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Le livre-cathédrale de Germaine Raccah

20 vendredi Juin 2025

Posted by biscarrosse2012 in art

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ARTAME, Germaine Raccah, Paolo Merloni, Valérie Travers

Germaine Racca à ARTAME

J’ai connu la peintre et poète Germaine Raccah en 2018, quand mon enfant Paolo, artiste peintre aussi, commençait à fréquenter l’atelier d’ARTAME Gallery, 37 rue Ramponneau à Belleville. Une association où Paolo se rend assidûment les après-midis pour échanger et travailler avec d’autres artistes sensibles et motivés comme lui. Un lieu de rencontres qui est aussi un primordial point de repère dans le quartier parisien, puisqu’on y trouve vraiment « l’art » et « l’âme ». Pendant les sept années qui se sont écoulées, j’ai eu la chance de suivre assez régulièrement le travail de Germaine, qui m’a toujours étonné par sa cohérence, sa force et son originalité. Son infatigable production d’œuvres d’art sortant nettement de l’ordinaire, mérite d’être plus largement connue que ne l’est déjà. Cela dit, la richesse et la complexité de son univers — où dessin, peinture et poésie s’enchevêtrent et fusionnent continument, avant de prendre chacune son chemin autonome — m’oblige à structurer mes commentaires en quelques volets successifs. Pour l’instant j’en vois deux :

— le premier, celui d’aujourd’hui, est consacré au dernier de nombreux « Livres » que la peintre et poète Germaine Raccah a accompli jusqu’ici ;

— le deuxième s’attèlera à quelques considérations sur l’auto-analyse que Germaine fait d’elle-même dans un texte très intéressant qu’elle a coécrit avec sa sœur Patricia.

Il y aurait aussi un troisième volet, concernant de façon spécifique le style pictural et la poésie de Germaine Raccah (une forme d’expression, celle-ci, tout à fait autonome dans son importance, exerçant par rapport à la peinture moins une fonction explicative voire didactique qu’une fonction dialectique et transgressive) dont j’aimerais parler aussi, mais dont je ne sais pas si j’en serai capable.   

Germaine Racca à ARTAME

LE LIVRE-CATHÉDRALE DE GERMAINE RACCAH

Je vais donc essayer d’ouvrir une porte sur l’univers pictural et poétique de Germaine Raccah, par le biais d’un coup d’œil sur le dernier « Livre » que l’artiste vient juste d’achever. Une œuvre prodigieuse et (physiquement) fragile à la fois, destinée à des mains respectueuses ainsi qu’à des regards passionnés, dont il est intéressant de connaître la genèse et comprendre les significations artistiques et existentielles profondes. Tout comme les autres traces d’existence fertile qu’elle a « reliées » et gardées soigneusement (entre cent et deux cents œuvres originales), cette dernière « architecture peinte en exemplaire unique » de Germaine Raccah peut être comparée à une « cathédrale » conçue à différentes échelles. En fait, ses envoûtantes pages-tableaux peuvent évoquer soit la splendeur de vitraux capturant la lumière soit le caractère allégorique et narratif des bas-reliefs accrochés aux grandes portes. On y découvre la même dimension artisanale et la même passion initiatique caractérisant cette époque fondatrice de notre civilisation, même si, bien sûr, le moteur de l’action artistique et narrative tient moins à la célébration d’une foi divine qu’à la démonstration évidente d’une inébranlable foi dans la vie, en dépit de la vie même. En tout cas, le fait de refermer dans un contexte unique des œuvres qui seules méritent des espaces dédiés, confère à chacun de ses Livres une touche de sacralité.

Il s’agit enfin d’une œuvre chorale, multiple, où la primordiale source d’inspiration vient de la Nature dans sa variété et complexité ainsi que dans sa dimension cosmique. Entre les deux pôles de la vie et de la mort, les personnages de Germaine flottent dans la nature-cosmos comme le fœtus dans le liquide amniotique maternel. Cela naît d’abord, je crois, d’une sorte de « compromis pratique » entre les contraintes d’un emploi du temps limité pour chaque séance dans l’atelier et le flux incessant des images et des personnages que les mains de l’artiste fabriquent suivant l’inspiration d’une pensée ou d’un thème qui s’imposent au fur et à mesure. Travaillant sur cette longue table généreuse et accueillante d’ARTAME, à côté des autres artistes, elle ne profite que rarement de l’espace et du temps nécessaires pour élaborer confortablement de moyens ou de grands formats. En fait, quelques-uns de ses collègues font des croquis, d’autres se contentent de peindre le détail d’une main, d’un pied, d’un profil, d’autres encore travaillent debout devant un chevalet. En général, le plus souvent, Germaine s’attèle à de petits dessins colorés aux pastels et/ou aux aquarelles ayant toujours la dignité et la force de tableaux accomplis. Il arrive souvent que des dessins, réalisés l’un après l’autre, témoignent d’une continuité narrative où l’inconscient se marie aisément au conscient ; ou alors on constate une rupture, un changement, une mutation, un coup d’aile que des mots appropriés parfois soulignent ou exaltent. C’est un long travail, qui s’écarte nettement de la bande dessinée ou du livre illustré justement en raison de sa genèse exquisement artistique et libre. Car en fait, si toujours un thème dominant existe et une narration se déroule, cela ne descend pas vraiment d’un scénario ou d’un canevas établi en avance, mais d’un flux créatif ayant l’allure d’un voyage initiatique : « Je sais bien où je veux aller, je connais finalement mon but, mais je n’aime pas tout prévoir, tout organiser ! » À ce stade de mon observation, je trouve une ressemblance entre la « recherche » de Germaine et celle de Fellini : comme le grand réalisateur italien, elle revient toujours sur ses blessures ancestrales par le biais d’un rêve basé sur le désir et foncièrement ancré aux plaisirs et aux manques de l’enfance. Tout comme Fellini, avant de recomposer dans une « chose accomplie » l’immense travail — par de sages coupures et le montage bien maîtrisé —, Germaine ne compte pas les scènes dans le tournage de son « film », elle ne se lasse non plus de travailler à fond les infinies variations que son sujet préféré lui suggère.

Oui, bien sûr, il y a un sujet préféré, qu’on n’arrive à identifier qu’au bout d’une longue et réitérée observation, page après page : il s’agit d’un petit être aux multiples facettes qui subit soit les métamorphoses envisageables entre l’humain et la bête (notamment les petits animaux, les oiseaux et les insectes) soit les infinies combinations de genre entre hommes et femmes. Cette figure, on ne peut plus fragile et tenace à la fois, revendique le statut de son existence unique nous invitant à la suivre dans ses fouilles et découvertes merveilleuses. À ce propos, il faut que j’ouvre une parenthèse : en 2019, Germaine Raccah prêta l’un de ses dessins pour une couverture de L’Étrave (revue des Poètes Sans Frontières). En cette occasion, elle me partagea son bonheur avec une lettre remarquable, par laquelle je me permets d’établir un parallèle entre la couverture de cette revue et celle du Livre éternel que Germaine fait et défait telle une interminable toile de Pénélope. La suivante citation de cette lettre nous aide d’abord à donner un nom, Minette, au personnage que je viens de décrire, ensuite à pénétrer à fond le sens le plus authentique de ce que Germaine transfère consciemment sur le papier avec ses pastels et ses aquarelles avant de le transmettre au monde entier.

«Minette (chatte ou jeune fille), donne-lui un petit os pour la calmer. De l’Étrave offerte dans ses lumières,  voici un ver comme sa peau recouvre le tissu et se charme de délicatesse pour exprimer sa couverture première épaisse en étoffe graine de tous ces rayons comme des pantalons embattent une jupette (jupe très courte) peut-être suspendue à ses anneaux en traînant sa chevelure tressée comme une langue insert ses lettres ouvertes dans des palmes accrochées où une minette chatouille son nez et trouve un nombril gommé. Sa bouche me donna un baiser dans l’exacte proximité d’une sensation énoncée pour le désir, car la gêne faisait bâiller le corps par une représentation intime d’un sac de spermatozoïdes. Pour une morale jaune et tiède, à la créativité aguerrie et née dans la paperasse, à la gaité inouïe, me voici, mêlée de poussière à la loure d’une vachette dans la seule raison d’une vie immortelle à m’élever dans la phosphorescence et guidée par cette grande et belle étoile, à me réserver dans les plaisirs.  Voici le pêché qui a mangé la pomme défendue, pour une activité sur la terre rose et dans le ciel bleu, limailles esthétiques pour les rouages architectoniques, ce ne sont que dès prophéties inventives de ce beau métier soyeux, enveloppé pour un fer chaud d’étoffe rouge, foulée par mes choix et le salut de mon âme, infatuée beauté, plaisante, gourmande de luxures dont je rêve avec cette peau en chair dans mon si exotique sentiment, romanesque et romantique quoique alentour au soufflet meurtrier avec des feuilles au monde dorées et rousses, s’ouvre pour le bourrichon de ma vie, l’aquarelle géniale de mon rêve merveilleux. Germaine Raccah»

Entre Kafka et Fellini, s’adaptant au fur et à mesure à l’évolution de ses sentiments et de ses enquêtes, la peinture et la poésie accompagnent toujours Germaine Raccah, l’aidant à creuser dans le mystère de la vie. Il s’agit, au fond, d’une auto-analyse, filtrée et sublimée par la musique des mots et la magie des couleurs aux extraordinaires nuances qu’octroie son originale dialectique entre le dessin et la peinture à l’eau. Une auto-analyse aussi serrée qu’impitoyable, que Germaine Raccah exploite sans merci sur elle-même. Fouillant par exemple dans les arcanes de la naissance et de la souffrance adolescente. Ne se dérobant pas à la nostalgie d’un tas de petites choses essentielles à la survie (l’amour qu’on reçoit avec la nourriture, l’accueil et l’accompagnement dans la découverte du monde extérieur, et cætera). Cependant, le travail de l’artiste va bien au-delà de cette analyse sévère : lorsqu’elle va à la rencontre de son destin incertain (honni et désiré à la fois), s’aventurant à l’orée de l’absence et du manque affectif, Minette, le personnage-clé de Germaine, cohabite et se confond avec des animaux de toutes sortes et tailles, avant de traverser de continues métamorphoses. Pourquoi savoure-t-elle la magie douloureuse de “s’habiller pour sortir dans la vie” ? Pourquoi se soumet-elle au plaisir-tourment de se maquiller et se peindre les lèvres et les ongles (des ongles vraies ou fausses n’ayant pas que la fonction d’embellissement du corps féminin mais aussi celle d’armes de défense et, à la limite, d’attaque…) ? Je crois deviner la réponse : parce qu’elle, par le biais de ces rituels, va trouver un accord avec la dure réalité, avant de s’accouder à la rambarde de la vie pour appeler à la clémence : « Laissez-moi vivre, libre de m’exprimer selon ma nature ! Ne me privez pas de l’amour ! »

Giovanni Merloni

*

LE LIVRE AUX ONGLES POINTUS

Germaine Raccah 2025

En effeuillant le Livre-témoin ci-dessous, tout un chacun a la chance de s’immerger dans la joie captivante du dessin et de la couleur ainsi que de différentes techniques qui font le style original de notre amie Germaine.

*

La tête exiguë

entre les Poux, les Pieds

et les Fous HOMME-FEMME

TRANSGENRE

TRANSEXUEL

*

au vent qui chante et savoure

les êtres fleuris de David, Marie,

Alain, Jeff, Rosy, Christian, Jacob.

Fous errants autour du pigeon

comme pour le voir se farcir

une foulée au pied lancinant

autour des petits matins

déjeuner et après-midi

tranquilles au bonheur

*

Si c’est une comédie humaine

face à ses choix abyssaux

*

LA PEUR

*

ET C’EST LE FOOT

*

Mais, les mots ne sont

pas les choses, et les mots

pour bouger. Et que

se passe-t-il,

vraiment ?

*

LARGEUR

D’UNE PANTOUFLE

AU SAUT

D’UNE JUPE

DE

FILLE

*

Et une ignorante

foulée pour faire bouger

le croûton de sable

et l’énergie sifflant

avec une oreille

attendrie

*

Et le chemin de

ses papouilles comme

un musée sur le

corps

*

Avec ses pigeons

de poux

et ses deux dents

surélevées

Hélène marcha de

ses sossettes

qui illuminent la joie

ses espadrilles, ses talons

et un bel ongle

le diable, une souris, un pou

*

Au bord du granite

et pointes pailletées

qui mettent

des grenades

aux couleurs

du monde

*

C’est qu’est

le henné est

au miroir

des lèvres roses

*

ses chlakas vertes,

ses honteuses chaussures

d’étalon étroit

si peu méprisables,

le burlesque ne saurait l’être

avec les colibets dans un

neuf bœuf.

Beul donne trop le pied d’amour

qui pose la question avec le

plaisir trop peu clair de sa

jouissance, crie l’abominable

sensation de sa jouissance

désir atrophié, exécrable

comparution du sentiment

de quelque chose

*

Car nous perdons

toujours une fébrilité

qui nous transperce

un pied-sur-l’autre

*

et ne plus croire à

la vulgarité

*

et la pomme

*

alors qu’il faudrait mettre

la clé de la maison

dans le trou de la serrure

pour ouvrir sa porte

et qu’on ne me voit pas

croquer la pomme dans

ma couchette et dans sa

tannière emmurée pour

quelques raisons que ce soit

*

Cher CH.

Seul avec le pageot qui

rit pour une chienne ses

chaussons, sans chansons,

le pigeon derrière la

maison, est une hybridation

très visible entendue par des

fous

C’est une affaire bien délicate

pour nos demoiselles qui

touchent la commotion, la convulsion

Connaissant les figures en dépit

de toute convention de ses

griffures

*

Et, pour ses téguments de

plumes demandant quelle

intronisation à la comédie

semble tirer l’oreille

inextricable et vivre de songes

devant un petit pot de confiserie

et engagé de joies douces

et de beautés touchantes,

griffes chaleureuses

de persils qui

permettent la

métamorphose de

sa fleur dans

le fruit d’un

arbre

*

DIRE

LE FÉMININ-MASCULIN

Le rouge aux lèvres apparaît

à la belle demoiselle,

ce que je suis sur ce qu’est

le sang

Dès lors qu’adolescente peinte

aux Désirs commençants

Je fouille un pelage

avec le persil de mon corps

produisant une séduction

perturbatrice et amante

d’une copulation normale

Et voilà au-dessus ou en

dessous

les semis de la mode aimante

sur cette bouche rouge

*

Conduisant les grains

jusqu’aux asperges

depuis la prime enfance

nous l’apprennent

les maternelles

de la classe

comme ces plantes de

ROI coton

de haricot

et de pois-chiche

pour un bonheur

reviviscent

*

Pour aller jusqu’au bout des

choses, je vois des petites

bulles dans un magma

d’œuf qui semble fouetter

les formes et se

reconnaître à des trous

d’olives

agités comme des petits

pois dorés

Germaine Raccah

Quelques livres de Germaine Raccah (Archives d’ARTAME)

Promenade dans les photos d’Anne-Sophie Barreau

24 mercredi Avr 2024

Posted by biscarrosse2012 in art, mes poèmes

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Promenade librement inspirée par les extraordinaires photos

(de véritables tableaux) d’Anne-Sophie Barreau

à l’enseigne de la télépathie — toujours à la recherche

d’une bouée de sauvetage pour tous ceux qui tombent dans

un puits (pendant le jour ou la nuit) et ne savent pas nager.

Admettons que ces tableaux soient porteurs d’une histoire

en dehors de l’histoire d’un pays façonné aux tempêtes

au froid, à l’humidité qui tout pénètre, intimement,

comme une nécessité ;

en dehors de la petite histoire d’un étranger

qui encore très peu connaît de la brume

qui se colle, grise, au ciel et aux maisons,

de cette campagne s’effondrant dans la nuit aquatique,

de cette ville de lumières et chaleurs bien cachées

dans les coulisses éphémères d’auberges bruyantes…

Est-ce que ces tableaux vont aussi raconter,

en raccourci, par d’infimes traces déguisées,

par le biais de la nuit et de la pluie,

notre histoire inconnue, pour la dévoiler enfin

lors des jours de soleil ?

Non, ces tableaux sont les baisers volés d’une histoire oubliée,

d’une longue promenade au loin d’une fenêtre allumée

avant de se décider à monter à l’étage. Ou alors,

s’agit-il de sombres miroirs où s’accoude,

soudain, par hasard, un visage souriant.

Sinon, notre histoire s’arrête à ce sac paresseux

voltigeant derrière Elle, tandis qu’elle se sauve,

en quête de quelqu’un qui ne l’attend pas.

Mais au bord de la gommeuse uniformité

qu’elle traverse, on découvre le soleil,

le halo pâle du jour, dont elle s’échappe

pour atteindre la nuit, ses étranges mystères.

Néanmoins, rien n’est plus fascinant qu’une porte fermée,

à côté d’un sinistre rideau de fer rabattu : cette lumière

rasante, si ressemblante à la lueur chaude d’un foyer,

pointant, au loin, dans le bois de la fable,

est-ce le rayon de l’aube ? est-ce l’éclat envahissant

des feux pompeux d’une auto ? un vaniteux, vieux réverbère ?

Est-ce qu’ils nous ouvriront ?

Est-ce que tu te souviens

du Sésame ouvre-toi, de l’Abracadabra,

de l’Alhambra, de l’Oiseau rebelle… du Code ?

où as-tu caché tes clés ?

Entrons ! Par cette chaude clarté

inondant le marbre de la marche,

la porte semble nous inviter, du moins à attendre,

ratatinés dans un coin pour ne pas déranger.

Si, au contraire, ces images rêveuses sont là

pour nous réapprendre, au-delà des contingences,

au-delà de la peur, au-delà des chagrins personnels

et collectifs ce que nous risquons d’oublier, harcelés

comme nous sommes par des machins sans âme,

obsédants, répétitifs, standardisés ?

En revanche, arpentant la poésie de ces

tableaux notre esprit se libère, jusqu’à faire table rase

de ces affreux cauchemars, réapprenant à marcher,

à effleurer les lueurs de la nuit,

les ombres colorées de la lumière.

On nous octroie la sagesse d’une véritable initiation

à la grandeur de la vie, où le regard du photographe

se déguise en Virgile : nous ne sommes pas seuls

dans l’enfer de la nuit, ni dans son purgatoire.

Ce coup d’œil pénétrant, nous apprend à saisir,

avec émotion, la lumière dans la nuit,

la nuit dans la lumière, nous autorisant le courage

de donner des coups de pied à notre impuissance

face à ceux qui conspirent

contre la beauté désemparée de la vie.

Poursuivant de passage en passage

nous devenons complices de rituels quotidiens,

d’inatteignables transgressions, d’histoires

sans doute redoutables. S’agit-il des images ultimes

de mondes glorieux, hantés, à leur époque,

de passions foudroyantes, d’amourettes fatales ?

Hors de l’impasse, abasourdis sinon euphoriques,

une sensation aiguë s’était emparée de nous 

— nous n’avons jamais eu

un véritable but, dans notre vie fragile et protégée —

quand, aussi soudaines qu’inattendues,

des plantes et des fleurs nous ont chatouillés,

inondant de fond en comble la maison-sac à dos

qu’à outrance nous portons, la maison défunte

des sourires, des collations, des chansons, de sincères

baisers qu’on nous offrait sans réserve, et pourtant

disparaissent à jamais.

Il nous réconforte aussi ce blanc sale,

déjà gris, des parois qui se décollent, de ces volets

monotones qui semblent cacher un amour emporté,

intense : exactement ce que nous avons longuement

rêvé. Sommes-nous donc des voyeurs ? Ou alors

sommes-nous en train de nous accrocher à la vie

qui ne cesse, elle, de nous promettre

la solitude de la mort ?

Exactement, tel un coup dans le ventre,

la lumière se révèle par cette ombre en filigrane

ressemblant à une guirlande fanée, entourant

le petit lustre qui serait à l’intérieur… qui sait ?

si je frappe doucement, un mari va m’ouvrir.

Il protestera, il aura peur. Ou alors il répliquera,

par hurlements et menaces, au-delà

de la fenêtre fermée. Ou sinon, pourquoi pas ?

avec circonspection, sa plus jeune fille m’ouvrira,

à demi endormie, arborant ses longs cheveux blonds.

Mais elle ne sourira pas. Aussitôt, en s’écriant :

« maman ! », elle me claquera la persienne au nez.

Chacun de nous, la nuit, se découvre seul, naufragé,

à la recherche tenace du chaud.

Belle nuit, finalement, lorsqu’on se rend compte

que la rue est notre force, notre destin : cette rue

où se promènent les ombres, se racontant d’histoires

de petites incompréhensions, de grandes tragédies

d’histoires de craintes effleurant les nôtres,

se mêlant avec elles. La rue est enfin

notre corps étranger qui nous devient familier,

c’est sa voix péremptoire, nous obligeant à sortir

de cette solitude béate pour broyer un sandwich,

pour se faufiler, effrayés, en des toilettes sordides

ou propres, pour dormir en cachette, avec un œil

ouvert, dans la salle d’attente d’une gare.

Accueillante et bénéfique est pourtant cette halte

que la rue nous octroie au milieu du brouillard, peu

importe si le banc public s’affiche froid ou mouillé :

nos membres aux extrêmes vont s’y recomposer,

tout comme le tourbillon de nos pensées et nos

battements de cœur. À propos, en vous y établissant,

ne vous êtes pas aperçus du silence prodigieux

qui l’entoure ?

Reprendre la route ce n’est pas que traverser le noir et

la pluie, pas non plus qu’aller en avant, essayant de ne pas

tomber. Il ne s’agit pas que de tourner le coin de la rue

pour en prendre une autre : la rue est aussi dévier du plaisir

de nous perdre, arrêtant une décision, un raccourci,

nous agrippant à une rampe de Montmartre même si

nous ne saurons jamais que cette ville est Paris.

Remonter, revenir, c’est ça la rue. Cela n’a aucune importance

de savoir que nous sommes en train de rentrer chez nous,

car nous pourrions tout également revenir là où nous n’avons

jamais eu de maison, là où personne ne nous attend.

Et voilà l’envoûtante sortie du métro Rome !

Que ce soit la nuit ou au petit matin,

l’on se sent solidaire, en débouchant sur Belleville, ou

Ménilmontant, ou Richard Lenoir, envers ces autres

humains, peu importe s’ils sont méfiants ou indifférents :

la rue c’est les couleurs que la lumière peigne

sur les boutiques, sur les enseignes, sur nos vêtements

extravagants: les couleurs du hasard nous ayant emmenés

dans un lieu où l’on voudrait rester.

À contre-cœur la rue nous réveille, nous laissant découvrir

que nous vivons encore. Par la chaleur d’un café brûlant

et d’une tartine, bien sûr, nous sortirons du silence :

pour l’heure, nous laissons le regard se complaire,

voltigeant au ras du sol sur les petits tessons colorés

du passage gracieux. Entre-temps,

nous écoutons les voix et les bruits

du nouveau jour qui en bâillant, ouvre les yeux.

Et, peut-être, il y a quelqu’un, là-dedans, qui nous parle,

qui nous offre sa main.

Ultime étape : à l’abri d’une inédite spontanéité,

la rue nous aide à regarder, de d’intérieur et de l’extérieur,

notre vie comme une fresque, comme un dessin que le temps

rend flou, qu’affligent de petites rouilles, des contours

inégaux ; une œuvre ô combien révolue

que sauve un miracle, lui gardant ses couleurs

encore vives. La rue nous observe

tandis que nous y jetons, comme poubelle,

cette chose seule que nous possédons,

ce corps rêveur que nous négligeons,

que nous malmenons. La rue nous sauve, juste à temps,

nous obligeant à rattraper la vie, ce lourd fardeau

d’erreurs fatales, avant que nous la donnions à tout venant

pour qu’il l’ensevelît dans son ineffable sourire.

Giovanni Merloni

Le Calame ou l’Art de la Paix dans l’œuvre de Ghani Alani (Exposition à l’Institut du monde arabe du 8 mars au 1er avril 2018)

10 samedi Mar 2018

Posted by biscarrosse2012 in art

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Giovanni Merloni, Mon premier calame.
Calame et encre d’Inde sur toile 33 x 24 cm, mars 2018

Pour une fois, j’entame mon récit — le quatrième (1) — autour de l’œuvre du grand peintre et calligraphe Ghani Alani, avec un dessin à moi.
Pour quelle raison osé-je le faire ? Tout simplement parce qu’il s’agit de mon premier dessin avec le calame, instrument incontournable de l’art calligraphique dont Ghani Alani même m’a récemment confié quelques petits secrets.

Bien sûr, je ne pourrai jamais atteindre les horizons d’insouciance et de gloire où mon Maître travaille joyeusement ne cessant de traduire en mots cristallins son dialogue intérieur ni de lancer ces mêmes mots dans un espace où les couleurs reproduisent le miracle de la beauté de la vie.
Je poursuis depuis toute une vie une expression qui jamais ne se passe de la figure, même dans sa plus furieuse abstraction. Donc, apparemment, mon point de départ est très éloigné de ce que Ghani Alani représente et symbolise par son art incontournable.
Et pourtant, tout au long de mon expérience de peintre et de dessinateur, j’ai souffert une difficulté, physique même, chaque fois que j’essayais de faire rencontrer le pinceau et la plume, le signe graphique et la couleur, la précision et la transgression.
Malgré l’encore courte expérience, le calame, cet instrument mitoyen entre la plume et le pinceau, me donne à présent l’envie d’explorer des univers qu’avec les outils dont je me suis servi jusqu’ici je n’avais pas pu atteindre… Je remercie de tout cela mon ami Ghani Alani, car en fait j’ai la sensation que le calame plus que tout autre allié de la main peut lui redonner sa fonction de compagne de l’esprit lui octroyant une nouvelle liberté…

Le Calame ou l’Art de la Paix dans l’œuvre de Ghani Alani

Calmar, Calame, Calamaio…
Dès mon enfance, j’ai été toujours fasciné par cet étrange mollusque marin, le calmar, si agréable à manger, qui réussit à se dérober aux attaques des thons et des requins grâce à son prodigieux nuage d’encre noire…
Cette image ne se sépare pas, dans ma mémoire, du souvenir de l’encrier rond et bien noir (« calamaio » en italien) ayant « sa place » dans mon banc d’école, du moins jusqu’à ma troisième année d’études élémentaires.
Je fais peut-être partie de la dernière génération, en Occident, ayant appris la calligraphie avec la plume et l’encrier, donc parmi les derniers qui puissent se souvenir d’avoir eu — d’abord avec la plume de l’école et des devoirs à la maison, ensuite avec le stylo — une « belle calligraphie » !

Cela dit, c’est évident que la calligraphie, en Europe, a largement perdu l’importance qu’elle avait avant Gutenberg et son historique invention, tandis que dans le monde arabe — tout comme en Chine ou en Japon — elle garde encore aujourd’hui un rôle central dans la diffusion de la langue et de la culture de chaque pays…
Chez nous, en attendant que la « révolution numérique » sanctionne, hélas, avec la disparition progressive du papier, la mort du livre ainsi que de toute manualité, le « geste » de l’impression mécanique sur la feuille d’un journal ou sur la page d’un livre se déroule encore selon le même principe physique du geste de la main et de la plume trempée d’encre sur une feuille ou un cahier.
Pour l’instant, la véritable débâcle de la calligraphie manuelle sur papier a été déclenchée par la production, de plus en plus massive, des machines à écrire. Ensuite, l’arrivée du « biro » — dans les années 50 —, des feutres — dans les années 70 —, des ordinateurs et des tablettes — à partir des années 90 — ont accéléré la crise définitive de la plume et du stylo, condamnés à devenir des objets de luxe de plus en plus inutilisés.

Ceux qui maintiennent en vie le système traditionnel d’écriture et de dessin, en Orient comme en Occident, ce sont à présent les artistes, toujours fidèles aux plumes à l’encre de Chine et à son indispensable rapport avec le papier.
Mais sans doute, parmi les outils d’écriture et de dessin, le calame, le plus ancien, demeure aujourd’hui, grâce aussi à l’exemple charismatique de Ghani Alani, le plus clairvoyant et le plus fiable.

L’importance du pont et du fleuve pour Ghani Alani.
Ghani Alani vit de façon stable à Paris depuis presque cinquante ans.
Ici, il a apporté la culture millénaire de son pays d’origine, l’Irak, qu’il a su entretenir avec le maximum de respect et cohérence. Toujours est-il qu’il a dialogué dès le premier jour avec les artistes et les poètes de tout le monde qui l’y accueillaient. Par conséquent, son expression et son talent, tout en gardant l’authenticité de leur esprit originaire, ont mûri prodigieusement, s’enrichissant de ses rencontres et de ses découvertes.
Avec son art en contretendance — ayant le charisme nécessaire pour dialoguer, tout à fait naturellement, avec les nombreuses formes d’expression littéraires et artistiques qui voyaient le jour autour de lui —, Ghani Alani a beaucoup donné à l’Europe et notamment à la ville de Paris. En revanche, il a sans doute bénéficié des innombrables suggestions que lui a offertes Paris même, un endroit où les rencontres artistiques et humaines sont encouragées et toujours accompagnées par cet indispensable esprit de liberté qui autorise tout un chacun à poursuivre son talent sans s’en interdire l’éventuel côté transgressif…

Si le sémiologue Roland Barthes parle de contreécriture à propos de la calligraphie de Ghani Alani, c’est évidemment pour en reconnaître la valeur fondatrice de nouvelles pistes dans tous les domaines où la langue se détache nettement d’autres moyens d’expression et description de l’existence des humains, de leurs contextes et leurs rêves.
Inspirés par le constat de Roland Barthes, on s’aperçoit alors que l’art de Ghani Alani ne représente pas seulement un pont dialectique entre les cultures de l’Est et de l’Ouest de la planète, mais lance sa contribution, unique dans son originalité — et pour son anticonformisme vis-à-vis de la culture occidentale tout comme de la culture orientale — dans le grand fleuve d’une culture qui parle à tous les hommes et les femmes du monde.

Rapport entre l’écriture et la couleur dans l’art de Ghani Alani
Avec son art, Ghani Alani invite les calligraphes et les peintres de tout le monde à s’affranchir de la traditionnelle scission entre le noir et les autres couleurs.
Certes, dans son œuvre, le signe graphique et calligraphique lié à la parole assume une fonction de guide dans la structure de la page, la soumettant à une précise hiérarchie de règles inspirées à la logique, à la géométrie et à la musique pour imposer enfin le rythme et la signification voulue.
Dans le monde arabe, le signe calligraphique a la responsabilité de tout raconter, même ce que l’on ne peut pas représenter par les images que cette culture bannit…
Cependant, lors de ses premières expériences dans l’art de la calligraphie, Ghani Alani découvre immédiatement une limite dans le manque de couleurs dans la calligraphie traditionnelle.
Et le destin lui offre la possibilité de se rendre là où, au cœur de l’Occident, tout est permis, tandis que la transgression est primée comme une indispensable rupture ouvrant la route à de nouvelles formes d’expression.
Dans ce contexte de liberté presque absolue pour les artistes, Ghani Alani amène la richesse des couleurs, odeurs et saveurs de sa terre d’origine. Cela lui donne la chance de sublimer — dans sa « poésie dessinée » raffinée et touchante —, les innombrables pulsions à une représentation physique et figurative de la réalité qui l’entoure, à laquelle il n’est pas indifférent.

À travers les couleurs et le rituel rigoureux du calame, Ghani Alani réussit donc à incorporer les infinies suggestions de l’Occident dans une œuvre qui va bien au-delà des limites de sa tradition.
Tandis que les peintres occidentaux — qu’ils soient abstraits ou figuratifs, cela ne change pas grand-chose — ne cessent pas de se débattre dans la pratique impossibilité d’une coexistence pacifique entre dessin-écriture et peinture où les couleurs s’imposent, Ghani Alani parvient à une intégration parfaite de ces deux éléments grâce à la capacité médiatrice de chaque lettre et de chaque point de son incontournable écriture…

Giovanni Merloni

(1) Précédentes publications concernant Ghani Alani sur ce blog :

Dans les tréfonds des « poèmes d’amour colorés » de Ghani Alani

Le calme du calame dissipe le bruit du monde

À l’homme libre, le mot suffit !

Une ode triste à la pluie : les mots et les décors du théâtre de Jean-Claude Caillette

12 vendredi Jan 2018

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Jean-Claude Caillette

Une ode triste à la pluie : les mots et les décors du théâtre de Jean-Claude Caillette

Mardi dernier, je me suis rendu chez Jean-Claude Caillette pour continuer de vive voix une conversation entamée par téléphone et par mail au sujet de la possibilité d’intégrer dans un roman une histoire conçue pour le théâtre et, du moins à l’origine, structurée comme une pièce théâtrale, avec des actes, des scènes, et cætera.
Bien sûr, on a dit, on peut tout expérimenter, mais évidemment il faut faire attention à ce qu’on déclare aux lecteurs. En fait, le manque de l’action des acteurs doit être forcément remplacé — dans un texte qui se transmet d’une tête à l’autre — par une description efficace de l’action dramatique ainsi que des décors, des costumes, et cætera… Il faudrait en tout cas garder une mesure, un rythme…
Au bout de cette discussion, la tentation était forte, en moi, de renoncer au titre engageant que j’avais choisi pour mon dernier texte (« Roman théâtral »), ou alors d’essayer d’en faire une adaptation… quand j’ai levé les yeux de la table basse au centre de la salle de séjour de mon ami Jean-Claude où j’avais garé mon manuscrit…

Jean-Claude Caillette, Sur la route de Damas, collage

… Je me suis aperçu qu’aux parois de cette chambre il y avait d’étranges tableaux qui capturaient mon attention avec leurs couleurs vivantes et leurs figures (ou paysages) bien centrées autour d’un geste… Petit à petit, je suis rentré dans un monde élégant et raffiné où le collage exubérant et lumineux de milliers de morceaux de « papier cadeau » proposait des décors parfaitement adaptés à la théâtralité que j’avais à cœur et cherchais moi-même depuis toujours.
Cette découverte a donc imposé une nouvelle réflexion sur le rôle du théâtre dans la peinture, dans l’architecture et dans la poésie.
Et Jean-Claude Caillette était bien au rendez-vous, avec ses tableaux allusifs et denses de vie, son essai sur Anton Gaudì et son roman plus récent, consacré à l’œuvre majeure de l’artiste catalan, « La Sagrada Familia » : une série de créations et suggestions dont il faudra s’occuper encore, car cet intérêt pour Gaudì se lie strictement à l’amour passionné de Jean-Claude Caillette pour le mouvement de l’Art nouveau et donc pour la phase pionnière de l’art total (se terminant avec le Bauhaus) où les artistes se découvrent surtout des artisans d’une nouvelle cathédrale à mesure d’homme.
J’ai ensuite demandé à Jean-Claude Caillette de me lire quelques-uns de ses poèmes… où je reste encore une fois touché par son goût théâtral, son vif amour pour le paradoxe et sa courageuse disposition à l’inattendu.
Je vous laisse lire les deux poèmes qu’il m’a autorisé à publier ici, faisant partie d’un recueil publié en 2007 titré « ANAMORPHOSES » (éditions Le Manuscrit, 2007). Vous découvrirez avec moi que l’esprit théâtral de notre ami — si prodigieusement exprimé dans ses peintures et dans ses textes inspirés à Anton Gaudì — est aussi le motif primordial d’une poésie libre et anticonformiste qui ressuscite avec enthousiasme et dévotion la tragi-comédie de la vie…

Giovanni Merloni

Jean-Claude Caillette, Le transat, collage

UNE MORT D’HIRONDELLE

Elle, a très froid en elle.
Lui, un mortel ennui,
en lui comme un appel.
Elle, lui sourit, et lui,
sous le charme, chancelle.
Pour lui, le soleil luit.
En elle, une étincelle.
Elle, a besoin de lui.
Lui, a le désir d’elle.
Elle, va lui dire, oui.
Lui, érige un autel.
D’elle, la pudeur a fuit.
Lui, dénoue les dentelles.
Elle, elle entrouvre l’huis.
Lui, pénètre la chapelle.
Elle, elle se joint à lui,
et le reçoit en elle,
et se réjouit de lui.
Lui, se répand en elle.
Elle, geint sous la saillie,
comme un battement d’aile,
une ode triste à la pluie,
une mort d’hirondelle.

Jean-Claude Caillette

Jean-Claude Caillette, La chaussure élégante, collage

CALINOU

1
Le soleil était haut et le midi paisible.
J’étais là, confiant, dénoué et tranquille,
oscillant dans la vie entre mémoire et présent.
Quand soudain, de ténues vibrations alertèrent mes sens, ainsi que d’olfactives floraisons précédèrent ta présence.
Je tournai la tête comme on change de cap,
et tu m’apparus là comme le ferait un archange.

Jean-Claude Caillette, Honfleur, collage

2
De marines senteurs envahirent l’infini,
et portée par la vague tu échouas avec grâce.
Ce mouvement léger fit tournoyer ta robe,
qui telle une fleur s’épanouit en corolles.
Tout en toi respirait l’innocence et le charme.
Ta bouche éclatante ouvrait sur ton visage,
une brèche lumineuse qui inondait l’espace.
Tes cheveux relevés dégageaient une nuque,
dont la courbe gracile ravirait bien des peintres.
Et la taille bien prise soulignait à plaisir,
une féminité glorieuse et de beaux seins fragiles.

Jean-Claude Caillette, Au bord de l’eau, collage

3
Ton regard me brûlait et consumait ma soudaine impatience.
J’y encrai mon présent comme on retient un rêve.
Je baissai les yeux si fort que j’y vis ma vérité.
Ta présence attestait de l’existence de Dieu.

Jean-Claude Caillette, Amsterdam, collage

4
Je tombai à genoux, terrassé par la foi.
J’étais foudroyé. Mes pieds d’enracinèrent,
et de mes mains tremblantes, jaillit le printemps.
Mon espoir était si grand que je me liquéfiai en un acide amer.
J’y purifiai mon cœur et mon âme abîmée.

Jean-Claude Caillette, Le clown, collage

5
Je ramassai tes mains glacées et les réchauffai à la chaleur tiède de mes larmes.
De mes lèvres sortirent des morceaux de joie en de vastes bulles muettes.
Je serrai les poings avec tant de violence, que j’opprimai mes doutes.
J’étouffais sous la patience les errements de mes sens.

Jean-Claude Caillette, Mon père (part.), collage

6
Bientôt, je vis dans ton sourire une invite pressante.
Le temps qui séparait nos lèvres s’amenuisa d’un coup,
et dans une précipitation avide, j’entrai en contact avec la création.

J’espérais la beauté, et me vint la grâce.

Jean-Claude Caillette

« Qui dira notre nuit » : la peinture narrative d’Émilie Sévère

06 mardi Juin 2017

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Émilie Sévère, Mutation, huile sur toile 200 x 250 cm, 2014

« Qui dira notre nuit » : la peinture narrative d’Émilie Sévère

Chère Émilie,
Ce dernier jeudi 18 mai, quand je frôlais les murs et les enseignes de la rue des Petites Écuries pour me rendre tout droit dans la rue Richer, qui en est le prolongement, je me demandais surtout comment vos grands tableaux auraient pu trouver un accueil pertinent et confortable dans l’une de ces petites boutiques constellant les quartiers traversés. Deuxièmement, je me demandais si votre figure « en vrai » aurait le même sourire et la même assurance généreuse de votre œuvre se reflétant si gentiment dans votre message d’invitation.
Car en fait je n’avais vu qu’une œuvre de vous : le grand, étonnant et inoubliable triptyque titré « Topos » dont j’avais parlé au retour d’une visite à votre « atelier collectif » de Saint-Denis. En cette occasion, j’avais regretté de ne pas vous avoir rencontrée…

« Venez rue Richer, Galerie 1618, m’aviez-vous écrit, j’aurai le plaisir de vous livrer le catalogue de mon exposition. Vous y trouverez votre commentaire avec, à côté, sa traduction dans la langue chinoise ! » (1)

Émilie Sévère, Topos (triptyque), huile sur toile 720 x 200 cm, 2016

Au croisement de la rue du faubourg Poissonnière — à l’instant précis où j’abandonnais le Xe arrondissement pour aborder le IXe par la rue même de la galerie où vous m’attendiez —, j’ai eu un sursaut d’émotion au souvenir soudain de votre « Topos ».
Telle une femme en plein épanouissement qui traverse en diagonale Campo de’ fiori à Rome lors d’une matinée de marché, votre triptyque, au bout de grandes salles à l’étage de l’immeuble-atelier de Saint-Denis (au 6B, quai de Seine), se détachait nettement d’autres œuvres — sages ou folles, timidement confiantes ou courageusement pessimistes — qu’on avait installées tout au long d’un très intéressant parcours consacré à la réflexion et au partage de l’idée de « l’inconnaissance ».
Pourquoi s’en détachait-il ? Parce qu’il était d’une beauté foudroyante et aussi parce qu’il transmettait un sentiment de véritable bonheur.
Le thème de l’inconnaissance — voire d’un « manque qu’on essaie aussi fébrilement qu’inutilement de remplir » — que plusieurs auteurs partageaient dans ce happening de haut niveau auquel j’avais assisté, était sans doute présent dans votre « Topos ». Car on y reconnaissait les échos d’une lutte titanique qui s’engage en chaque être humain : d’un côté, le fouillis de tout ce qu’il assimile au fur et à mesure par l’expérience et la mémoire sensorielle et affective ; de l’autre côté, le désir de tracer un pont vers le néant inconnaissable que d’infinis mondes physiques et humains essaient de remplir d’un sens stable.
Toujours est-il que dans votre touchant tableau une infaillible rêverie avait su brillamment maîtriser l’angoisse de l’inconnu ainsi que le chagrin et la joie de la vie dans une fluctuation qui engendrait enfin une œuvre positive et joyeusement insouciante qui faisait du bien au visiteur.
« Où est-elle la clé d’une telle force expressive ? me suis-je demandé. Est-ce que les autres œuvres d’Émilie Sévère seront à la hauteur de ce triomphe, parfaitement maîtrisé, de couleurs et de traces en grand nombre d’un vécu richissime ne faisant qu’un avec une vaste culture picturale ? »

Catalogue de l’exposition d’Émilie Sévère, « Qui dira notre nuit » auprès de la Galerie 1618 de Paris (30 mars – 19 mai 2017)

Quand je suis finalement rentré dans cette suite constituée de deux grandes salles accoudées sur la cité de Trévise, je me suis immédiatement rassuré quant à l’espace accordé à la personnalité de vos tableaux pour la plupart assez grands, mais petits aussi. En même temps, j’ai peut-être saisi avec quel esprit vous vous engagez, encore, dans ce thème vaste et terrible de l’inconnaissance, voire de l’impossibilité de raconter la vie où le triptyque que je connaissais n’était qu’un tesson d’une grande mosaïque en train de se constituer. Et j’ai bien sûr apprécié la simplicité et la naturelle franchise de cette première rencontre. Une très intéressante conversation s’est en fait déclenchée entre nous, m’aidant à comprendre et aimer davantage votre travail dans sa continuité et originalité indéniable.

Émilie Sévère à la Galerie 1618 le 18 mai 2017

Je ne pourrai pas tout développer de ce que j’ai saisi par l’esprit, le cœur et les cinq sens.
Car effectivement votre œuvre, tout en marchant sur le fil de « l’inconnaissable » n’erre pas du tout dans un terrain vague. La continuité de votre travail s’inscrit, au contraire, avec cohérence et responsabilité, dans un contexte idéal assez solide et « réel » où vous créez à chaque pas les bases pour un dialogue, pour une confrontation, diachronique et synchronique à la fois, avec « les autres maîtres » qui vous parlent et vous apprennent énormément de choses. Il s’agit bien sûr des artistes contemporains, mais votre citation, en deux tableaux exposés, de Rembrandt et Delacroix, confirme tout à fait ce que j’avais déjà découvert dans « Topos », qui m’avait évoqué les grandes toiles de Tiziano et Tintoretto : vous trouvez une importante source d’inspiration dans les « immortels » aussi ! (2)

Émilie Sévère, Forêt, huile sur toile 160 x 200 cm, 2010

Après ma visite à la galerie 1618, assistée par un catalogue clair et complet, je pense connaître mieux votre œuvre, où le questionnement autour des limites de la connaissance ne fait qu’un avec les pulsions créatrices jaillissant de votre monde émotionnel et fantastique, mais aussi avec le choix rationnel de travailler autour des « possibilités de représentation » de cet univers de « l’expérience rêvée ». Au-delà de toute élucubration philosophique, dans la « mise en scène » de l’exploration des univers réels ou imaginaires qui vous entourent, ce qui vous engage comme artiste est surtout une question de représentation et de point de vue de l’auteur et du spectateur.
Pour que votre voix résonne et qu’elle soit entendue dans le débat idéal sur notre destinée d’humains, il faut surtout que vos œuvres s’installent solidement dans le débat parallèle sur la forme la plus appropriée pour représenter, presque sans transition, le monde petit d’une seule existence et le monde de plus en plus vaste s’étendant jusqu’aux frontières de l’inconnu.
Et voilà que, de nos temps distraits et difficiles, vous adoptez des moyens d’expression assez anticonformistes pour votre génération : refusant les acryliques et toute technique « mixte » ou « assistée par le numérique » vous demeurez fidèle à la peinture à l’huile !
Avec cette compagne irremplaçable, vous vous aventurez nonchalamment vers l’inconnu, en vous bornant, chaque fois, au choix classique de la taille du tableau et du point de vue. Si souvent vous vous plongez dans la scène peinte, vous y perdant apparemment — comme il arrive pour « Topos » —, d’autres fois vous voyez le monde de l’extérieur, ou alors en deçà d’une barrière.

Émilie Sévère, Anachorète, huile sur toile 75 x 135 cm, 2013

Tandis que votre maîtrise de la couleur et de la composition de l’espace vous y conduit, votre art garde toujours une grande cohérence entre le flux sans bornes ni frontières des tableaux qui explosent tous azimuts en transmettant leur vitalité gigantesque et les tableaux qui s’arrêtent à la description d’un seul phénomène, d’une seule émotion.
Je découvre en votre travail une nécessité indomptable de transmission de votre monde et de votre savoir même, qui se traduit en patience, continuité, force, élégance et beauté.
Une telle nécessité jaillit sans doute de votre talent narratif, de votre habitude à cohabiter avec une souffrance subliminale qui vous aide à ressusciter les monstres en les amadouant, mais aussi à faire revivre les joies les plus intenses et secrètes. Elles ne manquent jamais, heureusement, dans la vie des artistes, qu’elles soient les joies d’une enfance rêveuse ou les satisfactions inattendues d’une adolescence pleine de vicissitudes.

Émilie Sévère, Disparition (triptyque), huile sur toile 800 x 200 cm, 2012

Cependant, votre esprit de narration, selon la meilleure tradition littéraire française, ne se sépare jamais de l’art de la soustraction. Si le « texte » de votre fiction risque de devenir trop riche, parfois, atteint apparemment d’une sorte « d’horreur du vide », votre main sage interviendra promptement pour enlever en avance quelques mots, phrases ou passages qui auraient rendu l’histoire trop évidente et, par conséquent, déséquilibrée.
Puisqu’on a affaire à des tableaux, les éléments de la narration ne sont pas des mots, évidemment. Vous agissez alors sur la forme des choses, sur leur représentation, en inversant souvent le procès narratif, ou bien secondant les modalités d’observation et de lecture de celui qui observe le tableau. Regardant vos œuvres, que vous-même appelez « à la limite informelles », j’ai songé immédiatement aux graffitis, aux « murales », mais aussi, tout simplement, au « langage des murs ».

Il peut arriver, en scrutant distraitement un mur ou une affiche plus ou moins déchirée, d’y voir un visage, une silhouette, un type étrange, ou alors d’y reconnaître les yeux de quelqu’un que nous aimons… Cela arrive aussi regardant un promontoire ou le profil d’une montagne en forme d’homme ou d’animal. Nous découvrons souvent une nature « anthropomorphe » ou aussi un ciel peuplé de nuages qui racontent des histoires…
Je crois que votre procédé, tout à fait consciemment, démarre, du moins en partie, de cette idée des « ombres anthropomorphes » que vous avez intériorisées dans votre imaginaire avant de les disséminer dans un univers fabuleux et légendaire où vous invitez le spectateur à s’aventurer.
Cet univers est une grotte, ou alors c’est la croûte terrestre que vous observez avec un regard plus ou moins rapproché ou éloigné (celui de la fourmi, celui d’un géant).

Émilie Sévère

J’ai suivi un critère de lecture de votre œuvre assez particulier et peut-être fantaisiste aussi. Donc, il est bien possible que ces « ombres anthropomorphes » que j’aime retrouver dans vos tableaux n’y soient pas, tout comme les « objets » en grand nombre que vous abandonnez sur le fond de ces grottes ou sur des montagnes bouleversées par les avalanches.
Mais d’une chose je suis sûr et certain : bien qu’à plein titre « peintre de nos jours », imprégnée comme vous l’êtes de notre douloureuse et hardie sensibilité collective, votre style unique s’enracine rigoureusement dans un savoir-faire pour ainsi dire classique, soit dans sa technique soit dans son inspiration.
Votre maîtrise du dessin, qui soutient en filigrane toutes vos œuvres grandes et petites, s’inspire peut-être aux gravures de Rembrandt. Tandis que la liberté joyeuse de vos couleurs, qui s’emparent, avec leurs incroyables transparences, de tout motif inspirateur jusqu’à le dépasser, c’est l’héritage de Delacroix, le plus touchant et le plus explosif parmi les peintres français et de Tintoretto, l’un de plus anticonformistes parmi les peintres italiens de la Renaissance.

« Qui dira notre nuit », chère Émilie ? Cette exposition à la galerie 1618 de Paris ne sera qu’une halte, une pause de réflexion avant de reprendre votre émouvante randonnée artistique. Sans doute, avec le temps, votre recherche du beau s’aventurera sur des expérimentations nouvelles. Cependant, vous n’abandonnerez jamais cette idée de l’histoire-vie qui coule en vous et à vos côtés et ne vous séparerez pas non plus de votre souci de cohérence entre la hardiesse de la peinture et la ténacité du dessin.

Giovanni Merloni

(1)

(2) Dans notre conversation, d’ailleurs, vous m’avez parlé de vos périodiques séjours de travail à Venise et de vos journées dans la Scuola Grande di San Rocco où vous avez rencontré la peinture épique et bouleversante du Tintoretto. Venise c’est un lieu idéal pour une artiste turbulente comme vous, car vous y pouvez entendre distinctement les voix humaines et y reconnaître aussi les traces du passage de nos prédécesseurs…

La machine à écrire de Lucien Suel

01 samedi Avr 2017

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Jeudi dernier, je me suis rendu à la Maison Rouge à Paris pour assister à une conversation entre François Piron et Lucien Suel, se déroulant dans le contexte de l’exposition « L’esprit français Contre-cultures, 1969-1989 ».

La première chose que j’ai aimé de Lucien Suel c’est son avatar : cette légendaire machine à écrire ne faisant qu’un avec deux mains sensibles et légères que j’ai rencontrée lors de ma première, assez hésitante, promenade virtuelle sur Twitter. Ensuite j’ai suivi et apprécié vivement son blog, SILO, et ses interventions sur le web. Je désirais donc depuis longtemps voir Lucien Suel et lui serrer la main et je ne pouvais cueillir une occasion meilleure pour en apprécier le style, la cohérence et la grande humanité. Certes, j’espère aussi d’assister bientôt à une lecture « live » des textes de Lucien Suel par le poète même.
Cependant, dans la rencontre de jeudi soir, du récit passionnant que celui-ci nous a confié avec légèreté et élégance s’est spontanément déclenchée une poésie spéciale, celle de la vie poétique de Lucien Suel : un petit-grand roman de formation qu’il nous a distillé par le biais d’une grande sincérité et d’une extraordinaire sagesse.
Je ne saurais pas tout relater dans l’ordre de la narration, je me borne donc à citer les éléments qui plus m’ont intéressé dans l’histoire poétique de Lucien Suel.
Entre parenthèses, cette narration m’a tellement touché qu’au moment des interventions du public je n’ai pas su quoi dire sur le coup, tandis que j’aurais voulu témoigner combien Lucien Suel, dans les dernières années, s’est-il fait aimer et énormément estimer aussi pour son blog SILO et sa présence charismatique sur Twitter.
Je regrette maintenant de n’avoir pas eu la promptitude de déclarer qu’il y a un dénominateur commun dans l’œuvre constante et acharnée de Lucien Suel, la passion. Une véritable passion, d’abord, pour la musique et la littérature de la « beat generation » ; cette passion qui pousse à sortir de son propre univers pour chercher d’autres passionnés ailleurs dans le monde, à partir de l’Amérique. Ensuite, la passion qui pousse l’intelligence et les mains à poser les bases pour un échange le plus possible systématique entre passionnés et personnes intéressées à différent titre. Enfin, la passion qui donne la force de croire à des moyens extrêmement pauvres et improvisés qui serviront à véhiculer très efficacement la poésie et la culture en toute la France et bien au-delà. En s’engageant dans cette activité d’éditeur et diffuseur de revues littéraires, Lucien Suel a « grandi » en contact avec poètes et artistes de tout le monde, contribuant à créer des réseaux culturels « indépendants » pour lesquels il a bien tôt représenté un incontournable point de repère. Toujours est-il que la richesse, la variété et la rigueur de la poésie de Lucien Suel et de sa prose poétique sont à leur tour indépendantes vis-à-vis de la multiplicité des échanges se déroulant autour de lui.
Avec le temps d’une vie, Lucien Suel a toujours cru dans l’importance du « travail manuel » et de la fonction solidaire de la « poste ». Et s’il se débrouillait avec talent dans l’édition et la distribution physiques de ses revues en « papier timbré » il s’est aussi bien exprimé avec le « mail art » et, tout de suite après, dans les réseaux sociaux, quand la génération du blog a révolutionné l’idée d’édition et d’échange entre artistes et lecteurs. Comme il nous a expliqué, la diffusion des textes touche maintenant un nombre d’interlocuteurs beaucoup plus vaste qu’à l’origine, mais le principe est le même : l’échange fonctionne là où demeurent la « passion », la « sincérité » et « l’ironie » dont Lucien Suel est un exemple unique.
En entendant Lucien Suel raconter son parcours, citant des épisodes curieux ou touchants concernant les échanges et les amitiés qui se sont développées autour de ses revues « à l’esprit clandestin » j’ai vu couler devant mes yeux des images déchirantes et émouvantes de cette même époque que je venais d’admirer dans l’exposition consacrée, dans le même établissement, à l’esprit français entre 1969-1989 : une époque que j’ai vécu moi aussi, où les « contre-cultures », souvent marginalisées, isolées et de petite entité étaient en tout cas conscientes de leur importance, de leur primordiale « nécessité ».

Giovanni Merloni

Un monde d’enchevêtrements souples et harmoniques

22 jeudi Sep 2016

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Émilie Sévère

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Giovanni Merloni, LA BOUE, 1973

Un monde d’enchevêtrements souples et harmoniques

En cette période de halte silencieuse et de paresseuse redécouverte du monde qui m’entoure, une petite escapade à Saint-Denis a sans doute représenté, pour moi, l’occasion pour m’enrichir, admirer et comprendre.
D’abord, j’ai dû briser une barrière. Un mur épais qui sépare Paris de cette commune de banlieue qui a dû se soumettre au fur et à mesure à la loi des vases communicants sans recevoir en échange que de lourds engagements.
Ce mur commence par la frontière invisible qui sépare, au cœur même de Paris, la Gare de l’Est de la Gare du Nord, suivant à peu près l’axe de la rue du faubourg Saint-Denis.
Si la Gare de l’Est est encore un sobre édifice qui s’intègre dignement avec la ville qui ne perd pas, ici, sa dimension typiquement parisienne, la Gare du Nord résume en elle-même tout le poids du passage à la dimension métropolitaine.

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J’ai essayé d’éviter tout cela en prenant la ligne 5 du métro pour attraper le RER pour Saint-Denis dans le sous-sol de la Gare du Nord, évitant ainsi, du moins en partie, l’immersion dans une foule gigantesque et affolée qui me fait parfois peur.
Ensuite, sur la rame du RER on revient à la rassurante expérience des trains pendulaires traversant les campagnes, où les gens petit à petit se rapprochent et se parlent.
On continue quand même à voyager dans le corps sombre de ce mur épais dans une alternance de tunnels, de murs de ciment et de clins d’œil sur des paysages urbains sans éclat où les rails et les fils dans le ciel sont parfois remplacés par la vue d’automobiles lancées sur des routes grises.

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En descendant du train, on constate qu’il s’agissait d’un trajet tout bref, mais psychologiquement long. Sortant sur le parvis de la gare de Saint-Denis, on a la sensation d’avoir beaucoup voyagé avant de plonger dans un endroit où les règles partagées de la vie de tous les jours ne semblent être plus les mêmes qu’au départ. On est bien sûr dans un endroit auquel la croissance tumultueuse de Paris hors de ses « remparts » a ôté toute harmonie originaire. Ce serait intéressant de reconstruire les phases de ce changement, à partir de premiers grands travaux de construction de l’abbaye de Saint-Denis autour de la moitié du XIIe siècle par l’abbé Suger, jusqu’aux années 70 et 80 du siècle dernier qui en ont progressivement « défiguré » la physionomie. Il est sûr et certain que même en présence d’une demande d’habitations et de bureaux en progression géométrique, on pouvait faire mieux !

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Une fois traversée cette place sans personnalité, j’ai été surpris par la vue de l’eau ! Malgré l’impact assez gênant des œuvres ferroviaires dans un endroit délicat, juste à côté de la Seine, le canal Saint-Denis est là. Un peu pressé par l’esprit d’abandon qui caractérise tous les lieux où des infrastructures sont bâties de façon brutale, le canal Saint-Denis garde encore sa poésie. En longeant ses eaux, on est poussés à reconstruire le réseau voulu par Napoléon et achevé une première fois en 1821 reliant la Seine de la hauteur de l’île Saint-Denis jusqu’à l’Arsenal près de la Bastille.
Ce petit tronc d’eau que je suis maintenant pour me rendre à mon rendez-vous n’est que le premier trait d’un système génial qui continue avec le canal de l’Ourcq, le bassin de la Villette et le canal Saint-Martin.
Je me suis dit alors que Saint-Denis garde en tout cas des signes évidents et aussi des trésors de son passé, telle la grande cathédrale où sont ensevelis les rois de France, tel le canal qui réalisa au XIXe siècle un parcours alternatif à la Seine, moins encombré de bateaux.

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Ensuite, j’ai fait un petit détour à la confluence entre le canal et le fleuve et suis revenu sur le quai de Seine. Là, ma surprise a été grande. Un grand immeuble moderne au « 6bis » a été épargné par la destruction, qu’on avait décrétée sur toute une vaste zone, grâce à l’initiative d’un architecte… qui a réussi à soustraire cet édifice à la faux mortelle… pour y installer une association d’artistes !
Voilà une belle exception qui confirme la règle assez redoutable de l’indifférence et de la délégation des pouvoirs ! Même dans un pays averti et civilisé comme la France, on bâtit parfois trop facilement et l’on détruit aussi avec trop de désinvolture. L’exception est très rare. Au-delà des institutions publiques qui se chargent quelquefois de donner une nouvelle destination et une vie inespérée à des architectures abandonnées, il est presque impossible de voir des privés, même rassemblés dans une association, bénéficier d’une chance pareille.

006_6bis-interieur

Quand j’ai visité le deuxième étage du « 6b », quai de Seine à Saint-Denis où l’on avait installé une exposition collective des artistes résidants — titrée INCONNAISSANCE —, je suis resté très admiratif par leur travail, mais aussi par la beauté des espaces sauvés.
Là-dedans, parmi les échos de nos vies difficiles et de notre planète autodestructrice ne manquaient pas les témoignages abrupts et durs ni les abstractions typiques de notre culture occidentale qui se retranchent parfois dans une conception un peu trop cérébrale. Cependant, je partage tout à fait la plupart des choses que j’ai lues dans leur catalogue. Par exemple :

« Le présent inondé entraîné par le courant perd dans sa course des instants happés »

« Comment comprendre quand l’expérience échappe à la mémoire ? »

« Comment en aval le souvenir peut-il construire le savoir ? »

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Tsama do Paço, ELLE S’EFFONDRE SANS CESSE, 2015

Dans cette exposition collective, partout vivante et communicative, j’ai rencontré et aimé de mystérieux sables blancs (ELLE S’EFFONDRE SANS CESSE de Tsama do Paço) qui par l’écroulement de la terre ou la liquéfaction de la neige semblaient raconter l’incessant mouvement pendulaire de chaque existence, où l’espoir et la peine s’affrontent et s’alimentent à la fois.
Ensuite, dans une envoûtante chambre obscure, j’ai aimé GILLIAT III (d’Apolline Grivelet). Un aquarium qui m’a fait rêver des couches de vie que la nature peigne et sculpte dans les abîmes aquatiques et j’y ai retrouvé des œuvres graphiques ou plastiques absolument proches de mon esprit.

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Marion Richomme, TCHERNOBYL ABONDANCE

Ensuite, la vision aérienne m’a touché d’une Tchernobyl en céramique réalisée par Marion Richomme. Une œuvre au parcours assez singulier — très riche de contraintes et de recherches fouillées, en hommage à la mémoire et à la nature d’un lieu qu’on ne pourrait plus symbolique — où l’abstraction de transformer Tchernobyl en une goutte d’eau ou de lave qui coule sinueuse au milieu d’un univers tout à fait sombre, fusionne avec un véritable sentiment d’amour. Car, en fin de compte, cet endroit « damné » et refoulé à jamais de la face de la terre ressuscite ici, telle une île de pierre lumineuse, un sourire qui nous invite à la vie !

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Michel Soudée, MUE 19, 2016

J’ai beaucoup aimé, ci-dessus, la « main-patte » d’un homme-plante ou tout simplement d’un homme en train de changer de peau. Une main gravée sur la grande page blanche par Michel Soudée. S’agissant d’une œuvre graphique, j’imagine qu’elle fait partie d’un discours narratif et philosophique assez riche que j’espère connaître un jour, dont je devine déjà quelques éléments : le rôle primordial de l’homme ; l’importance du geste essentiel ; la dialectique entre les deux vigueurs du corps et de l’esprit, voire la force et la faiblesse et enfin la dimension solitaire originaire de l’homme évoluant vers sa dimension sociale.
J’ai ensuite découvert que ce même geste — animal et humain, brusque et raffiné — que Michel Soudée exaltait dans son dessin au grand format, avait un rôle central dans le grand tableau à l’huile qu’Émilie Sévère avait installé sur la paroi opposée de la même salle !

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Émilie Sévère, TOPOS

Il s’agit d’une œuvre importante et pourtant légère, où le déroulement du monde expressif d’Émilie Sévère ne se traduit jamais dans l’horreur du vide ni dans la recherche de symboles ou d’emblèmes. C’est une histoire de vie et en même temps, comme le dit le titre, un « topos », c’est-à-dire une œuvre exemplaire où se rencontrent les thèmes primordiaux de son univers pictural. On n’y voit aucune pédanterie ni rigidité, comme s’il n’y avait pas le souci d’une représentation lisible et compréhensible, tandis qu’au contraire il suffit de prêter attention à chaque mouvement du tableau pour y découvrir un corps, un visage, une figure, un paysage et, en même temps, une nature riche de méandres et de découvertes.
Si donc ce grand tableau semble naviguer vers une expression « informelle » et de quelque façon « abstraite », ses composantes figuratives et humaines en constituent la véritable substance et la force. Parce qu’on a à faire, bien sûr, avec des couleurs qu’on ne pourrait plus libres de se juxtaposer et se marier en mille modalités « amoureuses ». Mais ces couleurs n’auraient jamais leur force désenchantée s’il n’y avait dedans un dessin parfaitement maîtrisé qui a juste la sagesse de se fondre pour mieux disparaître.

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Émilie Sévère, TOPOS (part.)

Après avoir longuement observé ce grand tableau recouvrant la paroi de fond et la paroi adjacente de la plus grande salle d’exposition, je me suis demandé si Émilie Sévère aurait eu la même liberté d’expression et la même joie de construire des histoires de rêve en dehors de cette chance unique de pouvoir créer dans un espace semblable.

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Oui, Émilie Sévère, grâce à son extraordinaire talent, a sans doute élaboré hors d’ici des œuvres également merveilleuses. Elle en fera encore.
Cela n’empêche que je suis resté sans souffle devant cette « paroi infinie » et que ce monde d’enchevêtrements souples et harmoniques était parfaitement cohérent avec cette salle sobre, cet immeuble juste et son petit contexte urbain encore préservé.

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Giovanni Merloni

Aventure d’un Artiste Absorbé dans l’Abîme : un tableau de Franco Cossutta (Zazie n. 34)

09 lundi Nov 2015

Posted by biscarrosse2012 in art, mes poèmes

≈ 1 Commentaire

001_tableau franco 180 Tableau de Franco Cossutta, 2015

Aventure d’un Artiste Absorbé dans l’Abîme

Franchise d’une Flèche Filant dans le Firmament
Rougeur de la Rouille d’un Remords Refoulé
Ancestral Astrolabe Arpentant l’Amitié
Noyau de Nuages Navigant dans les Nimbes
Cœur Crevant de la Colère Céleste
Océan d’Ogres Ornés d’Ombres.

Chaque Couleur du Ciel s’y Cache
Oubliant les Odeurs dans ses Ondes Obliques.
Seul le Silence Siffle sous ses Semelles
Sculptant ses Sillons dans la Scène Sidérale :
Ultimes Unités Ululant Unanimes
Trains de Tristesse Traversant le Tableau
Tambours Talentueux Taquinant les Tabous
Aventure d’un Artiste Absorbé dans l’Abîme.

Giovanni Merloni

Grazie, Franco, pour ce tableau dont je deviens propriétaire. Un hublot ouvert sur la nuit des étoiles, « tes » étoiles, faisant désormais partie, pour toi, de la route du potager ou comme nous le disons en Italie, « la strada dell’orto ». Un endroit encore plus familial que le comptoir du bar ou la planche reposant sur deux tréteaux où les toiles vierges t’attendent au passage. Merci de m’avoir convié au spectacle de cette sagesse matérialisée, infinitésimale et infinie à la fois. Dans ton esprit d’équilibriste sans filet ni corde raide, je retrouve la force de l’amitié, la simple beauté de la vie.
G.M.

P.-S. « Pourquoi avez-vous mis chaque fois quatre noms ou verbes ou adjectifs ? » Parce que j’espère, dans cet immense firmament de la vie, qu’il y a toujours le nord, le sud, l’est et l’ouest…

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

Toute explication logique ou cohérente m’échappe : l’«hérésie» artistique de Franco Cossutta

13 mardi Oct 2015

Posted by biscarrosse2012 in art

≈ 2 Commentaires

001_Franco dans l'atelier

Franco Cossutta dans sa maison-atelier

L’«hérésie» artistique de Franco Cossutta

Ayant reçu depuis Michel Benard un texte de Franco Cossutta, où ce dernier « se raconte » admirablement et à fond, j’ai trouvé cela très intéressant.
Les tableaux de Cossutta, que j’ai déjà proposés dans ce blog, n’ont pas peut-être besoin d’être trop expliqués. Ils « parlent » d’une façon tellement directe et énergique qu’un exercice de bravoure critique s’appliquant à leur sens, à leurs causes primordiales, à leur style, n’y ajouterait rien et serait, peut-être, lourd comme une mise en scène hollywoodienne vis-à-vis d’une tragédie grecque.
Le roi est nu. Il n’a pas besoin d’expliquer les vicissitudes de son existence lorsqu’il se trouve dans le point limite entre la vie et la mort. C’est le même discours pour les œuvres de Franco Cossutta. S’il a traversé une existence aventureuse, dure, heureuse, constellée de hauts et de bas, cela n’a aucune véritable conséquence sur son art.
Certes, il a eu un accident grave qui a de but en blanc changé sa vie, lui donnant une sorte de fatalisme ou alors de capacité de relativiser les chances tout comme les échecs qui peuvent toucher aux gens doués comme lui.
Certes, il a affirmé plusieurs fois que son art a été une explosion inattendue, une nécessité qui s’est déclenchée dans le moment même de ce terrible passage dans « l’entre-deux ». Une consolation aussi.
Pourtant, quand j’ai visité, très récemment, son atelier, il m’avait montré, avec orgueil, les reproductions de quelques œuvres d’un oncle de Friuli, ayant son même nom de famille.
Je ne donnerais pas trop d’importance à des hypothèses « génétiques », trop déterministes, voulant découvrir une possible descente « de branche en branche » du génie artistique dans les familles. D’ailleurs, il est absolument vrai et prouvé : en Italie, surtout dans certaines régions — comme le Friuli — il y a depuis des siècles une tradition ininterrompue de travail artisanal et de création artistique qui vont toujours ensemble, dans une synergie tout à fait prodigieuse.
En même temps, en Italie, le nombre « excessif » de talents a paradoxalement amené à une vision exagérément sélective de la figure de l’artiste : « si tu n’es pas un « vrai » artiste, un « grand » artiste, il faut tout arrêter et s’adresser à des travaux plus ordinaires ». « Apprends l’art et mets-le de côté ! » («Impara l’arte e mettila da parte»)
Il est bien possible que Franco Cossutta, dans la première partie de sa vie, ait inconsciemment « renoncé » à s’exprimer dans un art — la peinture — considéré, en Italie surtout, un luxe, une activité optionnelle, n’amenant pas d’argent, ayant pour conséquence, au contraire, la misère inéluctable de « l’artiste jeûnant ». Car en lui est très forte l’autorité d’un alter ego qui aurait toujours voulu respecter diligemment les aspirations familiales, un fond moral qui l’a porté à leur obéir, mettant « de côté » un art désargenté pour assumer jusqu’au bout ses « responsabilités ».
Mais son obéissance aux désirs normaux ne pouvait pas être absolue. Voilà qu’il s’engage, avec enthousiasme, dans un autre « art », celui du pilote de voitures et de motos ! Un art qui demande précision, fantaisie, habileté dans le dessin que les roues tracent sur la route, capacité de cerner, au milieu d’innombrables voies invisibles, la piste meilleure… Un art qui demande le courage, parfois, de fermer les yeux ou, comme le faisait le grand Nuvolari, de voyager les phares éteints dans le noir de la nuit.
Je vous laisse lire ce qu’il raconte de son aventure cosmique, de la découverte de soi. Je lui crois, mot par mot. Mais j’ai aussi la sensation que ce grand artiste a comme un besoin, caché et insistant, de se justifier, de demander pardon pour avoir osé désobéir à ce qu’on avait décidé pour lui. Car même une hérésie inquiétante et dangereuse — choisir de risquer la vie sur l’asphalte à chaque course — peut rencontrer d’emblée l’admiration, sinon l’approbation qu’une longue routine d’artiste aux marges de la société ne rencontrerait pas.

002_Franco Cossutta comos 1

Un tableau de Franco Cossutta

Heureusement, quand les circonstances ont poussé naturellement notre ami à s’engager dans l’art pour laquelle il était né, la peinture, sa « prudence » et son naturel équilibre n’ont pas empêché Franco Cossutta de briser la toile, atteignant et traversant des mondes absolument fantaisistes et libres. Mais ce que Franco appelle « son univers », « sa dimension » la plus cohérente, jaillit toujours, à mon avis, chaque fois, d’une « rupture », d’une volonté de désintégration comme action préliminaire indispensable pour « créer » son propre monde poétique. Peut-être retrouve-t-il ce qu’il a vu lors de son terrible accident ou aussi les visions qu’il a absorbé dans la première enfance. Mais il est sûr et certain que ces images — qui semblent flotter dans le firmament du ventre d’une mère — il « sait comment » les reproduire, ou pour mieux dire il sait magistralement les ressusciter, sans hésitations et sans failles. En d’autres termes, il ne travaille pas sous la suggestion de quelque autorité invisible qui lui « dicte » l’œuvre par le menu. Il crée dans un enviable état de grâce ce que sa sensibilité d’artiste lui suggère. C’est une chose bien sûr miraculeuse, mais tout se joue dans le miracle de son immense talent !
Dans la lecture-écoute de sa voix ci-dessous, vous trouverez d’ailleurs quelque chose qui est encore plus important, pour Franco Cossutta, vis-à-vis de l’art et de la beauté qu’il entraîne : communiquer, transmettre, dialoguer, exprimer des valeurs universelles qui ne sont pas que cosmiques.
Car chaque artiste a surtout besoin de parler, un à un, à ceux qui visitent son art. Peut-être, la langue des couleurs suffit à transmettre tout cela. Mais, je crois, une troisième phase poétique va s’ouvrir dans la vie de cet homme solitaire qui ne saurait pas se passer des autres. Voilà que dans ces mots quelque chose de nouveau se libère…

Giovanni Merloni

003_Franco Cossutta cosmos 7

Un tableau de Franco Cossutta

Toute explication logique ou cohérente m’échappe

« Je m’efface par rapport à l’existence, capte les influences extérieures avec ce ressenti de m’intégrer à la peinture, de me mêler aux pigmentations colorées et de me couler dans les formes qui naissent sur la toile.
Ce sentiment « d’intuition » me vient non pas nécessairement lorsque j’exécute une peinture, mais plutôt lorsque je la peaufine, la corrige, la modifie très légèrement du premier jet.
Il ne m’est possible de peindre que lorsque je me retrouve en communication avec l’espace, le cosmos ou un autre environnement parallèle.
Je suis sous influence, tel un récepteur, je deviens le médium de ce qui m’est envoyé ou que je ressens comme tel.
Il m’est très difficile de pouvoir donner des explications logiques car je ne réagis que sous impulsions externes.
C’est comme si j’étais en perte d’identité, de personnalité pour me fondre dans l’univers, me mêler au grand tout !
Je peux passer d’une sorte de libération extatique à une forme de crucifixion interrogative !
Formule classique. « Qui sommes-nous ? Que deviendrons-nous ? Quel sens a la vie ? »
Autant de questions dont je perçois la réponse mais qui cependant demeurent en suspend…»

004_Franco Cossutta cosmos 13

Un tableau de Franco Cossutta

«… Pour moi créer ne devient possible que dans l’émotion « intuitive » et non pas dans la réflexion intellectuelle qui fausserait toute l’authenticité de l’œuvre que je ne fais que transposer.
Je ne peux agir dans mon acte créateur tout à fait relatif, qu’intuitivement, sans calculer, sans réfléchir, simplement guidé par des phénomènes externes sur lesquels je n’ai aucune réelle maîtrise.
Dans ce souffle fugitif, sans aucune préparation, les formes, volumes, couleur se mettent en situation naturellement, automatiquement, si je m’aventure à vouloir reprendre le contrôle tout se bloque et déraille.
Toute explication logique ou cohérente m’échappe, je ne peux rien dire de plus.
Je ne suis que l’intermédiaire de forces cosmiques, telluriques, spirituelles dont je ne peux donner aucune révélation tangible. »

Franco Cossutta

005_Affichette Gueux Franco et JMP 2015

Le calme du calame dissipe le bruit du monde

25 vendredi Sep 2015

Posted by biscarrosse2012 in art

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001_alani 06 (1) 180 Le calme du calame dissipe le bruit du monde

Lors d’une nouvelle visite à Ghani Alani, je suis resté une demi-heure à l’observer pendant son travail. C’était comme assister d’en haut d’un promontoire à la traversée d’une barque, avançant lente et calme dans l’eau ferme et tiède de la Méditerranée au crépuscule. Ou alors, aux mouvements assurés de Robin Hood (ou de Guillaume Tell) en train de tirer la corde de son arc contre sa poitrine avant de laisser partir la flèche, escomptant déjà qu’elle arrivera juste au centre de la cible lointaine, invisible pour de gens normaux. Fasciné par l’alternance du calame et du pinceau, je me suis longuement interrogé sur le sexe des noms qu’on attribue aux choses. Par exemple, le calame est au masculin, tandis que la plume est au féminin. Mais le calame, qu’on crée en coupant les tiges des roseaux, pour s’acquitter de sa mission a besoin de sa cavité naturelle qui est à l’intérieur. Un outil que la nature même a créé pour accueillir l’encre, qui est par contre au féminin. D’ailleurs, ayant la pointe coupée sur la diagonale, le calame ressemble à une flûte…

002_alani 02 (1) 180

Tandis que Ghani Alani laissait couler l’encre tout au long de sillons invisibles que son sentiment créateur avait tracés bien avant d’entamer sa séance de calligraphie, je me suis amusé à regrouper d’un côté les éléments masculins et de l’autre les éléments féminins entrant en jeu. Le calame, le pinceau, le parchemin et le papier étaient les « hommes » (ou les garçons) , tandis que la flûte, l’encre et la page étaient les « femmes » (ou les filles) de cet extraordinaire atelier où le respect de la tradition se conjuguait intimement avec un évident esprit de modernité.
Je me suis alors souvenu d’une ancienne question dont j’avais longuement discuté, à Rome, il y a à peu près quinze ans, avec mon ami Alvaro Vatri, lors de la préparation d’une exposition et d’un spectacle pour fêter l’anniversaire du pont Milvio, un pont romain presque aussi vieux que la ville de Rome, dite éternelle : « Entre le pont et le fleuve, qui est l’homme ? demandais-je. Qui est la femme ?
Ici, la page, alias le parchemin, pourrait s’identifier avec le fleuve, tandis que le calame-pinceau — ne faisant qu’un avec la main et le geste créateur — serait le pont. L’encre ou la couleur qui coule du calame sur la surface vallonnée de la page, sans jamais déborder, pourrait être alors l’eau du fleuve qui revient au fleuve même, comme si la roue d’un moulin lui imposait d’incessantes cabrioles…
D’ailleurs, c’est Ghani Alani même qui le dit : “il n’y aurait pas la nuit s’il n’y avait pas le jour ; il n’y aurait pas la vie s’il n’y avait pas la mort et finalement il n’y aurait pas l’homme s’il n’y avait pas la femme”.
La calligraphie serait alors, éminemment, un acte d’amour et de paix, une étreinte plus ou moins prolongée, une séance de tendresses réciproques entre le calame et la page, le pinceau et la page, où tout se confond dans un échange charnel et sublime à la fois. La page devient calame, l’encre devient pinceau. L’homme devient femme…

003_alani 03 (1) 180

Avant de nous séparer, Ghani Alani m’a donné la poésie ci-dessous, que j’ai ensuite recopiée et traduite en italien, pour le goût de la lire dans ma langue aussi… Et voilà que dans cette poésie l’on retrouve — expliqué et traversé comme une vie entière — tout le monde poétique et philosophique de Ghani Alani, venant d’un travail quotidien, incessant, où les éléments opposés qui constellent nos vies se  rencontrent physiquement et dialectiquement, pour donner enfin la naissance à des œuvres-êtres qui deviennent de coup en blanc des personnages accomplis d’une beauté extraordinaire, capables à leur tour de parler et de contribuer, comme autant de soldats du sourire, à la grande, déchirante, douloureuse mais enfin victorieuse bataille de la paix :

« Moi, je tue sans verser le sang
Et toi, tu massacres en semant la désolation. »

Giovanni Merloni

004_alani 08 (1) 180

La lettre de mon calame est une amoureuse

Elle écrit avec un calame qui n’est autre que son image
Douce à la caresse, harmonieuse au regard
La noirceur de ses yeux, en pleurant, fait sourire les pages du destin.

De ses lèvres, coule la sève ou le poison, l’esprit de son amoureux.
Elle n’a d’autre maître que celui qui l’a sculptée
De son souffle, tantôt elle est le ney, tantôt elle est la plume.
Conquérante de l’espace par la pensée de l’écrivain,
Elle est née sur la rive du fleuve :
C’est ainsi qu’elle a capté la mélodie du rossignol.
Enlacée à la main de son seigneur
Elle peut tout posséder de ce monde.

Elle brode avec la nuit les habits du jour.
Qu’elle commence à parler, elle ne laisse aucune chance à un parleur ;
Muette quand elle est au repos, elle est l’éloquence même lorsqu’elle est en action.
Elle ne s’est jamais prosternée qu’au sein du mihrab de la page amoureuse ;
Elle ne caresse que la peau douce du parchemin ;
Elle peut disperser les armées, comme elle peut réunir les troupes de la paix ;
Elle ne se désaltère qu’en s’enivrant au bénitier de l’encre pour apaiser ainsi la soif d’entendement.
La liqueur de sa bouche est la rosée des prairies de la page ;
Parfois, elle en est le torrent furieux.
Je l’entends chantonner, décrivant ses joies et ses malheurs.

« J’ai été arrosée et chantée
Et aujourd’hui, j’arrose, je chante.
Et même je calligraphie ;
On m’appelle roseau
Je suis le bonheur pour certains ;
On me fait chanter de la main. »

Ses larmes débordent pour remplir les pages
Ses yeux décochent des flèches qui atteignent le cœur des amoureux ;
Elle courbe l’esprit des hommes sous ses dents.
Une fois, je l’ai entendue se comparer à l’épée en disant

« Moi, je tue sans verser le sang
Et toi, tu massacres en semant la désolation. »

Ghani Alani

005_alani 05 (1) 180

La lettera che nasce dal mio calamo è un’innamorata

Il calamo con cui lei scrive è la sua stessa immagine
Dolce alla carezza, armoniosa allo sguardo
Il nero dei suoi occhi, piangendo, fa sorridere le pagine del destino.

Dalle sue labbra, cola la linfa o il veleno, lo spirito del suo innamorato.
Lei non ha altro maestro che quello che l’ha scolpita
Col suo soffio, lei a volte è il flauto e a volte la penna.
Conquistatrice dello spazio per volere dello scrittore,
Lei è nata sulla riva del fiume:
Così ha potuto afferrare la melodia dell’usignolo.
Stretta alla mano del suo signore
Di questo mondo può tutto possedere.

Lei ricama con la notte i vestiti del giorno.
Se comincia a parlare, lei non lascia alcuna chance a un parlatore;
Muta quando è in riposo, diventa l’eloquenza in persona quando entra in azione.
Lei non si prosterna mai, tranne che in fondo alla nicchia della pagina amorosa;
Lei non carezza che la pelle dolce della pergamena;
Lei può disperdere le armate, ma può anche riunire le truppe della pace;
Lei non si disseta che inebriandosi all’acquasantiera dell’inchiostro per calmare così la sete di intelligenza.
Il liquore della sua bocca è la rugiada delle praterie della pagina;
A volte, lei ne diventa il torrente furioso.
Io la sento canticchiare, descrivendo le sue gioie e le sue infelicità.

« Sono stata innaffiata e cantata
E oggi, io innaffio, io canto.
E scrivo anche in bella calligrafia;
Mi chiamano canna
Per alcuni io sono la felicità;
Ed è una mano che mi fa cantare. »

Le sue lacrime sconfinano riempiendo le pagine
I suoi occhi scoccano frecce che arrivano al cuore degli innamorati;
Sotto i suoi denti lo spirito degli uomini si curva.
Una volta, l’ho sentita paragonarsi alla spada e dire

« Mentre io uccido senza versare alcun sangue
Tu, invece, massacri seminando la desolazione. »

Ghani Alani
(traduction en italien : Giovanni Merloni)

006_alani 09 (1) 180

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