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Le soir descendra avec nous dans la nuit

31 samedi Déc 2016

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Journal de débord

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Le soir descendra avec nous dans la nuit

Mercredi 13 février 1963, après-midi
Puis, il est arrivé « quelque chose » tandis que je l’effleurais, songeant de lui serrer les flancs, la taille, les jambes, les coudes, les épaules, le cou… Cela n’a duré qu’un instant, tellement bref qu’ensuite, pendant des mois, je me suis demandé de quoi s’était-il agi, si cet « acte » vital et solennel s’était-il effectivement produit… parce qu’en ce moment — ça, c’est un fait indéniable —, nous avons entendu un typique remue-ménage dans l’escalier suivi par un bruit de clés à la porte. Sans attendre, Agata m’a donné un coup de pied, s’est levée d’un bond, a enfilé son peignoir — ou alors avait-elle refermé la porte de la chambre avant ? — puis elle m’a indiqué un coin vide, derrière le placard, que la porte, s’ouvrant vers l’intérieur, allait cacher.
Ainsi, tel que moi seul je me connais, nu comme l’Adam de Cranach et honteux à l’idée d’un possible scandale de famille, je retenais le souffle dans cet étroit rectangle sans air, tandis qu’Agata fêtait son père, en me rendant complice de ses chichis de fille dont j’étais pour la première fois de ma vie le témoin embarrassé. Assez vite, elle a réussi à installer son père Toto sur le fauteuil que celui-ci appelle « panoramique ». J’entendais un à un les gémissements intimes di Toto et ses bruyants commentaires sur la laideur de l’immeuble d’en face, tandis qu’Agata, rentrée à la hâte, me passait mes vêtements.
Ensuite, en parfaite synchronisation, Agata attirait son père vers la cuisine au bout du couloir… et moi, à la vitesse d’un spadassin français, j’enfilais mes pantalons, mes chaussettes, mes chaussures, ma chemise… Il me restait à attraper, hélas, la veste restée sur le lit et j’avais peur que Toto la voie…
— Viens ici, papa ! J’ai une surprise pour toi !
Comment faire à sortir sans faire du bruit ? Voilà l’escamotage trouvé. Depuis le palier, j’ai refermé la porte des Cellamare tout en poussant la sonnette. La parfaite synchronisation qu’on peut obtenir si l’on a deux mains n’aurait abouti à aucun salut si la sonnette, véritable espèce d’orgue en miniature, n’avait pas eu un fracassant tintement :
— Dlin Dlon !

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Elsa Morante

Cette espèce de carillon en piteux état avait englouti le bruit de la serrure mal huilée. Rentré de nouveau, tandis que je saluais Toto — qui m’accueillait avec son habituel sourire figé et affligé —, je devais m’apercevoir que la convulse étreinte de tout à l’heure avait laissé une trace sur mon jean.
Apparemment, Toto n’avait rien remarqué. Nous avons alors allumé une cigarette et traîné un peu à parler. Puis Toto a allumé la télévision s’en laissant capturer. Tandis qu’il s’y absorbait, se remémorant sans doute d’un passé heureux, nous nous sommes embrassés, Agata et moi, dans la cuisine, tels deux fiancés chassés des fastes du lit… Pourtant, dans nos étreintes demeurait une fougue taquine, un esprit de revanche à entretenir au jour le jour.
Enfin, notre tendresse réciproque nous avait rendu les yeux humides. Même si transpirant pour les émotions cumulées, je me sentais provisoirement heureux tandis qu’Agata, éreintée, mais tranquille, appuyait son front contre mon épaule. Puis elle a bondi comme un ressort, est courue à l’étagère à côté de Toto, avant de revenir riante vers moi : — ne vois-tu pas ? Je l’ai trouvé en un éclair ! C’est « L’île d’Arturo » d’Elsa Morante. Il a été publié quand j’avais neuf ans, et c’était le neuvième été de ma vie qu’on m’emmenait dans l’île. Donc, l’une de ces fillettes qu’on rencontre dans ce roman c’est moi, j’en suis sûre ! Je te le prête ! Ce libre te servira de guide, et tu comprendras ce que je veux dire quand je parle avec toi de Procida… Écoute, je t’en lis un morceau :

« Ces élégants bateaux, de sport ou de croisière, qui peuplent toujours en grand nombre les autres ports de l’archipel, n’abordent presque jamais à notre port ; en dehors des barques de pêche des habitants de l’île, on n’y voit que des chalands ou des bateaux marchands. À de nombreuses heures du jour, l’esplanade du port est presque déserte ; sur la gauche, près de la statue du Christ Pêcheur, une seule voiture de louage attend l’arrivée du vapeur qui fait le service de l’île et qui ne s’y arrête que quelques minutes, débarquant en tout trois ou quatre passagers, pour la plupart des habitants de l’île. Jamais, même pendant la belle saison, nos plages solitaires ne connaissent le tapage des baigneurs qui, venus de Naples, de toutes les villes et de toutes les parties du monde, vont peupler en foule les autres plages des alentours. Et si, par hasard, un étranger desçend à Procida, il s’étonne de ne pas y trouver cette vie bariolée et joyeuse, cette atmosphère de fête et de conversation dans la rue, de chansons, d’airs de guitare et de mandoline, pour lesquelles la région de Naples est renommée dans le monde entier. Les Procidains sont revêches et taciturnes. Leurs portes sont toutes closes, rares ceux qui se mettent à la fenêtre, chaque famille vit entre ses quatre murs, sans se mêler aux autres familles. Chez nous, l’amitié n’a pas bonne presse. Et l’arrivée d’un étranger éveille non pas la curiosité, mais plutôt la méfiance. S’il pose des questions, on lui répond de mauvaise grâce, car les gens de mon île n’aiment pas que l’on cherche à percer leurs secrets.» (1)

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Agata lisait d’un air inspiré, mais je voyais bien qu’elle était jalouse de me révéler un secret… le secret du caractère secret des gens de Procida qui était devenu le sien : elle avait le même besoin de garder « quelque chose de soi rien que pour soi ». Mais il y avait entre nous notre secret à nous, une île entourée de parois de ciment aussi dure et inexpugnable que l’île de Procida.
J’aurais voulu l’interrompre et lui dire que la vie nous oblige à être patients tout en cherchant des distractions, sans cesse, car je ne suis pas Maurizio Ficcadenti et que je n’ai pas la paix des sens comme lui… Mais j’étais justement distrait parla la couverture du livre d’Elsa Morante, figurant un homme ratatiné sur une plage. Un homme probablement plein de secrets et bien expert de la vie…
— Ce pêcheur de Guttuso, qu’on imagine imprégné de soleil et de sable, c’est un Procidain, n’est-ce pas ? ai-je dit, d’un ton incertain.
— Au-dessous d’une invisible ligne géographique, tous les gens du sud se ressemblent, a dit Agata, faisant tournoyer ses cheveux blonds. À moins qu’on n’échoue sur les rejetons des envahisseurs Normands ou Slaves ou Cosaques…
Elle connaissait son livre comme sa poche, et trouva immédiatement ce qu’elle cherchait :

« Ils sont de race petite, brune, avec des yeux noirs de forme allongée, comme les Orientaux. Et l’on dirait, tant ils se ressemblent, qu’ils sont tous parents. » (1)

— Et les femmes ? avais-je demandé sans réfléchir.

« Les femmes, selon l’antique coutume, vivent cloîtrées comme des nonnes. Beaucoup d’entre elles ont encore les cheveux longs et se font un chignon, elles ont un châle sur la tête, leur robe desçend jusqu’aux pieds et, en hiver, elles portent des sabots et de gros bas en coton noir ; l’été, néanmoins, certaines vont pieds nus. Quand elles passent ainsi, rapides et sans bruit, évitant les rencontres, on dirait des chattes sauvages ou des fouines. Elles ne vont jamais à la plage ; pour les femmes, c’est un péché que de se baigner dans la mer, et même de voir autrui s’y baigner, c’est un péché. » (1)

Après avoir prononcé ce dernier mot, « péché », Agata me scruta longuement, avant de me susurrer :
— Est-ce que nous sommes des pécheurs, nous aussi ?
— Ici ce n’est pas comme à Procida, ici on ne cloître pas les femmes, donc il est plus difficile d’accepter autant de tabous et superstitions qui sont tout à fait à l’opposé de cette vie « facile » qui semble venir à ta rencontre, t’offrant « Sourires et chansons » (2) ainsi que des voitures aux sièges rabattables et des lits matrimoniaux en vitrine…
Agata avait à présent le front renfrogné, comme toutes les fois que je m’exprimais, selon elle, de façon prosaïque. J’ai essayé de remonter la pente en lui citant une phrase de ma cousine Marie-Claire :
— « Un très grand amour, ce sont deux rêves qui se rencontrent et, complices, échappent jusqu’au bout à la réalité. » (3)
Agata m’a souri. Sans doute, elle était déjà en train de me pardonner pour mes invocations « prosaïques » des sièges et des lits. Mais elle n’aurait jamais eu la même « complicité » qu’on lisait sur les visages inspirés de Carlo Imbellone et Maria Piazza quand ils dansaient au rythme marécageux de « Only you » ou alors, avec tout le monde, au rythme frénétique de l’Hully Gully !

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Une sculpture de Jacklin Bille

— Nous avons frôlé le ciel d’un doigt, ai-je ajouté, affichant un air presque sombre. Mais ce n’est pas cette maison qui en a le mérite… au contraire, celle-ci a été un obstacle, au commencement…
— C’est vrai, a dit Agata, en glissant dans mes mains son livre précieux. Quand on est amoureux, il suffit d’un ciel étoilé, mais il faut aussi avoir la sensation, sinon la certitude qu’il n’arrivera personne…

Personne ne nous entendra,
personne ne commentera, personne.

Ces quatre murs blancs nous regarderont.
Toi et moi, nous entendrons la peur,
la peine accablante du bonheur.

Le soir descendra avec nous dans la nuit,
et notre amour, tel un caillou lucide,
brillera, fou de joie, dans le noir.

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Samedi 16 février 1963
Le soir descendra avec nous dans la nuit… Aujourd’hui, j’ai ouvert, en cachette de moi-même, le livre de la Morante. Il fait encore trop froid pour que je plonge, la tête première, dans l’île tabou. Je le ferai bien sûr, quand je verrai l’été s’approcher et que, affranchi de tout risque scolaire, je pourrai m’exposer à la lumière éblouissante d’une telle émotion. Entre-temps, ce matin-ci je me suis amusé à feuilleter le livre, juste pour y trouver le morceau qu’Agata m’a lu mercredi. Et le destin a voulu qu’à côté de celui-ci, j’en trouvasse un autre, plus adapté encore à m’introduire dans son enchantement :

« Les îles de notre archipel, là-bas, sur la mer napolitaine, sont toutes belles. Leur sol est en grande partie d’origine volcanique, et, plus particulièrement dans le voisinage des anciens cratères, il y pousse des milliers de fleurs spontanées font je n’ai jamais retrouvé les pareilles sur le continent. Au printemps, les collines se couvrent de genêts ; lorsqu’on est en mer au mois de juin, on distingue leur odeur sauvage et caressante aussitôt que l’on approche de l’un de nos ports. » (1)

Voilà, c’est « juin » le bon moment ! Attendons alors le commencement de l’été pour nous accouder sur l’île d’Arturo… et d’Agata !

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Photo : Robert Doisneau, image empruntée à Christian Hermy
(@paroledeco) sur Facebook

Giovanni Merloni

(1) Elsa Morante, « L’île d’Arturo, mémoires d’un adolescent », Folio Gallimard, 1978, traduit de l’italien par Michel Arnaud
(2) « Sorrisi e canzoni » est une revue hebdomadaire italienne créée en 1952, ayant la fonction de guide aux émissions TV et aux approfondimenti sur l’actualité, la musique, le cinéma et le spectacle.
(3) Romain GARY (1919-1980)

Je suis trop petite et tu n’es pas assez grand

29 jeudi Déc 2016

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Journal de débord

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Giovanni Merloni, Banlieue, 1964

Je suis trop petite et tu n’es pas assez grand

Mercredi 13 février 1963, matin
Comment fait-on à franchir le seuil de l’école en sachant que c’est un pas définitif et irréversible, tandis que la silhouette et le visage qui nous inspirent le plus intensément sont là, avec tout le reste d’elle, chez elle et que maintenant elle est seule ? À présent — après l’héroïsme de la nuit dernière, qu’on a passé cherchant à tâtons dans la campagne romaine, les paysans rebelles pour leur consigner des tracts et quelques drapeaux rouges, ayant la frustration de ne pas pouvoir les embrasser en fredonnant ensemble « Bella ciao » —, je me sens inapte comme un soldat sans uniforme, désorienté après le 8 septembre d’il y a juste vingt ans. Heureusement, véritable signe de la providence, un bouchon sur le boulevard a déclenché des retardements en chaîne. Quand le bus 99 a atteint la station en face du lycée, et que je me suis précipité vers l’entrée il était trop tard. « Agreste », le gardien aux joues rouges ayant le nez en forme de pomme de terre, m’a accueilli par un brusque hochement de la tête :
— Tu ne peux pas entrer !
— D’accord, je n’entre pas…

002_tre-figuri-63-180-1Giovanni Merloni, Trois types peu recommandables, 1963

Sur le bus 99 qui rebrousse honteusement chemin — en devenant ainsi complice de mon abandon du devoir en échange d’une vaine fainéantise —, on entend surtout le sifflement des freins, accompagné par un bruit souterrain qui fait trembler vivement la plateforme. C’est là que je me trouve coincé au milieu d’une vague épaisse de visages et de paletots m’empêchant de respirer… Pourtant, mon regard s’aventure au loin, comme s’il n’y avait, tout autour, que du sable du désert ou de la mer infinie, au lieu des mains s’agrippant dans le vide, des pancartes recouvertes de numéros de téléphone et des maisons en béton déjà noirci. Agata m’apparaît comme une coquille affleurante de la plage inconnue de Procida. Hier, à Villa Borghese, notre dernière étreinte — ô combien maladroite ! — était finalement en train de briser la fixité de notre lien… qui s’est borné jusqu’ici aux soupirs susurrés à l’oreille ou alors aux épuisantes rencontres de nos bouches naïves et désespérées… Mais cela a duré très peu, rien qu’un instant. Tout de suite après, un désir violent de rupture s’est emparé de moi et mon cerveau, sans le savoir, a commencé à fabriquer des châteaux dans l’air…

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Giovanni Merloni, La ville, 1963

Sur le bus, à deux centimètres de mon bras, je reconnais soudainement le père de Marco Testaguzza, celui qui partageait mon banc aux écoles moyennes. Tous les dimanches, à l’âge ingrat de nos treize ou quatorze ans, Testaguzza m’attendait hors de l’église, avec son rire contagieux et, hochant la tête, il m’expliquait l’inutilité de mes efforts de croire en Dieu et, surtout, à la bonne foi des prêtres. Voilà ici le père Testaguzza qui ressemble exagérément à son fils. Il s’agit en fait d’un monsieur de petite taille, arborant un imperméable impeccable et un parapluie à la Watson, qui ne méprise pas le bus pour se rendre au bureau. Un syndicaliste, un communiste à part entière, et sans doute il en a vu de toutes les couleurs. Pourtant, il n’exhibe pas ses souffrances ni ses sacrifices. Il a trouvé ainsi une façon pour transmettre à son fils une vision matérialiste et libre des choses de la vie.
Un jour, il y a deux années — j’avais presque atteint mes seize ans — nous montions au poste panoramique du « Zodiaco » avec Dodo et Lello Rizzacasa. Tout d’un coup, Marco Testaguzza me dit qu’il était l’heure d’en finir avec nos discours nébuleux :
— Avant de faire l’amour, la première fois, tu n’en sais rien. Juste « après », quand tu l’auras fait, tu comprendras combien elles étaient inutiles et cruellement trompeuses tes hypothèses. En même temps, tu verras qu’au fond de toi-même tu savais bien à la rencontre de quoi tu étais en train d’aller, avec tous tes sentiments…
Mais Agata avait dit :
— Arrête !
— Pourquoi ? avais-je demandé, même si je savais sa réponse en avance.
— Je suis trop petite et tu n’es pas assez grand.
— Donc, à ton avis…
— Je crois que nous nous sommes rencontrés trop tôt, avait-elle dit, ouvrant et refermant les yeux comme le ferait une poupée chinoise pressée d’être rangée le plus vite possible dans une belle boîte laquée au vernis noir.

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Giovanni Merloni, Le théâtre, 1963

Quand finalement le bus débarque à la Balduina, le village petit bourgeois, accroché comme une crèche de Noël au boulevard qui toujours monte (et toujours descend) — un « quartier » que j’ai vu naître il y a rien que neuf ans, où tout le monde me connaît, chacun à sa manière — je me souviens qu’aujourd’hui c’est mon anniversaire. J’accomplis pour de bon dix-huit ans, qui ne son pas les « dix-huit ans par jambe » dont je me suis vanté de centaines de fois pour accéder aux films interdits. Une pensée court, synthétique et essentielle, à ma sœur cadette, Enzina, aussi petite qu’impatiente de grandir vite… En tout cas, personne ne s’en est souvenu, même pas Maman Gréco !
La tête tout à fait détachée du corps, les yeux dilatés et une étrange sensation d’essoufflement, je frappe à la porte au premier étage de l’immeuble aux accents circonflexes. Sans attendre, le sang reprend son flux joyeux, quand Agata m’accueillir sans cacher sa surprise :
— Fais-moi tes vœux, dorénavant je peux voter ! Et je vais tout de suite attraper le permis de conduire !

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René Gruau, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Je suis entré dans cette maison presque fumante à cause du chauffage mis à fond. J’avais un jean et des chaussures usées. Agata était seule dans la maison. Au-dessus de la chemise de nuit, elle avait un peignoir court avec des fleurs jaunes et vertes. Ses pieds, nus, disparaissaient dans des pantoufles poilues que maman Gréco aurait jugées horribles tandis que pour moi elles étaient la quintessence de l’intimité. Dans un élan fougueux, je l’ai prise dans mes bras et je l’ai déposée sur le piano avant de l’embrasser avec force, tandis que ses pieds battaient sur le clavier en provoquant un grondement sourd.
— Puisqu’il est désaccordé, ce n’est pas grave, a dit Agata en riant.
Nous avons dansé en silence, dans ce petit appartement qui restait rarement inhabité. En ce magique intervalle — sa grand-mère Mena étant partie voir une amie à l’autre bout de Rome —, je me prenais pour un roi.
Je n’avais jamais savouré un tel vide. Elles demeuraient bien vivantes, ici et là, les traces du passage de Toto Cellamare, le père d’Agata, qui a toujours montré envers moi, cela il faut le reconnaître, une sincère affection ne faisant qu’un avec une sorte de « protection ». En fait, il intervenait souvent pour que sa belle-mère m’invite à leur table et qu’Agata aussi m’accepte… jusqu’au bout ! Ou alors c’est Mena, la grand-mère âgée, qui le contrarie, lui interdisant d’installer un chien sous le prétexte que l’appartement est trop petit ! En plus, Toto n’a jamais caché sa déception pour n’avoir pas eu le temps de se fabriquer un enfant, un mâle, avec sa femme si précocement partie. Et moi, avec mon caractère doux et apparemment malléable, je pouvais bien remplir ces deux manques, celui de l’enfant et celui du chien. Sans doute, j’aurais été en assonance avec ces quatre murs assez spartiates, sans intérêt pour les meubles, pour la plupart hérités de vieilles maisons de campagne, adaptés à la taille d’un logement « fonctionnel » et vernis à nouveau… Maintenant, au-dessous de la lumière horizontale d’un soleil plus net que d’habitude, la maison où cohabitaient trois générations dont j’avais connu les explosions et les bleus me paraissait l’hôtel particulier d’une famille en trêve.
Se prenant pour un guide impeccable comme la Nathalie de Gilbert Bécaud, Agata m’a introduit dans les « méandres » de son labyrinthe imaginant peut-être de m’emmener du For romain jusqu’à la basilique de Massence. Tout récemment, ils avaient fait des travaux, sous le prétexte du carrelage de Vietri destiné à la salle de bains ainsi que de l’achat — une folie ! — de deux lustres ultramodernes et d’une crédence ultra résistante. Pendant une demi-heure, nous nous sommes oubliés de nous-mêmes ainsi que des jours qui s’étaient écoulés sans qu’on puisse rester seuls et des décisions primordiales que chacun de nous avait prises. Tous les deux, nous étions tendus dans l’observation respectueuse des murs et des décors, avec le même esprit que nous font jaillir les reproductions des nymphéas de Monet, des Baigneuses de Renoir ou des Repasseuses de Degas… Cet appartement était sinon le fruit d’un compromis entre les personnalités énergiques et rêveuses de deux membres de la famille et l’irrépressible vocation à la vie pratique de la vieille grand-mère, qui n’avait aucune intention de se mettre de côté.
— Que dirais-tu de Toto, si tu n’étais pas sa fille ? ai-je demandé, comme si j’étais un interviewer.
— Avec les hommes, il travaille tandis qu’avec les femmes il couche ! a répondu Agata de façon automatique, avant de se corriger :
— Toto est un homme bien…

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Antonio Canova, Psyché ranimée par le baiser de l’Amour, Musée du Louvre

En reculant, nous sommes alors passés du salon à sa chambre. Gauchement, je suis écroulé comme un sac sur le lit. Agata était absente, perdue dans ses limbes, sans doute en voyage, déjà, ratatinée dans l’une des malles que chaque été la famille Cellamare expédie à elle-même dans l’exil de Procida, plein de mystères pour moi.
Le radiateur était au maximum, on transpirait. Agata avait mis un disque :

Et maintenant, que vais-je faire
de tout ce temps que sera ma vie ?

Agata aussi chantait, arborant deux pantoufles roses et un « deux-pièces » blanc se détachant contre sa peau encore légèrement bronzée…

De tous ces gens qui m’indiffèrent…

Tandis que mes vêtements glissaient à terre, l’un après l’autre — le jean chiffonné, la veste de velours, la chemise rouge —, je voyais se raréfier la menaçante personnalité du père-patron de la maison. Et maintenant… Gilbert Bécaud n’était plus si désespéré : à présent, il accompagnait Nathalie dans la Place Rouge… vide…
En raison des limites que notre âge nous impose, l’étreinte a été intense et sincère, mais assez rapide et, bien sûr, incomplète.
— Nous ne pouvons pas faire l’amour, dit Agata en posant son index sur ma bouche tandis que je l’écrasais sous mon corps maigre et osseux.
Je la regardai dans la pénombre :
— Ne vois-tu pas, Agata, que nous sommes en train de suer ? L’air est ferme, donc je peux souffler légèrement au-dessus de ta peau. Tu ressentiras mon haleine comme un courant froid sur ton corps mouillé. Plus tard, ce « gel » se transformera en une pierre précieuse : l’un de ces cailloux gris et lisses qui luisent à chaque va-et-vient de petites ondes de la mer…
Le stylo à la main, nous avons gravé sur nos corps, réciproquement, ce que notre amour nous dictait. J’ai laissé mes traces embarrassantes, pas faciles à cacher sous sa chemisette, au beau milieu de ses seins, tandis qu’elle a tracé un vaste et compliqué gribouillis sur mon estomac. Nous étions assis sur les tomettes de marbre, enveloppés dans le drap qui avait glissé à terre avec nous. Je commençais à éprouver le froid partout, quand Agata se leva en souplesse et emprunta d’un air de mystère le sombre couloir. Elle revint avec un petit cabaret en céramique où trônait gracieusement une tartine avec du thon, des tomates et bien sûr de la mayonnaise :
— Tu ne sais pas nager, me dit-elle, mais tu aimes éperdument la mer, et cela est déjà beaucoup ! Et puis, mon cher Alfredo, chacun a son arme secrète. Et toi, tu as le don d’expliquer si bien les origines et les conséquences de ta maladresse !

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René Gruau, pour Yves Saint Laurent (1976) image empruntée
à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Giovanni Merloni

(continue)

« De la passion… je vais m’évanouir »

27 mardi Déc 2016

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Journal de débord

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« De la passion… je vais m’évanouir » — Agata et l’île/1

Mardi 12 février 1963
La nuit et le matin tôt il fait froid. Plus tard, avec le soleil et le chauffage central, depuis midi jusqu’en fin d’après-midi on est bien. À l’intérieur s’installe un chaud presque estival tandis que dehors…
Hier matin, avant l’aube, tel un brave camarade de la jeunesse communiste du quartier Mazzini, je me suis rendu chez Dario Incocciati. C’est là qui devaient se regrouper les quelques participants à la manifestation de solidarité avec les manœuvres agricoles en grève, intentionnés, selon ce que l’on disait, à « occuper les terres ».
Le père d’Incocciati est un homme plein de verve, qui a connu mon père du temps de la Résistance. Un véritable chef partisan, fils à son tour d’un peintre connu. Au cours de sa vie, en tant que critique d’art estimé, il a vécu pendant une période à Paris, où il a rencontré plusieurs fois Picasso :
— Je fus complètement bouleversé par l’oeil du maître, par ce regard auquel rien n’échappait, dit-il d’un air inspiré en me montrant une petite photo en noir et blanc. Tandis que j’essayais de m’absorber dans cette expression intense et fuyante à la fois, le père Incocciati s’est souvenu du fait que j’écris des vers :
— Selon Dario, tu passes tes heures de récréation à lire tes poèmes aux camarades ! Voilà que tu as finalement l’occasion de mettre ton talent à la preuve : tu vas sans doute écrire une ode ou un sonnet pour raconter au monde la grande journée qui t’attend !
Tandis que mon père, de façon beaucoup plus prosaïque, au sujet de la même perspective de traverser une longue nuit blanche, m’avait dit :
— Si l’on reste des heures debout, sans dormir, le lendemain on se soulage magnifiquement !

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Nous étions entassés en trois voitures, les genoux contre la bouche, moi, Incocciati, Imbellone, Trentavizi, Ficcadenti, Bellobono, Lombardo, Quercia et Lucia Preziosi. Une fois arrivés, au cœur de la nuit, dans la place principale de Genzano, nous y avons attendu quelqu’un qui nous accompagne sur les lieux. Puis le cortège des voitures a emprunté une route blanche. Entre la fumée des cigarettes et le brouillard de dehors, on ne voyait rien quand nous nous sommes brusquement arrêtés au bord d’un champ plus sombre que la nuit même, où personne ne nous attendait. Pour nous faire courage, transportant une fiasque et sa grimace sarcastique d’une voiture à l’autre, Imbellone nous a invités à boire discrètement du vin blanc des Castelli qui passait maladroitement d’une bouche à l’autre.
Comme il arrive toujours, le vin facilitait nos verbiages. Tout en fixant dans l’obscurité, Ficcadenti n’oubliait jamais qu’il était le seul entre tous qui avait « dix » en toutes les matières :
— Nous ne verrons jamais le soleil de l’avenir, bougonnait-il. Ou alors :
— Spero, promitto e juro ça veut l’infini futur, très futur !
— Mais « spes ultima dea » ! lui ai-je dit.

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Massimo Lombardo au contraire, tout en affichant un regard de condor étincelant dans la nuit, était le seul à avoir le courage d’aller à contre-courant, en offrant ainsi une voie de fuite à ses frustrations secrètes :
— C’est mieux cent ans de brebis qu’un jour de lion !
Lombardo, un type maigre aux cheveux de jais, participe lui aussi, pour la première fois, en « sympathisant », à une véritable grève. Ayant deux ans plus que moi, Massimo devrait s’inscrire l’année prochaine à la faculté d’architecture, suivant les pistes de son frère Andrea, qui est déjà assistant…. Un jour, Lombardo m’avait appelé « victorien » parce que je réputais contre nature le fait de sucer, à mon tour, la langue de mon amoureuse de quinze ans. L’idée que je pouvais être classé de victorien, m’avait agacé même plus que son air d’homme expérimenté rien que pour ses précoces fréquentations des promeneuses du Lungotevere.

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Mais où était-il le motif de notre marche forcée sur roues ? Y avait-il un but dans cette mystérieuse manifestation où rien n’arrivait ? Où étaient-ils les paysans ? Et où étaient-elles les terres ? Dans le silence, parmi les grognements et les rires suffoqués, Carlo Imbellone et Dario Incocciati ont entamé une conversation sur l’Amérique. Cela faisait toujours l’objet de discussions acharnées entre les communistes, inconditionnels de l’Union Soviétique et la plupart de leurs interlocuteurs, ne voyant que les États-Unis. C’était donc difficile, entre communistes, que quelqu’un osât toucher à cette foi aveugle : tout ce qui venait de là était simplement extraordinaire, parce que les Russes étaient en mesure de lancer des hommes dans l’espace et qu’ils avaient proposé au monde un cinéma d’avant-garde….
— On ne peut rien dire de mal du cinéma américain… Là, ce sont eux les champions ! ai-je osé dire, ouvrant dans ma timidité un trou pour une fumée libératoire.
— Mais Eisenstein s’écarte nettement de tous les autres ! a décrété Dario Incocciati. Sans compter certains films moins célèbres, mais tout à fait remarquables, comme « La ballade du soldat » !
— Non, cher camarade, ici Nitrodi, notre novice, a parfaitement raison, répliqua Imbellone, venant à mon secours. Les films soviétiques sont extrêmement ennuyeux. Par contre, un film comme « Le petit fugitif » serait impensable en Russie.
Tandis qu’Incocciati insistait sur la poésie de « La dame au petit chien », un film inspiré à un récit d’Anton Tchékhov que je n’ai pas vu, je rêvais de Kim Novak, la femme de « Vertigo » qui vécut deux fois… Je me disais qu’elle ressemblait un peu à Agata… Tiens ! Mais, en quoi se ressemblent-elles, au juste ? Est-ce qu’Agata serait capable de cacher, elle aussi, une double vie ?

005_bella-ciao

Le lendemain, c’est-à-dire ce matin-ci, en voiture, nous dormions tous. Sinon, pendant cette nuit éveillée, j’avais bien appris les mots de l’Internationale et de l’Hymne des Travailleurs, mais aussi — cela m’avait beaucoup plu —, la drôle de chanson populaire au rythme accéléré que Lucia débitait avec dévotion :

Ah, par ton zigzag
Tu m’as rompu l’aiguille
Tu m’as brisé le cœur
Tu me fais mourir
De la passion
De la passion…

Ah, par ton zigzag
Tu m’as rompu l’aiguille
Tu m’as brisé le cœur
Tu me fais mourir
De la passion
Je vais m’évanouir

006_mamiani

Une fois arrivés devant l’entrée du « Terenzio Mamiani », notre lycée, nous avons décidé de ne pas entrer. Quelqu’un disait qu’il fallait se rendre à la section territoriale du parti pour « nous confronter à chaud » sur l’expérience que nous avions vécue. Mais, là-dedans, transis de froid et étourdis par le nuage gris des cigarettes, c’était pire qu’à l’école. Je ne savais pas quoi dire et je me considérais comme exclus, notamment par les clins d’œil que Carlo Imbellone et Dario Incocciati s’échangeaient. Lucia Preziosi, la copine fixe de ce dernier, montrait de l’intérêt pour moi, plongeant dans les miens ses yeux noirs qui m’invitaient… Oui, je n’exagère pas ! Comme dans un puits noir et bleu, j’ai vu couler dans les yeux de Lucia des scènes effrayantes de vexations qui s’alternaient à des instants heureux où la sourde lutte des insoumis atteignait l’heure « h » de la libération… tout cela emprunté à des films de grands réalisateurs soviétiques : un héros hissé par de dizaines de bras sur un piédestal provisoire tandis que des hommes communs protestaient au milieu des joues creuses de foules désespérées. Mais, peut-être, dans ce regard d’ébène, il ne se cachait qu’une seule question assez pédestre : « Est-ce qu’Alfredo Nitrodi a une copine ? » De but en blanc, Roberto Trentavizi, se passant de toute rhétorique, m’a proposé de « filer à l’anglaise ». Je lui ai demandé si cela est admis par la « ligne » de Togliatti. Il m’a répondu que dans les pays anglo-saxons aussi on rencontre quelques communistes, rien qu’à l’honneur de Karl Marx, hôte illustre de l’un des cimetières de Londres. Nous nous sommes éloignés de la section de la rue Montesanto avec un grand soulagement, fidèles aux idéaux internationaux, mais enclins aussi au zigzag et gênés par cette aristocratie de la conspiration aboutissant en des grimaces de faux sommeil ainsi qu’en une méfiance mal cachée pour les « nouveaux » inscrits.
— Je vais « récupérer » ma copine au « Virgile », m’a dit Roberto Trentavizi. Elle s’appelle… Gianna Refrigeri…

007_borghese

Trentavizi est parti en direction du Lungotevere tandis que mon but c’était piazza Fiume. En attendant Agata devant le portail du lycée Tasso, j’ai essayé de me distraire en me demandant de quoi peuvent-ils discuter un Trentavizi ayant trente vices avec une Refrigeri qui vient d’une famille qui ne fabrique que de réfrigérateurs.
J’étais encore dans ce flux d’obsessions verbales quand Agata a sauté en un bond les trois marches de la liberté. Je lui ai alors demandé :
— Que fait-il un Trentavizi avec une Refrigeri ?
Puis nous nous sommes rendu Porta Pinciana, anxieux de nous asseoir confortablement dans les prés de Villa Borghese où j’ai passé une grande partie de mon enfance. Là, je lui ai raconté en quoi consiste l’héroïsme d’une nuit sans dormir, la tête appuyée à une vitre embuée dans une voiture garée à la belle étoile. Une expérience ayant quelque chose de surréel :
— Sur la surface gelée du lac d’Albano, les cosaques du Don patinaient…
Peu de minutes après, je me suis endormi sur son giron, et j’ai rêvé de fouiller mes mains sous sa jupe de velours… Mais une vieille n’ayant qu’une seule dent m’a brusquement réveillé par de gros mots ignobles, ruisselants de soupçons. Agata en était troublée. Tout en essayant de repasser de ses petites mains la chemisette chiffonnée, elle m’a dit que j’étais exagéré…
Mais je n’avais pas encore commis de fautes graves !

Giovanni Merloni

(continue)

Scénario pour quatre tableaux

07 mercredi Déc 2016

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Journal de débord

001_printempsPaul Serusier, Jour de pluie, image empruntée
à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Printemps 
Une femme-arbre généalogique aux cent fruits effondre ses racines dans le sable couleur de cendre. Au sous-sol, dans les galeries en forme de cœur, de tête, d’oreilles-coquilles, les animaux travailleurs se sont arrêtés pour danser.
Le ciel renvoie depuis la gauche un vent de voiles déchirées, entraînant dans son sillage des hirondelles et des goélands.
Sur un banc de pierre, un joueur de guitare-harpe-violon est en train de rêver.
À droite, le ciel est constellé de petites feuilles derrière lesquelles l’on entrevoit deux amants faisant l’amour en tant de positions différentes ainsi que de différentes attitudes psychologiques (aliénation, passion, calme, douceur, angoisse…)

002_ete« La faculté de rire aux éclats est preuve d’une âme excellente »
(Jean Cocteau) texte et image empruntés à un tweet
de Laurence (@f_lebel)

Été
Une île montagneuse, un iceberg délabré, une ruine ensoleillée et brûlante. Vers le ciel violet, un feu infernal, volcanique, traîne des partisans espagnols morts, à demi nus et beaux. Dans la mer des sirènes excitées traînent les corps noyés et les font ressusciter dans le sabbat érotique et psychédélique. À gauche, un bateau transporte un homme ligoté au mât et tourmenté par les vautours. À droite, une lutte se déroule entre deux héros. Le ciel est rouge, l’air est ferme.

003_automne-1La lectrice de Lilla Cabot Perry, image empruntée
à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Automne
Une voiture à deux chevaux submergée par les feuilles et les branches sèches, ayant une roue repliée et cassée. Sur la capote, une femme enveloppée dans un manteau. Sur la gauche Rome, sous la pluie, les enseignes brillantes, le pavé noir luisant. Sur la droite, une plage aux cabines vert et rose est tourmentée par les vagues déferlantes. Dans les tréfonds de la terre, dans les égouts humides et sombres, deux amants se poursuivent avant d’échouer sur une fontaine baroque en forme de baignoire où ils se dévisagent d’un air torve.

004_hiver Photo_De qui est cette superbe photo ? texte e image empruntés
à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Hiver
Deux amants dans une maison globe terrestre, s’accoudent au balcon pour regarder au-dehors le grand bateau des glaces, avec ses marins engourdis et le drapeau amidonné. Dans les crevasses des glaciers, le sang des héros morts est en train de se coaguler.
Au-dessous de la banquise serpente un fleuve chaud où flottent des poissons masqués. À droite, deux hommes sont assis devant une bouteille de vin à demi pleine. Ils sont en train de jouer aux cartes tout en se débitant l’un l’autre l’histoire de leur vie.

Giovanni Merloni (7-10 octobre 1974)

« Agata n’est pas là, que je suis idiot ! »

06 mardi Déc 2016

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Journal de débord, Une mère française

001_case-autrou-180Cette photo de Dominique Autrou (empruntée à un tweet de @aucoat)  est tout un programme… Cela pourrait être un groupe de maisons dans un pays de Romagne (ou plus à sud) sur l’une des routes enjambant les Apennins !

« Agata n’est pas là, que je suis idiot ! »

Agata c’est un prénom tabou, ni vieux ni neuf, ayant pour moi une signification terrible. Quand je prononce, je scande, je hurle ou alors je susurre ce prénom, Agata, je m’aperçois que dans ma voix forte ou faible, dure ou tendre, il y a toujours un fond de douleur qui n’est pas indemne d’une subtile volupté et d’un étrange plaisir.
Parce que ce prénom, même s’il doit nager très souvent contre les vagues du chagrin, ne se noiera jamais dans la tempête du désespoir. Le prénom d’Agata, séparé du corps de sa propriétaire, vient donc tout seul à mon secours, quand je me retire dans un coin à penser à moi-même et que j’éprouve de la compassion pour mes vains efforts de concilier ce que je crois fermement — le fait de ne rien croire ou presque — et ce qui jaillit violemment de mes viscères :
« La solitude pue, mon Agata ! Elle va devenir tôt ou tard une chose dont j’aurai honte. Tout le monde me regarde de biais et ne dit rien, mais l’on comprend très bien que la solitude que j’as sur le dos et sur la gueule ne peut être interprétée que d’une façon : “Toi, Alfredo, tu es totalement incapable de t’adapter et faire quelque chose pour les autres !” Résultat : je suis seul, et je deviens antipathique à tout le monde ! Par contre, on pardonne la solitude à la femme, parce qu’on dit toujours que la faute n’est pas à elle, que ce n’est pas d’elle-même qu’elle l’a cherchée, tandis qu’il y a toujours quelqu’un d’autre qui la lui a imposée… Cela dit, à combien de personnes au monde pourrais-je avouer, mon Agata, que je suis en train de découvrir, en moi, plusieurs points en commun avec les femmes pour de nombreux aspects de la vie ? Tout un chacun dirait qu’une telle affinité ne peut pas exister, parce que les femmes sont très bien capables de demeurer seules, sans être des personnes névrotiques, tandis que moi, je suis un sujet très peu fiable, même quand je ne suis pas seul… Mais, certainement, les femmes, je suis le premier à l’admettre, flottent dans toute autre sphère céleste par rapport aux hommes ! Jamais, je le jure, je n’avais imaginé qu’il aurait pu y avoir d’autre dieu en dehors de toi, ce que mon inconscient ne cesse de croire. Mais à présent, dis-moi, qu’en ferai-je de ma double solitude ? Celle de vivre sans toi, celle de n’être pourtant capable de songer qu’à toi ? »

002_alluvione-180Frits Thaulow, « le peintre de l’eau »
image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Dans la rue, il y a tant de filles qui te regardent tout en se laissant regarder, des femmes qui sans doute devinent dans ton regard maladroit ses mêmes empêchements. Mais je ne réussis pas à vaincre mon étrange — ô combien tenace — résistance intérieure. La même qui me bloque si je croise une femme dont je pourrais me payer l’amour, par exemple… Qu’est-ce qui me ligote les mains et la voix ? La peur de me confronter à l’incapacité d’aimer quelqu’un qui ne soit pas Agata ? Un cosmique manque de confiance dans « une » prochaine ? Suis-je vraiment si mal réduit ?
Pour me rattraper moi-même, je me console alors en me disant que j’aime la maison où je suis né, que j’aime la terre parce qu’elle est verte et que sur le pré danse une lumière bouleversante… Je m’emporte à l’idée que je suis encore capable d’aimer, que je suis jeune, puissant ; un roi ayant une lourde couronne de bois et pour manteau le vaste ou petit territoire qui m’entoure, constellé de tours et de champs ainsi que d’infinies ruelles tranquilles. Dans mon règne, j’aurais certainement besoin d’encouragement, de quelqu’une qui range les couvertures de mon lit pour me dire, d’un simple geste, que j’ai le droit moi aussi à une vie heureuse et sereine. Si je ferme les yeux, je vois les mains rouges et rugueuses des « ragazze » de campagne de mon enfance que je n’osais pas regarder dans les yeux, dont pourtant je saisissais au vol tous les sentiments, sans qu’il y eût besoin de parler. Je les imagine inchangées, dans une maison de chambres et couloirs faiblement illuminés qui n’a pas changé non plus. Elles seraient très accueillantes, prêtes à me traiter comme un homme, au nom d’un sentiment d’affection et de respect réciproque qui est sacré, bien sûr, mais peut aussi bien se transformer, en dehors de tout sentiment de culpabilité, en une étreinte spasmodique, en un baiser absolu et doucement violent… Chez moi, l’existence se déroule sur le train que, tout petit, j’empruntais pour me rendre dans ces mythiques localités de villégiature qui s’appelaient La Thuile, Cortina, ou Canazei. Ces interminables ballottements, où j’étais le seul à demeurer éveillé, debout sur le couloir à regarder la nuit courir devant la fenêtre froide et humide… Dès mon enfance, j’ai eu toujours l’impulsion d’aimer même trop les choses, de courir à la rencontre, avec ce train, des tunnels sombres et vides ou des haltes sur des voies de garage…
Là, le désespoir explosait violemment, car je touchais de la main la disparition de ces corps et de ces visages tandis que se volatilisaient aussi ces couloirs et ces lumières inaccessibles, ces villes et ces personnes si accueillantes, perdues…

003_edward-munch-180Edward Munch, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Par le même élan enthousiaste et aveugle, j’ai couru au téléphone et j’ai fait et refait le numéro d’Agata, qui répondait longuement « libre », comme un train dont on voit la queue de lueurs rouges tandis qu’il se perd dans l’obscurité d’une galerie. « Agata n’est pas là, que je suis idiot ! Elle est sans doute repartie à Procida pour la Toussaint ! » ai-je constaté, tout en m’apercevant que le combiné était entièrement recouvert de poussière. Durant deux mois de solitude, deux siècles d’absurde et insondable silence, je croyais avoir grandi, découvrant une façon « objective » de m’éloigner des sentiments, des idées et des souvenirs… Je m’étais même bercé de l’illusion que j’appartiendrais finalement au monde des hommes libres, que je redeviendrais maître de ce que j’étais avant, de mon essence, de ma force et — pourquoi pas ? — de mon « charme ». Un mot, ce dernier, dont j’ai honte, que je ne saurais pourtant pas remplacer par un autre. Mais, il n’y a rien à faire. C’est lui qui fait la loi, ce téléphone qui m’a attendu pendant deux mois dans un appartement presque toujours vide et, il y a quelques minutes, il a sonné « libre » tel un train qui emporte au loin tout ce que j’aime le plus au monde. Je ne suis pas libre du tout ou, du moins, je ne le suis pas encore, au fur et à mesure que cette étrange parenté amoureuse entre nous devient indestructible et tenace… Agata demeure la seule personne au monde qui puisse influencer mes jugements et partager, sans perdre le nord, les hauts et les bas de mon existence compliquée.
Je croyais qu’Agata, s’éloignant de moi, deviendrait moins redoutable, tandis que mon esprit critique me donnerait la chance d’examiner calmement ses défauts ainsi que nos incompatibilités. Mais ça, ce n’est pas passé ainsi : si je pense à Agata lointaine je me souviens surtout des choses que j’aime d’elle. Voilà pourquoi j’ai honte de mes trahisons et de mes gestes irréfléchis. Et, à la tombée de la nuit, je me repens s’il n’y a plus de place pour elle dans mon lit !

Giovanni Merloni (1963)

Jusqu’à ce que je prononce un prénom, le seul qui soit en mesure de m’effondrer

05 lundi Déc 2016

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Journal de débord, Une mère française

001_lauren-bacall-180 Nina Léon, Lauren Bacall et ses amies (1945) Image empruntée
à un tweet de Laurence (@f_labet

Jusqu’à ce que je prononce un prénom, le seul qui soit en mesure de m’effondrer

Cette nuit-ci, je devrais prendre une décision. Me projeter dans le futur, me bouchant les oreilles et m’appliquant des œillères comme les chevaux. Mais quel futur peut-il y être pour moi qui vis un présent si misérable, héritier d’un passé aussi catastrophique ? Autour de moi, il n’y a jamais de la légèreté, si l’on exclut celle de ma mère, lorsqu’elle s’envole avec la Fiat500 ! Personne ne m’invite à sourire. Au contraire, on ne fait que répéter l’histoire de cette fille milanaise décédée à l’âge de seize ans… une très chère amie de Maria Piazza, la camarade de banc d’Enzina.
Quand est-ce qu’on en a parlé ? Avant ou après l’incident de maman ? Deux jours avant, il me semble, mais on entend encore les échos de cette scène dans notre salon, des répliques sautillantes d’un canapé à l’autre, tout en cherchant dans le tourne-disque leur bande-son appropriée. Maintenant, il me semble que l’Inachevée de Schubert puisse se révéler un « accompagnement » très adapté, même si assez souvent exploité dans les quatre parois domestiques :

Rirua-ruarirua-ruaririarì-ruariruarirua……

Maria Piazza — blonde comme Agata, mais, je dois le reconnaître, beaucoup plus « sans façons » qu’elle — plongeait chez nous avec son copain, Carlo Imbellone, l’un des « monstres sacrés » de mon lycée, qui n’affichait aucun embarras pour le décalage d’âge avec son amoureuse. « Quatre années ! » me répétais-je, incrédule, tandis que je l’écoutais citer, d’un ton de légère supériorité, l’Union Soviétique, où l’avortement est admis et protégé par la loi dans les hôpitaux publics ! Ce n’était pas la première fois que ses mots me rassuraient, mais, cette fois-ci, dans sa façon de s’exprimer il y avait un brin d’indifférence.
Un peu intimidé, j’aurais voulu dire au très cher « camarade intellectuel » qu’il était parfaitement inutile de savoir qu’en Russie les femmes bénéficient davantage de services sanitaires indispensables… Parce que l’amie d’enfance de Maria était morte, au contraire, pas trop loin d’ici, dans une ville « très civilisée » comme Milan ! Mais, quand Enzina et Maria avaient commencé à se fomenter l’une l’autre — en disant que la femme est toujours victime de la « phallocratie » (un mot sans doute appris de Carlo Imbellone) ainsi que de « l’indifférence » du mâle obtus, qui ne se charge jamais des « précautions » nécessaires — je me suis senti provoqué, ou, pire, mis au pied du mur. Mais je comprenais, vaguement, qu’il y avait quelques fausses notes dans la rage légitime de ma sœur et de sa compagne de banc. Il n’était pas du tout facile, par exemple, parler de « préservatifs » à un type comme Agata… Parce qu’en plus cela aurait été une discussion abstraite, tout comme parler de l’œuf avant qu’une véritable poule ne s’installe dans la chambre et sur le lit simple à deux pas de la porte d’entrée de l’appartement des Cellamare…
« Est-ce que nous devons nous châtrer nous-mêmes, alors ? » avais-je réagi, brusquement, d’une voix à l’improviste stridente. Par conséquent, Imbellone s’était échauffé et il avait interprété, par des considérations adaptées aux mots presque, ce que je voulais dire : « Nous sommes tous des animaux ! C’est là où réside le meilleur côté de nos personnalités, soient-elles simples ou compliquées. L’homme a besoin de la femme tout comme la femme de l’homme. Et c’est la répression sexuelle qui crée souvent des comportements aberrants, enlevant à ceux qui s’aiment et forcément s’accouplent la sérénité nécessaire pour éviter des chocs traumatiques telle une grossesse indésirable… »

002_marilyn-milton-greene-02-180 Milton Greene, Marilyn Monroe, image empruntée sur Twitter

« Répression sexuelle », « grossesse indésirable », « phallocratie » ! Imbellone s’exprimait décidément comme un livre imprimé, en convoquant dans ses propos Marx, Freud et des civilisations très éloignées dans le temps qui n’abandonnaient pas à elles-mêmes les femmes enceintes. Oui, je devrais écouter davantage des voix raisonnables comme celle-ci… et me rendre plus fréquemment aux réunions de la jeunesse communiste dont je fais partie, via Montesanto… même si tous les camarades ne sont pas espiègles et lucides comme Imbellone ! Oui, à la fin de son « comice » je l’avais embrassé.
Toujours est-il que la photo de Bruna avec Maria me tambourine encore dans la tête : deux jeunes filles gauchement élégantes, « infiltrées » dans un bal d’adultes, dans un appartement à Sesto San Giovanni. Je ne réussis pas à me détacher du sourire triste de cette jeune femme morte de septicémie… Pour avoir hésité avant de courir voir le médecin. Pour avoir eu peur de tomber en prison ! La transgression d’une loi et d’un tabou c’est plus important que la vie humaine, alors ? L’on meurt parmi d’affreuses souffrances pour un obscurantisme sans « pitié » que personne n’ose mettre en question… Tout cela empêche d’agir de façon lucide, par un minimum de calme et sang froid. Bruna en avait d’abord parlé à sa mère. Ensuite, sans rien dire au père (entre-temps engagé dans un voyage de travail), elles s’étaient rendues auprès d’une espèce de sorcière sans scrupules qui avait tout fait en peu de minutes, sur un lit sale, sans arrêter de fumer son mégot… comme ça, dans la hâte et la distraction, avait blessé la malheureuse à mort. Maintenant, ce corps immobile est sorti de la photo pour venir s’allonger sur mon lit, la robe de la fête transfigurée par le sang… Bruna occupe entièrement la moitié du matelas que je consacrais idéalement à Agata. Elle me reproche en silence, par une condamnation sans appel. Je représente tellement bien tous les mâles de mon âge qui « d’habitude », après les avoir ruinées, abandonnent à leur pénible solitude leurs fiancées et copines. Donc c’est à moi la faute de son avortement brutal, de cette exécution ménagée par un couteau !
Non, ce n’est pas moi cet être sans conscience ni éducation ! Je n’ai rien à faire avec ce « fiancé » de Bruna qui a « profité d’elle », comme le disent les journaux et comme ne cessent de le dire Maria et Enzina, en renchérissant.

003_ma-mere-03-180 « Le plus intelligent de tous à mon avis, c’est celui qui au moins une fois par mois se traite lui-même d’imbécile » Fiodor Dostoïevski, texte et image empruntés à un tweet de Christophe Bormans (@chbormans)

Ma mère, qu’en pense-t-elle ? Où était-elle au moment où nous tous regardions cette photo et que je découvrais qu’au moins sur cette question concernant les femmes, les pays communistes devançaient le reste du monde civilisé ? Que voulait-elle dire, maman Gréco, lorsqu’elle se servait de l’expression « ces deux-là, ils font l’amour » ? S’agissait-il d’un amour « presque chaste », voire prudent, ou alors l’on avait affaire à un amour où « ces deux-là » risquaient la conception, bon gré mal gré, d’un enfant inattendu ?
Sans doute, ma mère et Agata n’auraient pas été d’accord avec le terrible réquisitoire de Maria et Enzina contre l’homme qui n’a pas de freins inhibitoires et elles auraient, comme moi, haussé les épaules devant les merveilles qu’on fait en cette Russie, certes, si éloignée… Mon père aurait dit qu’avec la participation des socialistes au gouvernement, le front laïc aurait un nouvel essor ; par conséquent verraient le jour les réformes concernant le divorce, l’avortement et en général les droits de la femme… Quant à moi, j’avais découvert l’existence de deux étoiles comètes, Abélard et Héloïse : deux figures très humaines qui avaient eu la force de continuer à vivre, penser et transmettre leur « credo » immortel même s’ils avaient été frappés par la plus cruelle des mutilations. « De toute évidence, nous vivons dans une « phase obscure » et nous ne trouvons pas encore les moyens pour nous affranchir jusqu’au bout de notre Moyen Âge « féodal » et « répressif », je me suis dit, tout en empruntant les mots que je viens d’apprendre de mon camarade aîné. Toutefois, personne ne nous punira avec la castration ! Ce geste autodestructeur je ne le ferai pas ! »
Ma tête demeure pourtant confuse. Mes idées, comme autant d’épingles pointues par milliers, dansent parmi les cheveux, dans les profondeurs de mes cernes et sur mes lèvres. Jusqu’à ce que je prononce un prénom, le seul qui soit en mesure de m’effondrer ou, au contraire, de me laisser libre de voltiger dans une illusoire espérance : Agata !

Giovanni Merloni (1963)

Tous les amours démarrent très bien

04 dimanche Déc 2016

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Journal de débord, Une mère française

 

001_vol-de-jour« Je devrais prendre une décision ! »

La nuit tombée, je suis dans ma chambre, assis sur mon fauteuil, en train de réfléchir : je suis un homme, désormais, ayant des besoins corporels ou psychiques que je ne peux pas reporter, que je suis pourtant obligé de maltraiter ou renier. Si seulement l’on me laissait libre de m’exprimer à ma façon !
Je serais « capable » d’aimer, pleinement, jusqu’au bout et, j’en suis sûr, je rendrais une femme heureuse…
Je dois, au contraire, cogner chaque jour de ma tête contre un écheveau de mots brusques et cruels : on me dit « coupable » d’aimer, et pour cela on veut me condamner sans procès, ou alors me persuader à regarder la vie comme une faute, à voir dans le corps l’incarnation de la faute même, pour m’imposer enfin le « sacrifice de la chair ». Non, je n’aime pas du tout ce Moyen Âge rempli de ceintures de chasteté et de regards sévères ! Parce que je ressens en moi cette force incoercible de l’amour qui s’épanouit telle une source d’eau pure, une fumerolle ou un volcan. Je crée, je suis une petite cellule douée d’un sincère instinct créateur, et si vraiment je dois accepter de faire partie d’un engrenage ou d’un destin cosmique et universel qui me dépasse, ce n’est pas juste, que je doive me meurtrir ou annihiler jusqu’à m’empêcher de respirer, me reléguant aux marges de mon existence même. Si j’étais un chevalier inexistant, j’aurais droit à l’amour… On m’oblige au contraire de monter nu, sans armure, sur un cheval sans selle, et je ne fais que de mauvaises rencontres ! Je ne reçois que des brimades et des insultes ! Je suis devenu moi-même un cheval, un animal sauvage, enclin à la liberté et à la folie et, parfois, mes instincts incontrôlables me poussent, par de grands sauts, à la délinquance.
Mais je ne suis pas un maniaque si, pendant une entière journée, j’ai longuement observé, extasié, le balcon désolé de l’immeuble tout neuf d’en face, oubliant même tout ce qui me gêne en cette obtuse paroi rose, déjà sale, qui me barre la vue de la campagne romaine perdue. Au-delà du boulevard, juste en dessus des ombrelles des pins, une jeune mère arpente en long et en large le balcon aux vases tristes, essayant de calmer, par une chanson idiote, l’enfant-pantin au crâne ressemblant à celui de Khrouchtchev. En long et en large, dans le sens opposé à celui de la mère, un enfant plus grand fait la moue au va-et-vient de l’horloge à coucou qu’on a accroché juste à côté du calque en plâtre de la Madone.
Je ne suis absolument pas un délinquant, et c’est déjà quelque chose ! Mais je ne réussis pas à masquer ma nature « même trop humaine », comme le font si bien les autres. Il me manque sans doute la désinvolture pour me leurrer moi-même jusqu’au bout. En fait, pour posséder les choses et ma vie, je devrais réussir, paradoxalement, à me rendre étranger à tout ce qui m’entoure, tandis que moi je suis inévitablement gentil et tendre avec les personnes et les choses qui flottent devant moi. Toujours est-il que mes facultés se déplacent dans une sphère intellectuelle, abstraite, où je réussis, de rares fois, à exprimer la vérité de mes sentiments. Mais ensuite, ce qui est dit, c’est dit, pas question de m’en souvenir. Heureusement, il me reste encore une vague lucidité et un faible espoir, même si demain, je le sais déjà, je brûlerai le présent faisant des tours en voiture avec quelqu’un qui ne sera pas « elle » ! Je ferai des photos à des momies de carton-pâte, je mangerai sans m’apercevoir de ce que je serai en train de manger et, une fois dans le lit, il s’agira d’y dormir dessus…

Quand je me rends au lit, je suis immédiatement saisi par un sentiment de tendresse et de vide, et je reporte d’une minute à l’autre l’instant où je me lèverai pour éteindre la lumière, essayant de maîtriser par des fils d’araignée mes souvenirs. Je pense alors, à nouveau, que mon corps a besoin d’être « mis en valeur » : tout se résume en « ces » baisers sans saveur, éloignés dans le temps, en « ce » souvenir d’une étreinte interrompue ou prolongée à l’infini, sous la pluie, parce qu’une étreinte plus intime et totale n’aurait pas pu avoir lieu… Maintenant, après tout ce qui est arrivé, dans ma condition d’ermite il me suffirait peut-être d’un baiser suspendu dans le vide en guise de salut extrême… Néanmoins, cela rentre dans l’ordre des choses. Dans un coin inconnu du monde, sans qu’il y ait une raison précise, une joie soudaine est en train de naître, tandis qu’ici, dans cet endroit qui m’est bien connu, sans qu’il y ait une raison non plus, une joie identique s’obscurcit, tombe et meurt pour toujours :

Tous les amours démarrent très bien
L’amour d’une femme
L’amour du travail
Et aussi l’amour pour la liberté.
Souvent, les amours se terminent très mal
Celui qui est aimé ne sait pas aimer
Travaille celui qui trahit…

En cet état des choses misérable et « fatal », je voudrais alors, au moins, qu’on abolisse l’obligation de faire à tout prix quelque chose de nécessaire, qu’on supprime le devoir d’être, comme le dirait ma mère, de « personnes éduquées », qu’à la place de cela on m’accorde, au contraire, le droit de refouler la douleur du manque et de la perte en échange des plaisirs du corps détendu, se confiant aux soins du matelas et du sommier souple et élastique.
Quant à moi, je revendique le droit à un baiser qui me fasse perdre le souffle !
Je m’efforce alors de penser à une femme chasse-clou, juste un peu plus âgée que moi, bronzée, arborant une robe fleurie et le corsage plein et haletant. Je tends mon visage et mes mains vers cette bohémienne napolitaine aux joues rondes ayant une couche de glaçage sur ses lèvres. Je ferme les yeux et j’ouvre la bouche comme un brave enfant de chœur qui attend avec dévotion l’hostie sacrée. La jeune fille est fraîche, elle parfume de savon à l’amande. Sa langue embrasse la mienne et la serre entre ses dents comme une serpillère. Les narines écrasées contre ses joues, je respire, heureux, sa peau vivante. J’aimerais que ce baiser durât à l’infini, scellant le colloque sans exclusion de coups entre deux âmes sœurs, qu’elles demeurassent muettes pendant le temps de ce long voyage.
Mais peut-être, il nous suffirait de parler, passant avec souplesse d’un sujet à l’autre, dans le seul but de nous transmettre réciproquement, sans réticences, le simple plaisir d’être là, tous les deux ensemble. Un dialogue éternel, ou alors une nouvelle solitude sans remords ni regret : deux silhouettes sombres projetées contre le papier d’argent d’une crèche de Noël au bout du monde…

001_case-autrou-180Photo de Dominique Autrou empruntée à un tweet de @aucoat  

Cette nuit-ci, je devrais prendre une décision. Me projeter dans le futur, me bouchant les oreilles et m’appliquant des œillères comme les chevaux. Mais quel futur peut-il y être pour moi qui vis un présent si misérable, héritier d’un passé aussi catastrophique ? Autour de moi, il n’y a jamais eu de la légèreté, si l’on exclut celle de ma mère. Madame Gréco voulait que je pardonne son abrupte incursion dans mon rêve et que j’oublie ses inquiétants regrets ayant risqué, dans ce même rêve, de lui causer la mort. Pour me rendre service, elle m’a donné des conseils qui ne collent pas à ma réalité, désormais. Tant mieux si elle est une retardataire : grâce à son indifférence envers l’action concrète, ma mère n’aura jamais d’égales ! Et j’aurai toujours le même embarras chaque fois que je croiserai l’une des innombrables « âmes sœurs » que le ciel m’enverra.

Ressemblera-t-elle, la compagne de ma vie, à mon incontournable mère brune aux cheveux courts, et française ? Me touchera-t-elle, au contraire, par d’autres redoutables traits physiques ou comportementales empruntés à mon idole blond au cheveux longs, et napolitaine ? Non, impossible ! Personne n’aura la même nuance de couleurs, ni la même écho dans le pas ou dans la voix que fait brusquement rebondir l’évocation délicate de son prénom, le seul au monde qui pourra m’effondrer jusqu’aux extrêmes limites du désespoir ou, au contraire, me faire voltiger dans une illusoire espérance : « Agata ! »

Agata c’est un prénom tabou, ni vieux ni neuf, ayant pour moi une signification terrible. Quand je prononce, je scande, je hurle ou alors je susurre ce prénom, Agata, je m’aperçois que dans ma voix forte ou faible, dure ou tendre, il y a toujours un fond de douleur qui n’est pas indemne d’une subtile volupté et d’un étrange plaisir.
Parce que ce prénom, même s’il doit nager très souvent contre les vagues du chagrin, ne se noiera jamais dans la tempête du désespoir. Le prénom d’Agata, séparé du corps de sa propriétaire, vient donc tout seul à mon secours, quand je me retire dans un coin à penser à moi-même et que j’éprouve de la compassion pour mes vains efforts de concilier ce que je crois fermement — le fait de ne rien croire ou presque — et ce qui jaillit violemment de mes viscères :
« La solitude pue, mon Agata ! Elle va devenir tôt ou tard une chose dont j’aurai honte. Tout le monde me regarde de biais et ne dit rien, mais l’on comprend très bien que la solitude que j’as sur le dos et sur la gueule ne peut être interprétée que d’une façon : “Toi, Alfredo, tu es totalement incapable de t’adapter et faire quelque chose pour les autres !” Résultat : je suis seul, et je deviens antipathique à tout le monde ! Par contre, on pardonne la solitude à la femme, parce qu’on dit toujours que la faute n’est pas à elle, que ce n’est pas d’elle-même qu’elle l’a cherchée, tandis qu’il y a toujours quelqu’un d’autre qui la lui a imposée… Cela dit, à combien de personnes au monde pourrais-je avouer, mon Agata, que je suis en train de découvrir, en moi, plusieurs points en commun avec les femmes pour de nombreux aspects de la vie ? Tout un chacun dirait qu’une telle affinité ne peut pas exister, parce que les femmes sont très bien capables de demeurer seules, sans être des personnes névrotiques, tandis que moi, je suis un sujet très peu fiable, même quand je ne suis pas seul… Mais, certainement, les femmes, je suis le premier à l’admettre, flottent dans toute autre sphère céleste par rapport aux hommes ! Jamais, je le jure, je n’avais imaginé qu’il aurait pu y avoir d’autre dieu en dehors de toi, ce que mon inconscient ne cesse de croire. Mais à présent, dis-moi, qu’en ferai-je de ma double solitude ? Celle de vivre sans toi, celle de n’être pourtant capable de songer qu’à toi ? »

002_alluvione-180Frits Thaulow, « le peintre de l’eau »
image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Dans la rue, il y a tant de filles qui te regardent tout en se laissant regarder, des femmes qui sans doute devinent dans ton regard maladroit ses mêmes empêchements. Mais je ne réussis pas à vaincre mon étrange — ô combien tenace — résistance intérieure. La même qui me bloque si je croise une femme dont je pourrais me payer l’amour, par exemple… Qu’est-ce qui me ligote les mains et la voix ? La peur de me confronter à l’incapacité d’aimer quelqu’un qui ne soit pas Agata ? Un cosmique manque de confiance dans « une » prochaine ? Suis-je vraiment si mal réduit ?
Pour me rattraper moi-même, je me console alors en me disant que j’aime la maison où je suis né, que j’aime la terre parce qu’elle est verte et que sur le pré danse une lumière bouleversante… Je m’emporte à l’idée que je suis encore capable d’aimer, que je suis jeune, puissant ; un roi ayant une lourde couronne de bois et pour manteau le vaste ou petit territoire qui m’entoure, constellé de tours et de champs ainsi que d’infinies ruelles tranquilles. Dans mon règne, j’aurais certainement besoin d’encouragement, de quelqu’une qui range les couvertures de mon lit pour me dire, d’un simple geste, que j’ai le droit moi aussi à une vie heureuse et sereine. Si je ferme les yeux, je vois les mains rouges et rugueuses des « ragazze » de campagne de mon enfance que je n’osais pas regarder dans les yeux, dont pourtant je saisissais au vol tous les sentiments, sans qu’il y eût besoin de parler. Je les imagine inchangées, dans une maison de chambres et couloirs faiblement illuminés qui n’a pas changé non plus. Elles seraient très accueillantes, prêtes à me traiter comme un homme, au nom d’un sentiment d’affection et de respect réciproque qui est sacré, bien sûr, mais peut aussi bien se transformer, en dehors de tout sentiment de culpabilité, en une étreinte spasmodique, en un baiser absolu et doucement violent… Chez moi, l’existence se déroule sur le train que, tout petit, j’empruntais pour me rendre dans ces mythiques localités de villégiature qui s’appelaient La Thuile, Cortina, ou Canazei. Ces interminables ballottements, où j’étais le seul à demeurer éveillé, debout sur le couloir à regarder la nuit courir devant la fenêtre froide et humide… Dès mon enfance, j’ai eu toujours l’impulsion d’aimer même trop les choses, de courir à la rencontre, avec ce train, des tunnels sombres et vides ou des haltes sur des voies de garage…
Là, le désespoir explosait violemment, car je touchais de la main la disparition de ces corps et de ces visages tandis que se volatilisaient aussi ces couloirs et ces lumières inaccessibles, ces villes et ces personnes si accueillantes, perdues…

003_edward-munch-180Edward Munch, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Par le même élan enthousiaste et aveugle, j’ai couru au téléphone et j’ai fait et refait le numéro d’Agata, qui répondait longuement « libre », comme un train dont on voit la queue de lueurs rouges tandis qu’il se perd dans l’obscurité d’une galerie. « Agata n’est pas là, que je suis idiot ! Elle est sans doute repartie à Procida pour la Toussaint ! » ai-je constaté, tout en m’apercevant que le combiné était entièrement recouvert de poussière. Durant deux mois de solitude, deux siècles d’absurde et insondable silence, je croyais avoir grandi, découvrant une façon « objective » de m’éloigner des sentiments, des idées et des souvenirs… Je m’étais même bercé de l’illusion que j’appartiendrais finalement au monde des hommes libres, que je redeviendrais maître de ce que j’étais avant, de mon essence, de ma force et — pourquoi pas ? — de mon « charme ». Un mot, ce dernier, dont j’ai honte, que je ne saurais pourtant pas remplacer par un autre. Mais, il n’y a rien à faire. C’est lui qui fait la loi, ce téléphone qui m’a attendu pendant deux mois dans un appartement presque toujours vide et, il y a quelques minutes, il a sonné « libre » tel un train qui emporte au loin tout ce que j’aime le plus au monde. Je ne suis pas libre du tout ou, du moins, je ne le suis pas encore, au fur et à mesure que cette étrange parenté amoureuse entre nous devient indestructible et tenace… Agata demeure la seule personne au monde qui puisse influencer mes jugements et partager, sans perdre le nord, les hauts et les bas de mon existence compliquée.
Je croyais qu’Agata, s’éloignant de moi, deviendrait moins redoutable, tandis que mon esprit critique me donnerait la chance d’examiner calmement ses défauts ainsi que nos incompatibilités. Mais ça, ce n’est pas passé ainsi : si je pense à Agata lointaine je me souviens surtout des choses que j’aime d’elle. Voilà pourquoi j’ai honte de mes trahisons et de mes gestes irréfléchis. Et, à la tombée de la nuit, je me repens s’il n’y a plus de place pour elle dans mon lit !

Giovanni Merloni (1963)

(1) Cette photo est tout un programme… Cela pourrait être un groupe de maisons dans un pays de Romagne (ou plus à sud) sur l’une des routes enjambant les Apennins !

Éloge de la paresse

12 samedi Nov 2016

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Giuseppe Strano

001_schiele-bacio Egon Schiele (1890-1918), image emprunté sur Twitter

Éloge de la paresse

D’abord, je dois prévenir les lecteurs les plus sceptiques qu’il ne s’agit pas de mensonges. En un moment précis et circonscrit de sa vie, Giuseppe Strano s’est rendu responsable de bêtises qui en ont déterminé fatalement le déroulement. Elles sont liées à des circonstances réelles dont j’ai été moi aussi le témoin. Mais ses « fautes » ou « erreurs » — beaucoup moins graves que leurs conséquences — viennent surtout de sa paresse mentale. D’ailleurs, on ne peut pas passer à côté des circonstances où Giuseppe a glissé farouchement dans son propre piège.

Ce qui força Giuseppe à changer de fond en comble le sens de sa vie ce fut un incident de voiture presque insignifiant, l’un de ces faits mineurs que nos quotidiens cyniques et grossiers ne prennent pas en charge. Tout arriva en conséquence d’un banal manque d’attention. Ou, peut-être, du fait que Giuseppe, au moment de la collision, avait sa tête ailleurs. En général, lorsqu’on a à faire avec le violent arrêt d’une course comme en ce cas, on se demande ce qu’était en train de penser cet homme au volant lorsqu’il se rendait de l’endroit « A » à l’endroit « B ». Est-ce qu’il était encore imprégné du monde qu’il venait de laisser ? Ou alors, était-il de quelque façon absorbé par quelques soucis liés à ce qui l’attendait dans un endroit mystérieux ou bien connu où il était en train de se rendre ? Est-ce qu’il errait, au contraire, sans aucun but, abandonnant sa voiture au gré de tours et détours complètement insensés ?
Suivre une telle logique pour mieux comprendre aurait été utile, aidant Giuseppe à conjurer le pire. Mais personne n’avait songé de poser la question cruciale : « Où est-ce qu’allait Giuseppe, au juste ? »
D’emblée, sous l’effet du choc, sa reconstruction des faits avait suivi toute autre piste. Au lieu de se demander où était-il en train de se rendre et pour quel but, il s’était brusquement souvenu qu’en « ce moment-là » il était profondément absorbé en des pensées assez compliquées, s’échouant par vagues régulières sur un écueil pointu et noir, toujours le même. Il s’en prenait à sa vie « d’aliéné ». Une vie scandée par mille rituels et devoirs. Et — juste à l’instant où sa voiture « de famille » se lançait à la vitesse de soixante kilomètres l’heure vers le quartier de piazza Verbano —, il se demandait : « Serai-je enfin capable de récupérer un jour l’ingénuité et l’allégresse de l’enfance lointaine ? Pourrai-je revenir, avec mes quatre frères et mes cinq sœurs, dans notre ancienne chambre des jeux, si petite et pourtant si immense dans ma mémoire ? »
S’approchant du carrefour, Giuseppe parlait tout seul, mais, d’instinct, il avait mis le pied sur le frein. Sa voiture avançait au trot, comme si dans son rêve un carrefour entre deux rues l’attendait, identique à celui de l’incident… Il s’était donc presque arrêté — les yeux bien ouverts sur le rêve et bien fermés sur la réalité —, quand un fourgon à l’air terriblement robuste, venant de sa gauche, lui avait coupé soudainement la route.
Sans savoir comment ni pourquoi, il s’était retrouvé, tout de suite après, dans une chambre d’hôpital avec une gêne étrange au nez et le regard idiot dévisageant sa mère et ses neuf frères qui lui demandaient en chœur : — comment vas-tu ?
Pendant des jours Giuseppe songea à ce moment critique, presque gai pour avoir esquivé le danger ou, si l’on veut tout dire, pour avoir eu la vie sauvée. Il se souvenait de ce vacarme de voix, plus aiguës que d’habitude, et de cet air de désapprobation unanime qui l’entourait, sans pourtant lui enlever le souffle. Et, même si la voiture « à tout le monde » avait été désormais détruite, et qu’elle était prête à être mise à la casse, il y avait dans l’attitude unanime des membres de sa famille une pointe inédite de respect ! Il avait fallu d’un incident presque mortel pour qu’on lui reconnaisse sa primogéniture ! En fait, il n’était que le premier de cinq mâles, le cadet après Giulia… Mais pourquoi toute la famille au complet — son père seul était absent, qui sait où — lui avait-elle adressé la parole pour lui demander comment il allait ?
— Mais, n’avez-vous pas lu le compte-rendu médical ou comme diable s’appelle ? Peut-être voulez-vous savoir comment je me sens… Eh bien, je me sens mal, très mal !

002_donghi-scale Antonio Donghi (1897-1963)

Quand il avait ouvert les yeux dans la chambre étrangère, Giuseppe avait saisi immédiatement qu’à commencer par l’incident et la course de l’ambulance, puis l’hospitalisation, enfin son évanouissement, tout s’était passé en très peu de temps.
— Quelle heure est-il ? avait-il demandé.
Il n’était qu’onze heures du matin, et la chambre d’hôpital était déjà comblée de personnes et de paletots. Au-dehors, dans le couloir inconnu, il régnait le même silence que dans les films sur les hôpitaux.
Prisonnier du plâtre, Giuseppe se sentait, qui sait pourquoi, un héros, rassuré par cette cuirasse blanche et bossue enveloppant son corps.. Mais il était très fatigué. Sous le plâtre, son réveil bruyant retentissait de la tête aux pieds. Avec le seul bras gauche et la seule jambe droite, il réussit à attirer l’attention de Giampiero, celui qui riait toujours, à la maison, mais devenait lugubre à l’extérieur :
— Je t’en prie, pousse-les, un à un, dans le couloir, je dois absolument me reposer. Dites à l’infirmière que je ne désire pas être dérangé !

003_donghi-portrait Antonio Donghi (1897-1963)

Resté seul, Giuseppe comprit qu’il était sauf, désormais, mais ce cilice du plâtre allait mettre à dure preuve sa patience et même sa paresse. Il comprit que la mort l’avait effleuré et qu’il n’aurait pas été là si l’angle de collision avait été 45 degrés au lieu que 33…
Ah, s’il ne s’était pas laissé capturer par la reconstruction de la chambre des jeux, trop petite pour dix enfants ! S’il ne s’était pas efforcé de se souvenir, par une subtile angoisse, de ces pénibles haltes en dehors de la porte, tous assis à terre dans l’obscurité du couloir en attendant chacun son tour… de cette affreuse contrainte… pas plus que quatre enfants à la fois, tout comme dans les tombeaux des Étrusques, par exemple deux frères et deux sœurs : « entrez, amusez-vous ! Mais dépêchez-vous ! » Donc, on devait se résigner à trois tours. Il finissait toujours pour rentrer en dernier, avec Gigliola, la sœur la plus taquine… Ah, s’il ne s’était pas laissé emporter par la vague des souvenirs, par toutes ces phrases qui jaillissaient telles des mouches !
« Quand on ne meurt pas, on se revoit… »
« Celui qui tout seul mange, tout seul s’étrangle »
« Ce qui ne vous étrangle pas vous engraisse »
« Prends, pèse, enveloppe et ramène tout chez toi »
« Tu profites du fait que je suis plus petit que toi… »
Le fait de se caler dans les tréfonds du rêve — là où sautaient à sa gorge les joies et les chagrins, ensemble, inséparables les uns des autres, dans un seul écheveau qui se dénouait péniblement —, tout ce travail mental ne servait qu’à éviter de penser à son rendez-vous imminent ! Mais était-il en train d’y aller, ou alors tournait-il à vide pour gaspiller du temps ?
Maintenant, il s’en souvenait, dans un soubresaut d’angoisse et de peur. « Qu’aura-t-elle pensé, cette étrange jolie fille qui m’attendait devant le magasin de chaussures à quelques pas de Santa Maria Maggiore ? Sera-t-elle fâchée ? Déjà, quel était son prénom ? Lorena ? Loretta ? Lorella ? »
S’il était mort, la fille brune habitant via Merulana lui aurait porté des fleurs. Mais elle se serait demandé, elle aussi, comme tant d’autres et peut-être tous les gens convenus, ce qu’avait pu faire de bon Giuseppe au bout d’une vie si brève. Une vie comme la plupart des autres, consacrée sans doute à quelque chose d’important pour lui… que pourtant personne ne saurait imaginer.
Voilà : une vie orientée exclusivement envers ce côté inquiet et troublant de l’existence que nous appelons « monde » ou « société » ou plus souvent « devoir » et « faire quelque chose pour les autres ».
« Une vie aliénée », disait Giuseppe intérieurement, agitant la main libre un peu engourdie par le froid de la chambre. « Si l’on n’est pas un peu rusé, on subit la vie que quelqu’un d’autre nous impose : mon père, ma mère, mes frères plus agressifs, le chef de mon bureau lorsque j’y travaillerai, mon professeur de philosophie, mes anciens camarades de l’école, pour ne pas parler des “amies du cœur” de Giulia. C’est ça le monde ? C’est un monde très exigu, comme ma vieille chambre des jeux. Là-dedans, ça devrait y être tout tandis qu’au contraire il n’y a rien d’utile et de bon pour moi ! »
Heureusement, il n’était pas mort. Il aurait alors peut-être le temps pour renverser la table avec toutes ces cartes malchanceuses. Qui sait ? Peut-être, cette chambre simple — ayant une fenêtre sur le parc du Gianicolo, d’où il avait finalement appris à reconnaître le profil, parmi les arbres, d’une bien triste église à la couleur ocre — serait enfin le berceau de sa nouvelle vie « sans idoles ni maîtres ». Et, sans doute, dans les bras affectueux de ces murs verdâtres que la lumière artificielle rendait encore plus médiocres, il aurait pu se retrouver lui-même, avec une bonne raison pour avancer dans la vie. Il lui aurait suffi de l’amour de l’infirmière brune, ou alors des mots enfiévrés de la fille blonde… « Pourvu que je ne tombe pas de la poêle dans les braises ! »

005_casorati-1 Felice Casorati (1883-1963) image empruntée sur Twitter

Le destin avait choisi le visage d’une fille que, sur le coup, étrangement, Giuseppe n’avait pas su fixer dans son esprit, malgré son œil enquêteur. Il faut dire que ce visage paraissait et disparaissait trop à la hâte. Ou alors s’agissait-il de différentes coiffures, de chapeaux, d’imperméables, de parapluies… et de ce je-ne-sais-quoi d’énergique que celle-ci ajoutait à ses pas sautillants sur le couloir.
« Gymnique, sportive, élégante, mystérieuse et — pourquoi pas ? — un peu ridicule aussi ! » Celui-ci était le portrait-robot de la femme idéale selon Giacomo, le benjamin. Pour Giuseppe, au contraire, il y aurait fallu une Madone de Piero della Francesca, ou alors la Laura de Petrarca, ou enfin, pour venir à nos jours, une jolie personne en retrait, taciturne, énigmatique et douce empruntée aux tableaux de Donghi ou Casorati, célèbres représentants du « réalisme magique » italien.
Mais puisque cette « femme étrange » passait et repassait devant sa porte, Giuseppe s’était engagé à lui trouver quelques défauts physiques, pour pouvoir s’en souvenir mieux. Ce fut ainsi qu’il découvrit qu’en ce visage « changeant », illuminé de façon stable par deux yeux bleu très clair, il y avait, à peine perceptible, une charmante irrégularité, une étrange asymétrie du nez et des sourcils.
« Tiens ! Celle-ci a le strabisme de Vénus ! »
De « mademoiselle Serena » la sœur infirmière lui avait parlé dès son réveil de la commotion cérébrale… cette étrange défaillance qui était survenue quelques heures après son hospitalisation et qu’il avait prise pour un coup de sommeil.
— Je ne l’avais pas remarquée ! avait-il dit à la religieuse.
« Comment est-il possible que je ne me sois pas aperçu du fait que “celle-ci” passe toutes les minutes sa tête sur le pas de ma porte ? »
Plus tard, en entendant parler d’elle comme d’une petite philanthrope, étant la fille unique d’un richissime patron du pétrole hospitalisé lui aussi à l’Enfant Jésus, il avait tranché qu’il s’agissait forcément d’une célibataire nerveuse et acide comme on en voit partout à Rome.
Deux jours depuis, intrigué par les échos retentissant dans le couloir, parmi lesquels il entendait souvent voltiger ce prénom — « Serena », « Serenella », « Serenissima » —, Giuseppe avait timidement demandé à la sœur infirmière :
— Mais, cette Milanaise, est-ce qu’elle s’attend quelque de moi ? Est-ce qu’elle m’a sauvé la vie ?
Pourquoi Milanaise ? Parce que cette fille, si différente de lui, avec son activisme effréné, lui attirant jalousies et soupçons, ne pouvait pas être née à Rome :
— Il s’agit d’une typique enfant unique, répondit la religieuse. Mais elle n’est pas originaire de Milan ! C’est plutôt le contraire, elle vient de Sicile ! C’est elle qui vous a vu sortir, étourdi et mourant, de votre voiture tout de suite après la collision… au croisement entre la via Salaria et la via Panama. C’est encore elle qui vous a prêté les premiers secours et, selon ce que l’on dit, vous a pratiqué la respiration bouche à bouche. Enfin, c’est elle qui vous a accompagné à l’hôpital…

En vérité, Giuseppe n’aurait pas fait de telles bêtises s’il n’avait pas rencontré — et aimé de façon si opiniâtre — cette femme bizarre qui avait laissé couler autant de temps avant de s’ouvrir à lui, ce qu’elle faisait, il faut le dire, au compte-gouttes. Cette fille d’abord évanescente avait successivement pris corps, devenant une femme à part entière. En fait, après avoir durement résisté, elle s’était finalement abandonnée dans ses bras… Cela arriva après une longue attente, presque à l’improviste, le jour où Serena avait permis à son corps rond, flexueux et parfumé d’essences hospitalières de s’encastrer parfaitement dans les vides de son étrange partenaire tout en s’interpénétrant heureusement avec ses pleins…
Comme il arrive très souvent, voire toujours, en croyant de la connaître désormais comme sa poche, Giuseppe s’était finalement laissé conquérir. Non seulement par les qualités physiques et sensorielles de leurs rencontres rapprochées, mais encore plus par ses extraordinaires attitudes à se déguiser en écouteuse docile et attentive. Serena s’accordait d’ailleurs cette étrange habitude de revenir toujours à l’épisode de l’incident, à ce fameux baiser… Comme s’il s’agissait du canevas pour un spectacle inspiré aux tourments identitaires de Luigi Pirandello : « C’est ainsi, si vous voulez ! » En somme, mademoiselle Serena adorait mettre les petits points sur les deux « i » du mot « incident », comme si elle voulait établir pour elle-même et pour la victime de son amour un acte de naissance qui effaçait tout ce qui était arrivé avant. Elle était donc devenue pour lui la sage-femme qui l’avait mis au monde une deuxième fois. À force de recréer cette scène, comme dans un psychodrame, à force d’évoquer cette respiration bouche à bouche — qui ne pouvait pas être comparée à un baiser librement accepté ni partagé — Giuseppe ne considérait plus comme angoissant et gênant ce souvenir.
Certes, c’était étrange et tordu, cette façon d’aimer et de se faire aimer que Serena lui avait enfin imposée comme la chose la plus naturelle au monde. Mais il était désormais suspendu à cette bouche élégante et subtile d’où germaient des histoires fabuleuses, qui devenaient peut-être, avec le temps, analytiques et longues… mais Giuseppe ne s’en inquiétait pas… Il s’était même convaincu qu’elle faisait exprès pour lui d’allonger ses histoires, pour l’aider à assimiler ce qu’elle voulait dire.
Cette façon à elle de raconter, sans interruption comme un fleuve en crue, exerçait une telle attraction sur Giuseppe qu’il fut bientôt en mesure de se dérober et même de devenir indifférent aux incursions de ses rêves abstrus ainsi que des souvenirs des odeurs de l’enfance…
Il était donc en train de s’affranchir de son passé et de cet état d’aliénation qui lui avait enlevé tant de forces. Et cela semblait lui donner l’élan pour faire quelque chose de positif dans la vie.

006_cpioggia-180 Oscar Poss, Germany 1950, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel) et de FiloLife (@FilofLif) via Franck Vergh (fb)

Mais un jour, depuis sa position horizontale, Giuseppe s’aperçut que les va-et-vient désinvoltes de Serena dans sa chambre révélaient — tout comme sa tendance à s’emparer de ses pulsions vitales, même les plus secrètes — un état psychique et mental tout à fait particulier. Jamais de sa vie il n’avait rencontré une femme comme ça et peut-être il n’avait pas voulu la rencontrer non plus. Elle était sans doute une espèce d’extraterrestre, menant une existence assez chaotique. Emprisonnée dans une espèce de girouette automatique bloquée, elle n’avait jamais trouvé le temps de s’occuper de l’amour. Sans compter la confusion mentale que trahissait la plus inquiétante de ses phrases célèbres, dont Giuseppe n’était plus en mesure de préciser combien de fois elle l’avait répétée : « Je dois t’avouer, en passant, que l’exploitation d’un tel “devoir de pitié” — la respiration bouche à bouche — me paraissait, par à-coups, même agréable ! »

verdier-nb-180 « Et là derrière le portail rouillé qui séparait, noir sur noir, les eaux mortes des eaux vives, j’ai cru voir les cheveux verts des fées – barques au mouillage sous le chant déplacé des oiseaux… » Textes et images empruntés à une publication d’Hélène Verdier (@h_verdier) sur Facebook

Giuseppe ne réussissait pas à comprendre si Serena attendait de leur union une existence forcément menacée par les dangers et les morts annoncées… ou alors si cette collision violente et libératrice aurait été suffisante, une fois pour toutes.
Lui aussi, dans son état psychique si fortement marqué par cette inertie dense et incorruptible qu’il appelait « paresse » ou « amour de soi-même », il n’avait jamais su saisir au passage, jusque-là, le moment propice pour céder à l’amour. Car Giuseppe, épris comme il l’était par ses rêveries et ses peurs solitaires, n’avait pas vraiment voulu partir chercher, avec l’amour, quelque chose de vif et de brûlant en dehors de lui-même.

Ce fut tout à fait naturel, pour Giuseppe et Serena, de mettre la miraculeuse « virginité » qu’ils avaient conquise ensemble à la base de tout ce qui s’ensuit pour eux dans les siècles des siècles : des moments beaux et douloureux qui causèrent pourtant une infinité de bêtises et fautes et dommages ainsi que de lourds contrecoups, dont tout le monde à l’unanimité s’obstina à accuser Giuseppe jusqu’à la fin de ses jours.
Comme si Serena n’eût été qu’une figurante dans leur pièce sans titre ; comme si elle n’avait jamais existé. Et comme s’il n’y avait pas eu au beau milieu du quartier « Salario » ce croisement routier mal fichu, ni cette longue hospitalisation qui aurait été, à défaut de ce baiser mortel, horriblement ennuyeuse.

Giovanni Merloni (1967)

Il fera son entrée dans le hasard de la vie

04 vendredi Nov 2016

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Giuseppe Strano

« Vous me demandez de raconter un peu ma vie, sous prétexte que j’en ai une, je n’en suis pas tellement sûr parce que je crois surtout que c’est la vie qui nous a, qui nous possède. Après on a l’impression d’avoir vécu, on se souvient d’une vie à soi comme si on l’avait choisie. Personnellement, je sais que j’ai eu très peu de choix dans la vie, que c’est l’histoire au sens le plus général et à la fois le plus particulier et quotidien du mot qui m’a dirigé, qui m’a en quelque sorte embobiné »
Romain Gary

001_sposi-feliciSarcophage des époux, terre-cuite étrusque, venant de Cerveteri (Italie).
Musée du Louvre, image empruntée sur Twitter

Il fera son entrée dans le hasard de la vie

Aurait-il tout oublié ? Aurait-il tout rendu au « hasard » qui n’a pas d’embarras, à cet « être » si peu fiable ? Lui aurait-il enfin rendu toutes ses anxiétés, ses contradictions et, ce qui compte le plus, cette lamentation sombre accompagnant les défaites de son orgueil et le sentiment d’impuissance devant ses dérives de paresse ?
Giuseppe Strano se demandait si ce « hasard » était une « chose » ou, au contraire, une personne qui aurait décidé ou accepté à contrecœur de s’occuper de lui. Une personne-hasard qui s’était « installée spontanément » sur sa route et maintenant devenait le réceptacle de tout ce qu’il avait été « avant ».
Avant de se livrer corps et âme (avec toutes « ses choses ») à ce « hasard » à la figure encore floue, il se découvrait un Oscar Wilde tout à fait pitoyable, replié sur lui-même, même ravi de pouvoir en rire ou pleurer. Il vivait alors dans un état d’extase pérenne, tel un enfant rêveur, juste un peu agacé par la contiguïté avec le cynisme des autres, à peine enorgueilli par les petits succès dont sa fantaisie lui faisait cadeau.
Sa réalité fantastique courait, dynamique, au rythme métallique d’un ensemble « beat », sur un véhicule que poussaient son inertie psychique ainsi que ses réitérées rébellions contre le monde « faux et trompeur ». Et pourtant, tous ces feux d’artifice se traduisaient en un rêve renonciataire : il lui suffisait du bruit sourd de ses pas sur le dallage infini…
Avant d’étreindre son nouveau destin dans ses bras, il se berçait dans les inquiétudes de ses maladies inexistantes, pour combattre ainsi une véritable maladie, peut-être. Tout de suite après avoir voracement mangé, il se disait, dégouté, que l’odeur de la crème — qu’il essayait vainement d’étouffer, le torse bombé, dans ses pas solitaires — cachait en elle le roman accompli de la vie d’un adolescent qui avait déjà vieilli.
Giuseppe avait trouvé son équilibre en une espèce d’absence de passions et d’hypocrite suspension du jugement : rien ne le touchait vraiment ! Il essayait alors de se convaincre qu’il aurait suffi de regarder les choses — qu’elles allassent bien ou mal, peu importe — d’un œil objectif, pour que dans son esprit se formât enfin un certain « sentiment d’adhésion ».
Il adhérait à la haine, à l’amour, à la méchanceté par le biais de l’indifférence. Il croyait qu’elle s’était désormais dissoute dans un brouillard touffu, son identité unique, dont il n’aurait gardé que l’étrange orgueil de se vouloir accepté, coûte que coûte. Maintenant, il ne lui restait que l’espoir de voir pardonnée sa « provisoire absence ».

002_foro-romano-tatafiore Rome, Vue sur le « foro », photo de Bruna Tatafiore empruntée sur Facebook

Quand il rêvait d’Elle, au milieu de tous ces cauchemars réels ou imaginaires, il lui semblait d’avoir signé une trêve d’armes, par où il s’autorisait à une détente estivale. Une villégiature suspendue entre les flèches fourmillantes du soleil et la pensée nette et « calme » de la nuit, de « cette nuit-là » où les talons blancs d’elle résonnent encore sur l’escalier de pierre lisse tandis qu’à côté d’eux les tourmentent les voix ennuyeuses de deux amants décrépits.
C’est un effort titanique, lorsqu’on ne peut pas tout oublier, que de superposer à l’image réelle de lieux et personnes familières des noms et prénoms postiches. Dans les pénibles circonstances existentielles de Giuseppe Strano, tout cela n’amène pas, bien sûr, à des identifications héroïques ni à des chefs-d’œuvre immortels. Mais il fera quand même, de sa façon prudente et prolixe, son entrée dans le hasard de la vie, se laissant enfin glisser sans plus résister dans le vide atmosphérique d’une explosive « libération ».

Giovanni Merloni (Rome, Pâques 1966)

Une promenade insidieuse

02 mercredi Nov 2016

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

≈ 1 Commentaire

001_la-depression-rene-gruau-04 René Gruau, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Une promenade insidieuse

La maturité
C’est un homme sur le point d’acheter une fleur qui juge finalement que ce n’est pas la peine ; un homme qui rentre dans une cabine téléphonique et pense pourtant que téléphoner implique une diminution de son univers unique sinon une inutile perte de temps ; un homme au téléphone qui préfère parler d’autre chose ; un homme qui vit d’autres choses parce qu’il sait que s’identifier à quelqu’un ou à quelque chose ce serait gaspiller ou perdre son indispensable SENS CRITIQUE !

La volubilité
C’est une femme qui se jette dans les bras d’un homme comme l’on se jette à la mer bleue envahie par le soleil… et le jour suivant sort pour faire des courses en ayant tout oublié.

La dépression
C’est un puits à pensées.

Les gens envahissants
Chez les gens envahissants, c’est la conscience de leurs débordements qui les pousse à s’en excuser continûment.

L’ennui
C’est le cercle renfermé des fantaisies érotiques de l’homme paresseux.

La force
C’est de la démence béate, ou alors du courage dont on n’a pas conscience.

Le courage
C’est oublier qu’il existe à la maison une mère qui pense d’habitude qu’en cet instant-là tu es en train de te jeter sous une voiture.

002_luxembourg-02

La distraction
C’est se lever, se laver, s’habiller, conduire la voiture, en un mot vivre. Par contre, tout ce qu’on envisage de faire et qu’on fait après y avoir réfléchi n’a rien à voir avec les activités automatiques et inconscientes. Se distraire c’est agir dans une autre sphère, sans réfléchir, c’est faire quelque chose sous l’emprise de l’habitude, « directement ».

Se donner des airs
Au cours d’une discussion, nous nous donnons des airs chaque fois que nous essayons d’expliquer à un autre nos expériences et nos rêves tout en utilisant les paramètres de jugement de notre interlocuteur.
Rome, 1966

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Parabole d’un animal parasitaire, la tique.

La tique demeure, à jeun, perchée sur une branche pendant un temps qu’on ne peut pas prévoir, qui pourrait être très long, même dix-huit ans. Jusqu’au moment où un chien ou un autre animal au sang chaud passe à côté d’elle. La tique s’accroche à la croupe de l’animal ; elle lui suce le plus de sang possible, avant de se gonfler comme le ferait une grenouille orgueilleuse. Ensuite, elle tombe morte, tout en laissant glisser un œuf. Cet œuf à son tour deviendra encore une fois une tique qui grimpera sur la branche où, qui sait combien de temps, sans manger, elle attendra le jour où elle pourra finalement voyager et mourir.
Rome, 1978

004_depression-04-180

Une promenade insidieuse

Un homme distrait, fort et courageux, se donnant des airs d’homme mûr, se promenait dans un bois de chênes séculaires se répétant par cœur les vers immortels dont il aurait tant voulu être l’auteur… À l’improviste, une jolie femme maigre à faire peur, venant probablement d’une longue éternité d’ennui et de rêves pornographiques, lui sauta au cou comme le ferait un singe affectueux ou une tique. Répétant les rimes célèbres d’un amour sculpté dans les vers alexandrins d’un grand poète du XVIIe, l’homme déprimé par ses pensées excessives ne s’aperçut pas qu’une espèce de couleuvre blonde était en train de le vampiriser. Selon son habitude, il ne voyait devant lui que des femmes volubiles et froides qui l’avaient toujours repoussé comme un chien indiscret, voire un cheval trop anxieux de rattraper son étable. La route qu’il suivait l’amenant au sommet de la falaise, il s’aperçut d’être désormais obligé d’avancer complètement courbé en avant, comme un vieillard. La femme qui s’était jusque-là amusée à boire de ses veines sa lymphe vitale ainsi que ses emprunts littéraires, était devenue grosse et lourde comme la femme-canon du cirque Fratellini. Au bord de la falaise, il n’avait plus envie de voir la mer. Quant à la femme, elle était tombée à son côté et, sans attendre, avait commencé à rouler comme un ballon dégonflé. Tout de suite après, dans l’étrange mise d’un être qui n’a plus de forme ni de direction, elle avait glissé horriblement dans l’abîme. Une fois debout, l’homme distrait se sentit irrésistiblement attiré par la mer et s’apprêtait déjà au grand plongeon quand il reconnut, même si très éloignées des femmes au corps de singes ou de grenouilles ou de tiques — pas toutes sympa-tiques — en train de ressurgir de l’eau et remonter la surface lisse de la falaise comme des corsaires envahisseurs. Dépourvu de forces, de courage et de mots célèbres, l’homme épuisé et saigné à blanc eut quand même un élan extrême de désespoir. Il s’assit sur un banc public accoudé sur la Manche, sortit de sa poche un petit livre à la couverture verte et grise et s’y glissa.
Plus tard, une des femmes assoiffées de sang, une fois atteint le banc public, n’y trouva qu’un marque-page finement dessiné. Le livre de l’homme ambitieux et démuni avait eu la promptitude d’esprit de glisser au-dessous des planches vertes, s’estompant au milieu de l’herbe mouillée.
Étretat, 2016

005_la-deprerssion-05

Giovanni Merloni

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