Ne te prends pas trop au sérieux !

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Monsieur Yves Délagare centre le poids du crayon sur la feuille, tout en essayant d’éviter qu’elle se désarçonne de la rame, glissant à terre au milieu de la poussière et des taches de graisse.
Il se fraye un chemin dans cette matière blanche, en dessinant d’abord l’encadrement, comme s’il devait y forger un tableau qu’il devrait ensuite accrocher avec du scotch à la vitre coulante sous la pluie diagonale.
Il fait cela à la hâte, avec la précision vaine qui souvent accompagne la conscience du manque de temps. « Car il n’y a jamais le temps », dit-il comme d’habitude, en hochant les épaules. Mais, que ferait-il s’il avait tout le temps ? Ce manque de temps, dont il se plaint toujours, lui donne, au contraire, une sensation de liberté qu’il accueillit avec enthousiasme, par une sorte de sérénité enfantine.
Dans la certitude qu’il n’aura jamais le temps nécessaire pour atteindre son but, pour s’exprimer « jusqu’au bout », il s’adonne à ce jeu obsessionnel des fouilles dans sa tête pleine de mémoires et de personnages anxieux de ressusciter. Sans réfléchir que cette multiplication de la poste en jeu lui demande, au contraire, encore plus de temps.
Toutes les fois, le même adagio se répète. Il trace un rectangle sur un terrain vague à la banlieue de son cerveau. Il fait cela de la même façon qu’il a vu faire chez un ami fossoyeur qui l’invite toujours à ses enterrements comme à des fêtes : d’abord, avec des petits coups de pioche, il grave sur le sol un rectangle à peu près de sa propre taille ; ensuite il sape, posant au fur et à mesure ce qu’il trouve dans ses fouilles, diligemment sur les côtés de la fosse. Et, toutes les fois il se met les mains dans les cheveux, désespéré : vis-à-vis de ces immenses amas de débris, désireux de se lancer dans une nouvelle vie, le trou noir apparaît affreusement petit.
À la hâte, emporté par un sentiment de pénible impuissance, il essaie alors de tout y refouler dedans… sans y réussir. Il y a toujours des objets récalcitrants, ou plutôt des sujets à la figure vaguement humaine qui protestent ou essayent de le convaincre à faire une exception pour eux : « Il est évident que tu as besoin de quelqu’un qui te conseille, t’empêchant de faire encore des bêtises » lui dit par exemple un monsieur grand et maigre aux cheveux blancs qui profite d’un ancien tutoiement pour vanter des privilèges. D’autres, surtout des femmes qui peut-être lui reconnaissent un évident point faible, se risquent en offres d’échange en nature : « Si tu me laisses… juste le temps de m’acheter une robe rose de soie… tu verras ce qu’on peut faire ensemble, et tu toucheras le ciel du bout des doigts ! »
Sans compter l’épisode affreux d’un vieux camarade de l’école, mort à dix-huit ans, qui a essayé d’emmener son ancien copain dans la fosse avec lui, Monsieur Yves Délagare trouve de moins en moins l’envie de s’attarder autour de cette boîte empoisonnée. Il décide alors qu’il faut à tout prix trouver d’autres façons d’occuper son temps. Car il a bien compris que la vie même est un jeu obsessionnel. « La vie fonctionne mieux », se répète-t-il pour s’encourager un peu, « lorsque les soucis, les fantômes, les aspirations, les pas longs et rapides, qui deviennent courts et lourds avec le temps, glissent derrière l’œil (ou l’oreille) pour vaguer dans le cerveau comme des épaves dépourvues de conscience ».
C’est peut-être pour se soustraire à cette activité rétrospective dangereuse — qui serait impraticable au dehors de ses quatre murs et de la complicité irresponsable de son ordinateur toujours branché avec le reste du monde et toutes ses perturbations — qu’il a intensifié ses voyages pendulaires en train.

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Monsieur Yves Délagare a décidé dorénavant de ne pas se prendre trop au sérieux. Il a tout de même envie d’ouvrir la porte aux paroles. S’il n’a pas su cumuler assez de preuves et témoignages du passage sur terre de ses benjamins, ou qu’au contraire cette documentation lui semble excessive et disproportionnée, il peut bien parler de soi. Pourquoi pas ? Qui peut l’empêcher de raconter sa vie, même dans ses contradictions ?
Maintenant, qui pourrait l’empêcher de s’asseoir hors du Panthéon ou de s’allonger sur les dalles humides du parvis de Saint-Laurent, s’adonnant sans défense à la danse des images nettes ou inconsistantes qui peuplent son arrière-pensée ? Qui peut l’empêcher de flâner parmi ces pierres sculptées, juxtaposées, se faufilant dans ces escaliers gris encastrés au milieu de murs blanchâtres ? Qui peut l’empêcher, nous disions, de raconter, de se souvenir, ou de tout oublier ?
L’espoir venant des mots se transforme dans ses mains en géographie d’argile, car il aime se plonger dans le lit-tapis d’une prose tordue et labyrinthique, ayant l’attitude de le contraindre à construire patiemment avant de démolir violemment.
Maintenant, dans un moment « x » de son voyage — ce n’est pas dit qu’il descendra à la prochaine station — il replie sa feuille en quatre, l’empoche avec des tickets et des listes de numéros et de noms ne faisant qu’un avec ses nombreux mouchoirs. Patiemment, il cherche un objet parmi les ingrédients tout à fait banaux et répétitifs des gens du train. Cette fois-ci, son regard s’est arrêté sur une bande de nylon ressortissant d’une valise en haut, essayant d’en décrypter l’inscription. Une fois reconstruit le glorieux nom HERMÈS, il est presque prêt à seconder son ondoyant esprit de conversation.

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Et maintenant, assis sur le strapontin d’un train pendulaire à l’heure de pointe, se prenant pour une statue de carton-plâtre, il s’amuse à entretenir son occasionnelle compagne de voyage donnant la vie, rien que pour le plaisir d’elle, à des marionnettes louches et hardies, tout en maîtrisant avec désinvolture leur rébellion dans les coulisses de son petit théâtre de mots. Il se résigne à expliquer à sa contrepartie, bon gré mal gré, comment est faite la boîte de ses petits cachots et de ses lots édifiés hantés de liens sentimentaux et de sang à arroser. Il s’attarde même à éclaircir combien pèsent les cages et aussi la quantité d’escamotages qu’on peut envisager pour en sortir et y rentrer sans être vus.
Il se complait même lorsqu’il déclare à sa voisine de strapontin combien il aime la vie, toujours et partout. Peut-être, c’est à cause de cela que la chaleur de la vie s’installe au centre de tous ses discours :
— Quoi qu’il arrive, la vie est douce, tiède, réchauffant. Nous en attendons les bénéfices avec la même ténacité qui accompagne notre quête du printemps au milieu de l’hiver ou, ajouta-t-il d’une expression tout à fait baroque, l’ivresse d’une étreinte telle un formidable antidote à la solitude ennuyeuse et sordide !
Plus tard, dans le carnet tombé à terre des mains trop engagées d’Yves Délagare, une petite phrase, a été diligemment transcrite : « Vous parlez de la chaleur, monsieur… Vous entendez bien sûr la chaleur de la salle d’attente de la Gare de… mais, attention ! La dernière fois que j’y ai passé mes quarante minutes entre deux trains, le chauffage était en panne et les coulisses s’ouvraient continûment ! »

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 23 avril 2014

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Passent la mort et la nuit, sa sœur jumelle

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Tes cils clairs font des tours d’une absurde lenteur, sans pouvoir s’élancer dans un geste imprudent. (Il est tard sur les bancs et dans les terrasses.) Et j’observe les contours à tes cheveux de velours, voltigeant sans caresse, telles des ombres, au-dessus de tes dents souriantes, de ta bouche haletante.
(Sur les murs, des signes indéchiffrables, ainsi qu’au long des ombres se hissant vers les toits ; derrière les vitres, si t’arrêtes, tu découvres la lenteur de nos pas ; tu devines une à une les lumières scintillantes par le sang des blessures, ces lumières assombries par la peine ; te souviens du chagrin éparpillé et bizarre touche-à-tout, qui peut-être n’en voulait de personne.)
Le regard sur le trottoir, tu te mêles au bleu du soir, gigantesque miroir pour les yeux gris de cendre de la lune. Il est trop tard sur les clochers, sur le pavé, sur les toits des baraques. Les yeux de la mort s’accoudent, invincibles (d’ailleurs, la guerre est voisine, elle se mêle aux passants.) Une grimace enveloppe les petites ombres. Des chiens hululant en troupeau font la ronde. Tu es là, blonde, ondoyant dans les bras de mon pâle souvenir. (Devant les murs et les vitrines, devant nous, raids vifs regardants, passe la mort comme en rêve, en nous caressant les paumes en soufflant légèrement sur nos fronts détendus.)
Je crois qu’on se quittera ici, au milieu de cette poussière, de cette fumée… Adieu, je sais déjà que c’est cela que je dirai… aucun mot sur mes états, sur cette exaspération me donnant l’envie d’en finir…
J’y ai beaucoup réfléchi, tu comprends ? comme d’autres fois, par cette phrase je réussirai à atteindre ma nausée. Et je gâcherai nos souvenirs, je le sais.
Mais toi, tu ne me manqueras pas. Je te garde à jamais, au fond de l’âme, même si tu t’éloignes de moi tout au long de la vie. Tes cils clairs feront alors des tours et des détours d’une absurde lenteur sans pouvoir s’élancer (même en cas de guerre) dans un geste imprudent.
(Passent à présent la mort et la nuit, sa sœur jumelle, tout en dispersant les cendres et la fumée.)

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 22 avril 2014

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Joli monde, 2014 (Zazie n. 11)

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Joli monde

Joli monde
frôlé par les voyageurs
englouti par les nuages
malmené par l’eau et le soleil.

Joli monde
incompréhensible cocagne de jouets
incorrigible tanière d’injustices
des fois trop
des fois rien de rien.

Joli monde
unique et robuste
jamais avare
de surprises rares
lit de Procuste
fil barbelé
terrain miné
mais aussi pré
où le soldat a aimé.

Joli monde
unique au monde
qu’on a peint sur un fond
coloré et fécond.

Joli monde
tu n’arrêtes pas une seconde
ta dérive vagabonde ;
oui, tu réfléchis, par bonds
mais parfois tu surabondes
avec ton puits sans fond.

Joli monde
blond ou noir, immonde
(on est sûr qu’il est bien rond ?)
joli monde hypocondre
je veux bien lui correspondre
où sinon je m’effondre.

Joli monde
depuis les bouches d’égout
sales, ressuscitent des cohues de morts
en file indienne
la main dans la main
comme des figurines d’étain
ne faisant qu’un avec les souris
les chats et d’autres errants.

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Jolie terre
Angleterre, Daguerre, Abbé-Pierre
terre de pommes de terre
moins de paix que de guerre
jolie terre qui lance des pierres
où mon cœur se resserre
où mon envie se désaltère.

Joli monde de terre
si je dépasse la fin des terres
une peur bleue m’atterre.

Jolie eau
je suis un poisson hors de l’eau
un évier qui coule de l’eau.

Jolie eau de ruisseau
à mon corps blanc-manteau,
joli abri sans rideaux
juste en face des châteaux
du bon vin de Bordeaux.

Joli monde d’eau,
sur mon cœur d’arbrisseau
coule un destin en lambeaux.

Joli feu
incendie doux, faible jeu
feu roque qui dure peu
joli feu devenu chef du lieu
où brûle mon petit aveu
où meurt notre adieu.

Joli monde en feu
tous les jeux durent assez peu
et mon lit brûle dans l’enjeu.

Joli air
Molière, Voltaire, Baudelaire
l’air est beau lorsqu’il fait clair.

Joli air sommaire
où je meurs du mal contraire
oubliant l’abécédaire.

Joli monde d’air :
de plus en plus balnéaire
notre vie devient moins claire.

Jolie lumière
perle rare et liminaire
épouvantail et mystère
jolie lumière qui t’a séduite
même si tu me dis « ensuite »
je ne cesse ma poursuite.

Joli monde de lumière
ces deux corps en contre-jour
ne sont pas de la poussière.

Joli silence
ambivalence de l’opulence
nonchalance de le violence
des bourdonnements en notre absence
gâchent la coexistence.

Joli silence où la fumée s’élance
dans mes bras tu es Prudence
dans ses bras tu es Présence.

Joli monde de silence
viole violons violence
où finira mon proverbial bon sens ?

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Joli monde
de terre et de lumière
d’eau et de feu
d’air et silence.

Joli monde
sans air, en contre-jour
sous l’eau, en silence
tu perds la patience.

Joli monde de ciel et terre
tout le monde tombe à terre.

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog. 

 

Rire, danser, aimer sur de vieilles ritournelles avec Nadine Amiel

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HUGUETTE ET MOI

« Nous avons déjà connu l’auteur Nadine Amiel, comme romancière, comme plasticienne, voilà qu’elle nous livre aujourd’hui un aspect plus intime de sa personnalité, « la poésie » confidence princière dans le silence de la nuit. » Michel Bénard, lauréat de l’Académie française ainsi que vice-président de la Société des poètes français, poète et peintre, avait introduit par ces mots affectueux le recueil de poèmes Un amour, un cri de Nadine Amiel, dont j’ai extrait aujourd’hui quelques vers assez représentatifs.
Tout en essayant de ne pas me faire influencer par la sympathie de Nadine et aussi par l’allure apparemment insouciante de ses vers — comme si les mots n’eussent pas le pouvoir d’arriver au cœur des joies et des douleurs de la vie ; comme si en définitive les mots mêmes devaient assumer juste une fonction de trait d’union ou d’accompagnateur dans le voyage vers la vérité — je me suis pourtant aperçu que des fleuves de chagrin et de douleur inexprimable coulent au-dessus de cette surface joyeuse.
Heureusement, la vie n’est pas que douleur. Elle vient nous secourir avec des fantômes souriants ou des anges gardiens qui nous aident à trouver une consolation dans les souvenirs des jours heureux…
Cette recherche de « complices bienveillants » se trouve aussi bien dans les poésies que dans les tableaux de Nadine Amiel, qui apparemment avance à la recherche d’un apaisement intérieur auquel a priori elle ne s’autoriserait pas. Elle a tellement souffert qu’elle semble demander la permission avant de savourer même une miette de bonheur. C’est en raison de cet esprit primordial qu’elle partage sans transition les maux qui touchent aux peuples affligés par la détresse, la violence et les guerres. « Ce cheminement plus intime », écrit justement Michel Bénard, « nous met en présence de deux mondes parallèles, celui où l’amour obtient le dernier mot dans une sorte d’évanescence parfumée et celui d’un constat plus sombre qui mettrait en évidence l’agressivité des peuples qui par leurs croyances mèneraient le monde à annihiler tout espoir de paix. Mais si au-delà de la parole, sorte de chrysalide fragile, naissait l’éclosion d’un espoir tel un miracle possible ! et si par le verbe se manifestait la renaissance ?! ».
En parcourant les vers légers et poignants de Nadine, on découvre qu’à côté de la nostalgie d’un passé familial et amical révolu où trône la figure primordiale de Huguette, sa sœur chérie, s’impose la nostalgie de l’amour dans le plein sens du terme ou, pour mieux dire, la revendication des souvenirs secrets qui restent collés de façon ineffaçable dans le fond de son cœur.
Voilà que l’art plastique et la poésie donnent enfin à Nadine l’outil indispensable pour s’exprimer et se libérer en même temps : « Par ce modeste recueil : Un amour, un cri », conclut Michel Bénard, « l’auteur traduit par la poésie ce que sécrètent son âme et son cœur . »
Je suis très heureux de vous présenter, juste le jour de Pâques, cette artiste et poète dont j’aime la force de vaincre son naturel retrait, ainsi que le poids lourd de la vie quotidienne. Par des gestes joyeux qui savent briser les rideaux de l’humaine indifférence.
Giovanni Merloni

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Rire, danser, aimer sur de vieilles ritournelles
avec Nadine Amiel (1)

(« Un amour, un cri », Editions les Poètes Français 2013)

Vous êtes parti en mer mon amour
Pour un voyage au long cours
J’attends déjà votre retour
Je pense à vous tous les jours

Nostalgique je marche à travers champs
Je suis à l’écoute des oiseaux et du vent
Votre image me hante à chaque pas
Votre voix raisonne mais je ne l’entends pas

Sur mon épaule un oiseau ce matin s’est posé
Il m’a parlé de vous avec un air osé
J’ai reconnu là vos propos aimants
Que vous m’offrez si souvent

Ce que j’aime en vous, vous le dirai-je un jour ?
Peut-être quand vous serez de retour
Ce moment hélas est encore loin
L’océan vous y retient à pieds joints

Je vous aime et mon âme inquiète
Rend mes nuits solitaires et muettes
Je rêve du jour où nous serions heureux
Tel est le plus doux de mes vœux

Huguette et moi avec des rubans (poème)

Il fait nuit. Nous descendons sur la plage
Sous la voûte céleste planent de sombres nuages
Plongés dans nos obscures pensées
Pensifs sur l’horizon nos yeux sont rivés
Au loin se détache un somptueux éclair blanc
Une silhouette gracile avance vers nous à pas lents
Son voile léger vole et danse dans le vent
Ses frêles épaules dénudées des perles à son décolleté
Elle s’est assise pieds nus sur le sable mouillé
Et nous dit : Je suis la marchande de rêves…

♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠

Où est le temps où nous étions enfants

Où est ce temps où nous étions heureux

Toi, ma presque jumelle

Toi ma grande de si peu
Te souviens-tu de ces jours heureux

♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠

Il m’arrive de penser à cette île merveilleuse
À ces contes et ces histoires fabuleuses
Que nous contaient nos livres d’enfants
C’était un réel enchantement !

♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠

À l’abri des intrus et des princes abusifs
Nous voguions joyeux dans ce monde fugitif.

♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠

Elle a disparu notre île. Elle se cache quelque part
Elle nous apparaît dans une sorte de brouillard

♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠

Je t’entraînerais vers notre refuge enfoui dans les bois
Nous répèterions notre serment de bon aloi

♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠

Tu verras comme la vie sera belle
Contre moi tu te blottiras la rebelle
Nous chanterions nos amours d’enfants
En nous souvenant de nos rêves charmants

ADR_tango argentin. H. 12 P 61 X 46

Que faisiez-vous Mademoiselle
Au temps où vous étiez enfant
Jouiez vous à la poupée où à la marelle
Avez votre amie Isabelle

Lisiez vous des contes marrants
Qui mettent en boîte les méchants ?
Dessiniez vous des fleurs au printemps
Comme les enfants de votre âge souvent ?

Du rouge à lèvres en mettiez vous
Et des rubans à vos cheveux roux ?
Vous grimiez vous comme votre maman
Pour ressembler au princesses d’antan ?

À présent vous dansez au son de l’accordéon
Le 14 Juillet place de l’Odéon
Accompagnées de vos princes charmants ?
Que de beaux rêves en attendant !

T_coiffe marocaine

Qui es-tu, femme de l’Univers ?
Toi qui fascines les hommes
Qui les séduis et les étonnes
Toi qui inspires les poètes
Ces âmes sensibles et secrètes
Nous diras-tu, femme, ton mystère ?

On dit que je suis mystérieuse
On dit aussi que je suis rieuse
Que je rends jaloux les hommes
Que je trouble leur somme
On me dit perverse aimant la vie.
Et parfois on me maudit

♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠

Depuis tous les soirs il lui joue des aubades
Elle, assise au piano, lui répond par des ballades
Leurs cœurs battent à l’unisson. Ils se quittent au petit jour
Quand nous reverrons nous mon troubadour ?

J’attendrai que vous soyez grande ma princesse
Soyez patiente je vous couvrirai alors de caresses
Je vous surprendrai au haut de votre tour
Et vous aimerez tout au long de mes jours.

♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠

Souviens toi nous nous étions aimés
À la campagne un beau matin d’été
Tu m’invitas au manège le soleil était présent
Je m’en souviens encore souvent

Moi timide, toi osant, le lendemain
L’air confiant tu me pris par la main
Vers un tunnel obscure dont j’ignorais l’issu
On dévala les méandres d’une montagne bossue

Après ce slalom saisie par l’ivresse je fus transie
J’eus même un vertige et toi tu as souri
De l’ombre à la lumière mes mains sur mes yeux
Me sentant piégée je t’en voulus un peu

♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠

C’était un soir de la St Valentin
Il m’emmena loin de chez moi
Dans une guinguette de son choix
On se connaissait à peine…

Il m’avait dit que j’étais belle
Que le souvenir serait éternel
C’était… Un soir de la St Valentin
C’est si loin… je m’en souviens à peine

♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠  ♠

Nos rêves à peine ébauchés, nous devions nous quitter
Dans le ciel les prémices de l’automne s’annonçaient
Un doux baiser sur la joue, main dans la main, souriants
Nous repartions le cœur plein de cet amour naissant…

F_Repos du Joueur de Banjo

Tu es ronde et tu tournes
Depuis la nuit des temps tu tournes
Est-ce là ta seule mission ?
Tu ne t’arrêtes à aucune borne
Ton parcours est immuable et morne
Imperturbable tu tournes !

Tes tremblements, tes orages, ta foudre
Nous paniquent et nous tuent
Toi, terre notre mère
Toi, qu’on dit hospitalière
Peux-tu être insensible à la laideur ?
Pourquoi ces guerres, ces morts, ces leurres ?

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Que de rêves au bout de mes doigts
Je regarde, plein d’images au fond de moi,
Mes pinceaux qui sont posés là
Ils m’attendent tels de petits soldats…

Sur le chevalet la toile s’achemine
Mes pinceaux de joie s’illuminent
Ils caressent la toile qui fleurit
Ils sont depuis longtemps mes amis
Ma main les suit, j’apprécie leur magie
Que d’instants sublimes quand tout est réunit
Quand l’esquisse devient lumière et nous sourit
Je pose mes pinceaux la toile est finie !

Nadine Amiel

(1) Cette phrase de Michel Bénard a été empruntée pour le titre de l’article.

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 19 avril 2014

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En attendant les Contes du Strapontin (Le Strapontin n. 44)

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Mes chers lecteurs,
Il y a toujours des raisons, qu’on pourrait rechercher, analyser, expliquer. Nos actes, ainsi que nos paroles, ne viennent pas d’un limbe de hasard et d’inconscience. On pourrait tout examiner, bien sûr. Mais je crois que ce n’est pas la peine.
Le Strapontin a été endommagé par un déraillement tout à fait inattendu. On avait juré que le train électrique Märklin avec la locomotive Rivarossi aurait bien marché même dans les conditions climatiques les plus prohibitives.
Malheureusement, cette « insoutenable légèreté de l’être », dont nous parlait Milan Kundera, ce n’est pas une évidence comme une jolie femme qu’on rencontre sur la route du potager.
Et pourtant elles sont, toutes les deux, indispensables.

Donc, avec les graves déclarations dont a dû se charger, au nom de l’Auteur, un personnage assez naïf et inadéquat comme Nino Meraviglion (promu sur-le-champ « exécuteur testamentaire » ou porte-parole de son Patron invisible), le Strapontin, nonobstant son succès, s’arrête.
Ces derniers volets ont été plus difficiles pour moi, vis-à-vis des précédents. Mais, je me sens tout de même soulagé à l’idée que le but primordial que je m’étais donné atteint son bout. Même si de façon indirecte et par moments fantaisiste, je crois avoir correctement profité du dialogue constant avec vous pour fouiller dans certains endroits de mon « vécu », jusqu’à y dénicher quelques petites vérités.
Je me rends compte que ces « petites vérités » ont peut-être troublé le lecteur ou la lecture. Mais j’ai ressenti vivement en moi ce devoir de « les dire », un devoir d’honnêteté intellectuelle avant tout.

D’ailleurs, le temps réel de publications régulières est devenu au fur et à mesure incompatible avec le temps de gestation des épisodes et des personnages. Cela pourrait devenir l’objet de discussions, de forums, de correspondances — auxquelles j’aimerais participer, bien sûr — où l’on finirait pour affronter une question cruciale. « Est-il possible d’écrire des textes littéraires valides au jour le jour, sans jamais arrêter ? »
Mon projet était peut-être trop vaste. Ou alors, chemin faisant, je me suis aperçu que plusieurs personnages ou lieux ou événements historiques que j’allais frôler au passage auraient demandé un travail parallèle, parfois énorme (de traduction aussi), incompatible avec le temps que je peux concrètement consacrer à l’écriture.
Je crois qu’il faut être sages. Laisser que les souvenirs viennent tous seuls, sans qu’on les sollicite, comme il arrive lors de l’inspiration d’un tableau ou d’une poésie.
D’ailleurs, si jamais encore dans ma vie j’aurai envie de me soumettre à des plans à long terme, cela ne pourra pas s’adapter au rythme d’un blog, ni surtout aux attentes de lectures constantes et attentives de la part de tous ceux qui fréquentent, comme moi, les réseaux sociaux comme Twitter, Google+ ou Facebook pour se faire connaître et dialoguer dans un esprit de partage.

Dans les trois derniers épisodes du Strapontin, Nino Meraviglion avait été touché par quatre mots à l’aspect symbolique, que moi aussi j’installerais volontiers aux quatre bouts de la rose des vents :

SOLITUDE, PARTAGE, RATTRAPAGE et MIRAGE

Voilà. Dorénavant, j’essayerai de suivre moins « le devoir d’être » que « l’être », m’autorisant à publier librement (et sans préavis) mes poésies en alternance avec quelques « faits divers », ainsi que des contes « héritiers du Strapontin ».
Ce seront des « contes de la solitude », des « contes du partage », des « contes du rattrapage » ou alors des « contes de mirages » qui pourront être longs ou courts, fortement ancrés dans la réalité ou tout à fait libres.

Je vous souhaite une très belle journée.

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 19 avril 2014

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Printemps, nous avons besoin d’un mirage (Le Strapontin n. 43)

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Ce qui s’est passé dans la vie du petit Nevio au passage de ses huit ans est beaucoup moins compliqué et vague que je ne pensais avant. L’événement historique sur le fond de la scène ce sont les élections de 1953, dans lesquelles son père Libero, ancien député socialiste, malgré son travail remarquable et ses comportements universellement appréciés, ne fut pas réélu. Pour des raisons de rivalités locales dans son collège de la Maremme toscane, mais aussi pour le sensible changement des équilibres relatifs avec les communistes. Pas du tout adapté à la routine dans le parti, le père de Nevio décida de reprendre son activité d’avocat, en installant provisoirement son cabinet dans deux chambres de l’appartement via Calabria. En même temps, la décision fut prise de laisser cet appartement pour s’installer dans la maison de coopérative à Monte Mario.
Ce fut évidemment un moment critique, difficile. Son père, tout en rentrant dans la famille (qu’il avait dû forcément négliger pour attendre à ses engagements), devait se remettre en route après des années d’engagement politique, auxquelles s’ajoutait la longue parenthèse de la guerre. Il repartait à zéro, presque. Il est donc compréhensible qu’il eût de petites faiblesses, de moments d’égarement. Ce fut probablement en cette période que l’aida, en plus du soutien de sa femme courageuse, la présence d’un enfant cadet à l’esprit franc et dévoué, lui ressemblant beaucoup sous le plan physique. Il est donc possible que Libero, tout en retrouvant les forces pour réagir, se découvrît un penchant tout à fait innocent pour Leo.
D’ailleurs, cette attitude-ci ne fut pas constante, car Libero fut très équilibré et attaché sans borne à tous les membres de sa famille, sans compter sa femme Guerrina, placée sur le plus haut piédestal. Pourtant Libero se moquait souvent de Nevio, ou alors il le fouettait verbalement avec des jugements qui avaient le pouvoir de briser l’assurance naïve de l’enfant ainsi que son enthousiasme débordant.
Quant à lui, suivant sa nature au fond optimiste, Nevio — au lieu de réagir par l’agressivité, au lieu de lutter pour remonter sur son piédestal — préféra se vautrer dans un manteau d’orgueil. S’il avait déjà connu l’histoire d’Europe à cet âge acerbe, il aurait dit qu’il avait appris son attitude directement des Russes, qui avaient si bien su résister à Napoléon…

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Mais les coïncidences extérieures ne furent pas favorables. Les dernières vacances à la plage de Giannella (dans l’été 1953) ce ne furent pas des vacances partout habitées par le bonheur. Quelques fêlures s’affichèrent, liées surtout à la confrontation avec les règles du « groupe » d’enfants et d’adolescents de tous les âges. Ensuite, la rentrée scolaire d’octobre fut marquée par les funérailles de la maîtresse des élémentaires, remplacée par une femme antipathique et sévère. L’image que Nevio avait de l’école en fut complètement bouleversée. Auparavant, ce lieu un peu étrange et pas trop accueillant en soi, avait été transformé par des gens illuminés, capables de transmettre la Grammaire par le sourire et l’Histoire par les caresses. La nouvelle enseignante, avec ses cheveux durs et frisés et sa calotte noire fixée par une redoutable épingle, faisait peur. Nevio commença à avoir des cauchemars. Il voyait souvent la sorcière au balai encadrée dans le rectangle de sa fenêtre ou frappant bruyamment derrière les persiennes. Il plongea ensuite dans un état dépressif, se faufilant souvent dans le placard pour pleurer. Une fois ou deux, on l’entendit délirer… « Les numéros ! La corde ! »
Peut-être quelqu’un lui avait parlé de la pendaison et en général de punitions corporelles extrêmes en cas de grave ignorance de la géométrie.
Puisqu’il n’avait aucune envie de contester le jugement de ses parents — qui d’ailleurs alternaient les reproches aux louanges, les soupirs inquiets aux gestes encourageants —, Nevio s’accoutuma à exploiter deux comportements tout à fait différents : celui de l’inapte d’un côté, celui du combattant de l’autre.
Il adorait son frère Léo, son compagnon et depuis toujours son alter ego. Donc il acceptait, par un élan vital extraordinaire, le double défi de reconquérir l’estime (et l’amour) des parents tout en partageant, avec son frère, la conquête de la vie à travers le jeu.
C’est peut-être dans cette petite vérité l’explication de deux mots sur les quatre dont je vous parlais hier : Solitude et Partage. Solitude vis-à-vis des parents qui l’aimaient sans le comprendre. Partage de ses épreuves quotidiennes avec le frère.
Lorsqu’il y eut le déménagement avec le grand camion, et que la famille dût finalement s’adapter à cet endroit tout à fait différent, partageant les sentiments de milliers de familles dans la même situation, Nevio et Léo furent catapultés au pied de la lettre dans la réalité de la rue et des terrains vagues de la nouvelle banlieue, tandis que jusque-là ils avaient été confiés aux soins de femmes affectueuses ainsi qu’aux jeux innocents qui se déroulaient toujours selon les mêmes parcours : les visites au grand-père, les promenades à Villa Borghèse, les courses dans le quartier et, de temps en temps, quelques fêtes d’enfants…

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La séparation de la maison de sa naissance ce fut donc pour Nevio un prétexte pour des rêves agités, sinon pour de véritables cauchemars. D’ailleurs, sa mère aussi en avait souffert, tout en essayant de préparer cet événement comme un jeu. Proverbiale, dans cette époque, ce fut une phrase qu’on répétait toutes les fois que des objets disparaissaient : « Cela ressortira bien sûr quand on déménagera ! »
De l’extérieur de mon observatoire, ayant vécu toute mon enfance et adolescence dans une maison de garde-barrière isolée dans la campagne, d’où Rome paraissait un Mirage, je ne verrais aucun traumatisme, pour une famille, dans le fait de se déplacer de « A » à « B ». On n’était pas en temps de guerre et personne ne fut tué. D’ailleurs, ce n’était pas une expulsion, mais la chance de s’installer dans un appartement en qualité de propriétaires.
Mais je veux m’efforcer de comprendre et aussi de reconnaître aux hommes sensibles des qualités divinatoires que la plupart des gens n’ont pas. Car en fait rien n’est laid, invivable et absurde comme la proche banlieue de Rome, réalisée selon des critères (et logiques) de pure spéculation immobilière à partir des années 1950. Si l’on pouvait encore considérer le quartier « Ludovisi » (expression d’une vulgaire spéculation aussi) comme une « patrie » (de même que mon petit village de La Storta, à côté de mon foyer sur rails), le nouveau quartier de la Balduina fut dès sa naissance comme un immense terrain vague. Chaque appartement, chaque petit coin ou morceau de rue à l’intérieur de cette « marmelade », allaient devenir des petites îles ou des gouttes dans l’océan où l’on essayait de survivre.
Je suis peut-être un peu grossier. Mais je crois que cette rupture choquante du déplacement — du plein au vide, de la ville au visage de ville à la banlieue se prenant pour un lieu de villégiature — ce fut tout à fait salutaire pour Nevio, parce qu’elle l’aida à relativiser ce qui s’était passé avant, en se frayant un chemin dans la boue du futur.
(Si l’on veut donner une valeur prophétique aux noms, je ne peux pas m’empêcher de noter qu’avant 1954 les Malgiornin habitaient dans une rue, Calabria, évoquant les derniers mois du grand-père paternel passés dans un petit village de la région Calabria dans des conditions assez pénibles et que le numéro d’immeuble c’était le 17, un numéro considéré en Italie comme porteur de disgrâces. Avec le déménagement, les Malgiornin profitèrent quand même d’un nom de rue plus rassurant, Venanzio « Fortunato », certainement plus favorable dans leur quête de nouveaux équilibres.)
Et voilà que l’on peut comprendre finalement le pourquoi de ce mot Rattrapage lancé par Nevio comme une espèce de S.O.S., que je vais considérer peut-être comme le mot clé de ce « carré des Bermudes », caractérisant en fin de compte la famille Malgiornin.
Chaque membre de cette bouillonnante famille eut affaire à son propre Rattrapage, évidemment. Le père de famille dut se lancer dans la profession d’avocat, qui d’ailleurs lui allait comme un gant, après la grande déception de son grand amour pour la politique. Sentiment, ce dernier, qui s’accompagne, dans les cœurs honnêtes, à l’égarement de ne pouvoir rien faire dorénavant pour que les choses marchent mieux. La mère de famille dut, quant à elle, intensifier ses leçons de latin de l’après-midi qui s’ajoutaient aux courses pour rattraper le bus pour l’école. La sœur aînée, renvoyée chaque année en une ou deux ou parfois trois matières d’études, dut sacrifier une partie consistante de son été (et de celle de sa mère) à rattraper…
Je pourrais ouvrir maintenant un vaste chapitre sur les rattrapages auxquels Nevio a dû se soumettre tout au long de sa vie. Mais je n’en ai pas la force. Je n’en ai pas non plus pour décrire le parcours très linéaire de son frère Léo, rarement obligé à rattraper quelque chose, occupé comme il était à suivre de près les fautes de ses aînés pour éviter d’en commettre à son tour.
(Mais je crois que Léo aussi, comme moi d’ailleurs, a perdu quelques trains qu’il a ensuite essayé de rattraper.)
Resterait une question à éclaircir : est-ce que tout rattrapage doit être accompagné, comme dans le cas de Nevio M., par le sentiment d’avoir quelque chose à démontrer au monde ?

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J’irai chez Nevio. Il ne faut rien inventer pour le rendez-vous. Je l’attendrai assis sur le bord du canal, n’importe où. Eh, oui, je suis déjà en train de transgresser ma primordiale proposition. J’avais décidé de me tenir à l’écart du canal, parce que c’était une condition indispensable pour développer l’histoire du Strapontin de ma part. Mais j’ai vu que cette condition n’est pas suffisante. Une fois dénouée la question essentielle réglant le destin de Nevio et probablement de sa famille à travers cet événement exemplaire du déménagement, je sens vivement pulser dans mes oreilles le cri de mon bon sergent au temps du service militaire : « Reculez sur toute la ligne ! »  Quant à mon cœur, ne faisant qu’un avec mon esprit oublieux du passé, il voudrait profiter de ces belles journées de Printemps.
Que vais-je lui proposer ? Qu’est-ce qu’on peut envisager, encore, à l’ombre du Strapontin ?
En parcourant la rue des Vinaigriers, je m’arrête devant une pizzeria italienne à l’air confortable. Sur l’ardoise, je lis une inscription faisant de la réclame à une glace : « Mirage »…
Et voilà que je reprends la route avec un nouvel enthousiasme. « Moi je dois rattraper mes mémoires personnelles », je lui dirai. « Toi, au contraire, tu dois t’en débarrasser, au plus vite. Pourtant, nous avons une chose en commun, très importante, la plus importante. Tous les deux, nous avons besoin d’un Mirage. Que ce soit une mère, une fiancée, une âme sœur, un ange gardien ou même une statue, nous avons besoin de guetter à travers les rideaux visibles ou invisibles qui gênent nos traversées, pour y dénicher de petits ou grands Mirages ».
Je suis sûr que Nevio Malgiornin sera soulagé par mes mots et qu’il m’invitera à une belle promenade printanière au bord du canal.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 18 avril 2014

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Dorénavant, j’éviterai le canal (Le Strapontin n. 42)

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Dorénavant, j’éviterai le canal. Je scanderai ma journée sur un rythme fixe, avec très peu de variantes. Je partirai au petit matin de ma tour d’ivoire de rue de la Lune pour me rendre entre 15 h et 15 h 30 chez les Architectes. C’est un parcours qui demande quinze ou vingt minutes de marche au maximum. Je le siroterais comme un élixir, goutte après goutte, m’asseyant sur les bancs publics ou dans les bistrots (qui ne manquent pas), me faufilant parfois dans les méandres du métro, m’accueillant sans soucis grâce à mon Navigo annuel. Sinon, je traînerai devant les étalages du marché de la rue du faubourg Saint-Denis ou dans les nombreux passages entre celui-ci et faubourg Saint-Martin. Je rentrerai au soir, essayant de récupérer, dans le confort de mon minuscule appartement, ma dimension personnelle, privée. Je ne souhaite pas subir chez moi les invasions du fantôme de Nevio, mon double voué au pessimisme noir. Je préfère l’affronter en plein air, devant des témoins oculaires. Des gens qui peuvent en l’occurrence déclarer qu’ils m’ont vu lire, examiner, écrire, lever le nez vers le plafond ou le ciel, perdre le souffle ou le retrouver dans les petits gestes de soulagement qui accompagnent la boisson d’une bière belge, blonde comme Mme Finestrino ou brune comme Virginie.

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Rome, marché de Pont Milvio, 2000

Eh oui, j’ai bien étudié le cas de Nevio M. (1) Il aurait dû concentrer ses « confessions », ses « délires de la mémoire » ainsi que la description de ses personnages, dans des petits tableaux, dans des contes-récits secs et même abrupts dans le style de Maupassant et dans l’esprit de Dino Buzzati. Il a essayé, au contraire, d’exploiter une « recherche » à la Proust, ressemblant moins à une architecture farfelue qu’à une fouille archéologique chaotique… Mais je ne suis pas un critique littéraire et je pourrais me tromper.
Je préfère rentrer dans le vif de ce que Nevio M. était en train de raconter lors de sa brusque interruption, avant que se déclenchait ce jeu pervers autour de ses mémoires, qu’il avait d’abord confiées aux soins redoutables de M. Strapontin et de Mme Finestrino, pour les prêter ensuite à moi, Nino Meraviglion (une personne en chair et os, je vous assure) pour que je m’en occupe.

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Rome, marché de Pont Milvio, 2000

Dans les premiers chapitres du Strapontin, on était en 1954, à Rome, à la veille du déménagement marquant le premier changement radical dans la vie de Nevio M., de ses frères Leo et Saveria, et de ses parents Libero et Guerrina. À cette époque-là — située « entre le pas-encore/ et le déjà-plus », comme diraient les vers de Jean Jacques Travers — Nevio était convaincu qu’il était l’être le plus malchanceux au monde, le Petit Prince descendu du piédestal, l’incompris et même le rejeté… Cela je le trouve clairement dénoncé dans ses récapitulations infinies. Dans sa famille, on avait juste consommé un petit délit, enlevant tout prestige à la petite Saveria, la sœur aînée, pour élever au trône Nevio, le fils mâle… que la figure d’un autre prédestiné s’affichait déjà à l’horizon.
Je n’ai pas eu de frère ni de sœur. Mon père, chef de gare dans une petite station à quelques kilomètres au nord de Pont Milvio à Rome, me laissait sonner le piano même la nuit et, lorsque les trains passaient, il leur faisait signe d’aller doucement, avec le minimum de bruit, pour ne pas me déranger. Ma mère étudiait au fur et à mesure la musique pour me suivre dans mes progrès… J’étais gâté, heureux (du moins, j’en étais convaincu) et je ne me cachais pas dans les placards… comme Nevio.
Je ne peux pas imaginer ce que l’on éprouve lorsqu’un père — le plus merveilleux des pères, d’ailleurs — critique un de ses fils en lui reprochant la tête dans les nuages, la gaucherie « à la Jacques Tati », tout en hochant gravement les épaules devant les mauvais résultats de l’école.
Quant à moi, je ne me rappelle pas de mauvaises notes… La vie m’a fait cadeau, bien sûr, de notes dures, parfois méchantes, à geler le sang… mais bien après la fin de mes études. Maintenant, tout cela se trouve caché dans une épaisse mare d’oubli d’où jaillissent parfois des mots et des visages que je ne sais même pas combiner entre eux…

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Rome, marché de Pont Milvio, 2000

Revenant à Nevio, il a déjà raconté plusieurs choses dans les premiers épisodes du Strapontin, un véritable « livre ouvert » où les jeux ne sont pas cachés. Peut-être, des gens plus experts que moi ont déjà tout deviné. Cependant, je crois qu’il faut aller au-delà de toute analyse grossière et superficielle. Car au fond de tout ce que Nevio soumet au lecteur il n’y a pas que des lamentations ou des revendications. Son but consiste dans le partage de certains passages de sa vie, parfois victorieux aussi, à la recherche du sens de son destin et, ajouterais-je, de chaque destin humain. Tout en sortant des disgrâces, des pièges ou aussi des risques venant du pur hasard, il s’interroge sur ce qu’il a pu ajouter à la chance ou à la disgrâce.
Tout cela a été gravé par Nevio au fond d’un petit gribouillis évoquant un visage de femme au grand nez (peut-être sa tante Augusta, la préférée) où Nevio laisse flotter, à mon grand étonnement, quatre mots :

SOLITUDE, PARTAGE, RATTRAPAGE et MIRAGE.

Les mêmes mots que j’avais transcrits moi-même ! Je les avais associés à cette drôle d’idée de la Trinité masculine (ou Nevio représentait la Solitude, M. Strapontin le Partage et moi le Rattrapage) confrontée au Mirage, c’est-à-dire au « féminin éternel » représenté par Mme Finestrino ou aussi par mon amie lointaine et voisine (2). Je crois que ces quatre mots m’accompagneront pendant longtemps. Chacun d’eux assumera bien évidemment des significations différentes sur ma bouche optimiste par rapport à celle de Nevio, plutôt pessimiste (3).

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Rome, sur le Pont Milvio, 2000

Dans le dernier épisode du récit interrompu de Nevio, son esprit solitaire se cristallisait dans une espèce de mélancolie incertaine. Il était parti en vacances, en 1987, avec sa nouvelle famille. C’était la dernière fois que son fils aîné partageait cette expérience, tandis que la fille cadette participait pour la première fois à une aventure pareille. En s’approchant de l’Argentario, près d’Orbetello, Nevio avait eu la tentation d’abandonner sa famille, sa voiture ainsi que sa petite barque de polyester en échange d’une improbable escapade avec Mme Finestrino. Évidemment, cela ne s’est pas vérifié. On comprend d’ailleurs qu’au cours de ces vacances à Giannella, dans le même lieu de villégiature de son enfance, quelque chose n’a pas marché… au point que Nevio, lorsqu’il entame le voyage de retour à la ville, d’abord se défait de la barque et de la barbe, ensuite s’interroge. « Mais où vais-je retourner ? En quelle ville ? En quelle maison ? »
Je trouve qu’il a eu une bonne idée emmenant — dans son imagination, bien sûr — sa deuxième famille au complet dans sa chambre d’adolescent, avec la peur que ses parents écoutent les multiples soupirs au-delà de la faible cloison. Car je crois qu’il désirait, au contraire, que son père et sa mère rencontrent leurs petits-fils et leur belle fille. Surtout son père, mort assez tôt, sans avoir de petits enfants dont il n’avait jamais caché le désir : — n’ayez pas peur de faire de fils, disait-il a ses enfants. Même sans vous marier ! Faites-les pour moi !

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Rome, sur le Pont Milvio, 2000

Pourtant, après la confession de son égarement (peut-être momentané) vis-à-vis des responsabilités que les rôles de mari et de père lui assignaient de plus en plus, Nevio avait reculé, arrêtant de confier aux lecteurs du Strapontin les passages successifs de sa passionnante histoire. Inutile d’en connaître les raisons. Il ne nous dirait rien. Je me contente d’imaginer que cette parenthèse de 1987 ce ne fut qu’une digression dont Nevio s’était tout de suite après repenti. Rentrant de façon abrupte dans la maison de son adolescence, il avait commis une faute. Il n’était pas rentré, comme à la suite d’une vacance à Giannella d’antan, dans la maison à la cour noircie (de via Calabria près de via Veneto), mais dans l’appartement de Monte Mario, en faisant une fuite en avant dans la fuite en avant. Une petite faute comme cela l’avait peut-être agacé, tandis que moi, comme la plupart des lecteurs, je crois, je serais plutôt enclin à le justifier. Comment aurait-il pu emmener toute sa descendance dans la maison précédente ? Même dans la plus bizarre des fictions, un enfant de huit à neuf ans ne peut certainement pas envisager une famille à sa charge, où deux de ses enfants sont déjà plus âgés que lui. Ses parents ne l’auraient pas pris au sérieux. Ils auraient tout de suite pensé à des bohémiens-squatteurs venus de qui sait où… Tandis que de ses seize à dix-neuf ans Nevio aurait bien pu procréer…

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Rome, sur le Pont Milvio, 2000

Pourtant il est évident. C’est à moi, maintenant, de refermer la parenthèse, en revenant en arrière, à la fin des vacances de Noël, le 6 janvier 1954. Dans l’appartement familial de via Calabria, sombré dans une digestion assez pénible, après le déjeuner de l’Épiphanie, Nevio M. essaie de faire de petits slaloms parmi les meubles avec la bicyclette rouge, nommée Quadriga, qu’il vient de recevoir en cadeau…

Giovanni Merloni

(1) dorénavant j’omettrai son insupportable nom de famille, Malgiornin, pour m’éviter de le changer, en Mangevin par exemple.

(2) Virginie Looman.

(3) Même si je commence à soupçonner une sorte de moquerie dans le comportement de Nevio. Et, s’il avait un autre nom de réserve, pour remplacer ce décevant Malgiornin en cas de besoin ? Comment s’appelait-il avant de se couper la barbe et se défaire de la barque ?

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 17 avril 2014 CE BLOG EST SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

Pour ramasser un sens accompli à cet espoir, 1975 (Ossidiana n. 34)

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Pour ramasser un sens accompli à cet espoir (1975)

1
Au petit matin
je prends déjà des notes
pour ramasser un sens accompli
à cet espoir.

2
Malaga, pistache, crème
rhum
un énorme iceberg
glissé d’un seau
d’argent,
un impalpable sorbet
coloré
se liquéfiant dans la saveur
d’un baiser marin.

Une glace
pour dégeler
pour dissoudre en un souffle
le couchant.

3
Tu es comme moi,
je suis comme toi :
quand je te cherche,
tu m’échappes. Pourtant,
quand tu me cherches,
je demeure.

4
Dans la fenêtre vide de mon imagination
j’ai projeté
l’inquiétude,
la détresse, la rage
contre la répression sauvage.

Sur le plafond de mon imagination
j’ai déroulé
les toiles aux couleurs foncées
de nos villégiatures
ensommeillées,
de nos invincibles promenades
entre l’herbe et les rochers.

Dans les caves de mon imagination
j’ai retrouvé
des expressions sèches,
du besoin et de l’égarement,
des personnages dédoublés
camouflant
leurs divers destins possibles.

Sur l’escalier de mon imagination
héroïque, la solitude douloureuse
est la mort,
la danse incessante
de notre étreinte joyeuse
est la vie.

5
Ne théorise pas
si tu veux vivre
ne fais pas de schémas
ne dessine pas des parenthèses
n’accumule pas de feuillets
et de rendez-vous avec le vide
si tu veux être heureux.

6
Un, deux, trois
et j’ai finalement coupé
ce fil inutile
me liant à la vie.

Un, deux, trois
et je vole sous l’eau
léger.

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog. 

 

Comment pourrais-je rattraper un mirage ? (Le Strapontin n. 41)

000a_logo strapontin entier 180 400 Aujourd’hui, je n’écrirai pas à Virginie. Elle se trouve maintenant dans une situation très difficile, peut-être dangereuse, et je ne peux rien faire pour elle. Un rideau noir nous sépare. Heureusement, nous pouvons encore communiquer par mail, même si souvent le fil invisible se coupe. Au noir armé, physique, s’ajoute un noir invisible, un noir blanc qui coupe le souffle.
Parfois, je me crée l’illusion qu’elle vit dans un quartier assez proche, se dérobant au monde juste pour solidarité avec ses compatriotes, de plus en plus coincés dans une situation dont on ne peut pas prévoir l’issue.
En ces moments-là, j’ai l’élan pour courir la chercher.
Pourtant, aujourd’hui, je n’irai pas rue de Crimée devant son portail. Je n’irai pas non plus faire mes courses dans le Monoprix de l’avenue de Flandre où je pourrais facilement la rencontrer. Je renonce d’ailleurs à lui envoyer des messages. Je ne veux pas qu’elle s’alarme de mon inquiétude et ce n’est pas le cas que je retourne sur le sujet du Strapontin. Je suis sûr que si j’insistais elle me demanderait, juste pour dire une chose, si finalement cela me rapporte de l’argent, ce travail qu’elle imagine énorme, difficile, même insupportable.
Ou alors, pour en être réaliste, il faudrait admettre qu’il y a un décalage assez pénible, entre ses graves soucis et mes fixations. Une distance psychologique qui dépasse même la distance géographique.
Pourtant, au fond de mon âme inquiète, je ressens des voix qui se réveillent, des voix heureuses, enthousiastes même. Peut-être, j’avais juste besoin d’une petite obsession pour m’en sortir… Elle sera contente. Oui, elle me remerciera, quand finalement nous nous réunirons à jamais.

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Je préfère m’étendre sur mon fauteuil pour réfléchir. Mes sentiments de responsabilité et de culpabilité se sont accrus, depuis que j’ai tout su sur M. Strapontin et sur l’auteur de la série de succès dont j’ai hérité la rédaction. Et, depuis que j’ai retrouvé, dans la fameuse valise, plusieurs traces confirmant que cet homme à l’esprit fugitif (et irresponsable) s’appelle effectivement Nevio Malgiornin, je suis devenu très irrégulier en toutes mes habitudes corporelles et psychologiques. Et parfois, je délire un peu.
Hier, par exemple, en rentrant chez moi parmi les rares passants nocturnes du quai de Valmy, j’allais me convaincre que Nevio Malgiornin, en me chargeant de donner ma voix à son personnage, me transformait involontairement en prophète. « Nemo propheta in patria », avait-il dit vers la moitié de notre rencontre. Quelle patrie avait-il voulu entendre ? D’abord, j’avais pensé à l’Italie. Ensuite, j’avais dû réfléchir au fait que moi aussi je suis italien. Oui d’accord, Italien d’une autre part d’Italie. Mais, puisqu’il savait bien que j’habite en France, Nevio ne pouvait pas imaginer que je me rendrais à Rome ou Milan juste pour lui bâtir un piédestal ou alors pour rappeler sa figure ternie à ses amis d’antan. Il avait dit ce mot « prophète » comme ça, juste pour expliquer son effacement et son esprit de retrait…
Maintenant, dans le silence de mon appartement « clair et calme avec balcon » de rue de la Lune, je m’amuse à me voir en prophète, imaginant que Nevio Malgiornin prétend, en principe, que je parcoure le monde connu en long et en large pour diffuser son Verbe. Cela m’agacerait, bien sûr, mais si je réfléchis pour un moment, de façon abstraite, à la comédie des malentendus où je me trouve bel et bien piégé, cette situation présente quand même des côtés intéressants. Car je ferais partie, en définitive, d’une espèce de Trinité (comme celle de la place homonyme, à Paris) où M. Strapontin serait le Saint-Esprit tandis que Malgiornin deviendrait Dieu en personne ! Bien sûr, personne ne me prendra pour Jésus ou Mahomet… Mais évidemment, cette idée d’avancer dans une espèce de ménage à trois surnaturel me passionne.
Comment faire pour me protéger de la mégalomanie et des crises dépressives ? Comment contrebalancer cette intrusion abrupte dans ma vie personnelle ? D’abord, je vais me répéter par cœur les merveilleuses qualités du numéro trois, dont me parlait mon grand-père maternel, professeur de maths, s’accompagnant toujours par une ironique grimace. Ensuite, je demanderai de l’aide à Borges et Saramago. Le premier m’offrirait sans doute une voie de fuite avec son Aleph ; le deuxième relativiserait la gravité de mon implication dans cette redoutable Trinité en déclamant par cœur, juste pour moi, ses merveilleuses pages, où le personnage de Jésus rentre dans le vif de la condition humaine…

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Chère Virginie,
J’avais décidé de ne pas t’écrire. Mais je ne suis pas capable de tenir mon engagement. Imagine que je frappe à ta porte et que tu m’accueilles avec ton sourire parfumé avant de me laisser installer dans ta cuisine fleurie. Tu m’inviterais, bien sûr, à savourer un thé indien dans ton samovar russe… Je viendrais pour te ravir, pour t’emmener clandestinement, cachée dans le coffre d’une Skoda ou d’une Leda… Ou alors, plus probablement, j’arriverais muni d’ordinateur, avec l’intention de rester avec toi. Évidemment, j’aurais sur moi la valise fatale ainsi que les meilleures intentions de continuer les publications du Strapontin… Après quelques jours consacrés au miel, aux grasses matinées et aux promenades avec le chien au long de la mer, je te parlerai… Je le sais, Virginie, tu n’as jamais associé mon nom Meraviglion ni mon prénom, Nino, à une idée quelconque de trio divin. Tu ne supportes pas qu’on glisse dans le manque de respect, sinon dans le blasphème, vis-à-vis de ce que nous raconte l’Évangile. Cela, au-delà de toute considération religieuse. Tu dirais que je me suis bu le cerveau, au pied de la lettre, te refusant d’approfondir la discussion. En fin de compte, quand je t’aurai confié ce petit secret, on s’aimera encore plus, tous les deux.
Mais, je rêve ! Tu te trouves là-bas, dans ton oasis menacée tandis que moi je suis ici, en train de courir sans pourtant réussir à avancer, même d’un millimètre, ni vers toi, ni vers la vérité  ! Toujours projeté dans le rattrapage de quelque chose qui m’échappe, ayant de plus en plus la sensation d’avoir déjà eu ce que je cherche !
En quelle vie précédente as-tu été mon épouse, ma compagne, ma concubine ? Et les mémoires de Nevio Malgiornin, avec leurs menues circonstances et coïncidences, est-ce qu’elles m’ont appartenu ? Oui, c’est vrai, après mon incident, j’ai eu un affreux vide de mémoire. Tout est effacé, sauf les souvenirs de l’enfance et de l’adolescence. J’existe parce que tous les jours je me rends dans l’ancien couvent des Récollets, occupé maintenant par l’ordre des Architects… Ils regardent dans leurs livres, ils m’assurent que je suis inscrit depuis 1991 et que j’habite rue de la Lune depuis 1999… Je suis un parisien sans mémoire, avec une très vague idée de l’Italie… Et maintenant, quelqu’un m’offre son passé… pour s’évader qui sait où.

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— Toute ma vie a été une course à bout de souffle pour rattraper des objectifs ratés, m’a dit Nevio Malgiornin par un air d’étrange nonchalance après m’avoir sauvé…
Oui, chère Virginie, il m’a sauvé. Voilà une autre chose dont je ne t’avais pas parlé ! Mais, suivons l’ordre. Comme tu as lu dans ma précédente, Nevio M et M. Strapontin sont une seule personne. Ce dernier, dans les draps de l’éternel voyageur — collé au train, obligé parfois à se sauver dans les passages entre deux wagons — affichait d’habitude un air tellement transparent, prêt à disparaître comme un fil de fumée (offert par la glorieuse mémoire du train), que je ne pouvais pas le prendre au sérieux… Effectivement, il n’a jamais eu l’allure de quelqu’un qui doit rattraper quoi que ce soit (ou qui ait souffert vraiment la solitude)…
Tandis que Nevio, avec son prénom d’intempéries glacées et son nom évoquant l’Enfer pendant les jours les plus redoutables, assume inexorablement l’aspect du berger errant de Leopardi. Un type fixé avec la lune, se sauvant dans des endroits de plus en plus éloignés et même inaccessibles.
Il est vrai que le Strapontin rencontré dans le couloir du train était un type gai — auquel on pouvait tout dire, dans la certitude qu’il n’aurait pas écouté (ou alors qu’il aurait tout oublié) —, tandis que le dialogue avec le type que j’ai rencontré hier, près du canal de l’Ourcq, n’a pas été facile du tout.
Cela dépend de lui, évidemment. Je suis exactement à l’opposé… Hier, par exemple, j’étais plongé dans des pensées de plomb… Elles risquaient même de s’enrouler autour de mon cou en me faisant tomber dans l’eau du canal.
Je me souviens bien de la séquence, maintenant. J’étais sur la passerelle piétonne (que j’essaie normalement d’éviter parce qu’elle bouge toujours comme le pont d’un bateau), lorsque j’ai eu le mirage de cette femme magnifique dont je t’ai parlé, à laquelle j’avais peut-être attribué un rôle… Je voulais la rattraper. En même temps, ma tête était lourde. Accoudé à la rambarde de fer, presque catapulté dans le vide, je regardais ce mirage en train de s’éclipser. Hanté (ou plutôt harcelé) par un sentiment d’impuissance (tout à fait inédit et inattendu), le poids disproportionné de mes pensées abruptes aurait pu très facilement me tuer.
Heureusement, la voix de Nevio Malgiornin m’a sauvé du suicide involontaire, avant de me dire, comme l’ange gardien de James Stewart dans « La vie est belle » (Frank Capra, 1946) : — toute ma vie a été une course à bout de souffle pour rattraper des objectifs ratés !
Depuis cet épisode, il est devenu mon Patron (non payant) et ma dette envers lui a augmenté de but en blanc de façon exponentielle…

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Avant de la lancer dans son mystérieux voyage sans fil, j’interromps ma lettre à Virginie Looman. Car je dois absolument écrire sur ma moleskine un mot, avant de l’oublier dans la multiplicité affreuse des suggestions quotidiennes. C’est le mot Mirage. Un mot que je dois cacher à Virginie pour deux raisons au moins. La première rentre dans la typique jalousie féminine, se déclenchant surtout à partir d’une image soudaine et parfois trop évidente. Le mirage d’une autre femme, appelée en plus magnifique, ce n’est pas une bagatelle.   Mais, le mot Mirage s’inscrit aussi, de façon assez redoutable pour moi, comme quatrième élément (ou trait d’union) qui s’ajoute à la Trinité. C’est le mirage de la Madone, peut-être, ou alors de la mère. Une espèce de déesse fuyante, provisoirement en char et os… Que ferait d’ailleurs cette trinité totalement masculine, envoutée dans ses problématiques abstraites et solitaires, s’il n’y avait pas de Mirages, voir des Miracles ?
Eh oui, la femme est essentielle pour chaque homme…
Moi, je l’avoue, je préfère toujours me consacrer au rattrapage de femmes en chair et os, qui peuvent me redonner l’équilibre — en m’aidant de facto, par le (seul) biais de l’amour verbal et physique, à jeter le lest de toutes mes abstractions — plutôt que m’occuper de quatre mots clés capables de transformer le triangle des Bermudes en forteresse carrée, aussi inexpugnable qu’exclusive.

SOLITUDE / PARTAGE

RATTRAPAGE / MIRAGE

(Je comprends maintenant les raisons de mon destin, plus proche des mirages des jupes féminines que des mythes irréalisables en dehors de complicités entre hommes. Une solidarité grégaire que je n’aime pas.)

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 14 avril 2014

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Sans béquilles (Le Strapontin n. 40)

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Chère Virginie,
Qui sait combien de fois tu t’es inutilement rendue à l’embarcadère, avec ton petit chien touffu, dans l’espoir de voir quelqu’un qui me ressemble descendre du bateau, ou de voir arriver un paquet quelconque ou même une enveloppe venant de Paris !
Il est vrai que je ne t’ai pas écrit depuis le 2 avril dernier (cela fait presque deux semaines) et que tout ce château de cartes risque de s’effondrer sur lui-même si je n’arrive pas à dénouer cet imbroglio.

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D’ailleurs, j’ai eu des raisons précises, assez graves, qui m’ont empêché d’avancer.
La première ce fut la rumeur (ayant circulé de façon insistante), selon laquelle j’avais une provision d’histoires refoulées dans des tiroirs. Une grande partie des lecteurs avait eu peur, par conséquent, d’en être submergée. Ou alors que je ne respecte pas mon pacte de sang avec M. Strapontin, au risque d’interrompre l’histoire principale.
Je me suis tout de suite arrêté. D’abord pour aller voir dans mes nombreux tiroirs s’il y avait par hasard quelque chose de compromettant. Ensuite pour réfléchir. Oui, les gens ne me connaissent pas. Donc, ils peuvent bien s’interroger : qui est-il ce Nino Meraviglion jaillissant comme un champignon des immondices ? Peut-être à raison, ils ont des perplexités vis-à-vis de ce choix hâtif de la part de Monsieur Strapontin… un choix que d’ailleurs j’ai accepté sans discussion. Suis-je à la hauteur de ce défi ?

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Chère amie, j’étais tellement débordé pendant cette semaine, vraiment interminable, que je n’ai su faire rien de mieux que me promener tout le temps en long et en large autour du canal Saint-Martin pour rechercher la solution. Ou, plus exactement, pour trouver la réponse à ma primordiale question : — qui est-il cet homme qui s’efface, cet auteur volatilisé comme un fil de fumée parmi les trajectoires des pigeons et des avions-jouets suspendus au-dessus du miroir d’eau du canal Saint-Martin ? Quel est son nom ?
Oui, je suis d’accord avec toi, ce souci du nom est un peu ridicule. Ce n’est peut-être qu’une béquille, tout comme certaines expressions qui sortaient de ma bouche comme un tic quand j’étais adolescent, comme « c’est clair » ou « chouette » ou « précisément »… que mon père stigmatisait avec rage. Je pourrais d’ailleurs lui donner moi-même un nom, comme Agilulfo du Chevalier inexistant ou Zeno Cosini de la Conscience. Je pourrais l’appeler Abelardo ou Zanni, le célèbre bouffon de la commedia dell’arte.
J’ai essayé de le faire. Mais cela me conduit tôt ou tard à ouvrir mes tiroirs dans l’espoir d’y repérer une inspiration. Bien sûr, je trouve toujours, ici ou là, quelques traces ou suggestions. Pourtant, la plupart des fois que je m’y rends, je suis aimanté par quelques souvenirs, par quelques photos évoquant des épisodes éloignés, rebondissant dans le présent comme des corps vivants, ô combien encombrants ! Je me perds…
Mon père, il avait raison en disant qu’il faut se méfier des béquilles verbales. Moi, j’ai eu tort à lui obéir. Car abandonnant les béquilles verbales je suis devenu otage à jamais de celles mentales et spécialement des titres et des noms…
Donc je tournais à vide, parmi les gens piqueniquant de façon insouciante près du canal, ne m’arrêtant que dix minutes, le temps strict où le pont tournant se mettait en mouvement pour laisser passer le Canauxrama avec ses haut-parleurs, qu’on voyait aussitôt repartir en direction du port de plaisance de Paris-Arsenal… Et ce fu pendant une de ces pauses-là que j’eus mon idée folle.
L’endroit où tu habites, devenu d’actualité de ces jours avec un crescendo de rumeurs inquiétants sur la question russe… la Crimée ne cessait de s’afficher devant mes yeux comme une inscription au néon d’antan,
Crimée… Crimée…
J’essayais de balancer le poids inquiétant de ce nom avec l’autre :
Yalta…
Yalta… c’est là que la passerelle au long de la mer t’attend, toutes les fins d’après midi Virginie, avec ton petit chien blanc et touffu.
Je me dis toujours qu’Yalta est un lieu de vacances, que tu seras donc épargnée… Tout de suite après je me rappelle que c’est justement à Yalta (en février 1945) que Churchill, Roosevelt et Stalin décidèrent les destins de la planète… et que Togliatti, le chef charismatique du parti communiste italien, est mort à Yalta

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En remontant le quai de Jemmapes en direction du bassin de la Villette, je me disais que les mots « destin » et « chef mort » ont beaucoup plus de pouvoir que le mot « vacances »…
Non, Virginie — pour l’amour de Dieu ! —, je dis tout cela pour refouler le plus loin que possible toute hypothèse de danger même microscopique pour toi ! D’ailleurs, je crois que personne ne dérangerait tes promenades et ton tailleur blanc. Tu appartiens à l’Ukraine comme à la Russie, car tu es une espèce de monument en chair et os… Un monument à la paix…
Je me trouvais quai de Loire, devant les cinémas MK2, où un film conseillé par Métronomiques était à l’affiche. Je traînai un peu, ne me décidant pas à m’accorder une trêve, lorsque le nom Crimée ressurgit. Un inconnu, m’ayant lu probablement sur les lèvres, me rassura :
— Rue de Crimée ? Ce n’est pas loin d’ici. Poursuivez votre promenade au long du quai, jusqu’au fond, là où le canal de l’Ourcq se jette dans le bassin de la Villette.
Tu ne me croirais pas, Virginie. Tu te moqueras de moi ou alors tu ne voudras plus me voir, de la honte de m’avoir connu. Mais, évidemment, je suis fort inquiet pour toi et aussi, surtout, anxieux de t’avoir à mon côté dans ce moment difficile…
Bon, je vais tout dire. Pendant un instant — un instant qui a duré quelques heures —, je me suis convaincu que rue de Crimée c’était en fait la Crimée… J’ai fouillé dans le quartier, traînant longuement dans le petit marché où l’impression d’être ailleurs très loin de Paris s’est installée petit à petit dans ma tête… À cinq heures de l’après-midi, à l’heure de ton habituelle promenade, je me suis rendu comme un écolier haletant au bord du canal de l’Ourcq… Aucune dame blanche, aucun chien, aucune ombrelle contre la gêne du soleil…
Jusqu’à ce que, au loin, sur le quai opposé, j’ai vu une femme magnifique. Pourtant, elle ne te ressemblait pas, sauf dans la silhouette. Elle n’avait pas de chapeau et courait… tirée par un gros chien noir. J’aurais voulu la rejoindre pour l’interroger, lui demandant si elle était prorusse ou pas… Mais l’idée que tu pouvais te matérialiser à mon dos, appuyant tes petites mains contre mes yeux, que tu pouvais interrompre, de ta voix unique, mon cauchemar…
— Qui suis-je ? me demanda une voix d’homme. Personne ne m’avait bouché les yeux. Je me tournai avec une expression affreuse, je crois, parce que celui-ci fit un bond en arrière, avant de me dire :
— Je dois vous parler.

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Cette rencontre inattendue — tout en me ramenant à la réalité du canal de l’Ourcq et d’une rue de Crimée tout à fait parisienne (on avait entre-temps démonté les étalages du marché) — m’éloigna brusquement du genre de réalité, humaine et psychologique, dont j’avais fort besoin.
Je ne suis même pas capable de reconstruire les passages de cette entrevue essentielle, ni les motivations qui avaient poussé à me suivre Monsieur Strapontin, alias Nevio Malgiornin, ou, pour mieux dire, l’écrivain mordu d’autobiographies dont je suis le fidèle remplaçant désorienté.
Bien sûr, il avait anxieusement consulté au jour le jour le blog hébergeant le Strapontin, s’inquiétant de plus en plus de la rupture dans la publication de cette série. Pourtant, je n’avais confié à personne mon penchant périlleux pour les béquilles ni sur ma focalisation dangereuse sur la question du nom de l’auteur. Est-ce que Nevio Malgiornin, c’est-à-dire l’auteur que je remplace, souffre de télépathie, peut-être ?
— Mais pourquoi vous aviez décidé de raconter vous-même votre vie ? lui avais-je demandé, vers la fin de notre étrange séance dans la terrasse du bar du quai de Seine.
— Parce que personne ne la raconterait. Si quelqu’un voulait s’y risquer, il la raconterait très mal.
— Que voulez-vous dire pour « mal » ?
— Il n’y a que trois solutions. La première : ils se refuseraient de parler de moi. La deuxième : ils diraient que j’ai eu trop de chances au cours de ma vie, et cetera. La troisième : ils diraient que cela a été une vie disgracieuse, la mienne, une vie qui ne mérite pas qu’on en parle et surtout qu’on en écrive… une sale vie, en somme !
— En revanche, quel est votre point de vue ?
— On devient écrivain parce qu’on a envie de raconter, de comprendre, en écrivant, ce qui nous arrive. Jusqu’au moment où nous nous apercevons avoir vécu notre vie — tant mieux si elle a été douloureuse et compliquée — juste pour la raconter. C’est ce que dit Gabriel Garcia Marquez dans un de ses romans.
— Et ceux qui vont lire, pourquoi aimeraient-ils les vies des autres ?
— Ils lisent le roman de la vie d’un autre en sachant toujours qu’ils y retrouveront, tôt ou tard, la leur.
— Et pourquoi vous croyez que je serai capable de le faire, jusqu’à devenir votre remplaçant ?
— Mais vous ne devez pas parler de moi. Vous devez parler de vous. Tout le reste viendra.
Je suis maintenant dans un état pénible, étendu sur mon lit, toutes les lumières bouchées pour obtenir le noir plus noir que possible. En fait, en revenant chez moi, sans béquilles, je suis tombé à terre plusieurs fois.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 2 avril 2014

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