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Dans ma langue maternelle étant plutôt inusité, je me demande en quelle occasion, pour ainsi dire, ma vie a été touchée pour la première fois par le K, exception faite pour Kim de Kipling, un de mes livres d’enfance les moins aimés…

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C’était probablement en 1954, au tournant critique de mes neuf ans, lors de la conquête du K2, le deuxième sommet du monde je crois, faisant partie de la chaîne du Kilimangiaro dans la région de l’Himalaya. C’étaient deux Italiens, Compagnoni et Lacedelli les deux héros nationaux, dont j’eus un jour la chance de voir de près le deuxième, montagnard de Cortina d’Ampezzo et guide alpin, avec son fameux chandail rouge se détachant contre le visage bronzé.

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Ensuite, en juillet 1960 — j’étais justement à Cortina, plongé dans d’étranges vacances — notre famille fut frappée vivement par un événement tragique touché à mon oncle Tito, consul italien au Congo, tué par balles lors de l’insurrection du Katanga. Cette nouvelle pénétra dans nos cœurs de façon étrange et impersonnelle : la voix grésillante de la glorieuse Sony à transistor avait dit : Monsieur Spoglia est resté victime… (1) Et je ne pouvais accepter la mort qui se cachait dans ce mot victime. Après, ma tante Augusta, avant de rentrer en Italie avec le cercueil, avait fait une étape au Kenia…
(1) Dans Histoire du Congo RDC dans la presse – des origines à l’indépendance, de Jean-Chrétien D. Ekambo, Comptés Rendus, L’Harmattan
operaio 70 def - copieAu lycée j’avais une camarade qui s’appelait Katia en honneur du personnage des Frères Karamazov de Dostojevski. Là-dedans, au cours d’études assez nonchalantes, j’avais rencontré Kant et Kierkegaard, tandis qu’à la télévision s’affichaient le visage légendaire de Kennedy et les chaussures de Kruscev sur les planches de l’ONU.
Ce fut d’ailleurs une phase curieuse pour la planète, dans laquelle la guerre froide n’empêchait d’admirer l’élégante beauté de Grace Kelly ou les fabuleuses jambes des jumelles Kessler.
Ensuite, pendant les années universitaires qui marquèrent une brusque affirmation de mon tempérament d’artiste, je découvris une véritable passion pour les géométries de Klee et les femmes en Kimono de Klimt, mais aussi pour les architectures de Louis Kahn.
acquarello tavola parma 1991Plus tard, pendant la glorieuse période de mon emploi dans l’administration régionale à Bologne, je dus admettre la justesse et profondeur de l’analyse de Kafka à propos de l’aliénation que la bureaucratie engendre.
D’ailleurs, dans un grand film des années soixante, Kapò de Gillo Pontecorvo (1961), on avait bien montré comment le pouvoir, même le plus brutal et absurde, trouve toujours quelqu’un, parmi ses victimes, qui lui donne volontiers un coup de main.
Pendant cette période, qui fut pour moi un moment d’engagement politique, j’ai assisté aussi à la parabole ascendante et descendante du parti communiste, dont le prestigieux secrétaire, Enrico Berlinguer, était obsédé par la question insurmontable de la démocratie bloquée. Dans le moment plus critique, au lendemain du délit Moro (1978) et de l’achèvement de tout  processus vertueux — en train de rapprocher entre elles les forces politiques de l’ainsi dit « arc constitutionnel » —, un journaliste du Corriere della Sera, Alberto Ronchey, exploita dans un article — partagé par plusieurs et resté célèbre —, la question du facteur K. Ce dernier n’était pas représenté par le facteur qui sonne au moins deux fois, mais c’était le Kommunizm soviétique en personne qui par son inquiétante influence empêchait, à son avis, les communistes italiens d’entrer dans un gouvernement occidental au gré de l’allié nord-américain.
Je ne réfléchissais pas trop, à ce temps là, combien était redoutable aussi le facteur K représenté, par exemple, par M. Kissinger, un prix Nobel pour la paix dont on ne peut pas nier les intromissions planétaires.
Je me consolais avec les Kbytes dont me parlait mon premier ordinateur IBM n’ayant que 10 Mbyte de mémoire et, surtout, avec le catalogue Köchel des œuvres de Mozart. Quelle différence de son, mon cher lecteur, se déclenche depuis une Kalashnikov dans les main d’un Killer, vis à vis de la sérénade K. 525 no 13 en sol majeur « Eine kleine Nachtmusik » plus connue en français sous le titre Une petite musique de nuit !

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Dino Buzzati : Piazza del duomo

Ensuite, plusieurs facteurs K ont joué des rôles dans ma vie, dans une alternance de OK et de KO : d’un côté le Kiss qui ŕinvite à rester, de l’autre le Klaxon qui t’oblige à partir.
Tout cela s’explique très bien avec un conte célèbre de Dino Buzzati, Le K, que notre grand écrivain a publié en 1966, en pleine guerre froide, mais avant qu’on parlait du facteur K en Italie et dans le monde.
En fait le K dont il parle ne représente pas seulement la mort ou la menace d’un ami-ennemi juré qui nous poursuit continûment, dont nous nous sentons menacés : il y a toujours une deuxième voix dans nous — raisonnable ou déraisonnable, bonne ou méchante — à laquelle nous essayons toujours de nous dérober. Une voix qu’il faudrait avoir le courage d’écouter sans attendre que ce soit trop tard.
Un suspect s’affiche logiquement, à propos de la théorie d’Alberto Ronchey, journaliste-maître à penser du Corriere della Sera. Son monstre politique, empêcheur de la démocratie, qu’il avait évoqué sous le nom redoutable de facteur K, n’était-il pas inspiré par la lecture de cette petite perle de Buzzati, le journaliste-écrivain qui travaillait dans son même journal ? Voulait-il dire aux Italiens, inconsciemment, qu’il aurait fallu se risquer, en faufilant une main dans la bouche du K pour vérifier s’il la dévorerait ou pas ?
vivienne 180Les derniers temps, depuis mon installation à Paris, comme si d’un bond j’étais passé du noir et blanc au Kodacolor, j’ai énormément familiarisé avec le K, non seulement à travers les vicissitudes d’un certain DSK, dont je ne réussissais jamais à saisir exactement le nom, mais surtout pour les séances de Kinésithérapie que j’ai dû faire après une opération maladroite qui m’a coûté une série de difficultés et de gênes désormais chroniques au bras gauche.
Il est caché dans ce bras, devenu moins brillant qu’auparavant, mon personnel facteur K ? Que dirait-il Dino Buzzati aujourd’hui ?
Je crois qu’il donnerait la parole au K qui, ouvrant grand sa bouche, me dirait : Kumbaya  : Passe par ici !

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 8 septembre 2013

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