ses yeux jaunes tout en lui offrant sa patte.
« Il m’a regardé comme s’il comprenait ! Pauvre bête, il m’a demandé de rester…» s’écria mon père tout en cherchant un bol pour l’eau.

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De lors Grog est devenu un membre indissoluble de la famille. En vrai loup, il allumait ses yeux phosphorescents pendant la nuit. Assez tôt Domitilla accepta de cohabiter avec lui, pelotonnée contre sa mantelure. Avec le temps, les deux complices organisèrent même des vols dans la cuisine, pas toujours avec un heureux dénouement. Au cours de l’été, dans la saison de l’amour, Grog disparaissait pendant une semaine avec les autres chiens, dans un chœur de longs hululements. Il revenait toujours éreinté, avec sa fiancée…
J’avais écrit une poésie sur lui que je viens de chercher inutilement. Peut-être l’ai-je perdue pendant le déménagement de Rome à Paris…
Ce dessin avec le crayon STAEDTLER HB made in Germany le représente en été, tandis qu’il est occupé à se débarbouiller sur le gravier du jardin de notre maison près de la mer…
Son nom ? (2) Devinez un peu… il vient d’un des Peanuts de Charles Schulz, le créateur de Snoopy et Charlie Brown…

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( cliquer pour agrandir l’image.)

Claudia Patuzzi

(1) Je ne tiens pas compte des petites tortues d’eau, défuntes le jour même de l’achat.

(2) GROG : étym. 1776 ◊ mot anglais, sobriquet de l’amiral Vernon, Old Grog (il était habillé de gros grain, grogram), qui obligea ses marins à étendre d’eau leur ration de rhum. Famille étymologique ⇨  grain.

« La couverture rose » (Dessins et caricatures n. 23)

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Crucifix à l’encre de Chine, journal, 1965.

Lors de mes sept/huit ans, mes parents me donnèrent une Bible illustrée en couleurs criardes. Grâce à ces images exotiques, à ces éclairs de sang, à ces figures puissantes, enveloppées dans d’amples manteaux… j’ai savouré la danse décadente et voluptueuse de Salomé, l’ardeur des extases dans le désert, la saveur ambigüe du mal se cachant dans les câlineries rusées de ce diable terrestre.
Pourquoi l’enfance est-elle une éponge qui absorbe toutes choses ?
Pourquoi son pouvoir rayonnant nous illumine-t-il (ou alors nous obscurcit) pendant toute la vie ?
Quand j’étais petite, je jouais dans le rôle de Dieu, debout au centre d’une couverture rose étendue sur le sol : un enclos magique entouré par les enfers.
Dans la couverture, j’étais Dieu : bon, miséricordieux, miraculeux.
Hors de la couverture, j’étais un petit diable nommé « Tripes noires » : rusée, mesquin et taquin…

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Le diable « Tripes noires », dessin à encre et crayons.

Seulement à Dieu, avant de dormir, je demandais des miracles : le don de la beauté, de la vue, de l’amour. J’étais convaincue que j’étais une araignée aux lunettes dans un monde parfait. Un pauvre avorton. De combien de béquilles ou baguettes magiques avons-nous besoin pour devenir grands ?
Connaître pour changer…
Puis, comme vous le savez, je me suis rebellée

P.-S. Je viens juste de m’apercevoir qu’à côté de l’inscription I.N.R.I., sur la droite, il y a un gribouillis, peut-être un point d’interrogation…

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Gustave Moreau, Salomé qui danse devant Herode.

 Claudia Patuzzi

Le départ du « dernier poète » (dessins et caricatures n. 22)

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Ce vieux dessin est né, peut-être, dans un moment de tristesse. Une maisonnette sous le bras et des patins aux pieds, un homme avec un chapeau assez bizarre fuit à la hâte de sa ville tout en jetant des fleurs sur son chemin. L’inscription qui le précède — « le dernier poète » — lui confère une expression romantique et triste. Derrière lui, on voit « les casernes », c’est-à-dire les quartiers populaires de la banlieue Rome (dans le premier à gauche quelqu’un tombe d’en haut d’un balcon)… des palais gris comblés d’antennes télévisées telles des perruques. Tout autour d’eux flottent des nuages semblables à des vieillards renfrognés et barbus… Derrière l’homme aux patins, on voit des voitures, tels des jouets à ressort… Une allusion au trafic de Rome ? À son Métro presque inexistant ?
Peut-être…
Mais, il est certain que ce dessin-ci peut me servir pour vous dire que je suis en train de partir. La maison de mes rêves sous le bras ne faisant qu’un avec mes paperasses… je pars à la mer, impatiente de me plonger dans ses tableaux vivants et d’y attendre le rayon vert…
Et Twitter ? Et mes projets ?
« L’écriture reste pour moi une fête, pas une obligation » (1)
On se reverra, comme promis, le 2 septembre, avec Regard !

Claudia Patuzzi

P.-S. La souris ne veut pas venir, donc j’ai décidé de la laisser à Paris.

(1) Erri De Luca, « Le tort du soldat », du monde entier, Gallimard (2014), traduit par Danièle Valin, p. 25.

« L’investiture » (Dessins et caricatures n. 21)

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Claudia Patuzzi, dessin à l’encre de Chine, Paris, août 2014

Quatre ans de ma vie, jusqu’à la troisième classe élémentaire, se sont écoulés dans une école de sœurs espagnoles, dans un beau jardin sur la colline de Mont Mario, à deux pas de chez moi. Les religieuses étaient habillées en noir avec une grande sous-gorge blanche ainsi qu’une coiffe. J’avais trois maîtresses. Mère Pilar, munie de grandes moustaches ; mère Venanzia, la Supérieure ; la grosse et inoffensive mère Dolores.
Outre les prières, elles nous apprenaient le menuet de Vivaldi ainsi que d’horribles poésies par cœur, dont « La pluie argentée qui bat sur les toits… » 
Pour ma belle calligraphie, je reçus l‘« investiture » de « scribe de confiance » : je devais écrire des longues lettres aux familles des enfants malades : une véritable torture ! Un beau jour, elles découvrirent — quelle horreur ! — que je lisais les bandes dessinées interdites, que j’avais emprunté à mon frère aîné, dont « Il Monello » (Le Gamin) et « L’Intrepido » (L’Hardi), des petits journaux bourrés des histoires d’amour du prince indien « Chioma d’oro » (Cheveux d’or) et de la princesse  « Fiordistella » (Fleur d’étoile). Ce fut la fin pour moi : pour me punir, on m’enleva la charge de la correspondance hebdomadaire, on m’interdit les danses et les jeux avant de me montrer du doigt comme infréquentable. À la fin de l’année scolaire, ma mère m’envoya dans une grande école publique où j’eus une nouvelle « investiture » : après avoir appris les signaux de route, j’obtins la charge prestigieuse de diriger le trafic des élèves, avec des fiches signalétiques, ainsi qu’un sifflet accroché au cou… Un pouvoir indiscutable !

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Claudia Patuzzi

« L’homme jaune de Kafka » (Dessins et caricatures n. 20)

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Dessin en technique mixte, 1965 (cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Dans un de mes cahiers de 1965, j’ai trouvé ce dessin, ne faisant qu’un avec cette phrase du  « Château » de Kafka : « Si l’on a la force de regarder les choses sans cesse, sans fermer les yeux, on en voit beaucoup ; mais, si l’on renonce, si l’on ferme les yeux, même une seule fois, tout se perd dans l’obscurité. » Tout de suite après ces mots mystérieux, j’avais ajouté deux post-scriptum : 1. La figure de l’homme jaune contre le fond noir exprime exactement ce que je voulais dire par rapport à cette assertion de Kafka. 2. Je vais lire éternellement ! Ça suffit ! À travers la lecture, je m’approche au sixième monde… En lisant, je le rencontre et cela m’encourage à m’y aventurer avec l’anxiété de découvrir une vie inattendue. Peut-être la mienne. J’attends. J’explore le sixième monde avec les mots des livres.

J’ai cherché cette phrase de Kafka dans l’édition italienne Mondadori, dans l’espoir de la trouver soulignée, mais j’ai échoué. En cette période-là, on était au milieu des années 1960 avec un tas de lectures sur le dos : Kafka, Proust, Sartre et bien d’autres…

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Les plusieurs faces de Franz Kafka, dessin de Tullio Pericoli (cliquer pour agrandir)

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Claudia Patuzzi