En famille (Le Strapontin, n. 36)

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Oubli et sagesse de Robinson Crusoé, huile sur toile 100 x 70 cm, 1990

Je me suis tellement éloigné — dans l’espace et dans le temps — des évènements de l’été 198…, qu’il me semble impossible que cette Peugeot 303 beige, nonobstant l’inscription Roma sur la plaque postérieure, fût vraiment dirigée vers le sud. Je me demande dans quelle maison (ou appartement ou bungalow ou chambre d’hôte) se retrouvèrent le soir même ces six êtres humains. Oui, bien sûr, si je faisais une petite recherche je pourrais tout reconstruire…
Je me vois au volant de cette bagnole élégante et confortable.
« Tandis que le soleil se liquéfiait dans une mer de sang, j’avais la sensation que la route pourrait me trahir. Ma femme, assise à mon côté, était en train de discuter avec notre fille, tandis que mon fils aîné dormait, s’appuyant discrètement sur l’épaule de la bonne Philippine. Quant au fils cadet, il était étendu sur les valises, m’empêchant de voir bien dans le rétroviseur.
Nous avions dépassé Santa Marinella sans respecter la triste habitude de mon père de s’y arrêter pour le café et les toilettes. Ayant décidé de faire cela après, j’avançai quelques kilomètres, jusqu’au moment où une longue queue de voitures et de camions ralentit notre vitesse de croisière. Heureusement, les policiers de la route ne nous enjoignirent pas de nous ranger sur la droite. Pourtant, on avançait à pas d’homme.
Tout le monde s’arrêta. Les gens descendirent. Le soir avançait dans la nuit.
Quoi faire ? Chercher une route de campagne, nous aventurer dans le noir au risque de nous perdre ?
— Mais non ! Tu te trompes ! s’écria mon fils aîné. Ne vois-tu pas les lueurs sourdes de la Ville ? Elle est très proche de nous, désormais !
Possible qu’il eût parlé de « lueurs sourdes » ? Je descendis. Effectivement, nous étions sur une courbe soulignée par d’anciennes bornes bandées de noir et blanc. Au-delà, cette « lueur sourde » me donnait l’idée d’une tarte avec des millions de chandelles ou de vieilles ampoules. Qu’est-ce qu’il arrivait ?
Quand je me rassis dans la voiture, j’y trouvai une odeur différente, du tabac se mêlant au cuir usagé des sièges. Le volant me sembla incroyablement subtil.
— C’est la Fiat 1100 de mon père !
Personne ne me répondit. Je m’aperçus qu’assise sur le siège devant, entre ma femme endormie et moi, il y avait Jessica, la bonne Philippine, elle aussi endormie. Je me tournai en arrière et tout de suite après je me retournai vers le volant. Les trois enfants endormis sur le divan postérieur ressemblaient comme des gouttes d’eau au trio dont j’étais l’enfant mitoyen…
Mais je n’avais pas le temps de m’attarder sur ce genre de cauchemar. Une voiture klaxonna à mon dos : partez, vite, que faites-vous là ? Je partis. Les corps de mes chers ondoyaient sensiblement. Je n’y pouvais rien, à défaut de ceintures de sécurité. Je cherchai un interrupteur pour allumer l’habitacle, mais je ne trouvai qu’une vieille radio à transistors. Je l’allumai, en espérant que cela réveille mes proches. Chansons. Chansons et vieilles publicités d’une époque révolue que pourtant cette radio, assez spartiate, lançait agréablement dans l’air. Et voilà le Journal. On était en 196…, le lendemain, vendredi, aurait été le premier jour de septembre. J’éteignis… Je me demandai où c’était finie ma Peugeot de 198… Certes, elle ne pouvait pas m’accompagner dans ce voyage à rebours sans provoquer des réactions… Pourtant je ne me souvenais pas du déménagement d’une voiture à l’autre… »

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« Je me trouvais bien au volant de cette voiture de personne âgée, au moteur brillant qu’une aérodynamique très grossière ralentissait beaucoup. La route était mal illuminée, tandis que la chaussée était souvent déformée. Mais, je courus, juste un peu tourmenté par la sensation d’avoir emprunté la voiture à mon père avec un comportement de voyou. Je me souvenais, le matin même, avoir enfoncé la main dans la poche droite de sa veste, accrochée comme d’habitude au dossier de la chaise au pied du lit. À la place de la sienne, j’avais mis la clé de la 500…
— Ne fais pas le désinvolte, celle-ci n’est pas la silhouette de la 500 ! Ne fais pas comme le cheval lorsqu’il sent l’odeur de l’étable !
La course était devenue automatique. J’avais même cessé de faire attention aux flèches et je traversais les carrefours comme un fou…
La voiture me conduisit elle-même. Juste à temps. L’essence avait lâché juste à l’embouchure du dernier trait rectiligne. Tout en restant à demi endormis, mes deux enfants mâles m’aidèrent à pousser la vieille carcasse jusqu’à l’unique place libre qui (heureusement) nous attendait là où commence « la courbe ».
Après avoir protégé avec deux couvertures indiennes (dont mon père était très orgueilleux) les membres de ma famille ainsi que la jeune assistante philippine, je rentrai furtivement, seul, dans l’immeuble bien connu. J’avais encore les deux clés. À cette heure de la nuit, tout le monde dort. Pourtant je montai les trois étages à pied, de la peur de rencontrer quelqu’un dans l’ascenseur. J’arrivai au palier. Le silence à l’intérieur de mon ancien appartement m’intimida. Mes parents avaient bien sûr succombé au sommeil. Mon père surtout, le plus appréhensif, après avoir longuement attendu et bien sûr protesté avec ma mère — « Pouvait-il faire un coup de fil, n’est-ce pas ? Il sait bien que je m’inquiète… » — il avait comme d’habitude appuyé le journal contre le visage, juste pour se calmer un peu. Mais après le sommeil avait pris le dessus…
Je me concentrai sur ma main et mon corps sur la pointe des pieds, devant ouvrir la porte sans faire de bruit… D’ailleurs, j’étais professionnel en cela. Je savais bien qu’un seul coup, même fort, ne suffit pas à réveiller quelqu’un qui est déjà calé dans le gouffre. Donc, après le clic-clac de la serrure, je suis resté une trentaine de secondes sans bouger, immobile. Ensuite, j’osai le petit bruit du premier pas. Assis par terre, je m’enlevai les chaussures et, tout doucement, je refermai la porte, grâce à la poignée très souple. Avec une procédure pareille, j’avançai dans le couloir. Dans la première chambre à gauche, ma sœur dormait en compagnie de son livre et d’une lampe toujours allumée à la lueur très faible. Sur la droite, je voyais contre la fenêtre la silhouette agitée de mon frère, tandis que dans la chambre de mes parents régnait un silence de papes. »

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« Une fois dans ma chambre je me jetai sur mon lit de célibataire, prêt à m’écrouler. Mais, le matin approchait. Je ne pouvais certes dormir tandis que dans la rue, mal cachée à l’intérieur de la voiture de mon père, il y avait mon entière famille… et que tout le monde, à partir du concierge Salvatore, aurait considéré cette circonstance comme très bizarre…
Et mon père ? Et ma mère ?
Je réfléchis que mon frère et ma sœur dormaient à deux pas de moi. Donc cette impression que j’avais eue… qu’ils étaient dans le siège postérieur…
Mais si j’habitais avec mes parents, si mon père était encore vivant, si ma famille d’origine était ici, avec moi, tout autour de moi, comment était-il possible qu’une autre famille m’attendît sous des couvertures indiennes comme la famille d’un bohémien le ferait ?
Dans le salon, il y avait une vieille horloge marine qui compta cinq coups. J’en entendis un sixième. Je courus à la porte. Sans que je ne dusse rien expliquer, une caravane de gens déchaussés, cachés sous les couvertures empruntées dans la voiture d’en bas avança dans le couloir en file indienne. Transformé en agent du trafic, ce fut très dur et compliqué pour moi de maîtriser le changement de direction devant la porte ouverte de mes parents. Il y eut en fait un moment de panique, à cause d’un soudain coup de toux de la petite. J’eus alors la sensation de voir trembler toute la maison, car ma mère dit, calmement : « qu’est-ce qu’il y a ? » Mais cela ne dura qu’un instant, car elle rentra tout de suite dans le sommeil tant aimé du petit matin.
Dès que nous fûmes tous rassemblés dans ma chambre, je renfermai la porte. Mais je ne réussissais pas à endiguer les différentes exigences et pulsions centrifuges des cinq… de ma femme surtout. Elle prenait un à un les livres, assez modestes, que je gardais nonchalamment dans une étagère accrochée au mur. De temps en temps, elle me regardait avec un air stupéfait :
— Tu as bien rajeuni !
Il se suivit une heure, une heure et demie de silence lourd d’angoisse.
Quand je me réveillai, tout le monde était parti. On avait fait glisser un billet au-dessous de la porte :

On te laisse dormir, même si tu nous avais demandé le contraire, en raison de ton examen de Mécanique rationnelle. On a bien compris que tu n’es pas en condition de sortir ton nez de ta chambre avant des heures. D’ailleurs, tu as fait tout seul un tel vacarme qu’on a eu même l’impression qu’il y avait une fête, ici. Dans les intervalles, tu répétais tes formules. Mais tu te trompais. On a consulté le grand-père Alfredo. Il a dit que ta préparation est vraiment lacuneuse…

Je m’accoudai à la fenêtre. J’étais à Campo de’ Fiori ; non, j’étais à Bologne…
Non, j’étais encore à Giannella. Je devais aller récupérer la barque Mimì et le moteur Johnson avant de rentrer à Rome. »

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 22 mars 2014

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Tirez sur l’équilibriste (Le Strapontin n. 35)

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Le plus petit de mes cousins, Marco, à Taormina en 1959

Mes chers lecteurs,
Avec cette image légèrement voilée de tristesse, tout en rendant hommage au photographe invisible qui s’y cache derrière, mon père « Lello », le Strapontin prend une pause de quelques jours.
Non, ce n’est pas des vacances (encore !). Au contraire, ce serait le moment d’intensifier les engagements pris, essayant de mener à terme ce petit projet très compliqué ayant l’ambition de raconter les raisons d’un destin personnel et familial tout en brisant l’ordre classique de la narration. Un « chantier » qui voudrait s’affranchir de toute exploitation trop précise, trop exhaustive, trop respectueuse de la chronologie, qui serait d’abord ennuyeuse pour celui qui écrit avant de devenir, tôt ou tard, insupportable pour ceux qui lisent.
En fait, je me suis aperçu que même la narration sautillante et volage du Strapontin — de ce Strapontin qui nous a accompagnés jusqu’ici — peut résulter lourde, parfois. Elle se révèle, par moments, incapable de se soustraire à cette ancestrale façon de débiter les mémoires qui porte avec elle une couche insupportable de pédantisme (et les Italiens, comme le disait très bien Baudelaire, sont de vrais champions de pédantisme).
Ou alors, cet escamotage de bousculer les rôles respectifs de « l’autobiographie » et de la « fiction » nous a obligé, M. Strapontin et moi, à des prouesses de funambules assez dangereuses.
Apparemment, les petits « euphémismes » que j’essaie d’insérer entre les « raisons profondes » et leur exploitation sous forme de texte à lire ne servent pas  à atteindre quelque chose de vraiment abouti. Car un véritable équilibre, même provisoire, entre « l’autobiographie » et la « fiction » est très difficile à obtenir. Sauf dans des cas exceptionnels.
D’ailleurs, comme disait toujours une petite amie de ma lointaine jeunesse, « l’exception confirme toujours la règle ».
Quelle est cette règle ? Qu’est-ce qu’il faut savoir, et savoir accepter lorsqu’on ne fabrique pas une bombe à retardement, mais, au contraire, on est en train de débloquer une bombe à la main qu’on va lancer au-delà du mur ? Qu’est-ce qui marque la différence entre le texte littéraire et le blog ?
Le blog doit nécessairement se soumettre à une sorte de « procès en temps réel », tout comme un journal ou une émission télé. Chaque jour, il est là, dans la cage des accusés. Chaque jour, il a besoin de défenseurs, tandis que n’importe qui peut lever le petit doigt et hurler « J’accuse » sans qu’on puisse se faire des illusions. Dans le « tribunal » des blogs, il y aura difficilement un Émile Zola se chargeant de lever la voix de l’innocence ou de la bonne foi. Car chacun de nous avance seul, sans filet, comme Charlot dans Le cirque. Oui, bien sûr, je le sais, nous pouvons compter sur un petit groupe de personnes qui ont des affinités avec nous et nous suivent volontiers. Pourtant, nous avançons péniblement, assiégés par les singes ou aussi par nos fantômes personnels, tandis que le grand public se tait. Certes, les spectateurs hurlent, dans le cas où l’équilibriste se casse la figure. Mais avant, ils s’amusent. En s’autorisant toujours à abandonner la salle ou à « zapper », si le spectacle ressemble à quelque chose de « déjà vu » ou qu’il est « assez répétitif ».
Je serais habitué à certains genres de « procès », dans ma vie. Je saurais donc très bien comment faire à me battre. Mais c’est différent le procès où l’on défend une idée, un projet collectif, en protestant contre une injustice subie, réelle et tangible. Dans des discussions comme ça, je me verrais bien dans le rôle d’avocat défenseur.
Au contraire, dans le cas où l’une de mes créatures fît l’objet de la condamnation implicite d’un jury silencieux, j’aurais du mal à interrompre le chemin de la justice sommaire en me défendant. Surtout si j’avais moi-même le suspect que cette créature-là eût été conçue dans un moment de distraction ou de hâte.
Donc, voilà, j’espère que le Strapontin m’aidera à trouver vite, en manque de la pierre philosophale, la clé la plus adaptée à la besogne, sans devoir nécessairement fouiller dans le sexe des anges ni dans d’autres complications dont le cerveau humain est toujours prolifique.
Avec une seconde possibilité. Si vous revoyez encore plus tôt le Strapontin ressurgir de ses cendres, ce sera peut-être à cause d’une rencontre fatale avec une nouvelle Mme Finestrino, évidemment sans égale, qui l’en aura obligé.

Giovanni Merloni

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écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 20 mars 2014

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Je ne te crois pas, mon cher narrateur (Le Strapontin, n. 34)

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« Ce fut ainsi pénible ce mois d’août 1987 ? Désespéré jusqu’à justifier le désir de le voir disparaître du livre noir de la mémoire de cette manière abrupte et violente que nous avons dû subir, sous forme de fiction ou de rêve, dans le dernier Strapontin ? »
« Comment est-il possible d’imaginer un échange semblable, en temps réel, entre une famille chérie — qu’on était en train d’amener joyeusement à la mer en vacances — et une hypothétique Mme Finestrino dont on ne sait rien, même pas la couleur des yeux ? »
« Est-ce d’ailleurs possible, de l’autre côté, fermer les yeux et s’empêcher de voir ce qui se passerait au-delà du miroir, dans le scénario d’un autre film, où notre rival serait autorisé à prendre notre place ? »
« A-t-il vraiment vécu, le narrateur du Strapontin, de cauchemars semblables ? »
« Je ne te crois pas, mon cher narrateur… »
Une pluie de questions ou affirmations de cette nature ont inondé l’écran de mon ordinateur. J’ai essayé de les masquer, avec une photo nocturne où la statue de la République s’adresse à la Lune, mais la pluie s’est transformée en bourrasque. Je suis même arrivé à imaginer un échange de mots chiffrés entre la République et la Lune à propos de ma façon gasconne et téméraire de défier le feu.

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« Quoi ? » disait peut-être la statue, écarquillant ses yeux de bronze, « déléguer sa propre vie à un autre ? Ce n’est pas possible ! Fût-il même le calque parfait de lui-même, ou aussi une de différentes personnes qu’il a été au cours de multiples changements de sa vie, il est peu croyable qu’il se prive de but en blanc, sans aucun souci, de tout ce qu’il aime, de tout ce qu’il a longuement chéri, protégé, arrosé par mille et mille attentions et inquiétudes et préoccupations… Il n’y a pas de justifications. C’est une grave abdication de la personnalité ! »
« Mais non ! » réagit bruyamment la lune (dont on voyait parfaitement les montagnes et les lacs). « Vous n’avez pas de fantaisie ! Le narrateur du Strapontin, nez à nez avec son sosie, se rase la barbe pour rajeunir, et c’est tout ! »
« Cela, vous l’avez lu quelque part… C’est Élisabeth Chamontin qui l’a dit » rétorqua la femme noire avec toute sa force symbolique. Pourtant elle ne pouvait pas rivaliser avec cette ampoule blanche accrochée au ciel.
« Oui, dans la vie l’on peut bien se distraire, jusqu’à se boucher les yeux, ne considérant pas les conséquences de nos actes avec l’attention nécessaire… », insista tranquillement l’astre blanc. « Mais il est évident que ce type là-bas, quoiqu’il soit de toute évidence un peu dérangé, n’est pas bête du tout. Il a voulu renverser d’un coup la diapositive de sa vie. Ne voyez-vous pas ? Ce sont des images spéculaires où la tête prend la place des pieds. Un peu comme ici, chez moi. Si vous venez, un jour, vous verrez ! Je suis sûr qu’il n’y a qu’une explication dans ce texte farfelu dont tout le monde s’inquiète : chacun peut aimer en même temps plusieurs personnes, même au-delà des membres de sa propre famille. Mais, s’il les aime, s’il a vraiment établi avec chacun d’eux un lien unique, profond, irremplaçable, ce sera impossible d’imaginer de pouvoir un jour échanger même une seule de ces personnes pour quoi que ce soit ».
« Mon amour pour la Lune m’a sauvé », réfléchissais-je en remontant le boulevard Magenta, totalement dépourvu de charme à cette heure-là de la nuit. « Mais je dois faire attention, car ce dialogue quotidien avec les lecteurs bouleverse toutes les lois du théâtre, donc de la vie. Surtout l’unité de lieu, de temps et d’action… Je transgresse cette idée de l’unité, d’abord parce que je ne peux pas me passer de cette fouille dans mon passé, à commencer par l’enfance, évidemment. Ensuite, il n’y a pas que le passé de 1954, par exemple, et le présent de 2014. Car il y a eu des « retours » aux lieux-clés de ma vie, qui ont marqué presque toujours une réflexion, une réaction d’amour ou de haine, de rejet ou de confirmation. Je ne me serais pas souvenu de l’été 1987 si je n’avais pas parlé des vacances d’autrefois à Giannella, tandis que, peut-être, tout a jailli de l’abondance merveilleuse des photos que mon père n’a peut-être pas vues avec la même attention que moi. (Du temps de l’argentique en noir et blanc, on développait le négatif avant de choisir juste les quatre ou cinq photos qui résultaient meilleures. Tandis que moi, je vois tout ressusciter en même temps…)

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À la hauteur du métro Jacques Bonsergent, je ne peux pas m’empêcher de songer à la plaque commémorative de cet ingénieur des Arts et métiers de Paris, premier Français tué par les Allemands en 1940. Cela me renvoie à cette photo abîmée où mon grand-père Zvanì, apparemment âgé d’une soixantaine d’années, tient un discours devant une foule, au cours, je crois, de funérailles menacées. Zvanì, emporté par ses paroles ensanglantées, agite tellement son bras que celui-ci disparaît dans un éclair. Peut-être, est-il en train de me reprocher quelque chose…

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Dans le fameux film de Billy Wilder avec Marilyn Monroe (Sept ans de réflexions), Tom Ewell, le deuxième personnage principal — celui qui découvre par hasard cette bombe sexuelle habitant juste en dessus de son appartement frôlant une envoûtante aventure avec elle — est vite confronté à la réalité : sa famille est en vacances à la mer. Là-bas, un collègue de bureau redoutable et costaud n’a jamais caché son penchant pour sa femme… Enfin, grâce à l’honnêteté naïve de Marilyn, il décide de rejoindre sa famille, il renonce…
Moi aussi, tout comme ce drôle de personnage tout à fait typique et ordinaire, je ne céderais à personne mon petit Royaume, même s’il devait se transformer en République…
Mais, tôt ou tard, la vie nous oblige à choisir, à trancher, à poursuivre parfois de fausses pistes. Les séparations provoquent des déchirures profondes qu’on a du mal, même chez les gens civilisés, à cicatriser… Alors, l’exercice de l’amour devient plus engageant et difficile envers les personnes qui ne vivent plus chez nous, à côté de nous…
Voilà. Rien de tout cela ne s’est passé dans l’été 1987. Juste de reflets de séparations déjà « institutionnalisées », rien que des petites ruptures invisibles, des changements dus à cette dynamique infernale de l’âme humaine. L’amour le plus grand ni le mieux attentionné ne parviendront pas à endiguer des vagues comme ça.
Si le bonheur individuel est une utopie, le bonheur collectif est peut-être encore plus éloigné de notre intelligence ainsi que de notre volonté.

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Je ne sais pas si je suis destiné à la perte de mémoire avec l’âge ou pas. Un fait est certain. Je me souviens très bien des évènements compris entre 0 et 9 ans et très bien aussi des années récentes, les presque huit passées à Paris surtout. Les souvenirs, au contraire, s’entassent lorsque je pense à la redoutable période de l’adolescence et encore plus lorsque je m’efforce de revivre les encore plus redoutables années 1980, c’est-à-dire la période commencée par l’hédonisme reaganien (et logiquement continuée par la démagogie de Berlusconi et son imbroglio du succès). Ce fut pour moi une décennie totalement consacrée à la profession libérale, c’est-à-dire au travail incessant et continu pour ne pas succomber à l’inflation à deux chiffres, aux administrations publiques qui ne payaient jamais et aussi à mon penchant pour le perfectionnisme et la belle figure qui faisait la joie de mes collaborateurs.
Voilà la raison de mes trous de mémoire. L’idée de tout ce travail, de tous ces dessins techniques, et dossiers, et statistiques et relations, et rendez-vous… C’est la vie de tout le monde, vous direz. Bien sûr. Je peux vous répondre : tout le monde oublie, comme moi… Dans mon cas… j’en parlerai une autre fois, peut-être.
Je travaillais alors fréquemment pour une grande société d’ingénieurs de routes et chemin de fer, obligé par la loi à accompagner leurs projets par des « études sur l’impact environnemental » dont cette société me chargeait. Le travail que je venais de consigner dans le mois de juillet rentrait dans le projet de la nouvelle autoroute de Civitavecchia à Livourne. C’est probablement à cause de cela que j’ai eu l’idée de retourner à Giannella. Dans une descente sur les lieux de mon travail j’avais fait une petite déviation, en retrouvant l’ancienne auberge transformée en établissement balnéaire doté de vaste restaurant avec self-service.
Malheureusement, j’ai toujours eu le sixième sens qui me fait voir en avance ce qui se passera après quelque temps. On était encore en deçà de la chute du mur de Berlin et évidemment de la guerre du Golfe aussi, mais déjà en Italie on commençait à ressentir — du moins je le ressentais — un air de changement, de crise. Les « travaux refusés », comme je les appelais — les plus compliqués ainsi que les moins rentables, que j’étais tout de même en condition d’achever dignement et qu’on me confiait presque sans concurrence —, commençaient à intéresser les groupes professionnels plus structurés et puissants, ainsi que les sociétés d’ingénieurs et d’architectes. Il n’y avait plus de travaux refusés. Celui que je venais de consigner était peut-être le dernier d’une saison heureuse. Et je pensais souvent aux mots de ma mère, à leur absolue vérité : « Tu laisses le certain en échange de l’incertain… »

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Plage de Giannella (GR) avec l’ancien établissement balnéaire

Cependant, à ce temps-là, je pouvais me permettre de payer un salaire ainsi que d’héberger une Philippine, mère de deux enfants lointains, qui fut ensuite la valide accompagnatrice de mes beaux parents jusqu’à leur mort. C’était la première et si je ne me trompe pas l’unique fois que mes trois enfants ont partagé de véritables vacances ensemble. D’ailleurs, il faudrait se mettre d’accord sur la signification du terme « véritables vacances ».
C’était aussi la dernière fois que nous amenions Mimì, la petite barque bleue et blanche qui nous avait régalé des émotions uniques. En nous renseignant par téléphone, nous avions réservé une petite dépendance dans une espèce de village touristique très spartiate et totalement dépourvu d’enthousiasme. Figurez-vous que je n’aime pas du tout ce genre de ghettos avec champ de tennis et jeu de boules, où l’on est obligés de chercher tout le reste ailleurs. Unique consolation, on pouvait louer des vélos pour arpenter des clairières désolées sinon carrément des terrains vagues goudronnés. Tout cela était installé en amont de la longue plage du tombolo de Giannella, au bord du maquis et des pinèdes. En sortant de cette enclave et de ses allées de cimetières, le paysage n’était plus le même paysage, la plage n’était plus la même plage. Peut-être, la Californie est comme cela. D’ailleurs, le vent agitait continûment la mer. Avec la petite fille de deux ans et les exigences centrifuges des fils mâles, hors de question de faire trop de programmes. Il nous restait la barque. Elle avait fait des exploits uniques en Calabre et en Ligurie. Mais ici… Chaque jour, mes deux fils mâles et moi nous partions, rarement accompagnés par ma femme, en nous éloignant de notre plage selon une ligne diagonale qui presque toujours nous permettait de rattraper Porto Santo Stefano, cet endroit « haut de gamme » fréquenté par une cohue de Romains, pour la plupart propriétaires de grosses barques. Tout en essayant de nous tenir à l’écart de ces gens qui aimaient exhiber ses moteurs puissants, nous réussissions parfois à dépasser le cap… mais là, dans ce bras de mer relativement exigu qui sépare le mont Argentario de l’île du Giglio, la mer faisait peur. Tous les jours.
D’ailleurs, il arrivait souvent qu’à la rentrée, mes fils se plongeassent dans l’eau en me laissant seul à la manœuvre. Je les appelais, les appelais… Ils disparaissaient parmi les ombrelles colorées de la plage. Alors moi, une fois proche de la rive, j’étais obligé de traîner la barque qui n’était pas du tout légère, tout en scrutant en contre-jour si jamais il y avait quelques types costauds qui m’aidaient à gagner la terre ferme. Je ne me souvenais pas, alors, du temps révolu où j’avais traîné un poisson lourd comme cette barque. Je ne me voyais pas héroïque, mais plutôt pathétique dans cette situation solitaire.

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Et je n’avais alors que quarante-deux ans ! Comment pouvais-je me considérer comme un être dépassé, un vieux ? Combien voudrais-je revenir en arrière et renverser un à un tous les moments, tous les passages, toutes les discussions de ces vacances ! Bien sûr, j’étais arrivé épuisé, vide de l’enthousiasme qui rarement me manque, peut-être aussi un peu las de devoir jouer le rôle de médiateur parmi les différentes natures et cultures de mes proches adorés. Certes, cette petite fille, d’ailleurs assez tranquille et obéissante, changeait radicalement les choses. Le trio de Gio-Ra-Pa, — auquel s’ajoutaient, dans les fables d’antan : Ra-Pa-Gio le cheval parlant ; Pa-ra-gio, le chien qui ne voulait jamais aboyer ; et Pa-Gio-ra, la chatte avec l’aura d’une classe supérieure — avait du mal à se retrouver avec la même insouciance qu’auparavant. On était trop anxieux de briser quelques lignes d’arrivées invisibles. Mon fils aîné, avec cette impulsion irrésistible à fuir en avant, à revendiquer ce que tout le monde lui reconnaissait déjà. Quant à moi, j’étais toujours prêt à gaspiller mes énergies encore entières tout en me considérant comme un mort qui chemine. Ah, si l’on pouvait revenir à ce trio pour le transformer en quatuor !… Mais je n’étais pas, en ce temps désormais perdu, ni leur troisième ou quatrième frère, ni leur marionnettiste de poche, ni la figure de père qu’il leur fallait non plus.
D’ailleurs, on décide, on essaie de suivre une ligne le plus possible rectiligne et logique, on essaie aussi de garder un équilibre. Entre le corps et l’âme ; le cerveau et les jambes ; le travail agréable et le travail inévitable ; les promenades dans les jardins et les longues queues dans une voiture brûlante. Entre le temps de faire le mieux que possible sans précipiter dans un gouffre quelconque et le temps d’aimer…
À la fin de ces vacances — ayant marqué, peut-être, pour la plupart de nous, l’entrée précoce dans l’âge adulte, c’est-à-dire dans le renfermement dans nos rôles respectifs et dans le réciproque abandon, dont nous ne pouvions imaginer alors les conséquences directes ou indirectes —, un fond d’ennui s’empara de moi. Je ressentais aussi de la gêne tout à fait consciente pour ce « laisser-faire » en train de gâcher de plus en plus l’Italie en la rendant de plus en plus vulgaire. Je me rendais compte que ma lutte personnelle pour me garder honnête et pour gagner au moins autant d’argent que mes collègues — qui n’avaient pas renoncé à l’abri du poste dans l’administration publique — ne se serait jamais inscrite dans une action utile quelconque. Avec tout mon engagement de ma part, je n’arrêterais rien. Le riche serait de plus en plus riche (et vulgaire). Le pauvre serait de plus en plus contourné avec des rêves aussi vulgaires qu’inatteignables eux aussi.

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Donc, même si j’ai essayé, avec l’histoire de M. Strapontin et de Mme Finestrino, de créer une espèce de suspens érotique… tout ce qui se passait de ces temps de jeunesse trop sérieuse c’était la question d’une survie digne.
J’avais quelques poils blancs qui vieillissaient ma barbe, apparemment. Il faisait chaud. Cette barbe glorieuse, que j’avais fait jaillir librement pour imiter un de mes camarades de l’université, juste dans les jours de l’occupation de 1968, n’avait alors que dix-neuf ans… Je la coupai, en m’obligeant, pendant longtemps, à la pénible anxiété de montrer au jour le jour ma nouvelle gueule, que je n’aimais pas du tout, d’ailleurs.
Voulais-je me punir d’anciennes fautes ? Voulais-je m’autoriser à des fautes nouvelles ?
Je préfère penser et déclarer de façon solennelle que j’avais besoin d’alléger mon ballon aérostatique, ma voiture-montgolfière ainsi que ma maison, de plus en plus bourrée de rêves farfelus.
Avec la coupe des cheveux, je m’accordai, la dernière nuit, une bravade à la saveur folle. En pointe des pieds, profitant de la longue discussion entre ma femme et la petite, je partis avec mon fils aîné, en vélo. En cinq minutes, nous fûmes dans l’établissement, où encore le juke-box relançait parmi les quatre ou cinq noctambules une chanson connue :

Si può dare di più !… (1)

La barque Mimì était là, appuyée sur un flanc comme une matrone romaine le serait sur son triclinium. Unissant nos forces, nous poussâmes la barque dans l’eau. Le matin, j’avais acheté une ancre avec un fil très long et suffisamment robuste. Tout en fredonnant la chanson — qui donnait un étrange charme et même du prestige à cette rive toujours négligée —, nous nous éloignâmes un peu sans allumer le moteur Johnson, émerveillés par le calme tout à fait inattendu de la mer noire sous les rames. Une fois dépassée la deuxième bouée, nous jetâmes l’ancre. Tout de suite après, légèrement inquiets, nous nous calâmes dans l’eau. Une serviette du village touristique nous attendait près des pantalons et des sandales.
Le jour après, personne ne vint nous chercher. Évidemment l’ancre avait tenu, grâce au calme tout à fait exceptionnel de la mer. Nous partîmes contents. Pendant le voyage de retour on discuta des prochaines vacances :
« Dorénavant, ou les Dolomites, ou les îles ! »
Ce ne fut qu’à Civitavecchia que ma femme s’aperçut que nous n’avions plus cette belle ombre protectrice sur la tête. « Et Mimì ? » dit-elle d’une voix déconcertée.
« Nous l’avons portée au large, puis nous l’avons laissée aller à la dérive… »

Giovanni Merloni

(1) On peut bien donner davantage !

(cliquer sur les photos pour les agrandir, sauf l’étagère avec Marilyn)

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 18 mars 2014

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Existe-t-il un temps pour aimer ? (Le Strapontin n. 33)

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« Existe-t-il un temps pour aimer ? » Voilà une question vitale et cruciale lors du passage du Strapontin par des endroits « qui nous attendent comme des bandits de route ».
Cette simple, mais universelle phrase — « Existe-t-il ? » — jaillit spontanément d’une voix amie à la fin de la lecture des vers du poète Vital Heurtebize dont j’ai publié juste hier un extrait du recueil titré « Le temps d’aimer ». C’est la voix d’une blogueuse qui aime tellement « aller à Rome » qu’elle a adopté pour elle-même le pseudo « Che vuoi ? », c’est-à-dire « Que me veux-tu ? »

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En fait, même en absence de scandale, un décalage énorme s’installe, entre ceux qui célèbrent les souffrances et les joies de l’amour, même si éphémères, et ceux ou celles que l’amour exclue pour les raisons les plus différentes.
D’ailleurs, une telle question devient tout à fait universelle lorsqu’on considère la nature objectivement subversive de l’amour qui se déclenche chaque fois que l’amour s’installe : provoquant d’abord une révolution déflagrante à l’intérieur de chacun de deux sujets concernés ; faisant ensuite se déclencher la force irrésistible du duo.
Évidemment, cela provoque des réactions. D’abord, tous ceux qui ressentent cette provocation comme une menace à leur propre équilibre, essayent assez tôt d’enrégimenter cet amour en le banalisant, ensuite ils font le possible pour le gâcher et le détruire.

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Comme le dit si bien Leopardi, « l’homme a du mal à naître, et la naissance est toujours accompagnée par le risque de la mort prématurée ». On peut dire le même pour l’amour. Avant la naissance, même la conception de l’amour peut être gravement contrastée. Aujourd’hui, par exemple, beaucoup de choses sont changées dans les rapports entre les hommes et les femmes, surtout dans les grandes villes où tout est déréglé — le travail, l’habitation, la sécurité sociale — en fonction d’un libéralisme de plus en plus dictatorial et sourd aux nécessités humaines. Tout le monde court, même dans ce Paris qui reste la ville plus accueillante et solidaire d’Europe. Il n’y a pas le temps de prendre son temps. Le temps nécessaire pour se connaître soi-mêmes, pour retrouver une dimension personnelle à proposer aux autres.
Pourtant l’amour existe. Il fait tourner le monde et c’est bien sûr le principal ennemi de la mort…
Donc, revendiquer l’importance de l’amour c’est choisir le meilleur et le plus fécond des sentiments humains, justement en raison de sa nature de « moteur » qui nous pousse à dépasser la primordiale diversité — entre l’homme et la femme —, à sortir de notre cocon ainsi que de nos méfiances et de nos égoïsmes. L’amour est toujours une force positive… mais elle entraîne aussi, inévitablement, une série infinie de possibles conséquences. Car nous ne serons jamais l’autre et l’autre ne sera jamais nous.
L’amour même, nous amène à nous faire des illusions dangereuses. À imaginer qu’avec l’enthousiasme, la bonne volonté, la patience et tout ce que l’amour nous donne en cadeau, nous serons capables de surmonter n’importe quelle difficulté, contrariété ou contraste.

003_place de clichy 2 180Nous ne voulons pas écouter les voix qui nous mettent en garde, nous ne voulons pas non plus envisager, même en secret, la possibilité de l’erreur…
Il est vrai, l’amour est aveugle. C’est banal, mais c’est comme cela.
D’ailleurs, nous ne réfléchissons pas assez au fait que l’amour demande un engagement. L’engagement à aimer, parfois, des choses que nous n’aimerions pas, à supporter avec une attitude amoureuse des situations qu’à priori nous n’accepterions pas du tout.
Je ne veux pas glisser dans une rhétorique de la bonté, qui risquerait bien sûr de glisser, à son tour, dans une béate hypocrisie. Je pense plutôt à des personnages comme Gandhi, où le choix de l’insurrection non violente ne fait qu’un avec un exercice constant de la raison. Je crois dans un humanitarisme égalitaire prudent, toujours ennemi de la violence, mais prêt à se battre dans toutes les autres formes possibles. Quant à l’amour…
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Au sujet de l’amour je devrais demander l’aide de M. Strapontin et peut-être de Mme Finestrino aussi.
En tout cas cette nuit quelque chose de particulier, entre nous trois, s’est passée déjà. J’avais arrêté ma voiture dans la petite place devant la gare d’Orbetello Scalo. Sur le toit de l’Opel break, trônait Mimì, la petite barque bleue en polyester. Dans la voiture il y avait une jeune femme philippine qui s’occupait de ma fille cadette, âgée de deux ans. Ma femme, assise devant, lisait le journal, tandis que mes deux enfants mâles, rentrés dans la gare, étaient à la recherche d’une bouteille d’eau. Je regardais vaguement les constructions disparates autour de nous, en me grattant la barbe. Tout d’un coup, mon fils aîné, âgé de dix-huit ans, courut vers moi en me disant : « Papa, il y a un monsieur qui te connaît près du bar de la gare. Il veut te parler ! »
Je m’éclipsai sans dire un mot. Quelques instants après je me trouvai assis autour d’une petite table en train de siroter un Coca-cola. M. Strapontin, d’un ton élégant, me confia sans aucune honte tous ses secrets. Imaginait-il être encore sur le train, où l’on prend facilement cette liberté d’avouer ses délits à des inconnus ? Je ne sais pas. J’essayais de l’interrompre pour lui rappeler qu’une entière famille en plus d’une barque et d’une femme de ménage venue des Philippines m’attendaient entre l’asphalte et le soleil, incandescents tous les deux. Mais il continuait, imperturbable : il avait peur de rencontrer, une fois à Giannella, son ancienne fiancée. « Je dois forcément m’y rendre, dit-il, pour des questions de travail. Je suis croupier, vous savez… là-dedans on a installé un casino abusif ! »

005_barche 2 180« Moi aussi, je dois aller à Giannella, dis-je. Peut-être dans le même endroit. »
« Ah, bien, vous avez réservé pour vous et votre famille… » reprit-il. Ce fut à ce point-là que Mme Finestrino abandonna son air impartial pour me regarder fixement :
« Mais vous ressemblez à M. Strapontin comme une goutte d’eau ! Vous avez le même costume ridicule, la même montre, les mêmes lunettes… Unique différence, vous avez une barbe où des fils blancs commencent à se voir, tandis que lui, il a la gueule parfaitement lisse ! »
C’était vrai. M. Strapontin me ressemblait même trop. C’était inquiétant. Et je commençai à craindre…
« Je vois bien que vous vous entendez bien avec Mme Finestrino, me dit Strapontin d’un ton amer. Elle est déjà tombée amoureuse de vous ! Donc elle pourrait… vous deux vous pourriez… »
Tandis que je regardais les formes sveltes de Mme Finestrino, je ne cessais de me tirer les poils de la barbe…
Voilà ce qui se passa ensuite. Je courus à la voiture. Ma femme était allée à la pharmacie. Je m’adressai alors à la jeune Philippine pour lui dire de m’attendre encore un instant… dix minutes. Car j’avais pris la décision de m’enlever la barbe ! On sait que les Orientaux gardent toujours un air indifférent. Cette fois-ci, la réaction de la Philippine fut plus visible. Ses yeux s’écarquillèrent, tandis qu’une grimace lui tordit la bouche. Mais c’était dit. Je courus chez le barbier, passai sous son rasoir vaguement incertain et, quinze minutes après, je sortis d’une petite porte de l’arrière-boutique. Là dehors, souriante et pleine de pensées vagues, m’attendait Mme Finestrino, en déshabillé.
En ce même instant, le croupier sans scrupules Strapontin faisait tourner la clé de la voiture bourrée de gens, que j’aurais bien sûr récupérée à la fin des vacances. Il m’avait promis de ne pas toucher à ma femme ainsi que d’inventer de bonnes excuses pour disparaître la nuit dans le sous-sol consacré au jeu de hasard. Avec cet inébranlable bouclier familial, il confiait d’endiguer toute possible attaque de cette ancienne fiancée, dont il avait peur pour des raisons qu’encore aujourd’hui je ne réussis pas à imaginer.

Giovanni Merloni

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(cliquer sur les photos pour les agrandir)

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 17 mars 2014

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Vital Heurtebize : Le temps d’aimer

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J’avais longuement fréquenté le Centre Mompezat à Paris, siège de la plus ancienne société de poésie de France, surtout pour les aspects concernant mon activité de peintre, avant de connaître personnellement le Président, Vital Heurtebize.
En octobre 2012, lors de l’exposition, là-bas, de mes tableaux et dessins, j’ai finalement rencontré Vital Heurtebize dont j’ai pu immédiatement saisir la sensibilité et les immenses qualités humaines. Cependant, il m’a fallu du temps pour découvrir aussi son œuvre. Car Vital Heurtebize, tout comme les autres poètes de cette glorieuse association, ne vous impose rien, ne vous demande rien. Il ne se soucie même pas, je crois, de savoir si vous avez lu ou pas un de ses poèmes.
J’en avais lus quelques uns, découvrant tout de suite la valeur de sa poésie « Vitale », pleine d’énergie et en même temps élégante, légère, s’adaptant aux nuances lumineuses ou sombres que la vie nous offre ou nous impose, souvent de façon douloureuse ou désespérée.
Mais la pleine découverte et le coup de cœur devant la profondeur et le charme de ce poète, s’est déclenchée dans la soirée du 18 mars 2013, dans la Salle des Fêtes de la Mairie du VIème, lors du spectacle consacré au recueil poétique « Le temps d’aimer » dont j’ai essayé de tirer ci-dessous un extrait que j’espère représentatif.

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Je ne suis pas capable de rendre ici l’émotion que ses vers — structurés, de façon presque invisible, selon une trame de théâtre et de vie — ont provoqué dans tous les présents. Mais je suis sûr qu’une contribution indispensable à cette « commotion » universelle vient  de la performance incontournable de Claire Dutrey dans le rôle de « liseuse par cœur » (ou pour mieux dire d’actrice). Elle a su assimiler jusqu’au bout le fond dramatique de cette épopée de l’amour créée par Vital Heurtebize, en allant même au-delà d’une simple interprétation fidèle.
Personne parmi les présents à cet événement unique n’oubliera, je crois, ni les longs foulards illuminés dans le noir de la salle, auxquels Claire s’agrippait comme à une bouée de sauvetage, ni son sourire effleurant les larmes.

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Comme vous avez pu comprendre, je suis très affectionné à Claire Dutrey ainsi qu’à Vital Heurtebize. Mais mon émotion spécifique, en cette occasion là, c’est d’avoir vu se réaliser, entre le poète et l’actrice, une merveilleuse rencontre humaine et poétique nécessaire à tout les deux. Un reflet de la quête et de la rencontre amoureuse qui anime les vers d’Heurtebize et se projette dans le théâtre de la vie. Tout comme dans ce poème, où la primordiale question est le besoin, de l’homme et de la femme, de se réaliser à travers l’union réciproque, le poète avait absolument besoin d’une voix qui sache incarner et aussi multiplier les effets de son chant silencieux.
(Je m’arrête ici, pour éviter de superposer quoi que ce soit à la beauté de ce « numéro deux » et de cette « solitude à deux » qui caractérise depuis toujours les grands amours…)

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tableau de Michel Bénard

Le temps d’aimer

Je te parle d’elle et tout s’envole :
Le ciel bat des ailes, mes mains
s’ouvrent, mes yeux se font corolles
dans ses yeux, sans fond, ni parfums !…

Je parle d’elle et c’est l’aurore :
tout rayonne aux rayons du jour !
Me taire, c’est parler encore
d’elle, c’est lui faire l’amour !…

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Dessin de Christiane Heurtebize

Je t’ai connue enfant de mes terres en friche,
moi fils de paysan et toi fille de riche …
moi, ma honte de sac, toi, ta pourpre d’orgueil …
et je ne savais plus, ma berge ou mon écueil,
toi, ton regard de femme aux doux chagrins de l’une
et moi, mes rêves morts au cœur de ta lagune !…

Toi, ta main dans ma main, moi, ma main dans la tienne
si l’un vient à tomber, qu’à l’autre il se retienne !

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Dessin de Christiane Heurtebize

Je veux savoir pourquoi tu m’habites la nuit !
si tu ne m’aimes pas que fais-tu dans mon rêve ?
si je ne t’aime pas dis-moi pourquoi j’en crève
et pourquoi dans mon cœur ton cœur fait tant de bruit ?

Si je ne t’aime pas quel est ce feu qui m’use ?
et si j’en dois mourir, je veux savoir pourquoi
mon corps brisé traîne avec lui ce mal de toi
si tu ne m’aimes pas, à quel jeu je m’abuse ?

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Dessin de Christiane Heurtebize

Quand mettras-tu pour moi cette robe de laine
aux couleurs de tes yeux, sans rubans ni bijoux
mais riche de ton cœur plus que robe de reine,
belle de tes attraits … et ton corps nu dessous ?

Mets ta robe !… et nos cœurs ne seront plus en peine :
tu sauveras le mien vendu trois francs six sous,
je bénirai le tien pour sa ferveur soudaine…
Mets ta robe,… et d’aimer, nos cœurs seront absous !

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Dessin de Christiane Heurtebize

J’allais par mes chemins, le cœur et les mains vides
d’avoir tant espéré mais jamais rien reçu
et le doute de toi montait, à mon insu,
car je sentais venir bientôt le temps des rides …

Lorsque soudain ma source à ton souffle a tremblé !
Ton appel s’est inscrit dans le vol d’une mouette,
mon âme s’est émue à ton chant d’alouette
et mon peuple à ta voix s’est enfin rassemblé …

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Quand le jour s’agenouille au bord de ta fontaine
en faisant en secret frissonner tes roseaux,
laisse battre ton cœur sous ta robe de laine
et je t’enseignerai la langue des oiseaux.

Je te dirai comment ils m’ont appris ton nom
de leurs vols éperdus au cœur de mes feuillages,
et fait pleurer de toi, pour un oui, pour un non,
quand tes rires d’amour n’étaient qu’enfantillages.

Je te dirai ces temps où tu m’avais conduit
aux rives d’ombre noire où coule un goût d’absinthe
Quand tes pâleurs d’hier, de toujours, d’aujourd’hui,
laissaient mourir la fleur dont je t’avais enceinte.

Je te dirai ces temps où tu me fis gravir
les marchés de soleil jusqu’aux parvis du Temple
et mes renoncements à baiser le saphir
dont s’ornait sur tes seins ta robe simple et ample.

Je te dirai ces jours, et ces nuits, et ces jours
où le temps n’était plus qu’une lente agonie
quand le rythme du cœur, de ses battements sourds,
donnait un sens ultime à ta photo jaunie.

Je te dirai, je te dirai, je te dirai, …
mais que pourrais-je encore, au bout du temps, te dire ?
si tu ne ressens pas que mon verbe dit vrai,
si tu ne comprends pas ce monde auquel j’aspire …

Laisse le jour prier au bord de ta fontaine
et ton corps épouser la houle des roseaux …
je glisserai ma main sous ta robe de laine
et je t’enseignerai la langue des oiseaux.

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Ce silence étoilé qui caresse la terre
me ramène vers toi qui me l’avais appris :
ton visage s’y fond grave et lourd d’un mystère
auquel mon rêve fou n’a jamais rien compris.

Ce soir, avec tes mots impalpables, tes gestes
qui n’en finissent plus de danser leur ballet,
comme autrefois, tu viens, tu t’assieds et tu restes
là,… pensive et fidèle amante, à mon chevet.

Pour toi, l’air se parfume en des senteurs suaves…
Les manguiers assoiffés d’impossibles moussons,
témoignent de ma fièvre et du mal, quand tu graves
en les sillons déserts nos anciennes moissons…

Mais ce soir, les manguiers respirent en silence :
demain, le paysan creusera son labour
et moi, j’ai retrouvé la paix de ta présence :
elle me dit le temps prochain de ton retour.

Lorsque tu partiras, avant l’aube blafarde,
je sais déjà que sur la page du cahier,
tu marqueras, comme autrefois dans ma mansarde
d’une larme de toi, le poème à signer.

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S’est réveillé mon ciel à ton chant d’alouette
et tu m’as frissonné par tous mes champs de blé,
l’eau claire de ma source à ton souffle a tremblé,
ton geste s’est inscrit dans le vol de la mouette…

De la terre et du ciel, rien n’a plus ressemblé
qu’à toi !… Comme un vent fou, ta parole me fouette,
ton sourire fleurit dans mon âme muette
et mon peuple en ton sein s’est enfin rassemblé.

Pourtant, la mort m’attend et son ombre menace :
sournois, son braconnier dans la nuit tend sa nasse…
Elle est prête à frapper de ses coups durs et froids.

Oui, la mort qui revient, qui passe et qui repasse,
la mort qui me guettait, qui jamais ne se lasse,
la mort qui sur l’amour veut reprendre ses droits.

Vital Heurtebize

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Il y a des endroits qui nous attendent au passage, comme des bandits de route (Le Strapontin n. 32)

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Je profite toujours du petit matin pour écrire dans le silence feutré de ma chambre, placée au fond d’un étroit couloir qu’une faible lumière est en train de réveiller. Cette fois-ci, pour ne déranger personne, je me suis muni d’un iPad avec capote de nuit noire qu’on m’a livré en essai pendant quinze jours sans aucune obligation d’achat.
Plongé dans ce rejeton d’une longue tradition de tissus noirs dont ont profité surtout les photographes et les cameramen du temps révolu du cinéma muet, mes facultés visuelles et mnémoniques se multiplient au fur et à mesure que je constate, en conséquence de cette occultation des lueurs de l’écran, une parfaite étanchéité entre moi et les autres habitants de la chambre, que ce soient des fantômes ou des personnes de chair et os, cela ne fait aucune différence.

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Favori par cet état de grâce, je me souviens tout de suite d’une conversation qui s’est récemment déroulée dans le train reliant Civitavecchia à Livourne entre M. Strapontin et Mme Finestrino. Celle-ci avait commencé à taquiner son vis-à-vis, probablement pour se donner des airs d’intellectuelle :
— Donc l’année 1983 a été marquée par une déchirure… Je ne comprends pas.
— Vous êtes universitaire, n’est-ce pas ? réagit Strapontin.
— Non, pourquoi ?
— Dire « je ne comprends pas » c’est une façon typique de trancher des professeurs universitaires !
— Cela je le comprends… dit-elle au milieu d’une quinte de toux.
Pour la soulager, Strapontin sortit d’une poche une bouteille d’eau « Panna » avant de la lui passer, sans un mot. Elle avala une petite gorgée tout en faisant rouler autour d’elle son regard fort embarrassé. Ensuite, essayant de se donner une tenue elle reprit :
— Cela je le comprends, mais puisque je ne vous connais pas, je ne sais pas jusqu’à quel point je peux m’autoriser… vous comprenez ?
— Voilà, vous êtes très sympathique… Et vous avez même risqué de vous égorger !
Sans cacher son emportement, M. Strapontin chercha dans la poche intérieure de son veston d’où sortit un petit étui en plastique encadrant une photo.
— Celle-ci est la petite embarcation qui devait marquer ma petite revanche… Oui, je sais, une photo comme cela ne dit rien. Mais, si vous avez eu un amour, si vous en avez gouté toutes les nuances de la joie et de l’union intime de deux êtres… et que cet amour a disparu, en ne vous laissant qu’une photo… Vous pouvez bien sûr espérer dans un amour nouveau, mais celui-là ne reviendra plus. Ces sensations intenses et profondes, de moins en moins atteignables, resteront suspendues dans l’air…
— Dans une atmosphère fort ressemblante à la mer, ajouta Mme Finestrino. Mais parfois, il faut tirer les rames dans la barque, attendre…
M. Strapontin se leva. Le train frôlait au petit trot une petite gare au milieu d’une pinède. Il avait décidé de vider le sac avant d’arriver à Orbetello. Là, il devait descendre, hélas.
— J’étais content de changer de quartier en déménageant dans le quartier Trionfale. Un quartier populaire, qu’une des deux lignes du métro rendait maintenant accessible et central. Je n’étais pas seul… au contraire, j’allais même couronner par le mariage mon amour partagé. Mais, j’avais laissé à contrecœur le nid de Campo de’ Fiori, ainsi que cette cage chinoise sans oiseaux accrochée au plafond au-dessus de notre lit.
— Si c’était pour héberger vos enfants de temps en temps… Vous avez bien fait, observa Mme Finestrino.
— Oui, j’avais épousé une telle quantité d’engagements de toutes sortes, pour faire front aux exigences d’une double famille ! Il n’y avait pas de choix…
— Pourtant, vous regrettiez cette bohème perdue…
— Cet abandon avait marqué un changement d’état et une déchirure profonde. Cela avait ensuite engendré aussi des moments libératoires, comme le retour à la peinture, qu’avant j’avais mis « entre parenthèses » pendant cinq ou six ans. Pourtant, je savais qu’avec ce déplacement une mèche avait été allumée et donc, tôt ou tard, une bombe aurait explosé !
— Vous me transmettez de la peur…
— Combien d’événements se sont déroulés en cette année 1984 survécue à la prophétie d’Orwell ! L’épisode le plus funeste ce fut la mort soudaine d’Enrico Berlinguer, leader charismatique du parti communiste italien, celui qui avait essayé, avec Aldo Moro, en 1978, d’ajouter une jambe à notre démocratie boiteuse. Mais ce fut douloureux aussi, dans sa brusque et aveugle « nécessité historique », ce deuxième déplacement (à brève distance de temps), dans le même appartement de mont Mario où j’avais déjà habité longtemps et qu’alors hébergeait ma mère, restée seule après le mariage de ma sœur, partie à Gênes.
— Mais, au commencement, vous parliez d’un autre déménagement, intervenu en 1954, si je ne me trompe pas, précisa Mme Finestrino.
— Oui, bien sûr… mais, voyez, tout s’explique. D’ici quinze minutes, à peu près, le train arrêtera à Orbetello. Impossible pour moi de ne pas songer aux vacances heureuses de Giannella, juste à côté de cette lagune, parfumée les jours de vent, sentant au contraire les œufs pourris quand le calme ensoleillé s’installe… un lieu difficile et même hostile à l’origine, pendant ces années 1950 où la vie semblait couler plus simplement…
— Je trouve ce paysage d’aujourd’hui très chaotique et banal ! Mme Finestrino se leva elle aussi.
— Oui, tout est soigné, on dirait qu’on époussète les ombrelles des pins et qu’on lave la rue avant que les voitures y glissent dessus, mais c’est désormais un lieu anonyme !
— Donc, vous avez passé votre dernière vacance enfantine à Giannella en 1953. Ensuite, à Rome, vous avez changé de quartier et de vie, n’est-ce pas ?
— J’ai vécu quinze ans dans cet appartement avec mes parents, mon frère et ma sœur. Après, deux ans après la mort de mon père, je suis de but en blanc devenu un garçon père marié et dans cette non rare position je me suis progressivement éloigné de mon centre géographique originaire. Mais cette diaspora, qui m’a coûté plusieurs déplacements — de maison en maison, de ville en ville —, a eu sa paradoxale et banale conclusion, quinze ans depuis, avec le retour à la case de départ.
— Rentrer chez votre mère, dans le même lieu où votre personnalité s’était formée, abîmée, égarée ou finalement achevée…
— Il ne manque que sept minutes, constata M. Strapontin, à bout de souffle. J’essayerai d’en consacrer une pour chacune de mes petites vérités. Première minute : ma mère a beaucoup souffert en laissant sa maison. Deuxième minute : elle a essayé de surmonter ce terrible chagrin en s’adaptant joyeusement à la cohabitation avec sa sœur Augusta, depuis toujours sa stricte alliée. Troisième minute : ma mère est tombée malade. Quatrième minute : ma cadette est née juste à temps pour que sa grand-mère la voie. Cinquième minute : après la disparition de ma mère déjà au cours de l’année suivante mon chagrin ne me rendait pas aveugle. Tous les espoirs d’installer une profession libérale sérieuse et honnête allaient vite cogner contre de murs d’ignorance vulgaire et de pouvoir obtus et corrompu. Sixième minute : l’année 1986 ce fut effectivement pour moi le moment précis d’un nouveau commencement. Mais, il ne s’agissait pas d’entamer un procès plus ou moins compliqué ou dur et difficile. Il s’agissait de lutter avec toutes mes forces, pour ne pas perdre du terrain ou alors juste pour rester à la surface tout en gardant mes convictions primordiales. Septième minute : avant d’atteindre Orbetello, je vous le propose impudemment, descendez avec moi ! Peut-être avec vous je verrai Giannella et tout le reste d’une différente façon… par rapport à ce que j’avais ressenti en 1987, il y a… vingt-sept ans pile !

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« Giannella et tout le reste ». Cette expression de M. Strapontin me semble efficace dans son apparence nuageuse. Elle me donne la possibilité d’ajouter — l’un des prochains jours —, quelques anecdotes autour de ce qui s’est passé en cette époque révolue. D’ailleurs, je ressens ce besoin de raconter tout en répondant…
Non, il n’y aura pas une Mme Finestrino qui me sollicite une réponse que ce soit…
(Elle est restée sur le train, probablement ; ou alors elle est descendue juste pour écouter la conclusion, aussi passionnante que délirante, du récit de M. Strapontin. En fait, j’en suis presque sûr, du moins je l’espère pour elle : leurs voies se sépareront à jamais.)
« Giannella et le reste » ont changé, bien sûr, comme il arrive partout dans le monde. Et pourtant, j’ai voulu moi aussi y retourner, tout comme M.Strapontin, dans le moment le plus critique de mon nouveau « commencement ».
Mais, c’est en moi même la question primordiale : « Est-ce qu’il y aura toujours, dans ma vie, des endroits qui m’attendront au passage, comme d’horribles bandits de route ? »

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 13 mars 2014

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Mimì & Johnson, ce fut une traversée d’exception (Le Strapontin n. 31)

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J’ai eu déjà l’occasion, au cours de ce pénible voyage à zigzag du Strapontin, de me plaindre pour cette tendance, trop humaine, de revenir sur les lieux du passé heureux. Parmi les endroits où ce serait préférable ne jamais plus retourner, il y en a trois ou quatre, au cours de mon existence, qui devraient être soigneusement évités pour une série de bonnes raisons objectives que je ne veux pas anticiper aujourd’hui. Un de ces lieux est la fameuse Giannella, où je suis pourtant revenu en 1987, deux ans après la mort de ma mère, avec ma fille de presque deux ans. Au cours de cet été-revival (heureux à demi ou contrarié, en partie), dont je parlerai demain, j’avais apporté pour la dernière fois, bien appuyée sur le toit de mon Opel Kadett break, notre barque en résine polyester et, dans le coffre le moteur hors-bord 2 CV.
Cela entraîne des souvenirs essentiels dont je ne peux pas négliger de parler maintenant.
Autour de Mimì & Johnson, je dois d’abord enregistrer une sorte de « damnation de la mémoire », qui se traduit dans l’absence d’images en témoignage de leur existence. J’ai consacré des jours à chercher, mais je n’ai rien trouvé. Aucune photo du navire bleu et blanc « insubmersible » ne faisant qu’un avec le moteur hors-bord que j’avais acheté avec un enthousiasme naïf en 1984, au lendemain du dernier déménagement familial à Rome.
L’histoire de ma brève fréquentation avec Mimì & Johnson pourrait être adoptée, parmi tout ce que le Strapontin est en train de puiser dans le passé révolu, comme une parabole (non catholique, du moins dans mes intentions) de l’installation d’un innocent désir de bonheur et de son inévitable frustration finale. Sans qu’il y ait bien sûr des coupables ni des ennemis jurés… Mais, disons, par une sorte d’implosion de ce désir même…
En fait, en 1984, je vivais un petit moment de gloire. La profession libérale, que j’avais épousée avec toutes mes intentions meilleures, commençait à obtenir des reconnaissances de plus en plus solides, qui me rassuraient. Au commencement de l’été, je venais d’achever un travail très engageant avec la province de Parme et cela laissait bien espérer pour le futur. D’ailleurs, comme j’ai récemment raconté, depuis mes vacances en Calabre de 1978, j’avais à chaque année consolidée mon assurance dans la nage libre jusqu’à oser, une fois, en Sardaigne, de traverser à la nage un canal parcouru par les paquebots. J’avais eu l’occasion — deux ou trois fois — de voir la mer et la terre depuis la barque de ma cousine Maria Grazia. Là, c’était une barque de onze mètres, tandis que la mienne n’en comptait que trois et soixante centimètres. Mais, elle avait été bâtie avec les mêmes résines polyester que mon oncle Tito avait expérimentées tout seul lorsqu’on était encore aux premiers pas…
Ayant peur d’exagérer avec mes ambitions de gloire marine, j’avais acheté le moteur plus petit, ce Johnson 2 CV qui n’était pas trop lourd, d’ailleurs.

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Je peux dire que Mimì, cette barque de marchand de glaces qui avait par pur hasard le nom de ma grand-mère paternelle, se mariait très bien avec Johnson, ce moteur aux prestations constantes qui avait par hasard — évidemment dans la langue anglaise — un nom qui évoquait celui de Zvanì, qui était justement le mari toujours emporté de ladite Mimì…
Ce couple, aussi « insubmersible » que fragile, en difficulté vis-à-vis des soudains changements des vents ainsi que de l’irruption de bizarres courants marins, m’a pourtant obéi. Jusqu’au point de franchir la barrière implicite de ses limites de jauge et de puissance. Si j’y repense, j’ai été assez irresponsable dans ma conduite de corsaire, dans mes traversées d’un promontoire à l’autre, ne cessant de me dire que c’était du petit cabotage tandis qu’au contraire c’étaient de véritables croisières.
Une fois, en 1985, profitant du petit train qui relie comme un métro toutes les communes des cinq Terres, j’ai essayé ce « petit cabotage » de nord à sud, arrivant en deux étapes jusqu’à Vernazza, ce lieu mythique, très ressemblant à Portofino, que ma sœur m’avait fait connaître deux ans avant. La vue depuis la mer de cette sorte de camaïeu ou diamant rose reste sculptée dans ma mémoire comme une espèce de profanation, ne faisant qu’un avec la sensation d’une découverte scandaleuse et interdite. Mais, pour exploiter cette prouesse, pour ne pas y devoir renoncer, j’avais accueilli dans l’espace exigu de Mimì mon ancienne belle-sœur et quatre enfants dont le plus petit avait déjà onze ans ! La mer était calme, lisse comme une table, le moteur ne donnait aucun signe de fatigue, le réservoir d’essence était plein. Et pourtant, le maître nageur qui nous aida à tirer la barque sur la rive du petit port naturel nous admonesta : « la mer tue, comme les cigarettes. Vous êtes des inconscients ! » Il ne s’adressait qu’à moi…
Pour le voyage de retour à la base, que je dus faire en deux tours, j’achetai une rallonge pour la barre du gouvernail et rentrer tout seul, car mon ancienne belle-sœur, sans faire mention des mots du maître-nageur de Vernazza, qui l’avaient évidemment épouvantée, s’était refusée de me suivre en trouvant immédiatement des suiveurs parmi les jeunes générations.
Nous sommes tous vivants et Mimì, ainsi que son compagnon, a été vendue au même prix que j’avais payé le jour de l’achat. Donc, ils étaient encore sains et costauds.
On a bien compris que j’ai aimé tout ce que Mimì & Johnson m’ont donné la chance de connaître et de savourer jusqu’à la moelle. Le souvenir incontournable de ces sorties matinales ou crépusculaires dans la mer de Calabre se fond avec la béatitude qu’on touche lorsqu’on se détend au soleil dans le fond de la barque… Il n’y a pas que l’amour qu’on ne peut pas raconter jusqu’au bout sans en trahir le véritable esprit et le secret intime. Une journée au milieu de la mer, en dehors des parcours battus par les autres embarcations, demeure elle aussi indicible et difficilement partageable même avec les amis les plus intimes en dehors de simples et brefs gestes de la main ou des épaules : « ah, la barque ! »

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J’avoue que j’ai souffert de cette absence de photos de Mimì et de son indispensable partenaire Johnson. D’ailleurs, il aurait été difficile et même incorrect de parler de ce que Mimì et Johnson ont représenté pour moi, en absence d’images réelles prises à l’époque des traversées, en utilisant des images remplaçantes, empruntées ailleurs…
Cela aurait été une trahison grave. Si quand même tout reste « non racontable » même lorsqu’on est en présence d’images parlantes (comme celles de Castel del Piano ou Giannella), leur absence totale exigerait une exploitation à la Proust, de plus en plus compliquée, à laquelle, comme vous avez vu, j’ai renoncé.
Je me suis plusieurs fois demandé, pendant ces jours de recherche inutile, pourquoi une telle « disparition » se vérifie surtout (ou seulement) lorsqu’on a affaire avec des objets ou des personnes particulièrement chères. Y a-t-il eu, de ma part, une volonté iconoclaste quelconque ? Ai-je moi-même désiré effacer toutes les traces de ce petit moment de simple bonheur ?

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Je reviendrai sur la période assez critique que Mimì & Johnson ont traversée avec une enviable insouciance. Cela probablement expliquerait les raisons de la brièveté de cette parenthèse de joie marine ou « tout allait bien, Madame la Marquise ». Des raisons personnelles, privées, mais aussi des raisons partagées par la plupart des Italiens sensibles, ainsi que par la plupart des Italiens en général.
Les années de 1983 à 1986 ce furent pour moi de véritables Fourches Caudines, où le minuscule vaisseau Mimì, avec son compagnon de route, assume un rôle symbolique.
J’avais dit dans mon introduction au Strapontin que les années finissant par 4 avaient été sans doute cruciales dans mon existence. J’avais négligé de considérer les années suivantes, terminant par 5, qui ont eu elles aussi un rôle clé. S’il ne faut donc pas voir séparé le 1954 du 1955 on ne peut pas oublier, également, l’existence d’une alliance objective entre 1964 et 1965 ainsi qu’entre 1974 et 1975 et cetera.
Des couples (d’années) à la force redoutable où tout ce qui s’est passé a été d’ailleurs préparé par les années terminées par 3 !
3, 4 et 5 ! C’est comme dire « un-deux-trois », pour moi…
Tandis qu’au cours des années terminant par 6 (1956, 1966, 1976, 1986, 1996 et 2006)  — incroyable coïncidence ! — dans ma vie on observe des nouveaux commencements.
Si je pouvais synthétiser par un seul nom chacune de ces trois années avec la quatrième, je dirais, sans réfléchir :
…3 = déchirures
…4 = euphories
…5 = ruptures
…6 = commencements.

On verra ce qu’on verra
Les prochaines fois !

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 12 mars 2014

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Oubli et sagesse de la mer II/II (Le Strapontin n. 30)

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5 h 54 Le cœur de la nuit. En frôlant de la main gauche la surface de marbre de mon chevet — que je sais être noire —, je cherche mon iPhone. Parmi d’autres objets amassés l’un sur l’autre, dans l’espace très exigu qui reste inoccupé il n’y a que la loupe de sauvetage, comme je l’appelle. Je tâtonne encore. Rien. Alors je devine :
ÉVIDEMMENT
l’iPhone est tombé à terre.

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NORMALEMENT
une chose comme ça ne se vérifie pas. Je cherche alors le fil subtil de la recharge — que je sais blanc — et je tire doucement, comme l’on ferait avec une canne dans le cas du rattrapage d’un petit poisson tombé dans le piège. J’allume l’iPhone et, en même temps, je constate sur l’écran éblouissant l’heure très petite qui annonce un dimanche amorcé. Aurai-je le temps ? Réussirai-je à accomplir ma tâche avant l’heure ? Mais, avant tout, aurai-je le droit de m’y consacrer ? Ou alors, encore une fois, devrai-je avancer chancelant, le pied gauche sur le trottoir, le pied droit dans la rue ? Au bord du gouffre ? Oui,
EXACTEMENT.
Je serai obligé de me promener sur ce fil de rasoir qui me donne à la fois l’illusion que j’y suis presque, dans ce monde aimé, dans les bras amoureux de cette femme chérie prénommée France ; à la fois, la sensation précise de rouler dans un vacarme de cailloux blancs et noirs jusqu’au fond sombre d’un abîme que je n’avais pas vu, juste à côté du sentier. En fait, ce dernier était devenu plus petit qu’une chaussure de montagne !

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6 h 05 Désolé, mais je dois interrompre, parce que ma femme, tout en poussant des soupirs révélateurs de son besoin ancestral de récupérer les forces gaspillées, semble par moments s’apercevoir du fait que je suis éveillé, en train peut-être de me tourmenter dans ce gouffre noir de poix qui précède l’arrivée de l’aube… Quant à moi, je dois absolument chercher la loupe, parce que je ne vois presque rien de ce que je suis en train de déverser sur le petit écran… En plus, je commence à avoir mal aux bras, sortis
FORCÉMENT
de la couverture. Pour me réchauffer un peu, j’éteins provisoirement ce truc de l’avenir plongé par erreur dans le présent…

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6 h 26 Je viens de me réchauffer, tout en lorgnant, sur ma droite, la faible lueur encadrant la porte entrouverte, mon alliée. Pour éviter de trop bouger, en réveillant l’autre moitié du lit, j’ai renoncé à récupérer la loupe, mais j’ai trouvé un escamotage : j’écris tout calé sous les couvertures, comme dans une tente indienne, ou dans un sarcophage, sans me soucier des mots que je ne contrôle pas.

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6 h 43 J’ai la loupe sur la poitrine et suis protégé par le blouson bleu récupéré dans la salle. Maintenant, je peux sortir tête, bras et poitrine de la couverture pour écrire, à demi assis dans le lit. Je dois pourtant me plier sur le côté, pour éviter le plus que possible de gêner le sommeil de ma voisine, entre-temps rentrée dans son nirvana. Je dois aussi lutter contre cette touche taquine du haut-parleur qui s’est déclenchée toute seule déjà trois fois, en risquant de me casser les œufs dans le panier. Dans le précédent intervalle, on s’était rencontrés dans le couloir, mon amie et moi, dans une oasis provisoire de pleine lumière (elle avait chaud, moi j’avais froid). Enfin équipé, juste un peu gêné par l’insuffisante chaleur du blouson (eh oui, je suis un jeune homme du sud), je savoure la profondeur de la nuit, encore solidement installée dans le petit matin dominical.
PROBABLEMENT
je vais oublier ce que j’étais en train de cogiter et transférer en temps réel sur la bien aimée page blanche. Oui, au petit matin les pensées galopent, les idées trébuchent et tombent à terre… Je pensais d’abord au trottoir très exigu de la rue des Francs Bourgeois (il y a une contradiction en termes, peut-être entre « exigu » et « bourgeois »)… Ensuite, les jambes de mon cerveau frénétique s’étaient aventurées en direction de la mairie du Xe arrondissement. Pas pour y déposer un dossier, une candidature ou une plainte. J’y voulais courir juste pour insérer dans ce texte le nom du café à l’angle de la rue Château d’Eau… Car là-bas la Mairie, en élargissant sensiblement le trottoir, a amélioré le passage d’un coin du quartier à l’autre. Lorsque je me rends à la Poste du boulevard Strasbourg, par exemple, je descends ce petit trait de la rue du faubourg Saint-Martin que je traverse à la hauteur du feu rouge. Ensuite, je tourne l’angle de la discrète terrasse de la Petite Louise (ah, vous voyez, je m’en suis souvenu !), pour me faufiler dans le trottoir où
FINALEMENT
une deuxième promenade se déclenche dans un esprit plus confiant. Mais, dans ma tête, la mémoire est plus tenace que l’emportement vers le futur. Mon corps, ainsi que mon âme, ils sont tous les deux condamnés à marcher comme des équilibristes : le corps qui essaie de s’incliner vers les vitrines, l’âme lourde de chagrin et de vieux discours encore à exploiter qui se lance contre les vélos en course ou les voitures glissantes à pas d’homme, pourtant redoutables elles aussi. Je dois
FORCÉMENT
revenir à mon demi-gouffre, à ma Rome installée dans le Marais, qu’on pourrait échanger, sans peur d’être jugés mal, avec le quartier, très ressemblant, du Champ de Mars de Rome. Et pourtant j’aime beaucoup les Champs Élysées, avec leurs trottoirs immenses…

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7 h 26 Vous avez constaté que la pensée galopante avance maintenant au petit trot… Mais je n’ai pas oublié la raison de mon brusque réveil. C’était à cause du mot
APPAREMMENT.
Le mot que mon père avait dit de façon solennelle et que ma mère avait approuvé, dans mon rêve, en élargissant les bras. J’étais allé les visiter au Verano, le Père-Lachaise de Rome. Je n’étais pas seul. Mes deux enfants mâles, plus sérieux que d’habitude, me regardaient d’un air interrogatif. Confiant dans la journée lumineuse, ma femme souriait. Notre fille dormait dans la poussette… Mais non, excusez-moi, j’allais installer dans mon rêve d’aujourd’hui le souvenir tout à fait réel de ce douloureux pèlerinage qui s’est déroulé il y a plusieurs années désormais. En fait, cette nouvelle incursion au pied du tombeau — où mes parents sont couchés ensemble dans la même pièce sombre qu’occupent aussi d’autres membres de la famille — est arrivée par hasard au milieu d’un rêve en plein air. J’étais en voiture, sur la corniche panoramique qu’une logique purement spéculative a creusée sur les côtes du mont Argentario. Ma femme, agitée, insistait sur le fait que j’avais trop bu, que je devais arrêter pour un café. C’était à cause de ma conduite trop désinvolte, des courbes que j’empruntais
BRUSQUEMENT.
Oui, mon père ne voulait pas que je conduise sa voiture neuve. Je devais me contenter de la petite Fiat 500 que je partageais avec ma sœur et mon frère. Mais j’insistais toujours, car je voulais lui montrer mes progrès… « Ne sois pas trop désinvolte, celle-ci n’a pas la silhouette de la 500 », disait mon père. Et je répétais cette phrase à ma femme, tout en poussant sur l’accélérateur. Jusqu’à ce que nous vîmes la longe plage de Giannella… On avait la sensation d’être en avion… Ma femme, très inquiète, avait protesté :
« APPAREMMENT,
tu aimes assez cette désinvolture ! C’est là ton point faible ! » La voiture roula plusieurs fois, tout comme la « Giulietta sprint » du « Fanfaron » avec Gassman et Trintignant. Pourtant, l’instinct de conservation qui rend moins dramatiques la plupart de nos rêves nous amena encore vivants au cimetière. Le tombeau de mes parents était ouvert, comme celui de Christ dans la fresque de Piero della Francesca. Assis sur les racines saillantes d’un chêne gigantesque, ils causaient. Je me suis rapproché du chêne, timidement. Ma mère, reconnaissant ma femme, l’a présentée à mon père : « Tu sais, c’est elle… » Mon père sourit. Nous nous embrassâmes. Je lui donnai un petit coup sur le dos, comme on faisait toujours pour vaincre l’embarras. Un arome unique de café jaillissait de sa bouche, tandis que ses moustaches piquaient un peu. Mais cette idylle n’avait duré qu’un instant. « Nous devons encore parler entre nous et le temps à disposition est presque fini », dit-il. « On nous accorde cette petite liberté juste une fois par an, le 25 avril, mais nous devons rentrer au couchant ! » Tandis qu’il indiquait le ciel, ma femme me regardait d’un air perplexe : « Mais, aujourd’hui, ce n’est pas le 25 avril, c’est le 8 mars ! » « La fête de la femme ! » dit ma mère, se levant
PROMPTEMENT.
Mon père prit le volant de ma voiture coupée en deux, tandis que ma mère dialoguait sans répit avec ma femme. D’un coup, mon père se tourna vers moi : « laisse-nous descendre ! » J’aurais voulu refuser, protestant que le cimetière était trop loin, désormais, mais ma femme posa sa main contre ma bouche,
ÉNERGIQUEMENT.

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Le rêve est toujours comme cela : on oublie toujours des passages, enveloppés dans l’oubli comme des chambres noires. Avant de me réveiller, je sortais de la mer, la main dans la main de ma mère. Je lui demandais pourquoi tous les autres avaient toujours raison. Pourquoi la maîtresse méchante avait raison, pourquoi les amies de ma sœur aînée avaient raison, pourquoi tous ceux qui menaient une vie linéaire, inspirée par l’obéissance et la diligence avaient eux aussi toujours raison…
« APPAREMMENT
ils ont raison, me répondit-elle. J’ai préféré faire comme cela, ne pas intervenir comme ton avocat-défenseur, pour que tu puisses apprendre tout seul… »
« Donc, répondis-je,
APPAREMMENT
j’ai tort ? »

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7 h 40 Je me suis levé une troisième fois pour assumer mes médicaments primordiaux. Rentrant dans mon igloo de laine à plusieurs strates, la loupe est glissée à terre, sans se faire mal… Mais c’est l’heure ! Je dois me rendre dans la rue sans trottoirs de Twitter (à moins qu’on ne considère pas ce mot « twitter » comme un anglicisme du mot « twittoir » qui voudrait
SUBDOLEMENT
évoquer un vaste trottoir parisien, où les gens se rencontrent, se font signe et parfois se sifflent l’un l’autre comme des oiseaux bavards). C’est l’heure d’une longue ou courte interruption dans laquelle chacun de nous essaie de faire son mieux pour y être…

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8 h 01. Je le ferai un jour. Pourquoi pas ? Si Calvino a pu écrire « La journée d’un scrutateur » et que Buzzati, de son côté, a écrit ce fameux conte sur l’embarrassante contestation à la Scala de Milan, pourquoi ne devrais-je pas, de mon côté, reproduire, entre chien et loup, « une journée avec twitter » ? Ou alors un récit imaginaire sur le rapport embarrassant entre deux personnes, réciproquement inconnues, pourtant engagées ensemble dans les vases communicants ? Ne suis-je pas né, moi aussi, comme Calvino et Buzzati, dans le jour du théâtre ? Mais tout cela doit attendre, se laissant
PROBABLEMENT
recouvrir d’une épaisse couche de poussière ou de sable. À commencer par la plage de Giannella, destinée à couler plusieurs fois dans mon sablier, instrument idéal pour la mesure du temps, qui devrait servir aussi pour l’installation de l’oubli… Mais,
ÉVIDEMMENT
il est tard… À ++

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8 h 40 J’ai fait un petit survol dans le trottoir céleste. Cela m’a touché, ému, rassuré. Car tout ce qui s’y déroulait reproduisait comme un calque les mêmes mécanismes qui se déclenchèrent pour la première fois à mes yeux lors d’une des dernières vacances enfantines à Giannella. Là, je découvris l’impact ou, si l’on veut, la dialectique avec les « autres ». Ces autres, juste un peu plus grands que moi. Des personnes qui se sont calées ensuite dans ma vie et que je suis de loin avec une affection profonde et même sauvage. Alors, à cet âge où chaque mot peut être ressenti comme une gifle, ils représentaient un monde qui n’était pas a priori bienveillant, qui se moquait des uns et des autres, qui les jugeait, qui les abandonnait ou les rejetait… en disant que,
APPAREMMENT
on était encore trop petits, qu’on ne grandira jamais assez. Ils seront toujours les plus grands, les plus intelligents, les plus…
Je vous laisse. À +

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 10 mars 2014

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Michel Bénard : l’érotique beauté du trait

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La toile de l’amour

Je reprends, après quelques mois, la série du « Portrait du dimanche » avec un hôte tout à fait exceptionnel, Michel Bénard. Un artiste-peintre ainsi qu’un poète lauréat de l’Académie de France qui n’aime pas s’imposer à la première rencontre. Il vous laisse le temps de le découvrir, de l’apprécier et finalement de l’aimer.
D’emblée, lisant ce recueil de vers « érotiques », véritable hymne à l’amour et savourant, en même temps, le plaisir de ses peintures joyeuses et dramatiques à la fois, vous aurez l’impression que Michel Bénard traduit la vie — sa propre vie et celle de nous tous —, apparemment sans transitions, dans l’œuvre picturale ou dans le poème avec une certaine « facilité » et « désinvolture ».
En vous plongeant dans la ballade-épopée illustrée qui suit, vous serez pourtant d’accord sur cet adverbe « apparemment » que je viens d’utiliser, pour arriver à dire exactement le contraire. S’il n’y a aucune « facilité » ni « désinvolture » dans le procès créatif de cet auteur, il y a quand même, dans ses oeuvres, une force qui s’impose immédiatement. Cela explique la tendance de Michel Bénard à se dérober vis-à-vis de toute sorte d’exhibition de soi : il nous demande d’aller au-delà de cette impression de maîtrise innée — d’élégance à la Raphaël ou de virtuosité à la Choderlos de Laclos — pour découvrir au fur et à mesure la dimension et l’épaisseur de son immense travail, jaillissant d’une vie entièrement consacrée à l’art et à la poésie, où l’amour assume toujours un rôle central.
C’est d’abord l’amour naturel et culturel pour la femme, mais c’est aussi l’amour pour la nature et pour l’art.
Je tracerais un triangle reliant les trois pôles de l’expression humaine et créatrice de Michel Bénard :
— la peinture, ayant un côté physique et révélant souvent une lutte entre la main et les matériaux à l’origine indomptables comme des chevaux sauvages ;
— la poésie, très sensitive et sensuelle, qui se sert d’une prodigieuse capacité de description et d’analyse psychologique (de l’âme ainsi que du corps) pour atteindre des réflexions profondes, des visions universelles ;
— l’amour, avec son attitude pendulaire, ses défis cruels et ses joies aussi violentes que provisoires, est le compagnon de voyage de nous tous. L’intelligence — et le courage — de Michel Bénard consiste justement dans l’acceptation de cette vérité qui devient une force dans ses mains de peintre et dans sa voix de poète. Une force créatrice : on crée dans l’amour et grâce à l’amour, on crée en songeant à l’amour et l’on crée aussi au nom de l’amour.
Dans le recueil suivant (extrait des textes de Michel Bénard pour les Œuvres Érotiques d’Alain Bonnefoit), notre ami regarde l’amour dans les yeux, dans la gueule, dans les plis les plus intimes du corps aimé ainsi que dans la fusion invisible et non racontable de deux corps isolés dans l’amour et protégés par le sacre de l’amour même.
Un des dimanches prochains, je reviendrai à l’œuvre de Michel Bénard pour une réflexion plus approfondie. Je veux seulement ajouter ici l’intérêt spécifique de cette « toile de l’amour », où le poète et le peintre mêlent leurs voix et leurs outils pour s’adresser à la femme aimée ainsi qu’à l’amour même. « Aimer l’amour », c’est-à-dire aimer la vie, garder des espaces pour les autres, se rendre disponibles à l’engagement, à l’aide, au partage de moments de joie collective : c’est là le noyau dur de la personnalité riche complexe de Michel Bénard dont je voudrais être capable d’achever le portrait, un jour.

G.M.

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Michel Bénard
L’érotique beauté du trait

Par l’écume d’encre
Doucement je révélerai tes fourrures,
Glisserai sur l’écrin de tes dentelles,
Lisserai le marbre de tes hanches
Et sertirai de la paume des mains
Le dôme de tes seins,
Pour en récolter le miel
Au seuil de ton sexe solaire.

Par les couleurs sacrées du sang,
Je laisserai couler mes lèvres
Sur le marbre poli
De votre fauve intimité,
Pour y fixer les nuances d’un rêve.

Simplement déposer mon front
Sur la marmoréenne blancheur
De votre corps en offrande.

C’est une ouverture sur le monde
Un hymne à la vie,
Tout en courbes, tout en signes,
C’est le delta de l’étonnement
Aux rives laiteuses de l’intime.

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Partageons nos chairs, l’esprit et l’amour,
Pour y mêler nos transparences.

A l’ombre de la ligne d’un sein
Vos lèvres saupoudrent des paillettes d’amour,
Et l’ongle s’accroche à vos chaudes étoffes.

Partager toutes les consonances
Des alphabets de ton corps de femme,
Et sous le pinceau créateur
Composer le poème éternel.

Par votre nudité d’envoûtante vestale,
Votre ventre se décline en de soyeuses douceurs
Semblables à celles des marbres antiques.

La femme devient soudain,
Un rayon de vie en embellie
Que dessine amoureusement
Le peintre sur la toile.

Sous la caresse d’encre
De la soie du pinceau,
Ton corps exhale
De délicats parfums,
Et tend vers la perfection
De la ligne calligraphique.

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Il ne me reste au cœur
Que cette ligne jalousement roulée
Dans le voile de lumière
Dorée de votre chevelure.

En dévoilant ta beauté
Jai soudain ressenti en ma chair
Toutes les caresses du ciel.

Ébaucher le satin
De ton corps galactique,
Tracer d’un pinceau ébloui
Tes lignes embrasées,
Et par les encres mêlées
Retrouver l’origine de la vie.

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Peindre les yeux d’une femme
Pour y recevoir
Les couleurs de son âme.

Ce sont les couleurs de la pensée
Qu’il faudrait peindre et graver
Sur le papier de l’éternité,
Tout comme les secrets de l’amour
Qu’il faudrait traduire à la femme
Par le silence de la voix intérieure.

Par le simple jeu de la ligne
Traduire le corps
Attirant comme une terre promise,
Surprenant comme l’amour naissant
Au creux du ventre de la femme.

Sur sa couche de lin
Le corps apparait
D’une bouleversante beauté,
D’une étonnante clarté,
Portant toutes les promesses d’une terre en jachère.

Bénard Michel 5

Par la seule maîtrise d’une ligne
Tous les mystères de l’intime delta
De la femme se dévoilent.
Où le flux du sang
Se mêle au bleu d’une veine
Esquissée à fleur de peau.

Juste le temps d’une renaissance,
Juste l’instant d’une offrande,
Le visage filtre la lumière
Des jeux d’une encre irisée,
Le corps se livre
Comme une charnelle prière.

Bénard Michel 6

Je voudrais composer une palette
A tes couleurs de femmes,
A tes transparences d’âme,
A tes reflets de cœur,
Afin de mieux pouvoir peindre
La toile de l’amour.

Bénard Michel 7

Sous le miracle du pinceau
Le satin du corps
Se fait calligraphie de rêve
Et les yeux dessinent
Les déliés de l’amour.

L’encre ira jusqu’au mystère
De la fascination d’un souffle de vie,
Du sang de la femme,
De l’harmonieuse ligne d’un sein,
Qui coulera d’un éclat de lumière.
L’encre ira jusqu’à la révélation
Du sacre de la femme,
D’un point de silence
Qui donnera mesure de sa beauté.

Bénard Michel 8

La lumière soudain modèle
Les lignes d’un corps éphémère,
Restitue le volume d’un sein,
La courbe de la hanche
Se déroulant sur le délié
D’une calligraphie sensuelle.

Sous la couleur de l’encre,
Sous la douceur de la soie,
Le trait éveille la beauté
De la femme nouvelle.

La ligne de lumière
Glisse comme l’éclair
Au fil de la chair,
Sa courbe nous trouble
Comme la note vibrante
De la caresse du spectre solaire.

Bénard Michel 9

Le désir aux bouts des doigts
La chair patiemment se patine,
S’imprègne d’un silence essentiel.
Par la semence fertile
De chaque langue d’argile
Voici la renaissance de la femme.

C’est le charme étrange
D’une lente coulée d’encre,
De l’insolite révélation
D’un corps en rêve de violon.

Sous la touche d’un ciel bleu,
Sur la touche d’une source
Surgit du miracle des eaux,
C’est une musique aussi belle
Qu’une femme qui compose la vie.

Bénard Michel 10

La ligne suggère le verbe
Qui filtre du bord des lèvres,
Et dispense la couleur irisée
De la création de la femme.

Belle en ta nudité
Tu éveilles les brumes d’aube,
La perle de rosée sur ton sein
Décline toutes les nuances
De la voie lactée.

Effilement de la soie,
Douceur charnelle,
Le charme se grave au grain de la peau,
À la nacre mammaire,
À l’humide échancrure,
C’est le souffle du désir
L’appel à la caresse
La source secrète de l’intime.

Bénard Michel 11

Femme noire, femme blanche,
Femme comme une source
Sous l’écume soyeuse d’une touche bleue,
Femme dansant au cœur du désert
Pour célébrer la vie,
Femme où es-tu ?
Femme que fais-tu ?
Femme où vas-tu ?
J’ai vu le ciel s’éclaircir et ton visage s’incliner,
Tout en dispensant l’amour et la paix.
Femme te voici aussi belle
Qu’une terre en jachère,
Qui redevient champ de lin.
Femme je te dessine ces mots,
Ceux qui naissent sur le bout des lèvres,
Je te rêve légère comme l’arpège.
Femme tu es la déferlante,
Le fruit pour deux âmes qui embarquent
Vers l’inconnu sur le galion d’amour.
Femme blanche, femme noire,
Femme source,
Ensemble partons à la rencontre des prophéties.

Le souple délié du trait donne à l’œuvre cette beauté
D’une femme au ventre généreux
Enceinte des couleurs d’un arc en ciel.

Michel Bénard

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 9 mars 2014

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Oubli et sagesse de la mer I/II (Le Strapontin n. 29)

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Pour quelqu’un qui doit tout ce qu’il a à sa famille, à son père, à sa mère, à son frère, à sa sœur ; pour quelqu’un qui a vécu ses premiers vingt-trois ans et demi dans une famille ayant comme unique bien et fortune un appartement de coopérative dont le rachat final devait se réaliser après des années et des années de petits paiements échelonnés ; pour quelqu’un qui a eu rarement la chance de s’éloigner de sa ville de résidence et d’origine ; pour quelqu’un qui — rat de ville — a appris à aimer l’automne, l’hiver et le printemps comme des saisons rassurantes, dans lesquelles les probabilités étaient fort circonscrites de s’éloigner de son propre centre ne faisant qu’un avec des expériences et des émotions liées à la ville, aux vitrines, aux trottoirs, aux voitures garées tant bien que mal, au devoir de l’école ainsi qu’aux livres haïs ou aimés… il n’y a que les vacances pour s’apercevoir qu’il existe autre chose.

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Giovanni Merloni Oubli et sagesse, Gulliver (partie du triptyque sur toile, 1990)

Heureusement qu’il y a eu des vacances ! Car je savais bien, de mes huit ou neuf ans, qu’il y avait une terrible fourchette d’inégalités infinies… Donc, s’il y avait bien sûr des familles qu’en raison de leur richesse devenaient esclaves de leurs résidences de campagne (ou de mer ou de montagne), il y en avait bien d’autres, habitant dans la banlieue ou dans les quartiers abandonnés du centre, qui n’avaient qu’un pauvre toit sur la tête. Donc, si chaque fin de semaine les plus fortunés partaient pour rejoindre leur villa avec jardin, par exemple à Ostia, les familles pauvres profitaient du train pour rejoindre elles aussi la plage d’Ostia avec le seul souci d’une serviette et d’un sac de carton rempli de « panini » préparés en avance.
Avant l’arrivée de la voiture, nous restions à Rome, prisonniers de notre maison sombre et rassurante, nous adonnant volontiers aux lectures des livres illustrés ou alors aux jeux que nous inventions nous-mêmes avec tout ce que nous trouvions dans le placard ou sous les lits. De temps en temps, nous allions en marche nuptiale à Villa Borghèse. Là, on nous laissait finalement libres de gaspiller toutes nos énergies par des courses déchaînées et sans but.
Au sujet des voitures et de leur rôle dans les vicissitudes familiales, on a parlé assez, je crois. Même si elles changeaient de forme et surtout de puissance avec le temps, les voitures de mon père représentaient objectivement des dépendances sur roues de notre maison, dont elles reflétaient les caractéristiques par le menu. Si pendant les trois saisons consacrées aux études — au-delà de la brève parenthèse des vacances de Pâques — les Fiat (« giardinetta » ou « mille et cent »), presque toujours vides et silencieuses, assumaient l’air nonchalant et paresseux de mon père, au cours de l’été elles se peuplaient de plusieurs significations, devenant théâtre d’un éternel balancement entre les curiosités sincères de ma mère et notre besoin croissant de transgression verbale, musicale et physique.

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Les vacances, comportant le déplacement vers un lieu de villégiature, où le climat serait plus supportable vis-à-vis de la canicule tombante sur Rome de façon constante et régulière, devenaient de plus en plus indispensables.
Dans cette époque d’enfer comprise entre 0 et 9 ans — et surtout dans la période où mon père (député de cette partie méridionale de la Toscane) était obligé de quelques façons de s’y plonger le plus que possible —, une sage régie avait prévu l’alternance régulière entre deux endroits du même territoire très différents l’un de l’autre. Avant, depuis la mi-juin jusqu’en juillet on se déplaçait dans la maison d’une famille de Castel del Piano sur les côtes du mont Amiata, en y pratiquant avant la lettre une sorte d’agritourisme primordial. Ensuite, on se transférait à la mer, dans une auberge très spartiate trônant sur la plage de Giannella, alors complètement vide d’autres constructions, faisant partie d’un « tombolo » — une véritable oasis naturelle entre la mer et la lagune d’Orbetello — reliant le mont Argentario à la côte plus au nord.
Soit à Castel del Piano, soit à la mer, d’autres amis de mon père et de ma mère s’ajoutaient avec leurs familles. À Castel del Piano, ils louaient des chambres dans d’autres maisons à côté de la nôtre, tandis qu’à Giannella ils réservaient des chambres dans cette même auberge sur la mer.
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Une situation très ressemblante à celle que Jacques Tati décrit dans ses « Vacances de Monsieur Hulot ». Avec la différence qu’ici manquait cet air de lieu de rencontre insouciante. On ne risquait pas de rester à jeun, bien sûr, mais au-delà des paninis avec jambon, fromage ou saucisson, ou beurre ou marmelade, les repas ressemblaient moins à ceux d’un restaurant ou d’une pension de campagne qu’à ceux d’un self-service…
Si la chaîne alimentaire était très élémentaire, l’impact avec la mer fut pour nous quelque chose d’extraordinaire, de merveilleux, mais de difficile aussi.
Je ne veux pas trop fouiller sur la question de la tête et du corps ou plutôt de la fatigue intellectuelle vis-à-vis de l’activité physique ni de la séparation entre le cerveau et le reste.
Mais il est évident que, sans avoir des constitutions fragiles ou chancelantes, ayant au contraire, heureusement, des corps sains, nous avons vécu de manière contradictoire, tout au long de l’enfance, notre rapport avec la nature et donc avec cet objet mystérieux représenté par la mer.

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Mon premier amour, que je n’ai jamais abandonné depuis, c’est le sable. D’ailleurs, cette matière changeante et mouvante résume en elle, avec la notion de l’extrêmement petit, de la petite poussière qui glisse dans la main sous les rayons irisés, le coup d’oeil ou le sentiment des immenses étendues des sables du désert. De mes dix-sept ans j’imaginais souvent de manger du sable, de m’en combler, de me défouler sur autant de bien de Dieu, avec rage. Elle n’a pas que la saveur de la terre salée, on y découvre l’arome amer d’autant de choses oubliées par force. Le sable c’est la vie qui se déroule. Si j’en mange, je me révèle à moi même. Si je fais semblant que je suis désespéré, et que j’en mange et j’en crache beaucoup, l’amour même a la saveur du sable.
Les caresses sont sable, les baisers sont sable. Et lorsqu’on se souvient de quelque chose, c’est du sable qu’on se souvient. D’un sable obscène, parfois, avec tous ces mégots, ces restes de glaces, ces papiers et ces vomissures.
Pourtant, le sable n’est jamais sale. Elle purifie toute chose. D’ailleurs, ce sable frivole des vacances c’est peut-être un amour qui n’a pas eu le temps de grandir. Un amour qui meurt prématuré. Et pourtant, dans cette dernière saveur découragée que j’ai encore dans la bouche, le sable ne cesse de représenter l’espoir, l’attente de jours heureux.

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Depuis toujours, j’ai été considéré comme un enfant trop sensible, ensuite comme un garçon maladroit et sans grâce, enfin comme un jeune homme « qui ne pouvait pas se marier » à cause de ses impulsions (ou pulsions) incontrôlées et rebelles. J’ai commencé à prendre conscience de ma normalité prodigieuse et inoffensive lorsque j’ai finalement appris à nager. Cela est arrivé à l’âge tendre de mes trente ans, lorsque j’ai rencontré, après d’infinies péripéties infructueuses, une femme intelligente et positive, que mon cousin psychanalyste appelait « normal-type ».
Au temps révolu de mes vacances à Giannella, j’étais prisonnier jusqu’au bout de mes contradictions physiques et mentales, en ayant d’ailleurs déjà la conscience. Quoi ? Mon père et ma mère, qui n’étaient certes de modèles d’attitude sportive, me reprochaient — sans le dire, évidemment… il suffisait d’un regard, d’un soupir — à cause de mon naturel engourdi, rêveur et distrait ?

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Mais j’ai eu un jour mon moment de gloire incontestée. En 1952 ou 1953, à Giannella je retrouvais G., une petite fille de mon âge que je fréquentais à Rome. G. S., sa sœur aînée, s’amusait  à se moquer de moi, en insistant jusqu’au vomissement, avec la complicité de ma sœur, que j’étais le fiancé de G. Normalement cela m’ennuyait, surtout quand il y avait des jeux plus brusques à exploiter avec mon frère et d’autres enfants de la plage. Mais dans les longues pauses forcées, lorsque l’ennui, ne faisant qu’un avec une étrange mélancolie, prenait le dessus, j’acceptais volontiers la compagnie fidèle de G. Elle me suivait dans mes promenades sans queue ni tête, rarement rectilignes. Ce jour héroïque — que j’aimerais pourtant inscrire dans une façon particulière, cachée et anonyme d’être héros — nous nous éloignâmes de la zone contrôlée par les adultes. Voulais-je m’isoler avec G. ? Voulais-je me plonger librement dans la mer sans être poursuivi par les appréhensions d’un de mes deux parents ? Je ne sais pas. Je suis sûr qu’on était loin, très loin du drapeau rouge hissé sur la rive pour alerter les familles contre les risques d’une mer rarement calme. On était presque au couchant lorsque nous établîmes notre base près d’un tronc blanc très expert des allers-retours de la mer à la rive et vice versa. On décida de nous baigner. G. était plus experte que moi. Je n’avais pas peur de me plonger, les yeux ouverts, pour voir de près le fond de la mer. On avança. D’un coup, je frôlai quelque chose avec la jambe. C’était un poisson. Avec facilité, je lui saisis la queue tout en essayant de le traîner vers la rive. G. hurla que le poisson était mort. C’était un thon, énorme pour un enfant. Comme il arrive toujours, même si elle n’était pas ma fiancée, G. se comporta comme une typique femme mariée. Pendant tout le retour, elle voulait que j’abandonne le poisson à la mer… En fait, on avait essayé en deux de traîner ce corps luisant et parfumé, mais il était trop lourd pour nous. Alors j’eus l’intuition. Je traînai le poisson dans la mer et comme ça, par une seule main, avançant dans l’eau à deux mètres de la rive je réussis à livrer mon trophée au propriétaire de l’auberge. Appelé par G., tout le monde vint voir. Le patron examina attentivement les branchies ainsi que l’état général du cadavre… Et finalement il prononça son verdict. Probablement, une barque de passage était la responsable de cette déchirure profonde que je n’avais pas notée. Le soir, puisqu’il y en avait pour plusieurs, tout le monde goûta ma proie anonyme et héroïque, sans aucune conséquence pour les nombreux estomacs concernés.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 8 mars 2014

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