le portrait inconscient

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Una donna a quindici anni n. 16

06 mercredi Avr 2016

Posted by biscarrosse2012 in feuilletons

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les lectrices

001_corot 180 Camille Corot, image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Prudence, bonjour
À vous le mérite d’avoir mis en valeur — ou en abîme — la question de l’âge : Yvette n’avait que quinze ans (1) lorsqu’elle entama son histoire d’amour avec Nino. Aîné de trois ans, celui-ci a toujours affiché un tempérament assez enthousiaste, avec une constante propension à l’exagération, à la dorure baroque, au geste virevoltant en mille pirouettes ainsi qu’à l’oscillation entre le pathétique et le furieux. Pourtant, il est sincère quand il écrit :

« Il est drôle de le dire, mais c’est ainsi : plus qu’un demi-siècle s’est écoulé, désormais. Là-bas, dans ce passé refoulé, au tournant de l’automne chaud de l’adolescence, le kaléidoscope dont je me servais pour fixer, attentivement, les images d’un monde que je ne comprenais pas, qui s’annonçait pourtant assez suffocant et ennuyeux, fut de but en blanc bousculé comme une barque à rames frappée par la tempête. Sur chacune des facettes colorées de mon observatoire, parut une jeune fille, aussi touchante que jolie. Sans être belle à tous les égards, elle arborait des cheveux longs, entre le blond et l’albinos, une couleur que je n’avais jamais vue. Sa silhouette se multipliait de huit à dix fois quand je la poursuivais dans la rue, avant de m’apercevoir que ce n’était pas elle, mais une Françoise ou Brigitte ou Catherine sans nom d’art ni de famille. »

Puisque le sujet l’exigeait, le hasard a voulu que l’histoire de Nino et de son amour cadette… Yvette, a suscité la curiosité d’un petit groupe de lectrices ayant toutes le prénom commençant par P, comme moi, la dernière arrivée.
Voilà alors que Philomena découvre, dans un des bouquins du Galérien, que Yvette avait été adoptée quelques jours après sa naissance par un couple assez étrange. Ils étaient toujours très empressés avec la petite blonde en essayant de lui donner l’amour qu’ils n’échangeaient pas entre eux, car ils vivaient séparés sous le même toit. Je trouve cela assez inintéressant, tandis qu’au contraire, ce que Pierrette nous écrit en quatre mots, touche le cœur du problème : la mère de Nino était collègue de bureau avec la marraine d’Yvette… elle redoutait probablement de la désinvolture de son fils. Les deux amoureux n’étaient pas libres de briser le circuit « vertueux » que leurs familles leur avaient imposé.
J’ai lu d’ailleurs avec grande attention le commentaire de Pauline à cet épuisant « Journal intime » qui raconte les tragiques vacances de Nino à l’île d’Elba. En extrême synthèse, selon l’avis de Pauline, ce qui faisait déclencher davantage la distance entre ces deux êtres, mal conseillés, résidait en une banale et affreuse vérité : Yvette était une femme-poisson, sans être une sirène, tandis que Nino ne savait pas nager.
Il faut considérer aussi qu’avant de connaître Yvette, Nino avait été longuement fidèle à son univers de beautés innocentes, vivant tranquillement en dehors de lui, sans l’obliger à se risquer… Jeudi dernier, au fameux marché du boulevard Richard Lenoir, j’ai rencontré Pascale, une lectrice débonnaire, ayant un penchant évident pour Nino. Hier, elle m’a envoyé une copie d’un texte, écrit à la première personne par un nommé Gaetano, d’origine italienne, qui doit forcément être Nino. Ses sentiments sont très ouverts et son « ressenti » de la rupture, causée par l’amour d’Yvette, est aussi extrêmement efficace :

« Dès qu’elle s’installa dans ma tête et dans mon cœur, ma ville grise commença à révéler ses couleurs cachées. Les sensations se dilatèrent avant que je tombe à terre, écrasé, avec le coeur en tumulte. La gueule de mon quartier de la banlieue parisienne avait pris de l’importance et je regardais avec bienveillance cette rue de ciment et d’asphalte, que jusque-là m’étais borné à traverser, en courant, pour attraper le grand bus débordant de jambes et de bras. Il s’agissait bien sûr d’un contexte sans histoire, bâti sans amour, où survivaient juste de maigres platanes aux orgueilleuses frondaisons, qu’un soleil inquiet caressait distraitement. Avant de me plonger dans la découverte de ses invisibles beautés, je m’étais accroché à des amours exclusifs et incontestables, telles les propres et sanglantes villes du sud-ouest ou ces inoubliables petites baies de Bretagne, obligées par la haute et la basse marée de changer deux fois par jour leur physionomie… J’avais toujours préféré la montagne à la mer, les flèches de cathédrale des cimes de Pyrénées, que je voyais surgir dans une lumière rougeâtre tandis que le ciel se dégageait, sans imaginer qu’un jour, en bas de chez moi, rien qu’à tourner le coin… »

Selon Pascale, Nino était trop respectueux et sage vis-à-vis de cette fille qui, quant à elle, avait besoin de dominer. Cet amour tenait à peine debout à Paris, pendant la plus longue saison des écoles. En été, alors qu’Yvette partait à la mer à l’île d’Elba, une séquelle de frustrations se déclenchait pour ce jeune homme inexpérimenté qui plongeait, sans transition, dans la mélancolie d’une attente qui durait au moins deux mois.
Il ne me reste, ma chère Prudence, qu’à vous relater à propos de ma récente discussion avec une autre lectrice, Pilar. Toutes les deux, on est restées interloquées en constatant combien Nino a voulu délibérément se cloîtrer dans une sorte de fatalisme où l’orgueil, sans pour autant neutraliser les explosions d’une jalousie irréductible, l’aidait à survivre avec un reste de dignité.
Mais, enfin, une question reste suspendue sur ces deux têtes dures tout au long de leur jeu de massacre : s’agissait-il, en lui, d’un excès d’éducation ? s’agissait-il, en elle, d’un petit exhibitionnisme de baisers innocents qui cachait une espèce de frigidité ? Subissait-elle contre son intime nature les tabous que la « société » imposait sans discussion ? 
Mystères de la foi !
Avec Philomena, Pierrette, Pauline, Pascale et Pilar, je vous salue Prudence !
Prunelle

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Una donna a quindici anni

Un homme est assis dans la terrasse d’un bar à Piombino, juste en face de l’embarcadère d’où partent les ferry-boats pour l’île d’Elba.
Sa femme s’est éloignée, à la recherche des lunettes de soleil qu’elle croit avoir oubliées sur la table du restaurant dans le centre-ville. Ils vont perdre la prochaine course, l’avant-dernière. L’homme est donc sur le qui-vive.
Soudainement, il se souvient du temps où dans la rue il poursuivait cette blonde nageuse, avant de s’apercevoir qu’il s’était trompé de personne. C’était bien elle qui lui avait fait connaître l’île d’Elba, dont il était devenu amoureux à jamais.
Paresseux, il plonge une main dans le sac que sa femme lui avait confié et, sans réfléchir, saisit le kaléidoscope acheté dans la petite boutique du Marais : un cadeau pour l’anniversaire de l’enfant rêveur qui les attend dans l’île avec ses parents empressés.
Tout en scrutant dans le kaléidoscope, l’homme s’accorde le droit de fouiller au milieu d’autant de visages, de cous, d’yeux, de lunettes, de mains, de cheveux et de chapeaux féminins, jusqu’à ce qu’il croise le regard d’une femme aux cheveux longs, désormais blancs, on dirait une ex-blonde, qui à son tour l’observe dans un cylindre rudimentaire, qu’elle a fabriqué avec une serviette en papier.
À l’improviste, la femme se lève et, tout simplement, s’assied à côté de l’homme : — je connais une seule personne au monde capable de faire une chose semblable ! dit-elle.
— Quoi ?
— Se servir d’un kaléidoscope comme si c’était des jumelles.
— Qu’y a-t-il de mal en ça ?
— On n’est pas au théâtre ni au défilé de mannequins exquises !
Les deux se reconnaissent et, sans attendre, se racontent leurs vies, assis l’un à côté de l’autre comme dans une voiture en panne. ils discutent avec animation, sans se regarder, tandis que l’avant-dernier bateau s’éloigne, laissant l’embarcadère vide pendant quelques minutes. Ils scrutent l’eau sale du port, s’aventurant avec la pensée dans la mer bleue et scintillante de l’île. Chacun d’eux rêve de son écueil privé, où s’installer, avant de se plonger, à nouveau, dans le frais manteau blanc.
Une heure depuis, devant le dernier ferry-boat au départ, il révèle à l’ancienne nageuse blonde qu’il est très inquiet pour sa femme. Il essaie de la rejoindre à son portable, mais il se trouve que celui-ci est bloqué. Sa « voisine » lui avoue alors qu’elle aussi vient de « perdre » son mari de façon analogue : il est parti sous le prétexte d’avoir oublié son panama.
Sans préavis, l’homme aborde le scabreux souvenir de la tache bleue… Avant qu’elle  départe en vacances dans « son » île, une trace de leur gauche étreinte, d’ailleurs inaccomplie, s’était collée à la couverture du lit de son frère. Celui-ci avait protesté et les parents avaient entamé un long et affreux réquisitoire… Tout à fait inutile, car il s’agissait, en ce cas-là, d’une coulée innocente, venant d’une glace au chocolat ! Mais la voisine ne se souvient de rien, car elle, alors, était partie, légère. Cette tache avait pourtant longuement hanté la solitude de l’homme, âgé alors de dix-huit ans pas encore accomplis. En revanche, cette petite transgression de l’ordre familial lui avait donné une force inattendue. Il s’était battu pour sa jeune blonde adorée, jusqu’à partir et débarquer à son tour dans cette île ingrate qui n’en aurait jamais voulu de sa dévotion sincère : — il me semble impossible, aujourd’hui, l’enthousiasme de ces jours, dit l’homme dans un élan soudain, évoquant aussi une déchirure douloureuse. J’étais envahi par une béate naïveté, qui me rendait confiant tandis qu’une force invisible me sortait brusquement, par à-coups, de ma dure écorce de tortue.

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Elle se souvient du jour presque mystique où ils avaient échangé leurs colliers avec la petite croix d’or. Ils s’amusent, en remerciant cet oncle à lui et cette tante à elle qui avaient insisté pour qu’ils se communiassent avec l’hostie sacrée. En dehors de ce rite aux saveurs de confettis et de pain d’Espagne, ils n’auraient eu rien d’intime à se donner l’un l’autre.
Avec un reste d’embarras, il fait alors le récit de cet après-midi sur la plage où il se fit mal au gros orteil pour avoir donné un coup de pied contre un caillou noir… tandis qu’il la poursuivait en proie à la colère. Elle hausse les épaules, pour mieux descendre de ses nuages d’oubli… et projeter, sur l’écran devant eux, le film de leur dernière promenade dans l’eau : — est-ce que tu te souviens de notre pari de gagner tous les endroits où le soleil demeurait encore ? Nous essayions de vaincre la mort du jour, car nous étions inquiets pour notre amour au couchant…
— Il aurait fallu rester sur terre, nous laisser envelopper par le sable et caresser par l’écume : ça aurait été un bon escamotage pour empêcher nos corps de se séparer et nos âmes de s’éteindre au jour le jour…
— Oui, je m’en souviens bien, je t’appelais « animal » !
L’homme profite de cet aveu ultra-tardif pour constater qu’en fait, lors de ces vacances d’il y a plus de cinquante ans, elle était encore très jeune, même trop. D’ailleurs, à l’île, elle dormait dans un lit de camp au pied du grand lit de ses parents.
Puisque l’homme avait touché cet autre sujet… la blonde à la bouche souriante et charnue jure qu’au petit matin de ce dernier jour… il avait osé s’introduire dans la chambre et se faufiler sous le drap rugueux sans que ni le père jaloux ni la mère anxieuse se réveillent. Selon elle, ce matin-là ils s’étaient baisés jusqu’au bout.
L’homme objecte qu’à vrai dire ils n’avaient jamais accompli de véritables actes d’amour… il ne se souvient d’ailleurs que de sa rapidité de transformiste… surtout à Paris, dans la maison d’Yvette, rue Bonaparte, il était devenu capable de se rhabiller en un éclair, sans faire de bruit, tout demeurant caché dans l’ombre du vieux placard à deux battants.
L’homme avait toujours cru que la raison de leur désunion venait de son manque d’assurance, de son excessive sensibilité. Il reste étonné en entendant cette dame,  calme et assurée, se souvenir de toute autre incompréhension : il parlait trop de ses lectures ou alors il était tout simplement trop mûr au point de vue intellectuel… ce qu’alors elle ne pouvait pas supporter.
Il se souvient que, dans leur passé plein de tumultes, elle ne faisait rien pour le rassurer : — je mourais deux fois, car je ne pouvais pas m’empêcher d’être jaloux et j’étais en même temps obligé de faire semblant de tout maîtriser !
— Ô combien j’étais stupide ! dit-il. Je ne savais pas que j’en avais le droit, que j’aurais pu manifester librement ma contrariété : cela nous aurait peut-être aidés à sortir en avance de cette mer d’équivoques et de malentendus qui nous ont ensuite piégés pendant longtemps…
Il est en train de formuler cette phrase courageuse quand, depuis un point de l’horizon qu’ils avaient jusque-là négligé de considérer, ils voient s’approcher, dans un bain de lumière, un couple languissant.
— Mais, qui sont-ils, ces deux-là ? demande l’homme.
— Celui-là ressemble assez à mon mari !
— Tandis qu’elle est ma femme… As-tu retrouvé tes lunettes ?
— Pas du tout ! Je suis rentrée dans un bazar pour en acheter de nouvelles… Là, j’ai croisé un vieux camarade du lycée, en quête d’une paille de Florence.
— Entre-temps, le dernier bateau est parti, n’en êtes-vous pas aperçus ? Susurre ce « vieux copain », affichant un air impuni.

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Giovanni Merloni

(1) « Una donna a quindici anni », air de Despina dans « Così fan tutte » de W.A. Mozart.

Les alternes dérives de la mémoire n. 15

03 dimanche Avr 2016

Posted by biscarrosse2012 in feuilletons

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les lectrices

001_lectrices 15Carl Vilhelm Holsøe, image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Les alternes dérives de la mémoire

La mémoire a besoin de fouiller dans des lieux réels ou irréels, à leur tour combinés avec des personnes, réelles ou irréelles, encore en vie ou déjà disparues. Des personnes, ces dernières, que nous cherchons en d’autres endroits encore, avec l’opiniâtre certitude d’avoir déjà visité ces lieux, au moins une fois.
Au cours d’une vie qui se coupe irrésistiblement les ponts derrière son dos — suivant des parcours qui nous semblent linéaires même si nous avançons à zigzag —, qu’est-ce que représente pour chacun de nous le fait de « revenir en arrière » ?
Que cherchons-nous, que trouvons-nous quand nous voyageons à rebours dans le trajet du temps ?
Est-il possible que quelque chose demeure inchangée dans cette précaire géographie du monde connu, que nous traversons en quête de réponses impossibles ?
Chaque tesson du monde que nous allons retrouver aura changé, au cours de notre absence, imperceptiblement, comme les meubles dans un appartement qui s’abîment ou changent de place ou disparaissent.
Pour chacun de nous, la perception du changement est différente. D’abord, parce que chacun de nous a sa propre sensibilité, son originale mémoire des lieux, des maisons, des couleurs, des vitrines, de l’esprit des passants, de leur façon de s’habiller. Chacun de nous pourrait dire qu’il y a vingt ou trente ans à Bologne ou à Saint-Malo il faisait froid ou il faisait chaud, que la vie était plus facile ou plus difficile, et cetera.
Revenir en arrière c’est un risque absolu. Nous pourrions avoir une déception, être troublés par la dévastation, par les dérives d’une mauvaise administration, d’un manque impardonnable de sens civique, par une guerre ou un cataclysme aussi. Nous pourrions constater que cet endroit — où nous avions vécu un moment prolongé de bonheur ou de chagrin imprégné d’inoubliable beauté — a tout perdu de cette unicité : il ne nous transmet plus ce que l’amour pour une personne ou pour une collectivité de gens très proches avait gravé sur ses pierres, collé sur ses comptoirs et sur ses tables.
Mais il nous arrive aussi, heureusement, de tout retrouver. Une ville, par exemple, c’est un organisme qui s’est forgé dans le temps jusqu’à assumer une physionomie, une couleur et même une voix spéciale, que nous ne pourrons jamais oublier.
Et voilà alors qu’au lieu de la déception il risque de se déclencher un sentiment encore plus douloureux et redoutable.
Surtout si ces endroits ont conservé en vie, pour nous, sans les changer, des personnes chères, importantes, qui gardent en elles quelques morceaux de nous. Cette rencontre entre survivants qui s’aimaient et s’aiment encore a la force de redonner encore plus à ces lieux leur saveur originaire, en faisant flotter librement — ô combien réels ! — les échos multipliés de nos vies mêlées et reconstituées comme par un miracle.
Se soustraire à cet emportement, à cette joie qui s’était affichée de façon tout à fait naturelle, rebrousser chemin pour rentrer dans le petit futur qui n’appartient qu’à l’un de nous, cela devient de but en blanc difficile sinon insupportable : « dans la vie, il faut savoir affronter la joie aussi. Elle peut se manifester encore plus lourde et redoutable que le plus grand chagrin ! »

002_il va pleuvoir (1) Image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Dans le train du retour, nos souvenirs récents voltigent de façon sinistre, telle de corps trahis, abandonnés à nouveau. Peut-être, nous aurions voulu parler davantage aux lieux et aux personnes qui sont en train d’explorer dans un nouveau passé leur vie parallèle à la nôtre. Leur expliquer en quoi nous avons changé. Partager avec eux ce « changement » qui représente un but et peut-être un sens dans notre vie là où nous nous sommes installés, coincés, ou carrément sauvés dans une solitude que d’autres amitiés ou d’autres amours consolent…
Pourtant, ce qui nous choque et nous rassure à la fois, à chaque rencontre ou rapatriée, volontaire ou inattendue, c’est le fait de se découvrir, réciproquement, inchangés :
« Tu n’as pas changé ! »
« Toi non plus ! Heureusement ! »
Quand deux personnes ne se reconnaissent pas, quand l’agacement pour quelques petits détails dépasse l’enthousiasme qui nous avait poussés à traverser le monde pour atteindre notre rendez-vous… tout s’écroule. Il ne reste peut-être que l’enchantement des lieux. À condition qu’ils emprisonnent encore nos petits secrets, qu’ils gardent l’esprit généreux de la vie n’appartenant pas qu’aux êtres humains ! Il s’agit pourtant d’un enchantement un peu étranger, qui nous laisse terriblement seuls.

Mon ami Alfredo ne parle que de cette île de Procida où il n’a passé qu’un seul mois de vacances poursuivant jour et nuit la jupe, les cheveux blonds et les sandales bruyants de la capricieuse Agata. Il s’en souvient avec une affection qui va bien au-delà du souvenir d’un amour interrompu, un nombre infini de fois, sur l’île et bien après, pendant des années consacrées à l’enthousiasme et à l’effacement, deux pulsions tellement différentes !

Mon ami Nino ne parle que de ses vacances lointaines à l’île de Ré, de sa jolie fiancée d’origine espagnole, Ambra, qui le laissait seul pour monter sur les barques des pêcheurs, avant de plonger dans l’eau avec une élégance méchante et taquine. Pouvait-il aimer vraiment cette femme, qui faisait tout le possible pour tout détruire ?

003_bologne

La mémoire des hommes et des lieux nous pousse à voyager, cycliquement, pourvu que nous soyons prêts à affronter les risques de la rencontre lorsqu’elle devient réelle, physique. Ces voyages brisent ou interrompent d’autres voyages, même importants, que nous ne pouvons pas exploiter concrètement…
Avec toutes les émotions qui me tombaient dessus, mon dernier voyage à Bologne était déjà en train de bouleverser le sens et le but de mes précédents labyrinthes de l’adolescence, quand un autre voyage, extrêmement douloureux, s’est imposé, de façon cruelle même. Un voyage que mon imagination avait plusieurs fois caressé, à la découverte d’un homme et de la ville où il vivait. Cette ville inconnue, arrivée par « bribes » de mots et photos assez discrètes, m’est devenue malgré tout familière. Comme la voix invisible de cet homme qui avait le rôle d’une étoile dans la constellation de voix que je rencontrais au jour le jour dans cet incroyable village virtuel, qui existe pourtant, avec ses maisons, ses routes et ses habitants en chair et os. Je ne sais pas si je n’aurai jamais le courage d’aller un jour à Mons. Cependant, je sais déjà que cette ville ne me sera jamais étrangère, au-delà des vers immortels de ce poète arraché à son amour pour la vie. Je sais en avance que j’y rencontrerai en personne cette figure solide, gentille, ô combien humaine, à laquelle je pourrai dire :
« Heureusement, cher Francis, vous n’avez pas changé ! »

Giovanni Merloni

Cette correspondance est protégée par le ©Copyright

Mur mur marchant n. 14

27 dimanche Mar 2016

Posted by biscarrosse2012 in feuilletons

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les lectrices

001_Prudence 01 180John White Alexander, image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Querida bonjour,
J’ai bien vu que votre prénom de barricade — qui me rappelle inévitablement le refrain « de tu querida presencia/comandante Che Guevara » — ne correspond pas trop à votre nature que je vois équilibrée et sage. Pour moi, c’est tout le contraire : si je m’appelle Prudence en hommage au personnage d’un film aussi léger qu’emblématique — l’histoire d’une femme qui tombe dans le piège avalant, au lieu des pilules contraceptives, de banales aspirines, jusqu’à tomber enceinte —, je suis tout le contraire de ce que mon prénom symbolise. Je ne suis pas prudente.
Voilà pourquoi Le Galérien, véritable « agent 007 » ayant la licence de frapper aux portes des lectrices innocentes, a voulu choisir mon adresse et ma contradictoire personnalité pour que je l’aide à sortir finalement du chapeau une jeune fille qui ne manque de sel, soit-il le doux sel de la mer bienveillante ou le sel brûlant des coups de théâtre… ô combien fréquents dans les vicissitudes de cet amour à l’enseigne des hauts et des bas, de l’exhibition d’une passion démesurée et, parfois, d’une disproportion, dans les quatre murs rarement et péniblement gagnés, entre l’exubérance de l’un et la méfiance de l’autre ! Sous l’empire souterrain et souverain des tabous et des interdictions familiales, bien sûr.
J’espère que la régie de cette émission clandestine (le « portrait inconscient », NdR) m’autorisera à suivre l’histoire d’Ambra jusqu’à son épuisement, ou alors jusqu’à son arrêt officiel. Je n’ai pas encore compris si les deux dates coïncident et s’il y a vraiment une troisième date, dans le coeur distrait de l’un et de l’autre qu’on puisse faire correspondre, sans faille, à la FIN DE L’AMOUR.
Pour l’instant, je vous offre, en première mondiale, deux textes autographes que cet écrivain inclassable a fait sans aucun scrupule glisser au-dessous de ma porte. Le premier concerne un rêve-cauchemar que j’ose attribuer à Nino, un personnage désormais en première ligne dans la sympathie des lectrices, de plus en plus nombreuses et intriguées par le jeu de fleuret de « notre Cyrano contemporain ». Il se situe, de toute évidence, dans cette phase insondable frôlant l’éternité qui vient après cette FIN déclarée et avalée comme une purge :

« Elle avait changé. Au bout de mon lit, assise auprès de mes pieds, elle s’efforçait de tenir un stylo qui malgré tout lui glissait entre les jointures des doigts. Sur un livre aux pages noires elle essayait d’écrire, à plusieurs reprises, mon prénom, sans jamais réussir à le terminer. Inutile de dire que je donnais de violents coups de pied sous la couverture pour me libérer d’elle. Mais mes pieds glissaient au-dessous de son poids noir, assumant au fur et à mesure la forme maigre et raidie d’une vieille tante ressuscitée qui voulait me raconter son secret. Mais cette présence ne me rassurait pas. Au contraire, je me voyais tellement perdu que j’avais l’impulsion irrésistible de me cacher. La vieille mégère écrivait, en même temps ses yeux arrivaient partout. De toutes mes forces, m’appuyant avec la main, j’éloignai alors mon lit du mur, jusqu’à glisser voire à tomber sur les tomettes gelées. Quel soulagement ! Là-dessous, je trouvai des mégots et — qui sait comment il avait fini là-bas ? — mon briquet, que j’avais perdu depuis un an. Je regardai en haut : le lit avait été rattaché au mur. Juste au-dessus de ma tête, faisant craquer les ressorts du vieux matelas, elle entama sans aucune prudence une brusque et violente histoire d’amour. »

Le deuxième texte ci-dessous est une réflexion à voix haute où je crois découvrir Le Galérien en personne. Mais, vous l’avez bien compris : je ne suis pas une personne prudente !
Prudence

002_Prudence 02 180Paolo Roversi, image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Mur mur marchant

« Mur mur marchant, ma mère nous avait appris à escamoter les petites adversités de la vie, tandis que mon père, avec sa stricte doctrine toujours accompagnée par des gestes inspirés, nous offrait un à un les stratagèmes et les mots clés pour conjurer les grands cataclysmes que le mauvais sort amoncèle sur nos têtes comme autant de ravageuses tempêtes. S’il suffisait de côtoyer les portes et les vitrines essayant de se protéger sous les rideaux saillants ou sous les cornichons des immeubles pour se soustraire à la petite pluie de tous les jours, il fallait se pourvoir d’un armement beaucoup plus vaste pour traverser la rue avec ses multiples dangers.
Donc, puisque la peur est depuis notre naissance la plus légitime de nos accompagnatrices, je me suis accoutumé dès mon âge le plus tendre à me donner des contraintes, à restreindre moi-même mon champ d’action quand je devais ou voulais librement sortir de mon écorce pour saisir au passage les fleurs ou les fruits que le monde extérieur me laissait brusquement découvrir. Sachant que ni le bien ni la beauté ne sont épargnés par quelques contrariétés. Le mal et la laideur qui nous marchent à côté peuvent très facilement s’emparer des objets de notre dévotion sans bornes.
Tout cela s’appelle superstition, bien sûr. Il ne faut pas y croire. Ce serait plus prudent apprendre à juger les faits de la vie de façon détachée, prenant de la distance des dégâts et des bêtises que nous-mêmes pourrions fabriquer. Dans ma famille, la rationalité a été bien sûr privilégiée par rapport aux autres qualités de l’esprit. On peut même dire qu’une sorte de primat de la tête sur le reste de nos pauvres corps, en donnant au cerveau toutes les responsabilités, nous a habitués à saisir beaucoup de vérités, nous aidant aussi à nous débrouiller dans la société. Nous y avons enfin trouvé une place, petite ou moyenne : cela n’a jamais eu d’importance, du moment que l’on considère l’ambition exagérée moins comme une qualité qu’un défaut.
Ce penchant familial pour l’exploitation intensive de notre cerveau a produit en chacun de nous trois enfants un destin différent… si tu t’appliques avantageusement dans le champ du droit et que tu deviens un juriste célèbre, ton talent se concentrera surtout sur cette fascinante machine de mots et circonstances et lois et comportements et vicissitudes qui t’habituera à vivre en un étrange équilibre entre le concret de la vie des hommes et l’enchantement des abstractions de la loi. Si, au contraire, tu t’appliques dans la littérature, l’enchantement des mots, même dans le plus rigoureux respect des contraintes métriques ou arithmétiques, t’amènera dans un monde de plus en plus déséquilibré, en quête d’une harmonie presque impossible à atteindre. Si enfin, tu appliques opiniâtrement ton cerveau en dehors de tout sillon, plus ou moins tracé par quelques prédécesseurs, tu risqueras de vivre toi-même dans un jeu de l’oie infini.
Voilà les destins de trois enfants : l’un, le cadet, que la naissance en dernier a rendu paradoxalement plus vieux donc plus expert que ses frères, a épousé la ligne droite et la loi, tandis que la première, ma sœur aînée, a constamment poursuivi la droite biaise, c’est-à-dire un équilibre presque impossible entre la raison et les rêves, entre l’extrême intransigeance morale et le désir violent de quelques petits décors, de quelques petites beautés pour rendre la vie plus acceptable.
Quant à moi, le deuxième, me voyant destiné, en raison de mon profil mitoyen, à flotter dans l’indécision entre la ligne droite du devoir et les courbes du hasard, je les ai épousées toutes les deux.
Nous avons rigoureusement fait attention aux chats noirs qui nous traversaient la rue, nous avons soigneusement évité de laisser que notre chapeau glisse sur le lit, que la bouteille d’huile se casse, que le sel déborde de son petit vase, que le miroir se brise. Nous avons aussi cru que certaines personnes ou seulement certains noms, qu’il fallait absolument éviter de prononcer, pouvaient amener des disgrâces ou des malheurs graves.
Ces innocentes kabbales nous ont servi, ou du moins nous ont accompagnés comme des copines aussi fidèles que taquines, parfois insupportables, tout au long de ce parcours accidenté qu’on appelle la vie. Mais cela n’a pas empêché les contrecoups ni les réactions même violentes de nos corps durement négligés.
Ce constant déséquilibre entre le corps et l’esprit, avec une étrange illusion de noblesse de l’âme — toujours accompagné par un optimisme de la volonté dépourvu de courage, ou alors pourvu d’une courageuse inconscience — nous a poussé à vivre tous les trois en dehors ou en contraste des lois de la physique, et du physique aussi…
Évidemment, j’exagère. Mon frère, par exemple, a toujours essayé d’entretenir son corps avec quelques exercices, il a beaucoup nagé, vingt jours par an, dans les mers chaudes et confortables des îles grecques. Tandis que ses deux aînés ont imaginé que leurs sacrifices leur donnaient une aura spéciale, les autorisant à se juger pour ainsi dire exemptés de n’importe quelle obligation envers leurs corps…
Mais voilà que j’arrive au point principal de mon exposé, mon cher professeur Manacorda ! Si le corps se rebelle en lançant des signaux évidents ou mystérieux de sa profonde détresse affective, s’il réagit surtout à un manque d’amour… Voilà le mot : amour ! L’amour est la preuve vivante de l’importance de la physique et du physique dans notre pauvre et souvent courte vie. »

003_Prudence 03 180Image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

« Je laisse mon professeur et mes élèves, ainsi que mes lecteurs et mes lectrices libres de développer voire continuer cette analyse : l’amour nous attend au passage. Ce n’est pas nécessaire de le chercher ni de se tracasser la tête s’il nous manque, si nous ressentons en nous l’indifférence du monde, si le sourire des autres ne nous suffit plus, si nous sommes prêts, même… Car il ne suffit pas d’être prêts, il faut se trouver dans la perspective d’un regard et d’un sourire uniques, qui ne seront pas le même regard ni le même sourire que nous rencontrons sur l’escalier de notre immeuble peuplé de gens agréables et sincères.
Et le premier amour n’arrive pas, nécessairement, avec le premier « bacio » sur la bouche. Il peut arriver après, venir vers nous avec une autre bouche, un autre nez, une autre paire des yeux et de lunettes, une chevelure nouvelle, inattendue.
Qu’est-ce qui m’a touché, en Ambra, lors ce premier instant que je n’oublie pas ? Je ne peux pas le dire exactement. Car c’est plutôt un sentiment de légère contrariété, comme une petite gêne sans nom, ce qui accompagne la première rupture.
Excusez-moi, mon cher professeur d’histoire et philosophie, si j’utilise ces mots inappropriés — « rupture » et « gêne » — pour raconter, d’abord à moi même, ces moments où l’on commence à flotter, à glisser sur la glace subtile, comme les Teutons poursuivis par Alexander Nevski, avec notre lourde armure inutile.
Excusez-moi, chère lectrice d’un autre siècle qui avez osé franchir la loi inexorable du temps juste pour ajouter à votre vaste collection mes expressions incertaines, mon excès d’adjectifs, mes mots déplacés, que j’emprunte d’ailleurs depuis un vocabulaire jamais complet et plein de trous. Je sais que vous faites déjà un grand effort pour venir à ma rencontre ! Vous m’avez donné plusieurs preuves de votre indulgence, d’un véritable attachement à mon récit autobiographique. On dirait parfois que cela vous passionne. Vous verrez ! On est aux premiers pas, aux premières promenades, aux premiers rires spontanés qui brisent tout à fait la solitude de chacun pour créer une nouvelle forme de solitude qui cache moins ses mystères, qui fait cadeau de sa joie aux passants, même distraits, transformant les trottoirs ou les bancs publics en planches de théâtre ou en passerelles infinies : — voyez-vous, nous sommes amoureux, heureux, malheureux, ravis du peu, besogneux de quelque chose qui nous manque de plus en plus, d’une bénédiction ou d’une interdiction. Si nous avions l’approbation de nos parents réciproques, serions-nous vraiment heureux ? Si au contraire l’interdiction persiste, est-ce que nous aurons la force d’inventer un stratagème, de nous armer d’un prétexte pour briser la coquille qui nous serre dans cette étreinte mortellement incomplète ? »
Nino

Giovanni Merloni

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Vacances romaines II/II n. 13

25 vendredi Mar 2016

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Carl Vilhelm Holsoe (1863-1935), image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Vacances romaines/2

Paris, jeudi 24 mars 2016

Chère Silvia,
Me voilà avec la suite de ma reconstruction… aussi fidèle que décevante, comme tu peux bien le comprendre. Combien aurais-je aimé nous raconter des événements ayant une fin heureuse ! Toujours est-il que le souvenir de notre rencontre explose en moi comme de la dynamite, se déroulant ensuite comme un film au ralenti, où chacun de nos gestes solitaires ou réciproques pourrait être remplacé par d’autres gestes…
À dix heures du matin nous étions tous les deux auprès de « Serpilli », une épicerie-gastronomie exquise à deux pas de piazza del Popolo, où nous dévorâmes une « mozzarella en carrosse » qui brûlait la langue.
De là, nous franchîmes la grande grille de Villa Borghèse. Toujours en silence, les oreilles à l’écoute d’un mot ou d’un souffle qui aurait tôt ou tard brisé la glace, nous nous promenâmes au milieu des statues du Pincio, avant de traverser le vaste espace de la piazza de Siena et nous allonger sur un pré, tout près de Porta Pinciana. Cette halte nous amena finalement ta voix : c’était juste là que ton père, selon ton souvenir ému, t’emmenait les dimanches. Un endroit tranquille et joyeux où les enfants peuvent passer une demi-heure dans une minuscule voiture rouge ou faire des balades sur des poneys… Et j’eus de mon côté un petit prétexte pour constater que tout cela avait plusieurs points en commun avec le jardin de la Colline Puget à Marseille, et avec le Jardin des Tuileries à Paris aussi…
Tu avais des sandales presque invisibles, une robe vert bouteille avec des pois jaunes tandis qu’un joli sac rouge glissait continûment de ton épaule. Quand nous nous levâmes pour reprendre notre marche désemparée, j’observai la peau blanche de tes genoux que l’herbe avait sillonnés, en y laissant des taches vertes… Certes, tu avais tout pour me bouleverser et t’emparer de moi. Pourtant, j’étais très timide. Je me bornais à t’observer avec insistance, fasciné par la queue de ton regard, apparemment nonchalant et distrait, qui me capturait sans pourtant faire de moi ce qu’il semblait vouloir… Un regard que je trouvais, si j’ose le dire, problématique. Oui, j’avais la sensation que ton emportement envers moi n’était pas le fruit d’une conviction profonde, mais d’un élan provisoire et incertain. Cela me rendait récalcitrant à mon tour… Et pourtant je t’aimais… Pourquoi me défendais-je ainsi ? Étais-je encore brûlé par la déception lors de la fête de Carnaval ? Avais-je peur, sans l’avouer à moi-même, qu’il y avaient à Rome des autres ? Que cette séquelle de rendez-vous ratés ne dépendait pas d’une Française catapultée à Rome par l’envie du soleil, mais d’un Italien qui ne cessait de t’embobiner ?
D’ailleurs, chère Silvia, ces jours de Rome, je dus constater sur ma peau que mes parents n’avaient pas eu assez de confiance en moi. Ils avaient refusé ma proposition, lors de ce premier voyage à l’étranger, de me laisser libre, seul, m’envoyant, comme je le désirais, dans une auberge de la jeunesse avec un peu d’argent de poche. Cela m’aurait permis de faire, finalement, avec assurance et imagination, mes premiers pas dans la vie adulte. Au contraire, ils trouvèrent pour moi une solution « classique » : j’allais profiter de l’hospitalité d’un cher ami de famille, un Italien qui avait travaillé pendant longtemps avec mon père à Marseille et maintenant était à Rome dans une succursale de leur société. Je séjournai donc dix jours chez l’oncle Luigi et la tante Franca, comme je les appelais, dans un appartement qu’on ne pouvait désirer plus propre ni mieux rangé, au septième étage d’un immeuble accoudé sur le boulevard Cristoforo Colombo, à côté de la piazza des Navigatori.
Ce jour fatidique de notre rendez-vous, sortir avec toi ce fut une belle affaire ! Soit pour la distance, avec le bus, entre le boulevard « Colombo » et le quartier « Flaminio », soit pour l’absence d’un échange humain quelconque avec cet associé de mon père, un homme très silencieux qui m’intimidait de façon exagérée. Ou alors ce fut à cause de sa femme, qui avait eu le « mérite » de m’apprendre le truc pour me laver dans la baignoire sans produire d’éclaboussure ni de goutte. Une femme sinon assez aristocratique, qui semblait se réjouir de mes réponses déplacées et stupides à ses questions « intelligentes ». Je méprise l’intelligence si elle ne se réduit qu’à des exercices d’habileté, à des prouesses abstraites. Je crois que l’intelligence est autre chose. Elle était absente des actions comme des paroles de mes hôtes. Elle manquait aussi à mes parents… ou alors ils suivaient des labyrinthes que je n’avais pas l’ambition d’explorer. Qui sait ? Si j’avais suivi mon père, ou ma mère, ou tous les deux, peut-être j’aurais trouvé le pain pour mes dents et la vie à la mesure de mon intelligence à moi… J’avais alors une intelligence alimentée par la timidité et la peur, mais aussi par le désir violent de briser cette écorce de conformisme et d’indifférence que la famille et l’école m’avaient collée aux os et à la peau…
Maintenant, je me souviens bien, Silvia, qu’en ces jours-là, à Rome, j’étais libre et seul, du moins psychologiquement, étant confronté à ce pénible état de suspension qui se vérifie souvent lors du premier déplacement à l’étranger. Où se déclenchent, inévitablement, les explosions physiques de la vie impétueuse !
C’étaient probablement les mêmes explosions qui hantaient ta solitude paresseuse, Silvia, tes lectures secrètes, tes rêves d’amours sauvages… Nous étions tellement proches qu’il aurait suffi de nous renfermer à clé dans un cagibi sans fenêtre et éteindre l’ampoule… Mais tu ne pouvais pas savoir combien j’étais à jeun de tout cela, tandis que moi, je n’imaginais pas combien, au contraire, tu étais avant, bien plus que moi, déjà prête peut-être…
Toutes mes pensées se concentraient sur l’ambition de sortir de la coquille ! Ne sachant pas comment la briser, j’aurais juste pu réussir, péniblement, à « m’éclipser », à me sauver pendant de brèves parenthèses d’acerbes libertés.
Peut-être, après toutes les hésitations téléphoniques de la veille, aurais-tu dû prendre l’initiative… Mais comment aurais-tu pu faire cela, de ce temps de loups affamés ? Comment faire pour donner confiance à un ancien camarade d’école tellement incertain de ses ailes ?
Douze ou treize années depuis, à moitié des années 70, j’étais sensiblement changé. Après une séquelle de ruines et vicissitudes de la vie conjugale et amoureuse, j’eus une pause de vie et de travail à Nantes. Il me semblait d’être Ulysse endormi sur la plage de l’île des Phéaciens, sauvé et chéri par une incontournable Nausicaa. Mais comment écarter ou alors oublier Circé ? Un homme malin et expérimenté se cachait derrière mon visage innocent et mon verbe sérieux. En somme, j’étais prêt, à la moindre occasion, à reprendre mes attitudes téméraires et désinvoltes.
Certes, je m’arrêtais, par prudence, sur le bord du gouffre.
Pourtant, je m’en souviens avec un sourire, voyant un soir Dominique Sanda dans un entretien à la télévision, j’eus l’impulsion de me considérer à la hauteur de sa beauté et de sa joie de vivre… Je me dis alors que je me serais volontiers mis à la preuve, jusqu’à essayer sa fabuleuse conquête. Pourquoi pas ? Cela me semblait en ce temps-là une chose tout à fait possible…
Voilà, Silvia, tu as été mon insaisissable Dominique Sanda, ma Micòl Finzi-Contini ainsi que la première fissure visible dans mon assez coriace coquille d’oeuf.
Comment se serait déroulée notre vie si tu m’avais pris la main… ce jour de Carnaval ou les jours suivants, laissant glisser sur ta peau les commentaires que quelques-unes de nos camarades jalouses (telles Corinne Blanchot, ou « mademoiselle » Renard) ont bien sûr susurrés à tes oreilles à propos de cet étrange sujet de Nino, le Marseillais ?
L’un de nous n’aurait pas eu la vie facile — moi, venant à Rome ; toi, venant à Paris — avec nos familles différentes et semblables à la fois. Avec nos mères, surtout…
Mais je crois que notre union aurait été paritaire… Qui sait si malgré tout nous serions demeurés insatisfaits, malheureux et volubiles, toujours à la recherche de l’âme sœur, comme il est arrivé, ensuite, pour tous les deux…
Je t’enverrai ma photo, mais le choix est difficile. Je ne veux pas paraître beau à tes yeux. Je voudrais seulement qu’il s’agît de moi, comme je suis vraiment, le même que tu connais déjà, sans besoin de photos.
Nino

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René Magritte (1898-1967), image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Rome, vendredi 25 mars 2016

Cher Nino,
Te souviens-tu du temps où nous nous écrivions très souvent et que j’attendais avec anxiété ce précieux paquet qui était ta missive ?
Maintenant, je ne m’attendais pas du tout à une lettre si belle, pas si tôt. Tu unis à ton âme profonde une assurance dans l’écriture que je n’ai pas. Tu as d’ailleurs une mémoire incroyable, même dans les détails… ô combien j’adore, encore aujourd’hui, la « mozzarella en carrosse » ! Tu dis des choses très belles et tu parles de ces années-là comme si tout ce temps ne s’était pas écoulé… Et moi, que puis-je te dire ? Si elles ne s’étaient pas brûlées, ces années. Je pourrais encore avoir le temps pour te donner ma main et bien sûr ma vie. Je ne sais pas comment ce serait pour toi. Ma vie aurait été bien sûr meilleure à côté d’un homme doux et passionné comme toi.

Silvia

Paris, vendredi 25 mars 2016

Ma chère Silvia…
Que serait-il arrivé si tu n’avais pas été mon « intouchable » camarade d’école, si je t’avais rencontrée par hasard à la station des bus de place du Châtelet ne voyant en toi qu’une belle étrangère qui ne connaît pas la route ? Qu’aurions-nous fait de nos vies après la longue promenade sans trop de mots ? Que serait-il arrivé si nous avions loué une barque dans le lac du Bois de Boulogne et là nous nous étions embrassés sur la bouche ?
Nous aurions peut-être enjambé le mur du Jardin d’Acclimatation pour nous cacher dans la tanière des ours blancs, protégés nous aussi par cette cage de rochers et d’eau ?
Aurais-tu préféré la cage des phoques qui se frottent les unes contre les autres sur le fil de l’eau ?
Aurais-tu, au contraire, opté pour monter à Montmartre avant d’en redescendre, pour nous cacher dans une mansarde d’où l’on voit danser les toits de Paris ?
Nino

Giovanni Merloni

Vacances romaines I/II n. 12

23 mercredi Mar 2016

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les lectrices

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Trevor Messersmith, image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

« Ezakimak »

Je tremble à l’idée que mon amie Querida, hier matin, lorsqu’elle faisait le récit d’un épisode de l’histoire amoureuse de Nino, a hésité, avant d’écrire le mot « kamikaze ». Même si ce mot était dans ce cas accompagné par l’image d’un Japon désormais révolu, lors d’une guerre lointaine, que soixante-dix ans d’histoire recouvrent affectueusement par une couche légère d’oubli.
Je me sens mal si je pense qu’elle écrivait ce mot peut-être dans l’instant même où un nouvel attentat faisait des morts et des blessés dans la voisine Bruxelles tant aimée.
Je ne crois pas aux coïncidences, ni à la télépathie non plus. Pourtant, je dois me rendre au fait que la mort nous épie désormais, nous poursuivant dans les recoins les plus intimes de nos pensées, du désir de nous libérer, de prendre un moment de recul de ce siège acharné et obtus à la vie normale. La plus horrible des morts, la plus inacceptable, celle qui regarde une collectivité d’innocents, de passants, de gens comme nous, obligés par le hasard de se rendre, par exemple dans un aéroport, forcés de partir ou d’accueillir quelqu’un qui arrive… J’essaie alors de renverser ce mot, le mutant en « ezakimak »… qui sait ? Cette inversion pourrait se révéler propice à la vie ! À la vie de nous tous !
Giovanni Merloni

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Marie Augustin Zwiller, image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Buenas dias, Rita
Ayant lu attentivement votre lettre à Sophie, je vous écris à mon tour au sujet de ce bizarre phénomène de prolifération littéraire, se déclenchant désormais en dehors des frontières de la France, qui trouve son point de départ et de repère dans la figure du Galérien, cet écrivain aventurier qui ne cesse de glisser des traces de plus en plus inquiétantes, ici et là, partout en Europe. Cette fois-ci — comme s’il savait en avance qu’il y aurait eu un passage de relais entre une lectrice italienne et une lectrice espagnole —, il a « disséminé » dans une ville qu’on ne pourrait plus « espagnole », un texte concernant une histoire qu’on ne pourrait plus « italienne ».
Désorientée par tout ce « volume de jeu », je reste en même temps admirative pour la sincérité désarmante de Nino et perplexe à l’idée qu’un tel personnage ait pu jaillir de la plume de ce Galérien, un écrivain parmi les plus mensongers que je n’ai jamais connu.
Comme vous apprendrez en voyant ma signature, je suis une couturière d’origine espagnole travaillant maintenant chez Vuitton à Paris. Mes parents ne se déplacent jamais de Bilbao, mais je suis en contact quotidien avec eux, grâce à Skype. Et voilà ma petite révélation : hier mon père a trouvé par terre, juste en face du Musée Guggenheim, un guide Michelin de l’Espagne, d’où débordaient des dépliants en grand nombre. Suivant sa nature de déterreur de « cadavres » de toutes les nationalités (1) il a empoché le guide sans se soucier de l’éventuel propriétaire. Ensuite, rentré à la maison, il a découvert, au milieu d’un fatras de billets de bus et de reçus de restaurants, une poésie consacrée à Bilbao, que le même Galérien avait signée :

Une rue derrière une autre rue
Au bout du monde je danse, indifférent
Sans autre musique, sans autre vertu
Que ton sourire magnifique et absent.

Je vais me rendre à Bilbao
Où les gens s’aiment au fil de l’eau
J’y veux saisir au bout des doigts
Les pas de danse de nos voix
Songeant Bilbao…

Encore entreprenant en dépit de ses 70 ans, mon père a placé hier soir la page contenant ces vers contre l’écran. J’ai pu alors la photographier, avant de la copier pour vous.
Mais, les surprises ne sont pas finies. Je suis presque sûre, chère Rita, que ce guide Michelin emprunté par mon père appartenait à l’une des lectrices du Galérien, en vacances à Bilbao les derniers jours. Car ce matin même, chez Vuitton, une collègue m’attendait à la pause café pour me donner d’un air triomphant un plan de Bilbao, que quelqu’un avait laissé à l’accueil à mon intention :
— Querida, m’a-t-il dit, quelqu’un « te quiere » !
Dans les nombreux plis du plan de ma ville natale se cachait un manuscrit de trois ou quatre pages, écrites à la main sur une espèce de parchemin extrêmement subtil. Voulez-vous en savoir le titre ? « Vacances romaines » !
Querida

P.-S. À seize ans, Nino était en première au lycée Henri IV. Petit à petit, le souvenir de ses vacances à Arcachon s’estompa dans un fondu enchaîné d’où se détachait avec une miraculeuse évidence son banc d’école en bois. Encore un vieux banc de l’après-guerre aux planches grossières, aux bords arrondis. Un champ de bataille où ses branches sculptées s’aventuraient en armées d’héroïsmes invisibles, de pulsions secrètes. Son Bic bleu était indestructible. À la Noël, son platane pluriséculaire avait envahi, à sa gauche, la place de son camarade Marius, un petit génie de l’algèbre, très chatouilleux, ressemblant à un « kamikaze » japonais. Rarement, Nino levait la tête de son œuvre indispensable pour se regarder autour, pour observer les autres tranchées qui serraient la sienne dans un étau impénétrable. Il n’avait pas trop envie de tout savoir, de tout répliquer ou débiter par coeur. Il ressentait péniblement l’effort que faisaient pour entrer dans sa tête toutes ces notions, histoires, portraits, personnages, mots, significations, explications… Il résistait comme s’il avait peur d’en faire une indigestion. Car il aimait assimiler doucement, par couches, un à un, petit à petit. Il avait besoin d’un temps pour tomber amoureux de Socrate, d’un autre temps pour s’en éloigner, d’un autre temps encore pour s’intéresser à Platon, ou César, ou Auguste, et cetera. Il demeurait admiratif et ébahi devant ce professeur d’histoire et philosophie qui avait su fourrer dans sa tête… ô combien de noms, de dates, de phrases célèbres et de raisonnements tordus ! Il restait perplexe devant tous ces camarades, surtout les femmes, qui pouvaient se débrouiller si aimablement, récitant leurs réponses ou exposés avec calme et précision. Sans hésiter. Mais comment était-ce possible ? Est-ce qu’elles avaient déjà atteint la paix des sens ? N’avaient-elles jamais quelques pensées fixes qui les dérangeaient ?
Au deuxième banc, sur la droite en regardant la chaire, séjournait Silvia, une Italienne de passage dans la classe de Nino. Elle traversait comme un météore cette année de lycée entre 1961 et 1962. Belle, insaisissable et toujours ravie par une voiture bleue qui l’attendait devant l’église de Saint-Étienne du Mont, Silvia habitait avenue Friedland avec son père, un haut diplomate auprès du Vatican.
À la fin de l’école, Silvia dut rentrer à Rome. Tout de suite après, suscitant une grande surprise dans la famille de Nino et parmi ses camarades, elle lui envoya une invitation : — viens, Nino, je te ferai connaître Rome !
Q.

(1) L’or dans la montagne — I recuperanti, film de Ermanno Olmi (1969)

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Pablo Picasso, image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Vacances romaines/1

Rome, lundi 21 mars 2016

Nino, bonjour
Cosa fai ? Tu ne m’écris pas depuis longtemps. Donne-moi de tes nouvelles, s’il te plaît !
Silvia

Paris, mercredi 23 mars 2016

Chère Silvia,
Merci pour ton « cosa fai ? », c’est-à-dire « que fais-tu ? » qui te catapulte ici près de moi en un éclair !
J’aimerais pouvoir reprendre notre colloque interrompu cet après-midi très éloigné, mais important pour moi, de la fin juin 1962. Avant, il faut que je creuse dans les mois précédents, marqués par notre atypique connaissance… Étais-tu tombée dans notre classe précisément pour moi ? Étais-tu, vraiment, la Silvia « aux yeux riants et fugitifs » que Giacomo Leopardi lorgnait pendant des heures depuis sa haute fenêtre ?
En février, tu m’invitas chez toi, sous le prétexte de faire les devoirs ensemble. Intimidé par ce grand appartement au parquet luisant de cire, je n’hésitai pourtant pas à tomber amoureux de toi… Ensuite, dans notre salle de classe, je ne faisais que te fixer et toi tu me dévisageais à ton tour. Peut-être avais-je le regard un peu superficiel, farfelu, tandis que le tien était plus profond, mélancolique. Toujours est-il que dans les intervalles entre une leçon et l’autre nous échangions intensément. Je te montrais mes vignettes humoristiques, tu me lisais tes poésies… C’était une idylle, même si dérangé par ce non-dit souterrain de notre inévitable séparation. À la fin de l’année, tu devais rentrer en Italie tandis que pour moi c’était trop tôt pour faire des projets. D’ailleurs, cette idylle n’avait duré que quelques jours… Jusqu’à la fête de Carnaval. Je t’attendais, dans cette piste de danse, au-dessus d’un magasin de porcelaines rue de Paradis… Un de nos camarades, ayant un penchant pour le papillon au lieu de la cravate, un extra-terrestre pour moi, me gela avec une phrase tranchée assez grossièrement : « Silvia sera accompagnée par son copain… » Je passai alors une soirée épouvantable, te lançant des anathèmes tout en imaginant d’entrer le lendemain dans cette belle vitrine et tout casser…
Ensuite, on me dit que celui qui était avec toi était ton cousin. Un cousin éloigné, me disais-je, pourtant je ne pensais qu’à toi. Le dernier mois, nous reprîmes notre conversation, t’en souviens-tu ? Mais je ne savais pas saisir au vol les occasions que tu m’offrais. Je refusai plusieurs fois d’aller à la piscine, car je n’étais pas un nageur costaud qui pouvait arborer ses biceps musclés… et je n’avais même pas accueilli ta proposition d’aller manger une pizza italienne dans un local que ton père avait déniché.

Quand je vins à Rome, en cette fin juin, ce n’était que pour te voir. Tu m’avais téléphoné à Paris, un soir. Ta voix courait beaucoup plus que ces avions qui brisent le mur du son. J’avais couru sur les roues du train de gare en gare, de montagne en montagne, pour t’embrasser enfin, pour t’étreindre dans mes bras… Mais, depuis le premier jour de mon séjour à Rome quelques obstacles à notre bonheur — je ne sais plus si volontaires ou involontaires — s’étaient entreposés. Si je ne me trompe pas, c’était à cause de ta mère, qui avait toujours besoin de ta compagnie pour accompagner ici et là dans les musées et dans les églises de Rome une de ses nouvelles amies parisiennes. Mais, comment ? Et moi ?
Voilà qu’après un siège d’une semaine tu es finalement sortie de ta cage dorée… Mais déjà, nous étions tous les deux dans un autre film, dans une autre perspective.
…Mais je dois m’interrompre, chère Silvia, je dois courir à la poste pour t’envoyer cette lettre « prioritaire ». Si j’aurai le temps, je posterai la suite demain… Pardonne-moi !
Nino

Giovanni Merloni

Vous trouverez la continuation et la fin de « Vacances romaines » vendredi 25 mars. 

Cette correspondance est protégée par le ©Copyright 

« Passions enfantines » n. 11

20 dimanche Mar 2016

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les lectrices

001_joe 03 - copieAlbert Samuel Anker, Image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Buongiorno Sophie,
Je m’appelle Rita, je suis née dans un pays de la « bassa » dans la plaine du Pô, à mi-chemin entre Bologne et Ferrare. Suivant mes recherches sur les rapports entre la littérature, le cinéma et la chanson d’auteur du XXe siècle, j’ai récemment croisé, au beau milieu d’une de mes lubies, Le Galérien, cet écrivain français d’origine italienne qui raconte, on ne pourrait plus problématiquement, les passages cruciaux ou scandaleux de sa vie sentimentale. Cette trouvaille serait demeurée bien cloîtrée dans ma pile de notes et de repères bibliographiques si je n’avais pas trouvé à mon tour, dans un bar de Pieve di Cento, une ancienne petite ville, pas loin de chez moi, un livre à la couverture rugueuse, fabriqué à la main, où tout paraissait déplacé et douteux. D’abord, le titre : « Passions enfantines », un redoutable oxymore ; ensuite le nom de l’auteur : Cerutti Gino.
Vous êtes française, chère Sophie, vous habitez Paris. Donc vous vous souvenez d’autres noms, d’autres films, d’autres chansons et personnages, même si nous avons partagé, toutes les deux, quelque chose qui dépassait les frontières et touchait horizontalement notre génération, vous ne pouvez pas savoir ce que peut signifier « Cerutti Gino » pour une tranche de nostalgiques survécus à toutes les dérives qui se sont cumulées par la suite. J’ai vu que vous êtes née en 1951, comme moi. Nous sommes donc, toutes les deux, cadettes vis-à-vis du Galérien qui situe comme une pierre milliaire son seizième anniversaire presque le même jour de la célébration du premier centenaire de l’unité d’Italie. Cette distance ne m’empêche pas de saisir au vol ses signaux de fumée. D’ailleurs, j’avais à Bologne un amoureux plus vieux que moi — n’ayant pas, en échange, le don d’une majeure sagesse —, qui avait le même âge du Galérien ainsi que de Cerutti Gino. D’ailleurs, tout comme son « cousin » francophone, Cerrutti Gino est le personnage-titre d’une célèbre chanson. Avec une petite différence : Cerutti risque la prison, mais, puisqu’on est dans la fantaisiste et contradictoire Italie, il bénéficiera de la rémission… Mais, je vous vois pointer avec une expression incrédule et interrogative, au beau milieu de cette page noircie par moitié. Voulez-vous que je vous explique ? Ce petit livre, probablement en vertu de sa couverture assez résistante, avait été placé par la patronne du bar au-dessous de la jambe d’une table qui boitait un peu. En m’asseyant, distraite, avec mes livres, mon manteau et mon parapluie, j’ai donné involontairement un coup de pied à cette cale, avec le résultat de déverser le cappuccino sur la nappe de papier gris. J’ai alors protesté avec la patronne, me montrant scandalisée pour le mauvais traitement subi par ce bouquin, qui aurait bien pu se révéler un chef d’œuvre. La propriétaire, tout en m’offrant un deuxième cappuccino fumant, m’a autorisé à prendre ce manuscrit probablement inédit, qu’elle a tout de suite remplacé avec un morceau de journal plié en huit.
Excusez-moi de cette digression, faisant partie de la pédanterie dont Stendhal, si je ne me trompe pas, accuse, justement, les italiens. Mais cette histoire de bar c’était un particulier que je ne pouvais pas négliger. Parce que je n’aurais pas ouvert ce tout petit livre s’il n’y avait pas eu cette rocambolesque aventure de la jambe, du débordement du cappuccino et de la nappe mouillée ! Ou alors je l’aurai lu plus tard, attiré par son titre français qui m’aurait inévitablement reconduit à mes souvenirs d’école.
Bon, je profitai de la précarité de ce petit matin mal fichu pour m’immerger dans la lecture… Je fus d’abord étonnée par les prénoms italiens de la plupart des personnages : Nino, Dodo et Romano, contre une seule Française, Joëlle. Ensuite ces vacances à Arcachon… Mes réminiscences littéraires me rappelèrent Gabriele D’Annunzio, un de nos poètes plus célèbres, qui avait vécu quelque temps là-bas, très loin de chez nous, presque à l’ouest extrême de l’Europe. Plus avant, en lisant cette simple histoire d’amour que la plume vagabonde d’un auteur inconnu a voulu situer en France, j’ai bientôt reconnu les lieux de mon adolescence ainsi que de ma plus douloureuse ou joyeuse jeunesse !
Suivant le récit de Nino, forcément synthétique et obligé de restreindre ses digressions de la fantaisie et de la mémoire, j’ai vu couler devant moi au moins trois films qu’en France vous devez forcément connaître. D’abord, sur le fond, je retrouve Amarcord de Federico Fellini, cette fresque où l’expression « je me souviens » se concrétise bientôt dans le paysage de Romagne ; où l’énergie de la terre et des gens qui l’habitent se laisse porter par le vent et le vin devenant la petite folie des jours de fête, des promenades au long de la mer ou alors des soirées à la belle étoile sur le dos des collines. Ensuite, au centre, songeant à l’histoire de Nino qui tombe amoureux des yeux verts de Joëlle ainsi que de sa peau bronzée, je vois couler devant moi les images de « La ragazza con la valigia », avec Claudia Cardinale et Jacques Perrin. Enfin, en premier plan, gênant un peu le désir du lecteur qui aimerait participer à une histoire plus dégagée et ressemblante à un ciel serein, je ne peux pas m’empêcher de revoir le Fanfaron : dans l’histoire des « Passions enfantines » il s’agit de Romano, ce jeune voyou en herbe qui écrase complètement la personnalité sensible de Nino, tout comme dans le fameux film de Dino Risi, où Vittorio Gassman piétinait grossièrement la figure et l’âme rêveuse de Jean-Louis Trintignant…
Tout cela pour dire que derrière Le Galérien pourrait se cacher la même personne qui se donne, en Italie, le nom d’art de Cerutti Gino : un homme naïf et maladroit qui devient finalement incapable de prendre la vie par le bon vers et le bon sens !
Évidemment, il s’agit d’un paradoxe. À travers ses textes fragmentaires, ces titres hors du temps et ces noms farfelus, il y a bien sûr quelqu’un qui essaie de communiquer quelque chose qui va au-delà des histoires racontées. « Quién sabe! » Il faudra, à mon avis, fouiller en profondeur, si l’on veut comprendre pourquoi cet inconnu insiste à bouleverser nos existences en demandant la parole…
Ciao
Rita

002_joe 01 180R. Tuschman, Hopper meditation, Image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

« Passions enfantines »

« Lors de mes seize ans, mon amour était un grand mélange de chasteté et de sexe imaginaire, ou, pour mieux dire, un triste laboratoire au sujet de l’absence d’une femme quelconque à mon côté. Elle, la femme, réelle ou idéale, me manquait. Voilà pourquoi je croyais que j’aurais été heureux avec toutes les femmes dont je serais tombé amoureux. La réalité de mes rapports avec ces êtres mystérieux n’était probablement pas la même que je me fabriquais. Joëlle, Antoinette, Roxane, vous n’y croirez pas, je les aimais comme si elles étaient la même personne. Étaient-elles interchangeables ? Bien sûr que non. Pourtant, elles étaient toutes également insaisissables, prêtes à disparaître et, en même temps, vaniteuses, disposées à accorder un sourire en échange d’un arbre fleuri enlevé exprès de la terre pour leur faire plaisir.
Je n’avais pas compris qu’on ne devrait pas aimer des fantômes et qu’au fur et à mesure que mon amour grandissait je les perdais jusqu’à les faire mourir en moi…
Je connus Joëlle peu de jours avant de quitter Arcachon. Je me rendis, traîné par Romano, un Italien même trop désinvolte, danser dans un établissement près de la plage.
Il était tard, on était tous gais… Le comptoir du bar était au centre de cet édifice spartiate posé sur la ligne invisible où se termine la plage pour céder la place à la vie ordinaire. Si l’on s’appuyait au rebord, on voyait le bleu scintillant de la mer au bout d’un couloir séparant plusieurs rangs d’ombrelles et de chaises longues, désormais repliées, en train de s’effondrer dans l’humidité de la nuit. Si on se tournait vers le bar où trônait une machine pour le café « espresso » ainsi que deux étagères bourrées de bouteilles, on croisait les yeux verts de Joëlle. C’est ce que j’ai appris quand je me suis rendu compte que cette jeune fille debout derrière le comptoir comme un personnage de Renoir était en fait la petite patronne de l’établissement balnéaire. D’abord, suivant ma timidité naturelle, je demeurai longuement assis dans un coin, ayant mon frère à mon côté. Enivré par la fumée des cigarettes ainsi que par la musique, j’observais Romano avec un sentiment partagé d’admiration et de gêne. En fait, sa désinvolture et ses fanfaronnades me blessaient : s’il n’avait aucune honte de lancer de compliments idiots ou de répéter par rafales des blagues connues, j’aurais préféré, au contraire, m’effondrer sous les sables plutôt que débiter des bêtises en chaîne. Les femmes riaient à ses jeux de mots idiots, le suivaient dans la danse, acceptaient en riant ses caresses et ses rires vulgaires. Il me paralysait. D’autant plus qu’il n’épargnait personne, réservant à ses copains les plus proches des attitudes de supériorité encore plus mortifiantes. Je me demandais ce soir-là pour quelle raison j’avais accepté de rentrer dans cette espèce de « gang » d’abrutis qui s’était formée autour de Romano. Peut-être, cela avait été scellé, à la suite d’un tournoi de baby-foot où Dodo et moi, contre toute prévision, étions sortis en vainqueurs. Romano, qu’on aurait dit battu pour la première fois de sa vie, s’était attaché à nous, avec cette idée primordiale de nous faire sortir du lot des « adolescents encore vierges ».
Pourtant la présence encombrante de Romano ne m’empêchait pas de cogiter autour de mon but primordial : « combien de temps devrais-je encore attendre avant que voie le jour cette rencontre avec le sens intime de la vie ? »
Vers dix heures du soir, Romano avait disparu. Je ne m’étais pas aperçu de son glissement derrière une cabine. Ce fut une dame âgée, peut-être une de ses nombreuses tantes ou cousines, qui me demanda, d’un ton complice : — sais-tu où Romano s’est caché ?
Je profitai de cette incursion fastidieuse pour me lever. Mon frère jouait aux cartes avec un tel acharnement que rien ne l’intéressait en dehors de cela. J’avançai vers le comptoir… D’abord, je demandai un Coca-Cola. Ensuite, je demandai une bière. Joëlle était lente, souriante, indifférente. Elle ne parlait pas beaucoup. Car elle aimait faire vite à servir et à se libérer, quitte à courir de temps en temps au juke-box pour lancer trois chansons. Puis revenait. Dans les moments de calme, elle appuyait son coude sur le comptoir, son visage sur la main et observait. Je me décidai à lui adresser la parole. Je n’avais jamais embarqué. Donc, je n’envisageais pas une chose semblable. Tout simplement, imaginant que Joëlle était plus âgée que moi, ou du moins plus experte de la vie, je lui demandais si son travail était lourd, si elle avait des pauses pour respirer… C’était une espèce de questionnaire de syndicalistes ! Ou alors une excuse pour expliquer que moi j’étais encore jeune, que j’étudiais, et cetera. Mais la réponse de Joëlle fut tout à fait inattendue : — mon père va me remplacer d’ici cinq minutes. Je suis libre.
Je restai attaché au comptoir, hébété par la vision de cette femme à la peau bronzée unissant des yeux verts d’enchanteresse à des cheveux noirs de jais. Nous dansâmes au moins dix fois. À l’improviste, je perçus Romano glissant à mon côté. Il me flanqua un coup de poing sur l’épaule, avant de disparaître tout de suite après. Mon frère ne cessait de jouer aux cartes. Mes parents nous attendaient, peut-être, ou discutaient, l’un nous accusant, l’autre nous défendant : « ils sont jeunes ! D’ailleurs, il n’y a aucun danger là-bas… »
Je dansais avec Joëlle joue contre joue, comme j’avais vu faire aux autres. Pourtant, j’avais la sensation que ce qui m’arrivait était unique. Je proposai à Joëlle de continuer notre danse sur la plage. — Oui, répondit-elle par un fil de voix, mais sans nous éloigner trop. Mon père a besoin de moi, de temps en temps !
Là-bas, nous nous assîmes sur une balançoire à deux places. Elle avait un sourire désarmant : même si elle disait des choses idiotes ou banales, elle les disait d’une telle voix, qu’elle me faisait couler l’amour dessus. Je crois que c’était le contraste entre le sérieux de son sourire et la joie intenable de ses yeux qui lui donnait cette incroyable force de frappe. Car elle alternait les énigmes de son visage avec la simplicité de son expression. Certes, lorsqu’elle me parla de son amitié pour Robert, un jeune guitariste de Toulouse, je ne fus pas content. Mais je réussis tout de même à la distraire, à la faire rire aussi en lui parlant de Toulouse Lautrec et puis de Léautremont ainsi que du Mont-Saint-Michel… Alors je l’embrassai sur les joues par des attitudes qu’elle subit avec désinvolture. Enfin, je pris sa main dans la mienne pour y glisser un baiser plus audacieux…
Tout cela était déjà fini. Le juke-box s’était arrêté, personne n’ajoutait plus de la monnaie pour continuer la fête. Son père siffla.

003_Jo 01 - copieIrving Penn, Image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Au cours de la nuit, je fis des rêves agités. Au matin, mes draps avaient l’allure de turbans ou de cravates chiffonnées.
— Si tu ne changes pas, aucune femme ne t’épousera ! hurla ma mère, scandalisée.
Ce n’était pas la première fois que mon lit se transformait en champ de bataille. Mais, je ne sais pas pourquoi, ce matin-là cette phrase de ma mère, plusieurs fois répétée, retentissait comme un tocsin sinistre dans ma tête en forme de coeur.
Heureusement, mon frère n’était pas là : je ne suis pas sûr de ce qu’il aurait pu dire s’il avait entendu ma mère prêcher des attitudes plus civiles tout en essayant de m’arracher de ma barbarie.
Mon cerveau obéissant avait beaucoup de travail avec ce corps de jeune taureau de rodéo. Mais je n’avais pas le moyen ni la force de le dire. Je me demandais si ma mère savait qu’il y avait eu une rencontre, le soir avant, pardon, la nuit passée. Et je ne voulais absolument pas qu’elle le sache.
D’ailleurs, la phrase lapidaire de ma mère, qu’elle m’avait lancée bien sûr « pour mon bien » s’ajoutait à la pénible étiquette qu’on m’avait collée dessus depuis quelques années déjà : j’étais désormais disgracieux, maladroit et toujours distrait. Donc, j’étais un inapte en potence. En l’occurrence sympathique, pourvu d’une fantaisie débridée, mais, au final, une espèce de cas désespéré.
Pour me donner peut-être l’envie de buts insaisissables pour moi, tels le sérieux et l’abnégation dans le travail, personne en famille ne me rappelait qu’en fin de compte j’étais un beau petit mec ou qu’il y avait en moi d’autres qualités aussi.
Inutile de dire que ce brusque réveil dans une réalité en forme de tribunal m’enleva cette couche d’insouciance que je m’étais forgée au cours de ces vacances où j’avais expérimenté pour la première fois l’arrière-goût de la liberté.
La nuit avant, lorsque je me couchais en silence pour éviter tout commentaire avec Dodo, je comparais cela à l’arrière-goût d’une cigarette, au plaisir qui s’installe du fruit interdit. J’attendais de connaître l’arrière-goût d’un baiser sur la bouche de Joëlle.
Mais, le jour après, quand je me rendais par des voies traverses à l’établissement LA SPIAGGIA, je me sentais dévidé de tout héroïsme, de tout charme, de toute force. Pendant toute la matinée, sans discrétion, je poursuivis Joëlle, essayant de ne pas rencontrer son père, ni mon frère ni Romano. Par conséquent, je ne rencontrais Joëlle que dans des pauses de son travail, plus dur le jour que la nuit, si possible. Donc, en ces « instants volés » tout pouvait arriver. Soit elle me souriait, soit elle me regardait interloquée, comme si elle me voyait pour la première fois. Finalement, je décidai de m’arrêter, j’empruntai alors une copie du Figaro qu’on avait abandonné sur le comptoir et, faisant mine d’être fort intéressé aux nouvelles du jour, je m’exilai dans un coin extrême de la plage où des pêcheurs appuyaient leurs trucs. Il arriva ainsi que Joëlle vint me chercher : — que fais-tu, ici ? Est-ce vrai que ta mère t’a fait des reproches ce matin ?
Je n’écoutais pas ses mots. Je ne faisais que regarder sa bouche, l’eau de la douche coulant sur ses cheveux, la peau lisse et ronde de ses bras, tandis que ses yeux résumaient en eux-mêmes je ne savais pas quel acte de mon drame.
« Laisse-moi t’embrasser sur la bouche… » disaient mes yeux tout en se plongeant dans les siens comme dans une piscine d’eau marine.
— Que fais-tu, ici ? répéta Joëlle
Je répondis en évoquant la rigueur de mes parents, essayant de la rassurer : je n’étais plus un enfant au merci de la famille… mais je disais cela en bégayant comme un parfait idiot.
Nous n’étions plus les mêmes et peut-être le soleil, brisant toute intimité, ne convenait pas à nos colloques sincères.
Joëlle revint pour la énième fois chez son père. J’entendis que ce dernier la reprochait pour quelque chose…

Le soir même, ma famille fut invitée, par des cousins de Cap Ferret, goûter un barbecue à base de poisson. Plus tard, je rentrai à l’hôtel avec un terrible mal de tête. J’avais attrapé la fièvre et je dus rester un jour dans ma chambre. Ma fantaisie courut alors en long et en large sur la plage de Péreyre, désespérément, comme un compas autour de l’établissement de « ma » Joëlle, en quête d’elle. Après quelques heures d’insomnie, je pris une feuille et commençai à écrire ma première lettre d’amour de ma vie. Elle était assez confuse, pleine de rhétorique et de belles phrases, mais de quelques façons claire, explicite dans ses intentions. Je chargeai mon frère Dodo de la passer à Joëlle. Mais celui-ci ne fut pas l’ambassadeur loyal et discret que j’espérais : avant de la consigner à l’intéressée, il montra ma lettre à Romano.
Au crépuscule, je vis arriver Joëlle auprès de mon lit : elle avait répondu à ce que je lui avais demandé. Mais je n’eus pas la chance de lui parler comme j’aurais voulu, parce que Dodo et Romano étaient là, avec la précise intention de se moquer de moi. Au moment de l’adieu, j’embrassai Joëlle sur la joue. Je ne pus pas faire plus. Romano profita de mon embarras pour me critiquer, déclarant qu’à ma place il aurait mieux tiré parti de la circonstance… Lorsqu’ils furent partis avec Joëlle, je me jetai sous la couverture et je pleurai.
Le lendemain, j’étais guéri, mais les vacances se terminaient déjà. Ayant la matinée à disposition, je courus à la plage, mais Joël n’était pas là. Je lui laissai un billet collé avec le scotch à la grande glace : « mon train part désormais à 15 heures, je te remercie, Joëlle, tu m’as donné l’arrière-goût de tes yeux et de ta voix ! Tu ne m’as pas donné celui de ta bouche, patience ! »
À la gare d’Arcachon, la famille éparpillée sur le quai n’avait pas hâte de se réunir en avance, chacun sachant qu’on se retrouverait bientôt coincés dans le même box du même wagon. J’essayais surtout de m’écarter de Dodo, en train de rire et discuter avec Romano, encore plus encombrant que d’habitude. Je me demandais comment se serait passée mon histoire avec Joëlle si j’avais été seul à Arcachon… quand je la vis, appuyée au kiosque de journaux dans le hall de la gare. Elle me fit un petit signe. Je regardai ma montre. Le train allait arriver dans cinq minutes… Je me lançai dans le sous-passage, me bouchant à priori les oreilles pour ne pas entendre la voix affolée de mon père. Je remontai. Elle était splendide. D’ailleurs, une scène semblable, nous l’avions vue, tous les deux, dans quelques films américains. Je courus vers elle. Elle sortit de la gare pour m’attendre là où personne ne pouvait nous voir.

004_joe 04 180Sally Rosembaum, Image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Depuis Paris j’entamais une correspondance avec elle. C’était surtout moi qui écrivais. Elle ne répondait que rarement, essayant de me faire comprendre que cela n’avait pas de sens. Peut-être, flattée de recevoir des lettres pleines d’enthousiasme, de joie de vivre ainsi que des vers farfelus, elle se laissait aller à une rêverie légère et tout à fait superficielle, comme on peut bien le comprendre en lisant une de ses missives :

Arcachon, 18 octobre 1961
Nino,
Excuse-moi pour tout : pour les lettres que tu ne méritais pas, que j’avais écrites de cette façon-là ; et pour la paresse qui m’a empêché de te répondre. Cependant, moi aussi, comme toi, j’avais accompli une lettre que je ne me suis pas décidée à poster… l’école a déjà recommencé et j’ai toujours des devoirs à faire ; il y a quelques jours, j’ai eu une fièvre terrible dont je ne me suis pas encore remise. Nino, est-ce que tu me veux encore du bien ? En es-tu sûr ? Je ne le sais pas encore, je suis dans un état d’âme terrible, pleine d’incertitudes, de nerveux, de mélancolie. Le temps est toujours gris, il pleut toujours ; aujourd’hui, quand je suis sortie de l’école, il pleuvait à verse, j’avais laissé mon parapluie à la maison, je me suis trempée comme un poussin, les gouttes glissaient sur mon visage comme des larmes, tu aurais dû me voir. Dans ta lettre, une phrase m’a particulièrement touchée : « je t’aime et je ne t’aime pas » ou alors « j’éprouve du chagrin parce que tu ne m’écris pas, mais je sens que je ne t’aime pas »… Penses-tu que dans une des premières lettres tu avais écrit « dans les jeunes filles, laides ou belles qu’elles soient, je ne vois rien, je ne réussis même pas à les regarder », parce que tu voyais partout mon visage, mes yeux, mon sourire ! Je t’ai écrit tes mots à toi pour te demander si c’est encore vrai. Je vois que tu m’as demandé de te renvoyer tes poésies, que tu veux publier. Fais comme tu penses : ce n’est pas moi qui peux t’en empêcher. Je te les enverrai ; je voudrais les garder, donc je devrai les copier. Si tu en as besoin avant, écris-moi cela dans la prochaine lettre.
Maintenant, je n’ai plus rien à te dire, il est tard désormais et je dois aller étudier. Nino, écris-moi. En me souvenant de toi…
Joëlle (avec des gribouillis) »
« Une lettre qu’on ne pouvait plus sincère et éloquente. Je ne sus en comprendre la signification qu’après du temps… Alors, je voulais croire une “idylle durable” qui n’existait pas…
Quelque temps depuis cette lettre, Joëlle m’invita à “voir Arcachon en hiver”. Puisque mon père devait se rendre à Bordeaux pour son travail, je fis le diable à quatre pour qu’il m’emmène. Finalement seuls, Joëlle et moi, nous passâmes une journée inoubliable dans ces lieux presque méconnaissables où nous-mêmes, emmitouflés et sérieux, ressemblions à deux petits vieux à la retraite. Cela renforça mon sentiment d’amour pour elle. D’abord avec le souvenir de la plage et de la splendide allée des tamaris, ensuite la touchante visite à l’établissement fermé que le vent frappait furieusement, enfin la longue promenade sur l’embarcadère s’échouant sur cette inoubliable collation à deux dans le grand bar du centre….
Nino

005_joe 02 180Carl Harald Alfred Broge (1919), Image empruntée à un tweet
de Laurence @f_lebel et @FranckDache

Giovanni Merloni

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Réponse pragmatique : un instant ! n. 10

16 mercredi Mar 2016

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les lectrices

001_estelle_01 180

Chère Tina,
Vous êtes à mon avis la première qui a brisé la glace dans ce ballet légèrement hypocrite où les lectrices n’osaient pas dire le mot. Vous l’avez contourné vous aussi, mais tout à fait consciemment, je crois, pour préparer le terrain à d’autres qui viendront après vous. Et voilà que vous m’autorisez à oser : le terme exact est « DÉLINQUANT ». Il s’agit d’une personne compulsive et transgressive, qui ne fait pas du mal à une mouche, bien entendu. Pourtant, ses attitudes vont bien au-delà de la désinvolture ! Excluant de mon jugement ses personnages, je parle évidemment du Galérien, cette espèce de Sisyphe se transformant en Ulysse qui ne cesse de m’inquiéter et m’intriguer vivement à la fois.
Je dis que Le Galérien ressemble à Sisyphe, car je vois en lui une façon obsessionnelle de se soumettre au jugement de gens qu’il ne connaît même pas, proposant à tout un chacun ses textes aux titres bizarres et multipliés. Pourquoi ? Pourquoi, pour chaque lecteur, il invente un nouveau titre et même une nouvelle histoire ?
D’ailleurs, il est aussi Ulysse, car il revient toujours au passé, à son Ithaque perdue, tout en fuyant d’elle, tandis que, sur le chemin du retour, les femmes qui l’entravent sont autant d’aimants qui l’attirent inexorablement…
« Jusque de mon enfance les femmes ont exercé sur moi un indiscutable pouvoir. Cependant, ma vision de la femme n’a jamais été conflictuelle. Je n’ai jamais vu dans la femme une menace ou limitation pour la pleine exploitation de ma personnalité. Au contraire, la femme que j’aurais tôt ou tard rencontrée et aimée était toujours positive, constructive et porteuse d’ouvertures, conquêtes et succès. D’ailleurs, il demeure inconcevable, pour moi, une vie sans un toit ou un toit sans une femme. Je ne parle pas d’une maison toute faite, avec une femme à l’intérieur, prête à dépoussiérer la commode ou à se transformer elle-même en bibelot. Mais une maison à bâtir ensemble. »
Ceux que je viens de citer ce sont les mots introductifs à un texte inédit que j’ai trouvés hier dans ma boîte aux lettres en bas de mon immeuble, avenue Ledru Rollin (XIe arrondissement, Paris) où je suis née, il y a cinquante et un ans, le premier jour du 1965. Ou, pour être plus exacte, aux premières heures de l’an. Je ne vous aurais pas dit ce détail de ma date et heure de naissance, chère Tina, s’il n’y avait pas eu cette affreuse coïncidence que bientôt vous découvrirez. En fait, dans le conte « Est-elle… ? » ci-dessous, le moment topique de la narration correspond exactement à l’heure où je suis née. Tout cela est bizarre, n’est-ce pas ?
Ce qui m’a étonnée et même bouleversée c’est le fait de recevoir cette histoire, sans timbre aucun, directement chez moi. Je connais bien les propriétaires et les locataires de cet immeuble : personne n’est ainsi tordu pour faire une chose semblable.
On dirait que le Galérien en personne s’engage dans une recherche très fouillée des destinataires de ses missives avant de se séparer de chacun de ses textes. Comme s’il envisageait de laisser une petite partie de lui, en héritage, à chacune de nous. Rien n’est laissé au hasard !
Pour finir, voilà une cerise à poser sur la tarte de mon anniversaire, avec quelques mois de retard : l’auteur, dont l’origine italienne est confirmée, avant de situer le conte ci-dessous à Naples, où habitait la famille de Michele Calenda, conclut sa profession de foi dans l’amour avec l’évocation d’un épisode qui me semble révélateur…
« Avec les premiers disques à 78 tours, la France était arrivée chez nous. Ce gramophone assez rudimentaire qu’on avait acheté avec une offre spéciale du Reader’s Digest insinuait dans notre salon autarcique et spartiate la voix d’Yves Montand, nous confiant des chansons célèbres que nous apprenions par cœur. En général, tout se passait dans l’enthousiasme et dans l’hilarité. Cependant, quand arrivait le tour de la chanson plus dure et douloureuse d’Yves Montand, lorsqu’il évoquait l’histoire d’un homme qui croit en Madeleine, “n’ayant pas tué, n’ayant pas volé, mais ayant voulu juste courir la chance”, ma mère s’effondrait en larmes. Était-ce l’humaine compassion pour quelqu’un qui avait raté sa vie, mais qui restait de même en dehors de notre univers connu ? Était-ce l’un de ses fils, qui par son comportement rebelle et contradictoire, menaçait selon elle d’entreprendre une route dangereuse sinon catastrophique ?

Je me souviens, ma mère m’aimait,
mais je suis aux galères…

Sophie

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Réponse pragmatique : un instant !

Ce fut le dernier jour de décembre 1964 que j’eus ma petite revanche sur ma sœur aînée et sur toutes ses tentatives, jusque-là réussies, de me tenir à l’écart des jupes, des aisselles odorantes et des coiffures bizarres de ses agréables et parfois incontournables camarades.
Nous étions chez notre cousine, dans une maison qui plongeait doucement dans la nuit surréelle du jour de l’an. Estelle, une blonde à laquelle je m’étais une fois dérobée… Mais non, ça ne va pas comme ça. Je recommence : Estelle était une jeune fille plus âgée que moi de deux ou trois années au maximum. Lorsqu’elle avançait sérieuse, légèrement hautaine dans sa mise blanche, elle ressemblait à Grace Kelly. Mais elle aimait beaucoup surprendre sa petite foule de soupirants, s’aventurant incognito, les lunettes de soleil couvrant toutes ses émotions éventuelles. Elle prenait en ces cas des allures décontenancées sinon scandaleuses, en ôtant sa jupe élégante qu’elle remplaçait par des jeans sans forme. Estelle devenait alors une Brigitte Bardot hagarde et sans retenue…
Je pourrais dire aujourd’hui, depuis mon rivage âpre et fort éloigné, qu’elle était irrésistible.
Deux ou trois ans avant cette veille paresseuse — où devaient s’inviter des surprises capables d’égaler les coups de théâtre de films comme La Notte d’Antonioni ou Les Amants de Louis Malle —, on était encore trop jeunes pour ces rôles. Pour être précis, en 1959-1960 j’étais encore un enfant, doué, à juger de rares photos conservées, de quelques beautés dans les yeux. Et peut-être aussi dans mes gestes rêveurs et captivants. Mais j’étais encore en deçà de la vie. Cette jolie enchanteresse était déjà, au contraire, une véritable femme, avec toutes les justes rondeurs et la lumière sur la peau et… Bon, Estella était aux aguets, cachée derrière un fauteuil fleuri quand j’entrai, glissant mon pied sur une invisible trottinette, dans le salon désert. À brûle-pourpoint, elle s’écria : — est-ce que je suis belle ? Cette question me bouleversa et je manquai tomber en arrière en me cassant l’os sacré… Non, je répondis alors… Elle haussa les épaules et partit pour d’autres conquêtes. Moi, refusant d’être le miroir complaisant de tous ses désirs inénarrables, je m’étais sauvé des obscurités d’un amour impossible.
Le soir de la fête de l’an 1964, la grande famille accueillait pour la première fois un petit groupe d’amis désemparés. Dans le bureau de mon oncle, il y avait juste une espèce de réverbère empruntée à la rue qui jetait un halo pathétique autour d’elle. Ô combien l’on avait bu ! Cela m’avait donné l’héroïsme d’oublier pour une fois mes traits de frilosité oubliant mon veston gris quelque part. Elle riait. J’avais la chemise blanche qui sortait un peu des pantalons, tandis que la cravate anglaise allait presque m’étrangler. Un ami tristounet essayait de trouver les accords d’une chanson :

Oh, Carol, I am but a fool
Darling, I love you tho’ you treat me cruel
You hurt me and you made me cry
But if you leave me I will surely die ….

Je pris la main d’Estelle. À moitié endormie, elle jeta les chaussures dans l’air, pour danser pieds nus. Ma sœur était là : résignée, souriante. J’étais fou ! Ce fut alors que je versai le champagne dans le verre adapté pour ajouter ce cruel exercice de boire sans cesser notre danse enivrante et hardie. On nous avait même offert des confettis, enveloppés dans des voiles plus légers que la soie d’un foulard indien. On posa les verres, on cessa de chanter. La musique d’un disque lointain remplaçait le silence de la guitare abandonnée dans un coin. Nous étions seuls Estelle et moi. Entre nos bouches rêveuses collées l’une à l’autre, il y avait juste ce filtre douceâtre sentant encore le parfum des amandes, la lueur blanche de ces petits cailloux désormais engloutis l’un sur l’autre, avec les autres délices d’un dîner opulent et la fatigue des jeux et la brûlure dans la gorge séchée d’une dernière cigarette…
Combien eut-il duré ce long baiser manqué ? Réponse ambiguë : une somnolente et indéfinissable éternité. Réponse pragmatique : un instant ! Jusqu’au moment où le bruit d’un téléphone, venant d’un ailleurs mystérieux, brisa ce bonheur inquiet, ce plaisir partagé de se plonger finalement dans le gouffre de la vie. Quelqu’un la réclamait. D’ailleurs, on sait bien que chaque Brigitte Bardot ou Grace Kelly au monde a toujours un fiancé sinon un mari qui l’attend.
Elle disparut, bruyamment, sans élégance.

Estelle, Estelle, Est-elle ? Elle est !
Ou, pour mieux le dire, Elle était…

J’allai chercher un autre confetti, ce caillou blanc qui devait dorénavant marquer la piste de mon destin audacieux.

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Giovanni Merloni

Cette correspondance est protégée par le ©Copyright 

« Trouve-toi une jeune fille de ton âge ! » n. 9

13 dimanche Mar 2016

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les lectrices

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Ursula…
J’ai lu avec intérêt votre lettre ouverte à Vanda. Et je suis désormais les textes du Galérien avec enthousiasme. Car, avec ses thèmes apparemment « classiques », qu’on est portés à inscrire dans le nombre de genres littéraires connus, ce Rocambole des bouquins est en train d’opérer une petite révolution !
D’un côté, il aime provoquer un débat entre les lectrices de plus en plus nombreuses et exigeantes autour de ses personnages. De l’autre côté, il s’amuse à brouiller les eaux en donnant vie à des personnages qui se ressemblent, tout en présentant, parfois, des caractéristiques opposées les uns des autres.
Je suis d’ailleurs convaincue que derrière le pseudonyme du Galérien se cache un autre personnage encore, qu’on voudrait entourer d’un halo de mystère tout à fait particulier, jusqu’à le présenter comme une espèce de Chevalier inexistant de Calvino. Le Galérien n’a rien à voir avec celui qui écrit vraiment les histoires publiées à son nom.
Je dis cela parce que je viens juste de recevoir — dans l’enveloppe que l’association des Amis du Louvre envoie à ses membres tous les trois mois, avec une belle revue en papier couché — une feuille imprimée, signée par Le Galérien, titrée « Je ne suis pas un type autosuffisant », dans laquelle ce curieux personnage, après avoir avoué qu’il n’est pas capable de demeurer seul, avec tout ce que cette affirmation comporte, nous transmet en quelques mots assez abrupts ce qui compte pour lui, c’est-à-dire le véritable noyau de son idée de la vie :
« Depuis mon âge le plus tendre, j’ai été conditionné par le charme irrésistible du numéro deux. J’héritais cela de l’extraordinaire solidarité imprégnée de respect et passion amoureuse qui liait mes parents entre eux. Ensuite — pourquoi ne pas l’avouer ? — de la complicité avec mes deux frères. Une complicité jamais collégiale, mais toujours basée sur le numéro deux : dans les premiers temps c’était l’alliance circonspecte avec ma soeur aînée, plus tard ce fut l’entente tous azimuts avec le frère cadet. Ensuite, tandis que les années de l’enfance se brûlaient vertigineusement et que celles de l’adolescence avançaient au compte-gouttes, cet archétype de la force qui ne peut jamais être celle d’un seul individu s’est cristallisé en moi, devenant l’élément dominant de ma personnalité et de mes attentes envers les autres. »
Je vois dans ces mots, ma chère Ursula, une première révélation ! En lisant ces lignes, un détail très intrigant au sujet du Galérien s’est de but en blanc révélé à mon esprit. Une association d’idées qui ne pouvait pas échapper à une lectrice attentive comme moi. Cela vous intéressera, d’autant plus que nous avons toutes vécu — moi, vous et Vanda surtout — à califourchon de ces deux mondes qui ne se connaissaient pas vraiment, l’Italie et la France. Moi aussi je suis d’origine italienne, ayant eu une grand-mère habitant Santa Sofia in Epiro, un petit pays de la Calabre, où toutes les femmes, venant d’Albanie, ont les yeux bleus-céleste, comme moi. Donc, je cogne tous les jours sur les questions des accents et de la diverse signification des mots.
Je ne vous parlerai pas, ici, du mot italien « bacio ». Un outil absolument indispensable, rigoureusement séparé, dans la langue de Dante, des actes encore plus intimes de deux amoureux passionnés, qui ne trouve pourtant place dans la langue française, où le mot « baiser » c’est trop intime, tandis que « s’embrasser sur la bouche » est un peu trop compliqué, si j’ose le dire.
Je veux juste te faire part d’une intuition qui me semble bien possible : la référence évidente du nom qui tant circule au « Galérien » — la chanson que Yves Montand, un italien d’origine, a rendue célèbre dans les années 50 et 60 —, signifie sans doute que celui qui a écrit tous ces textes au sujet de l’amour frustré est un italien lui aussi…
Tina

mots de papier

« Trouve-toi une jeune fille de ton âge ! »

Quand nous rentrâmes à Marseille, je ne pensais qu’à ce but à franchir, fusionnant avec l’obsession de voir mon Angélique nue. En même temps, je ne savais pas ce que j’aurais voulu effectivement. Un soir, je regardai Beatriz en train de se déshabiller à travers le trou de la serrure… Oui, je le sais, c’est un classique ! Pourtant je n’y peux rien. J’étais là, tremblant, essayant de ne bouger ni de respirer pour ne pas réveiller le reste de la famille s’effondrant dans le noir… car en fait Beatriz était assez noctambule, elle vagabondait pour ranger quelque chose dans les chambres plus reculées de notre appartement, tout en attendant que les membres de la famille se rendissent au lit. Ensuite, elle se retirait dans son nid, tout simplement en fermant la porte. Mes aguets n’avaient pas de grands résultats. Il arrivait toujours qu’avant d’achever son trafic avec des vêtements assez spartiates et presque militaires elle éteignait la lumière. Par hasard, lors d’un minuit qui reste suspendu comme une ampoule taquine au-dessus de ma tête, la lumière resta allumée. Cependant, au moment d’enlever les dernières étoffes, comme dans les rêves, comme dans les films interdits aux mineurs de 18 ans, quelque chose — une chemise à carreaux blancs et rouges — se posa sur mon œil comme un brouillard jaune… J’ouvris la porte, Beatriz s’exclama : — Ni-no !, par un ton de reproche. Tout de suite après, la queue entre les jambes, je rentrai dans ma chambre, faisant attention au lit pour qu’il ne craque pas (tandis que ma mère demandait, au milieu du silence qui était survenu : — qu’est-ce qu’il est arrivé ?)
Les jours suivants, j’évitais le regard de Beatriz. Mais ce n’était pas de la honte. J’étais en train de combattre avec moi-même, essayant de me calmer. En même temps, je ne voulais pas admettre que cela n’avait pas de sens. Personne ne m’avait pas provoqué. Beatriz non plus. Quant à moi, je me sentais emporté vers l’évidence que Beatriz était une femme qui m’avait involontairement, par sa même nature féminine, laissé glisser dans un gouffre où nous ne jouons pas au pair. Elle avait le désavantage de tout devoir à cette famille où elle avait une place reconnue. Moi, j’avais le désavantage de mon affreuse inexpérience, de mon incapacité de mettre en place une stratégie quelconque. Comment pouvais-je le faire, si je n’avais jamais étreint une femme nue entre mes bras ? Comment pouvais-je envisager la suite si je n’avais jamais embrassé personne sur la bouche ? Je me bornais au premier but. Et puisqu’elle ne m’avait pas accordé — même pour une seule fois — sa bouche, je me retirais sur cette hypothèse absurde, en assumant des attitudes de voyeur tout à fait inédites. Si je l’avais vue, nue comme la Vénus de Botticelli ou les baigneuses de Renoir, aurait-il suffi pour mes ambitions qui marchaient alors par petites conquêtes ? J’étais un ours de la forêt — ou un loup affamé —, mais j’étais aussi un animal que l’éducation ralentissait. Un lièvre en potence, qui devait se contenter d’une vie de tortue ! D’ailleurs, si mon manque d’expérience directe ne faisait pas de moi un eunuque, j’étais du moins un clerc assez timide : une seule caresse aurait pu provoquer en moi un orgasme auquel une gratitude éternelle aurait suivi…
Quant à Beatriz, elle croyait peut-être que je m’étais repenti de cette imprudente ouverture de porte. Néanmoins, depuis cette nuit-là, elle fermait la porte de sa chambre à clé…
Comment contourner une telle prohibition ?

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Un soir nous étions seuls à la maison. Beatriz, Dodo et moi. J’entrai dans son enclos sur la pointe des pieds, avant de m’étendre au-dessous du lit. Cela fut assez pénible, en raison de ma longueur et de la présence, sur le sol, de boîtes à chaussures et d’un vieux vase de nuit. J’avais imaginé que j’aurais pu regarder Beatriz dans le miroir rond placé sur la paroi de fond derrière moi, sans être obligé de me pencher en avant. Je me contentais de la voir nue. Je n’avais pas réfléchi, avant de franchir la porte de la chambre, à la question de la clé. Désormais, une fois étendu, j’étais parti pour un voyage sans retour. Je décidai alors que j’aurais attendu qu’elle s’endorme avant d’ouvrir la porte, la refermer du dehors et faire glisser la clé par la fissure en bas. Tout cela sans faire de bruit, comme un parfait cambrioleur. J’étais dans le sombre, inconfortablement étendu et désormais je n’attendais plus la suite obscure de cette aventure, quand Beatriz alluma fermant en même temps la porte à clé. Sans transition les bruits, que jusque-là j’avais entendus comme estompés et éloignés au-delà d’une porte, se matérialisèrent dans les gestes d’un effeuillage tout à fait abrupt et dépourvu de malice. D’ailleurs, de ce corps debout au centre de la chambrette, à cinquante centimètres de moi, je ne voyais dans le miroir rond que l’image. Une image taquine, qui avançait ou reculait en fonction de la simple liberté d’une solitude méritée au prix de journées dures, où ce corps ne s’était pas épargné… J’étais fort ému et dus faire un grand effort pour ne pas haleter selon les pulsations de mon coeur prêt à exploser… en plus, je le sais, je rougissais sans retenue : au moment de s’enlever le soutien-gorge, Beatriz recula. Au lieu des seins, je vis son ventre blond, évoquant la femme insaisissable de la Tempête de Giorgione… Incapable de maîtriser mes actions, je levai la tête pour tout regarder… dans l’instant précis où elle laissait descendre au long des bras et des hanches la courte chemise de nuit : — Nino ! s’exclama bruyamment Beatriz, effrayée. Et, tandis que je sortais de mon cachot, elle se mit à parler, à voix haute… Je ne me souviens pas bien de ce qu’elle disait. Bien sûr, dans ses mots et dans son air stupéfait il y avait un sentiment de déception et de surprise. Elle ne se serait jamais attendue à un tel dépassement des frontières et des règles du jeu. Je me vois encore là, debout devant elle, misérable dans mon pyjama de Schostal, lui demandant d’une voix suppliante de me pardonner. Ensuite, je m’assis à côté d’elle et je lui expliquai. Mais je n’eus pas la force ni la conviction de dire « je t’aime », car en fait, en ce moment-là, c’était surtout de l’affection que je ressentais pour elle… Il avait suffi de sa réaction nette, de sa revendication d’étrangeté à tout ce qui me concernait pour me sentir seul, indifférent et surtout incapable de surmonter l’échec avec un nouvel élan. Je n’aurais pas su lui voler un baiser ni une caresse. Jusque-là, c’était elle qui m’avait appris tout ce que je savais de l’amour. Maintenant qu’elle coupait le fil de toute possible entente, je redevenais analphabète. Un enfant dans son pyjama. Je me bornai à poser une main sur son épaule, à poser en signe de paix la pointe des lèvres sur sa joue qu’on ne pouvait plus pâle.
— Demain, je m’en vais d’ici, dit Beatriz, et je pensai que notre amour avait fait naufrage.
Le lendemain, c’était mon anniversaire. J’entendis Beatriz parler avec ma mère. Je m’habillai à la hâte… Ma mère ouvrit la porte de ma chambre et hurla, d’un ton menaçant : — qu’as-tu fait, Nino ? — Je ne le sais pas, répondis-je, comme je le faisais souvent. Tout de suite après, je courus dans le couloir, je claquai la porte de notre appartement et je sortis.
Je me sauvai dans les ruelles du quartier. Pourtant je n’étais pas habitué à m’éloigner… Une heure après, je rôdais aux alentours du rez-de-chaussée où habitait Adèle, la copine de Marc, mon camarade d’école toujours souriant. Quelqu’un qui n’avait surtout pas de complexes. Bientôt, je vis arriver la voiture de mon père. Il était avec Dodo, qui n’avait pas eu de difficultés à me dénicher. Je montai. Mon père me souhaita un bon anniversaire. Il n’était pas fâché, au contraire il fut très équilibré et sensible dans le choix des mots les plus adaptés pour la circonstance : — ne touche pas aux femmes de ménage ! Il est devenu de plus en plus difficile d’en trouver !
De toute évidence, il avait raison. Il suffit de ce peu de mots pour que mon château de cartes s’écroulât à jamais. Cependant, la phrase qu’il ajouta tout de suite après, ne m’ouvrant qu’en apparence un monde jusque-là interdit, ce fut néfaste pour moi : — trouve-toi une jeune fille de ton âge !
En un seul coup, tout en m’interdisant, justement, d’entamer des rapports compromettants avec une personne soumise à un contrat de travail, on m’obligeait à écarter aussi, pour « ces choses-là », les femmes plus âgées que moi, tandis que celles-ci auraient pu partager quelques traits de mon destin avec un peu plus d’insouciance et surtout de confiance dans le genre humain.
Rentré à la maison, je n’eus pas honte à regarder Beatriz dans les yeux : j’effaçai ainsi, en un seul coup, mes attentes et mes déceptions. D’une certaine façon, je me sentais comme libre, affranchi, autorisé à me chercher une vie en dehors de la famille. Je pouvais commencer tout de suite.

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Quand les « années de Beatriz » se conclurent chez nous, elle passa en d’autres familles pour y exploiter des travaux également durs, mais plus hâtifs, encastrés dans un rythme différent de la vie où elle-même était devenue mère de deux enfants lui procurant autant d’espoir que de chagrin. Sa vie était retournée à la case de départ. Cette parenthèse pour elle fabuleuse, où sa vive intelligence lui avait fait saisir l’importance de la culture, des voyages, de la découverte du monde… s’était refermée. Une fois épousée à Robert, l’homme peut-être le moins adapté à comprendre et mettre en valeur ses qualités ainsi que sa rare sensibilité, Beatriz n’eut même pas le temps de saisir que son intelligence n’avait pas vraiment besoin de béquilles ni du soutien constant d’une famille comme la nôtre. En absence d’une « troisième voie », revenir en arrière ce fut pour elle vraiment difficile.
« Où es-tu, maintenant, Beatriz ? J’attends que ta petite voix, à califourchon d’une vague bienveillante de lumière et d’ombre, m’apporte elle-même cette nouvelle. Tu traverseras, imperturbable, les distances du temps. »
Nino

Giovanni Merloni

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Une clairière cachée à l’intérieur d’un souffle n. 8

11 vendredi Mar 2016

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macke

Une clairière cachée à l’intérieur d’un souffle

Vanda, bonjour
Je ne suis pas d’origine italienne, comme vous, mais j’y ai vécu longtemps, à Oneglia, pas loin de la Sanremo dont vous parlez avec un peu de nostalgie.
Je suis franchement étonnée pour cette prolifération de textes du Galérien, ayant des tailles et des couvertures souvent bizarres et même criardes qui circulent partout, désormais. J’habite à côté du marché d’Aligre et c’est là que j’ai repéré ma première copie d’un de ses bouquins, il y a deux mois. Maintenant, rue de Prague, j’ai vu qu’un petit coin de la vitrine de la « Terrasse de Gutenberg » a été consacré à cet auteur. Sans commentaire, bien évidemment. Mais c’est déjà quelque chose. Mon seul souci — ayant aimé les mots abrupts et sincères dont notre auteur se sert si bien pour maîtriser le mensonge ou la pure invention — c’est que quelqu’un prenne tout cela au pied de la lettre, en imaginant que cette espèce de randonnée rétrospective dans les méandres des amours manquées est le reflet pathétique ou inquiet d’une expérience réelle, réellement vécue !
Au début, Vanda, je demeurais interloquée en voyant Le Galérien proposer la même histoire, avec juste de petites variantes, dans deux ou trois bouquins différents, ayant l’allure de feuilletons, qu’il a diffusés sous des titres tout à fait déplacés par rapport aux vicissitudes évoquées. Toutes ces histoires sont d’ailleurs racontées à la première personne et cela ne ferait qu’augmenter le suspect que Le Galérien ait écrit tout cela pour s’épancher comme Giacomo Casanova, ou alors pour confesser ses propres méfaits comme le fit Jean-Jacques Rousseau.
Rien du tout ! Écoutez, j’ai l’esprit d’un détective, et je ne crois pas que je me trompe. Les sujets choisis par le Galérien ont dans leur but une fonction d’épouvantail. Ou alors, puisqu’il s’agit de femmes et le thème est bien sûr l’amour, les figures qui se hissent sur le plateau sobrement illuminé sont des  «  femmes-écran  » chargées, comme le prototype inventé par Dante Alighieri, de dépister l’attention du lecteur et de la lectrice ou, plus exactement, de les obliger à suivre un parcours différent et tout à fait inattendu. Suivant une route parfois accidentée, plus longue et tortueuse que d’habitude, les lecteurs et les lectrices plus tenaces découvriront quelque chose à laquelle ils ne se seraient pas attendus avant. Voilà pourquoi je me sens maintenant rassurée 
Je vous donne un exemple. Dans la nouvelle titrée « Beatriz », Nino, le personnage principal, déclare : « J’aurais voulu aimer toutes les jolies femmes qui entraient dans notre appartement, avant de s’arrêter debout dans le salon où se faufiler chuchotant en cuisine. J’aurais ensuite profité de la collection de mes succès domestiques pour descendre dans la rue et y apprendre à embarquer, ou engranger, gentiment, bien entendu, les femmes jolies ou belles de passage, à pied ou en vélo. Malheureusement pour moi, l’unique “amour” concrètement possible — et souhaitable aussi, avec la clairvoyance du lendemain, car en fait rien ne se passa de “tangible” entre nous —, ce furent ces longs pourparlers avec Beatriz. Une liaison muette ou effacée, que j’ai dû guetter d’en dehors, comme un tabou ou “un déjà vu, à la limite ridicule”, tandis qu’entre nous, en vérité, il y avait une entente très profonde, une grande familiarité. »
Que veut-il prouver ? De quelle faute originelle veut-il se décharger ? Je crois qu’il n’a pas de véritables poids sur l’estomac ni sur le coeur. Tout simplement, il s’indigne de l’indignation, de la course au scandale, de la lutte ridicule entre les genres masculin et féminin. En tant qu’homme qui comprend les femmes, il serait bien sûr féministe, évidemment mesuré. S’il s’appelait La Galerienne, il serait une femme non violente qui ne supporte bien sûr pas la violence des hommes sur les femmes, mais qui prêche, au contraire, une vision équilibrée et réaliste de ce que la Nature nous apporte…
Ursula

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Chère Beatriz
Je passais des heures en cuisine. Tu manipulais les pommes de terre pour ton fameux pastiche, t’amusant à fredonner à voix basse les histoires de ton pays éperdu dans les Pyrénées. En revanche, je te parlais de mes découvertes journalières. Tandis qu’avec Dodo le flux continu de notre affabulation acharnée était comme une usine où tout apprentissage était brusquement physique, avec toi j’apprenais à parler de façon adulte… Sans te le dire, je me voyais avec toi dans un miroir où nos têtes et nos corps se parlaient encore plus de près, avant de s’étreindre en silence. Ou alors, ma chérie, nous jouions sans y réfléchir les rôles que la vie assigne d’habitude à un homme et une femme dans une cuisine, dans une boutique ou dans un bureau…
Parler avec toi me rassurait. Cependant, quand je me retirais dans ma tranchée privée, je découvrais au jour le jour que j’étais désormais un « mec » ! Je n’aimais pas ce mot, j’y voyais une étiquette ou alors un costume disproportionné à ma taille. Mais je ne pouvais pas négliger l’importance que ce nouvel « outil » allait exercer dans ma vie. Donc, j’essayais, tout seul, de me documenter, brisant l’innocence qui avait jusque-là accompagné mes expériences, mes lectures et rencontres… et y trouvai la force de la transgression, de la vérité de deux corps nus, de la liberté de leur sincérité, de leur complémentarité. Un nouveau monde au charme irrésistible, envoûtant et déchirant à la fois, dont j’avais honte en avance, était en train de m’ouvrir ses portes.

Tu me plaisais moralement et physiquement, Beatriz, j’étais sans doute amoureux de toi. Certes, je n’en avais pas le droit. Pouvais-je alors le comprendre ? Sans avoir la franchise ni les moyens pour te le dire, je te demandais d’être le corps vivant et fuyant de mon idolâtrie. Comme si tu étais devenue de but en blanc la seule responsable de mon vague désir d’adolescent…
Te souviens-tu de combien de fois (innocemment ?) tu m’as lavé le dos ? De ce temps-là, plongé sans envies ni même curiosités dans la baignoire, je me bornais à rire, accueillant tes gestes et tes boutades enthousiastes avec autant de reconnaissance que d’innocence. D’ailleurs, je n’avais pas été troublé ni ne m’étais jugé provoqué… Plus tard, je demeurais au contraire dans un état d’exaltation où se mêlaient les phrases cochonnes, les blagues et les sous-entendus de l’école et des amis… mais certes un seul bisou de ta part, un seul embrassement sur ta bouche m’aurait suffi… Oui, je le sais, on commence par un bisou soi-disant chaste, et après…

Un jour — t’en souviens-tu ? —, j’étais avec toi dans la rue en bas de notre immeuble de Marseille, quand tu as embrassé sur la bouche cet homme dont tu m’avais longuement parlé, celui que tu considérais peut-être comme ton « grand amour ». Rien à voir, si je ne me trompe pas, avec Robert, ton futur mari. En cet après-midi entre chien et loup cette étreinte forte et même violente me troubla et me fascina à la fois. De cette rencontre impromptue j’appris déjà quelque chose. Je vis vos bouches se visser l’une dans l’autre, tandis que toi, tu étais obligée, si petite, de te plier sur un côté, laissant tomber sur le côté opposé ta queue de cheval mal fixée. Peut-être, celle-ci avait été la dernière de vos effusions, que j’imagine d’ailleurs rares et très surveillées de ta part. Oui tu étais comme la Silvia de Leopardi, pour moi, insaisissable et en même temps présente avec tes odeurs de bestiole et tes épines de genêt à deux centimètres de mon nez, de ma peau, de mes mains. Si tu m’avais autorisé, j’aurais fait le tour du quartier avec un panneau avec une inscription comme ça :

PERSONNE
NE CONNAÎT
MIEUX QUE MOI
LA RIGUEUR DE BEATRIZ,
SA HÂTE DE RENTRER VITE
À LA MAISON.
CAR ELLE EST UNE PETITE GRANDE FEMME,
MÊME TROP RESPONSABLE
ET INTRANSIGEANTE
AVEC ELLE-MÊME !

Pendant longtemps, après cet épisode — que je vivais quant à moi comme un petit secret, dont tu t’étais oubliée, bien sûr —, j’avais insisté avec toi pour que tu m’enseignes : — je t’en prie, apprends-moi à embrasser sur la bouche ! Je ne savais pas que je jouais avec le feu… C’était moins grave, n’est-ce pas, quand je traînais Dodo dans une espèce de rite démentiel ou de danse tribale, autour de toi ? Je fredonnais, sur un air connu : — comment est-ce qu’elle a ses fesses, Beatriz ? Et Dodo répliquait : — pointues ! Dodues ! Potelées !
Je vois maintenant avec une distance sidérale toutes ces pulsions aussi violentes que naturelles ayant abouti surtout à renforcer le lien déjà solide qui nous liait. Cependant, c’était l’époque où les fondements de notre rapport devaient forcément changer, et rien n’arrive en dehors d’une violente souffrance. Jusque-là, sans en usurper le charisme ni l’éventuelle pédanterie, tu avais remplacé ma mère et parfois mon père. Et tu remplaçais aussi, sans en assumer les attitudes de rivalité ni de « partage jusqu’au bout » ma sœur et parfois mon frère. Pourtant, cela devait finir : si je m’acheminais à devenir un homme, tu étais une femme, une colonne fleurie, un petit bois avec une clairière cachée à l’intérieur d’un souffle.

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Un matin à l’aube — je dormais sur un lit de camp dans le couloir de la maison de Cambo-les-Bains, car mon lit était occupé par un hôte — tu sortais pour aller acheter du lait. Le couloir était bien étroit, entre le mur et moi l’espace était très réduit. Quand tu es passée, glissant de travers, je me suis accordé un geste que je n’aurais jamais songé : faisant semblant de dormir, j’ai faufilé ma main au-dessous de ta jupe, t’en souviens-tu ? Pendant cet instant unique, tandis que j’avais l’illusion d’effleurer ta peau lisse et ton âme inquiète, tu n’as rien dit. En un éclair, évitant de me réveiller et donc d’accorder une importance quelconque à mon initiative inattendue, tu as disparu de mon nirvana, faisant claquer la porte derrière ma tête. Peut-être, profitant de ton autorité, tu me dis alors quelque chose pour nous tenir à l’écart l’un de l’autre, du moins jusqu’à la fin des vacances. Ce fut un reproche ? Ce fut un mot grave et sec que ta petite voix me susurra à l’oreille quand personne ne pouvait nous entendre ? Je ne le sais pas. Toujours est-il qu’après cet embarrassant épisode qui d’ailleurs ne faisait que monter mon orgueil, je ressentis sur moi une impatience multipliée qui me bousculait jusqu’à l’effroi…
Nino

Giovanni Merloni

Cette correspondance est protégée par le ©Copyright 

Je n’avais plus peur de rien : je ne pensais qu’à toi ! n. 7

09 mercredi Mar 2016

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Image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Wladyslawa, bonsoir,
Je suis italienne, originaire de Sanremo, la patrie des fleurs, du Casino et du fameux Festival de la chanson. Maintenant, j’habite Paris et je me demande comment aurait dû se dérouler l’adolescence de Nino si au lieu d’avoir traîné dans un sobre appartement de Marseille, ayant une seule porte, il avait habité au deuxième ou troisième étage d’un immeuble haussmannien ici à Paris, tandis que Beatriz, cette « femme interdite », avait eu une chambre pour elle au sixième étage… Je ne dis pas cela en raison de mes curiosités d’architecte manquée. C’est l’histoire un peu douloureuse qui m’est tombée dessus d’une façon tout à fait incroyable qui me suggère des sentiments contradictoires où le partage du point de vue des amants « qui n’ont pas pu l’être » prévaut enfin sur d’autres considérations plus honnêtes et correctes.
Sur mes sentiments, un rôle particulier a été joué peut-être par la surprise que j’ai éprouvée… Je rentrais chez moi avec mes sacs de Franprix, quand je me suis aperçue qu’à la caisse j’avais par hasard emprunté, sans le savoir, un sac gris qui ne m’appartenait pas. Quelqu’un l’avait correctement laissé près de la sortie, avant de se perdre dans le petit labyrinthe des achats quotidiens. Malheureusement, j’ai compris ma faute trop tard. J’ai couru, mais Franprix était fermé. Le jour après, ils m’ont dit que personne n’avait revendiqué ce sac en insistant pour que je le garde…
À la maison, quand je me suis décidée à examiner ces trois bananes et ces deux kiwis, j’ai découvert qu’il y avait au-dessous un opuscule plié en quatre. Là-dedans, par une calligraphie assez petite et fragmentaire, Le Galérien (!) venait d’écrire une lettre — dont je ne sais pas deviner si elle est vraie ou imaginaire — que son personnage-clé, Nino, aurait envoyée à son ancienne amie Beatriz.
Je suis en train de la recopier… mais cela m’a tellement pris que je ne pouvais pas aller vite… je me suis arrêtée au beau milieu du gué, crevée de fatigue. Cependant, pour vous faire plaisir, je vous envoie déjà cette première partie. Le reste sera pour l’un des prochains jours, j’espère !
Je sais déjà que, si un jour nous parlons de cette lettre, nous deviendrons amies.
Vanda 

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Matisse, image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Chère Beatriz,
Je ne sais pas où tu es, maintenant, mais il est sûr et certain qu’en ce même moment où tu vagues ailleurs, inquiète, en quête de tranquillité, tu es aussi dans la poche de ma chemise, cachée derrière un regard qui te ressemble, concentrée dans une lecture qui ne fait qu’augmenter ton anxiété et ta contrariété. Tu voudrais me dire peut-être quelque chose d’extraordinaire, inattendu, qui changerait sans doute toute la perspective de mon regard en arrière et aussi, bien sûr, le sens ultime de ma recherche autour du temps où nous nous sommes perdus.
Je le sais, et sais aussi que tu me laisseras le répéter mille fois, sans dire « mais non, mais non ». Tu n’es pas Manon, heureusement.
Je ne sais plus situer la date précise de notre dernière conversation au téléphone. Il me semble hier. Pourtant des années se sont écoulées — dix ? quinze ? — , en alourdissant la patine qui se posait sur ta bouche avant que tu ne cesses de parler tout à fait. Combien de remords se sont-ils accumulés sur mon cœur, de plus en plus oppressé, égaré ? Je pouvais, je devais te chercher. Je n’ai pas fait cela, comme si ma vieille habitude de compter les jours depuis quand j’ai réussi à t’écarter, à éviter de te penser, s’était enfin transformée en inexorable déni de ton existence ! Je me suis tout simplement accoutumé à une idée reçue, assez idiote et banale : qu’il faut tourner la page, oublier le passé ! D’ailleurs, « un amour qui s’épuise jusqu’à s’effondrer volontairement dans l’oubli, ce n’était pas un véritable amour ! »
Patience pour cette voix intime qui ne cesse de me rappeler des instants de joie qu’on aurait pu interpréter de façon opposée. Pourquoi ai-je hésité à te chercher, à révéler à d’éventuels inconnus mon affection sincère pour toi, voire la honte de regretter de n’avoir pas vécu avec toi ce que notre échange postulait tout à fait naturellement ?
Toujours est-il que depuis cette longue conversation tu ne m’as plus cherché. Que s’est-il passé ? Tu m’avais raconté que tu avais vécu, quelques mois avant, un moment critique, que tu avais subi un ictus cérébral même. Était-ce possible ? Je me souviens très bien de ton récit : tu étais en train d’essayer de faire le numéro pour avoir ta sœur au téléphone, mais la main ne te suivait pas… ensuite, tu avais eu un vide de mémoire… Tout cela, on t’avait dit, c’était la conséquence d’une pneumonie dont tu ne t’étais pas aperçue… Ta petite voix me disait cela avec stupeur et simplicité, comme si nous échangions continûment, tous les jours…
Avant cette dernière rencontre à distance — ô combien affectueuse et vivante ! — tu m’avais cherché régulièrement, de temps en temps. Toujours en faisant déclencher, entre nous, cette incroyable complicité, qui n’a jamais disparu ! On se souvenait chaque fois de cette époque heureuse où nous vîmes sous le même plafond… Tu me rassurais au sujet de tes sentiments, qui n’avaient pas changé, ainsi que tes bienveillants jugements à propos du caractère de mon frère, par exemple, qui devait avoir toujours raison, même si au fond il était bon, lui aussi… Tu avais une véritable « faim » de me voir, de me revoir après des années… Mais cela ne s’est pas concrétisé !
Dans notre dernière conversation, tu étais très inquiète pour le travail de tes enfants, devenus deux hommes désormais, dont l’un te ressemblait et te donnait, si je me souviens bien, quelques satisfactions, tandis que l’autre ressemblait à ton mari, ce fameux Robert dont tu n’avais mis en valeur que des défauts… ou si tu veux des problèmes ! Toujours est-il, si je reviens en arrière dans ces mondes refoulés — l’appartement très spartiate où ma famille d’origine habitait, situé d’ailleurs dans un quartier tranquille ; ton appartement très joli, situé pourtant dans un quartier presque abandonné de la banlieue — je te vois infatigablement projetée en avant, dans une course tendue et spasmodique.

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Corot, image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Voilà mes avant-derniers souvenirs, lorsque la rupture désormais lointaine entre nous avait cédé à un état d’affection tranquille, du moins de ma part.. Oui, bien sûr, dans nos colloques téléphoniques, nous n’avons jamais évoqué ce passage historique, ni le mot même, « rupture ». Un mot qu’on aurait pu considérer, à l’époque des faits, comme tout à fait exagéré, déplacé même…
Ceux qui nous ont divisés jureront bien sûr qu’il n’y a jamais eu de rupture entre toi, Beatriz, et moi, Nino, parce qu’il n’y avait pas eu, avant, une « soudure » quelconque. Ni même un véritable lien ou quelque chose entre nous qui pouvait nous faire assimiler à un couple, même hypothétique…
Quand j’ai insisté avec eux, Beatriz, en évoquant une attraction sentimentale et physique profonde et sincère, réciproque entre nous, ceux qui nous ont séparés ont toujours tranché que notre rupture a été tout simplement dictée par des circonstances qu’on ne pouvait pas contourner : il n’y avait pas de choix ! C’est facile à dire !
Bien sûr, tu travaillais chez nous ; tu étais la cuisinière déjà renommée venant du même pays de mon père ; tu faisais partie d’une famille très liée à ma grand-mère paternelle, habitant encore au village ; tu vivais dans une petite chambre au milieu du couloir, en face de la cuisine, pouvant bénéficier d’une minuscule salle de bains avec w.c. Je savais tellement bien que cette « dépendance » t’appartenait que je l’appelais — te souviens-tu ? – la Principauté de Monaco… tandis que le reste de l’appartement était la France… D’ailleurs, je n’osais pas dire à voix haute que tu vivais « cloîtrée », comme une religieuse, mais, bien sûr confusément, je le pensais. D’ailleurs, tu avais aussi le statut typique d’une bonne travaillant auprès de gens « bien ». Chaque semaine, tous les jeudis et les dimanches, tu bénéficiais de ta journée de liberté et demie. Cela me semblait très peu de temps pour récupérer toute ta dignité et te reconstituer un univers d’émotions qui n’eût pas de pièges ni d’interférences. Peut-être me trompais-je, c’étaient au contraire des moments bénis, que tu avais gagnés avec la sueur du front et des bras, que tu t’emparais avec une formidable énergie ! Tu étais pourtant une idéaliste, très ou trop affectionnée au monde de tes rêves et besoins intimes… quand tu rentrais le soir, en silence, sans rien dire, tu gagnais ta chambrette, tu ajoutais quelque chose à la valise installée tant bien que mal au-dessus du placard et tu t’endormais, crevée de fatigue, comme si tu avais travaillé une semaine entière en un seul jour.
Oui, tu ressemblais à la Gervaise de Zola. Une femme pleine de qualités, volontaire, généreuse, cachant en elle, comme toi, une promesse de beauté dont un amant sincère aurait pu remplir ses souvenirs enchantés tout au long de sa vie… Ton handicap à toi n’était pas visible. Tu ne boitais pas, comme la pauvre Gervaise. Toi, Beatriz, tu marchais droite comme une fusée, hagarde et assurée. Rien ne t’échappait et rien n’était difficile ou compliqué pour toi. Tu chantais aussi, lançant ta petite voix aiguë au milieu de la cour, fredonnant sérieusement, dans ton typique dialecte de montagnarde, les chansons belles et fantasques des Pays basques… Mais tu avais toi aussi un point faible. Devant les hommes, tout comme Gervaise, tu renonçais de but en blanc à tes prérogatives, à l’autorité de ton savoir-faire, à la force de ton expérience. Devant un amoureux, un fiancé, un homme désinvolte… laisse-moi te le dire, tu t’effaçais ou pour mieux dire tu te soumettais délibérément à la plus ancienne des règles : cette espèce de loi inébranlable qui oblige la plupart des humains à renoncer aux exigences les plus intimes en échange du statut social de mariés, voire de membres d’une communauté ressemblant moins à une république d’hommes libres qu’à un troupeau de loups.
Je me souviens bien de tous les lundis où tu attendais ma mère de retour de l’école pour t’épancher avec elle, pour faire le bilan de tes dimanches contrariés, pour examiner, en vain, cette situation décevante… quitte à l’accepter enfin, parce que c’était toi en fin de compte qui l’avais fabriquée.
Qui sait, si dans une autre vie j’avais endossé un costume gris pour te ravir en t’invitant à monter sur ma décapotable bleue, comme ce gars de la chanson… En ce cas là peut-être je n’aurais pas vécu à côté de toi comme un parasite, comme tous les autres, je t’aurais aidée à t’affranchir des pièges de cette mentalité du Pays basque qu’on t’avait inculquée contre toi-même. Et toi, tu m’aurais appris, j’en suis sûr, la vie de sueur et de sang, la vie violente et douceâtre que tu connaissais instinctivement en profondeur. J’aimais en toi cette force et peut-être toi aussi tu voyais en moi quelque chose de caché qui aurait pu briser tes résistances, tes tabous et ta volonté même.
Sinon pourquoi mon père aurait-il dit cette phrase : « mets-toi avec les jeunes femmes de ton âge ? »
Je ne connaissais pas mes forces, je ne voyais que mes faiblesses. C’est pour cela que j’ai obéi à mes parents jusqu’à anéantir tout ce qui m’amenait vers toi, jusqu’à nier qu’une énorme cicatrice serait demeurée ouverte en moi pendant longtemps. Mon corps écrasé devait attendre, tandis que ma tête égarée devait forcément s’éloigner de toi, comme Abélard d’Héloïse, avec une petite différence, bien sûr.
Nous n’avons jamais parlé de ça, librement et franchement je veux dire, entre nous. Nous nous sommes soumis tous les deux à la règle opportuniste du bon sens : il ne faut pas !

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Tu avais juste quatre ans plus que moi, Beatriz ! À présent, figurons-nous, il y a des femmes qui « adoptent » des compagnons ayant quinze ou vingt ans moins qu’elles… Alors, cette différence devait paraître énorme, à mes parents surtout. D’ailleurs, d’une certaine façon, toi aussi tu pourrais dire que tu m’as vu naître ! C’est toi la première qui m’as vu sortir du cocon pour exploser à la vie. Donc, si l’on considère les choses sous ce point de vue, cela aurait été incestueuse, une liaison quelconque entre nous ! Alors, quand je m’approchais de toi pour apprendre ce qu’est une femme, pour en assimiler et goûter au fur et à mesure toutes les nuances et les vibrations, cette distance n’avait aucune importance. Bien sûr, le conformisme familial, si possible plus fort dans une famille de gens de gauche que dans une famille bourgeoise classique, ne faisait qu’augmenter, au lieu de la faire disparaître, une distance, beaucoup plus importante. La société nous plaçait objectivement en deçà et au-delà d’un gouffre.
Dieu sait combien, Beatriz, tu dois avoir souffert de cette séparation invisible qui te condamnait en avance à une vie désavantagée, qui t’empêchait de saisir au passage des occasions que tu aurais méritées, dont tu aurais pu bien profiter. Si je représentais la décadence ou l’involution à l’intérieur d’une famille qui avait eu plusieurs membres investis de responsabilités et de reconnaissances importantes, tu étais bien sûr une jeune fille prodigieuse, justement ambitieuse de progrès et de culture. Des choses que tu as à peine effleurées, qui se sont volatilisées du jour au lendemain quand tu as laissé notre maison. Dois-je exulter maintenant si ce n’est pas de ma faute, ni de mes comportements si tout cela est enfin arrivé ? Est-ce que cela m’exempte de toute responsabilité ?

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Quand tu es arrivée chez nous, en 1957 je crois, tu avais la queue de cheval comme une des femmes de Renoir. Ton regard intense et fier, que je découvris ensuite en une inoubliable Madone d’Antonello da Messina, me fit l’effet immédiat d’un coup de fouet : une chose que je n’avais jamais connue avant. Alors, même si j’étais encore un enfant qui avait grandi en peu de temps, je n’avais pas encore le soupçon de ce que l’amour peut nous faire faire… Mais j’avais déjà envie de te suivre. Depuis le premier instant, quand tu es entrée dans la chambre où j’étais, convalescent, au lit, et que tu m’as adressé la parole, tu as signé un pacte d’amitié avec moi. Ma première relation « au pair » avec un représentant du sexe opposé au mien…
Je crois que pendant longtemps tes sentiments envers moi ont été inspirés à la protection, à la curiosité et certes à l’échange avec quelqu’un qui n’avait pas dû interrompre les études pour aller travailler. Mettant de côté ton intelligence extraordinaire, tu m’admirais même, et cela me faisait du bien, parce que si tout le monde m’aimait pour ma façon nonchalante de me faire accepter, dans ma famille on ne me faisait que très rarement des compliments. Tu le savais, tu n’étais pas d’accord et me défendais aussi… Quant à moi, je te voyais établir avec ma mère un rapport de confiance absolue. Elle était un phare à plusieurs égards pour toi, parce qu’elle savait très bien transmettre son savoir et son amour pour le beau.
Sinon, tu étais une autorité dans la famille. Tu t’imposais en dehors de ma mère ! Pendant les six ou sept années que tu as vécues chez nous, tu étais la seule qui savait tout « trouver ». C’est toi qui m’as appris à me servir des mains pour dénicher n’importe quoi, même en gardant les yeux fermés. Tu étais la patronne en cuisine et la rigueur en personne. Cependant, ton accent si drôle de ton village dans les Pyrénées, ton charme sauvage et pour ainsi dire pointu… tout cela ouvrait en moi une brèche de plus en plus vaste et profonde. Je dis cela, chère Beatriz, d’une façon très calme et fataliste, parce que je comprends aujourd’hui que cet attachement, cette pulsion animale qui finalement explosa me jetant dans un état terrible étaient montés petit à petit, invisiblement, au cours des années.
En 1959, par exemple, lors de ces vacances d’été à Cambo-les-Bains, où nous fûmes souvent seuls, tu n’étais que l’amie ou la sœur aînée qui se forçait à me distraire de mon étrange mélancolie m’encourageant pour que je rejoigne mon frère se réunissant avec un groupe d’amis, tous les après-midi, devant le grand mur blanc pour jouer à la pelote. Oui, peut-être l’amour me manquait déjà. Je croyais avoir besoin de l’insouciance de la famille ou alors, plus probablement, je jugeais que j’aurais dû me débarrasser de tout cela, mais je ne savais pas donner un nom à mon mal-être… Ensuite, je m’adaptai à la pelote basque, jusqu’à m’en faire une véritable obsession…

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Antonello da Messina, Image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Le printemps suivant, il y eut en moi une métamorphose à laquelle je ne me serais jamais attendu. En juin, loin de toi, tout de suite après la fin de l’école, je fus renvoyé chez des cousins de ma mère dans le Jura. Des gens que j’aimais. Mais c’était plonger dans un pays où tout le monde ne fait que parler des disgrâces et des maladies. Là-bas, je n’avais aucun « objet humain » sur lequel détourner ma mélancolie qui aurait pu facilement se transformer, d’un instant à l’autre, en anxiété sinon en frénésie de faire, de vivre, de voir. Je tombais dans une sorte d’hypocondrie compulsive que je ne savais pas maîtriser… J’avais toujours eu peur du tétanos, t’en souviens-tu ? Là, c’était la peur de mourir à l’improviste, très jeune, trop jeune, sans avoir vécu… Chez les cousins, le moteur de mon effroi ce fut l’évocation de la leucémie dont je ne pouvais avoir aucun symptôme, bien sûr… mais on en avait parlé longuement, examinant le sort malheureux d’une très jeune fille… Cette pensée s’insinua petit à petit dans ces journées de paresse et d’ennui jusqu’à devenir une véritable fixation qui m’agressa violemment pendant une entière nuit. Malgré la chaleur de mes parents, malgré les promenades dans des lieux extraordinaires, j’étais plongé dans une espèce de maladie.
Je me rappelle encore le voyage de retour à Marseille. J’étais tellement pâle que je me pinçais les joues en me flanquant même de gifles, pour récupérer un peu de couleurs, avant de rencontrer mes parents et mon frère sur le quai de la gare… Tout cela disparut en te voyant, en écoutant tes bienveillants reproches…
Pendant l’été, qui nous convoqua de nouveau à Cambo-les-Bains, il y eut plusieurs occasions de rester seuls, t’en souviens-tu ? Voilà qu’alors, sans rien te dire, je commençai à te regarder d’un œil différent. Je n’avais plus peur de rien : je ne pensais qu’à toi !
Nino

Giovanni Merloni

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