Une autoroute au visage humain, échange avec Claudine Sales, les vases communicants octobre 2013

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Aujourd’hui, Claudine Sales et moi nous avons décidé de synchroniser la publication de ces mêmes articles de façon inverse par rapport à leur première sortie dans les vases communicants d’octobre 2013 (*). Cette fois-ci l’interview à Claudine Sales est publiée dans son blog, tandis qu’ici figure l’interview qu’elle a fait à moi, dont je la remercie vivement. Sincèrement, les questions qu’elle a posées, par leur simplicité et clarté, sont beaucoup plus efficaces et directes que les miennes.
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Giovanni Merloni – Paysage ondulé – encre, octobre 2013

Jeu de l’interview:

CS : Quand je regarde votre immense travail, un mot me vient à l’esprit : « interpénétration ». Toutes les techniques de peinture et tous les arts se donnent rendez-vous sur vos toiles. D’où et comment vous vient cette ouverture ?

GM : Quelqu’un a dit que je veux tout remplir, ne laissant même pas de petites fentes pour sortir du tableau. Pour moi, c’est une question d’équilibre (et d’équilibristes). Car en fait chaque fois que j’entame le dessin de base, un personnage entre en action sur mon plateau (ou passerelle, ou fil invisible). D’habitude, le premier personnage est une femme (qui reste souvent seule sur scène). En fonction de l’attitude physique ou sentimentale de cette femme (ou de cet homme), un deuxième personnage s’ajoute. Parfois, les personnages deviennent nombreux au fur et à mesure que la scène se constitue. D’ailleurs, selon les astrologues, je suis né dans la semaine du théâtre. Et mes personnages risquent parfois de subir un destin tout à fait incommode : les héros dramatiques s’échangent en des marionnettes et vice versa.

CS : Je suis émerveillée devant vos peintures de théâtre. Comment mettez-vous en scène l’espace avec vos couleurs et votre graphisme? Le récit précède-t-il l’espace?

GM : À vrai dire, je vis dans un théâtre, mais ma peinture ne dépend pas de cela, sauf qu’en certaines occasions, où j’ai voulu représenter, à ma manière, Rigoletto ou la Flûte enchantée.
Quant à ma façon d’organiser la page blanche, je n’adopte pas toujours le même critère. J’essaie de construire à partir d’un dessin très approximatif, surtout quand je m’applique à de grandes dimensions. Normalement, je poursuis l’impulsion. Je peux commencer avec un crayon, une plume ou un pinceau, c’est toujours le même : la ligne des cheveux, le cou, les yeux, les mains…. ou alors les arbres, les haies, les ponts, les poteaux…
Parfois, assez rarement en vérité, j’exploite un tableau très rapidement. Plus souvent, c’est un travail long à plusieurs reprises. En fait, j’aime énormément les encres et les gouaches sur papier parce que ce sont des matériaux vivants qu’on peut assujettir à des règles.
Au contraire, l’acrylique est trop opaque pour mes exigences. Il sèche trop vite, tandis que l’huile est merveilleuse, mais ne sèche jamais.

CS: Par quel miracle arrivez-vous à mener ensemble le travail de la peinture et celui de l’écriture? Chez moi, l’un excluant l’autre, j’ai dû faire un choix. Chez vous les deux coulent ensemble et se mélangent harmonieusement.

GM : En fait, au point de vue de mon inspiration de fond, je suis un visionnaire, beaucoup moins riche de science vis-à-vis de Jules Verne et beaucoup moins sûr au niveau philosophique si je pense à Pasolini.
De là se déclenche une attitude de conteur que j’exprime, plus ou moins consciemment, soit dans mes tableaux que dans mes textes.
Cela dit, ce n’est pas facile de concilier l’écriture avec la peinture.
Si je dois peindre de véritables tableaux, je dois forcément interrompre toute autre activité, m’éloignant de l’ordinateur. Par contre, il y a une parfaite complémentarité entre mes dessins sur papier carton et mes poésies, ainsi que tout ce que je publie sur le blog.

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Giovanni Merloni – Le Ruban 1 – encre, octobre 2013

CS : Je voulais encore poser cette question car c’est un sujet qui me travaille beaucoup personnellement. Parlez-moi du trait (dessin) et de la couleur. J’ai lu que vous détestiez le dessin académique, moi aussi.

GM : Même si au cours de la fac d’architecture j’ai fait deux examens de « Dessin d’après nature », je suis un autodidacte.
Cependant, ces cinq années universitaires ont produit deux importants changements vis-à-vis de ce que je faisais avant.
Car pour les tables d’urbanisme on utilisait les « Ecoline », encres en plusieurs couleurs fabriquées en Hollande et qu’en général on utilisait, avec extrême désinvolture, les « Rapidograph », c’est-à-dire les plumes à l’encre de Chine de plusieurs tailles.
À la sortie de l’université se sont d’ailleurs déclenchées deux façons parallèles de m’exprimer en peinture : le dessin à main libre (avec le Rapidograph) et les tableaux sur papier (avec les Ecoline) où la couleur prenait toujours le dessus, du moins au départ.
Et ma tendance parfois exagérée de me servir d’une géométrie assez minutieuse vient, elle aussi, de mes dessins d’architecture.
En tout cas, au cours des années, le rapport entre dessin et couleur n’a pas été facile.
Maintenant, je ne me pose plus le problème. Je me sens libre de faire : des dessins à la plume ou au crayon ; des tableaux totalement confiés aux pinceaux ; des tableaux sur lesquels (avant, durant ou après la peinture) interviens-je avec la plume, ou le crayon, ou le couteau, ou…

CS: Quels sont les peintres et auteurs qui vous ont donné l’électrochoc le plus puissant? desquels vous sentez vous proche, lesquels aimez vous pour leur(s) différence(s)?

GM: Quand j’étais jeune, autour des vingt ans, j’aimais Renoir, Degas et aussi Klimt et Chagall, en Italie il y avait Vespignani, Maccari et Ennio Calabria. Au commencement, j’ai beaucoup ressenti l’influence, plus ou moins totalisante, de chacun de ces maîtres.
Sur la trentaine, j’ai fait un véritable plongeon dans le Roland furieux de l’Arioste. Cela a été une occasion pour m’appliquer à fond dans le dessin. C’est à cette époque que j’ai découvert un penchant pour Rubens, ainsi que Rembrandt et Piero della Francesca. Mais j’aimais aussi Rauschenberg et Andy Warhol
Sur la quarantaine, j’ai eu un coup de cœur pour Mozart et j’ai remonté en arrière, aux maîtres vénitiens comme Guardi et Tintoretto, mais pas pour les suivre. D’ailleurs, cela aurait été impossible !
À mes cinquante ans, eux aussi déjà lointains, suite à mon transport exagéré pour la ville de Bordeaux, la Garonne et la Gironde, j’ai découvert Goya. Cet immense peintre avait passé ses dernières années dans cette ville unique, nous laissant la Laitière de Bordeaux, un tableau de rêve.

CS : Claudine Sales

GM : Giovanni Merloni

(°) « Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. » (vases Communicants) .
Dans l’esprit des #vasesco, vendredi 4 octobre Claudine Sales m’a accueilli sur colorsandpastels, son blog très intéressant dans lequel on ne trouve pas seulement une émouvante vitrine des oeuvres que Claudine confie aux monde du web avec une cadence presque journalière, mais aussi un lieu de rencontre et de discussion particulièrement serein et chaleureux. Sa générosité se voit dans les mot qu’elle a écrit pour présenter notre échange :
« Chacun de nous devait proposer un oeuvre graphique sur le thème de l’autoroute et c’est avec joie que je me suis lancée dans cette belle aventure avec cet auteur-peintre généreux et d’une grande amabilité. Merci à Giovanni qui m’a fait l’honneur de m’accueillir chez lui. N’hésitez pas à admirer le travail de Giovanni, sur son site consacré à la peinture et sur le portrait inconscient. Merci également à la merveilleuse Brigitte Célerier, qui nous permet de ne rien manquer des autres échanges de ce mois-ci. Giovanni m’a envoyé deux très beaux dessins à l’encre inspirés par le sujet qu’il m’a laissé choisir : “l’Autoroute”. Je suis très heureuse de retrouver toutes ses qualités de poète et de dessinateur : suivez la ligne ! La beauté des femmes, des deux autoroutes et des croisillons qui renvoient immanquablement à un monde coloré issu de l’imaginaire de ce conteur-poète. Voyager avec lui est exquis, d’autant plus qu’il est d’une profonde gentillesse, toujours à encourager ses pairs avec beaucoup de délicatesse ».

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 13 octobre 2013

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C ou Casque d’or IV/IV (alphabet renversé de l’été 2013 n. 30)

c ou casque_dor_480Dans le noir, un vacarme assourdissant de roues sur les rails conclut la parenthèse de l’engagement politique et moral et des questions philosophiques les plus difficiles. À sa place, une petite inscription rouge s’installe au centre de l’écran blanc. Blanc ? Qu’est-ce qu’il arrive ? Je me lève et dans l’étrange lueur Chantilly je m’aperçois que ma chambre est devenue un champ de bataille. Le lit a remonté le mur du dossier et maintenant demeure vertical, tandis que les livres sont à terre… Les livres que j’avais rangés avec autant de soins dans l’étagère derrière l’écran ! Je suis abasourdi, imaginant les réactions de ma femme.
Je m’approche de l’inscription et finalement je lis : « Rien ne va plus ! Les jeux sont faits ! Rendez-vous demain au guichet du métro Bastille. On vous enlèvera le Ciné-Clic en quelques minutes. La Compagnie de voyages C-C vous prie d’enlacer vos ceintures. Attendez l’atterrissage de l’avion, avant de descendre vous-mêmes sur la piste. »
Comment interpréter un message semblable ? D’un côté, ils m’ont notifié, par un langage assez obscur en vérité, que cette expérience unique va bientôt terminer et que je devrai restituer le truc que j’ai dans la tête. De l’autre côté, je suis soulagé à l’idée que tout va finir.
Je commence à m’interroger sur le sens de ces deux journées et de cette nuit mitoyenne où mon pacte avec le Diable n’a abouti à rien. Je n’ai pas rencontré celle que je cherchais parce que je lui ai donné le temps de se déguiser en quelqu’un d’autre ou parce que je l’ai exposée à une passerelle trop dure. Elle n’est même pas là, peut-être, cachée dans une poche secrète de cet écran blanc…

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Peut-être la Catherine de Jules et Jim  [1] est une femme incommode. Mais je la comprends tout à fait. Si Gustave Flaubert osait déclarer qu’il était, lui-même, Madame Bovary (comme pareillement c’est le cas de François Mauriac à propos de Thérèse Desqueyroux) je peux dire sans hésitations que Catherine… c’est moi. Évidemment une cohabitation infinie de deux amours différents n’est pas humainement possible. Mais, il y a toujours, dans la vie de plusieurs, des périodes difficiles que je n’appellerais pas d’incertitude mais de recherche de soi. Une recherche souvent acharné et sans répit, toujours nécessaire. Qui peut emmener au compromis, comme dans le cas de la dame au petit chien, à la séparation déchirante comme il arrive à Baptiste et Garance, ou à la mort, comme il arrive à Jim et Catherine. Une mort qui s’installera à jamais dans le survivant du trio, Jules, comme il arrive pour tous ceux qui ont la chance de sortir de soi pour vivre l’amour, un sentiment qui s’empare de nous, auquel nous nous adonnons parfois contre nous mêmes. Cela existe pour l’homme à l’identique que pour la femme. Et le visage unique de Jeanne Moreau, rien que pour le regarder, j’aurais passé volontiers une vie entière à le contempler.

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Même si moins proposé chez le cinéphiles d’aujourd’hui, je suis très affectionné à Katherine Hepburn, une actrice tout à fait différente vis-à-vis de Jeanne Moreau, par exemple, mais habituée elle aussi des rôles anticonformistes comme celui de l’orgueilleuse Tracy dans ces Indiscrétions [2] avec Cary Grant et James Stewart que je considère comme un véritable joyau. Même si le scénario presque théâtral aide beaucoup à analyser le dualisme d’une personnalité s’accrochant aux certitudes et refusant de se mettre en cause, qui se résoudra évidemment dans le final aussi orageux qu’inattendu, Tracy, tout en négligeant de se prendre pour une femme fatale, exploite admirablement son naturel et sa sensualité caché. Elle ne serait pas un « love at first sight » comme aurait dit Frank Sinatra, ni surtout un flirt passager. Elle incarne l’idéal de l’amour durable et, en même temps, de la promesse que cet amour ne sera jamais une prison.

harold et maude 480

Je ne me suis jamais trouvé dans la condition d’aimer une femme de quinze ou vingt ans plus âgée que moi. Tandis qu’à mes quatre ou six ans je voulais carrément épouser, entre autres, une amie et une cousine de ma mère, jeunes et belles. Donc à partir de cela je comprends et apprécie beaucoup le Choix de mon régisseur subliminaire. Car en fait le thème de Harold et Maude [3] est surtout celui de la liberté et bien sûr de l‘art de la rencontre. En fait, je me sens très proche de Harold, qui avait mis à point une forme de théâtre un peu extrême lorsqu’il feignait de très fantaisistes formes de suicide pour briser l’indifférence de sa mère. Je n’ai pas eu une mère indifférente, au contraire. Mais je vivais le double souci de ne pas être sûr de son attention totale et celui de devoir correspondre à des attentes, les siennes, qui n’étaient pas toujours à la portée de ma sensibilité complexe. Et je me suis sauvé, tout en gardant ma dévotion et son amour, grâce à la fréquentation quotidienne de mes vice-mères, des êtres familiers et sacrés, mais pour la plupart libératoires. Je ne pourrai jamais oublier mes excursions au cinéma avec zia Augusta, ma tante, ni nos promenades sans queue ni tête autour de la Biblioteca Nazionale à Rome, où elle travaillait. Avec elle, je me sentais libre de rire, de critiquer, de franchir la distance de l’âge en me moquant d’elle, affectueusement, bien entendu. J’ai pensé à cette liberté, à la joie de découvrir la beauté et l’unicité de lieux qui ne rentraient pas, a priori, dans une liste approuvée par une autorité quelconque : ce n’est pas beau ce qui est beau, c’est beau ce qu’il nous plaît. Alors que les premières rencontres entre Harold et Maude se déroulent dans un cimetière ; Harold est très jeune, Maude très vieille, mais c’est justement cette distance qui fait déclencher deux catharsis parallèles : Harold, sortant de lui-même pour s’aventurer dans l’univers de l’amour découvre la valeur de la survie ; Maude, depuis toujours très attachée à la vie, trouve son apaisement dans le désir de la mort.
Ces deux personnages me fascinent aussi pour leur anticonformisme vis-à-vis des clichés imposés aux États-Unis par une morale assez stricte et tranchante. Tandis qu’il faudrait toujours respecter l’amitié et l’amour, deux aspects de l’humain qui souvent se mêlent, tandis qu’il reste toujours difficile de creuser une frontière entre eux. D’ailleurs, il n’y aurait pas société s’il n’y a pas d’infinis liens affectifs qui se croisent dans l’air de plus en plus en dépit des règles codifiées. Ou alors il y aurait des sociétés subjuguées par la pulsion de mort qui depuis en plus souvent accompagne des régimes aussi totalitaires qu’indifférents à la dimension humaine. Heureusement, il y a l’amitié, l’amour qui nous emporte et bouleverse, nous entraînant là où nous n’aurions jamais envisagé de nous rendre. Il ne faut donc pas hésiter devant une impulsion sincère, surtout si l’on est libres d’en affronter les conséquences. Je sais bien qu’à la pulsion amoureuse s’accompagne souvent une pulsion de mort. Et j’arrive à comprendre comment cette mort, de plus en plus évoquée dans les disputes des amants extrêmes, ne comporte pas la négation de l’amour et de la vie, mais, au contraire, devient l’élément central d’une forme de vie amoureuse tout à fait possible.

guerra e pace

Guerre et paix [4] est un film que j’ai vue plusieurs fois dans ma vie. Toujours, je me suis identifié en Pierre Bezukov, toujours j’ai vu en Natasha une jeune fille éternelle, me rappelant les amies de ma sœur, pour la plupart belles et gaies, que ma sœur m’interdisait de regarder parce que j’étais « petit » même s’il n’y avait entre nous, qu’un an et demi. Donc pour danser avec Natasha je serais toujours trop petit, tandis que pour l’aimer je me sentirais sans remèdes vieux.

La ragazza con la valigia - Film 1961

La Claudia Cardinale de la Fille à la valise [5] à été pour moi la première « donna vera » du cinéma. Moins destructrice de Brigitte Bardot, dans ce film la Cardinale vous fait tomber amoureux. En plus, le jeune personnage qui a la chance de avoir une liaison d’été avec elle, avait presque mon âge quand j’ai vu le film la première fois. Est-ce que j’ai rencontré moi même une CC dans une plage au seuil des dix- huit ans ? Je ne sais pas. Une chose est sûre : ce film pouvait m’aider à incarner le rôle du soupirant gentile et plein d’attentions, l’accompagnateur sur la petite Fiat cinquecento…

un été violent - 480

La femme qui tombe amoureuse de Trintignant dans Été violent [6] ne m’aurait daigné d’un seul regard, au temps des grandes plages de Romagne. Mais la force de son interprétation, la vérité de son portrait d’italienne qui trouve la force d’assumer son propre destin, la rend idéalement abordable. Je connais des femmes comme ça et je les estime toutes.

La Dolce Vita 2 480

J’aime énormément Fellini et je ne pouvais pas me passer d’inviter Anita Ekberg sur mon écran bâti sur un nuage sombre. Dans La Dolce vita [7], elle est belle et vivante, mais je ne saurais pas capable de l’entretenir comme le fait admirablement Marcello Mastroianni. Pourtant, si jamais m’eût arrivé de rencontrer ses faveurs, il est sûr que j’en serais tombé gravement amoureux.

garance et jeanne 180 480On était « sous l’aube», à l’heure qu’Anna Jouy préfère, au moment solennel du réveil pas encore mûr, lorsqu’on croit voir tout clair, et qu’on n’a pourtant la promptitude d’esprit de tout transcrire sur une feuille de papier quelconque. L’heure des mots d’ailleurs très fragiles, qu’on devrait saisir au vol comme des papillons avant de les renfermer dans une malle solide.
J’étais épuisé par toutes ces visions et ces voix féminines, par ce mélange inévitable entre images et souvenirs… par cette idée de l’heure « x », toujours redoutable dans la petite dimension d’une histoire privé qui nous semble parfois infinie et insaisissable, ou étrangère, comme dans la trop vaste dimension de l’Histoire dont on partage rarement le sentiment d’y participer mais dans la plupart du temps se décide ailleurs…

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Ce fut à ce point-ci qu’un carrosse tiré par deux chevaux traversa mon écran surpris. Le cocher s’arrêta. La dame habillée en blanc passa la tête par la petite ouverture. Elle lui demanda par un petit geste s’il pouvait rentrer un moment dans la boutique du charpentier. On est à Belleville, juste à la fin du XIXe siècle, dans une belle journée de lumière. Le cocher, très gentil, frappe à la porte vitrée. Félix (Serge Reggiani) est assis à table avec son patron et, je crois, sa jeune fille. C’est le repas de midi qu’ils prennent dans le même local où Félix le charpentier travaille… et dort aussi. Émerveillé, mais pas trop, pour l’interruption inattendue, Félix s’excuse, referme poliment la porte, avant de se tourner et reconnaître, au sommet de la petite butte d’en face, la belle Marie (Simone Signoret), appelée par tout le monde Casque d’or [8], la femme qu’il a connu un dimanche dans une guinguette de banlieue.
Ils avaient dansé, et ce peu de temps avait suffi pour faire déclencher une sympathie réciproque. Ensuite, un ami de Félix, responsable de lui avoir fait connaître Marie, invite Félix à s’asseoir à la table des voyous où Marie traîne sans éclats. Mais cette rencontre a été totalement négative. Félix est un homme honnête, un travailleur, croyant dans l’amitié et tout à fait direct dans ses sentiments.
Félix vole à la rencontre de Marie. Ils se regardent d’une façon inoubliable (pas seulement pour eux). Ils s’embrassent. Mais ils n’ont pas le temps pour s’accorder, pour envisager quelques choses, parce que la fille du patron, très gentille d’ailleurs, intervient, en révélant la vive contrariété d’une femme amoureuse. Juste pendant un instant, elle traite Marie de putaine. Celle ci réagit. La jeune fille insiste pour récupérer Félix et le ramener au laboratoire. C’est alors que Marie flanque une gifle contre la joue de son aimé, avant de partir, résolue à la renonce.
Voilà qu’une étreinte ravie et une gifle de déception brûlent en un seul bref midi de soleil la vie de deux êtres trop entiers, tous les deux. C’était déjà l’heure « x », avant de commencer vraiment leur histoire d’amour et de mort. Mais, il auraient dû trouver la façon de se dérober aux chaînes perverses et hostiles du pouvoir, de l’envie, de la misère humaine.
Je ne me lève pas des yeux le regard de Simone Signoret, ainsi que celui de Serge Reggiani. Ici, ils ressemblent beaucoup à Arletty et Jean-Louis Barrault dans Les Enfants du Paradis. D’ailleurs il y a beaucoup de parenté dans les deux sujets. On pourrait aussi dire qu’ici on essaie d’exploiter une deuxième possibilité, celui de la détermination dans le choix. Si Baptiste renonce, Felix se lance courageusement en avant. Pourtant leur amour s’inscrit, lui aussi, dans la longue liste des amours impossibles…

parete di fronte mattino

Fini le dernier film, Ciné-Clic ne m’épargna une dernière surprise. Dans un Paris complètement bouleversé par un curieux mélange de siècles, je vis Simone Signoret et Liz Taylor se disputer l’amour d’une statue, placé au centre de place de la Bastille à la place de la Colonne de juillet. C’était au cours d’une manif de 1968, bien sûr. Les deux femmes, fatigués, s’étaient assises sur un banc public et une foule de curieux les entourait. Les cheveux noirs de Liz ou les cheveux blonds de Simone ? Cléopâtre ou Casque d’or ? Ce fut à ce point-la que la pellicule a pris feu. Je la regardai brûler extasié, Enthousiaste pour l’odeur acre du celluloïds qui se décomposait dans le noir…

Giovanni Merloni

[1] de François Truffaut (du roman du même nom de Henri-Pierre Roché) avec Jeanne Moreau, Oskar Werner et Henri Serre (1962)

[2] (titre original : The Philadelphia Story), avec Katherine Hepburn, Cary Grant, James Stewart et John Howard est un film américain réalisé par George Cukor en 1940 

[3] est un film américain réalisé par Hal Ashby sorti en 1971, avec Ruth Gordon dans le rôle de Maude et Bud Cort dans le rôle de Harold. Musique de Cat Stevens.

[4] de King Vidor (d’après le roman de Léon Tolstoï) avec Audrey Hepburn, Henry Fonda et Mel Ferrer (1956)

[5] de Valerio Zurlini, avec Claudia Cardinale et Jacques Perrin (1962)

[6] de Valerio Zurlini avec Eleonora Rossi Drago et Jean-Louis Trintignant (1959)

[7] de Federico Fellini, avec Anita Ekberg et Marcello Mastroianni (1960)

[8] de Jacques Becker, avec Simone Signoret et Serge Reggiani (1952)

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 11 octobre 2013

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C ou Crimes d’amour et de guerre III/IV (alphabet renversé de l’été n. 29)

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J’ai encore dans les yeux le Mépris et l’arrivée soudaine de cette Cigale blonde à la taille de guêpe, capable de faire le vide dans les têtes, contraignant tout le monde à oublier tout de ce qu’on disait, pensait et espérait. Moi, comme les autres, je ne regarde personne en dehors d’elle, je n’attends que son regard, le cadeau de sa compagnie… jusqu’à ce que sur l’écran s’affiche le mot

INTERVALLE.

J’en profite pour consulter les instructions du Ciné-Clic. Heureusement, j’y trouve confirmés mes suspects et aussi mes souhaits. Dans l’évolution sophistiquée et inexorable de ces trucs d’ordinateurs, des GPS et du Wi-Fi, on a tellement profité de la paresse et de la duperie humaine qu’on ne se borne plus à la localisation de chacun de nous et, je crois, à l’accumulation de dossiers de plus en plus inquiétants, voire écrasants, sur notre compte. On devine nos besoins, on nous prévient avec des propositions tellement promptes qu’elles nous semblent même inattendues. Tandis qu’elles ne le sont pas.
Donc, j’ai trouvé dans le manuel de Ciné-Clic un mot-clé : « Curiosité ». Derrière ce mot se Cache, bien sûr, un logiciel ultra avancé qui permet de Classer les morceaux des films Choisis et d’en tirer des Conséquences. Pendant un instant, une violente Colère s’empare de moi : c’est moi, le Curieux ? Ou, au contraire, sont eux ? Eux… Je m’arrête. Car je ne me suis pas aperçu que pendant le premier temps des projections (jusqu’à cette heure profonde, que je ne veux même pas savoir)… le Choix des films et des relatives vedettes ce n’était pas celui que j’avais envisagé avant de me rendre au sous-sol du métro Bastille pour me faire cette microlobotomie volontaire.
Il y avait eu des changements importants, soit dans l’ordre soit dans les titres. Par exemple, Zabriskie Point — un des rares films où l’amour, sans jamais glisser dans la pornographie ni dans l’érotisme vide, s’exprime avec une évidence qui touche — s’était vivement imposé dans la bagarre avec Zazie dans le métro, que j’avais envisagé en premier, tandis que Souffle au cœur avec Lea Massari avait substitué Sept ans de réflexion avec Marilyn Monroe.

rue de la lune antique 480Ces gens-là, comment pouvaient-ils savoir qu’au-delà de mes retours nostalgiques à rue de la Lune et au quartier où habitait Philippe Noiret, l’oncle de Zazie, la fuite rebelle des deux jeunes Américains, de mon même âge, dans la vallée déserte de Zabriskie point, serait plus adaptée et cohérente ?
Et le mythe de Marilyn, était-il le fruit d’un élan sincère ? Pourquoi ne pas l’admettre ? Lea Massari, avec sa dualité de mystère et d’affectivité désarmante, et ses yeux noirs, peut être bien considérée comme un des archétypes de mon imaginaire caché. Mais, comment ont-ils su que je tenais particulièrement à Louis Malle et à son esprit indépendant ?
Enfin, en commençant par la non-actrice Daria Halprin, ils ont terminé avec Brigitte Bardot. N’ont-ils pas voulu me signaler l’importance de l’amour physique, espèce de bête en cage que nous tous emmenons en voyage dans une roulotte brinquebalante ? Cela exalte, peut-être, le sentiment de la fuite comme pulsion ou de l’amour comme exception, parenthèse, luxe.
Ils, ils… c’est un peu inquiétant que ces personnages se soient mis en jeu dans une étrange dialectique de bon et de mauvais, d’honnête ou de malhonnête, ou sinon d’ambigu… Qu’es-ce qu’il y a de vrai dans ce qu’on a dit de Cléopâtre depuis deux milles ans ? Était-elle vraiment une manipulatrice 

001_arletty et barraultTout d’un coup, l’obscurité devient encore plus épaisse. L’amour de Garance (la belle et mélancolique Arletty) pour Baptiste (l’élégant et insaisissable Jean-Louis Barrault) dans Les enfants du Paradis [15] représente pour moi une pierre milliaire non seulement cinématographique.. C’est le paradigme du véritable amour et, dans la plupart des cas, de l’amour impossible, dont je ne voyais jusqu’ici qu’un aspect, celui de l’amour absolu de baptiste et Garance, que je voulais voir libéré de tout autre lien et contrainte.
Auparavant, je l’avoue, je ne voulais pas accepter les raisons de Nathalie, la belle et poétique femme de Baptiste, Maria Cazarès. Tandis que maintenant je vois défiler deux histoires parallèles, deux possibilités ouvertes et refermées d’un jour à l’autre. Qu’est-ce qu’il m’arrive ? Ne crois-je plus au grand amour, au destin unique ? Non, c’est justement le film même qui s’ouvre à une double interprétation, qu’il sollicite d’ailleurs. On pourrait théoriquement et même effectivement aimer deux êtres différents — ayant pourtant plusieurs choses en commun —, mais on ne peut pas vivre avec la même intensité deux vies parallèles. Ça ne peut pas durer.

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Une réponse possible à ce drame du trio avait été formulée très élégamment dans le premier des films inspirés au conte de Tchecov, La dame au petit chien en noir et blanc du réalisateur russe Iossif Kheiflitz Une histoire touchante, racontée de façon stricte et efficace. Le protagoniste, un homme marié, une fois tombé amoureux de sa Dame unique, qui lui correspond pleinement, se tourmente avec l’hypothèse d’un impossible changement de vie. Les amis de son club, assez cyniques, lui conseillent tout banalement de louer une garçonnière pour y rencontrer de temps en temps cette « maîtresse ». Il se rebelle, s’emporte jusqu’à frôler le désespoir. Jusqu’au moment où, finalement, les deux amants se résignent à « continuer comme ça », par une vie cachée que la société censure. Il donne donc raison à ses conseillers. Mais cette leçon amère ne se traduit pas, en fin de compte, dans une tragédie majeure. Comme dit bien Don Alfonso dans Cosi fan tutte de Mozart : « ne pouvant avoir ce qu’il veut, chacun voudra ce qu’il peut ».

le due vie 91 480

Vis-à-vis du conte d’Anton Tchekhov, Les enfants du Paradis [15], basés sur le scénario de Jacques Prévert, est le théâtre d’un drame plus subtil. Celui des affinités électives et de l’amour unique qui naît justement d’une nécessité secrète se révélant d’emblée, au moment même de la rencontre cruciale. Peut-être, Baptiste, avant de connaître Garance, était heureux avec sa femme dévouée et positive. Certes, derrière sa timidité se cachait une souffrance profonde, une rupture intérieure que seule Garance pouvait dénicher et soigner. Mais, aurait-il, Baptiste, continué dans ses succès artistiques, s’il avait eu la présence d’esprit de cueillir l’instant fatal ? Quant à Garance, elle se déclare une femme libre, une artiste :

Je suis comme je suis
Je suis faite comme ça
Quand j’ai envie de rire
Oui je ris aux éclats
J’aime celui qui m’aime
Est-ce ma faute à moi
Si ce n’est pas le même
Que j’aime chaque fois
Je suis comme je suis
Je suis faite comme ça
Que voulez-vous de plus
Que voulez-vous de moi…

En fait, elle est libre parce qu’elle n’aime personne. Cela lui donne un charisme absolu, mais aussi un certain fatalisme. Pour elle l’art de la rencontre ne fait qu’un avec l’art de l’adieu. Toujours souriante, elle souffre énormément après la première séparation de son unique amour.
Mais, dans ce film, en plus des deux amants perdus et de cette Marie qui ne cède même pas d’un millimètre, il y a un quatrième personnage : la foule du boulevard du Crime (à deux pas de chez moi, dans l’actuel boulevard du Temple, le premier trait du parcours entre République et Bastille). Cette foule d’abord unit les frais amoureux, en rendant extrêmement facile leur rencontre, mais au final, lorsque les temps sont devenus stricts pour se trouver dans une action commune, la foule même devient une barrière insurmontable, un étau inexorable.

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Je ne crois pas que le régisseur, d’en haut de sa cabine, ait voulu empirer mon égarement venant de l’empathie sincère que j’ai prouvé en assistant de près à la déchirante séparation entre Garance et Baptiste…
Pourtant ma chambre est secouée de fond en comble par le bruit étourdissant d’un train qui passe à mon côté. Un train lancé vers la déportation avec la presque certitude de la mort. C’est le sentiment brûlant que Baptiste éprouve, je crois, lorsque la foule le bloque. Garance ressentira, peut-être plus tard, le même chagrin. Sans doute, elle souffrira le plus, au jour le jour, au fur et à mesure qu’elle s’en rendra compte, d’être plongée dans le labyrinthe de l’absence :
« Quand vous serez bien vielle, au soir à la chandelle… ». Combien de fois cette ritournelle s’est-elle répétée dans nos vies, tel un typique chantage ou menace venant de cet amour désormais lointain et perdu, même si rigoureusement silencieux ?

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Mais pourquoi un film italien engagé des années soixante sur les camps d’extermination nazis ? Qui a décidé ça ? Pendant les premiers instants, je suis furieux, vis-à-vis de la grossièreté de ceux qui ont transformé mon libre choix (la petite opération près du guichet de place de la Bastille) en séquestration chez moi.
Je commence à me demander aussi où est ma femme, pourquoi m’a-t-elle laissé seul (j’aurais dit libre, il y a une heure). Est-ce qu’elle aussi est prisonnière dans la chambre des hôtes, en train de subir, elle aussi, la programmation d’une série alphabétique ayant au centre des hommes ? Mais j’abandonne tout de suite cette hypothèse symétrique. J’ai peur. Je suis terrorisé par cette situation apparemment tranquille, mais je n’ai pas le courage de réagir, en sortant de ma chambre, car le film m’attrape à la gorge.
C’est un film terrible sur un camp nazi, avec cette pulsion de mort et de violence de plus en plus exhibée et même fière de son atrocité… où des femmes juives aux cheveux rasés à zéro essaient de survivre en recouvrant les rôles de Kapò [2]. Cette contradiction, le fait de partager activement la barbarie qu’elles sont en train de subir, donne lieu à des situations touchantes qui percent au fond de l’âme de chacun. Voyez-vous les larmes de Susan Strasberg coulantes sur son visage désespéré ? Elles réclament l’attention et le respect pour l’orgueil extrême d’une petite collectivité d’humains qui réussit à survivre è des conditions de plus en plus terrifiantes et incroyables.

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Cela me contrarie de devoir l’admettre, mais ce film m’a aidé à relativiser et à comprendre aussi le film précédent, tout à fait calé dans la paix (même s’il fut tourné au temps de la même guerre). Cela m’a donné en plus l’envie de dire un mot sur l’heure « x ».
D’abord, le message de Prevert-Carné est un message d’espoir. À condition que l’on accepte de donner un rôle décisif au hasard, sans devenir par cela des fatalistes ou des lâches. La relativité dans la considération des destinées humaines peut nous aider à aller au-delà de la seule disponibilité à accepter les échecs et les ruptures comme des conséquences inévitables des manques de volonté et de cohérence.
Celle de Prévert est une idée de relativité positive, où l’homme reste encore au centre, le seul forgeron de son propre futur. Car la vie ne se décide que très rarement comme ça, sur les deux pieds.
Pourtant l’heure « x » existe, tout comme l’étincelle qui peut faire déclencher une révolution. Une rafale ou une brise légère qui vient à notre rencontre. Et voilà le point qui m’intéresse. Il n’y a pas que l’heure « x » où Baptiste, ayant la possibilité de saisir au vol le bonheur amoureux avec Garance, ne le fait pas. Il y a aussi l’heure « x » que l’Histoire accorde aux hommes et aux peuples pour réagir à de redoutables perspectives de changement. D’un côté, le gouffre d’une nouvelle vie s’accrochant à l’amour ; de l’autre côté, le gouffre de la destruction, de la régression et de la mort que quelqu’un pourrait préparer pour une entière société, en équilibre précaire, mais heureuse.
Le champ de déportation de Kapò m’oblige à revenir au drame de la Shoah. Aurait-on pu l’éviter ? Y a-t-il eu une heure « x » où les Allemands et les autres Européens pouvaient défaire les plans d’Hitler, l’empêcher de continuer dans son action criminelle ? Quand était-ce ? Avant la guerre d’Espagne, peut-être ?
Il y a bien sûr un moment où le « changement », voire la dérive destructive devient irréversible. Car cela se prépare pendant longtemps. D’ailleurs, on ne s’aperçoit pas toujours de l’arrivée soudaine de l’heure « x » des changements négatifs. Celui-ci se manifesta assez sournoisement, s’appuyant sur des raisons et justifications « logiques » qui apparemment allaient à la rencontre des exigences du peuple allemand. En fait, les Allemands ont eu tout le temps de s’apercevoir ce qu’Hitler leur préparait, mais ils n’ont pas su voir ni cueillir l’heure « x » où tout cela pouvait s’arrêter.

Winston_Churchill_1941 480Heureusement, il y a eu la rébellion soudaine du général de Gaulle au lendemain de l’invasion de la France qui a déclenché une lente, mais sûre revanche des nations européennes. Mais, s’il n’y avait pas eu Winston Churchill et sa détermination sans bornes contre Hitler, je ne sais pas si le gouffre n’aurait été jamais conjuré.
Combien de temps a elle duré l’heure « x » pour Winston Churchill ?
Même pour le petit gouffre italien il y a eu bien sûr une heure « x », où la vertu de certains hommes conscients aurait pu avoir le dessus sur la violente déstabilisation démocratique, politique et culturelle de l’Italie au fur et à mesure que Berlusconi en devenait l’arbitre et le patron. Malheureusement, une grande partie de mes compatriotes ont accordé à Berlusconi un temps infini, le laissant libre de perpétrer des dégâts même plus graves vis-à-vis de ce qu’avait fait avant la Démocratie chrétienne. Les Italiens ont été amenés à croire — comme Pinocchio (notre héros national) — d’avoir plongé dans un éternel « Pays des jouets », aussi vulgaire qu’illusoire. Ils se retrouvent maintenant dans une espèce de camp d’extermination ou goulag en temps de paix où des ordres absurdes se croisent sans produire aucun résultat.
Mais nous avons eu deux ou trois fois la chance de conjurer une telle dérive. La dernière fois, c’était en 2006, avec l’élection de Romano Prodi. On l’a laissé seul. On n’a pas compris le danger et la gravité de cette heure « x » que le hasard nous offrait sur un plat d’argent.
Mais pourquoi pensé-je cela ? Mais pourquoi dis-je cela ?

Giovanni Merloni

(vous trouverez la quatrième C vendredi 11 octobre)

[1] de Marcel Carné d’après un scénario de Jacques Prévert avec Arletty, Jean-Louis Barrault, Maria Casarès et Pierre Brasseur (1945)

[2] de Gillo Pontecorvo avec Susan Strasberg, Emmanuelle Riva, Didi Perego, Paola Pitagora et Laurent Terzieff (1961)

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 10 octobre 2013

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C ou Chien de la petite dame II/IV (alphabet renversé de l’été n. 28)

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Dans le noir verrouillé de mon Cagibi privé, je découvre finalement ce que je vais faire : parcourir à nouveau, le temps d’une nuit, une dernière fois, les étapes de mon voyage dans le monde de l’alphabet, arpenter des provinces reculées de la mémoire où la langue est rarement réglée par des lois démocratiques, mais l’on peut découvrir des choses inattendues. Je ne sais plus si Elle aime encore voyager ou pas et j’ignore jusqu’à quel point elle s’effondrerait dans les coins sombres, elle qui pourtant a toujours cherché avec acharnement la consolation du soleil. Où s’est Cachée sa silhouette unique ? Derrière quelles ressemblances ou vies vécues ? Se déguise-t-elle en Claire, Corinne, Clémence, Catherine, Christine, Cécile, Charlotte ?

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A-t-elle pris le nom de Zazie, celui de Thérèse Desqueyroux ou d’O., celui d’Héloïse ? Endosse-t-elle une Chemise ou bien a-t-elle une jupe très Courte au-dessus du genou ?
Est-elle la jeune étudiante dont on tombe amoureux en la voyant libérée dans Zabriskie Point ? [1]

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A-t-elle des Yeux noirs [2] comme ça ? Se promène-t-elle avec un petit chien houppe de poils sur la rive de la mer de Crimée tout en hochant la tête voilée avant de prononcer un seul mot, « Dommage » ?

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A-t-elle quelques ressemblances avec la femme de Xavier Cugat [3], c’est-à-dire la danseuse explosive répondant au nom d’Abbe Lane ? A-t-elle perdu ses attitudes de garçon manqué toujours au centre de la piste, que son visage de velours inexorablement dément ?

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A-t-elle joué encore une fois le rôle de Juliette, ou celui du personnage inoubliable de West side story ? [4] Et lorsque c’était moi le grand échalas étendu à même les marches de l’ancien escalier de pierre, étais-je vraiment moi son Roméo ? Se souvient-elle de mes longs discours pour la convaincre à sourire, de mes soliloques inutiles, du moment qu’elle avait tout prétendu et accordé en avance ?

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(J’ouvre une petite parenthèse pour expliquer aux lecteurs-spectateurs comment se déroule mon spectacle privé. En fait, ce n’est pas du tout la perfection. L’écran invisible et immatériel n’est pas aux normes, soit dans les deux dimensions principales soit dans l’épaisseur. On dirait un vieux drap ou les vêtements usés d’un fantôme, traversés par un vent bizarre et tout à fait spontané. Cela peut rendre parfois floue l’image, ou faire ressortir à l’improviste des ombres ou des éclats de lumière. En échange de cette précarité de pionniers et de clandestins d’un cinéma tout à fait nouveau… surprise ! Merveille ! Je reçois jusque dans mes bras des scènes de vie qui me touchent directement… comme si j’étais le souffleur ou un personnage invisible étendu au milieu d’un plateau de tournage… Ou même plus, car la scène n’est plus le fragment d’un patchwork inachevé, elle est déjà la vie, l’action, la situation. Je devrais me faire lier au mât de ma barque et coller des couches de jambon sur mes oreilles pour me dérober à l’épreuve. Oui, Daria et Mark faisaient l’amour derrière mon dos [j’avais juste eu la présence d’esprit de tourner la tête ailleurs]. Oui, la dame au petit chien me disait tout bas « Sobatchkoï », presque en posant ses lèvres sur les miennes. Oui, Abbe Lane me provoquait, en dansant tout près de moi. Elle chantait des litanies tellement envoûtantes que j’étais emporté par un rire idiot. Oui, Juliette ne souriait qu’à moi. Elle restait apparemment figée, indifférente au sommet de l’escalier menant à son balcon. J’étais complètement enfoui dans le lierre (donc je la voyais de biais) tandis que le Roméo officiel occupait sa place institutionnelle. Pourtant Juliette, tout en restant imperturbable, lançait de temps en temps son regard exprès vers moi. Elle secouait la tête, pour souligner sa déception, en s’accompagnant par des petits gestes… Oui, elle me souriait !)
(Vous comprendrez dorénavant, n’est-ce pas ? Ce n’est pas la peine que je vous explique, tous les moments, mes cauchemars techniques !)
(En général, je ne sais pas si ce Ciné-Clic fonctionnera pour tout le monde. D’abord à cause de cette force d’emportement qui frôle la violence… Mais, pour moi, je suis sûr que je n’oublierai pas une Chose comme ça…)

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D’un coup, je ressens de véritables sueurs froides. Quelque chose d’encore plus nouveau et d’inattendu qu’avant me touche vivement. Kim, la femme ressuscitée de Vertigo [5], s’adresse à moi, juste pour me demander une cigarette. Mais je ne fume plus depuis 1979, je réponds. C’est beaucoup, observe-t-elle, avant de m’inviter à danser, ne faisant qu’un avec elle et son décolleté parfumé. Ensuite, je la suis, comme un petit chien, dans l’escalier en colimaçon… J’entends un cri…

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La chambre est grise. Il pleut à verse. Je suis étendu sur le coffre blanc. Nous venons de quitter la plage de Deauville. Trintignant est au volant, comme d’habitude. De dehors, je regarde sa bouche qui cherche les mots et celle d’Anouk qui se mord les lèvres. Un homme et une femme [6]. Elle est belle, élégante, profonde, tout à fait plongée dans une pluie d’émotions qui hantent l’habitacle de la Ford Mustang. Elle ne se soucie pas de ma présence encombrante ; il ne me voit pas non plus, tellement usé qu’il est à la pluie, d’ailleurs tellement expert de la rue qu’il pourrait conduire les yeux fermés. J’essaie alors de me convaincre que ce n’est pas elle, Anouk, celle que je cherche, que je ne souffrirai pas de la disparition de son visage, tellement ressemblant à celui d’une autre femme voyageant jadis à côté de moi, que je savais prisonnière du passage d’une histoire à l’autre, d’une vie à l’autre…

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Ce matin, il m’est arrivé une énième coïncidence, assez inquiétante. Dans la brève attente de la petite opération au cerveau qui devait se dérouler chez les très gentilles employées du métro « Bastille », j’ai trouvé confirmé, dans un magazine, ce que j’avais depuis toujours ressenti vis-à-vis d’une scène de Tirez sur le pianiste [7] de Truffaut. Tellement belle qu’elle m’avait donné une suggestion pour les derniers passages de mon deuxième roman. La voiture qui avance dans la neige sans faire de bruit. Truffaut déclarait dans l’article qu’il avait fait le film justement en fonction de cette scène, merveilleusement décrite dans le roman américain de David Goodis auquel Truffaut s’est inspiré. Et maintenant, sans aucune préparation, Ciné-Clic me place devant une voiture très ordinaire, où je découvre la malheureuse dernière femme du personnage incarné par Aznavour en train de s’adresser à lui d’une expression familière, intime.
(Je me demande si ce truc qu’on m’a installé au-dessus du sourcil gauche a été programmé pour exaucer mes envies les plus secrètes. Certes, il suit une séquence tout à fait arbitraire et même tranchante. Pourtant, je ne peux pas nier que, jusqu’ici, ce que Ciné-Clic a choisi pour moi correspond très bien à mes attentes secrètes.)
La simplicité de la discussion en face de moi ne laissant pressentir aucune tragédie imminente, je trouve le temps de me souvenir. Moi aussi j’ai voyagé dans une voiture comme celle-ci, au milieu des montagnes, avec quelqu’un qui parlait sans cesse du rien qui nous remplit la vie, de choses qu’inévitablement nous oublions. Le bonheur reste adossé à nos corps, pendant des mois, des années. Un beau jour, tout cela nous manque horriblement. Nous n’avons rien dans la poche, même pas une photo froissée pour avoir le droit de regarder ce regard, de caresser ces cheveux, de souffler encore une fois, comme dans un jeu d’enfants, sur cette bouche.

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J’ai toujours aimé Lea Massari de façon secrète et exclusive. Un visage unique, des yeux merveilleux, un regard traversé par le doute, une vitalité au bout de souffle. Une résistante, une femme secrète dont on aimerait devenir le partenaire public. Ici, dans le Souffle au cœur [8], elle exploite d’un tel naturel la partie d’une mère morbide que cela devient une chose finalement supportable jusqu’à ce que la douleur ne dérive pas du jugement du monde, mais du mal de vivre qui reste lorsque les coeurs brisés essayent de trouver une voie de fuite !

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Avec la Silvana Mangano de Riz amer [9] je me serais appliqué à la suivre, à l’accompagner, à essayer de la contenter. Toujours, pendant une vie entière. Et je n’aurais eu aucune gêne ni aucun souci à l’attendre. Je crois qu’en échange elle m’aurait demandé un rapport profond et simple. Pour elle, j’aurais renoncé bien sûr à mes aspirations personnelles. Cela pouvait me suffire que de correspondre à un être qui n’avait besoin, je crois, que d’aimer.

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Ce film incontournable me dépasse, je les suis pas à pas, Jean Gabin et cette jeune femme aux yeux clairs, mais je reste dehors, incapable de voir une brèche pour franchir la distance de ma dévotion et me sentir concerné. Je ne me séparerais jamais du visage lumineux de Michèle Morgan, de la force de cet être essentiel, concentré dans l’assomption délibérée de son propre destin. Pourtant, je n’ai pas le courage de me promener avec elle sur le Quai des brumes [10]. D’ailleurs, je ne suis pas jaloux de l’homme qu’elle aime : je réussis très bien à me faufiler dans ses draps tandis qu’il l’embrasse dans un passage sombre et lui dit : Tu as de beaux yeux, tu sais…

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Je ne crois pas être gâté et légèrement vaniteux comme l’écrivain Pierre Lachenay (interprété par Jean Desailly), protagoniste de La Peau douce [11] avec la très mignonne Nicole Chomette (interprétée par Françoise D’Orléac). Pourtant je n’aurais pas réussi, à sa place, à agir de façon différente, une fois venu le moment de la vérité. De peur de ne pas être capable de vivre un amour simple ? Tiens, j’ai parlé de simplicité. Y a-t-il quelque chose de simple, dans l’amour ?

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Par contre, l’amour d’Onegin [12] correspond assez bien à l’esprit que j’aimerais découvrir en moi-même, avec tout ce mélange de situations livresques et très éloignées. D’ailleurs, l’amour de loin inspire toujours, de même que les voyages impossibles, les traversées infinies, le défi héroïque de la fatigue et de la mort, rien que pour se faire dire « Non, c’est trop tard ».
D’ailleurs, la Tatiana aimée par Onegin a quelques points en commun avec la dame au petit chien créée par Anton Tchekhov et aussi avec Lara, l’héroïne du Docteur Jivago de Boris Pasternak.
Je ne peux pas éviter de voir moi-même comme un personnage de film, au terminus de la traversée de la Russie et de la Sibérie. Que ferais-je si j’y rencontrais une Tatiana — ou une Lara au petit chien — prête à m’accueillir dans sa Dacia ? Resterais-je auprès d’elle ? Serais-je capable de m’effacer du monde comme une multitude de soldats de la Seconde Guerre l’a fait et couper net, en laissant toute ma vie à mes épaules ?

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Une fois disparues les musiques incontournables de Tchaicovski, la classe et la force d’Ingrid Bergman suggèrent une sorte d’inaccessibilité. Mais ce n’est pas la même inaccessibilité caractérisant certains personnages de Kim Novak. Il y a des différences énormes entre elles. Et je ne sais pas lequel de leurs partenaires envier le plus. Car dans Vertigo James Stewart avait affaire avec une femme alternant une élégance gelée et inaccessible avec un attirail physique, voire érotique, sans bornes. Tandis que la beauté d’Ingrid dans Notorious [13] s’exploite surtout dans la sensualité du visage, dans le profil unique, dans son air sérieux qui peut s’ouvrir d’un moment à l’autre dans une embarrassante et touchante explosion de sincérité.

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Je ne peux manifester que de l’enthousiasme absolu vis-à-vis de B.B., la « diva » qui a longuement occupé une position centrale dans mon imaginaire juvénile. Et je la trouve très adaptée au rôle frustrant et frustré que Godard lui assigne dans Le Mépris [14], car cela n’empêche pas le réalisateur de créer autour d’elle un filtre ou une vitrine à la Hopper, au-delà de laquelle on peut toujours apprécier ses qualités, même exaltées par la nonchalance obligée de son rôle. Pourtant, si Ciné-Clic m’en donne le temps, je ressens avec urgence le besoin d’exprimer une petite critique, vaine et déplacée, mais sincère. En fait, je ne comprends plus le sentiment décalé et froid de Moravia, écrivain qu’un jour j’aimais, auteur du roman homonyme auquel Godard s’était inspiré. Parmi les auteurs des années cinquante et soixante, je préfère maintenant les écrivains comme Natalia Ginzburg, Dino Buzzati et Giorgio Bassani. En ce dernier, je découvre de grandes affinités avec Antonioni. À l’aliénation du Mépris, où Godard semble se complaire, de quelque façon, des malaises existentiels qu’il décrit, je préfère l’incommunicabilité amoureuse dont parle Antonioni, qui trouve d’ailleurs en Monica Vitti une alliée extrêmement positive.

Giovanni Merloni

(vous trouverez la troisième et la quatrième C jeudi 10 et vendredi 11 octobre)

[1] de Michelangelo Antonioni, avec Daria Halprin et Mark Frechette (1970) de Louis Bunuel (1967)

[2] de Nikita Mikhalkov, avec Elena Safonova, Marcello Mastroianni et Silvana Mangano (1987)

[3] Xavier Cugat, musiciste, travaillait en couple avec sa femme, Abbe Lane (années 1950)

[4] de Robert Wise et Jerome Robbins (adaptation cinématographique du drame musical américain crée en 1957 par Leonard Bernstein, Stephen Sondheim et Arthur Laurents inspiré de la tragédie Roméo et Juliette de William Shakespeare) (1961)

[5](Sueurs froides) de Alfred Hitchcock avec Kim Novak et James Stewart (1958).

[6] de Claude Lelouch avec Anouk Aimée et Jean-Louis Trintignant (1966)

[7] de François Truffaut avec Marie Dubois, Charles Aznavour, Nicole Berger, Michèle Mercier et Jean-Jacques Aslanian (1960).

[8] de Louis Malle, avec Lea Massari et Benoît Ferreux (1971)

[9] de Giuseppe De Santis, avec Silvana Mangano et Vittorio Gassmann et Raf Vallone (1949)

[10] de Marcel Carné (du livre de Pierre Mac Orlan), avec Michel Morgan, Jean Gabin, Michel Simon et Pierre Brasseur. Scénario de Jacques Prévert (1938).

[11] de François Truffaut avec Françoise D’Orléac et Jean Desailly (1964)

[12] de Martha Fiennes (du roman en vers Eugène Onéguine de Pouchkine) avec Liv Tyler et Ralph Fiennes (1999)

[13] de Alfred Hitchcock, avec Ingrid Bergman et Cary Grant (1946)

[14] de Jean-Luc Godard (du roman de Alberto Moravia), avec Brigitte Bardot (1963)

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 8 octobre 2013

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C ou Cherchez la femme I/IV (alphabet renversé de l’été n. 27)

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« Cherchez la femme ! » C’est une expression typique d’Hercule Poirot, figurant dans la presque totalité des romans d’Agatha Christie, où celui-ci joue le rôle du sournois trouble-fête. Une espèce d’œuf de Colomb freudien. Un mobile aussi banal que caché, le plus soigneusement caché dans la plupart des hommes, se révélant tôt ou tard de réels ou potentiels assassins par amour.
Et c’est maintenant que tout cela se révèle, juste à l’avant-dernière lettre de cet incomplet et bizarre alphabet renversé, sans attendre le dénouement final ni respecter non plus les règles du rythme et du format. Un personnage encombrant, qui hante désormais, comme un fantôme inquiet et rebelle, les Coins les plus reculés de ma vie fictive, a finalement voulu que l’impatience la plus invétérée prenne le dessus.
 Que se passe-t-il ? Quoi d’autre se cache-t-il dans cette C. Complice, qui veut Courir Coûte que Coûte  au Commissariat pour Confesser ?
Est-elle, la C., la lettre Clé de ma vie ? Ou, au contraire, en est-elle le Clou fastidieux, le tourment souterrain et durable, le Cadavre dans le placard, le Corps secret ? Et de quel Corps s’agit-il, de mon propre Corps, usé, Connu et sans éclats ? Ou plutôt du Corps rond et indéfinissable d’une femme Colonne, d’une Copine inlassablement Chérie et Convoitée, tellement réelle que les Coïncidences et le Circonstances de sa vie — et de celle de mon personnage principal — l’ont enfin Contrainte à devenir une espèce de Catharsis ambulante dans les méandres vides de mon labyrinthe mental ?
Je ne veux et peut-être je ne peux dire plus. Car, même si je l’ai rencontrée plusieurs fois, même si elle ressuscite comme le phénix dans d’autres regards et d’autres sourires, même si parfois elle se daigne de me tenir Compagnie dans une Camaraderie Calme ou Cochonne, elle voudrait se dérober à tout Croisement, Contact, Caresse ou Coup de fil.

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À Rome, on dit « pezzo di Marcantonio » lorsqu’on veut parler d’un homme grand et Costaud que les femmes sont obligées d’aimer, devenant d’emblée victimes d’un Coup de foudre aussi inexorable que périssable et banal.
D’ailleurs, c’est toujours comme ça que les Choses de l’amour se présentent si on les observe de l’extérieur, c’est-à-dire d’une position Commode.
L’amour entre Marc Antoine et Cléopâtre [1] représente un Cas typique qui n’est pas banal du tout, un Cliché qui va se répéter éternellement, toutes les fois que l’amour et le pouvoir se croisent : le pouvoir de l’amour — c’est-à-dire de la femme sur l’homme et vice-versa — et le pouvoir sur les hommes en général. Aujourd’hui, on appellerait ce deuxième « pouvoir politique » ou « gloire sur terre », ou…
Mon personnage n’a pas de nom. Toujours engagé dans sa quête impossible, peut-être narcissique et sans répit, dans des labyrinthes où sa Copine Chérie n’est jamais à sa place, comme la Marinette de Brassens, il ne s’appelle pas Marc Antoine, tandis qu’elle n’est pas une Cléopâtre. Il ne ressemble pas à Richard Burton tandis qu’elle n’a que quelques lueurs secrètes dans les yeux en commun avec Elizabeth Taylor…
Pourtant Cléopâtre, avec son air de sphinx en Chair et os, pourrait efficacement correspondre à la femme cherchée par Hercule Poirot. Ainsi, cette petite divagation servira, mes chers lecteurs, à jeter un rayon de lumière sur le sens ultime de cet alphabet renversé, que je considérerais comme la recherche d’un Corps ou, plus exactement, de deux Corps perdus. Une recherche proustienne, oisive et parfois obsessionnelle.

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Hier soir, en songeant à cette femme sans Corps et sans nom, je suis redevenu enfant. Car j’aurais voulu appeler mon âme jumelle et goutte d’eau par un mot désignant une activité humaine qui va disparaître elle aussi et que j’aime de façon spasmodique : la belle Calligraphie. Cela me fait souvenir de ma Classe, de mes Camarades, de la Craie dessinant des Consonnes arrondies sur l’ardoise, du Crayon rouge et bleu de notre maîtresse posé nonchalamment sur la Chaire, des Cahiers où tout cela se fixait sur les pages, se multipliait, jusqu’à en Corner les Coins…
À l’âge où la belle Calligraphie était la chose la plus importante, pour la peur des reproches ou même des châtiments on remplissait des pages et des pages de lettres arrondies ou étroites ou Courbées, essayant de leur donner une personnalité exquise. Et l’on repartait « da Capo », derechef, toutes les fois que quelques accidents arrivaient dans le parcours vers la gloire d’une soupe chaude. La Coquille c’était une tache d’encre que la gomme à plume ne réussissait pas à effacer. Une jambe en plus ou des Copeaux inattendus dans des lettres distraites… On se faisait des illusions, déjà à cet âge d’objective innocence. On espérait effacer la « faute originelle » en remplissant un nouveau cahier de lettres polies, ordonnées de façon militaire, impeccables…
Hier soir, à cet âge spéculaire — lorsqu’il me manque à vivre peut-être les mêmes six ou sept années que je venais alors de cumuler, ou même moins — j’ai ressenti le besoin de parcourir à nouveau mon alphabet pour comprendre les Causes de ce Conflit intérieur Contraignant mon Cargo à s’arrêter.
Je devais remonter à nouveau vers la source et parcourir toutes les étapes de mon voyage à la recherche des traces d’un Corps et d’un nom, perdus les deux ensemble derrière un D, ou un F, ou un U… Ou enfin, atteindre ce Z tracé avec l’épée de Zorro, pour effacer ou jeter les traces dans la poubelle…
Une fois horizontal, dans mon lit, je me suis tout de suite rendu compte que je n’aurais pas dormi. Un long travail m’attendait.
D’ailleurs, à force de progrès, après une suite d’outils de plus en plus sophistiqués — comme les smartphone, le wi-fi et la clé-3G — on avait inventé ce qu’il me fallait. Beaucoup plus performant vis-à-vis de la machine pour faire l’amour que Woody Allen avait inventé dans le Dormiglione. Je l’avais déjà envisagé un truc comme ça, en Italie, au temps où j’avais « inventé » la trottinette-parapluie (le « monopattino-ombrello »). J’avais appelé ce miraculeux machin « fantaschermo buio ».
Aujourd’hui, on peut installer cet outil assez facilement. On le trouve partout, c’est gratuit et n’a pas de prix. Il suffit d’éteindre la lumière en créant l’ambiance noir fondu d’un cinéma. Oui, des rideaux occultant du BHV peuvent suffire…
C’est un truc qu’on installe directement dans notre cerveau au cours d’une séance de quinze secondes qui peut se tenir aussi bien chez Darty que dans les bureaux d’accueil des principales stations du métro parisien.
On m’avait assuré que je n’aurais rien ressenti. Je me suis donc rendu l’esprit confiant dans le confortable sous-sol du métro Bastille, je me suis assis dans un fauteuil rose foncé et j’ai attendu sans bouger.
Sortant à l’extérieur, dans une journée pluvieuse comme d’habitude, j’ai eu l’impression que la colonne avait changé de place. Rien d’autre, à part un sous-fond d’agitation qui me Coupait les jambes et le souffle. J’aurais voulu partager avec mon frère l’émotion de cette nouvelle chance cinématographique qui s’ajoutait. Mais, j’ai eu peur qu’il ne me croirait pas. Ou alors qu’il m’aurait dit que cela n’existerait pas s’il n’y avait pas eu les frères Lumière, s’il n’y avait pas eu la Calligraphie, s’il n’y avait pas eu la main…
Apparemment, la main ne servira plus. À part les étreintes amoureuses, destinées elles-mêmes à disparaître. On ne vivra que d’images… et d’obsessions !
Hier soir, j’essayais de me souvenir de ce drôle de voyage où chaque Carrosse avait dû Contenir des Contes, des noms Célèbres, des souvenirs Célestes… Je comprenais vaguement que je n’aurais jamais franchi la porte de Charenton si je n’avais pas présenté au Contrôleur la liste des passagers du train Caen-Cannes. Et je me préparais à déclarer aux policiers : « Oui, je me suis voué Corps et âme à la contrainte alphabétique, mais je n’aime pas du tout les listes. Car chaque choix, même le plus constructif, comporte aussi des exclusions. Sans considérer les listes ayant le but d’identifier l’un et l’autre pour le persécuter ou le tuer… »
Juste à ce point il arriva quelque chose à mes épaules. C’était le Déluge, l’Envie de Fuir, la Gêne de vivre, la Honte, le sentiment d’Inutilité, le Jacassement d’un Koala ou d’un Loup, la Mort même… Non, je n’Oublie Pas les Questions Ridicules Soulevées dans le Train Unique Voyageant vers la Waterloo …. X, Y et Z…

004_parete di fronte più buio

Hier, j’étais dans mon lit. Seul. Devant moi, une nuit étrange m’attendait. Je regardais la paroi devant moi et j’essayais de remonter vers la source de mon fleuve alphabétique sans vouloir réfléchir à la véritable origine de mes maux. Petit à petit, je comprenais qu’on m’avait laissé faire, on m’avait laissé libre de parcourir à rebours cette route que tout le monde entame par le juste lieu, par la juste station. Je devais considérer qu’il y aurait eu, tôt ou tard, un passage douloureux, une fourche Caudine…
Avant de déclencher mon Ciné-Clic, version évoluée du « Fantaschermo buio », je suivis les instructions :
Fermez bien la fenêtre ou les fenêtres
Assurez-vous que vos rideaux occultant ne laissent pas entrer la lumière de dehors.
Éteignez toutes les sources d’illumination à l’intérieur du lieu choisi
Asseyez-vous ou bien étendez-vous juste en face d’une paroi quelconque, à condition que vous ne voyiez rien, grâce à l’étanchéité totale du noir que vous auriez réalisée.
Donnez-vous une contrainte quelconque pour obtenir la concentration du cerveau et sa disponibilité à voyager dans le labyrinthe de votre choix.
Enfin, lorsque vous serez bien plongé dans votre obsession, vous pouvez tranquillement faire démarrer Ciné-Clic…
J’écris sur une ancienne tablette à laquelle je suis très affectionné, j’écris ce dernier passage, très délicat :
Quand vous serez prêt, fermez les yeux. Comptez jusqu’à trois avant d’ouvrir l’œil gauche. Restez comme ça pendant quinze secondes, puis refermez les yeux. Réfléchissez un moment à ce que vous vous attendez vraiment puis ouvrez grands les yeux. Vos sourcils auront fait deux déclics. Le premier pour mettre en marche le programme qui flotte dans le nuage invisible de l’Iciné-Cloud, le deuxième pour faire démarrer votre séance.
Sans trop m’arrêter sur le sens menaçant de ce terme – séance – glissé nonchalamment dans les instructions, je me fais courage, avant de prononcer dans mon esprit un nom quelconque : Anna. Je continue : Arbre, Alouette, Amitié, Amour, Aventure…

005_parete di fronte notte

J’ouvre l’oeil gauche. Je le referme, je compte, essayant de rester calme. Tout de suite après, j’ouvre grand les deux yeux et je vois Monica Vitti dans L’Avventura [2] de Michelangelo Antonioni (1960)… Mais ce n’est qu’un flash, juste le temps de voir un visage très jeune, égaré, surpris et comme endormi.

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J’ose continuer ce qui aurait été normal de faire bien avant d’entamer ce voyage en contre-courant sur les rails abandonnés… B comme Brume, Bonté, Beaujolais nouveau, Beauté… Belle de jour [3] de Louis Bunuel (1967) ! Et je vois Catherine Deneuve lorgner dans un petit trou…

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Non, ça ne marche pas. Depuis sept ou huit minutes, je replonge dans le noir. Apparemment, Ciné-Clic, ce truc ultramoderne au nom légèrement rétro ne marche pas. Je m’interroge longuement et m’inquiète, même si je n’ai rien payé. Où est le Caillou qui a empêché le passage du liquide invisible ayant le pouvoir de tout ressusciter, même les Cailloux ? C’est peut-être un mot, c’est-à-dire un nom, ou tout simplement un prénom qui commence par C ?
La porte s’ouvre. C’est ma femme. L’enchantement est Coupé, Cassé, surtout Censuré. Mais quelques échos de mes déclics brisent l’embarras du moment : tu es en train de faire l’amour avec ton alphabet ? me Crie Claudia avant de refermer la porte.

Giovanni Merloni

(continue mardi 8 et jeudi 10 octobre)

[1] de Joseph L. Mankiewicz avec Elizabeth Taylor et Richerd Burton (1963).

[2] de Michelangelo Antonioni (1960)

[3] de Louis Bunuel (1967)

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 6 octobre 2013

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Autoroute vers le Luxembourg (les #vases communicants avec Claudine Sales – octobre 2013)

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Voyage dans un tableau de Claudine Sales

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Claudine Sales : « Driving with EdVolvo »
pastels 50x50cm, septembre 2013

Autoroute vers le Luxembourg. On est au crépuscule. La piste se défait de son absence de couleur pour refléter le céleste bleu du ciel. Curieusement, avec son allure en serpentine — dont on voit une contrecourbe luisante à l’horizon — l’autoroute envahit en long et en large toute la surface glissante sous mes roues. On a l’impression de naviguer sur une montagne russe. Je ne peux pas tout voir depuis le pare-brise encombré de lunettes et de mouchoirs. Alors je descends pour regarder le ciel. Personne, aucune voiture. Est-ce que le Luxembourg existe, est-ce qu’il est tellement petit que je l’ai déjà dépassé ? Je me touche la barbe. J’existe, donc cette parenthèse de rose et de bleu existe elle aussi, comme ce petit îlot au centre de l’Europe… D’ailleurs, mon amie me l’a assuré : elle sera là, elle m’accueillera en famille avec un petit dîner sur la terrasse…
Je m’assieds sur le garde-rails et je découvre le ciel qui à sa fois reflète la terre, en assumant le volume sans poids d’une colline renversée, où le soleil est chéri par des nuages filants en courbes concentriques. Je pourrais m’endormir dans cette merveilleuse solitude, la même que j’avais imaginé dans mon autoroute mentale.

Pour les vases communicants (*) d’octobre (voir liste complète des participants), Claudine Sales (CS) et moi (GM) nous avons décidé d’exploiter notre échange artistique sous forme d’interview ayant pour prétexte un dessin ou un tableau que chacun de nous a réalisé exprès pour ce rendez-vous. Nous nous sommes posées réciproquement des questions au sujet de notre travail de peintres, dans lequel nous devrons évidemment considérer comment et pourquoi ce travail même essaie de se confronter aux réactions du public du web. Dans cet esprit ce blog-ci héberge le tableau de Christine Sales et ses réponses à mes questions, tandis que deux dessin à moi sont accueillis dans Colorsandpastels, le blog de Claudine, que je fréquente depuis sa naissance et maintenant affiche une nouvelle veste graphique qui aide à mieux apprécier ses publications et ses oeuvres toujours extrêmement positives et intéressantes.
Giovanni Merloni

Interview à Claudine Sales (CS)
par Giovanni Merloni (GM):

GM : Nous avons travaillé sur un thème qui rentrait, depuis longtemps, dans votre imaginaire à vous, que j’ai adopté moi-même pour cette occasion en considération de sa grande force symbolique. Mais, pouvez-vous me dire ce que l’autoroute représente pour vous ? A-t-elle un rapport avec les autres sujets de votre inspiration ? A-t-elle une couleur pour vous ? Est-elle grise, pour vous, comme pour tout le monde ?

CS : Tout d’abord, je précise que je me considère comme « dessinatrice » autodidacte et non peintre. J’ai lu quelque part qu’on appelait « peinture » les dessins pastels suivant certaines conditions que je n’ai pas comprises.
Mon blog a été créé suite à l’insistance d’Isabelle Pariente-Butterlin. Je montrais de temps en temps mes petits dessins souvent inspirés par ses photographies sur twitter et elle m’a encouragée à ouvrir un blog où exposer mes dessins avec quelques textes courts illustrant mes recherches. J’ai la chance d’avoir une dizaine d’abonnés fidèles depuis deux ans.
L’autoroute/la route m’inspire parce que qu’elle est une invitation au voyage. Je déteste par-dessus tout voyager, trop accrochée à mes collines bleues (venez vérifier); mais j’éprouve un sentiment de compassion envers les voyageurs.
L’autoroute et la mer sont des lieux de téléportation où l’on se dit adieu.
L’autoroute est grise, mais aussi rose, mauve, noire, anthracite, bleue, brune et parfois bariolée grâce aux nids de poule. J’adore les nouvelles peintures réfléchissantes bleues.

GM : Du moment que les couleurs sont les grandes protagonistes de vos tableaux, est-ce qu’elles viennent avant le dessin, suggérées par un élan ascensionnel, quasi mystique ? Ou alors sont-elles le résultat d’un travail graduel, par couches successives ? Si cela n’est pas indiscret, combien de temps vous faut-il, en général, pour achever un tableau ?

CS : Votre première suggestion est la bonne : c’est la claque de la couleur qui fait avancer et le dessin la sert pour suggérer l’espace. J’ai une faiblesse pour le bleu, propice à la méditation. L’injonction à la couleur c’est mon trip. Mais au bout du compte, je fais toujours du figuratif, exploitant les caractéristiques a priori du cerveau.
Combien de temps pour un dessin? Est-ce qu’on inclut le sujet dans la question ou s’agit-il seulement de l’exécution? Un dessin peut être fini en une séance de deux-trois heures. Mais je peux tourner des mois, sinon des années, autour d’un sujet bien précis. Je sais quand je n’ai pas encore la maîtrise pour l’aborder, alors il reste là en suspens dans ma tête et je travaille à autre chose.

GM : J’avais en fait compris que la couleur est au centre. Elle est l’âme, le noyau essentiel de chacun de vos motifs. J’imagine une petite goutte bleue, ou jeune, d’abord infiniment petite, qui prend les formes d’un estuaire ou d’un ciel étoilé. La structure de cette petite goutte se multiplie ou plutôt se met en relation avec d’autres gouttes, ou grumeaux de matière ou pierres luisantes. Et voilà la question : ce monde explosé et lumineux (même dans un voyage nocturne en autoroute) quel rapport à-t-il avec le monde réel ? Est-ce qu’il y a des symboles — cachés ou inconscients — dans ces îlots qui flottent dans la stratosphère ou sur le fil de l’eau de la Gironde ?

CS : Comme je le disais déjà, je fais du figuratif. Lors de notre voyage vers le Périgord, à la hauteur de Metz, le lever du soleil et sa lumière rasante nous ont réservé un concert de bleus, de roses et d’oranges écarlates; je n’ai pas eu besoin de faire un effort d’imagination pour dessiner, la nature est bien assez colorée comme ça !

GM : Vous avez dit : je suis une dessinatrice. Pourtant, le dessin se fond tellement bien avec la couleur et la couleur est tellement efficace et poignante, que je dirai que les deux choses se fusionnent à la merveille. Est-il possible un dessin sans couleurs, pour vous ?

CS : J’ai commencé à dessiner en noir & blanc, au bic plutôt sur les agendas, les feuilles de cours; puis quand j’ai commencé le pastel, je faisais des dessins en couleurs et j’étais de plus en plus insatisfaite, j’ai même arrêté de dessiner pendant deux ans. Un jour j’ai inversé le problème: le dessin devait servir la couleur. Maintenant ça fait trois ans que j’exploite ce filon. Je vois comment je peux représenter avec la couleur et puis après j’essaie de me débrouiller avec le dessin. Souvent je rate mon coup, mais quand ça marche, je suis la plus heureuse !

palette claudine 740

GM : Vous vous inspirez à quelque maître du passé ou contemporain, auquel vous vous estimez proche ? En dehors d’éventuelles ressemblances avec quelqu’un d’eux, qui sont vos peintres préférés ?

CS : Je ne crois pas m’inspirer consciemment d’un peintre. Je gribouille depuis l’âge de 7 ans : je me souviens que j’avais été fasciné par le dessin d’une vache. Comme tout le monde j’ai dessiné le Saint et 007 dans la marge de mes livres d’Allemand.
Mes peintres préférés sont VerMeer & Rembrandt une semaine. La semaine d’après ce sera Van der Weyden & Van Eyck; et puis la suivante ce sera VanGogh & Caravaggio. Puis Caillebotte, Degas & Mary Cassatt & Sargent. Hopper, Freud. Et puis Morandi… J’aime les peintres secondaires et puis les moins bons, tous ceux qui se sont cassés les dents au travail. Difficile de choisir.
Je me sens proche de l’univers de Bonnard et Vuillard, un monde replié sur l’intérieur. Je regarde ces peintres avec envie mais sans imaginer que je pourrais un jour m’en approcher.
De toute manière, je dois m’éloigner d’eux pendant les périodes où je dessine. S’ils m’influencent, c’est par l’inconscient, mais là je ne parlerai qu’en présence de mon avocat ;))).

(*) Rappelons que le projet de « Vases Communicants », lancé par Le tiers livre et Scriptopolis consiste à écrire, chaque premier vendredi du mois, sur le blog d’un autre, chacun devant s’occuper des échanges et invitations, avec pour seule consigne de « ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre ». La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte Célérier.

D, un Dada pour Don Giovanni (alphabet renversé de l’été 2013 n. 26)

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Dans les années cinquante, en Italie, la rentrée scolaire tombait toujours le 1er octobre.

001_1 octobre 180Devoir à Domicile : « Désinvolture et Délinquance de Don Giovanni. Décryptez et, si nécessaire, Démystifiez ce Diabolique Deus ex machina de la Démesure où Demeure D’ailleurs un Décalage entre le De profundis et le Diapason d’une Danse Débridée. »

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Après la Dictée du Devoir le Déluge.

Dès le Début du Dimanche Dernier, je Demeure assez Détourné par la Disparition de la voyelle E, à laquelle je n’ai peut-être pas Dédié assez d’attention. Donc, en Débarquant dans les Délices Douces-amères du « D », je ne sais pas, tout D’un coup, me Débrouiller.

Et je me Découvre Démuni et presque Dément Devant le Devoir ci-Dessus, D’ailleurs très Difficile à Développer. Un Devoir qui Défie toute Dévotion Due à la Douce patrie d’Antoine Doinel.

Dérangé par toutes ces Devinettes, j’essaie Donc de me Dérober au Devoir du Devoir, en m’allongeant sur un Divan du Dortoir : « Dorénavant et Désormais, je Dormirai jusqu’à Demain », je me dis, le Dos renversé contre le Dossier du lit.

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Tout D’abord, je ne réussis pas à me Détendre. Depuis, Dopé par une Double Dose de Doliprane, je plonge dans le Délire Douillet de Discours à la Dérive se mêlant au sommeil…

Derrière les Dolmens, au-Delà du Domaine des Ducs de Bretagne, je Devine des figures… et D’emblée, par un Divin Déclic, une véritable Déesse, Diane je dirais, Démarre une Danse Dangereuse sur le Dos ou la pointe de mon Doigt, en y Dessinant Dessus le Dôme d’un invisible Domicile Doré.

Déjà, par ses gestes Dignes et Délicats, la Danseuse au généreux Décolleté me fait bien entendre qu’elle va m’entraîner dans une Dangereuse Dérive de Douleur et même de Désespoir.

Désemparé, je poursuis son Dessin, en Descendant au Dedans d’un petit Donjon, unique construction qui tienne Debout, située à l’orée d’un Domaine Dont la plupart des Défenses ont été Désormais Détruites.

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« Qui êtes-vous ? »

Déguisée en Demoiselle en Deuil mon guide Déclare : « Je suis Donna Anna, une pauvre Douce Demoiselle ayant eu (quel Dommage !) un Destin Difficile. J’avais rencontré Don Giovanni juste avant que mon père puisse me Donner en épouse à Don Ottavio… »

« Pouvez-vous me Dévoiler quelques Détails sur la personnalité Double… oh, pardon, trouble, de ce Démon nommé Don Giovanni ? »

« Décrire l’âge D’or ou le Déclin de Don Giovanni ce n’est pas Drôle du tout… » me répond-elle, avant d’entamer, la voix Désarçonnée, tout en Dodelinant de la tête, la Description des nombreux Délits que ce monstre Damné a commis…

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Tandis que Donna Anna chante, je Dors d’un sommeil léger. « Et vous ? » D’autres silhouettes, Déambulant sur le Damier, pointent leurs Doigts vers mon Divan. « Croient-ils que c’est moi Don Giovanni ? » Du coup, je voudrais noter sur le Dos de la main gauche mes Doutes, qui se Doublent au fur et à mesure que Donna Anna devient Donna Elvira ou Don Ottavio ou même le serviteur Dévoué de Don Giovanni jaillissant de temps en temps, comme un Diablotin, derrière le Damas du rideau…

Dérangée et presque Débile, Donna Elvira s’écrie : « Dov’è ? Dov’è ? Où s’est-il caché ? », tandis que Don Ottavio, grinçant des Dents, chante : « Depuis sa paix Descend la mienne… ».

En fait les Deux Dames, Debout près du Débarcadère, semblent Dédramatiser plutôt que Déblatérer contre les Délits de Don Giovanni, tandis que les hommes Dupés se Débrouillent très bien dans leurs vaines Démonstrations contraires.

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« Est-ce que vous pouvez m’aider à remplir mon Dossier ? Je peux vous payer, bien sûr ! »

« Je suis Désolé, me répond le serviteur Dévoué, mais nous Devons décliner votre offre Démesurée car Dans notre Dictionnaire plein de Dictons et Définitions Détaillées nous ne pouvons Discerner, à ce sujet, que Douleur et Désinvolture. Prenons pour exemple ce vieux Disque microsillon : Direction, Karl Böhm. Don Giovanni y Défile ou bien il y glisse tout en répétant ce que Lorenzo Da Ponte lui laisse Déclamer avant le fatidique Dîner où son Destin Dramatique se Dénouera au milieu de Décors très Dignes. Voyez-vous, tout se répète à l’infini. Et pourtant il est insaisissable comme un Daim… »

007_don giovanni scene III e IV 180 antique

« Damné à me charger des Débarras les plus Durs, Délégué dans des Devoirs assez Drôles », poursuivit le serviteur Dévoué « j’ai Dû Décrire dans un long Dossier les Démarches Diaboliques de ce Dragon vert se Détachant comme une ombre Délicieuse derrière les Dentelles des Dormeuses… Ô Destin d’un Dessinateur de Débandades d’hommes Désabusés ainsi que de Déceptions de Dames Domptées ! Ô Dessin Dada du Dos d’une Dame Déshabillée par un Diable Déguisé en Destin Débonnaire et Doux… Ô Dépouilles du violon D’Ingres ! »

Pause Décisive du serviteur Dévoué, qui reprend Délicatement : « D’ailleurs, mon patron et Despote est aussi un homme assez banal, comme moi, ainsi que tous les autres Damoiseaux et Demoiselles de son entourage. Dans les anciens ou modernes Diaphragmes des appareils photo — tout comme dans les Dessins de Daumier, David ou Delacroix — des Défroques animées Défilent par milliers en passerelle sans jamais nous Dire s’ils ont été invités ou pas aux somptueux dîners de Don Giovanni… »

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À l’arrêt du Disque, seul et Déçu, je Dure dans de beaux Draps. Il n’y a plus de Dérobades possibles. Où que je prenne la question — D’en haut, D’en bas, en fouillant dans les Dépôts de Drouot ou dans l’encyclopédie de Diderot —, il n’y aura jamais une route de Damas où ce diable puisse se démentir. Cependant, il ne sera jamais si dégoûtant aux yeux des hommes même les plus envieux ni des « Donne »  les plus Dévotes.

Paul Anka, Diana (1958)

Giovanni Merloni

(cliquez sur les images pour les agrandir)

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 1 octobre 2013

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E ou Existence en vie (alphabet renversé de l’été n. 25)

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Ex abrupto, passer du F à la voyelle « E » m’obligerait d’Exploiter un Examen Excessivement Exact ou Exaspéré, au risque d’Exhiber certaines Extravagances Extracommunautaires ou Exaltations Extraconjugales, sans compter une possible Extension à tout ce qui m’est arrivé d’Excentrique ou d’Exceptionnel dans ma vie Exécrable ou Exemplaire.
Je ne crains pas vraiment d’être Excommunié Ex cathedra par le jugement aussi Exacerbé qu’Extemporané de mes Examinateurs ou Exacteurs. Je ne crains pas non plus d’être Exproprié de mon Exagération Explosive ni de voir Extirpée mon Exubérance, mon Exigence Exponentielle d’Existentialisme.

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Giovanni Merloni, image d’un tableau qui n’Existe plus en entier (cliquer pour l’agrandir)

Expatrier ce n’est pas qu’Exploiter une Excursion Extra-moenia. Même dans le cas où l’Exil ne ressemble pas à une Expulsion, et qu’on n’est pas considérés comme des Excréments Excédants ou comme des Exemples d’une Exclusion dictée par l’Extériorisation d’Exigences Exagérées vis-à-vis des possibilités de plus en plus Exiguës d’un pays Excellent sinon Extraordinaire.
Exit. Cette Exhortation puissante et Excitée vers l’Extérieur ne peut pas devenir une Excuse Exhaustive pour Extorquer un Expresso ni pour en Exiger l’Exhalation Exquise.
Pourtant, l’Export est admis pour une œuvre Expressionniste Exhibant un corps féminin Exténué et Exsangue dans sa nudité Exclusive. On fait volontiers Exception et l’on Exulte même vis-à-vis de l’Exactitude d’un Exercice Exécuté Exprès par un artiste aux Exordes.
Voilà un Ex-voto sans liens Externes s’attendant à l’Exclamation et à l’Extase d’un prix Ex æquo, avec le flux Extra d’un public Exterminé, jusqu’à l’Extinction des billets.

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Rijksmuseum, Amsterdam (cliquer pour agrandir l’image)

E ou Existence en vie

Rien de plus adapté à un alphabet renversé que cette sensation de renversement de l’existence même qui me touche parfois, ou pour mieux dire périodiquement, lorsque j’ai affaire avec mon pays d’origine pour de questions bureaucratiques assumant presque toujours un semblant dramatique et pervers.
La petite anecdote dont je parlerai se lie très strictement au sentiment de la « disparition » que le rendez-vous avec la lettre « E », donc avec Georges Perec, inévitablement me suggère. Mais, cela va même au-delà. Car je suis resté étonné quand m’est arrivée de l’Italie, il y a deux jours, l’injonction de l’attestation « d’existence en vie » : — est-ce que vous vivez encore ou alors vous êtes déjà mort ?
Comment ? On sait tout de nous, le  nom du lycée que nous avons fréquenté, notre anniversaire, le lieu où nous avons pris notre dernière photo, sans compter la banque et les fichiers sanitaires… nous sommes obligatoirement inscrits, près du Consulat, à l’association des Italiens résidents à l’étranger (AIRE), directement branchée aux bureaux de l’état civil des communes de provenance… et l’on nous dit de répondre tout de suite, dans le moindre délai, afin de déclarer, comme Monsieur de Lapalisse, que nous sommes encore vivants, au risque de perdre notre pension ?

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Mais, ce qui m’a étonné le plus, c’est le fait que je dois envoyer cette réponse, non pas à l’Institution chargée de garantir ma retraite, ayant un nombre infini de sièges et de boîtes postales en Italie. Non, messieurs-dames, cette Istitution est trop chargée pour s’occuper des éventuelles « âmes mortes », elle a délégué une société intermédiaire et je dois envoyer cette déclaration indispensable « par avion », dans le Royaume Uni !
Je me demande si c’est à moi de déclarer mon existence en vie, ou plutôt à cette institution fantôme qui n’a même pas le moyen d’entretenir une correspondance directe !

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Delft 2013, cliquez por agrandir l’image

Voilà, si l’on ne meurt pas et que l’on survit, on est obligé de suivre de près la parabole descendante d’un glorieux contrat social d’antan qui plonge — avec nous ou avant nous ? — dans un néant sans remède.
J’exagère ? Évidemment tout le monde me le dit depuis mon âge le plus tendre. Pourtant, ce sont beaucoup plus nombreux qu’auparavant ceux qui disent aujourd’hui ce que je disais hier. Personne n’accepte, bien sûr, mon analyse actuelle ni surtout les trop simples remèdes que je pourrais essayer d’imaginer, mais je n’exagère pas. Pourtant, je me tais, de peur d’être écrasé par un Pinocchio quelconque sous le poids d’un gigantesque marteau. Ce serait embarrassant, en plus d’être classé comme le pauvre Grillon parlant sans l’être.

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Amsterdam 2013, Bibliothèque Rijksmuseum (cliquer pour agrandir l’image)

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 29 septembre 2013

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F : et Dieu créa le Format (alphabet renversé de l’été n. 24)

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Comme tout être vivant, Fabien Fagot était Fourni d’une Forme et d’une Figure propre. Poussé moins par la Faim que par son indomptable Fringale de tout Fouiller pour atteindre le Fond des choses il se Fêlait entre le besoin d’une Femme (et de Former sa propre Famille Fagot) et le désir de Franchir les Frontières de son esprit Fourvoyé (et du Fagot de son corps Fini) pour se Frayer une voie de Fuite dans le Firmament.
On disait que cet homme Frénétique et bien sûr Farfelu avait été Foudroyé par des curieuses Fantaisies et de Fausses convictions qui l’avaient amené à Frapper aux Fenêtres de tous les Foyers de Fagotier-sur-bois pour leur Fredonner une chansonnette Folle ou alors pour leur transmettre le lourd Fagot de ses Fixations.
On ajoutait d’ailleurs que ce Fameux charlatan et conteur de Fables n’était pas Fiable car il n’avait pas su administrer le Fardeau de Fortune qu’il avait gagné dans Chacun a son Fagot de Fautes.
Ce Fut dans cette Farce qu’il avait joué le rôle du Fugitif, oui justement celui qui avait Fiché le camp après avoir gâté la Fête.
Il n’avait été, peut-être, qu’un des nombreux Figurants, qu’un minuscule Fil du Filet de cette Formidable Fiction, mais il n’avait cessé, depuis, de se prendre pour Ranier Fassbinder ou Federico Fellini sans en avoir ni le Feu ni la Flamme.
Il avait su en Fin de compte se Forger une Figure Familière, capable de rester longuement Figée dans l’imaginaire de son Fan club, c’est-à-dire d’une petite foule ne cessant à chaque Fois de le Flatter.
Ayant Fabriqué sa Fortune de bois sur le Fil d’un rasoir, profitant de Fausses pistes il sut toujours Feindre les multiples Facettes du Fatalisme, quitte à Fondre en larmes quand il dut Faire Fagot avant de Faire Front à sa Fin.

« Devais-je attendre l’arrivée de la lettre F pour m’apercevoir que c’était surtout une question de Format ? Devais-je quasiment Frôler le Fond de cette Fringale alphabétique, pour découvrir qu’une tout petite Feuille de papier peut contenir le Firmament ?

002_cossutta 013 seppia 740 F ou le Format du Firmament

Franco Cossutta vit depuis longtemps en France et tout en gardant son esprit et accent particulier — originaire du Frioul, sa famille s’était installée près de Latina, à sud de Rome, participant avec de milliers d’autres familles des régions pauvres du nord à la transformation en campagne assez riche des marais pontins, un immense territoire marécageux et malsain — il s’exprime de préférence en français, même avec moi.
Autour de lui, on s’est beaucoup interrogés, comme vous pourrez lire ci-dessous. Un livre passionnant de Mahlya de Sant-Ange a raconté ce qu’il a vécu et marque encore son quotidien d’homme et d’artiste. Et aussi le peintre et poète Michel Benard  témoignera en quelques mots de sa valeur unique.
Ce qu’il m’intéresse d’ajouter à propos de Franco Cossutta ce sont ses expressions verbales et ses gestes, toujours en relation avec l’œuvre d’art qu’il vient d’achever ou de celle qu’il est en train de concevoir. Les mêmes phrases, mot par mot, que Mahlya de Sant-Ange a transcrit dans son roman-interview dont vous lirez bientôt un extrait. Quel lien y a-t-il entre ces mots et ces œuvres ? Qu’est-ce que signifie le mot « cosmos » dans le regard et sur la bouche de ce personnage fabuleux et hors du temps habitant dans un légendaire atelier de forgeron près des ruines habitées d’un château disparu de Montmirail ? Quel rapport peut y être entre le firmament réel et ces tableaux lumineux, où la force de l’univers se déclenche et s’apaise en passant sans aucun souci de la forme gazeuse à la forme liquide ou solide ? D’où vient cette lumière ?
Comment cet homme simple, qui ne prêche aucune ruse de style ou d’école ni d’abstraction intellectuelle, a-t-il su trouver la façon d’emprisonner le cosmos dans des rectangles de bois lisse ?
Dans mon précédent conte, sans queue ni tête, au sujet du personnage de Fabien Fagot, j’avais sournoisement essayé d’introduire plusieurs questions terribles, capables de me tuer, si je n’avais pas une bonne dose d’ironie dans mon sang bâtard… interrogations sans réponses sur le destin de l’artiste, ô combien influencé par des règles invisibles, qui sont toujours les mêmes !
Pourtant, au bout du tunnel, j’avais vu une solution : il n’y a qu’une chose à faire, pour rendre moins compliqué le passage voire la perception d’une œuvre, soit elle un texte littéraire ou musical ou pictural…
Oui, un texte pictural ! Pourquoi pas ?
La règle essentielle à respecter c’est la compatibilité des formats : « si tu veux que je te lise, ne sortes pas en pantoufles ; ne prétends pas que je t’attends tandis que tu te rases ou prends ton petit déjeuner… »
J’étais arrivé à cette banale évidence et déjà je m’apprêtais à changer de format, de forme et de contenu — pourquoi pas ? —, lorsque j’ai pensé à Franco, à ses phrases, à ses couleurs merveilleux… La même émotion que j’eus voyant les joyaux de Toutânkhamon, ayant survécu à plusieurs siècles sous les sables, encore neufs…
Est-ce que Franco Cossutta avait dû, en quelque mesure, tenir compte de la contrainte du format ?
Je crois qu’il ne pouvait faire que cela. Le format de ses tableaux n’avait aucune importance, ou bien, était-il dicté directement par ce cosmos auquel nous appartiendrions. Le cosmos qui est aussi, comme nous jure Franco Cossutta d’une voix calme et imperturbable, l’au-delà d’où nous venons. Le non-lieu de l’entre-deux-mondes, l’espace lumineux et même attirant à la frontière qui se creuse entre la vie et la mort.
Moi, j’avais vécu une période inoubliable à Bologne et j’y voulais absolument retourner. Franco ne réussit pas à se séparer d’un souvenir agréable de ce cosmos qui occupe l’antichambre de la mort. On dirait qu’il s’y rend de temps en temps, en fermant un œil ou se bouchant une oreille. Il y va pour en revenir à nouveau foudroyé et riche de visions voire d’émotions calmes et terribles à fixer de façon indélébile sur le rectangle blanc qui l’attend en silence.
Voilà que je suis heureux d’avoir partagé un brin de cette force cosmique, d’avoir nagé avec Franco dans le même liquide amniotique, remontant, pendant un instant à ma propre mort déjà vécue durant ma naissance. Je remonte déjà l’escalier de ma maison paternelle, à deux pas de la brèche de porte Pia…
Mais, quoi faire de ce format qui ne servirait déjà plus à rien ?
Je regarde Franco dans les yeux. Son rapport avec le cosmos est beaucoup plus facile et solide que celui qui s’instaure avec les humains… Avec le firmament ce n’est pas question de dimensions, de contraintes ni de rimes. Ni de mails, de numéros de téléphone ou de rendez-vous ratés. On ne vous demande pas la motivation, le CV, on ne vous reproche pas, sur le ton d’un compliment, votre accent…
Mais, avec les humains ce n’est pas si facile , même pour cette espèce d’Ange Gardien souriant, rassurant et bon.

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Voilà un extrait du Miroir à deux têtes, roman de Mahlya de Sant-Ange consacré à Franco Cossutta et à son esprit poétique, France Europe Éditions, 2007, p. 183-184 :
« — C’est bien Monsieur C., vous avez fait des progrès, vous vous tenez debout (évidemment sans équilibre). Vous parlez comme un enfant qui apprend à lire. Il vous faut maintenant d’autres soins plus appropriés, plus ciblés. Nous allons vous transférer dans un autre hôpital qui possède des moyens thérapeutiques bien plus performants que les nôtres !
— Je… Ne veux.. aller nulle… nulle… part ail… ailleurs.
— Nous ne pouvons malheureusement plus rien pour vous. Il y a d’autres malades plus jeunes encore que vous qui attendent déjà votre chambre !
— Je… ne veux… Ça suffffit…
— On m’a dit que vous aviez des hallucinations, que vous visitiez une (hum) une sorte de pays merveilleux. Avez-vous toujours l’impression de dériver de cette manière ?
— Mais… ce n’est pas une dé… dérive.
— Vous n’êtes pas sans savoir Monsieur C. que vous avez été victime d’une grave atteinte neurologique, que vous êtes au début d’un long processus de réadaptation dans le concret, que les traumatisés crâniens sont des personnes dépendantes. Toute votre vie, vous aurez des séquelles de votre accident. Vous êtes en phase de changements majeurs de la personnalité. Il vous faudra passer par une période de deuil et d’acceptation de vos handicaps. Des année. C’est une dure réalité
Pour exprimer la peine, l’agressivité, la vengeance, la fuite de la réalité, l’idée de l’euthanasie, vous avez besoin de soins intensifs, que nous ne pouvons plus offrir. Les expressions formelles ou informelles de votre souffrance doivent être guidées pour éviter une désorganisation ou le désespoir. Impossible de laisser passer trop de temps. Vos confrontations doivent se faire dans un contexte d’aide appropriée.
— Je ne suis pas fou. Les couleurs que je vois me soignent, me guident, elles existent mais dans un autre monde !
— Monsieur C. vous « paradisez », c’est votre manière de faire face à vos déficits physiques, au piétinement de vos progrès, à votre isolement impitoyable, Je compatis… je compatis.
« Il vous faudra passer par un compromis douloureux où s’accomplira en détail, le commandement de la réalité », ce n’est pas moi qui le dit, mais Freus ! Si vous « paradisez » dans un état constant de subjectivité, vous êtes un impératif humanitaire !
— Je veux ren-trer chez chez… moi !
— C’est impossible dans votre état actuel. À l’extérieur, vous allez montrer très vite des signes intermittents d’appréhension à tout environnement ! Vous êtes encore arelationnel, vos réponses sont fluctuantes, selon le moment de la journée et vous êtes souvent en état pauci-relationnel !
— Stop ! je veux rentrer chez chez moi…
[…]
Quelques jours après, il n’y eut pas d’applaudissements, pas d’encouragements pour accompagner la sortie de Franco… » (Mahlya de Sant-Ange)

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Michel Benard, Mahlya de Saint-Ange et Franco Cossutta

L’accident de moto qui a changé si radicalement la vie du pilote Franco Cossutta en le transformant en peintre visionnaire sans égal s’est passé un 8 avril d’il y a presque 40 ans. Et Franco Cossutta est toujours là, avec ces tableaux imprégnés d’au-delà cosmique qu’il ne cesse de réaliser avec sa bombe à peinture et sa technique aussi simple que mystérieuse.

Giovanni Merloni

F ou Franco Cossutta

Le peintre et poète Michel Benard Lauréat de l’Académie française. Chevalier dans l’Ordre des Arts & des Lettres  suit depuis longtemps l’oeuvre extraordinaire de Franco Cossutta dont il partage la conception picturale dans plusieurs aspects. En fouillant parmi ses commentaires les plus récents, outre à une entrevue très poignante, je considère comme très beau et intéressant ce portrait de l’artiste et de son oeuvre :
« Un artiste authentique, atypique, singulier, naturel, simple, qui étonne, détonne et surprend les amateurs d’art ce qui peut paraître logique, mais également les scientifiques et astrophysiciens du CERN (Genève) qui s’interrogent sur cette transposition spontanée du cosmos, très voisine de la réalité.
Une rupture de vie, la mort ou presque et tout bascule !

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Franco Cossutta après son accident.

A partir de cet instant Franco Cossutta est devenu une sorte de visionnaire en liberté, un électron de l’imaginaire, un pèlerin de l’univers, un pêcheur d’étoiles, un voyant au sens rimbaldien, donc déréglé de tous ses sens.
Ses expériences personnelles et artistiques sont devenues de longs voyages cosmiques en alternance.
Une communion avec l’infiniment grand et l’infiniment petit.

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Franco Cossutta, L’origine, huile sur bois

Ses œuvres intemporelles sont des métaphores de la mémoire des galaxies, de la voute céleste et des symboles étoilés.
Son regard intérieur nous place au seuil de l’innomé, de l’innommable et de l’ineffable.
Par cela son œuvre devient intangible, intemporelle !

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Franco Cossutta, Germination, huile sur bois.

Dans la solitude méditative et le silence de son atelier cet artiste insolite communique avec l’univers, ce fait catalyseur, relai de transmission des lois que le principe universel lui insuffle.

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Franco Cossutta, Magma stellaire, huile sur bois.

Face à une œuvre de Franco Cossutta nous transgressons toutes les notions artistiques habituelles, même les plus minimalistes ou conceptuelles.
Nous sommes confrontés à une sorte poésie galactique accompagnée d’une musique des sphères.

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Franco Cossutta, Fécondation, huile sur bois.

Ce voyage cosmique est peut-être la révélation inconsciente d’une nostalgie de l’ailleurs !
Michel Bénard.

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Franco Cossutta, 2013

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 27 septembre 2013

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G ou Grégaires en fuite (alphabet renversé de l’été n. 23)

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Heureusement, dans le passage de la lettre H à la lettre G, j’ai réussi à me dérober à la brutale alternative
entre
l’Hôpital et la Galère
l’Huis clos et la Grange aux belles
Audrey Hepburn et Juliette Gréco
l’Hockey et le Gymkhana.

Cependant, la possibilité de rencontrer au-delà de la Grille une inquiétante multitude de Géants — comme Garibaldi et Guevara, Gorbaciov et Gandhi, Goya et Giorgione, Goethe et Giordano Bruno, Giacometti et Gerschwin, Genet et Goldoni, Giono et Gide — m’avait tellement Gêné que j’ai décidé de m’adresser d’abord aux Gendarmes, ensuite au Gouvernement.
On m’a proposé une visite à la Gare d’Orsay, aux Galeries La Fayette et à la Géode. Ensuite, on m’a offert une Glace avant d’ouvrir Grand les bras et me proposer, résignés, d’attendre Godot.
Mais, tandis que j’attendais, entouré de Gentilshommes de ma même Génération, très experts en matière de Guerres, de Grands Hommes et de plats Gourmands, un Gouffre s’est creusé sous mes pieds.
Je suis alors rentré dans ma Guinguette où j’ai pu me désaltérer avec plusieurs Gorgées de Glen Grant et hurler librement « ta Gueule » à l’adresse d’un cher ami venu de Groënland. Mais j’ai aussi flanqué une Gifle à Giovanni, le Garçon italien qui m’a répondu « Grazie tante ! » avant de me traîner par les Gencives jusqu’à la première chambre à Gauche.
Une fois dans mon lit je ne réussissais pas a m’endormir, car j’avais l’estomac Gonflé par l’effort de Gérer tous ses personnages en G Grimpant comme de milliers de Gnomes du Genou à la Gorge, tandis que mon corps de plus en plus Gaillard ressemblait à celui de Gulliver à Lilliput.

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Pour me libérer de ce cauchemar, je songeai d’attaquer ces redoutables espèces de Grenouilles comme avait fait à son époque Luigi Galvani, en les transperçant par d’épouvantables décharges de courant électrique. Galvanisé par mon Geste, je m’adressai à la statue de ce tortionnaire bienfaisant dont Bologne est justement fière, installé juste à côté de la cathédrale de Saint-Petronio. Mais celui-ci fit semblant de ne pas me connaître ou, pour mieux dire, il m’indiqua sournoisement le plafond. « Gutta cavat lapidem… Les Gouttes creusent la pierre ! » me dit-il.
En comptant une à une les Gouttes de l’horrible lustre central, je me suis finalement abandonné à la protection de mes Anges Gardiens, qui s’étaient entre-temps chargés de Gommer, pour un peu, mes Gribouillis mentaux.

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Au centre de la nuit, l’urgence de me rendre aux toilettes me fit Goûter le plaisir du vide noir du jardin au-delà du Garde-corps rouillé.
— Tu Gaspilles inutilement ton temps, me dit mon ami Gilles jaillissant de toute sa maigre silhouette derrière une Gloriette blanche Gracieusement illuminée.
D’un coup, j’eus la sensation d’une Galaxie de prénoms en G qu’on ne pouvait pas arrêter.
Où allaient-ils Giuliano et Giuseppe, Giacomo, Giorgio, Gino, Gina, Giusto, Guerrina, Giada, Giovanna, Gabriele, Guido ?
Où allaient-ils Gérard et Geneviève, Guy et Gustave ?
Ce n’est pas la peine d’observer qu’entre eux pourrait bien y être Giacomo Leopardi marchant bras dessus bras dessous avec Giacomo Casanova ; Giorgio Bassani avec Giovanni Pascoli ; Guy de Maupassant avec Gustave Flaubert…

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Anonymat à tour de rôle

M’unissant à ce cortège de Gens illustres, ô combien familiers, je reconnus le centre de Gênes où, petit à petit, au lieu des hommes et des femmes du passé, je vis glisser l’un après l’autre les vélos légers du troupeau du Giro d’Italie. Cela me fit tout de suite souvenir des Grégaires en fuite de Paolo Conte.
J’ai déjà illustré quelque part le Goût de l’anonymat, la Gloutonnerie un peu perverse de la vie en retrait. Avant de m’endormir, avec ces figures des coureurs Grégaires qui tirent la volée aux champions, je me suis souvenus des branches latérales dont me parlait Paolo, mon cousin psychanalyste… En fait, il y a une petite différence entre Grimper en Grommelant pour la conquête d’un Graal invisible et Gagner le prix Goncourt ou le Roland Garros. Sans aucun rapport avec le talent et la force de leur voix il y a des Gens qui naissent vainqueurs du Grand Prix et d’autres Gamins et Gamines qui sont nés pour le refuser.
Plus difficile trouver des Généreux qui soient prêt à lire les bouquins égarés, Gravés parfois avec le sang, une Goutte à la fois.
Mais cela peut arriver. Ainsi se console le Grégaire éreinté qui a fuit le troupeau juste pour se Gratifier en traversant tout seul une redoutable Gorge aux rochers saillants. Sous la pluie battante et Gelée, évidemment.
Pendant la nuit j’ai conté plusieurs troupeaux de cyclistes à la poursuite du Grimpeur ailé, un personnage très célèbre de mes temps : le Luxembourgeois Charlie Gaul. Seul sur l’Aubisque, seul sur le Tourmalet…

G ou la Gifle du hasard
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Le tableau giflé

Avec l’image du coureur Glissant heureux parmi deux parois de Glace je suis plongé dans le vieux placard de mon Grand-père maternel, Alfredo. Parmi la naphtaline et les cintres de bois — ressemblant des Glaives dont je me servais avec mon frère pour combattre jusqu’au dernier sang — il y avait un vieux tableau enroulé, très abîmé par la poussière et l’abandon. Ma mer m’avait dit que c’était l’œuvre d’un frère cadet d’Alfredo s’appelant Roberto, unique artiste auquel je peux remonter dans le vaste arbre Généalogique de ma famille pour retrouver quelqu’un qui m’aurait transmis cette propension… Ce tableau, que j’avais vu trôner au-dessus du buffet dans la salle à manger de mes Grands-parents, avait maintenant une très mauvaise mine. Après, dans le rêve je me Glissai péniblement sur le carrelage noir et blanc. Dans la chambre au fond il y avait une Grande agitation. Mon Grand-père était tombé du lit et ses trois filles, le voyant tout courbaturé mais sain, essayaient de se moquer un peu de lui en lui demandant les circonstances de sa chute.
— J’ai eu un litige avec Roberto, répondit Alfredo avec un regard excité. Je lui ai donné une Gifle… Et suis fini à terre !
Je me demande aujourd’hui s’il y avait de la jalousie ou de l’envie de la part de ce très sérieux professeur de mathématiques et ce peintre aux couleurs obscures des paysages de Léonard qui avait eu peut-être, au contraire de son frère, une vie précaire et malheureuse. Ou alors c’était l’amour de leur mère qui les divisait, ou une femme… Pourquoi pas ?
Car une Gifle est toujours une Gifle. C’est une chose qu’on devrait Garder juste pour les bonnes occasions…
En me réveillant dans mon abri parisien j’ai regardé longuement le tableau de l’oncle Roberto que ma femme avait voulu restaurer. Maintenant, ressuscité, il me semble Cendrillon dans les habits de la fête. Il suffit d’un seul rayon de soleil, qui réussit parfois à se faufiler parmi les immeubles de la cour. Quand il effleure le tableau, celui-ci devient un endroit réel. Je reste enchanté à observer ces rives, le maquis, les arbres, le mouvement sinueux que fait le Garigliano, Glorieux fleuve de la Campania…
Je n’accuse pas mon Grand-Père adoré qui me portait à cheval sur ses genoux se réjouissant toujours de mes dessins de soldats sur les collines et des contes que je m’inventais pour lui faire plaisir. Ce fut peut-être la première personne avec laquelle je m’ouvrisse librement, la première autorité bienveillante (et patiente) qui m’encouragea à raisonner.
Mais, combien de gifles à-t-il adressé à cette branche latérale de l’arbre familial ?
Si l’on devait accrocher aux murs tout ceux qui ont été fauchés par une gifle réelle ou symbolique, on aurait besoin de la Muraille chinoise. Mais ce serait le Mur des larmes, une chose qui évoquerait moins la vie que la mort.

G ou Galerie des Poètes,
échos d’une exposition en cours :
Trois Jeunes peintres ukrainiens à Paris.

000a_les trois peintres 740 Alexandre Dmitriev, Suleiman Kadyr-Ali et Ouliana Ivanova
Société des Poètes Français, Espace Mompezat
16, rue Monsieur le Prince, 75006 Paris

Vendredi dernier, dans les locaux de la Société des Poètes Français j’ai participé comme spectateur à l’installation d’une exposition très intéressante, concernant trois jeunes peintres venant de l’Ukraine. Dans le peu de mots que j’en dirai, on comprendra bien la raison de l’insertion de cet évènement au beau milieu d’une de mes lettres biaises et farfelues.

D’abord, je suis sorti particulièrement ému de cette expérience en raison de la grande simplicité des rapports réciproques entre les Poètes Français, faisant partie de la plus ancienne et noble association de poésie de Paris, et le groupe d’artistes venant d’une ville située en Crimée sur les rives de la mer Noire : Simféropol. Dans la même région de l’immense Ukraine on nous a évoqué les noms d’Yalta et de Sébastopol, la première très connue pour des raisons éminemment politiques, la deuxième pour le siège franco-anglais de 1854-1855, dont il nous reste à Paris le nom d’un boulevard très connu.

À la tête de la « délégation », la professeure Nadège Lessova-Yuzefovich de l’Alliance française de Simféropol. Les jeunes peintres — Alexandre Dmitriev, Suleiman Kadyr-Ali et Ouliana Ivanova — ont fréquenté tous les trois l’Académie Nationale des Beaux Arts et d’Architecture de Kiev en Ukraine, l’ancien « état cosaque », dont on cherche encore de traces dans plusieurs endroits d’Europe.

On dirait que c’est normal. Il y a toujours des échanges culturels entre les pays d’Europe et du monde entier et Paris est souvent au centre de ces échanges dans le rôle de promoteur, d’hôte accueillant. Ce n’est évidemment pas la première fois que Paris et la France découvrent des trésors d’art venant de loin.

On dirait que pour rejoindre la Crimée il ne faut que trois heures d’avion. Pourtant le déplacement n’est pas évident. Si d’un côté les Français ne sont pas de grands connaisseurs des beautés sauvages et culturelles de la Crimée ou d’autres endroits et villes d’Ukraine, comme Kiev et Odessa, les Ukrainiens, quant à eux, n’ont pas l’habitude ni souvent la possibilité de visiter Paris ou de venir en France pour faire connaitre leur culture.

au travail 740

Je veux commencer mon petit récit-commentaire avec les premiers moments de cette rencontre avec ces trois artistes, eux aussi, peut-être, des « grégaires en fuite », comme la plupart des artistes. D’abord, à cause du manque provisoire d’une langue d’échange basée sur les mots et les gestes, on était au mutisme. Ensuite, au fur et à mesure que la préparation de l’exposition avançait, avec le désemballage des tableaux et la révélation des tableaux mêmes, le dialogue a commencé et a vite trouvé son rythme.
Et voilà l’incroyable surprise : depuis un territoire assez éloigné, trois jeunes amènent à Paris un monde extrêmement familier. Je ne dirais pas un déjà vu, mais plutôt une nouvelle interprétation, dans leur contexte, de certains exemples et modèles incontournables. À travers leurs tableaux nous ne voyons que des petites nuances qui nous font arriver de temps en temps des émotions inattendues.
On pourrait appeler cela « peinture du commencement et de l’élan poétique ». D’abord le commencement vis-à-vis de l’expression picturale, où le choix des maîtres se fixe sur certains artistes de la belle époque, dont les impressionnistes, évidemment et en particulier, Edgar Degas… Ensuite, le nouveau commencement de l’après-Seconde Guerre, avec le choix de La vie en rose — chanson créée par Édith Piaf en 1947 — qui semble transparaître dans certains tableaux ici exposés.
Dans ces tableaux on retrouve d’ailleurs un esprit et une recherche commune : « la redécouverte de l’âme ». Face à la « tabula rasa » d’identités plusieurs fois niées ou carrément effacés par un siècle implacable, quel est notre point de repère ?
On dirait que le trio de peintres remonte consciemment au 1889, c’est-à-dire cent ans avant l’écroulement du mur de Berlin avec pour conséquence la fin de l’Union Soviétique et la naissance d’une nouvelle galaxie des nations russes.
Les trois peintres, jeunes et modernes, se servant de l’acrylique d’une façon qui ne fait pas regretter ni les huiles ni les pastels et les aquarelles d’il y a 130 ans, remontent résolument à la période de la Belle Époque, en Europe et surtout en France… N’oublions pas combien la langue française était présente dans Guerre et Paix de Tolstoj (roman qui acheva sa publication en 1869) et dans la plupart des romans russes d’avant la Première Guerre.
On voit cela en observant la presque totalité des tableaux ici exposés, où l’évocation de la Belle époque est particulièrement évidente.

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La Dame au petit chien est un film Soviétique en NB réalisé par Iossif Kheifitz, sorti en 1960 qui fut présenté au Festival de Cannes, tiré de la nouvelle éponyme d’Anton Tchekhov de 1889, situé à Yalta, sur la mer Noire.

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Un nu sereinement étendu au centre d’une chambre dont chaque particulier assume une importance particulière… Renvoyant à Velasquez plutôt qu’à Goya… Renvoyant, plutôt qu’à Modigliani, à Edgar Degas et aux nus que celui-ci avait peints à la même époque où Tchekhov écrivait la Dame au Chien…

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Paysages de la Crimée qu’on devine splendide, avec des nuances de sable et de couleurs pâles de la mer se trouvant à la même latitude ne notre Côte d’Azur…

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Gogol, le grand écrivain qui nous regarde, inspiré et pensif, depuis un autre siècle.

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Le portrait d’un couple d’antan, assis sur des fauteuils hautains dans un coin très élégant d’un atelier d’un peintre qui donne autant de valeur au portrait fidèle des deux personnages assis qu’à la mise en scène de cette ambiance du passé.

En plus de quelques natures mortes évoquant Cézanne ou Matisse, ou les fleurs jaunes de Van Gogh, on observe juste quelques petites ouvertures, pour le moment, envers la peinture abstraite et les nombreuses expériences qui se sont développées en Europe après la Première Guerre. Aucun clin d’œil, pour le moment, au constructivisme russe de l’époque de la révolution dont je rappellerais ici le nom de Tatlin ni au futurisme d’El Lissitzky qui a vu ici à Paris les preuves incontournables de Natalia Gonciarova et Vladimir Larionov.

Dans ce groupe marchant en contre-tendance vis-à-vis des modes contemporaines, il y a donc une précise volonté que je n’appellerais pas « retour à l’ordre » ni « assomption » de énièmes formes de récupération du passé en clé moderne. Ils repartent de là, de cette Belle Époque qui a été aussi un moment de grande rupture où le langage des peintres a eu un rôle sans précédent dans l’histoire des nations et de leur civilisation.
L’idéologisation de la peinture — d’un côté l’art abstrait, de l’autre l’art figuratif, pour faire une banale simplification — ont amené une rupture parfois déchirante et dramatique dans la vie de beaucoup de peintres, coupant net la continuité du procès d’émulation et d’assimilation du savoir-faire dans les arts plastiques.
Et je me trouve d’accord avec Alexandre, Suleiman et Ouliana, venus ici à Paris à la primordiale source de leur inspiration. Je partage absolument leur besoin de se relier aux mouvements picturaux de la Belle époque, non seulement en raison de leur merveilleuse exploitation de la figure humaine et du paysage , mais aussi, surtout, parce que ces formes d’art gardaient encore des liens robustes avec l’art des grands maîtres du passé.
Ils évolueront bien sûr et peut-être changeront, en devenant de plus en plus témoins de notre temps complexes et difficiles. Pourtant ils seront partis d’une base solide, qui correspond d’ailleurs à leur vision passionnée et sentimentale de la réalité de l’homme et de la femme.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 24 septembre 2013

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