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Archives de Catégorie: contes et nouvelles

Adressé à Brigitte Célérier et Pierre Cohen-Hadria Vases Communicants #37

07 vendredi Juin 2013

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles, les échanges

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Vases Communicants #37.

Merveilleuse rencontre de roses ! C’est peut-être un commentaire banal, celui-ci, mais je trouve que parfois (ou souvent, selon les sensibilités) revenir aux fleurs, à leur immortel langage c’est un hommage au mystère de la vie. En fait qu’est-ce qu’il y a de plus éphémère qu’une rose, qu’est-ce qu’il y a, par contre, de plus éternel du mot « rose » ?

Un curieux rêve

25 samedi Mai 2013

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Rome ce n'est pas une ville de mer

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En France, à chaque  6 janvier,  dernier jour des vacances de Noël, on fête l’arrivée des trois Rois Mages avec la galette du Roi. Cet usage, descendant directement des Saturnalia des anciens Romains confirme encore un fois ma conviction, c’est-à-dire que les Français sont les vrais héritiers et les continuateurs de cette primordiale civilisation.
Chez nous, nonobstant le présence essoufflante d’une pensée religieuse unique, on a depuis des siècles l’habitude de fêter, ce même jour, la Befana, une espèce de sorcière au balai ou de Babouska italienne, rigoureusement laide et malpropre, qui semble avoir affaire davantage avec la superstition que la religion. La Befana fait d’ailleurs la concurrence au Père Noêl, se faufilant elle aussi par les cheminées et les portes mal fermées pour apporter aux enfants pauvres un cadeau de consolation et aux enfants riches un deuxième cadeau, parfois plus important que celui du Père Noêl. Mais, avec les cadeaux, la bonne sorcière, remplit les chaussettes que pendant la veille du 6 janvier les parents empressés lui font trouver accrochées à la cheminée. On dit que si les enfants ont été bons voire obéissants il trouveront des bon bons ou des tablettes de chocolat mais au contraire, s’ils ont été méchants… Il n’y trouveront que du feint charbon… de sucre.
Le 6 janvier d’il y a sept ans, j’habitais encore à Rome et je n’imaginais pas du tout que dans six mois j’aurais décidé de partir en France pour toujours…

Un curieux rêve

Ce fut après une nuit de rêves tumultueux dans des pays vus en diapositives du voyage en Tunisie qu’un groupe d’amis avait fait (y compris celles du tombeau de Craxi â Hammamet, devenu évidemment un but obligé pour tout le monde), avec le surplus de l’agitation de l’abondance (pas totalement évitée) des repas des fêtes de Noël et surtout des boissons nuisibles.

Au petit matin, dans le salon, au milieu du désordre désormais habituel de cette maison d’artistes, je m’étais aperçu que la Befana, cette bonne  vieille sorcière de la nuit de l’Épiphanie avait laissé une chaussette pour moi. Ce simple constat n’avait rien d’extraordinaire, en fait. Car ma femme, bien qu’agnostique et depuis longtemps affranchie des superstitions qui alimentent notre société sans répit, aime pourtant les petits rites, qui l’aident peut-être à supporter sa résignation à l’inéluctable écoulement de la vie. Les chaussettes avec le sucre candi — comme aussi les œufs durs qu’on peigne pour le petit déjeuner de Pâques — assument donc un rôle de bornes miliaires d’un chemin qu’on souhaite long et qu’on voudrait ralentir, sinon figer sous forme de statue….

Je laissai la chaussette où elle était et je me rendis en solitaire à la cuisine, où j’avalai ma collation standard, basée sur l’indispensable comprimé jaune, les vitamines et le yaourt à la grecque. Après, puisque personne de la famille ne se levait, je retournai au lit… Là, je m’abandonnai à la paresse, aux pensées vagues, au petit sommeil intermittent…
Tout à coup, j’entendis un bruit. Une espèce de gémissement de plaisir, auquel s’ensuivit  peu d’instants après une forte odeur de fumier. « Ce sera l’enfant Jésus ! » dis-je intérieurement, tout en  frissonnant. Ma femme dormait profondément. «Eh oui, hier nous nous sommes retirés presque à trois heures ». Derrière la porte de la chambre le silence était revenu tandis que l’odeur âcre de merde-et-pisse (identique à celle qu’on sent du train ou de l’autoroute quand on passe à côté de Modena-Reggio Emilia) me semblait disparue.
Sans vouloir y prêter attention, je me mis à réfléchir à ma retraite, aux personnes du bureau concerné en train de remplir des formulaires et écrire des lettres, qui me recommandaient aussi de passer à la banque pour remplir le bordereau pour le virement. C’étaient des employés aux noms curieux (Dicembre, Aprile, Marzo…) qui me racontaient que ce collègue-là était mort — encore jeune ! — juste avant la retraite, quand sa demande était encore à mi – parcours ;  ou alors qu’un autre confrère avait disparu tout de suite après, emporté par une sale maladie… « Avant la fin janvier je recevrai officiellement le prospectus avec le chiffre (lourd ou net ?) de mon revenu mensuel et aussi — nouvelle merveille voire incertitude absolue —, l’entité de l’indemnité de départ que l’État me payera… à laquelle devrait s’ajouter, si je n’oublie pas d’envoyer la demande, encore vingt pour cent que mon ancien employeur devrait me payer…»

À l’improviste, un sifflement perçant traversa horizontalement l’air, suivant le parcours le plus court entre l’entrée, assez éloignée, et le couloir des chambres à coucher. « Qui va se lever ?» Ma femme semblait droguée ou anesthésiée, un corps de pierre qui faisait craquer  le lit, comme s’il s’effondrait  à l’étage en-dessous.   « Dodo ? ». Je restai à l’écoute, mais je n’entendis pas les voix qui d’habitude retentissaient dans l’entrée. Aucun « Qui est là ? », aucun pas ni de fils ni de fille ou de bonne argentine qui pénétrât jusqu’à la cuisine à côté.
Qui sait pourquoi, moi aussi je ne réagis pas, assistant impassible et désenchanté à une telle suite d’évènements inattendus. Mais, au contraire des autres habitants de l’appartement, je ne sombrais pas dans la force écrasante du sommeil jusqu’au point de ne pas réussir à percevoir, du moins de loin, que quelque chose d’étrange était en train de se passer ou pourrait tomber sur nos têtes. La porte de ma chambre était fermée. Un léger halo rose en soulignait les bords… « Pourquoi ce rose ?»
Maintenant (à travers le trou de la serrure) une fraîche odeur de matin à la montagne s’introduisit, comme du chaume que quelques amoureux restés dehors auraient brûlé au milieu de la neige pour se réchauffer  mains et  pieds… L’odeur devint de plus en plus âcre et piquante… Une fumée rose envahit la chambre qui avant, j’en suis certain, était sombre…

Maintenant, j’ai l’impression de recevoir une caresse équivoque, comme si ce nuage cachait une dame en manteau de fourrure, saupoudrée d’une pâle farine,  comme un poisson à frire… Sans que je m’aperçoive que la dame, était en fait presque noyée — pour des raisons de scène, probablement — sous une abondante couche de talc rose… On sonne à la porte, ou plutôt on y frappe de violents coups de poing. Un toc-toc arrogant mais, en même temps, rythmé… une espèce de  ammazza_la_vecchia_col_flit (expression celle-ci presque intraduisible, qui dit a peu près « tuez-la-vieille-au-spray » – du spray plein de DDT, le terrible pesticide qu’on utilisait dans l’après Seconde Guerre).
« Ne serait-ce pas le gaz ? » Je me lève, ouvre la porte de l’alcôve avec circonspection  (qui sait pourquoi je ne réveille pas ma femme aussi ?), je vais à la porte d’entrée… Sur le palier il n’y a personne. Mais, à terre, de biais sur le paillasson (qui a perdu, à force de piétinements grisâtres, son vert foncé originaire) je vois un billet, ou plutôt une grossière enveloppe. Je me penche pour la recueillir lorsqu’une voix assez légère (on dirait la voix de quelqu’un ayant quarante de fièvre) semble s’adresser à moi en disant : « tu viens de naître, sois sage, on va te peser ». Et ajoute : « Il n’y a pas d’argent pour inviter les Rois Mages ». Et ensuite : « tu t’en sortiras ». Épouvanté, craintif dans mon pyjama et pull usé rouge bordeaux je me retire à la hâte pour que ni la voisine ni sa fille de cinquante ans ne me voient. Je referme. La maison est encore plus sombre qu’avant. Elle me semble être une grotte creusée dans le tuf. Il fait froid. Je trouve péniblement l’interrupteur de l’entrée. Il ne marche pas. Mais, je connais très bien cette maison, où j’étais arrivé la première fois il y a cinquante ans…

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«Maintenant, je suis dans le salon». Une obscurité surréelle et totale enveloppe toute chose. Je décide de m’asseoir sur le sol de tomettes de marbre rose. « Elles sont rose, j’en suis sûr», me dis-je pour me rassurer, tandis que le froid envahit mes fesses osseuses. Je me souviens de la phrase de ma belle-sœur de Pavie : «Vous deux, les frères Lumière italiens, vous n’avez pas de fesses-entières…» petit à petit, le froid monte par les os. J’entoure mes jambes pour me réchauffer et renvoyer d’autres décisions : je suis convaincu que je ne suis pas devenu aveugle mais je suis beaucoup moins sûr qu’en cet étrange six janvier ma maison soit là, toute entière. «Attendons que quelqu’un se réveille ! » De la rue arrivent des bruits habituels, pourtant changés, des plus amortis aux plus stridents, « il y a de la neige, alors, quelle gêne ! » En même temps elle est fausse cette première sensation qu’il manque de l’air, qu’une mauvaise odeur de gaz s’y est installée. Dong ! Une inexistante pendule de bureau d’avocat retentit dans le noir. Résonnant contre les meubles, ce son dur à mourir, tel un laser invisible,  m’aide à retrouver la bibliothèque et le buffet Liberty, que je sais symétriquement installé en face du canapé tapissé de fleurs décolorées et des deux fauteuils inconfortables revêtus d’étoffe grise. La table basse… où la nuit dernière, la Befana… Un vagissement,  de nouveau. Non, pas un vagissement, plutôt le son typique du plaisir, dont on ne sait  s’il  est agréable ou, au contraire, tout à fait agaçant et haineux. Le bruit d’un plaisir adulte, féminin, accompagné par une odeur forte, poignante, qui ondoie et tressaille, comme le souvenir d’un bonheur perdu. En touchant assez prudemment le sol lisse et gelé, j’essaie de m’approcher de ce bruit affreux… – Miaou, miaou miaooooouuuu !  – s’écrie de l’extérieur, avec insistance, le chat Noir tout en grattant de sa patte les persiennes. Il a faim, il veut être admis à nouveau dans le cercle de famille. Derrière la bibliothèque, que se passe-t-il dans la chambre qui fut d’abord le cabinet d’avocat de mon père, ensuite la salle à la table ronde, consacrée aux dîners d’une famille de cinq personnes (et aussi aux interminables leçons privées de ma mère) ? J’entends Dodo en train de répéter par cœur sa propre biographie et ses motivations… Au fond du couloir un grincement s’entend dans le noir. «Ma femme est en train de se lever, mais elle ira dans une toute autre direction, d’abord aux toilettes ensuite dans la cuisine. Il se peut aussi qu’elle aille voir si Enzina dort encore… On a  le temps » Temps pour quoi faire ? Sur la table basse quelqu’un a posé une cheminée ? Impossible, cela contredit tous les principes de la statique et des boîtes chinoises… Pourtant… Ma main, ne vient- elle pas de trébucher sur un tisonnier ? L’obscurité de la pièce ne lâche pas prise et le fond de la cheminée est encore plus noir. Mais, je réussis à même voir en trois dimensions, dans ce matin lugubre. J’avance à quatre pattes, comme un cambrioleur, harcelé par les bruits et les voix des habitants de la maison qui se réveillent, comme si de rien n’était, à la disparition des effets d’un spray soporifique. Je ne renonce pas à mon pari, que je commence à ressentir comme une méchanceté longuement rêvée. Mais, je dois combattre un tabou, une terrible menace. Accrochée à la cheminée, ma chaussette héberge un être, qui mugit, maintenant, en quête de complicité. Dans l’obscurité plus sombre que la nuit la plus profonde (et sans lune) je m’aperçois que la chaussette mystérieuse est teintée de rose….
Tout à coup ma femme entre dans la chambre, allume sans trop de ménagement le lustre central et me dit : — Qu’est-ce que tu fais ? — Ah, je suis en train d’écrire  un mémento sur le palmier. — Mais, ne reste pas dans l’obscurité, c’est décourageant !
À présent, ma femme, Dodo et Enzina sont dans la cuisine. Ils ont fermé la porte coulissante pour empêcher la sortie de la chaleur et l’entrée du froid. En essayant de ne pas faire de bruit je m’habille, j’endosse blouson, écharpe, bonnet et  gants. «J’y vais ?»
Seul, devant ce tout petit corps qui se débattait dans la chaussette je ne savais pas quoi faire : « Est-ce un oiseau tombé par la cheminée ? Un flamant rose ?» «Est-ce  ce chat roux décoloré par la neige que ma femme a adopté pour ajouter des complications au ménage?». Je suis prêt à appeler tout le monde, ouvrant rideaux et  persiennes, je viens juste de faire revenir le chat Noir dans notre cercle. lorsqu’ une voix bien connue dit : — C’est moi… — Mais, pourquoi vous… tu t’es vautrée dans des plumes d’oiseau et miaules  comme un chat ? — Approche toi, n’aies pas peur…
Je ne saurais pas exprimer, ma chère lectrice, l’air émerveillé qui avait dû s’être affiché dans mes yeux quand, au milieu de cette phosphorescence, prisonnière de l’obscurité, une fente s’ouvrit. C’était elle, Marilyn. Nue, parfumée, prête à se donner en cadeau pour toujours.
Elle était sortie de son affiche ou de la pellicule du film où le vent chaud du métro faisait voltiger sa jupe.

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C’était quoi, un avertissement ? Voulait-elle ressusciter pour moi, pour de bon ? Ou plutôt croyait-elle trouver en moi la réincarnation d’une autre icône unique, le Che Guevara ?
À quoi dois-je m’attendre au coin de la rue ?
«Je ne pourrai plus prendre ma retraite, je devrai chaque jour poursuivre d’étranges péripéties pour rejoindre mon bureau et rentrer chez moi  indemne des incursions aériennes de mes ennemis et des égratignures amoureuses de la chatte rose… Ou alors devrai-je redouter encore plus que jamais de l’apparente mansuétude d’une chatte blonde qui dort toutes les nuits à mes côtés dans mon lit ?
Cette « ébauche » de conte pour commencer l’année « fêtant » la Befana,  dans la conviction que sans le « bonheur stupide » et la « douce indolence » la vie est assez pesante à supporter et que tout peut paraître indifférent, interchangeable.
Les plumes d’oiseau ou les ongles de chat interdisant l’accès à la chaussette en maille élastique et presque transparente où m’attendaient – surprise inespérée – les chairs lisses et les os invisibles d’une inconnue, étaient donc  là pour signifier qu’il m’était défendu en ce moment  de paresser, l’esprit dans les méandres de rêves littéraires et créatifs en tout genre.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 25 mai 2013

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Retiens la nuit (#vasescommunicants mai 2013)

05 dimanche Mai 2013

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles, les échanges

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vases communicants

Le billet que je propose aujourd’hui a été déjà publié le 3 mai 2013 par Anna Jouy dans son journal_poétique_jeté_sur_l’aube. Voilà ce qu’avait écrit Anna Jouy :
« …premier vendredi du mois de mai. Ça y est c’est le moment d’ouvrir le salon et de sortir ma belle vaisselle : les Vases communicants. G. Merloni va arriver. Il aura, je le sais, les mains pleines. Bouquet de choses à me raconter comme on trace sur la paume des lignes et le destin. Il arrive. Il m’a dit que ce serait un cadeau venu de son passé, de son écriture, de l’obstination tranquille et têtue d’écrire qu’il a depuis toujours. L’Histoire  remplie de toutes ses histoires, comme des croisements de haute lice et de petites lices, ce que j’aime tant chez lui, cette façon si particulière qu’il a d’être unique dans un monde vaste, grouillant, d’être lui,  au milieu des autres, de tant d’autres et si singulier…
Voici  Retiens la nuit  où il active la nostalgie, format mondial grandiose, et où il  soulève les recoins mystérieux de ses sensations teintées d’amour et de désir. »

Le propos des Vases communicants est dû à l’initiative lancée par Le tiers livre (François Bon) et Scriptopolis (Jérôme Denis).
Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement. Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte_Célérier, une autre blogueuse.

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Dans un appartement au troisième étage une famille vient juste de dîner. Les chaises autour de la table ronde ont été écartées et oubliées. Tout comme la table, encore mise, avec des couverts croisés sur les assiettes, ce que ma tradition de famille appelle « la bouchée de la bonne éducation » camouflée dans un coin de la faïence aux grandes feuilles vertes, les verres quasiment vides, les miettes de pain sur la nappe, la couverture du disque laissée de travers, avec cet œil tout seul entouré de taches de rousseur scrutant une tranche de ciel. Les voix se sont dispersées : un petit groupe s’est déplacé sur deux canapés en L, en face de la télévision, un enfant s’est cloîtré dans sa chambre, un autre profite de la dispersion pour téléphoner.
C’est une drôle d’époque que celle-ci ! On nous autorise des heures et des jours paresseux, mélancoliques — scandés juste par le gong du déjeuner ou du dîner —, farcis de longues lectures (mon frère Dodo arrive à lire de lourds romans historiques qui font plus de mille pages) ou alors gonflés d’étranges solitudes. Il arrive parfois que soudain cette maison nous appartienne. Le salon tout à coup silencieux — car on a l’habitude de n’allumer la télévision qu’après le dîner — se transforme en un immense plateau pour une danse effrénée et tribale, pour se lancer à la recherche téméraire de troubles et d’épanchements secrets… des échappées, des éclaboussures et des débordements nécessaires dans une vie saine, protégée et soigneusement éloignée des vexations du monde.
Pourtant on doit sortir, se faire emporter par les tumultes de la rue, par les petites et grandes tâches, qui nous contraignent inévitablement à demander, à répondre avec précision ou gentillesse, ou alors à réagir, à lever les mains ou les baisser… Mais ce n’est rien s’il s’agit de zigzaguer parmi les autres, de prendre des distances vis-à-vis de leurs desseins et manipulations ; ce n’est rien jusqu’à ce qu’on ait la chance de savourer béatement une halte dans la rue sans nom, caressée par le vent léger qui fait frémir les arbres qu’on a plantés depuis peu et que de tristes manches à balai soutiennent péniblement…
L’ennui c’est que, de but en blanc, quelque chose de terrible peut arriver. C’est cela notre aventure quotidienne. Il n’y a plus l’heureuse alternance de guerre et de paix, bataille sanglante et repos du guerrier, lutte et amour, veille et sommeil. Il y a toujours les deux, l’un et l’autre, toujours, jour et nuit. Notre minuscule mappemonde de terre et d’eau est survolée par de pacifiques chiennes et des astronautes cloîtrés dans d’inconfortables sarcophages de laiton, ou alors elle est menacée par des fauteurs de guerre avec l’arme atomique entre les dents… L’homme qui habite cette planète, où heureusement la pluie n’a pas disparu, où on a du vent et parfois on transpire, doit s’habituer à la peur, à la sensation précise de cheminer sur une lame tranchante, suspendu au-dessus de l’enfer.
Parfois, pendant quelques jours, semaines ou mois, le temps s’écoule sournoisement, jusqu’à rassurer même les plus craintif. Puis, tout à coup, quelque chose qui poussait sous une couche épaisse de cendre blanche explose. Une mèche déclenche un fusil en le pointant vers la tête d’un homme tandis qu’il roulait, pensif, dans une voiture à la capote baissée, au milieu d’une foule ennuyée, en attente pourtant de son élégant geste de salut. Tout le monde assiste, en direct à la télé, à cette voiture vieillotte et solennelle cheminant parmi des familles bien habillées et des miséreux insouciants. Nous tous assistons à la détonation, suivie par cette espèce d’attaque, ou de mise en scène. Un film avec des taches de sauce tomate au lieu de sang.
Moi aussi, j’ai été bouleversé par cette violence soudaine, entrée de façon hypocrite, à pas de loup, jusque dans la maisonnette des sept nains où l’on fêtait Blanche Neige. Une nouvelle douleur qui meurtrit, une autre absurdité qui assourdit. Il y a deux jours, à Dallas, on a tiré sur John Fitzgerald Kennedy, le beau Président.
C’est la deuxième fois qu’un grand homme de l’Histoire meurt chez nous. Il y a deux mois, le pape socialiste aux grandes oreilles a atteint le ciel, sur la pointe des pieds. Même mort, il ne cesse de bénir notre village plein d’illuminations, en s’attirant quelques décharges électriques et en donnant des arcs-en-ciel en rechange.
Je suis vraiment désolé. Le monde aura un nouveau contrecoup. Il y a seulement un an qu’on a risqué une guerre atomique avec la crise de Cuba. Peu de temps après, en un clin d’œil, on a vu surgir parmi les toits de Berlin un horrible mur qui a rendu assez invincible et infranchissable une frontière déjà triste et douloureuse. Maintenant, je ressens gravement le poids d’avoir grandi dans l’orgueil de maîtriser deux langues — l’italien de mon père et le français de ma mère — qu’on m’a inculqué en me remontant à la manivelle comme un petit soldat de plomb :
« Allons, enfants de la patrie ! »…
Quelle patrie, s’il y a partout des murs ? Si l’arrogance règne souveraine à l’ombre de la statue de la Liberté ? En voyant cet homme grand, aux cheveux blonds, traîné à la hâte sur un lit d’ambulance ; en écoutant la voix rauque de son successeur — le vice- Président Johnson — en train de prêter serment, juste une heure après dans l’avion militaire ; en respirant le parfum éventé sur la nuque blanche de sa femme Jacqueline, pétrifiée, debout dans le même avion, j’ai l’impression d’être un poupon contraint à sortir du cocon des rites consolateurs avant d’être emporté comme un sac et jeté de force au bas d’une camionnette militaire, avec un ordre affreux et péremptoire.
« Ne t’inquiète pas », me disais-je à moi-même, enfant, en enfonçant la tête dans l’oreiller, à chaque fois qu’il faisait sombre. Mais, il n’y a rien à faire, même pour l’enfant éduqué d’un avocat napolitain et d’une chanteuse française. On ne passe pas, on ne peut pas courir librement, même pas en imagination, vers les quatre coins de la terre.
La raison finit toujours par être écrasée, sacrifiée. Au commencement, on l’exalte, on la courtise en la hissant sur des plateaux et des tribunes avec des rubans, comme une femme magnifique. Comme Marilyn, morte l’année dernière, peut-être au moment où, à la faveur de la nuit, sur la plage de Cesenatico, je donnais mon premier baiser à une fille blonde coiffée comme elle. Mais après… tout le monde boit cette télévision et ne s’aperçoit pas des bourdonnements menaçants dans le ciel. C’est ainsi que d’un moment à l’autre on te tue, on enlève d’horribles murs, hérissés de tours de garde et de fils barbelés, et qu’on te contraint à te débattre de toute tes forces, juste pour flotter au-dessus de l’immense vague de l’Océan. Mais, ce n’est pas fini. Au moment le plus difficile — quand les forces vont s’évanouir et, peut-être, en allongeant le bras au risque de le casser, on pourrait saisir un débris ou une bouée de sauvetage —, la télé nous habitue à jouer de hasard : au-dessus de la vague sautille, en se déployant gracieusement en deux ou sur le côté, une splendide jeune femme, gaiement dépourvue d’intelligence et de défauts physiques. C’est à ce moment-là qu’au lieu de nous sauver, nous cédons aux sirènes d’une bataille perdue d’avance : parmi des myriades de gouttes atlantiques ou pacifiques, cette petite femme en bikini ressemble comme une goutte d’eau à une fille déjà trop connue…
Je me réveille en sursautant et je hurle :
— Agata!
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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Ma famille aussi, elle sort brusquement de la torpeur de la longue enquête télévisée. Maman Gréco, qu’on appelle chez nous « la Française », se lève pour débarrasser la table. Dodo reprend sa place, son livre à la main. Le soir, derrière les annonceurs, la poudre sur le nez et occupés à mettre des rubans aux mots et à leur signification, les vieux films d’antan s’affichent au milieu des désastres du monde. Mon père s’énerve pour le énième premier plan fatal sur Greta Garbo. Il exulte, au contraire, aux rares apparitions de Doris Day. Tout ce monde en train de me tomber dessus, qu’il soit vieux ou nouveau, me semble absolument vrai. Sur l’écran, un navire de guerre soviétique ramène les fusées que Fidel Castro attendait. Maintenant, Cuba deviendra une île au souffle suspendu sur le fil de l’eau… De là remontent à la surface les petits bras luisants d’Agata. C’est une nageuse expérimentée, une sirène aux longs cheveux, se noyant dans un impénétrable aquarium. Elle est en train de retourner dans son monde tandis que je rentre dans le mien. Sous la vague, écrasé comme un immeuble terrassé par un tremblement de terre, je retrouve mon microcosme de condamné à mort : je suis un rat des villes, incapable de sortir de son labyrinthe de cages colorées. Est-ce qu’Agata est là, dans ce fleuve en crue qui pousse contre le hublot de verre ? Mais, comment ferais-je pour partir à sa rencontre si je ne sais même pas nager ?
Je devrais arrêter la pendule obsessionnelle de la pensée et de mélanger les faits du monde avec mes angoisses solitaires. Mais, le cauchemar télévisé pourrait d’un coup se renverser — hop là — en un agréable rêve : personne n’est véritablement mort, personne n’est vivant non plus, à part Agata, qui saute maintenant avec des skis nautiques, en dessinant des gribouillis sur ma poitrine d’oiseau rapace.
Après la dernière rencontre sur la terre ferme Agata s’est transformée. Maintenant, elle est inatteignable. Je dois m’habituer à la poursuivre à vide, à courir vers elle, en sachant déjà que là où j’irai je ne la rencontrerai jamais. Elle ne sera pas là. Mais, j’aurai fait un voyage ou une partie de campagne, en la gardant avec moi bien cachée au milieu des mouchoirs sales, dans la poche de pantalon. Ainsi je me fatiguerai et, sans m’en apercevoir, je confondrai son corps avec un autre corps, sa voix avec une autre voix… Et je dois donc user la douleur jusqu’à la rendre volatile avant d’envoyer à quelqu’un d’autre les mots et les gestes inventés pour elle. Maintenant que j’ai la voiture, moitié-moitié avec ma mère, je peux m’aventurer dans Rome, me faufiler dans les nouveaux trous providentiels qu’on a creusés le long des remparts et sous les quais du Tevere, atteindre des endroits lointains et inconnus où, un beau jour, je déménagerais pour m’ouvrir de nouveau à l’amour. Entraîné par cette dérive de douleur, mon esprit incertain se sauvera dans une grotte naturelle, où j’attendrai sans émotion des cortèges de mérous et de mulets, des parfums d’algues mortes ou alors des fantômes féminins, venus exprès pour me consoler :
— Alfredo, ne t’inquiète pas ! Nage !

Giovanni Merloni

Retiens_la_nuit de Johnny Halliday

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 5  mai 2013

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La cloison et l’infini 4/4

10 dimanche Mar 2013

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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La cloison et l'infini

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Petite exploitation du thème de l’infini. La cloison et l’infini (pit n.22)

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23 h 45.
Le silence maintenant s’est installé dans les deux-pièces jumeaux. Si on pouvait arracher, comme la couche supérieure d’un mille-feuille, les deux étages au-dessus d’eux, on verrait, au centre de cette boîte à chaussures, trois têtes presque collées les unes aux autres, tandis que les corps divergent dans une opiniâtre recherche de solitude.
Dans ce « calme après la tempête », Trepaoli a peur de tout changement. Il ne peut plus se lever pour aller jusqu’au fauteuil. Il n’a pas non plus envie d’écouter la musique. Il tâte de la main sur la couverture ondoyante du lit. Il trouve ce qu’il cherche :
— Fut toujours cher à moi ce mont sauvage,
Et cette charmille qui pour bien d’espace
Du dernier horizon la vue m’exclut.
Il lit doucement, d’une voix faible qu’on entend à peine au-delà du mur. Les deux amants peuvent parler, car pour l’instant Trepaoli ne meurt pas et, perdu dans son soliloque, les laisse libres.
— Mais si assis je regarde, d’interminables 
Distances au-delà d’elle et de surhumains
Silences, avec le calme le plus profond
Dans mon esprit se forgent, d’où pour un peu
Mon cœur risque se perdre…

23 juillet, 0 h.
Antonia s’adresse à Jérôme, en parlant tout bas, avec une étrange complicité.
— Il croyait que ce petit bonheur pouvait être durable. Du moins, il l’espérait. D’un coup, moins d’une semaine après cette revanche amoureuse, une sale maladie a explosé, dans un crachat de sang noir. Emmené à l’hôpital Saint-Louis, Trepaoli, entre vie et mort, a été opéré. On lui a enlevé un poumon. Après, il s’est retiré de nouveau dans son minuscule deux-pièces cuisine. Sa femme ne vient plus le voir depuis longtemps.
— C’est sa fille qui vient tous les jours, dit Jérôme. À son arrivée, elle ouvre la fenêtre, et discute bruyamment, toute seule. On dirait qu’elle parle au mur, à cette cloison, car, toi aussi tu l’as constaté, on entend rarement la voix de Trepaoli. Elle cuisine toujours la même sauce à l’ail et au basilic, qui suscite chez les gens de l’immeuble des fantaisies de voyages dans l’Italie du Sud. Enfin, elle s’en va, avec de forts claquements de porte et de vifs frappements des pieds sur les marches de l’escalier…
— Cela me semble un petit scénario de Prévert. On voit que tu le connais bien.
— Quoi ? Prévert ou Trepaoli ?
Je ne veux pas d’une mort en public. Je ne me sens d’ailleurs pas concerné par les pénibles efforts qu’on fait toujours pour allonger la vie des pauvres Christs au bout du rouleau, je hais même les ambulances qui les obligent à abandonner des amas de petites choses dépourvues de sens, toujours les mêmes, qui leur sont pourtant indispensables. Cependant, cette cloison, qui n’est pas du tout le mur épais et terrible des cachots du Château d’If séparant Edmond Dantes de l’abbé Faria, cette barrière qui multiplie les facultés de l’ouïe jusqu’à l’exaltation, a créé, entre ces inconnus et moi, une sorte de promiscuité, embarrassante mais confortable. Il faut entretenir un bruit de fond qui laisse chacun de son côté de cette cloison.
Trepaoli n’est pas croyant. Toutefois, dans son village dans les Marches, enfant de onze ans, on l’avait emmené à la paroisse. De ces messes, des vêtements brodés de petit clerc, il garde l’habitude de lire avec un esprit un peu rhétorique, mais ironique aussi, qui lui donne l’impression de s’aventurer dans un labyrinthe bienveillant :
— Et comme le vent
J’entends bruire parmi ces plantes, moi
Ce silence infini à cette voix
vais comparant : et me souviens de l’éternel
et des saisons mortes, de la présente
bien vive et du son d’elle.
Quelques mots révélateurs suggèrent à Trepaoli que Jérôme, essaye de dessiner un petit portrait d’Antonia :
— Voilà, je te le montre, mais sois indulgente. Je l’ai fait à la plume, avec mille difficultés.
— Elle ne me ressemble pas du tout. Tu as dessiné la dame qui vient visiter Trepaoli en cachette…
— Ainsi, dans telle
Immensité, se noie ce que je pense
Et le naufrage m’est doux dans cette mer.

0 h 15.
— Il a fini de lire, susurre Antonia.
— Un peu lugubre, cet infini qui va et vient à travers les Alpes comme un coureur cycliste…
— Ou bien comme un clandestin que la cloison laisse passer sans aucune difficulté.
— Tu veux dire que Leopardi habite incognito chez Trepaoli ?
— Parlons sérieusement, Jérôme. Tu penses qu’il y a quelqu’un d’autre, une personne en chair et os qui vient voir Trepaoli ?

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0 h 25.
— Je te réponds à contrecœur, Antonia.
— Je sais bien ce qui se passe dans ton esprit bouleversé.
— J’aurais voulu m’asseoir avec toi devant un paysage mystérieux à l’heure du couchant.
— Tu n’as fait rien pour m’y attirer. C’est moi qui t’ai fait aimer Leopardi. D’accord, on peut se consoler avec des vers immortels, comme fait d’ailleurs notre Trepaoli, mais…
Jérôme songe pour un instant à l’école de langues, près du métro Charonne, qui dorénavant ne verra plus arriver cette Italienne enthousiaste.
— Demain, tu ne seras plus là, tu ne répondras plus au téléphone et je serai foutu !
— Exactement. Et moi aussi je serai foutue. Mais je préfère me concentrer sur quelque chose de réel. Nous survivrons à cette déchirure, toi avant moi. Au contraire, ce monsieur…
— D’accord. Puisque tu veux savoir si Trepaoli peut compter ou pas sur l’amour de quelqu’un…, je rencontre sa fille dans l’escalier, de temps en temps, très rarement. Effectivement, elle change tellement d’une fois sur l’autre que je ne réussis pas à fixer son visage dans ma mémoire. Les seules choses dont je me souviens ce sont les sabots un peu usés, et, après, l’odeur des pâtes qui, ayant fait un petit détour par la cour, entrent par cette fenêtre avant de s’installer toujours dans le même coin.
— Mais tu ne penses qu’aux pâtes ! Le monde s’écroule, à part cette cloison, Dieu merci… Tout s’effondre et tu rêves de ces odeurs dégueulasses de pâtes italiennes réchauffées au micro-ondes !
— Et toi, alors ? Dans le moment plus catastrophique de notre vie, tu veux savoir si une autre femme venait voir Abélard, si donc Abélard trompait la pauvre Héloïse ?

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0 h 40
— Tu n’as pas ce problème ? Tu es bien au-delà de cette frontière entre avoir été et ne plus être, tu peux prendre une femme, deux…
Je voudrais m’empêcher d’écouter. Ma tête est redevenue légère, mon front perle de sueur. Je suis tout près de mon abîme annoncé. Mais, un fil rouge me relie encore à cette Ariane. Peut-être, un jour, dans une autre vie, elle pourrait m’entraîner hors du labyrinthe. Si je repense aux premiers temps ! J’étais agacé, sinon gêné, par le bruit qui m’arrivait — tous les mardis et jeudis dans l’après-midi — de cette chambre où personne jusque-là, à ma connaissance, n’avait jamais habité. J’avais même demandé à Marina d’aller protester chez la propriétaire ! Oui, les premiers temps, je considérais les enchevêtrements de ce couple fougueux comme une violence, même délibérée, contre moi. Mais depuis… Je méprise et j’adore en même temps cet homme à la générosité naïve. Volontiers, je le nommerais sur-le-champ « mon enfant ». Quelle belle idée, un frère aîné pour la pauvre Marina ! Cependant, à sa place, je ne laisserais pas cette femme s’évader. Je trouverais bien sûr le moyen de la garder sous clé. En tout cas, maintenant, je n’en ai pas les moyens, et je ne peux pas savoir si, à sa place, je les aurais eus.
Antonia se lève. Jérôme s’aperçoit qu’elle porte le même sac à dos noir que le jour de son inscription à l’école de langues.
Sa voix m’est devenue familière, je la reconnaîtrais partout, donc je peux dire que je la connais, que je la vois !
Je voudrais de toute mon âme me lever, courir à la porte, lui demander de rester un moment sur le palier pour me donner le temps de la regarder. Impossible, je ne peux plus bouger…
— Tu t’en vas ? Vraiment ?
Antonia fait un geste circulaire et s’incline. La même pirouette que D’Artagnan. Sur le pas de la porte, déjà tournée vers l’escalier, elle demande :
— Mais toi, tu n’as jamais vu la gueule de monsieur Trepaoli ?
Jérôme l’avait rencontré assez rarement, car celui-ci peinait beaucoup à monter au deuxième étage. Il lui apparaissait pâle, souffrant, mais aussi souriant, aimable, élégant même, avec son cachemire bleu ciel… Un jour, la seule fois qu’ils s’étaient parlés directement, Trepaoli, appuyé au mur près de la porte de la rue, lui avait confié très sereinement son état de santé :
— Je vis sur le fil d’un couteau ou, si vous voulez, sur une frontière invisible.

1 h 10.
On est déjà au cœur de la nuit. Le dernier métro est parti.

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Jardin de Malagar (Maison-musée de François Mauriac), 2006

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 7  février 2013

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La cloison et l’infini 3/4

09 samedi Mar 2013

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La cloison et l'infini

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Petite exploitation du thème de l’infini : La cloison et l’infini 3/4 (pit n.21, 2011)
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21 h 42.
Après quelques minutes de silence absolu, au moment précis où le ciel devient noir, Antonia saisit la poignée de la porte, bruyamment.
— Je ne te laisse pas sortir.
— Jérôme, ne fais pas de bêtises…
On entend le bruit d’une lutte rageuse, silencieuse. Ils n’ont même pas le courage de se battre !
— Arrête, Jérôme ! Qui es-tu ? Un inconnu. Oui, tu avais raison, tu es un voyou, un lâche…
Mon Dieu, qu’est-ce qui arrive ? Du vacarme partout, sans règles, constellé de hurlements, de claquement de portes — celles de l’appartement et du cagibi —, de bruits d’objets tombant à terre. Tout le monde peut l’entendre, du palier jusqu’à l’immeuble d’en face. Quelle heure est-il ? Celle de l’effondrement dans l’abîme. J’entends Antonia gémir. Et je commence à trembler. La dissymétrie de ma poitrine s’aggrave.

22 h.
— Mais que faites-vous là ? Savez-vous quelle heure il est ? Voulez-vous que j’appelle la police ?
La gardienne, d’en bas, a lancé un avertissement. J’ai regretté pendant un instant l’absence de téléphone. Mais cela n’ajouterait que de la confusion à mon état déjà critique. Maintenant, je suis sans force, glacé de sueur. Je gagne péniblement le bord du lit, côté fenêtre, puis laisse glisser mon bras vers la moquette. Pourtant, je fais l’effort d’enfoncer ma main dans ce fatras d’objets sans personnalité qui s’entassent au-dessous du lit. La malle, avec son unique trésor, est-elle encore là ? Oui, elle est là, j’ai réussi à l’effleurer de la pointe des doigts. D’ailleurs, jusqu’au moment où je ne serai plus là, personne n’aura envie de l’enlever ou de la jeter à la poubelle.

22 h 15.
Une voix inconnue transperce cette cloison comme le couteau le beurre. Est-ce que je le connais, celui-ci ? Ah, c’est lui !
— Silvia, te souviens-tu encore
Du temps de ta vie mortelle
Quand la beauté luisait
Au fond de tes yeux riants et fugitifs,
Et toi, gaie et pensive, franchissais
le seuil de ta jeunesse ?
— Tu ne sais rien de cet immense poète, lui dit Antonia, agacée.
— Mais je retiendrai toujours ici, dans mon cœur…  tes yeux ridenti et fuggitivi.
— Cependant, de nous deux, ce n’est pas moi la fugitive !
J’entends le grincement du lit — Jérôme doit s’être levé — et, tout de suite après, le bruit particulier de la demie fenêtre, suivi de l’éclat des bruits de la cour. Cette musique ? C’est la petite fille de la gardienne, qui s’exerce sur un piano désaccordé. Même la nuit. Et c’est pour protéger son travail que madame Martins a menacé d’appeler la police ? Jérôme essaye de faire le plus de bruit possible, pour dissimuler son embarras et remonter la pente, tandis qu’Antonia se tait. Je l’imagine en retrait, recroquevillée dans un coin reculé du lit, en train d’examiner ses bleus comme autant de soldats blessés après la bataille.
— J’ai toujours aimé cette balustrade, c’est la seule chose belle, ici. C’est comme la haie de l’infini de Leopardi.
— Mais tu as raté le bon moment. Nous plongeons désormais dans la nuit.
— Tu resteras toujours italienne et moi… parisien ?
— Bien que tes racines soient à Montpellier, tu pourras devenir parisien, un jour. Moi je suis « marchigiana » et telle, peut-être je resterai. D’ailleurs « marchigiana » c’est un mot que tu ne réussiras jamais à prononcer.
— Alors l’infini de Leopardi ce n’est pas le même infini que celui de Baudelaire ?
— « L’imagination est positivement apparentée avec l’infini. » Que je suis studieuse !
C’est une de leurs conversations habituelles qui prend le dessus. Ils se sont connus comme ça, dans une école de langue… C’est banal !
Trepaoli a un sanglot soudain. Les pâtes que Marina lui a préparées lui remontent à la bouche. Il tousse, d’abord en sourdine, ensuite bruyamment.

22 h 40.
De l’autre côté, Jérôme et Antonia se regardent un instant :
— On entend tout ce qui se passe chez Trepaoli, même le bourdonnement d’une mouche. C’est un mur de papier ! dit Jérôme, étonné.
— Donc, il a tout entendu, répond sérieusement Antonia.
— Qui sait, s’il s’est amusé avec cette dispute sur l’infini ?
— L’infini ce n’est rien, il a tout entendu, avant…
— On dirait qu’il se sent mal, à présent. Il n’arrête pas de tousser.
— Et alors, que veux-tu faire ?
Avec effort Trepaoli s’assied sur le lit, se lève et atteint le fauteuil en velours. Avant de s’y enfoncer, il allume le vieux tourne-disques. C’est la seule chose, avec son édition ancienne des œuvres de Leopardi, qu’il a gardé avec lui au moment de se séparer d’Hélène.
Dans la pièce jumelle, lorsque la chanson « Ne me quitte pas, ne me quitte pas » éclate à plein volume, Antonia s’est complètement revêtue. Elle est prête à sortir pour avertir la gardienne. Elle hésite un moment, puis cache ses bleus derrière d’anachroniques lunettes de soleil années 50 qu’elle garde dans son sac.
— Enlève tes lunettes, la nuit avance et tu ne verras rien. Tu entends ? Il a mis Brel pour nous rassurer. Tu peux rester.

23 h.
La musique ne cesse pas. On pourra constater que je suis encore en vie, car je change régulièrement les disques.
— Donc, tu ne regrettes rien ?
— Oui, je regrette, je regretterai toujours, mais je peux survivre, car je n’attends plus rien.
— Tu me fais peur.
— Cependant, Trepaoli nous lance des signaux. C’est la troisième fois qu’il met la même chanson

23 h 10.
—… Il avoue qu’il nous espionne. En tout cas, il ne le cache pas !
En fin de compte, ils savent depuis longtemps que je suis là, que je les écoute. Et ils ont toujours parlé, même à voix haute.
— Il nous aime…
— C’est lui qui ne veut pas être quitté… Mais qu’est-ce qu’il t’arrive, Antonia ? Tu es tellement pâle… Tu penses que Trepaoli va mourir ?
— Je me demande s’il existe quelqu’un qui l’aime vraiment.
— Je ne sais presque rien de lui. Je crois qu’il a des amis, peut-être parmi les gens du bar. Mais je crois qu’il est devenu méfiant, ces derniers temps…
— Quand j’étais là, dans le bar tristounet de la rue Poissonnière, j’ai entendu parler d’une Dame blanche. Peut-être, une religieuse lui rend visite la nuit, quand le métro s’arrête…
—Pourquoi cache-t-il si soigneusement sa vie privée ?
— C’est un homme discret.

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23 h 20.
Du jour au lendemain, j’ai quitté mon appartement du boulevard Voltaire, pour vivre seul ici, rue de la Lune. La première année, j’éprouvai un sentiment d’insouciance, par ce petit élan de confiance qui vient toujours avec l’emménagement dans un immeuble plus ancien, plein de tuyaux cassés et de voix mystérieuses. Hélène et Marina, elles aussi emportées par cette nouveauté, venaient souvent me voir. J’apprenais petit à petit à me préparer des plats. J’avais acheté un congélateur, un four à microondes… Une fois, je les invitai et ce fut très agréable, même si on était tous embarrassés. Les premiers temps, je me promenais beaucoup. Tous les matins, je sortais tôt, sous l’impulsion d’une étrange euphorie, avec un vieux plan de Paris sous le bras. Je dévorais des yeux et des jambes cette ville dont je n’avais pas, jusque-là, soupçonné les trésors. Oui, c’est vrai, dans les années 60 et 70, pour me tenir en forme, je l’avais parcourue en long et en large à vélo. Mais ce n’était pas la même chose. En plus j’avais tout oublié. Je me proposais chaque jour un parcours plus hasardeux, des frontières de plus en plus lointaines. Quand je revenais chez moi, le soir, je m’enfonçais dans mon fauteuil où restais assis pendant des heures, sans manger ni allumer le vieux lustre en laiton verni. Du matin au soir, je n’ouvrais jamais la fenêtre. Dans mon appartement de poupée, je préférais la faible lumière de l’abat-jour décoré de fleurs de lys. Je ne lisais qu’un livre, désormais, et c’étaient les Chants de Leopardi. Ce livre, je ne faisais que le regarder, l’ouvrir et le refermer, comme ferait quelqu’un qui zappe devant sa télévision. Inutile de dire que je n’avais pas voulu de télévision, chez moi. J’étais heureux comme ça. Je me préparais du mieux possible à mourir, à prendre mon envol sans trop de lest à jeter à la dernière minute. Cependant, un jour, quelque chose a changé. En lisant pour la énième fois mon unique texte, ma Bible poétique, j’ai commencé à comprendre… la relativité de l’infini. Je me suis rendu compte du pouvoir immense de la poésie. Elle peut saisir l’infini, rendre acceptable la mort, nous donner les outils pour nous défendre de nous mêmes. Pour la première fois de ma vie, je commençai à fréquenter une bibliothèque. La nuit, je vivais ici, dans cette espèce de retraite… Le jour, mon quartier d’élection était Saint-Médard, une île joyeuse de liberté. Et après, petit à petit…
Il s’arrête pour changer de disque. Dans la faible lumière, il reconnaît infailliblement la couverture des Feuilles Mortes. C’est la voix d’Yves Montand qui remplit le petit espace avant de passer de l’autre côté.
Un hymne à la vie. Qui sait s’ils la passeront ensemble, cette vie qui est toujours le contraire de ce qu’on attend ? Qui sait si encore une fois la mer effacera « sur le sable les pas des amants désunis… » Oui, je l’avoue, j’étais heureux, mais je m’étais comblé d’un bonheur dont j’avais honte. C’est vrai qu’il n’y avait pas de traversée de Paris qui ne m’emmenait rue Daubenton, juste au moment de la pause déjeuner. Mais personne ne pouvait imaginer que, dans mon état, je pouvais aspirer à des joies corporelles. Puisqu’on pouvait me pardonner tout, sauf l’amour. Du reste, n’avais-je pas abandonné mon abri conjugal pour ce douloureux et insupportable manque d’efficacité amoureuse ? Hélène n’y songeait pas. Elle avait respecté, dans un élan de générosité, cet éloignement qui était devenu, avec le temps, une rupture. Elle en avait beaucoup souffert. Mais plus tard, sa tendance à l’oubli, son penchant forcené pour les lectures les plus paresseuses l’avait aidée à tout ensevelir sous la couche arlequin du vieux plaid de nos escapades d’antan. Les premières fois que j’allais dans ce petit bistrot toujours envahi de professeurs et d’étudiants de la faculté de Lettres, j’étais tranquille. Là, je passais des heures, comblé par cette salade maison et ce verre de Bordeaux que je réussissais à faire durer le temps du repas, nourri par l’intérêt tout à fait sincère que Marguerite, la patronne, me consacrait. D’ailleurs, dans mon quartier, personne ne l’avait vue s’approcher du coin de ma rue, sonner à l’interphone ou monter l’escalier. Juste, le garçon du bar avait des soupçons…

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 7  février 2013

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La cloison et l’infini 2/4

08 vendredi Mar 2013

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La cloison et l'infini

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Petite exploitation du thème de l’infini : La cloison et l’infini 2/4 (pit n.20)
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19 h 45.
— On s’est vraiment aimés, quand même…
Antonia ne répond pas.
— Je suis incapable de te voir sans te sauter dessus !
— Je te propose mon amitié.
— Une amitié amoureuse ?
— Non ! Une amitié tout court.
— Ça, je ne le sens pas !

20 h.
Tandis que le bruit de la pluie a cessé, j’entends des coups. Dans cette bagarre, j’ai l’impression que Jérôme voudrait emprisonner Antonia dans ses bras, sous son poids. Mais elle résiste, claque des mains, se jette hors du lit.
— Alors, nous devons cesser de nous voir. Je le savais. Je retire ma proposition d’amitié.
— Tu as raison. Je suis un voyou. Tu l’as dit l’autre jour.
— Non, je ne crois pas, tu es égoïste…
— Qu’est-ce qu’on fait, alors ?
— Aujourd’hui, je suis venue. Mais c’est la dernière fois. Après tu peux reprendre ta route vers ton cher infini… plein de gens qui n’attendent que toi.
— Sans toi, je n’aurai pas la force.

20 h 20.
Ai-je vraiment eu la force de vivre, sans elle ? Je ne sais plus dans quelle rêverie je flotte, tellement se mêlent les sensations, les souvenirs et les émotions soudaines. J’ai du mal à me souvenir d’Hélène, de son visage, son corps… J’ai laissé toutes mes photos à Marina, en lui disant que je lâchais du lest… Même l’ancienne image d’Hélène étendue sur la plage de Civitanova. Le seul souvenir de cette rencontre — elle n’était alors qu’une étrangère en vacances — avait le pouvoir inattendu de me calmer.
Trepaoli ferme les yeux et les rouvre sur le guidon de son vélo, sur l’asphalte glissant au-dessous de ses jambes lisses… Combien de montagnes a-t-il grimpées ainsi, le nez à deux centimètres du phare ? S’il avait su l’écrire — dans ce français si dur à maîtriser, accidenté comme une route à la chaussée déformée —, s’il avait eu les outils pour l’expliquer ! Quelle idée bizarre de poursuivre le couchant du soleil, cette lutte frénétique pour en arrêter la chute, en courant vers l’ouest, tandis que la terre, en roulant dans un bruit effrayant, s’en éloigne ! Maintenant, dans son poignant souvenir, la route frôle un grand lac suisse, obsédé par des nuages noirs. Le soleil n’est qu’une ligne aveuglante au-dessus de l’horizon. Dans ce miroir crispé, la sombre silhouette d’Hélène disparait sous ses pieds, se confondant avec l’ombre du vélo en mouvement. Je ne faisais aucun effort, une corde robuste m’aimantait vers toi !

20 h 30.
— J’ai décidé de retourner à Macerata. Je retrouverai ma place à la bibliothèque. C’est mon droit.
— Mais tu étais  décidée à t’installer ici ! Tu as bien progressé en français, il ne te reste qu’un très petit accent…
— Tu dis ça parce que tu as déjà oublié combien de fois tu m’as traitée de pauvre idiote !
— Ce n’est pas le professeur de français que tu quittes ?

20 h 40.
Trepaoli attend inutilement une suite à ces derniers mots. Les deux amants se consolent ou, pour mieux dire, se calment un peu, juste le temps d’arrêter le fatras d’émotions violentes et contradictoires qui de but en blanc peuvent les emporter dans l’enthousiasme ou les immobiliser dans le chagrin.
Trepaoli a suivi, depuis le commencement, tous les virages de cette histoire d’amour impossible. C’est pour cela que sa toux s’apaise et que le souffle lui revient lorsque Jérôme, ce professeur aussi obstiné qu’égaré parle, raconte et se perd dans ses rêves. Par contre, une légère agitation s’empare de lui quand la voix rythmée d’Antonia, cette élève à l’âge indiscernable, de plus en plus perturbée, commence à voltiger, avec son accent ineffaçable, au milieu des fumées de leurs cigarettes. Car tous deux fument. Beaucoup. Continument. On le voit très bien lorsqu’ils ouvrent la fenêtre pendant quelques secondes, à la fin de leur rendez-vous.
Un affrontement de langues et de paroles muettes ou plutôt une banale lutte de chats amoureux ? Cela me concerne, étrangement. Si je parcours à rebours ces dernières années, trouverais-je de semblables alternances ? Que m’est-il arrivé, au juste ? C’est vrai, j’avais eu, envers Hélène, un comportement noble et orgueilleux, en prenant acte de cet empêchement à vivre que je n’aurais su longtemps partager avec elle. Mais trois ans plus tard, j’ai connu Marguerite, une jeune veuve, propriétaire d’un café dans le Ve. D’abord, elle n’a pas cherché l’amour, lui préférant une amitié respectueuse. Ensuite, elle a décidé de s’occuper de moi et j’ai accepté ses petits cadeaux, agréablement émerveillé par la vigueur physique que ressuscitait cette liaison. D’un côté, je ne voulais pas qu’elle s’installe chez moi, de l’autre, avec ce second unique amour de ma vie, mes empêchements avaient disparu. Sans avoir jamais été vraiment malade, étais-je guéri ?

002_e.hopper 2 740Edward Hopper (1882-1967) : Chop Suey (1929)

21 h 10.
Une demi-heure s’est écoulée. Dans le silence, Trepaoli oublie peut-être ces deux étrangers plongés dans le sommeil et la paresse de cette grasse soirée qui vient de commencer. Mais il entend approcher de nouvelles menaces…
— C’est trop facile, Jérôme !
— Que dois-je faire, alors ?
— Si vraiment tu me veux, voilà, prends moi. Je suis entière et je te veux entièrement pour moi.
Il hésite. Elle doit être d’une beauté incontournable.
— Je ne veux plus te partager, compris ?
— Mais Antonia…
—Tu as deux enfants, c’est ça ?
Il est bloqué dans le marbre, comme Moïse avant que Michel Ange l’en extrait.
— Que fais-tu ?
— Je m’en vais.
— Tu ne peux pas sortir comme ça, sans jupe ni chemise.
— Ça ne me fait pas peur !
— Tiens, je te rends tes habits, tu es libre !

21 h 30.
Comme chez moi, près du lit, dans un coin de la pièce, il y a un cagibi dans lequel le propriétaire a fait installer une douche. J’entends à peine son bruit particulier qui ne se répétera peut-être jamais. Cette douche, banale pour moi, sonne la rupture. Maintenant, avec cette femme effrontée et courageuse, elle devient le centre de gravité… de ma vie aussi. Parmi les crépitements et tout le silence qui l’entoure, je devine son allure, sa peau mûre, sa chevelure, tandis que tout le reste devient ordure…

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écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 7  février 2013

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La cloison et l’infini 1/4

07 jeudi Mar 2013

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La cloison et l'infini

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La cloison et l’infini 1/4 (2011)
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22 juillet 2011, 17 h 30.
Une banale cloison sépare deux têtes de lit également abîmées, deux chambres à coucher également sordides. D’un côté de ce mur mitoyen, dans la pièce la plus sombre, habite depuis des années un Italien, ancien coureur cycliste souffrant de quelques problèmes de santé. De l’autre côté, dans une pièce qu’un paresseux rayon de soleil examine impitoyablement, se trouve de temps en temps un Français du Sud, d’une quarantaine d’années, professeur de langues. Tous deux sont accablés, écrasés sous le poids de pensées qui les dépassent.
Si le jeune professeur se tourne sur la gauche, au-delà de la petite planche de bois surchargée de pinceaux et de toiles enroulées, il voit sa longue fenêtre fermée, entourée d’un halo jaune ou rose indiquant le petit désespoir d’un soleil qui ne voudrait pas se coucher. Pendant ces longs après-midis silencieux alors qu’il se rend dans cette chambre, il n’est pas sûr d’avoir le temps de jouir un peu, en solitaire, de cet air inconstant qui s’amuse à changer de vitesse, à fouiller dans les endroits les plus reculés pour y saisir les odeurs, bonnes ou mauvaises, et les rares voix. Il aime beaucoup ce balcon en fer forgé qui aurait bien besoin de quelques couches de vernis. Il aime s’y accouder, regarder attentivement les fenêtres de la cour, se perdre enfin dans le petit rectangle où l’enfilade des immeubles se brise et où l’on peut deviner, derrière le grand magnolia, la confusion du boulevard.
Au-delà de la cloison, lorsqu’il se déplace de façon maladroite dans son appartement, son voisin peut entendre distinctement le grincement des tréteaux et le bruit lourd de la barre de fer que le jeune professeur enlève pour débloquer sa demi-porte-fenêtre.
Tout de suite après, l’autre s’élance dans le vide de la cour où sa voix, son avant-bras et son portable restent suspendus.
— Oui, je t’attends depuis trois heures. Je réussis très bien à tuer le temps, mais… pourquoi n’es-tu pas encore là ?
Sous l’emprise d’impulsions aussi prévisibles que soudaines, il tombe dans une légère inquiétude. Rien ne l’empêche de réfléchir de façon convenable et appropriée à tout ce qui se trouve devant lui : à la hiérarchie de corps qui s’effondrent — condamnés par l’ombre ou mis en valeur par le soleil — dans la profondeur du regard. Mais son esprit est ailleurs. Après avoir brusquement refermé la fenêtre, il griffonne ses impressions sur un bout de papier : « Mon père avait raison, je suis un délinquant. »
Dans le silence de cette heure « consacrée au désir et au souvenir de la mer », le vieux cycliste, assis au centre de son lit branlant, doit se tourner sur la droite pour voir sa demie fenêtre. Mais il reste immobile. Il n’est pas pressé, il a tout le temps de réfléchir au firmament de souvenirs et de rêves qui voltigent derrière ses épaules.
Il respire péniblement. Sa fille Marina est montée, a réchauffé au microondes des pâtes italiennes qu’elle avait préparées chez elle, l’obligeant à consommer son repas très tôt, à l’heure du goûter. Resté seul, l’estomac engourdi, il regarde le triangle gris du plafond. Quand l’appartement a été divisé en deux, les moulures ont été refaites et un crochet muni d’un fil électrique a été placé au nouveau centre. Non, il n’a envie ni d’allumer la lampe ni d’ouvrir la fenêtre : Ce n’est pas la peine. Quand on commence à mourir, on a le droit à la paresse et à l’immobilité.

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18 h 30.
Là-bas, dans ces appartements du deuxième étage tournant le dos à la rue de la Lune et se penchant sur la cour, ces fenêtres obstinément fermées étouffent un peu les bruits assez éloignés du boulevard. Mais aujourd’hui, c’est dans un silence spectral que la voix d’une femme traverse sans aucune difficulté le mur auquel la grosse tête de l’homme âgé est lourdement appuyée :
— Voilà, je suis venue… Il va pleuvoir.
— Il était temps ! J’ai la fièvre.
— Pourtant, je dois te parler…
— Attention, dit le jeune professeur, baissant la voix, notre voisin nous écoute.
— Et bien tant mieux ! Cela ne me dérange pas.
— Jusqu’à un certain point.
— De toute façon, il est inoffensif. Il a tellement de problèmes qu’il n’a pas le temps de s’occuper de nous deux.

18 h 45.
Celui qui fut un jour champion n’entend pas la suite. Les deux amants, avec un cri étouffé, sont tombés sur le lit. Il croit entendre des bruits de son enfance, lorsque, dans sa grande maison des Marches, on déplaçait les meubles ou bien quand les gens de la famille rentraient la farine et l’huile pour les ranger dans la cave. Dans cette onde sinueuse, frôlant sa nuque comme une caresse, il n’entend que des petits mots coupés et solitaires qui se perdent dans un invisible nuage de fumée.

19 h 00.
— Tu vois, il pleut ?
— J’ai appris un tas de choses sur ton voisin !
— Quoi ?
— Il a traversé l’Italie et la France en vélo. Par amour !
— Il s’appelle Trepaoli, dit-il gravement. Il y a cinq ans, il s’est arraché à sa famille du jour au lendemain.
— Je ne sais pas pourquoi mais ce Trepaoli m’intéresse.
— Tu veux faire sa connaissance ? Sonne à sa porte. Il t’ouvrira.
— Je suis curieuse de savoir ce qu’il pense de nous. Et je voudrais lui parler de ce que j’ai entendu au bar, juste avant de monter.
— Quelqu’un t’a parlé ?
— Pas directement. Ils étaient dans un coin, quatre, dont une femme. Ils m’avaient bien reconnue. Je buvais mon thé, ne me décidais pas à venir ici…

19 h 15.
Après deux ou trois minutes de silence, j’entends de nouveau la voix du jeune professeur. Il est très agité et ne maîtrise pas l’avalanche de paroles qui lui viennent aux lèvres.
— Donc, tu ne m’aimes pas ? Pourtant tu me fais croire le contraire…
— Pourquoi ramènes-tu toujours l’amour ?
— Je comprends, tu es fâchée contre moi…
— Non, je ne suis pas fâchée, ni vexée. Je n’y tiens plus, non ce la faccio più !
— Et moi, comment faccio ?
— Tu n’es même pas capable de dire fac-cio, fac-cio.
— Tu es belle, Antonia.
— Toi aussi, tu es beau, Jérôme. Mais il ne faut pas y aller par quatre chemins… È finita !
Elle est Italienne… C’est drôle que je ne m’en sois jamais aperçu jusqu’ici… Antonia ! Elle a dit è finita une seule fois. Pourtant, elle n’arrête pas de le dire, même quand elle se tait.
— Tu veux la rupture ? C’est ça ?

19 h 30.
Ce Jérôme est décidemment extraordinaire. Il veut qu’elle lui dise : Oui, je romps ! Je tremble à ce mot que depuis longtemps j’avais enfoui dans mon journal secret. Rupture rime avec aventure, blessure, coupure… Et rien ne me rassure… Ce fut en juillet, ma rupture à moi s’est déroulée de façon tout à fait différente sinon opposée. D’abord, c’était moi qui avais dû couper le cordon ombilical. Dans l’accident qui a marqué ma vie… j’avais perdu certaines facultés vitales dont on n’apprécie jamais assez l’existence. J’ai dû abandonner le vélo… mais petit à petit j’ai récupéré le souffle, puis le plein usage de mes mains et la souplesse de la marche. Cependant, j’avais perdu, avec mes forces, toutes sortes d’appétits comme le désir d’amour… Oui, j’étais devenu une larve. Une larve aimée bien sûr, chérie et respectée aussi, mais tout de même une larve, bel et bien. De temps en temps, j’essayais de m’approcher d’Hélène, mais ce n’était jamais le bon moment… Je commençais à penser que cette faculté-là, vraiment primordiale pour moi, ne referait plus jamais surface. Une dernière fois, j’essayai avec elle, mais ce fut un nouvel échec. Hélène ne s’était montrée ni étonnée ni déçue : j’avais eu un terrible accident, c’était donc normal ! Je protestai que cela n’avait rien de normal. J’avais perdu ma spontanéité naturelle, j’étais comme le pauvre Abélard mais ne pouvais pas mettre sous verrous Hélène dans un couvent. Il n’en existe plus, d’ailleurs ! Ce jour-là, je franchis à jamais la porte de mon appartement du boulevard Voltaire.

Giovanni Merloni

« Qu’est-ce que la vertu sans l’imagination ? » (Baudelaire)

« Bien que très riche, l’artiste vivait simplement, dans une maison avec jardin située dans le quartier de Notting Hill, où il avait installé ses ateliers à l’étage. L’artiste, qui n’appréciait pas les contraintes de la vie de famille, a passé ses dernières années en célibataire, après avoir eu deux épouses puis des compagnes successives, une dizaine d’enfants et des petits-enfants. » (« Le peintre britannique Lucian Freud est mort » Le Monde 22.07.2011)

« Trepaoli aussi n’appréciait pas les contraintes de la vie de famille.»

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 7  février 2013

TEXTE EN ITALIEN : http://wp.me/p343bA-bH

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