H ou Héroïquement (alphabet renversé de l’été n. 22)

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H sur fontainebleau 480

Io Ho abitato a Roma — J’ai Habité à Rome
Tu Hai una invidiabile abilità manuale — Tu as des enviables Habiletés manuelles
Egli Ha  un certo senso della gerarchia — Il a un certain sens de la Hiérarchie
Horizon
Himalaya
Homère
Horace
Henri IV
Hugo
Hollywood
Hidalgo
Homme
Humanité…

Hélas ! Depuis ce dernier mot, Humanité, je ne réussis plus à avancer… Est-il possible qu’un alphabet puisse gâter l’Humeur ?
Pardonnez-moi, oui ! Même un alphabet renversé peut déclencher un renversement, plus ou moins sensible et grave. D’abord, le choix d’une telle contrainte n’a pas les mêmes conséquences que celui de la rime ou du mètre réglant le flux des vers. Cela ressemble plutôt au choix d’un titre pour un texte quelconque, décidé bien avant d’exploiter le thème évoqué. Parfois, on se borne à formuler des titres splendides, comme il arrivait à Charles Baudelaire, sans jamais trouver le juste élan ou le juste esprit pour les remplir d’images et d’événements également beaux : « Et à quoi bon exécuter des projets, puisque le projet est en lui même une jouissance suffisante ? » (cf. Giovanni Macchia  sur Beaudelaire, dans « Ja suis un esprit à projets« , page 1252 Ritratti, personaggi, Fantasmi, I Meridiani, Mondadori, 1997). Le titre original ou farfelu nous attend au passage, menaçant et terrible, comme cette idée de l’alphabet…
Ensuite, petit à petit, tandis que l’été se brûle et l’automne s’installe, cet alphabet, qui avait tant Héroïquement démarré, s’effiloche comme Les feuilles mortes de Juliette Gréco. Et la contrainte devient diabolique. En principe, on pourrait s’adonner, en toute liberté, à chaque fois, aux suggestions momentanées de la fantaisie et de la mémoire. En réalité, dans cette opportunité alphabétique librement assumée, il peut y avoir une sorte d’inexorabilité.
 Car, en fin de compte, cette idée de l’alphabet renversé — et inconscient — peut se révéler bel et bien comme un escamotage aidant son inventeur à être acquitté ou blanchi par le tribunal du web.
Un tribunal hypothétique, dirait quelqu’un, moins redoutable que celui dont parle Kafka dans Le Procès. Pourtant j’en perçois parfois les échos, comme des chuchotements presque imperceptibles qui frôlent l’écran de mon ordinateur ou voltigent perplexes au-dessus de la corbeille virtuelle. Difficiles à atteindre, comme des ombres ayant des silhouettes quasiment humaines. Ce n’est que mon ombre à moi, diriez vous, que le réflexe de ma voix. En fait c’est justement ma propre voix qui me dérange.
Je pourrais m’écarter de tout cela, me dérober avec un simple déclic, comme j’avais déjà fait, il y a longtemps, en éteignant la télévision. Je pourrais me refuser de continuer à me soumettre au flux inexorable de paroles et d’images dures à maîtriser, s’accumulant l’une sur l’autre comme autant de cadavres ou de gestes intimes ou de rires souvent vulgaires. Mais…
J’arrête ici.
Je ne suis pas le seul à vivre ce défi avec le web, cette inquiétante contiguïté avec les innombrables voix du monde, dans une alternance de confiance et de peur, de délire enthousiaste et de sombre pessimisme.
Donc, je m’arrête à la mauvaise Humeur d’aujourd’hui, à l’état Hargneux dans lequel je frôle pourtant l’envie de me cloîtrer dans un Huis clos, bordé de Haies sombres.
J’arrête parce que je n’aime pas trop me vautrer dans le refus, dans les sentiments contradictoires de l’Honneur perdu ou raté ni surtout de la Honte.
 Honte de quoi, d’ailleurs ? Mon fils Paolo émerveilla un jour tout le monde en nous reprochant de glisser facilement dans un sentiment de culpabilité qui n’était pas catholique ni dicté par une autre religion quelconque. Un sentiment que seulement une religion excessivement rigide ou une fausse superstition aurait dû nous inculquer.
Je suis d’accord, mais au fond, je crois que la religion, dans ses formes extrêmes ou hypocrites d’intolérance et de nivèlement des consciences, ne fait que profiter des maux profonds, ancestraux, qui se déclenchent spontanément depuis toujours entre tout Homme et tout regroupement Humain.
Le réflexe le plus immédiat est celui de fuir (suivant la pulsion même de fuir, comme dirait Guillaume Vissac). 
Sinon on part à l’attaque, Héroïquement, suivant une pulsion opposée, presque amoureuse, celle du combat sans répit, jusqu’à la mort :
Dulce et decorum est pro patria mori
« Il est doux et glorieux de mourir pour sa patrie » (Horace)

002_cavaliere nel fiume Iphoto NB 180 L’Adieu aux Rois de Valère Staraselski

En 1794, lorsqu’on sortit de son tombeau le cadavre d’Henri IV, presque 184 années s’étaient écoulées depuis sa mort violente. Ce fut une page sombre de l’Histoire française et de la Révolution aussi, ce lynchage des corps des Rois morts auquel nombre de Français participèrent avec tous leurs sentiments.
Maintenant, je suis en train de lire L’adieu aux Rois, ce passionnant roman de Valère Staraselski qui — tout en décrivant le lieu, l’incontournable basilique de Saint-Denis, juste en dehors des portes de Paris et les menues circonstances de cette honteuse tuerie des morts — reconstruit fidèlement les derniers six mois de vie de Maximilien Robespierre. Celui-ci fut un personnage unique et sans doute un point d’ancrage primordial pour les chefs de la Révolution.
Comme l’auteur a illustré dans la présentation du livre au café de la Mairie de Saint-Sulpice le dernier 10 septembre, il n’y a pas de rue Robespierre à Paris. Ce pilier de l’Histoire de la France ayant eu de millions d’admirateurs partout dans le monde fut considéré après sa mort comme le principal responsable de la Terreur. Mais, de l’analyse fouillée de tous les documents disponibles, quiconque peut vérifier que Robespierre n’avait jamais partagé l’idée de la Révolution permanente ni surtout l’utilisation de la guillotine pour régler les rapports de force dans le Comité de salut publique.

valère s 180.Quant à moi, je partage absolument deux choses que Staraselski a déclaré ce mardi soir : la première, très importante aujourd’hui, selon laquelle les partis de la gauche ne devraient pas passer à côté des valeurs fondantes de la nation Française. Sans négliger l’importance de l’ouverture européenne et de la possibilité, un jour, d’un monde sans frontières, il ne faut pas oublier l’identité d’une nation, sa spécificité, sa civilisation. En défendant sa propre culture, on rend un service meilleur à la collectivité internationale. La seconde chose est très simple et originale en même temps : dans une société qui connait de moins en moins son Histoire, il fait travailler pour la faire comprendre et partager telle une donnée indispensable du présent. Valère Staraselski, auteur d’importantes études sur Louis Aragon, soutient qu’on peut raconter l’Histoire dans un roman aussi bien et même mieux que dans un essai classique. Je pense tout de suite aux Misérables et à Quatre-vingt-treize et n’hésite pas à lui donner raison.
Ayant appris que Robespierre avait fort condamné cet assaut sauvage aux tombeaux des rois, je me permets d’extraire de l’Humus de ce livre — parfaitement calé dans l’esprit et dans la langue de ce temps évoqué — la description de l’ouverture du premier cercueil royal, celui d’Henri IV :

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« Tout d’abord, on a commencé par tirer le bon roi Henri IV, mort le 14 mai 1610 à l’âge de 57 ans, ainsi que l’annonçait la plaque de cuivre sur son cercueil. La première enveloppe de chêne a été fracassée avec un ciseau et un marteau. L’étrange bruit mat que cela faisait ne m’a pas quitté et résonne dans mon crâne. Le bois écorché, déchiré, éventré… Tout cela a paru aller très vite. On voyait bien à leur mine que le cœur des uns et des autres battait la breloque.
Chacun à sa manière, vivait avec intensité ce moment, empli d’un reste de respect sacré et se demandant forcément en même temps quels avaient été les ravages de la mort pendant les deux siècles qui venaient de s’écouler.
Un des ouvriers, il avait le bras presque nu, a osé. Il a avancé la main et soulevé avec précaution le suaire blanc encore intact. Et le corps du roi est apparu, étonnamment conservé, avec sa barbe presque blanche, les traits de son visage à peine altérés, parfaitement reconnaissable. Il semblait dormir et devoir s’éveiller d’un moment à l’autre. Pour ma part, j’ai cru que mon cœur, à force de cogner, allait éclater. Mon sang s’était glacé. Autour de moi, le trouble, le malaise étaient palpables. Il était impossible de détacher son regard de la figure du roi. »
Valère Staraselski, L’adieu aux rois, Paris, janvier 1794, pages 100-101. Le Cherche midi, roman, 2013

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 22 septembre 2013

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I ou Île verdoyante (alphabet renversé de l’été n. 21) III/III

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Il y a juste 143 ans, le matin du 20 septembre 1870 vers 9 heures, l’artillerie de l’armée italienne, dirigée par le général Raffaele Cadorna ouvre une brèche d’une trentaine de mètres dans le remparts nord-est de Rome, à proximité de la Porta Pia, ce qui permet à deux bataillons, un d’infanterie, l’autre de Bersaglieri, d’occuper la ville. Par hasard, 75 ans après cette héroïque journée, je suis né juste au-delà de la brèche, dans un des premiers quartiers bâtis par les Piémontais, glorieux et contradictoires artifex de la transformation de Rome en capitale de l’Italie.
Je ne me considère pas un homme âgé. Du moins pas encore. Et pourtant ma naissance sans poids ni mérite se situe presque à mi-chemin de ces 143 ans de pleine unité territoriale. Donc, cela exprime très efficacement, à mon avis, combien l’Italie est jeune, très jeune.
Cela autorisera peut-être certaines historiens à chercher les plus grandes fautes et retards de ce pays, accumulés au cours de ces 143 ans, dans le manque de temps et dans la hâte, parfois convulsive, de faire.
Ayant vécu la plupart de ma vie au milieu de ce tourbillon, toujours avec le rêve d’une île verdoyante de bien-être et tranquillité au milieu de la tempête, je peux dire qu’on n’a pas eu vraiment le conscience de la rapidité brûlante par laquelle certaines conquêtes économiques, sociales et politiques avaient été réalisées. On ne réfléchissait pas combien le Risorgimento était encore proche de nous, tandis que deux guerres mondiales, ne faisant qu’un avec les vingt ans du régime fasciste, s’étaient déroulées vite, l’une après l’autre. On n’évaluait pas non plus l’importance de l’héritage que nous consignaient ces expériences intenses et prodigieuses de la Résistance et de la Libération, vécues en première personne et transférées à nous par une multitude de survécus de la génération de nos pères et oncles : leur élan de justice et de liberté voulait se projeter en avant, pour construire un futur plus rassurant pour tous, une démocratie plus solide.
Maintenant, depuis mon Îlot parisien, beaucoup de faits m’échappent, je ne peux plus saisir le quotidien de ma patrie vaguement lointaine. Et pourtant je vois bien, depuis cet observatoire, dans le cœur et dans l’esprit de ce peuple désormais orphelin de la plupart de ces hommes généreux et honnêtes, un sentiment d’incertitude et de déception face à une crise sans précédents.

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Chacun doit respecter l’Histoire de sa patrie et ne cesser de l’étudier, d’y fouiller dedans à la recherche des raisons primordiales de la presque totalité des destins individuels de ses enfants. Suivant ces analyses Indispensables, on croise souvent la question de l’émigration et de l’exil. Depuis toujours et particulièrement dans le siècle dernier, des millions d’Italiens ont abandonné le sol de la patrie pour chercher fortune ailleurs, partout dans le monde. On ne connait pas bien les vicissitudes que nos compatriotes ont dû traverser. En général, selon le lieu commun auquel on veut croire, les Italiens se sont toujours bien débrouillés et beaucoup d’entre eux ont eu de la chance, sinon du véritable succès, dans tous les domaines.
La plupart des émigrés italiens se sont installés définitivement à l’étranger devenant « ancêtres italiens » de vastes familles françaises, anglaises, allemandes ou américaines, sans nécessairement transmettre à leurs enfants et petits enfants la même nostalgie, les mêmes émotions vis-à-vis de leur patrie perdue. Une patrie tout à fait particulière, sinon unique.

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Carlo Goldoni peut bien représenter le prototype de l’Italien Installé à l’étranger. Quelqu’un qui fait presque l’Impossible pour s’Intégrer, s’efforçant à apprendre la langue et se soumettant aux corvées de l’apprentissage d’usages et de points de vue souvent assez différents. Un Italien qui ne s’est jamais considéré comme un apatride, mais, au contraire a toujours défendu son identité et ses habitudes invétérées, même celles qu’il ne supportait plus.

Deuxième séance de l’Interview à Carlo Goldoni chez l’Association des Garibaldiens. 29 et 29 mai 2011 (voir la séance précédente)
Journaliste : Nous pouvons encore visiter des châteaux et des jardins où nous avons la chance de nous plonger dans l’atmosphère de ce XVIIIe siècle qui est le vôtre et que nous tous aimons de façon particulière. Cependant, vous pourriez nous raconter quelques anecdotes, quelques souvenirs à vous…
Goldoni : C’était en 1765. J’étais chargé d’enseigner à des Mesdames de la Cour. Le Roi part ; la famille royale le suit. Le monde reste ; on joue alors comme on veut, tant qu’on veut… J’avais tous les jours mes heures réglées pour travailler avec Mesdames ; je me trouvai un jour sur le passage d’une de mes augustes écolières qui allait se mettre à table. Elle me regarde, et me dit : — À tantôt. Tantosto, en Italien, veut dire immédiatement. Je crois que la Princesse veut prendre sa leçon à la sortie de son diner ; je reste et j’attends aussi patiemment que l’appétit me le permettait, et enfin à quatre heures du soir la première femme de chambre me fait entrer. La Princesse, en ouvrant son livre, me fait la question qu’elle avait l’habitude de me faire presque tous les jours ; elle me demande où j’avais dîné ce jour-là. Aucune part, Madame, lui dis-je. — Comment, dit-elle, n’avez-vous pas dîné ? — Non, Madame. — Êtes-vous malade ? — Non, Madame. — Pourquoi donc n’avez-vous pas dîné ? Parce que Madame m’avait fait l’honneur de me dire, à tantôt. — Ce mot prononcé à deux heures ne veut-il pas dire au moins à quatre heures de l’après-midi ? — Cela se peut, Madame, mais ce même terme signifie, en Italien, tout à l’heure, immédiatement. Voilà la Princesse qui rit, qui ferme son livre, et m’envoie dîner.
J. : Toujours le même problème de la langue…
G. : Il y a des termes français et des termes italiens qui se ressemblent, et dont l’acception est tout à fait différente ; je donnais encore dans des quiproquos, et je puis dire que le peu de français que je sais, je l’ai acquis pendant trois années de mon emploi au service de Mesdames ; elles lisaient les poètes et les prosateurs italiens : je bégayais une mauvaise traduction en Français ; elles la répétaient avec grâce, avec élégance, et le maître apprenait plus qu’il ne pouvait enseigner.
J. : Vous avez donc dû attendre des années avant de faire connaître vos comédies dans la langue française !
G. : J’aspirais à faire quelque chose en français : je voulais prouver à ceux qui ne connaissaient pas l’Italien que j’occupais une place parmi les auteurs dramatiques, et je concevais qu’il fallait tâcher de réussir ou ne pas s’en mêler.
J. : Vous pouviez les traduire.
G. : J’essayai de traduire quelques scènes de mon théâtre : mais les traductions n’ont jamais été de mon goût, et le travail me paraissait même dégoûtant sans l’agrément de l’imagination. Mon traducteur, j’aurais mieux aimé qu’il se donnât plus de liberté dans sa traduction pour la rendre plus lisible et plus supportable en Français ; mais ayant rendu le texte mot pour mot, il est tombé dans l’inconvénient d’une diction triviale et insipide.
J. : Cela c’est douloureux pour quelqu’un qui a consacré sa vie au théâtre, c’est comme être empêché de parler !
G. : Cet ouvrage n’a pas eu de suite ; il ne pouvait pas en avoir ; on ne peut faire connaître le génie de la littérature étrangère que par les pensées, par les images, par l’érudition ; mais il faut rapprocher les phrases et le style du goût de la nation pour laquelle on veut traduire. Il ne faut pas traduire, il faut créer, il faut imaginer, il faut inventer : je n’étais pas encore en état de hasarder une pièce en français, mais je pouvais essayer, tâtonner ; je cherchais des sujets qui puissent me fournir quelques nouveautés, et j’ai cru un jour les avoir trouvés, et je me suis trompé.
J. : On vous a invité à Paris, le pôle du théâtre en Europe à l’époque. Mais vous n’avez pas pu faire aimer vraiment vos chefs d’œuvre.
G. : Je ne veux me plaindre de rien. On m’a gâté. On m’a accueilli. C’est une question qui est au fond des choses, qu’on ne peut surmonter ni par la volonté ni par la bienveillance d’un roi.
J. : On vous gâtait, mais on ne faisait pas trop d’efforts pour vous connaître, quand même !

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G. (s’adressant au public) : J’étais invité à dîner chez une Dame très aimable, mais dont le ménage était mystérieux. J’y vais à deux heures, et je la trouve auprès du feu avec un Monsieur à cheveux longs, qui n’était pas Conseiller au Parlement, ni au Châtelet ou à la Cour des Aides et à la Chambre des Comptes. Il n’était pas non plus Maître de Requêtes ni avocat ou Procureur.
Madame (en s’adressant à Monsieur) : Je vous présente Goldoni.
Monsieur (Fait semblant de vouloir se lever.)
G. : Ne vous dérangez pas !
Monsieur (Reste sans difficulté sur la bergère qu’il occupait.)
Madame : Monsieur, vous devez connaître M. Goldoni de réputation.
Monsieur : N’est-ce pas un auteur italien ?
Madame : Oui, Monsieur, c’est le Molière de l’Italie.
G. : Il faut pardonner l’exagération à une femme honnête et polie.
Monsieur : C’est singulier : est-ce que Monsieur s’appelle Molière aussi ?
Madame (en riant) : Ne vous ai-je pas dit qu’il s’appelait Monsieur Goldoni ?
Monsieur : Eh bien, Madame, y a-t-il de quoi rire ? L’auteur Français ne s’appelait-il pas Poquelin de Molière ; pourquoi un Italien ne pourrait-il pas s’appeler Goldoni de Molière ? (En se retournant vers Goldoni.) Madame a de l’esprit, mais elle est femme, elle veut toujours avoir raison ; mais je la corrigerai.
Madame (d’un ton brusque) : Allons, allons, taisez-vous.
Monsieur (à Madame) : Vous êtes aimable, admirable, divine. (En se retournant vers Goldoni.) Monsieur, vous êtes auteur, vous êtes Italien, vous devez connaître une pièce italienne… Une pièce que je vais vous nommer. C’est… C’est… J’ai oublié le titre… Mais c’est égal. Il y a dans cette comédie un Pantalon… Il y a… un Arlequin… Il y a un Docteur, un Briguelle. Vous devez savoir ce que c’est.
G. : Si Monsieur n’a pas d’autres renseignements à me donner…
Madame : Messieurs, nous sommes servis ; allons dîner.
G. (s’adressant au public) : Monsieur offre son bras à Madame, elle prend le mien.
Monsieur : Vous me refusez, Madame ; je ne vous adore pas moins.
G. (s’adressant au public) : Nous nous mettons à table. Monsieur se place à côté de Madame, et s’empare de la grande cuiller.
Monsieur : Comment, Madame, vous donnez de la soupe au pain à un Italien ?
Madame : Que fallait-il donner à votre avis ?
Monsieur (en servant la soupe) : Du macaroni, du macaroni. Les Italiens ne mangent que du macaroni.
Madame : Vous êtes singulier, Monsieur de la Clo…
Monsieur (à Madame) : Paix !
Madame (un peu fâchée) : Qu’est-ce que cela veut dire, Monsieur ? Vous êtes bien grossier aujourd’hui.
Monsieur : Paix, ma belle ; paix, mon adorable.
G. : Est-ce que je ne pourrais pas savoir le nom de celui avec qui j’ai l’honneur de dîner ?
Monsieur (à Goldoni) : C’est inutile, Monsieur ; je suis ici incognito.
Madame : Qu’appelez-vous incognito, Monsieur de la Cloche ? Vous n’êtes ici ni à l’auberge, ni dans un mauvais lieu. On vient chez moi honnêtement comme partout ailleurs, et j’espère bien que ce sera la dernière fois que vous y mettrez les pieds.
G. (s’adressant au public) : Cette femme qui était très décente et très sensible, mais qui avait malheureusement quelque chose à se reprocher, se crut offensée par le propos du jeune étourdi ; elle fond en larmes ; elle se trouve mal. Sa femme de chambre vient à son secours ; elle la ramène dans l’appartement. Monsieur veut la suivre, on lui ferme la porte au nez. Je quitte la table ; il faisait froid, je vais me chauffer dans le salon. Monsieur, piqué à son tour, se promenait en long et en large, se jetant tantôt sur l’ottomane, tantôt sur les fauteuils et sur les bergères ; c’était un meurtre, de le voir gâter avec sa chevelure des meubles très élégants. Je ne savais quel parti prendre ; je n’avais pas dîné. (S’adressant à Monsieur) : Vous comptez rester ou partir ?
Monsieur : Vous êtes bien heureux, vous autres Italiens ! Vos femmes sont vos esclaves ; nous les gâtons ici, nous avons tort de les flatter, de les ménager.
G. : Monsieur, les femmes sont respectées en Italie comme en France, surtout quand elles sont aimables comme celle-ci. Elle est fâchée.
Monsieur : J’en suis pénétré ; je suis au désespoir…
G. : Ce n’est rien, ce n’est rien, vous la verrez bientôt revenir. (En s’adressant au public) Monsieur va à la porte de la chambre, il frappe, il crie. La porte s’ouvre, c’est la femme de chambre. Ma maîtresse, dit-elle, est couchée, elle ne verra plus personne aujourd’hui. Elle referme la porte, et blesse la main du Robin qui voulait entrer. Il peste, il menace.
Monsieur (se tournant vers Goldoni) : Allons, allons dîner quelque part.
G. (s’adressant au public) : J’en avais besoin autant que lui ; nous sortons ensemble, nous traversons le Palais-Royal. Monsieur voit deux grisettes se promener dans les bosquets ; il veut les suivre, il m’engage d’aller avec lui ; je refuse ; il les suit tout seul ; il me plante là, et je vais dîner chez le Suisse, bien content d’en être débarrassé. Je ne manquai pas de placer cet original sur mes tablettes, non pas pour l’exposer sur la scène ; mais pour remplir quelques vides dans la conversation.

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J. : Vous saviez très bien comment vous tirer d’affaire, avec des gens comme ça. Mais comment auriez-vous réglé votre déception en face d’un homme que vous estimiez ?
G. : Cela m’arriva avec le Père de Famille de M. Diderot, une comédie qui avait eu du succès. On disait à Paris que c’était une imitation de la pièce que j’avais composée sous ce titre, et qui était imprimée. J’allai la voir, et je n’y reconnus aucune ressemblance avec la mienne. C’est vrai que M. Diderot avait donné quelques années auparavant une Comédie intitulée le Fils naturel, que, selon quelqu’un, avait beaucoup de rapport avec mon Vrai Ami. Les unes et les autres paraissaient couler de la même source, et le journaliste avait dit que l’auteur du Fils naturel promettait un Père de Famille, que Goldoni en avait donné un, et qu’on verrait si le hasard les ferait rencontrer de même.
J. : Cela arrivait souvent, à ces temps-là, mais je ne crois pas au plagiat.
G. : Bien sûr. M. Diderot n’avait pas besoin d’aller chercher au-delà des monts des sujets de Comédie, pour se délasser de ses occupations scientifiques. Il donna au bout de trois ans un Père de Famille qui n’avait aucune analogie avec le mien. Mon protagoniste était un homme doux, sage, prudent, dont le caractère et la conduite pouvaient servir d’instruction et d’exemple. Celui de M. Diderot était, au contraire, un homme dur, un père sévère qui ne pardonnait rien, qui donnait sa malédiction à son fils… C’est un de ces êtres malheureux qui existent dans la nature, mais je n’aurais jamais osé l’exposer sur la scène.
J. : Vous avez protesté, quand même ?
G. Pas du tout. Je rendis justice à M. Diderot, je tâchai de désabuser ceux qui croyaient son Père de Famille puisé dans le mien ; mais je ne disais rien sur le Fils naturel. L’auteur était fâché contre le journaliste et contre moi ; il voulait faire éclater son courroux, il voulait le faire tomber sur l’un ou sur l’autre, et me donna la préférence. Il fit imprimer un Discours sur la Poésie dramatique, dans lequel il me traite un peu durement.
J. : Mais qu’a-t-il dit, Diderot ?

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G. : Charles Goldoni, dit-il, a écrit en italien une comédie, ou plutôt une farce en trois Actes… Et dans un autre endroit : Charles Goïdoni a composé une soixantaine de farces… On voit bien que M. Diderot, d’après la considération qu’il avait pour moi et pour mes ouvrages, m’appelait Charles Goldoni, comme on appelle Pierre le Roux dans Rose et Colas. C’est le seul écrivain français qui ne m’ait pas honoré de sa bienveillance.
J. : La meilleure défense est l’attaque !
G. J’étais fâché de voir un homme du plus grand mérite indisposé contre moi. Mon intention n’était pas de me plaindre, mais je voulais le convaincre que je ne méritais pas son indignation. Enfin, ennuyé d’attendre, je forçai sa porte. J’entre un jour chez M. Diderot, escorté par un musicien italien qui était du nombre de ses amis. Nous sommes annoncés, nous sommes reçus. L’ami en commun me présente comme un homme de lettres de son pays, qui désirait faire connaissance avec les athlètes de la Littérature française.
J. : Et Diderot ?
G. Il s’efforce en vain de cacher l’embarras dans lequel mon introducteur l’avait jeté. Il ne peut pas, cependant, se refuser à la politesse et aux égards de la société. On parle de choses et d’autres ; la conversation tombe sur les ouvrages dramatiques.

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Diderot (en bonne foi) : Quelques-unes de vos pièces m’ont causé beaucoup de chagrin.
G. : Je m’en étais aperçu.
Diderot : Vous savez, Monsieur, ce que c’est qu’un homme blessé dans la partie la plus délicate.
G. : Oui, Monsieur, je le sais ; je vous entends, mais je n’ai rien à me reprocher.
Le Musicien (en les interrompant) : Allons, allons, ce sont des tracasseries littéraires, qui ne doivent pas tirer à conséquence ; suivez l’un et l’autre le conseil du Tasse : « Qu’on ne rappelle pas des souvenirs fâcheux,/et que tout ce qui s’est passé soit enseveli dans l’oubli. »

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G. (en s’adressant à la journaliste) : M. Diderot, qui entendait assez l’Italien, semble souscrire de bonne grâce à l’avis du poète italien ; nous finissons notre entretien par des honnêtetés, par des amitiés réciproques, et nous partons, le musicien et moi, très contents l’un et l’autre. J’ai été toute ma vie au-devant de ceux qui avaient des raisons bonnes ou mauvaises pour m’éviter, et quand je parvenais à gagner l’estime d’un homme mal prévenu sur mon compte, je regardais ce jour-là comme un jour de triomphe pour moi.
J. : C’est la figure de Diderot qui vous a inspiré Le bourru bienfaisant ?
G. : Ou plutôt Jean Jacques Rousseau, cet homme damné par soi même qui a tant donné à la poésie et à l’esprit de l’homme.
J. : Vous vous plaisiez à Paris, je comprends. Comment se passait-elle alors votre journée ?
G. : Je vais, pour changer d’air, passer quelques journées dans les environs de Paris : tantôt à Belleville, tantôt à Passy. Je vais aussi quelquefois à Clignancourt me promener dans le superbe jardin d’un honnête Vénitien… Pour le reste du temps, je mène ma vie ordinaire à la ville ; je me lève à neuf heures du matin, je déjeune avec du chocolat de santé : c’est Madame Toutain, rue des Arcis, qui m’en fournit d’excellents. Je travaille jusqu’à midi, je me promène jusqu’à deux heures ; j’aime la société, je vais la chercher, je dîne en ville très souvent, ou chez moi avec la société de ma femme.
J. : Et après ?
G. Après mon dîner, je n’aime ni le travail, ni la promenade ; je vais aux spectacles quelquefois, et le plus souvent je fais ma partie jusqu’à neuf heures du soir ; je rentre toujours avant les dix ; je prends deux ou trois diablotins, avec un verre d’eau et de vin, et voilà tout mon souper. Je fais la conversation avec ma femme jusqu’à minuit. Nous nous couchons maritalement en hiver, et dans deux lits jumeaux dans la même chambre en été ; je m’endors bien vite, et je passe les nuits tranquillement.
J. : Toutes les nuits ?
G. : Il m’arrive quelquefois comme à tout le monde d’avoir la tête occupée par quelque chose capable de retarder mon sommeil. Dans ce cas, j’ai un remède sûr pour m’endormir ; le voici. J’avais projeté depuis longtemps de donner un vocabulaire du dialecte vénitien, et j’en avais même fait part au public qui l’attend encore ; en travaillant à cet ouvrage ennuyeux, dégoûtant, je vis que je m’endormais ; je le plantai là, et je profitai de sa faculté narcotique. Toutes les fois que je sens mon esprit agité par quelque cause morale, je prends au hasard un mot de ma langue maternelle, je le traduis en Toscan et en François ; je passe en revue de la même manière les mots qui suivent par ordre alphabétique, je suis sûr d’être endormi à la troisième ou à la quatrième version ; mon somnifère n’a jamais manqué son coup.

Les interventions « spontanées » de Carlo Goldoni ont été extraites par mes soins depuis les Mémoires de M. Goldoni, pour servir à l’histoire de sa vie et à celle de son théâtre, Mercure de France, édition 1988.

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 20 septembre 2013

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I ou Installation (alphabet renversé de l’été n. 20) II/III

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Le 28 août 2006, il y a sept ans, Gabriella et moi nous quittâmes Bordeaux pour nous rendre à Paris avec le TGV. Le lendemain, l’aspirante-comédienne avait rendez-vous à 13 h 30 pour passer l’audition au Cours Florent.
Au petit matin du 29, c’était la première fois que nous nous aventurions dans l’avenue Jean Jaurès. Moi j’étais fataliste et insouciant, Gabriella était concentrée, mais tranquille. À Bordeaux, lieu de nos vacances chez de chers amis, elle avait eu la chance de se préparer sur le texte ancien de Marivaux et le moderne de Queneau avec un très sympathique jeune professeur de Blaye, la patrie du Jaufré Rudel, l’incontournable chanteur de l’Amour de loin.
L’audition au Florent, dans une petite salle de théâtre peinte en noir, se déroula sur le fil de l’émotion et de l’agréable surprise. En fait, Gabriella provoqua le sourire convaincu de son examinateur qui, tout en déclarant qu’elle pouvait tranquillement s’inscrire à la deuxième classe, s’adressa à nous deux d’un ton gentiment sérieux, en disant :
— Avez-vous réfléchi que vous devez vous installer à Paris ?

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Il suffit d’un prétexte, parfois, pour donner une suite concrète à des rêves que d’habitude on laisserait suspendus dans l’air pendant longtemps avant de les oublier.
Au milieu de l’état d’âme de tout homme enthousiaste du changement total de vie, le mot « Installation » assume toujours une force mythologique telle que tout Inconvénient possible ou probable est écarté. On passe allègrement à côté de l’Ignorance de la langue aussi que des différentes règles et usages. Et l’on oublie tout de ce qu’on abandonne derrière soi : lieux, personnes, saveurs, odeurs, mémoires.
On est pris dans un tourbillon presque amoureux où chaque petit sourire, au milieu des Inévitables Incompréhensions et arrêts, assume la valeur d’une caresse, d’un encouragement.
Qu’est-ce que faisait Modigliani à ses premiers jours à Paris ? Et Gioacchino Rossini ? Et Filippo Turati, le chef des socialistes réformistes réfugié à Paris avec Anna Kuliscioff ? Et Goldoni ?

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Au tournant de ma quatrième année d’apprentissage de « l’art français du partage de la civilisation millénaire de l’occident », je pouvais désormais dire d’avoir achevé la partie la plus difficile de mon Installation. J’avais déjà connu trois fois l’hôpital, les incontournables Infirmières de la rue du faubourg Saint-Denis, les soins Indispensables d’un acuponcteur, d’un chiropraticien et d’un kinésithérapeute. Tout cela avait abondamment teinté de rouge mon journal Intime. Mais j’avais aussi transféré sans trop de contraintes mon habitation de Rome à Paris, sans changer même la disposition des meubles et des électroménagers. J’avais déjà connu la Sécu, la Maison des Artistes, la Préfecture, les Impôts… J’avais déjà voté pour correspondance et j’avais traduit en français mon permis de conduire, tandis que ma voiture affichait une nouvelle plaque avec le numéro 75.
J’avais déjà les premiers amis français, que j’avais connus dans le quartier de la rue du faubourg Saint-Martin entre le métro Château Landon et le métro Louis Blanc, là où j’avais Installé mon atelier de peintre. Les fréquentes promenades au long du canal Saint-Martin — pour me rendre dans mon petit appartement près du boulevard Richard Lenoir — avaient fait mûrir une affection croissante pour l’univers fourmillant autour de cette ligne d’eau et de gens. Un jour, pendant un de ces déplacements pendulaires, je découvris, presque à moitié, l’enseigne des « Garibaldiens », la glorieuse Association que des Français d’origine Italienne, passionnés de notre Risorgimento, ont créée depuis longtemps.
Sous l’Impulsion de Marc Margarit et d’autres fidèles de cette Association tout à fait bénévole, dont mon amie Catherine, j’ai eu la chance de participer à une journée Lire en fête tout à fait particulière : un des deux spectacles de rue se déroulait sous forme d’Interview. Une entrevue impossible avec Carlo Goldoni, le Molière Italien. En fait, en fouillant dans ses Mémoires, j’avais découvert en ce merveilleux Vénitien le même enthousiasme, le même pathos que prouve chaque Italien quand Il décide de passer à Paris le reste de sa vie. Dans le petit spectacle, Gabriella jouait le rôle d’une journaliste de nos temps, tandis que deux amis des Garibaldiens, Christian et Alex, ont Interprété celui de Goldoni.

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Journaliste : Mesdames messieurs, bonjour. Nous sommes venus ici, rue de Vinaigrier, juste à côté du canal Saint-Martin dans ce lieu où beaucoup de gens viennent chercher leurs racines. Il y a un grand nombre de Français qui ont un père ou une mère, un grand-père ou une grand-mère italienne. Les héritiers de cette multitude de visages inconnus partagent quelque chose qu’ils veulent découvrir de leur lieu et de leur famille d’origine. Combien de descendants de Napolitains, de Florentins, de Milanais, de Romains sont venus ici pour savoir comment s’était vraiment passée cette traversée de l’Italie à la France ? Mais, aujourd’hui, nous assistons à un phénomène tout à fait drôle et inattendu. Un ancêtre italien, pour mieux dire un grand ancêtre de tous les Italiens, est venu ici… Que cherchez-vous, Monsieur Goldoni ?
Goldoni : Non so veramente perché sono qua… Je ne sais pas vraiment pourquoi je me trouve ici. Cela peut-être parce qu’on m’a nommé plusieurs fois au fil des années. Ou peut-être mon âme s’inquiétait. Oui, c’est ça, je suis venu voir si mes pièces ont été oubliées ou pas.
J. : Au contraire, vous êtes encore au top. Paris n’a pas trop changé.
G. : Vous me réconfortez.
J. : Vous parlez très bien français. Mais au fond on ressent un accent particulier…
G. : Talvolta il veneziano… le vénitien est sans contredit le plus doux et le plus agréable de tous les autres dialectes de l’Italie. La prononciation en est claire, délicate, facile ; les mots abondants, expressifs ; les phrases harmonieuses, spirituelles ; et comme le fond du caractère de la nation vénitienne est la gaité, ainsi le fond du langage vénitien est la plaisanterie. Cela n’empêche pas que cette langue ne soit susceptible de traiter en grand les matières les plus graves et les plus intéressantes !
J. : Cependant, au moment clou de votre succès en Italie, vous avez accepté l’invitation de l’Ambassadeur de France…
G. : Ce n’était que pour deux années qu’on m’appelait en France ; mais je voyais de loin qu’une fois expatrié, j’aurais de la peine à revenir ; l’état de mes finances était précaire, il fallait le soutenir par des travaux pénibles et assidus, et je craignais les tristes jours de la vieillesse, où les forces diminuent, et les besoins augmentent. Je parlai à mes amis et à mes protecteurs à Venise ; je leur fis voir que je ne regardais pas le voyage de France comme une partie de plaisir, mais que la raison m’y forçait, pour tâcher de m’assurer un état.
J. : C’était en 1761, n’est-ce pas ? Vous étiez parti avec votre famille ?
G. : Ma mère était morte ; ma tante alla vivre avec ses parents. J’abandonnai à mon frère la totalité de nos revenus et je mis sa fille au couvent. Je partis de Venise avec ma femme et mon neveu, au commencement du mois d’avril…
J. : Ce fut un voyage aventureux ?
G. : Nous passâmes huit jours fort gaiement dans la patrie de mon épouse, Gênes, mais les larmes et les sanglots ne finissaient pas au moment de notre départ. Notre séparation était d’autant plus douloureuse, que nos parents désespéraient de nous revoir. Je promettais de revenir au bout de deux ans ; ils ne le croyaient pas. Enfin, au milieu des adieux, des embrassements, des pleurs et des cris, nous nous embarquâmes dans la felouque du courrier de France, et nous fîmes voile pour Antibes, en côtoyant le rivage que les Italiens appellent…
J. : La Riviera di Genova. Un ouragan vous éloigna de la rade, et vous manquâtes périr en doublant le Cap de Noli.
G. : Pourtant, une scène comique diminua ma frayeur. Il y avait dans la felouque un carme provençal qui écorchait l’Italien comme j’écorchais le Français. En voyant venir de loin une de ces montagnes d’eau qui menaçait de nous submerger, ce moine criait à gorge déployée : la voilà, la voilà. On dit en Italien la vela pour dire la voile. Je crus que le carme voulait que les matelots forçassent de voiles. Je voulais lui faire connaître son tort, il soutenait que ce que je disais n’avait pas le sens commun. Pendant la dispute le Cap fut doublé, nous gagnâmes la rade. J’eus le temps alors de reconnaître mon tort, et la bonne foi d’avouer mon ignorance.
J. : Vous étiez encore en Italie…
G. : Je partis de Nice le lendemain ; je traversai le Var qui sépare la France de l’Italie ; je renouvelai mes adieux à mon pays, et j’invoquai l’ombre de Molière pour qu’elle me conduisît dans le sien.
J. : Finalement vous arrivâtes à Paris !
G. : Mon arrivée fut fêtée le même jour par un souper fort galant et fort gai ; une partie des Comédiens italiens y était invitée ; nous étions fatigués, mais nous soutînmes avec plaisir les agréments d’une société brillante qui réunissait les saillies françaises au bruit des conversations italiennes. Le jour après, le réveil fut pour moi aussi agréable que l’avaient été les rêves de mon sommeil. J’étais à Paris, j’étais content, mais je n’avais rien vu, et je mourais d’envie de voir. J’en parle à mon ami et mon hôte. — Il faut commencer, dit-il, par faire des visites, attendons la voiture. — Point du tout, lui dis-je, je ne verrai rien dans un fiacre. Sortons à pied. — Mais c’est loin. — N’importe ! — Il fait chaud. — Patience.

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J. : Qu’avez-vous pensé de cette ville tout à fait neuve pour vous ?
G. : Paris est un monde. Tout y est en grand ; beaucoup de mal, et beaucoup de bien. Allez aux spectacles, aux promenades, aux endroits de plaisirs, tout est plein. Allez aux églises, il y a des foules partout. Dans une ville de huit cent mille âmes, il faut de toute nécessité qu’il y ait plus de bonnes gens et plus de vicieux que partout ailleurs. On n’a qu’à choisir. Le débauché trouvera facilement de quoi satisfaire ses passions, et l’homme de bien se verra encouragé dans l’exercice de ses vertus… Mais plus j’allais en avant, plus je me trouvais confondu dans les rangs, dans les classes, dans les manières de vivre, dans les différentes façons de penser.
J. : Vous étiez un peu bouleversé.
G. : Oui, je ne savais plus ce que j’étais, ce que je voulais, ce que j’allais devenir. Le tourbillon m’avait absolument absorbé ; je voyais le besoin que j’avais de revenir à moi-même et je n’en trouvais pas, ou pour mieux dire, je n’en cherchais pas les moyens.
J. : Ce fut alors que vous suivîtes la Cour à Fontainebleau.
G. : Les Comédiens devaient s’y rendre pour y donner leurs représentations. Je les suivis de près avec ma petite famille, et je retrouvai, dans ce séjour délicieux, le repos, la tranquillité que j’avais sacrifiés aux amusements de la Capitale.
J. : Mais un Vénitien ne peut pas trop aimer le calme d’un château entouré d’une immense forêt.
G. : De retour à Paris, je regardai d’un autre œil cette Ville immense, sa population, ses amusements et ses dangers ; j’avais eu le temps de la réflexion, j’avais compris que la confusion que j’y avais éprouvée n’était pas un défaut du physique, ni du moral du pays ; je décidai de bonne foi que la curiosité et l’impatience avaient été les causes de mon étourdissement, et qu’on pouvait jouir et s’amuser à Paris sans se fatiguer, et sans sacrifier son temps et sa tranquillité ; j’avais fait en arrivant trop de connaissances à la fois ; je me proposai de les conserver, mais d’en profiter sobrement ; je destinai mes matinées au travail, et le reste du jour à la société.
J. : Qu’est-ce que vous pensiez, de l’opéra français ?
G. : Je n’oublierai jamais ces décorations superbes, ces machines bien ordonnées, parfaitement exécutées ; ces habits très riches, et tout ce monde sur la scène. Tout était beau, tout était grand, tout était magnifique, hors la musique.
J. : C’est-à-dire ?
G. : Il n’y avait qu’à la fin du drame une espèce de chaconne, chantée par une actrice qui n’était pas du nombre des personnages du drame, et qui était secondée par la musique des choeurs et par des pas de danse ; cet agrément inattendu aurait pu égayer la pièce, mais c’était un hymne plutôt qu’une ariette.
J. : Et vous ? Qu’avez-vous dit ?
G. : On baisse la toile. Tous ceux qui me connaissent me demandent comment j’ai trouvé l’opéra. La réponse part de mes lèvres comme un éclair : — c’est le paradis des yeux, c’est l’enfer des oreilles.
J. : Vous pouviez vous permettre de vous exprimer de façon assez sincère, me semble-t-il !
G. : En général, je faisais attention. Mais, si quelquefois cela arrivait, on me laissait faire. D’ailleurs, avec un emploi si honorable et avec des protections si fortes, j’aurais dû faire une fortune brillante en France ; c’est ma faute si je n’en ai eu qu’une modique ; j’étais à la Cour, et je n’étais pas courtisan.

Les interventions « spontanées » de Carlo Goldoni ont été extraites par mes soins depuis les Mémoires de M. Goldoni, pour servir à l’histoire de sa vie et à celle de son théâtre, Mercure de France, édition 1988.

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 17 septembre 2013

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I ou Invisible (alphabet renversé de l’été n. 19) I/III

Mes chers lecteurs,
Cela peut être amusant de frôler une  lettre sans la nommer, pourtant cet engagement solennel, cet hommage fort dévoué à George Perec peut se révéler assez lourd, surtout lorsqu’on entre en contact avec la seule voyelle restante, qu’on a pu garder à l’écart de la présente grâce à deux consonnes concurrentes, le y et le j…
Pourtant, en restant bloqué au-dedans de ces bornes on est empêchés de conjuguer les verbes et en même temps on a du mal à achever des phrases sensées.
Vous me pardonnerez alors, j’espère ! Car, devant les graves pertes ou les enjambements hasardeux que mon parcours tortueux ne peut pas cacher, ne trouvant en plus d’autres escamotages à vous proposer, je me résous à renoncer.
Ne pouvant même pas mettre mon nom et prénom au fond de ce texte juré, je vous avoue tout l’égarement de mon être et je vous demande humblement pardon.
Salut à la France, à l’Europe et au reste de la planète… on ne peut plus avancer sur cette route déformée et hantée de fantômes sans admettre et déclarer aux quatre bouts du monde qu’une lettre nous manque. Elle est une voyelle étrange, ressemblante à un pauvre homme en marche avec une ombrelle au-dessus de la tête. Une ombrelle ou, pour tout dire, une tête grande comme une puce suspendue dans l’atmosphère au-dessus de son corps.
Vous le voyez, mes chers lecteurs, le « i » éventant le drapeau blanc et vous saluant avec le bonjour ?
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Je ne suis pas un éditeur. Je ne suis pas non plus le patron d’un magazine excessivement suivi. Je pourrais donc me passer de trop expliquer mes propos ou mes changements de rythme dans la publication de mes textes.
Pourtant je ressent une sorte de responsabilité qui devient de plus en plus grave au fur et à mesure que j’avance dans mon alphabet renversé, espèce de cheval fou qui rebondit joyeusement dans mon crâne, refusant de m’amener sain et sauf jusqu’à la fin.  Pour amadouer mon alphabet sauvage et passionné de la digression oisive j’ai essayé, comme vous avez peut-être remarqué, de me montrer plus fou et moins fiable que mon cheval même…
Lorsque sur le museau de mon dada paré à fête s’est affiché le panache de la lettre « i », j’ai dû feindre d’être calme et patient et je lui ai promis, cette fois, de marquer le coup. Donc, on profitera de la semaine qui va s’écouler pour donner à César ce qui lui touche.

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D’ailleurs la I n’est pas que l’initiale de l’Italie. Il y a Irma la douce, qui voltige encore parmi les toits des Halles. Il y a bien sûr Ivan le terrible de Eisenstein et l’Idiot de Dostojevski, avec Italo Svevo, Italo Calvino, Eugène Ionesco et l’Immortel dont nous parle Louis Borges, avec lequel nous essayons toujours de parler.
J’ai fait donc une sévère profession de patience. Ce que je demande aussi à vous, mes chers lecteurs.

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Et pourtant ce I blanc d’aujourd’hui, suggestif et prodigue, ne va pas disparaître sans vous promettre un I rouge pour le prochain mardi 17 septembre et un I vert pour vendredi 20 septembre…

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 15 septembre 2013

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J ou le Joug d’un Jumelage non Justifié (alphabet renversé de l’été n. 18)

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On est au passage du J, une lettre très engageante et Joliment ambigüe, demie-voyelle et demie-consonne à la fois, pilier irremplaçable de toute Juridiction Juste, lettre aux deux visages comme Janus, qu’on pourrait accuser, bien sûr avec un brin d’exagération, d’avoir aussi une double personnalité, comme Judas…
Après quoi une frontière invisible m’attend, dans les prochains jours, au passage de l’expression « Je… » à cette « Io » transalpine qui s’affiche tout à fait différente…

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Cette caractéristique unique du J, l’amenant à recouvrir le rôle de Joker ou de Jongleur parmi les vingt-six lettres de l’alphabet français, a provoqué en moi des nuits pénibles, où les rêves se sont bientôt mutés en cauchemars, tandis que des Jougs verbaux oulipiens et pataphysiques se sont mêlés à des hypothèses de Jumelage aussi hasardées qu’inavouables.
Heureusement, au petit matin, après des soliloques insomniaques sans but ni souffle, je me sauvais dans la lecture de Paperino (le Donald Duck italien) avec ses trois neveux Qui, Quo et Qua (Rifi, Fifi et Loulou), rigoureusement Jumeaux, qui m’aidaient à entamer agréablement la Journée avec leur façon spontanée et tout à fait insouciante de s’exprimer ensemble :
Qui : — Est-ce que vous pensez…
Quo : — … vous aussi…
Qua : — … ce que Je pense ?

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Jadis, un Jour de Janvier ou de Juin, Je m’invitai chez Monsieur et Madame Juvara avec le but innocent de boire avec eux du Jus d’orange ou alors un verre de J & B avec une Jiclée d’eau de Seltz dans le Jardin de leur maison de la rue Jean-Pierre Timbaud.
J’étais déjà au pas de la petite porte cochère qu’on avait Joliment laissée ouverte, en train de caresser prudemment le petit Jack-Russell Terrier qui pourtant Jappait comme un doberman, lorsqu’une Jeep Jaillit d’un nuage de poussière Jaune.
— Depuis combien de Jours êtes-vous ici ? demanda Monsieur Juvara par un Je-ne-sais-quoi de Jésuite prêt à Juger, avant de m’inviter à m’installer dans le Joli salon aux fenêtres Jumelles.

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Étonné par les rideaux en Jute dérobant le rez-de-chaussée de la lueur du Jour, Je demandai tout d’abord à mon hôte si Jamais Je me trompais :
— Avant de leur montrer vos Joyaux, vous offrez toujours à vos clients une collation, n’est-ce pas ?
Sa réplique Joyeuse fut tellement rassurante :
— Je ne vous laisserai Jamais à Jeun !
que J’oubliai d’un Jet les Jumeaux d’or que J’avais laissé retomber dans la vitrine de la Joaillerie d’en face, fermée ce Jeudi-là, en raison des Jappements du Jack-Russell-Terrier.
En passant dans le Jardin, Je reconnus le mur qu’un lierre gigantesque enveloppait strictement comme un Justaucorps. « Où suis-Je ? » me demandai-Je. « J’y suis venu peut-être dans l’ère Jurassique… Pourtant je suis sûr que c’était un Jeudi de Jubilation ! »

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« Qui suis-Je ? Je ne suis pas un type à la Jean Jacques R. ni un sujet à la Jean Paul S. Je n’ai aucune ambition non plus à devenir l’incarnation simultanée de Jules et de Jim. J’ai d’ailleurs deux mémoires en forme de Jumbo que je ne réussis que rarement à relier entre elles par une Jonction solide. »
En me voyant interloqué, le Joaillier en Jogging me demanda d’un air Juvénil :
— Qui êtes-vous ?
Heureusement, je n’avais pas perdu mon esprit de Jacasseur passionné du Juste milieu. J’essayai de satisfaire sa curiosité Jugulaire avec une déclaration Jurée : Je Jaillis directement d’une lignée de Joueurs de mots dont l’écrivain irlandais James Joyce est un de mes Joyaux préférés !
— Ce n’est pas votre Job, la littérature, réagit immédiatement Jason Juvara, cet homme Judicieux aux airs de Je-sais-tout. Je vous appellerais plutôt James Jouasse. Vous avez bu à la fontaine de Jouvance !
Au Juste, je ne pouvais pas lui donner tort. En ce moment précis du passage du salon au Jardin, profitant en Justesse du très exigu espace d’ombre que laissait la silhouette monumentale du Joaillier. Je considérai mes attitudes maladroites et J’y vis d’un Jet un Jumelage avec les gags de Jacques Tati dans les beaux draps de ses personnages perdants.
Mais, pour quelle raison avais-Je parlé de ma Jeunesse de Jais, ce Jeudi de Janvier ou de Juin avec ce trafiquant de pierres en Jade ? Et quelle Justification avait-il, pour s’autoriser à trancher sur la couleur de mes Joues ?

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Je naviguais désormais comme une barque à la dérive quand Monsieur Juvara, dans son Jargon presque incompréhensible, tout en soulignant que Je ne pouvais pas cracher dans la Jatte, m’indiqua un inconfortable fauteuil de Jonc, encastré dans une Jonchée de Jasmins.
Juxtaposé en face du mien, Juché sur une espèce de butte de grabats, un autre fauteuil attendait cette espèce de Jean Valjean en Jeans. À côté de ce véritable trône, il y avait un vieux Juke-box allumé et prêt à exploser.
Au centre du Jardin, une énorme Jarre cachait peut-être une figure mythologique, une déesse…
— Mais Je vous connais…
Où avais-je rencontré ce contradictoire Joyau ? Dans la Jungle du Jura ? Dans l’île de Jersey ?
J’avais peut-être déjà vu quelque part Madame Juvara née Javert, cette femme Joufflue, un peu Junonienne, qui dissimulait sa silhouette sous une Jupe Jaunâtre et une Jaquette Jaspée claire empêchant toute évaluation de sa Jauge. Quant au visage elle aurait pu être la Jumelle de Jeanne Moreau (dans Journal d’une femme de chambre).
Très Joliment, fredonnant des mots adaptés au Jardin — au rythme de la Javanaise de Gainsbourg —, Madame Juvara-Javert  insista pour que J’avale du Jambon de Parme avec de la bière Jugoslave, tandis que son mari, retournant brusquement vers moi sa gueule empruntée à Jean Paul Belmondo (pendant le tournage de Joyeuses Pâques), me demanda si le prochain Jeudi J’aurais été disponible pour une séance de Judo.
Excusez-moi, mais j’ai mal à la Jambe, répondis-je. Je préfère accompagner votre pièce Jointe, c’est-à-dire votre femme, Jusqu’au Jeu de Paume ou alors au Musée Jacquemart-André. D’ailleurs, quelque part dans cette Jungle hérissée de surprises, on a monté une exposition pour fêter le centenaire du peintre Jordaens. Si tout cela n’est pas de votre goût, il y a toujours la Joconde…

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Juste au passage de ce tableau, Jaillissant énigmatique dans mon rêve, Je m’aperçus que la Jupe-culotte de Madame lui allait comme un gant, tout comme sa Jacquerie contre le Joug qu’elle pâtissait au Jour le Jour :
— Je ne suis pas un Joint, je ne suis un Jouet non plus, protesta la Jeune épouse de l’ennuyeux Juvara en Jetant dans la Jarre les Jumeaux d’or que J’avais laissés dans la vitrine.
Je devinai bientôt qu’elle n’était pas vraiment vexée. En passant sa bague de Jade devant mon visage Jauni, elle me proposa, de façon paresseuse et molle — avec un ton de Jaculatoire et pourtant rougissant de Joie —, d’écouter ensemble un vieux disque de Janis Joplin « tandis que mon mari se sauve avec un roman Juvénile de Jules Verne ».

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— Jolanda, dit le mari avec emportement, révélant d’un coup une vision tranchante sinon Jacobine de l’existence… Jolanda, répéta-t-il d’un ton de moins en moins Jovial… la Jam-session est finie, et ton Jazz aussi (il flanqua un coup de pied contre le juke-box pour le faire taire)…
— Jolanda, reprit-il, la Joint-venture entre nous ce n’est pas un Jeu de rôles… Il afficha des airs hautains me rappelant de plus en plus l’attitude sévère et Juste de l’empereur Justinien dans les mosaïques de Ravenne :
— Cela n’admet pas de Justifications ni de Jacassements, continua-t-il, tu n’as pas le droit de te prendre pour une Justine quelconque ni de sortir, avec ton Juvénilisme déplacé, au dehors des Jalons qui marquent ma Juridiction !

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Juste à temps, Je me tournai avec une révérence de Je-m’en-foutiste vers Madame Jolanda :
— Je ne suis pas un faux Jeton, hurlai-Je. Je ne suis pas un Jusqu’au-boutiste non plus. Donc, je pars en Jamaïque !
— Trop facile, rétorqua le mari Justicier qui ne cachait plus sa Jalousie.
— Alors je vais au Japon, mais sans le Joug du Judo !

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En sortant par la grille Jacassante du Jardin, Je réfléchis à ma vie Jalonnée de conquêtes sans Jouissance, à mes Jumeaux d’or que J’avais oublié d’enlever de ma chemise, dans la hâte…
Pendant ma rentrée chez Joëlle qui m’attendait quai de Jemmapes, Je me demandais comment aurait-elle Jugé mon comportement de Judas ?
« À ton âge, tu cours encore le Jupon ? »
Tout en m’interrogeant sur les différences et les petites nuances opposant ou reliant le Jupon au Japon, je descendais parmi de Jolies vitrines discrètement illuminées, où je voyais des Jouets, un Javelot, un maillot à bandes noires et blanches pour un faux Joueur de la Juventus, glorieuse équipe italienne de foot, des Jeans empilés sur un divan de Jonc, de l’eau de Javel, des Jarretières démodées…)

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Ce fut à la vision de ces sous-vêtements du temps de Jadis que je me souvins de tout.
J’aurais voulu Joindre à mon Journal intime des vers Justifiés (suivant la leçon unique de Lucien Suel), avant de le Jeter à Jamais dans le canal en face de chez Joëlle… Mais, il n’y avait pas le temps. J’étais déjà à la hauteur du glorieux Hôtel Nord et j’avais l’impression de croiser Louis Jouvet avec sa canne de pêche… Comment me Justifier auprès de mon âme Jumelle…
« Nous étions Joue à Joue, prêts à faire la Java, c’est-à-dire une véritable Jam-session pour fêter le Jumelage entre France et Italie…Nous nous étions Jetés sur un canapé Japonais… Je l’avais appelée ma Jaspe ; elle m’avait dit Jojo avant de m’appeler carrément Jules… »

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 13 septembre 2013

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Aller-Retour (vases communicants septembre 2013)

Étiquettes

Le billet que je propose aujourd’hui a été déjà publié le 6 septembre 2013 par Élisabeth Chamontin dans BLOG O’TOBO, son atelier ouvert où paraissent quelques-uns de ses textes littéraires. Voilà ce qu’Élisabeth avait écrit :
 « Un grand merci à Giovanni Merloni qui, pour la seconde fois, m’a proposé un échange dans le cadre des “vases communicants”. Son texte “Aller-retour” est donc publié ci-dessous, alors que les miens le sont sur ‘Le portrait inconscient’, le blog dans lequel il publie ses poèmes, sa prose et ses images. Car Giovanni Merloni est non seulement poète, mais aussi peintre ! Depuis notre premier échange, nous nous sommes déjà rencontrés plusieurs fois et avons lié amitié. Partis cet été dans des directions opposées, nous avons rapporté, de nos vacances respectives, poèmes et photos que nous partageons aujourd’hui. »
En fait, nous avons travaillé ensemble dans un climat très amical sur le thème « d’après vacances » que nous avons essayé d’exploiter sous forme de récit rythmé (en vers dans son cas), selon un esprit de réflexion et de joie de vivre aussi tout à fait partagé.
Rappelons que le projet de « Vases Communicants », lancé par Le tiers livre et Scriptopolis consiste à écrire, chaque premier vendredi du mois, sur le blog d’un autre, chacun devant s’occuper des échanges et invitations, avec pour seule consigne de « ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre ». La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte Célérier.
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Aller  
Attention aux marches, les partants !
Balancez-vous doucement, avec vos valises !
Comment vous expliquer qu’il y a des règles ?

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D‘accord, dorénavant je ne vous dis rien, je vais me coudre la bouche.
(Effectivement le globe est grand
Faut pas s’engueuler
Gentiment je vais leur souhaiter…) Bon voyage !

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Heureusement, vous avez de la chance !
Italie, c’est beau, vous verrez le tour de Pise…
(Je passai ma lune de miel à Venise
Kit de voyage une seule chemise
Linge pour une nuit et brosse à dents
Merveilleuse parenthèse, cela me suffit pour le reste de ma vie)

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Nous avons le canal, les vélos, Paris plage…
Opiniâtre ? Oui, j’aime le théâtre !
Pourtant on ne peut nier que parfois j’y pense

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Que c’est beau de partir…
Rouler dans une route vide, briser les remparts
Saluer le profil de maisons sans leur dire bonjour
Trébucher dans un pré de montagne frais et nu, saluer l’inconnu
Une à une apprendre les cimes, leurs noms redoutables
Voltiger dans l’air, se diriger vers la mer…

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What ? You don’t understand ?
Xénophobe ? Pas du tout.
Yes, dans le Yacht où j’habite vous serez toujours les bienvenus.
Zigzaguant on se débrouille, dans cette ville infinie. Je vous attends !

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Retour
Zénith, il faut laisser la chambre…
Yeux cernés, vous voyez ? C’est la Mort subite, une boisson locale…
Xylophone monotone dans le hall de l’hôtel, vous entendez ?
Whisky au petit matin pour ces messieurs hautains. N’est-ce pas drôle ?
Valises. Avec en plus les faïences hollandaises et les chocolats belges.
Urgence ! Je dois faire pipi !

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Tournures menaçantes dans le ciel du Brabant,
Solennelles promesses de revenir,
Rêveries d’autres promenades ou d’autres bouffes, ensemble…

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Quand la cloche sonne…
Partir est mourir un peu !
Opiniâtre nécessité de revenir à la base,
Notre seule plage, d’ailleurs.

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Mirage d’une halte à mi-chemin, dans un village petit, très joli
Loisir de s’adonner à une halte rétrospective :
Kiss me my dear ! Embrasse-moi, idiot !

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Je traverse comme un jongleur mes voyages de rêveur
Impossible, car tout cela restera inconnu,
Hélas ! On se console envisageant quelques bricoles :
Gentiment on pourrait transformer le cagibi en petit atelier ;
Froidement on pourrait remonter la pente en brisant les contraintes ;
012_république NB 1 740

Élégamment on pourrait s’en sortir.
Demain soir on se souviendra du code
Chancelant on grimpera dans l’escalier
Brusquement on ouvrira la porte
Attention au cafards !

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication le 6 septembre 2013 sur BLOG O’TOBO et Dernière modification ici le 10 septembre 2013

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K ou Kumbaya (alphabet renversé de l’été n. 17)

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Dans ma langue maternelle étant plutôt inusité, je me demande en quelle occasion, pour ainsi dire, ma vie a été touchée pour la première fois par le K, exception faite pour Kim de Kipling, un de mes livres d’enfance les moins aimés…

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C’était probablement en 1954, au tournant critique de mes neuf ans, lors de la conquête du K2, le deuxième sommet du monde je crois, faisant partie de la chaîne du Kilimangiaro dans la région de l’Himalaya. C’étaient deux Italiens, Compagnoni et Lacedelli les deux héros nationaux, dont j’eus un jour la chance de voir de près le deuxième, montagnard de Cortina d’Ampezzo et guide alpin, avec son fameux chandail rouge se détachant contre le visage bronzé.

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Ensuite, en juillet 1960 — j’étais justement à Cortina, plongé dans d’étranges vacances — notre famille fut frappée vivement par un événement tragique touché à mon oncle Tito, consul italien au Congo, tué par balles lors de l’insurrection du Katanga. Cette nouvelle pénétra dans nos cœurs de façon étrange et impersonnelle : la voix grésillante de la glorieuse Sony à transistor avait dit : Monsieur Spoglia est resté victime… (1) Et je ne pouvais accepter la mort qui se cachait dans ce mot victime. Après, ma tante Augusta, avant de rentrer en Italie avec le cercueil, avait fait une étape au Kenia…
(1) Dans Histoire du Congo RDC dans la presse – des origines à l’indépendance, de Jean-Chrétien D. Ekambo, Comptés Rendus, L’Harmattan
operaio 70 def - copieAu lycée j’avais une camarade qui s’appelait Katia en honneur du personnage des Frères Karamazov de Dostojevski. Là-dedans, au cours d’études assez nonchalantes, j’avais rencontré Kant et Kierkegaard, tandis qu’à la télévision s’affichaient le visage légendaire de Kennedy et les chaussures de Kruscev sur les planches de l’ONU.
Ce fut d’ailleurs une phase curieuse pour la planète, dans laquelle la guerre froide n’empêchait d’admirer l’élégante beauté de Grace Kelly ou les fabuleuses jambes des jumelles Kessler.
Ensuite, pendant les années universitaires qui marquèrent une brusque affirmation de mon tempérament d’artiste, je découvris une véritable passion pour les géométries de Klee et les femmes en Kimono de Klimt, mais aussi pour les architectures de Louis Kahn.
acquarello tavola parma 1991Plus tard, pendant la glorieuse période de mon emploi dans l’administration régionale à Bologne, je dus admettre la justesse et profondeur de l’analyse de Kafka à propos de l’aliénation que la bureaucratie engendre.
D’ailleurs, dans un grand film des années soixante, Kapò de Gillo Pontecorvo (1961), on avait bien montré comment le pouvoir, même le plus brutal et absurde, trouve toujours quelqu’un, parmi ses victimes, qui lui donne volontiers un coup de main.
Pendant cette période, qui fut pour moi un moment d’engagement politique, j’ai assisté aussi à la parabole ascendante et descendante du parti communiste, dont le prestigieux secrétaire, Enrico Berlinguer, était obsédé par la question insurmontable de la démocratie bloquée. Dans le moment plus critique, au lendemain du délit Moro (1978) et de l’achèvement de tout  processus vertueux — en train de rapprocher entre elles les forces politiques de l’ainsi dit « arc constitutionnel » —, un journaliste du Corriere della Sera, Alberto Ronchey, exploita dans un article — partagé par plusieurs et resté célèbre —, la question du facteur K. Ce dernier n’était pas représenté par le facteur qui sonne au moins deux fois, mais c’était le Kommunizm soviétique en personne qui par son inquiétante influence empêchait, à son avis, les communistes italiens d’entrer dans un gouvernement occidental au gré de l’allié nord-américain.
Je ne réfléchissais pas trop, à ce temps là, combien était redoutable aussi le facteur K représenté, par exemple, par M. Kissinger, un prix Nobel pour la paix dont on ne peut pas nier les intromissions planétaires.
Je me consolais avec les Kbytes dont me parlait mon premier ordinateur IBM n’ayant que 10 Mbyte de mémoire et, surtout, avec le catalogue Köchel des œuvres de Mozart. Quelle différence de son, mon cher lecteur, se déclenche depuis une Kalashnikov dans les main d’un Killer, vis à vis de la sérénade K. 525 no 13 en sol majeur « Eine kleine Nachtmusik » plus connue en français sous le titre Une petite musique de nuit !

piazza-del-duomo-di-milano

Dino Buzzati : Piazza del duomo

Ensuite, plusieurs facteurs K ont joué des rôles dans ma vie, dans une alternance de OK et de KO : d’un côté le Kiss qui ŕinvite à rester, de l’autre le Klaxon qui t’oblige à partir.
Tout cela s’explique très bien avec un conte célèbre de Dino Buzzati, Le K, que notre grand écrivain a publié en 1966, en pleine guerre froide, mais avant qu’on parlait du facteur K en Italie et dans le monde.
En fait le K dont il parle ne représente pas seulement la mort ou la menace d’un ami-ennemi juré qui nous poursuit continûment, dont nous nous sentons menacés : il y a toujours une deuxième voix dans nous — raisonnable ou déraisonnable, bonne ou méchante — à laquelle nous essayons toujours de nous dérober. Une voix qu’il faudrait avoir le courage d’écouter sans attendre que ce soit trop tard.
Un suspect s’affiche logiquement, à propos de la théorie d’Alberto Ronchey, journaliste-maître à penser du Corriere della Sera. Son monstre politique, empêcheur de la démocratie, qu’il avait évoqué sous le nom redoutable de facteur K, n’était-il pas inspiré par la lecture de cette petite perle de Buzzati, le journaliste-écrivain qui travaillait dans son même journal ? Voulait-il dire aux Italiens, inconsciemment, qu’il aurait fallu se risquer, en faufilant une main dans la bouche du K pour vérifier s’il la dévorerait ou pas ?
vivienne 180Les derniers temps, depuis mon installation à Paris, comme si d’un bond j’étais passé du noir et blanc au Kodacolor, j’ai énormément familiarisé avec le K, non seulement à travers les vicissitudes d’un certain DSK, dont je ne réussissais jamais à saisir exactement le nom, mais surtout pour les séances de Kinésithérapie que j’ai dû faire après une opération maladroite qui m’a coûté une série de difficultés et de gênes désormais chroniques au bras gauche.
Il est caché dans ce bras, devenu moins brillant qu’auparavant, mon personnel facteur K ? Que dirait-il Dino Buzzati aujourd’hui ?
Je crois qu’il donnerait la parole au K qui, ouvrant grand sa bouche, me dirait : Kumbaya  : Passe par ici !

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 8 septembre 2013

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Élisabeth Chamontin : Fuir le mur ? (vases communicants septembre 2013)

Étiquettes

Merci, Élisabeth, d’avoir accepté de partager avec moi cette aventure des « vases communicants », ce vendredi 6 septembre 2013, merci d’avoir accueilli mon billet jumeau d’aujourd’hui dans ton blog, Cela a été un grand plaisir pour moi. D’abord parce que j’estime beaucoup ton travail de journaliste-poète dans ton Quatrain quotidien et j’apprécie vivement tes textes littéraires dont quelques-uns paraissent sur ton deuxième atelier ouvert, le BLOG O’TOBO. Ensuite pour le climat très amical qui a accompagné notre rencontre. Enfin pour le thème « d’après vacances » que nous avons essayé d’exploiter sous forme de récit rythmé (en vers dans ton cas), selon un esprit de réflexion et de joie de vivre aussi tout à fait partagé.
Mon billet d’aujourd’hui — titré « Aller-retour » — est publié donc sur BLOG O’TOBO  tandis que sur ce Portrait inconscient les lecteurs trouveront trois textes d’Élisabeth Chamontin : « Camargue», « J’ai vu » et « Ô mur ».
En quoi consiste le projet de « Vases Communicants », lancé par Le tiers livre (François Bon) et Scriptopolis (Jérôme Denis) ? Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. La liste complète des participants est établie justement grâce à Brigitte Célérier.

G.M.

Camargue

flamants

De pétrole un marais s’irise

Sous l’horizon voilé de gaze

Un bateau monte dans l’écluse

Deux flamants tirant sur le rose

Pied dans l’eau cultivent leur blues

Ce n’est pas comme ça qu’on bronze

La Camargue met mal à l’aise

soleil

J’AI VU

J’ai vu les sources de la Seine :

C’est un filet d’eau rikiki

Qu’on voit progresser à grand peine

Dans la direction de Paris.

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J’ai vu la nymphe de la Seine :

Elle écoute  le clapotis

Du bassin dont elle est la reine,

Et dans sa grotte se blottit.

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J’ai vu le premier pont de Seine :

C’est un pont  en pierres construit

D’une taille lilliputienne.

Mon Dieu mon Dieu qu’il est petit !

004_lepontavecéchelle 740

Ô mur

Ô mur ! l’année à peine avait fini son cours,

Que je t’abandonnai pour partir en vadrouille.

Regarde ! je reviens, ayant bouclé mon tour,

Et ne suis pas bredouille.

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En Bourgogne les murs ont des cadrans solaires,

Des fresques colorées qui semblent des BD,

Des colombages qui les raient dans la lumière,

Ils sont comme fardés

006_vases septembre

Sous le soleil j’ai vu comme Marseille est belle

Et comme sont brillants ses murs de diamant

Du Mucem j’ai vu l’ombre des murs de dentelle

Avec ravissement.

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J’ai vu se refléter dans les eaux de Martigues

Des murs au crépi rouge ou jaune ou même bleu

Car les murs de Provence en couleurs sont prodigues

Pas comme toi, morbleu !

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Le plus majestueux des murs, le Mont Aiguille

Écaillé comme toi culmine bien plus haut

Sa dent  inaccessible était une bastille

Toi tu n’es qu’un chicot.

009_encoremur

Tu m’attendais ainsi dans l’ombre parisienne

Pendant que je collectionnais les autres murs

Pourquoi donc aura-t-il fallu que je revienne ?

Oh que ce sera dur !

Élisabeth Chamontin

L ou Elle est la Liberté (alphabet renversé de l’été n. 16)

l_480

emma 180 prima

Elle m’abandonne.
Leste, elle s’écarte
Lumineuse et Louche
Longeant d’abord le Lac
Les Langues de golfes irisés
Elle frôle les Lauriers
Franchissant les Limbes
De solitudes Lointaines.

Avec ma Longue-vue
Je Lorgne ses Lignes courbes
Ses Longs cheveux Laqués
Ses Lèvres serrées
Ses yeux sans Larmes.

« Lâche, tu aurais dû Lutter :
À la Lueur d’une bougie
Descendre sur les Lieux
Entrer dans son Logis,
Nonchalant comme un Lord
Attendre près de son Lit
Qu’elle recouvre le Nord. »

Dans mon Laboratoire
Sans ponts Lévis, sans gloire
J’avais Loupé la belle
Pour des Liaisons de miel
Entre Lune et arc-en-ciel

Je ne veux plus de Liens
Ni de Lagunes virtuelles,
Dans mes Labyrinthes aériens
Je me Leste de chagrin.

Elle n’est plus Là,  la Limite
Rugueuse de mon désir Lisse,
La Lessive Légère de mon cœur
Abrupt, la Luxure prolixe
De mon corps Larmoyant,
La Lumière brûlante et fixe
De ma Laideur sans bornes.

Sans Lacets je me Livre
À des journées Limpides
Orphelines de Lustres
Et de Laines frustes
Et pourtant tous ces Leurres
Ces réseaux vides, ces Lierres
Qui me Liaient à la terre,
Évanouissant me Laissent
Une Langueur bien rapace.

Avec cette Lacune
Tel un Loup dans la brume
Sans changer de Latitude
Je partis sans Lanterne
Vers le pont de Lucerne
Fredonnant à la Lune
D’habitude La Fontaine
par ses pauses Lubriques
Me Lavant toute rancune.

Lorsqu’ensuite la Lumière
S’effondra dans le Lard
De l’oubli sans Limites
De journées de bâtard
Une silhouette Légère
Vint Lécher ma rivière.

C’était elle, avait changé.
Sans Limites elle revenait
Se Lover dans mon jardin
De Lys et de cyclamen
C’était elle, la Liberté
m’ayant Lourdement manqué.

Giovanni Merloni

De la confection à la dégustation (vases communicants août 2013)

Étiquettes

Le billet que je propose aujourd’hui a été déjà publié le 2 août 2013 par Dominique Hasselmann dans Le Tourne à gauche, un des blog les plus suivis dans la communauté francophone de Twitter. Voilà ce qu’il avait écrit :
 Aujourd’hui, j’ai le grand plaisir d’accueillir ici l’ami Giovanni Merloni, tandis qu’il me reçoit sur son blog le portrait inconscient.
Je vais profiter aussi de ce « remake » pour citer Quelques pensées sur le futur de l’édition numérique littéraire, un article publié vendredi dernier par Philippe Algrain sur son Atelier de bricolage littéraire. Cette contribution m’a beaucoup intéressé, surtout là où Philippe Algrain souligne « l’intrication entre les pratiques d’écriture et de lecture au sein de communautés d’auteurs-lecteurs. Ces communautés développent des pratiques sociales (comme les vases communicants) qui instituent les aucteurs comme pairs. Plus généralement, à travers la recommandation et les commentaires, un continuum d’activités de lecture, de recommandation et d’écriture se développe, activités qui « font société » dans un sens très différent des sociétés d’auteurs. La pratique littéraire dans une communauté de ce type entretient et nourrit l’acte d’écrire. »
Le propos des Vases communicants est dû à l’initiative lancée par Le tiers livre (François Bon) et Scriptopolis (Jérôme Denis). 
Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement. Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte_Célérier, une autre blogueuse.

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De la confection à la dégustation

Un va-et-vient continu de gens, devant cet ASsAggiO , qui essaie d’attirer mon attention avec une enseigne dadaïste qui ne se soucie pas de l’irrégularité des tailles des lettres formant son nom et son esprit fondateur, et au contraire semble sérieusement décidée à contraindre les passants affairés et distraits pour qu’ils s’interrogent. Mais, qu’est-ce qu’on veut signifier par le mot ASsAggiO ?
D’ailleurs, parmi les Parisiens pressés, anxieux de se rendre au plus vite au BHV, quelqu’un s’aperçoit d’une autre particularité graphique, d’un autre signal inattendu. Est-ce qu’il y a un lien entre cet ASsAggiO et cette inscription apparemment décimée par l’agression du temps ? Que veulent-ils dire avec E UZO ?
Bien sûr, ASsAggiO est un mot italien, peu connu ailleurs, qui à mon avis évoque moins le coraggio (le courage) que l’ingranaggio (l’engrenage). Ou alors derrière cet ASsAggiO y a-t-il peut-être la promesse d’un confortable MaSsAggiO (massage) ? Je ne crois pas que la fantaisie puisse arriver jusque là.
J’ai l’impression que cet ASsAggiO-ci est en effet un mot clé, soigneusement choisi pour mettre en valeur une des caractéristiques les plus typiques des Italiens : ils n’aiment pas seulement chanter, comme les cigales, selon ce que disait Ennio Flaiano ; ils aiment aussi toucher à tout, comme les papillons, se réjouissant de la plus grande variété de saveurs.
Italien atypique, j’ai toujours préféré la médiocrité dorée à l’excellence, la quantité assurée au lieu de la qualité rare. Heureusement, dans le mot italien assaggio on peut retrouver deux mots qu’y sont sans doute encastrés: assai (beaucoup) et saggio (essai et aussi sage). On pourrait dire : « Toute personne sage ne peut pas négliger la possibilité de déguster des bons plats en grandes quantités. » Je me suis enfin convaincu que celui-ci est l’esprit primordial de cet endroit, inspiré sans doute par la générosité. N’étant pas puissant comme Jésus à Canaan, on multiplie quand même les saveurs à goûter (au lieu des pains et des poissons).
J’ai à présent l’impulsion presque violente d’entrer et déguster des échantillons d’Italie. Mais, le local est encore fermé. J’appelle alors au téléphone Tintoretto, un ami de Venise, qui travaille dans un bar (et peint pendant ses heures creuses). Tintoretto rit bruyamment dans mon oreille: n’as-tu jamais entendu parler des assaggini ? C’est devenu une habitude, désormais, dans beaucoup de restaurants et pizzerias, à Rome comme à Milan, de proposer des petits morceaux, voire des échantillons de petites bonnes choses à manger venant d’une tradition pauvre, auparavant fabriqués dans la rue, un peu comme les crêpes françaises ou les tortillas espagnoles : pizza à la coupe, supplì de riz, olives farcies, pâtes au four refroidies et coupées en petits morceaux…
Cet étalage excessif de noms de bonnes choses à manger, que je ne connais pas trop bien, n’ayant jamais vu Naples (la patrie du supplì) ni Gênes (où j’aurais pu goûter les focaccine), ni Cesena (où j’aurais pu goûter la piadina), ont provoqué en moi une réaction d’agacement et de gêne inversement proportionnelle à la possibilité d’en bénéficier concrètement. J’en ai eu honte et mon ami lointain s’en est aperçu. Il m’a tout de suite rassuré, en disant que mon égarement était tout à fait compréhensible. Il a ajouté qu’il est très difficile de traduire, jusqu’au bout, des traditions enracinées comme celles-ci, ainsi que le mot assaggio avec son diminutif assaggino

Impatient d’entrer dans le local, qui n’ouvrira qu’à 11 h 30, j’observe plus attentivement la Babel de mots que j’ai devant moi. Car si au rez-de-chaussée cet AssAggiO est même un peu sophistiqué, on dirait qu’au premier étage des lettres ont disparu. Surtout ce nom UZO m’inquiète. Y a-t-il un lien entre les deux mots, font-ils partie du même casse-tête ? On dirait que cette façade est une page à décrypter, un sage-essai en elle-même, voire l’avant-goût d’un objet mystérieux dont on ne sait pas s’il est déjà là, ou au contraire, s’il doit encore arriver.
Je scrutais très attentivement la scène que cette photo immortalise, lorsque j’ai vu un homme grand et maigre sortir de la porte de gauche. Visiblement ravi, il endossait un imperméable à l’air assez lourd en pleine canicule. Mais, que fait-il ? Il resta quelques minutes debout, immobile devant la vitrine, avant de se faufiler hâtivement dans le local au rez-de-chaussée encore sombre. Une demi-heure après, il sortit dans la rue, très agité, suivi du propriétaire du petit restaurant. Il avait une tache rouge sur le devant de l’imperméable. Ce n’était pas du sang, heureusement, rien que de la sauce assombrie par le basilic pulvérisé de la pizza. L’homme anachronique, indifférent par principe au chaud, mais très gêné par la tâche de tomates et d’huile, rentra comme une furie par la petite porte à gauche. Je le suivis, tandis qu’il montait dans l’escalier caché derrière la façade transparente, et d’instinct je le nommai Monsieur UZO. Enlevant la tête, me protégeant les yeux pour ne pas devenir aveugle, je m’aperçus que cette inscription UZO n’était pas la réclame de la glorieuse boisson très célèbre en Grèce. UZO correspondait en fait au nom d’un primé atelier de couture, spécialisée dans la fabrication d’imperméables.
Donc, ce Monsieur UZO à moi ne pouvait pas être, bien évidemment le même UZO qui fabriquait les imperméables.
Je ne pouvais pas suivre, évidemment, la possible discussion entre le Monsieur UZO qu’avait pris ce nom grâce à l’imperméable et l’UZO officiel, c’est-à-dire le patron de l’atelier des imperméables. Je m’amusais pourtant à imaginer les questions que le premier aurait pu poser au second quand, d’un coup, je les vis accoudés à la fenêtre à l’étage, dans une position qu’on considérerait comme idéale si l’on voulait cracher impunément sur les passants. Là, au bout d’une discussion animée, je vis le patron insister avec le client pour qu’il prenne un nouvel imperméable, tout neuf et sans taches. Après cela, je m’attendais à voir paraître le Monsieur, comme auparavant, au pas de la petite porte à gauche. Mais il ne sortait pas. Une demi-heure s’écoula lorsque je le vis, finalement, de nouveau, ouvrir péniblement la porte du restaurant, encore une fois suivi par le traiteur. Cette fois-ci, Monsieur UZO bis avait un imperméable de taille inappropriée, le regard perdu et trois taches noires d’huile à la hauteur du cœur reproduisant fidèlement l’inscription UZO. Ensuite, j’attendis que le dégustateur à l’air empoisonné rentre encore par la petite porte à gauche, avant de soulever craintivement les yeux : le mot UZO avait disparu.

Contrarié, je rentrai dans le restaurant, entre-temps rempli de monde. Je choisis une table près de la porte et, en attendant, j’observai attentivement le fond du local. Il n’y avait pas d’escalier reliant à l’intérieur le rez-de-chaussée à l’étage. Je me levai pour atteindre les toilettes et jeter un œil sur la cour, lorsque les deux Messieurs UZO parurent devant moi, tous les deux avec les imperméables transformés en palettes multicolores.
— Vous pouvez bien utiliser vos imperméables en tant que nappes pour servir les assaggini, dit leur le restaurateur avec un large sourire. Et vous pouvez aussi servir quelques verres d’UZO.
Je me réveillai dans une chambre blanche, sans couleurs ni inscriptions. Dominique Hasselmann souriait, débonnaire :
— C’est pas grave, me dit-il, avec ce cauchemar sans queue ni tête on va faire déborder les vases communicants. D’ailleurs c’est un jeu et pas un enjeu, avec la seule conséquence que personne ne nous retweetera. Patience !

Bobby Scott et Ric Marlow : « A taste of honey » (Beatles, 1963)

Texte : Giovanni Merloni

Photo : Dominique Hasselmann

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication 2 août 2013 sur Le Tourne à gauche, Dernière modification, ici, 1 septembre 2013

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