le portrait inconscient

~ portraits de gens et paysages du monde

le portrait inconscient

Archives de Catégorie: feuilletons

« Si tu t’étais tu, au lieu de parler ! Si tu avais parlé, au lieu de te taire ! » – L’île/6

13 jeudi Avr 2017

Posted by biscarrosse2012 in feuilletons

≈ 1 Commentaire

Étiquettes

Retiens la nuit

« Si tu t’étais tu, au lieu de parler ! Si tu avais parlé, au lieu de te taire ! »

Lundi 5 août 1963, tard le soir

Ma journée se déroule selon un canevas assez répétitif. À la plage, je me baigne tout seul, puisqu’elle me quitte rien qu’un instant après avoir laissé tomber, auprès du transat de sa grand-mère, ses sandales japonaises et son t-shirt, toujours le même, ayant l’inscription en anglais :

Si tu veux, souviens-toi
Si tu veux, oublie ! (1)

… et elle fuit.
Je reste un peu triste, vexé et meurtri, essayant de canaliser mes sentiments de chevalier errant dans un tuyau d’air et d’eau qui, par désespoir, essaie de s’évader dans un couloir de lumière étincelante entre la Corricella et le Pénitentiaire. Puis je me décide, avec circonspection, à rentrer dans la mer. Les plantes de mes pieds caressent les ondes de sable que l’eau révèle avec la pédanterie d’une loupe. Puis, de façon brusque et maladroite, je me jette la tête première.

Sous l’eau, tous les bruits disparaissent. Tel un avion aux ailes démesurées, je frôle le fond ayant la sensation de survoler des paysages exotiques : les premiers cailloux commencent à paraître, avec les rochers saillants et, plus au large, la végétation d’algues touffues, vertes et luxuriantes, qui dansent farouchement, tels de longs cheveux féminins. Devant une telle liberté, je me calme et me résigne à mon destin : cette beauté rendra encore plus aiguës mes souffrances, mais elle m’aidera aussi à m’en arracher !
Entre-temps, s’accompagnant par des gestes d’orateur, Dodo se promène en long et en large dans cette plage magnifique se plaignant à tout venant de ce qui le dérange. Ses critiques adressées aux comportements capricieux et imprévisibles d’Agata me gênent, mais je vois qu’il a raison. Pourquoi dois-je souffrir ? Devant l’épuisante supériorité d’une Agata qui ne partage rien avec moi, à quoi bon dois-je espérer que l’Agata qui vit en moi sorte un jour de la prison où je l’ai renfermée moi-même ?
Pourtant, en ces journées d’enfer il se passe deux ou trois moments de trêve. Pendant les heures creuses, dans cette splendide terrasse protégée par son élégant berceau, juste avant que nous nous sauvions au milieu des cartes de « tressette » et les spaghettis, Agata s’assied à côté de moi et, regardant la mer, les cils serrés, elle m’invite à entamer une conversation qui se déroule sans difficulté, longuement
parfois, tout comme si l’on était au téléphone :
— Procida a deux visages, dis-je.

— Pourtant, elle n’a qu’une âme ! dit-elle.
— Entre la Corricella et le Pénitentiaire, il y a une cité presque abandonnée, d’une beauté bouleversante…

— Crois-tu que les gens s’y cachent pour ne pas déranger le panorama ?

— Ne s’appelle-t-elle pas Terre emmurée ? Il s’agit d’une perle multicolore qu’un bouclier invisible protège.
— Et l’autre visage ? demande-t-elle d’un air sceptique.

— Il est au-delà de l’horizon, derrière le profil jaune des maisons ! C’est le village qui longe le quai du port, là où se déchaîne la frénésie de ce qu’on appelle « civilisation », ou progrès aussi…
— Et toi, pourquoi penses-tu à des choses si ennuyeuses ?

— Je suis en train de fouiller dans tes racines.

— Donc, j’aurais deux visages !
— Il faut dire que ta figure qui avance vers moi n’a rien à partager avec celle qui s’en éloigne ! Si je te vois arriver, les yeux et la bouche entrouverts, je ris, quand je vois partir tes cheveux renfermés, je pleure !

C’est au bout de pourparlers comme celui-ci qu’elle s’en va chaque après-midi, en troupeau, avançant derrière le grand sac de sa grand-mère Mena et les sabots de son père Toto. Resté seul, je rentre vite dans les attitudes typiques d’un mâle de dix-huit ans, demeurant à l’aise au milieu des camarades de mon même âge, surtout s’il agit de s’aventurer en des jeux de mots moins idiots que déraisonnables…
— Est-ce que les détenus se baignent ?

— Ils n’en ont pas besoin.

— Pourquoi ?

— Parce qu’ils vivent dans le bain pénal !
— Est-ce qu’ils laissent tremper leur pénis ?

— Régulièrement, tous les jours.

— Parles-tu du pénis quotidien ?

— Mais, où est-elle notre peine quotidienne ?

— On nous oblige à nous baigner.

— Est-ce que les détenus se baignent ?

Et Dodo ? Ce qui console un peu Dodo c’est la pizza qu’on grignote à minuit au parc Margherita, en compagnie de Gianni Solchiaro et d’autres personnages, pas toujours sympathiques, jaillissant d’un soir à l’autre avec la haute marée…
Mais, combien de fois Dodo m’at-il proposé, à brûle-pourpoint :

— Allons-nous-en, partons ! Je ne résiste plus dans cette cage de fous !
Si j’avais écouté mon frère, j’en aurais eu que du bien, surtout moi ! Parce qu’en fait, désormais, au bout du quatrième jour, nos chemins se sont désunis : Dodo s’est bien intégré dans ce groupe d’amis et rien ne pourrait le convaincre à se séparer de cette île à la beauté exagérée. Au fur et à mesure de ces journées denses et implacables, j’irai à la rencontre des peines de l’Enfer tandis qu’il va vivre sans doute les plus belles vacances de sa vie…

Mardi 6 août 1963, après-midi
Ce matin j’ai eu une conversation avec la cousine d’Agata, Rosamaria Gazzillo, que tout le monde appelle « Rosam », un peu plus âgée que moi. Elle se prend pour une femme experte de la vie, par conséquent elle se met beaucoup d’huile avant de s’étendre au soleil. Pendant que je m’adonnais à la pratique régressive de creuser des fossés dans le sable, elle m’a exposé sa théorie :

— Avant ton arrivée, Agata ne parlait que de toi, comme une exaltée. Nous étions tous convaincus que tu allais descendre de ton avion privé, avec le même air d’intellectuel que Arthur Miller…

— Au contraire, c’est moi que vous avez vu descendre à la plage, n’est-ce pas ?
Ma réponse ne l’a pas découragée. Rosam a insisté, au contraire, s’efforçant de me donner des conseils qui ne faisaient qu’assombrir les teintes de mon portrait malheureux. Tout en examinant ses ongles peints en violet, elle m’a même recommandé, si jamais nous couchions ensemble, Agata et moi, de prendre des précautions…
Tandis que cette cousine présomptueuse m’aidait pour la descente, je continuais à creuser mon fossé… mais j’aurais voulu tout détruire par deux ou trois coups de poing avant de me rouler dans ce lit piquant de sable de façon que ma colère autodestructrice prenne enfin le dessus…

« Si tu t’étais tu, au lieu de parler ! Si tu avais parlé, au lieu de te taire ! »

Giancarlo Cosenza, Mimmo Jodice, « Procida Un’architettura del
Mediterraneo », CLEAN Edizioni, 1986 (reproduction interdite)

Rosam m’a exposé sa théorie sur la présence envahissante des familles, sur les urgences de l’amour qui cognaient contre mon manque « abyssal » d’expérience de la vie. Je n’avais que très peu d’amis, l’une des preuves évidentes de mon « immaturité »… J’arrivais toujours en retard, ou en avance, sur le ballon, me montrant maladroit, hésitant et, parfois, précipité. J’avais brûlé ma « carte gagnante », selon elle. Mais de quoi parle-t-elle ? Je n’ai jamais eu une telle carte dans la poche ! Cette cousine n’avait pas le don de l’impartialité et son verdict m’a plongé dans la mauvaise humeur pendant des heures. Plus tard, au moment des spaghettis, quand j’étais finalement assis devant un verre d’eau fraîche et une agréable nappe en papier, j’ai été vite rassuré par les voix bourdonnantes de ce troupeau de mâles qui, au lieu de se battre pour une femme capricieuse et fuyante, se laissent volontiers aller dans le sillon connu des vulgarités hilarantes et des discussions sportives, ô combien inébranlables !
Depuis cet emplacement inexpugnable, j’ai vu la cousine d’Agata lancer et prendre une boule rouge. Elle jouait avec une enfant aux réflexes lents et le visage résigné. J’ai alors découvert que Rosam était très bien « déclinée » : à côté de l’habituel accusatif — Rosam — elle aurait pu répondre aussi bien à un élégant génitif — Rosae — ou alors à un affectueux vocatif — Rosa ! Cette femme un peu naïve, mais sans doute très jolie, elle avait peut-être voulu me dire des choses tout à fait différentes, se situant dans un échange « exclusif » entre elle et moi !

Giovanni Merloni

(1) When I am Dead, My Dearest by Christina Georgina Rossetti (1830-1894) :

When I am dead, my dearest,

Sing no sad songs for me;

Plant thou no roses at my head,
Nor shady cypress tree:

Be the green grass above me

With showers and dewdrops wet;
And if thou wilt, remember,

And if thou wilt, forget.



I shall not see the shadows,

I shall not feel the rain;

I shall not hear the nightingale

Sing on, as if in pain:

And dreaming through the twilight

That doth not rise nor set,
Haply I may remember,

And haply may forget.

Moi, j’ai tiré la paille longue… – L’île/5

11 mardi Avr 2017

Posted by biscarrosse2012 in feuilletons

≈ 1 Commentaire

Étiquettes

Retiens la nuit

Moi, j’ai tiré la paille longue…

Dimanche 4 août 1963, pendant la nuit
Si j’avais écouté Dodo ! Il voulait faire les valises au lendemain de notre arrivée, il y a quatre jours, désormais. Il avait tout pris par le mauvais vers : le petit déjeuner un peu militaire chez les Cellamare, à base de milk-shake et jaune d’œuf : l’entreprise de nous faire préparer un sandwich avec la mortadelle chez l’épicier ; les quatre cent cinquante-sept marches ; la longue journée à la mer ; la collation, à cinq heures du soir, auprès de la terrasse de la « Conchiglia » que l’assiette de spaghetti ne réussissait pas à ennoblir ; le retour vers la chambre, sans jamais profiter du bus ni des motocarrozzette, en raison de nos ressources limitées ; les discussions de plus en plus tendues avec moi, qui deviens, il faut l’admettre, de plus en plus malencontreux ou, plus souvent, intraitable ; nos sorties dans l’obscurité, n’y ayant rien de poétique, pour lui, à frotter nos mocassins sur le pavé ; les soirées plus ou moins longues et insensées qu’on gaspille au parc Margherita, n’ayant que trois possibilités : la piste ronde du bal, la pizzeria et les balancelles accoudées sur la mer…
La vie est comme la paille — courte ou longue — que tous les soirs Gianni Solchiaro nous invite à défiler de ses doigts. Par ce petit truc, tu sais, ou tu imagines, ou alors tu espères avoir pour toi, entre deux femmes, la plus grande tandis qu’à lui touchera la plus petite. Il nous attend au parc « Margherita », tout près de sa chambre à lui. Chaque fois que je le vois, je me demande où il était ce « sfaccimme » de Gianni pendant la journée, et surtout en ces heures où le soleil aveuglant inonde la plage au bout de la descente. Veut-il éviter les innombrables marches, plus que quatre cent cinquante selon ce que l’on dit ? J’imagine parfois qu’il s’est fait embaucher comme videur dans cette cour-terrasse où les joues se rapprochent, les nez et les bouches se frottent réciproquement tandis que les unions se font sournoisement et se défont bruyamment.

Image autorisée par CLEAN Edizioni, empruntée au livre de Pasquale Lubrano Lavadera, « Procida nel cuore. La « mitica » isola negli epistolari di Juliette Bertrand (reproduction interdite)

Si j’avais écouté Dodo ! Maintenant, je serai à la maison, à Rome, en train de regarder mon père, qui regarde à son tour ma mère, tandis que celle-ci fixe le Grundig… cet engin miraculeux d’où rebondissent des sons éloignés évoquant des maisons inscrites dans des boîtes à chaussures ou bien des jambes et des pieds impatients fichés en des chaussures de vernis noir, ou alors des genoux faisant la roue au milieu des paillettes, des confettis et des étoiles filantes… Quelqu’un dirait quelque chose, d’autres chercheraient l’atlante, ou le globe terrestre, ou alors un livre très lourd avec très peu de photographies où tout est décrit avec pédanterie. Bientôt, la Fiat1100 partirait, élégante et rapide, dépassant des côtes, des bornes, des poteaux, des maisons, d’autres voitures et des camions aux rideaux en bourrasque. Nous atteindrions Florence, ou Sienne, Cortona, Pienza, San Gimignano, Perugia, Montepulciano, Arezzo, Pistoia, Pise… Nous éteindrions nos instincts d’autodestruction ou d’ennui par de frénétiques randonnées artistiques ou littéraires, en voyageant sur les ormes des vies et des amours d’autrui, nous abreuvant du sang de guerres sculptées dans la pierre ou peintes sur des fresques très bien conservées, au-dessous des cieux bleus et violets. Puis le bondissement héroïque vers le nord, en quête de climats plus agréables et frais. En France aussi, tout comme en Italie, il y a une région verte et rouge, peuplée de merveilles, à mi-chemin entre la Côte d’Azur et Paris, où, selon la ritournelle que Dodo fredonne :

Le château d’Azay-le-rideau
C’est le plus beau

De tous les châteaux

De la Loire…

En ces contrées, léchées par des rayons de soleil parfaitement découpés comme les haies des jardins à l’italienne, l’histoire chevauche la géographie avec des chevaux bien nourris ayant sur la croupe des demoiselles et des garçons très adroits qui accompagnent leur galop par des mouvements expérimentés. En haut de la grande rampe que montait François Ier à cheval, le guide à l’accent méridional raconte, affichant une moue énigmatique, les secrets les plus scandaleux dont étaient témoins le lit avec baldaquin et le boudoir :

Et voilà, au fond de la salle, le Roi !

Image autorisée par CLEAN Edizioni, empruntée au livre de Pasquale Lubrano Lavadera, « Procida nel cuore. La « mitica » isola negli epistolari di Juliette Bertrand (reproduction interdite)

Dodo avait raison : nous ne sommes pas faits pour les îles volcaniques, pour les baies d’eau thermale où les familles, pendant la nuit, transforment en salon les premiers mètres d’eau tandis que les criques mineures, où de l’eau plus chaude pétille, sont aménagées en cuisines. Cette lueur de bougies et briquets en procession nous rend douteux. Ce noir, d’où se détachent les épaules nues et les rires bas, nous exclut.
Pourtant Dodo y est allé, à Sorgeto. Ce nom archaïque m’a fouetté, tout comme le balai trempé dans le tunnel de l’amour. Hier soir, sur la barque d’un ingénieur de Naples — m’ayant inutilement cherché partout, il le jure — Dodo s’est ensuite rendu à Ischia, entre Sant’Angelo et Forio (deux noms fouettant aussi). Avec lui il y avait Toto et Gianni Solchiaro. Ils sont arrivés là-bas au couchant, juste à temps pour occuper les places libres dans les « divans d’eau ». Vers minuit, Dodo est rentré, en disant, par moquerie peut-être — moi j’y ai cru — qu’il en avait marre des exagérations des Napolitains.
— N’étions-nous pas, nous aussi, des Napolitains par moitié ? ai-je répondu à mon frère jumeau de plus en plus déçu. Et Naples, n’avait-elle pas grandi, devenant encore plus effrontée qu’avant, rien que pour égaler les folies nocturnes de Paris ?
« Cela ne colle à rien ! » dirait Agata.
— Tu arranges les choses à ta manière ! dit Dodo.
Même la longueur ou la brièveté de l’amour dépendent du hasard. Si je tire la paille courte, je pars à Saint-Tropez avec maman Gréco. Fourvoyé par les cheveux longs d’Agata Cellamare, j’ai tiré la paille longue et l’on m’a catapulté à Procida. Maintenant, pour une symétrie renversée, cette paille longue va m’amener sans doute un amour bref…

Giovanni Merloni

On se trouve en bas, à la plage ! – L’île/4

09 dimanche Avr 2017

Posted by biscarrosse2012 in feuilletons

≈ 1 Commentaire

Étiquettes

Retiens la nuit


On se trouve en bas, à la plage !

Samedi 3 août 1963 au soir
Le bus passe au ralenti, parfois de stricte mesure, entre les murs et les arcs saillants du centre ancien, avant de reprendre à sursauter sur les plaques carrées, usées aux bords. De temps en temps, on cogne contre les branches touffues d’un arbre… Ou alors l’on entrevoit : un jardin derrière une grille, la silhouette d’une femme ayant l’enfant au cou ; les jambes et les bras d’un petit garçon qui joue tous seul avec un ballon ; les têtes confondues d’un groupe d’amis qui traînent bruyamment.
À mi-chemin, Gianni descend après nous avoir serré la main de façon solennelle. Puis, sur l’arête de la colline en haut, le passage assourdissant des « motocarrozzette » (1) se raréfie sensiblement et brusquement la route paraît déserte et éblouie par le soleil brusque.
Il est une heure de l’après-midi, tout le monde est en train de manger, à l’abri de silencieuses terrasses et des cours en pénombre.
Le bus s’arrête juste en face de la maison à la coupole blanche de chaux que les Cellamare louent toutes les années, où la grand-mère d’Agata a fait longuement rissoler les oignons pour le véritable ragoût napolitain en notre honneur. Après le repas de « l’enfant prodigue », Toto Cellamare nous pousse sans trop de compliments, Dodo et moi, dans sa chambre :
— Changez-vous, les gars ! Il faut que vous ailliez tout de suite à la mer. Agata vous accompagne…
Dès que je me suis habitué à l’obscurité, j’ai lancé un coup d’œil rapide : Agata dort dans cette chambre avec le père et la grand-mère, sur un lit de travers, au pied du typique catafalque ayant deux matelas abondants.
J’aurais voulu l’embrasser et, si possible, l’étreindre dans mes bras, mais il n’y avait pas le moyen ni le temps. En voyant ma figure paraître comme une intruse au milieu de la glace vissée au placard en acajou, j’ai dit, sans réfléchir :
— As-tu vu combien j’ai maigri, Agata ?
— Tu es courbe et blanchâtre ! Il faut que tu te bronzes… sinon tu sembles vraiment un « tas d’os » ! a-t-elle répondu.
« N’est-elle pas capable de résister au plaisir de la boutade ? Est-ce que je ne le savais déjà pas ? »
Au bout de l’escalier, une fois sortis sur la rue Giovanni da Procida, nous avons dit adieu à la grand-mère, déjà encastrée dans la place très exiguë que la motocarrozzetta lui accordait.
— Où va-t-elle ? a demandé Dodo.
— Elle se rend à la Chiaiolella, chez son amie d’Amalfi installée là bas… a répondu Agata, à contrecœur, tandis que moi je scrutais le côté inconnu de l’île que ce nom « Chiaiolella » cachait en soi. Dodo, quant à lui, s’étonnait qu’on puisse ranger parmi les « étrangers » des personnes venues de Naples, Caserta ou Salerno…

Giancarlo Cosenza, Mimmo Jodice, « Procida Un’architettura del
Mediterraneo », CLEAN Edizioni, 1986 (reproduction interdite)

Ayant Agata pour guide, presque en courant, nous nous sommes rendus au sommet de la rampe aux innombrables marches par où, descendant au milieu des buissons de lentisque et des petits pins, on atteint la Chiaia, la plus vaste plage de l’île.
En ce point dominant, décontenancé par le bleu radieux de la mer et les parfums mêlés du laurier et du pouliot, encore piquants en dépit de la chaleur et de l’heure indifférente, j’ai vu Agate frémir d’impatience. J’ai compris alors que j’avais osé un geste vraiment risqué en me catapultant ici, à l’aveugle, en cette île vouée à l’amour, à la rencontre, aux plaisirs et, inévitablement, aux chagrins les plus déchirants et aux maladies incurables. Ici, tout changeait, inévitablement : j’aurais pu le prévoir et m’en protéger… Ici, maintenant, dès le premier instant de notre salut à la Marina, Agata s’adressait à moi comme si j’étais de toute évidence un vieillard, un estropié ou alors un ancien saltimbanque mal fichu… Quelqu’un qui prétend avancer sur les échasses tandis que, pour lui aussi, ce sont beaucoup plus adaptés désormais, les souliers bas.
Toujours est-il que cet escalier long et bien étroit (2) nous empêchait de nous perdre. Avec notre sens aiguisé de l’orientation, Dodo et moi, du moins ça, nous n’avions peur de rien. Loin d’être un véritable guide touristique au typique béret, Agata s’engagea, pendant une longue minute — l’avait-elle promis à Toto ? — dans le rôle de la « scugnizza » qui répète, tant bien que mal, les litanies qu’elle a apprises par cœur. Elle débita les différents sobriquets que les uns et les autres avaient attribués à cette indispensable voie de terre :
— Mon père l’appelle « Trinité des monts » ; pour ma grand-mère Mena, qui a le pied valgus, c’est la « Descente à l’Enfer » ; pour les joueurs de guitare, c’est « L’Échelle de soie » et pour les amoureux… — Agata évitait de me regarder — pour ces misérables c’est la « Remontée aux étoiles ».
Dodo était en train d’inventer un autre sobriquet pour cet escalier qui devenait une personne de famille tandis que moi, je demeurais étourdi, mal à l’aise. Agata a profité de cette impasse pour actionner l’accélérateur :
— On se trouve en bas, à la plage ! s’est-elle écriée, finalement affranchie de sa corvée, se précipitant vers tout ce qu’elle connaît, vers tous ceux qui l’attendent. Interloqués, nous sommes tombés de but en blanc dans le découragement. Est-ce que nous avions vraiment envie de descendre une à une ces marches restantes, pour atteindre cet univers inconnu ?
— Agata fait cela depuis qu’elle était une fille de trois ans ! Cela fait partie de son personnage, désormais… a observé Dodo.
« Elle n’est pas patiente du tout ! » Ou alors elle est partie avant nous pour nous annoncer à ses amis qui l’attendaient en bas, à « La Conchiglia » (3), un bar-restaurant ayant l’air d’un pont suspendu dans le bleu.

Giancarlo Cosenza, Mimmo Jodice, « Procida Un’architettura del
Mediterraneo », CLEAN Edizioni, 1986 (reproduction interdite)

Avant-hier… le jour de notre arrivée — ô combien il est distant déjà — jeudi, donc, je n’avais même pas eu le temps de me rendre compte de ce coin d’ombre écarté du monde qu’un grand berceau en osier protégeait ; je n’avais même pas savouré le plaisir de m’y arrêter un instant pour regarder la mer ; j’avais à peine saisi que cette terrasse même ressemblait à une longue-vue qui m’aurait servi aussi bien à me rapprocher de la mer que de m’en éloigner… quand, encadrée au milieu de cet immense hublot, Agata, libérée de son T-shirt et de ses sandales japonais, avait plongé dans l’eau avec l’élégance de chacune des trois Grâces. Et déjà était-elle en train d’atteindre la bouée où commence la haute mer, assumant d’abord les traits d’une sirène pour incarner ensuite, de façon tout à fait naturelle, la perfection d’un dauphin, disparaissant enfin, sans un adieu, au-delà du premier promontoire rocheux.
Malgré ce commencement traumatique, nous avons trouvé assez tôt la façon, grâce à l’esprit d’initiative de Dodo, de nous intégrer dans le groupe des habitués de « La Conchiglia », où les garçons et les filles jouent aux cartes dans les heures creuses. De ce groupe faisait partie Gianni Solchiaro, la seule personne dont Agata m’avait parlé un jour, à Rome :
— Gianni c’est comme un frère, pour moi ! avait-elle dit d’un ton grave et sincère.
Et c’était Gianni qui était avec elle à la Marine au moment de notre arrivée sur l’île. Dans son embarras pour ma venue qui menaçait, il faut l’admettre, sa liberté d’être elle-même et de vivre sans contraintes son rapport exclusif et symbiotique avec l’île, son impulsion de partager avec moi l’amitié de son meilleur ami avait été un acte vraiment généreux. D’autant plus que Gianni — elle le savait en avance — avait beaucoup de points en commun avec Dodo et moi.
Et maintenant, c’est comme si l’on se connaissait depuis toujours ! La chambre de Gianni, à côté de l’hôtel Eldorado, est vite devenue — avec la Conchiglia, le parc Margherita, la Marina et Terra Murata — l’un des pôles d’attraction de nos vacances, surtout dans nos longs ou courts intervalles de normalité. Nous avons désormais, Dodo et moi, l’habitude de nous rendre en bas de sa fenêtre « voir si Gianni est là », l’invitant à descendre pour « faire un tour ».
Il arrive alors que le nouvel ami — par ses bizarres intercalaires, par ses étranges raisonnements, par sa façon de parler par saccades — nous aide énormément à briser la distance avec ce monde « napolitain » qui serait sinon beaucoup moins accessible et compréhensible :
— È chiaro ! (4)
— Celui-là est « uno buono ». (5)
— Celui-ci est un « mariuolo ». (6)
— Cet autre est un « sforcato » (7), un dieu de « farabutto ». (8)
Rien qu’en deux jours, Gianni s’est installé, entre Dodo et moi, dans la place consacrée au « troisième ami ». La grossièreté et la gêne du « beurre liquide », dont nous parlait naguère Lello Rizzacasa, sont remplacées chez lui par la souillure et la viscosité du « sfaccimme » (9), terme qui désigne aussi bien quelqu’un de très rusé : un gagnant. Quel mot auront-ils forgé, les Napolitains, pour désigner un perdant ?
D’un air circonspect et mystérieux, Gianni Solchiaro se range parmi les communistes. Dans ses expressions graves, il me semble de retrouver les camarades de la rue Montesanto, surtout Imbellone et Incocciati… Sinon, quand il se prend au sérieux, Gianni donne à sa voix le même timbre de ténor que mon grand-père Alfredo, quand il hurle :

Impoli, malotru, canaille ! (10)

Cette camaraderie forcée entre mâles m’a fait du bien, pendant quelque temps, me donnant la possibilité de me caler physiquement dans l’île et de m’en approprier un peu. Car j’ai bien compris que l’île appartient à Agata et à elle seule. Et c’est l’île même qui rend les choses plus difficiles !
Et voilà mes premières découvertes : depuis la terrasse du parc Margherita, donnant sur la plage de Chiaia, on peut se rendre à Terra Murata, au pied du Pénitentiaire, bâti sur les remparts de l’ancien château d’Avalos. Depuis cet endroit imprégné de mystérieuses histoires, par de jolis escaliers qui n’ont pas besoin de sobriquets, on descend au village de la Corricella, idéal pour les amoureux frustrés. Pour rentrer dans la chambre que je partage avec Dodo, on doit remonter la plus longue artère de l’île et la plus bruyante aussi à cause des motocarrozzette furibondes qu’on y entend scander un nouveau rythme qui m’électrise. Oui, je l’avoue, j’aime ce mouvement chaotique et apparemment insensé qui rend cette île moins introvertie et aristocratique ! D’ailleurs, je ne peux pas partager la nostalgie de l’île peuplée de quelques ânes et chevaux que ces bolides remplacent.

Giancarlo Cosenza, Mimmo Jodice, « Procida Un’architettura del
Mediterraneo », CLEAN Edizioni, 1986 (reproduction interdite)

Profitant de ce tourbillon désacralisant sur trois roues, Dodo et moi nous avons signé un pacte, concernant notre refuge. Nous ne rangerons jamais nos vêtements ni nos effets personnels : on prélèvera au hasard, pêle-mêle, T-shirts et slips depuis nos valises, qui resteront rigoureusement ouvertes, à terre. D’ailleurs, notre « grotte » est très négligée et mal à l’aise avec ses vieux interrupteurs en porcelaine et les câbles électriques entortillés. Sinon, nos lits n’ont pas de forme tandis que le placard, muni de glace, a été peint en blanc comme s’il s’agissait de la crédence d’une cuisine. La lumière est faible tandis que le couple au-delà de la cloison n’arrête jamais de produire son énergie scandaleuse.
La route ombilicale — en dehors de laquelle je ne pourrais joindre Agata ni la mer ou alors le lieu de ma peine nocturne, ou enfin la Marina pour le départ de l’île — se poursuit de l’autre côté en direction d’autres endroits inconnus, qu’alternativement je désire et ne désire pas connaître. Je crois d’ailleurs que la plage de la Chiaiolella est une espèce de succursale de la Chiaia, un endroit où la peine quotidienne, imposée par une diabolique accumulation de conventions sociales et familiales, se condense là aussi en des regards de toutes sortes : doux, féroces, méchants…
— Gianni, comment est-elle la Chiaiolella ?
— Elle est embêtante, comme Agata !
Par ces mots, Gianni me fait comprendre combien Agata est connue, ici, et bien sûr pardonnée, quoi qu’elle fasse :
— Il faut se souvenir qu’elle n’a plus de mère. Elle vit avec cette espèce d’énergumène de père tandis que sa grand-mère a les mains d’un géant !

Giancarlo Cosenza, Mimmo Jodice, « Procida Un’architettura del
Mediterraneo », CLEAN Edizioni, 1986 (reproduction interdite)

Giovanni Merloni

(1) Les « taxis » de Procida à l’époque du récit d’Alfredo : des scooters sur trois roues modifiés pour le transport de deux personnes en plus du conducteur
(2) Dans le texte italien « scalinatella », faisant référence à une célèbre chanson napolitaine, très adaptée au sujet spécifique du récit
(3) « La Coquille »
(4) « C’est clair »
(5) « Un homme bien »
(6) « Un voleur, un homme malhonnête et rusé »
(7) « Gibier de potence, homme de sac et de corde » 
(8) « Un voyou impénitent »
(9) « Sperme » en napolitain
(10) « Ineducato, screanzato, lazzaro ! » dans le texte italien.

J’aurai dû venir seul ! – L’île/3

06 jeudi Avr 2017

Posted by biscarrosse2012 in feuilletons

≈ 2 Commentaires

Étiquettes

Retiens la nuit

J’aurai dû venir seul !

Samedi 3 août à l’aube
J’aurai dû venir seul ! Ou alors j’aurai dû briser mes chaînes de manière retentissante ! Ce que je partage avec Dodo c’est une abrupte sauvagerie, apprise dans nos innocentes incursions dans la rue. Là, unique habileté, nous avons appris à aller en vélo sans en posséder un. À part la bicyclette, nous sommes des inaptes tout à fait ignares de la vie, car nous avons toujours obéi à des interdictions dictées moins par l’appréhension que par le sentiment inébranlable de ce que devait être « notre bien ».

Comment aurais-je pu désobéir ? Dans le fond de mon esprit, je savais que désobéir c’est le seul moyen pour exister et qu’il serait juste et sacré de le faire. Mais je n’en suis pas capable. D’ailleurs, pour briser les chaînes de l’obéissance il faudrait avoir un complice ayant aussi le prestige d’un maître.
Depuis qu’on a décidé de nous laisser « descendre » dans la rue, je partage avec mon frère Dodo mes petites découvertes et transgressions quotidiennes, ainsi que la petite liberté de respirer l’air pollué se dégageant des moteurs et de la grande chaudière au sous-sol. Mais les protections demeurent, sous forme d’interdictions, agissant à l’instar d’interrupteurs infranchissables.
Cela cause en nous une sorte de maladresse sur le plan physique. Il nous manque surtout ce minimum de savoir-faire qui suffirait, dans certains domaines, à nous donner cette couche d’assurance qui aide à contourner les obstacles. Toutes les fois qu’on me reproche pour quelques fautes ou manques, je perçois cela comme un désaveu sans appel de mon être. Heureusement, on nous a laissés libres de descendre dans la rue ! Il faut aussi reconnaître que notre mère ne nous réprimandait pas excessivement si sortant de la baignoire nous laissions les serviettes à terre.
Cependant, quand je suis arrivé à Procida, tout ce que j’avais appris en bas de chez moi ne suffisait pas. Et, tout en ayant le poids et la responsabilité de l’avoir emmené, Dodo n’était pas là pour m’aider en quoi que ce soit. J’étais donc doublement seul à devoir me débrouiller dans le jeu de l’amour. Seul au milieu de l’incompréhension familiale, seul devant le mur invisible qui s’installait, de plus en plus redoutable, entre Agata et moi.
Je n’ai que des adversaires, à présent, et je ne trouve nulle part des complices, même pas en moi-même… Pourtant, j’ai eu un jour une alliée fidèle et sincère… une femme qui aurait pu révolutionner mon existence, un être qui m’avait laissé voir, en cachette d’elle-même, l’étrange et douloureuse possibilité de saisir, par une explosion violente et bénéfique, la joie de croire à la réciprocité de deux corps et deux âmes…
À son arrivée, Gina avait immédiatement brisé ma solitude. Pourtant, en l’accueillant avec empressement dans nos quatre murs, mon père avait lancé un mot d’ordre sans appel :
— Laisse tomber les femmes mûres ! Borne-toi aux filles de ton âge !
Comment peut-on se borner à une chose qu’on ne connaît pas en échange d’une autre, qui existe et nous attire bruyamment ?
Pour de jeunes gens comme Dodo et moi, très réactifs et désireux de nous exprimer jusqu’au bout, une telle contrainte ne peut déchaîner que des dommages et des peines…
Nous sommes tellement obéissants que nous ne voyons même pas ce qu’il y a au-delà et que nous sommes intimement convaincus que jamais nous ne serons « vraiment normaux, beaux et reconnus ». Sans l’avouer, nous avons tous les deux accepté, Dodo et moi, d’agir dans une perspective limitée, là où seules les facultés qu’on nous reconnaît en famille peuvent s’exprimer. Et même là où notre talent pousse énergiquement pour s’imposer, il suffit d’un jugement tranchant — toujours prêt à frapper au-dessus de nos têtes — pour que nous arrêtions net notre marche, course ou initiative quelconque.
Dodo ne sera jamais d’accord avec mon analyse, qu’il jugerait sans doute irrévérencieuse et blasphème. Il ne serait pas non plus disponible à admettre que notre indulgence pour le « côté perdant » qui est en nous ne fait qu’un avec une pénible tendance à suffoquer nos ambitions. D’ailleurs, il ne voit pas de contraintes ni de contrariétés là où je vois bien que nous allons à la rencontre de multitudes d’inconnus, imaginant qu’ils nous jugeront avec les mêmes sentiments et critères que notre père et notre mère. De quoi s’étonner, alors, si nous ne montrons de nous-mêmes que des traits grossiers et flous, tout en cachant, avec soin, nos véritables talents ?

Giovanni Merloni

« Prends ta femme dans ton village et les bœufs dans le voisinage ! » – L’île/2

04 mardi Avr 2017

Posted by biscarrosse2012 in feuilletons

≈ 5 Commentaires

Étiquettes

Retiens la nuit

« Prends ta femme dans ton village et les bœufs dans le voisinage ! »

Vendredi 2 août 1963, au matin.
J’ai très peu de temps, et je dois reporter à ce soir un commentaire des faits plus fouillé. Au réveil, après une discussion enflammée, nous avons signé, Dodo et moi, une trêve d’armes, en convenant que rien ni personne ne peut être transplanté. Le premier exemple qui nous est venu à l’esprit ce sont les platanes longeant le Tevere à Rome, qu’on ne peut pas enfoncer brutalement en face du golfe de Naples et, surtout, dans un endroit sauvage comme Procida. Ce serait de même impensable, le transfert à Paris ou à Besançon de la pizza napolitaine, des supplì, de la mozzarella, de l’huile, des pâtes et de la panzanella (1) (2). Chaque délice doit être goûté là où il est « fabriqué » :

« Prends ta femme dans ton village et les bœufs dans le voisinage ! »

Nous avons pourtant échoué dans un véritable Paradis terrestre, juste un peu inconfortable, qui nous demande seulement de nous adapter à de nouveaux rythmes concernant le sommeil, les moments où prendre nos repas ou alors nous jeter dans les mystères de la nuit. D’ailleurs, comment ne pas reconnaître la souveraine beauté de Procida ? Nous nous adapterons, donc ! Mais nous ne pouvons pas oublier, pour l’instant, le rythme militaire des vacances précédentes, scandées par des haut-parleurs qui survolaient la plage fourmillante d’humains… et nous glissons encore, inéluctablement, dans une sorte de nostalgie de l’Éden perdu… À Cesenatico, par exemple, nous n’avions eu aucun souci pendant notre installation, parce qu’il ne s’agissait pas de l’une de nos deux patries — Naples ou la France —, mais d’une espèce de hall de gare anonyme, où n’importe qui pouvait s’arrêter, bivouaquer et entamer des échanges de tout genre, où l’atmosphère même qu’on respirait nous encourageait à nous dépasser un peu, à n’avoir pas honte de nos manques ni de nos exagérations. À Cesenatico, l’anonymat des boîtes alignées à l’orée de l’immense plage, avec leurs enseignes interchangeables, donnait à cette mer plate et sans personnalité le charme irrésistible du terrain neutre, où les garçons et les filles se découvraient apatrides et même heureux de se laisser étourdir par un mélange abrupt de langues réduites à l’os. Tout était possible pour tout un chacun, de la découverte de l’aube sur la mer Adriatique, jusqu’aux délices du bal anonyme et international.
La recette quotidienne était tout à fait élémentaire. Le matin tôt, au rez-de-chaussée du petit hôtel à gestion familiale, les Allemands étaient les premiers à se dépêcher. Après un petit-déjeuner assez répétitif et riche en beurre, ils partaient en caravane, suivant une piste presque rectiligne constellée d’étals de cartes postales, de lunettes de soleil et de ballons rouges et jaunes. Petit à petit, au lever du soleil et de la température, ils étaient suivis par une cohue cosmopolite de sandales et de sabots de bois s’aventurant, une serviette sur l’épaule, sur le même chemin. Il s’agissait de quitter le petit jardin de la Pensione Salus pour se rendre au Bagno Conti, cet édifice rudimentaire, situé à la frontière entre la ville et la plage, où le ciment et l’asphalte sont remplacés par un terrain vague, légèrement vallonné : un endroit qui pourrait paraître inquiétant et sinistre comme la Porte de l’Enfer s’il ne s’agissait, au contraire, de la Porte du Paradis. Car il suffit de franchir l’entrée, de longer le comptoir et les gens âgés que l’on est déjà en vue de la mer, au bout de nombreux rangs d’ombrelles multicolores… il suffit de s’asseoir à une chaise métallique auprès du juke-box et l’on entame sans transition ce petit jeu de la connaissance superficielle où l’on est autorisé à échanger avec le langage muet des regards, des émotions et des gestes.
À Cesenatico personne ne veut savoir si tu sais nager ou pas, tout le monde étant disposé à échanger deux mots avec toi. Voilà pourquoi, tôt ou tard, une jolie fille de l’Italie du Nord sera d’accord. En cet Éden bercé par le juke-box à plein volume, Rosanna Ribaldi, tout de suite après m’avoir fait connaître l’univers du baiser et s’être peignée devant le miroir cassé imprégné de sable m’avait dit :
— Tu as du style !
Cette observation m’avait comblé : c’était comme une réserve de béatitude qui pouvait me suffit pour affronter l’hiver… Quant à mon frère Dodo, il s’amusait innocemment, tandis que ma sœur Enzina, déportée dans la plage populaire d’Ostia, passait son temps à enlever le sable noir des livres incolores des examens de rattrapage. Y avait-il un lien quelconque entre nos états d’âme joyeux et fatalistes et ces plages dépourvues de véritable beauté ? Je suis sûr et certain que dans nos petites satisfactions, faisant pendant à des privations amères, serpentait quand même, pour nous trois, un bonheur constant et irremplaçable, tandis que par sa constellation de merveilles incontournables Procida, dès le début, se montrait prête à nous écraser !

Giancarlo Cosenza, Mimmo Jodice, « Procida Un’architettura del
Mediterraneo », CLEAN Edizioni, 1986 (reproduction interdite)

Vendredi 2 août 1963, la nuit
Je suis fatigué et avili. Planté de force en un fou manège, mon cœur s’affole dans toutes les directions. Je ne réussis pas à dormir. Je voudrais disparaître, partir sans saluer personne, faire halte en une rassurante gare sans décors, me faufiler sans attendre en cette foule idiote, en train d’avaler des glaces sucrées et de s’éventer paresseusement, espérant de chasser la chaleur comme s’il s’agissait d’une mouche… En peu de bonds, je voudrais sauter Pouzzoles, Rome et tous les autres obstacles qui me tiennent pourtant enchaîné à cet absurde calvaire…
Hier, juste hier, le bateau avançait sur l’onde gonflée avec son fardeau de gens ennuyés ou extasiés à la vue de l’île. Je frôlais la commotion en voyant les maisons claires de la « Marina » se rapprocher, jusqu’à devenir un limpide pavement de pierre, où, depuis qui sait combien de temps, on pose des barques abîmées et des carcasses d’automobiles. Mais cette illusion romantique n’a duré que très peu. On ne voyait pas Agata.
Tout d’un coup, elle sort d’un bar :
— Alfredo ! s’écrie-t-elle, s’accompagnant d’un geste nerveux.
Au moment de descendre, je me découvre piégé : à la main, j’ai une valise exagérée ; à mon côté Dodo, avec sa propension à la critique tranchante, est encombrant aussi. Elle ne me saute pas au cou, ce qu’elle faisait à Rome, si je m’en souviens bien. Cela dépend, sans doute, du fait qu’elle n’est pas venue seule à me récupérer, mais avec l’un de ses amis, Gianni Solchiaro. D’ailleurs tout le monde doit se dépêcher à monter sur le tout petit bus à côté de l’embarcadère. Sur ce palier branlant, tandis que Agata ajuste calmement sa sandale japonaise et l’enfile d’un air de triomphe, le langage rassurant de son accompagnateur c’est une preuve incontestable de notre arrivée.
Nous sommes donc débarqués dans l’île de Procida ayant l’impression d’être descendus dans un quartier populaire de Naples, Santa Lucia par exemple, où tout demeure inamovible depuis des siècles, tandis que le tourbillon typique des ambulants et des passants est toujours inattendu et insoupçonnable, comme l’éternelle brise marine où se mêlent les effluves des poissons qui viennent d’être capturés. À tout cela s’ajoutent le sombre bruit et la mauvaise haleine dégagée par les tuyaux d’échappement et l’enivrante odeur de l’essence, tandis que les maisons aux couleurs pâles, repeintes à l’infini ou laissées libres de se noircir, affichent avec ostentation l’orgueil d’une durable dignité.
Étourdis par autant de fantasmagories, nous ne réussissons pas, ni Dodo ni moi, à trouver les quelques mots qui nous tireraient d’affaire, en racontant par exemple le long voyage depuis Rome, constellé comme d’habitude de petits événements et d’étranges personnages… Pourtant nous avons tout oublié et nous ne sommes pas capables de dire quoi que ce soit d’intelligent. Dépourvu de patience, je m’attends à je ne sais quoi de la part de mon idole. Agata paraît inquiète, énervée, tandis que moi, hébété, je la regarde sans la voir, car mes yeux sont capturés, comme dans un film, par la réalité des rues et des toits, avec la sensation fastidieuse de ne pas réussir à saisir le cours fatal des événements ni à faire quelque chose pour le modifier. Mais l’embarras s’évanouit au fur et à mesure que la cadence moqueuse de la voix de Gianni nous introduit dans le corps solide de l’île mystérieuse. D’ailleurs, comment pourrais-je rester indifférent devant un accueil si chaleureux ?

Giancarlo Cosenza, Mimmo Jodice, « Procida Un’architettura del
Mediterraneo », CLEAN Edizioni, 1986, (reproduction interdite)

Giovanni Merloni

(1) Voilà un petit exemple de combien les choses sont changées en 54 ans : maintenant la plupart de ces aliments ou plats déjà prêts à manger arrivent directement de l’Italie partout dans le monde. En France, par exemple, les pâtes, la mozzarella et le parmesan rentrent largement, désormais, dans les habitudes alimentaires de la plupart des habitants. En 1963 tout cela était encore inimaginable… Il y a bien sûr l’exception de la « panzanella » et des « supplì », des plats presque impossibles à conserver qu’on doit absolument « faire et manger » dans un très court délai temporel.
(2) panzanella : dans des époques de guerre et de misère, c’était la nourriture habituelle, à Naples, de tous ceux qui étaient au pain sec. Ensuite cela est devenu une entrée très recherchée qu’on peut faire très facilement, en mouillant  dans l’eau du pain sec, avant de l’assaisonner avec de l’huile, du sel et des tomates.

Est-ce que Maman Gréco serait contente de me voir échouer avec Agata ? – L’île/1

02 dimanche Avr 2017

Posted by biscarrosse2012 in feuilletons

≈ 2 Commentaires

Étiquettes

Retiens la nuit

Est-ce que Maman Gréco serait contente de me voir échouer avec Agata ?

Jeudi 1er août 1963, sur le train
Étendu devant moi dans le compartiment vide, Dodo dort béatement, accompagnant les bruits cadencés des roues d’acier avec son typique crissement des dents, tandis que mon regard est capturé par le livre que ma mère m’a glissé dans les mains au moment de monter sur le wagon de Naples : « Graziella ». (1) Je me demande pourquoi, en cachette de mon frère, Maman Gréco a voulu se séparer de son livre chéri, et me le confier, malgré mon français boitant. Espère-t-elle que la voix d’Alphonse de Lamartine m’aide à me débrouiller dans ce monde inconnu où le train inexorablement m’emmène ? Évidemment, rien n’échappe à son regard enquêteur, quand elle n’est pas distraite par l’une de ses rêveries : elle a saisi dans mes airs de condamné à mort la peur bleue d’être écrasé par l’hostilité de l’île !
Sur la couverture, on a collé un étrange dessin en noir et blanc qui ne cesse de m’inquiéter : une jeune fille aux cheveux longs est assise au bord d’une rue ou d’une rivière aboutissant dans un horizon aveuglant, circulaire, tandis qu’au-dessus de cette bande de lumière et d’eau se détache un énorme caillou noir en guise de montagne. Apparemment, la jeune femme, transie de froid et de peine, a été abandonnée. Ou alors elle attend le retour du jeune homme qui lui a volé le cœur à jamais.
Cet homme ne reviendra pas, je le sais déjà, car ma mère m’a plusieurs fois raconté l’histoire de cet amour grandi dans une espèce d’inconscience dangereuse. Avant que l’homme revienne, Graziella meurt et se transforme en statue de sel ancrée à jamais aux lieux de leur fabuleuse rencontre, de façon que le poète puisse « regretter » librement et sans conséquence cette fleur qu’il n’a pas cueillie, avant de découvrir que cet « amour raté » s’est réverbéré sur les lieux, lui donnant la possibilité d’aimer l’île comme s’il s’agissait d’une personne immortelle.

….Et jamais tout l’éclat de ce brûlant rivage
Ne s’était réfléchi dans un œil plus aimant !
Moi seul je la revois, telle que la pensée
Dans l’âme où rien ne meurt, vivante l’a laissée,
Vivante ! Comme alors où les yeux sur les miens,
Prolongeant sur la mer nos premiers entretiens,
Ses cheveux noirs livrés au vent qui les dénoue,
Et l’ombre de la voile errante sur sa joue,
Elle écoutait le chant nocturne du pêcheur,
De la brise embaumée aspirait la fraîcheur,
Me montrait dans le ciel la lune épanouie,
Comme une fleur des nuits dont l’aube est réjouie,
Et l’écume argentée… (2)

Chaque fois que je m’approcherai d’une île inconnue, j’essaierai d’y rencontrer une femme à ma mesure, de vivre auprès d’elle, jusqu’à ce qu’on devienne amoureux. Petit à petit, cet amour se réverbèrera sur l’île même, que depuis j’aimerai intimement et sans retenue, même si je ne gardais peut-être qu’un pâle souvenir de la femme m’y ayant accueilli.
Pourtant, cela ne va pas se vérifier cet été-ci, avec Agata et son île…

Au rythme nonchalant du train, Dodo dort à l’enseigne de l’innocence. J’essaie de le regarder avec bienveillance, mais je ne peux pas m’empêcher de voir en lui la pointe de l’iceberg de mes contradictions ! Car si je suis encore inexpérimenté et vulnérable, avec lui je ne serai jamais libre ni de m’en fuir ni de trouver des escamotages à la hauteur de la situation. Car je suis confronté, de toute évidence, au défi de devenir enfin le compagnon heureux d’Agata, sachant en avance qu’elle opposera une sourde résistance à ce destin. D’ailleurs, l’hostilité de l’île et le regard moqueur et défaitiste de mon frère ne feront qu’augmenter ma charge. Dès notre arrivée, Dodo ne fera rien pour m’empêcher de faire quoi que ce soit, tout en demeurant la « sentinelle » de la famille. Je devrai m’occuper de lui, tandis que Agata sera libre de suivre tous ses talents. De quoi s’étonner, alors, si elle ne comprendra pas mes difficultés à sortir du cocon ?
Dans un tel champ de bataille, ma mère voudrait peut-être me réconforter avec le modèle édifiant de la brune Graziella ne faisant qu’un avec son île et sa culture de pêcheurs honnêtes et superstitieux. Tout comme la blonde Agata, cette véritable Procidane n’avait que quinze ans. Néanmoins, sa précocité s’exprimait par des comportements nobles et irréprochables, échouant dans une sorte d’autorité morale. Au contraire, Agata n’est qu’une Romaine en vacances, une habituée… aimée et gâtée par les Procidans comme une fille. Et elle n’est pas une championne de sagesse…
Non, ce modèle de Graziella ne tient pas, le seul fait d’en parler approfondit le gouffre qui me sépare d’Agata. Est-ce que Maman Gréco serait contente de me voir échouer avec Agata ?

Jeudi 1er août 1963 (sur l’eau, entre Pouzzoles et Procida)
On est dans la mer à mi-chemin entre Pouzzoles et l’île. Dodo a rencontré un camarade d’école et je veux profiter de ce précieux moment de solitude pour résumer les évènements saillants de la journée.
Ce matin à l’aube, avec nos valises rangées à la hâte et sans critère, nous sommes montés sur le train de Naples, avant d’emprunter le métro pour Pouzzoles et nous embarquer sur le bateau de Procida, une adorable bagnole aquatique de l’autre siècle. À la hauteur de Cap Misène, je me suis réveillé de cet étrange brouillard physique qui m’enveloppait depuis une heure : tout d’un coup, j’avais perdu mon enthousiasme, subjugué par la sensation d’une menace, comme si l’on était en deçà d’un redoutable rétrécissement, au-delà duquel une tribu de Sioux m’attendait aux aguets, le poignard entre les dents…
Je ressentais sur mes épaules le poids du mois passé à écrire et songer d’Agata dans une affreuse solitude. Cela avait sans doute consommé mes forces jusqu’à l’épuisement… je ne voyais plus comme « naturelle » cette rencontre avec elle… Une montagne de lettres avait voyagé depuis moi vers elle et depuis elle vers moi sans que cela déclenche une véritable compréhension réciproque et si j’en étais fatigué, elle aussi devait l’être !

Giovanni Merloni

Pendant quelques jours…

26 dimanche Mar 2017

Posted by biscarrosse2012 in feuilletons

≈ 3 Commentaires

Étiquettes

Retiens la nuit

Mes chers lecteurs,
Pendant quelques jours, je vais consacrer mon temps au passage à Paris de mon fils aîné, Raffaele Merloni. Cet engagement agréable et spontané m’empêche de m’occuper de tous les détails de la publication de trois premiers épisodes de la troisième partie (L’Île) du Journal d’Alfredo.
Celle.ci démarrera donc le prochain Dimanche 2 avril.
Entre-temps, la première partie du « Journal d’Alfredo » a été retravaillée en fonction d’une plus convaincante « vérité » du journal même. Si cela vous intéresse, vous pouvez trouver les textes définitifs sur le blog en cliquant sur « Une mère française ».
À très bientôt !
Giovanni Merloni

« Le seul sentiment durable est l’amour désintéressé » – À Rome/21

21 mardi Mar 2017

Posted by biscarrosse2012 in feuilletons

≈ Poster un commentaire

Étiquettes

Retiens la nuit

Mes chers lecteurs
Quelqu’un de vous constatera, en dehors de quelques modifications, que le récit d’aujourd’hui, faisant organiquement partie de l’histoire racontée, avait déjà été publié récemment dans ce blog.
GM
001_agata-7-180

« Le seul sentiment durable est l’amour désintéressé »

Dimanche 28 juillet 1963
Après la rencontre avec Randazzo, j’avais eu l’impulsion de ne pas quitter Rome pendant l’été. Ou alors de faire une courte visite à mon camarade Tonino Quercia, en villégiature à Scauri, une localité balnéaire à mi-chemin entre Rome et Naples. Ainsi, j’aurais atteint l’ataraxie par le biais de l’équidistance. Les mots de mon professeur m’avaient ouvert les yeux, éloignant mon esprit de la pensée d’Agata qui, durant quelques jours, est demeurée seule et abandonnée sur un écueil au milieu de la mer. Ensuite, obéissant à l’autre conseil péremptoire de Randazzo, celui de réserver une place aux coups de cœur que pouvait engendrer un paysage ou un roman, je me suis laissé capturer à nouveau par Elsa Morante et ses aventureuses descriptions de l’île interdite…

« Souvent, dans les livres, les maisons des vieilles cités féodales, groupées ou disséminées dans la vallée ou sur les flancs de la colline, toutes bien en vue du château qui les domine du point le plus haut, sont comparées à un troupeau autour de son berger. De même, à Procida, les maisons — que ce soient celles, nombreuses et serrées l’une contre l’autre, en bas, au port, celles plus rares de la colline ou celles des hameaux isolés dans les champs — ont vraiment, de loin, l’air d’un troupeau dispersé au pied du château. Celui-ci se dresse sur la colline la plus haute (laquelle, au milieu des autres petites collines, a l’air d’une montagne) ; et agrandi par des constructions superposées et ajoutées au cours des siècles, il a atteint la taille d’une gigantesque citadelle. Surtout la nuit, les navires qui passent au large ne voient de Procida que cette masse sombre qui fait ressembler notre île à une forteresse au milieu de la mer.
Depuis environ deux cents ans, ce château est devenu un pénitencier : l’un des plus vastes, je crois, de toute l’Italie. Et, pour beaucoup de gens qui vivent au loin, le nom de mon île est celui d’une prison. » (1)

002a_matisse-agata-7-180 Henri Matisse, Woman at the Fountain (1917), image empruntée
à un tweet de Mordecai (@MenschOhneMusil)

L’idée de réclusion et d’exclusion à la fois que m’avait transmise cette redoutable description du pénitencier de Procida se prêtait à deux hypothèses et interprétations.
Selon la première hypothèse Agata s’était volontairement cloîtrée dans l’île-pénitencier, tandis que j’en étais exclu avec l’étiquette de « sujet indésirable » : cela projetait sur l’île et sur notre histoire, brisée au moment de son épanouissement, une couche de solennité tout en donnant à moi la force, sinon l’héroïsme de la renonciation :

« Je serai dans la mer, tel un rêve lointain » (2)

En fusionnant la mer et le rêve, j’avais trouvé ma première métaphore ! Et je voyais déjà ce premier vers abouti avancer telle une locomotive suivie d’innombrables wagons vides… « Au bout de cinquante ans, je remplirai ces wagons de véritables vers poétiques, je me suis dit. Je les enverrai ensuite à Randazzo, beaucoup plus âgé que moi, qui sera alors à la retraite… »
Mais, quoi faire maintenant ? Je ne pouvais certainement pas partir à Procida et me noyer sous les yeux d’Agata et de ses « prétendants » ! J’ai pensé alors aux cycliques frustrations de Garibaldi ; à ses vagues d’amour pour l’Italie qui cognaient contre l’indifférence de multiples égoïsmes et pouvoirs ; à son île qui était une oasis de calme bucolique ; aux pinèdes, qu’il avait planté de ses mains… et j’avais pris ma résolution : « Caprera, tout comme les autres îles de l’archipel de La Maddalena, bénéficie d’une mer immense, d’une beauté incommensurable ! C’est là que je vais me noyer ! »
À présent, il ne me restait que déverser — d’une île inconnue à l’autre, inconnue elle aussi — tout ce que notre histoire, interrompue, avait créé au jour le jour ; tout ce qui avait jailli du néant de nos premières conversations presque enfantines et que par notre entente prodigieuse avait mûri vertigineusement. À Caprera j’aurais cherché une plage déserte entourée de rochers d’où j’aurais plongé, la tête première, dans l’eau… Elle me passionnait l’idée de frôler les algues vertes et les roches roses de cet aquarium luxuriant que j’imaginais identique à celui qu’Agata m’avait décrit… D’ailleurs, nager sous l’eau, tout près de la rive, c’était la seule chose que je savais faire. Une bonne solution pour disparaître sans mourir. À Caprera, hébergé par Garibaldi…

003_schiele-agata-7-180 Egon Schiele, Standing Girl In a Blue Dress and Green Stockings, Back View (1913),
image empruntée à un tweet de Brindille (@Brindille)

La deuxième hypothèse était beaucoup plus dangereuse pour moi : Agata ne s’était pas renfermée à Procida de façon spontanée, elle y avait été traînée contre sa volonté ou alors elle était une indigène comme la Graziella de Lamartine, dont ma mère m’avait esquissé un portrait flou.
La prison familiale, le renfermement dans les interdictions et les tabous : voilà de bonnes raisons pour qu’elle n’insiste pas avec son invitation à la rejoindre ! Une raison à laquelle je n’avais jamais songé, qui me semblait brusquement évidente : les difficultés à surmonter pour atteindre l’île et y survivre auraient sans doute dépassé mes forces ! Si elle était « trop petite » pour faire l’amour, moi j’étais « trop petit » pour « venir la récupérer ». Il m’aurait fallu un hélicoptère ou un tapis volant… mais aussi un costume gris et une gueule impeccable… Quant à Agata, seule, sans complices, elle serait tout à fait incapable d’envisager ce petit hasard de venir à ma rencontre en bas de chez elle… Personne entre nous deux n’avait l’âge pour maîtriser la vie pour en cueillir ces indispensables bénéfices qui nous poussent à vivre et espérer du matin au soir.
Mais, qui sait ? Agata aurait voulu malgré tout que je me déguisasse en Ulysse ou en « homme tranquille » et que je me résolve à la ravir ! Mais je n’avais rien d’Ulysse ni de John Wayne. Et je n’étais pas non plus un sicilien aux deux cerveaux, comme l’était Randazzo. Et puis, lui aussi, il n’a jamais eu une telle désinvolture, au cours de sa vie !
Je me disais que, dans les tréfonds de son âme, Agata m’aimait… et je n’étais que la victime et le complice d’un malentendu. Mais pourquoi, avant de partir, avait-elle dit : « prends-moi, si tu en es capable » ?
En mêlant entre elles les deux hypothèses, ma renonciation pouvait enfin ressembler aux retraits réitérés Garibaldi, se révélant pour moi comme autant de leçons sur l’amour et la dignité :
« Le seul sentiment durable est l’amour désintéressé, exempté de calculs et d’attentes non sincères ! » me susurrait dans mes rêves, de façon débonnaire, le grand fabricateur de pinèdes, celui qui avait su cueillir les sentiments meilleurs du peuple sicilien, passant indemne dans les méandres de ses deux cerveaux.
« Le seul amour qu’il vaut la peine de poursuivre est l’amour partagé », m’avait dit Randazzo, essayant de couper court mes élucubrations. D’un coup, tristement, l’amour d’Agata me paraissait alterne et flou. « Cette incertitude ne fera pas de moi un homme mesquin, j’essaierai de demeurer vigilant dans les quatre murs de mon cerveau et ne sortirai pas dans la folie, comme il est arrivé à Roland. Pourtant, combien est-il difficile de garder les yeux fermés tout en sachant que je ne te verrai pas quand je les rouvrirai ! »

004_auguste-mack-180 Auguste Macke, Géranium et rideaux,
image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Heureusement, il y avait ce précieux bouquin s’adaptant au rôle d’un « état tampon ». Au fur et à mesure que je le lisais, je me persuadais davantage que l’île d’Arturo n’existait pas. Mais c’était de même étonnant, pour moi, constater que depuis 1957 rien que sept ans s’étaient écoulés, et tout avait changé ! Il n’y avait pas que les nouveautés scandaleuses dont me parlait Agata dans ses lettres. On discutait avec passion, à Procida, d’un film qui venait de sortir dans le cinéma : « Les mains sur la ville » où l’on avait fait un récit intransigeant de ce qui était en train de se passer à Naples. (4) Moi j’avais dans les yeux mon horrible quartier de Rome, que j’avais vu grandir jour après jour avec autant de vulgarité et violence. N’avait-on pas mis, là aussi, les mains sur la ville ? Il y a sept ans… Un tel spectacle était tout à fait inimaginable. Mais c’est ainsi : la soudaine richesse des Italiens — oh, combien éphémère et ridicule ! — ne pouvait pas se produire en dehors d’une croissance malsaine et chaotique !
Sans doute, je ne voulais pas croire à ce dogme absolu de la beauté incorruptible de l’île qui transparaissait du bouquin d’Elsa qu’Agata m’avait donné pour qu’au contraire j’y croie… Ce livre « galeotto » et messager d’amour…
Voilà pourquoi je me suis demandé : « Qui sait si ces mains sales et impitoyables, dans leur avancée souterraine et systématique, toucheront aussi un endroit sacré comme l’île d’Arturo et Graziella. »

« Du côté du couchant qui regarde la mer, ma maison est en vue du château ; mais à plusieurs centaines de mètres à vol d’oiseau, par-delà les nombreux petits golfes d’où, la nuit, se détachent les barques des pêcheurs avec leurs lanternes allumées. La distance ne permet pas de distinguer les grilles de fer des petites fenêtres, ni le va-et-vient des geôliers sur les remparts ; si bien que, surtout l’hiver, quand l’air est brumeux et que les nuages en marche passent devant lui, on pourrait croire que le pénitencier est un manoir abandonné, comme on en trouve dans beaucoup de vieilles villes. Une ruine fantastique, habitée seulement par les serpents, les hiboux et les hirondelles. » (1)

Lundi 29 juillet 1963
Après un échange assez rapide d’appels interurbains, j’ai pris la décision de me rendre à Procida avec Dodo. Toto, le père d’Agata, empressé et efficace, nous a réservé une chambre pendant un mois et mes parents ont été contents pour le prix.
— Pour que nous y résistions ! a dit Dodo.

005_stazione-aoutrou-180 Photo empruntée à Dominique Autrou (@aucoat) sur Facebook

Giovanni Merloni

(1) Elsa Morante, « L’île d’Arturo, mémoires d’un adolescent », Folio Gallimard, 1978, traduit de l’italien par Michel Arnaud

(2) Texte poétique (Ambra n. 6)

Tu ne me sembles pas vilain, ni lépreux non plus ! – À Rome/20

19 dimanche Mar 2017

Posted by biscarrosse2012 in feuilletons

≈ Poster un commentaire

Étiquettes

Retiens la nuit

Mes chers lecteurs
Quelqu’un de vous constatera, en dehors de quelques modifications, que le récit d’aujourd’hui, faisant organiquement partie de l’histoire racontée, avait déjà été publié récemment dans ce blog.
GM
001_buffa-storta-01-1

Tu ne me sembles pas vilain, ni lépreux non plus !

Soir de mercredi 24 juillet 1963
Dans l’après-midi, j’ai frappé à la porte du professeur Randazzo. Il habite une allée verte, transversale du boulevard des Milizie. Pas du tout gêné d’être surpris en maillot de corps, mon « maître » haletait juste un peu pour le chaud :
— Viens ! Asseyons-nous sur le balcon, il y a deux belles chaises, tout comme dans une loge de l’opéra !
Au commencement, il m’a parlé de « sa » Sicile à lui, sans que je puisse comprendre si l’endroit fabuleux qu’il me décrivait avec autant de participation était son pays natal ou alors le lieu habituel de ses villégiatures :
— Cefalù, un promontoire à pic sur la mer !
En cette image esseulée, ne s’appuyant que sur deux mots-clés — le promontoire à pic, la mer — ledit « Cefalù » devenait le titre d’une histoire dense et interminable, qui remplissait son regard tout en donnant à sa voix un timbre violent qui m’a vivement touché :
— Est-ce que vous vous souvenez, professeur, de ma première rédaction ? Cela a été l’unique fois de ma vie où je n’ai pas obtenu la suffisance dans un devoir d’italien ! En deux ou trois phrases, nettes et équilibrées, vous m’avez fait comprendre que je devais arrêter d’écrire en roue libre, secondant mes vices et caprices…
— Je ne m’en souviens pas, a dit Randazzo, mais puisqu’on est là je te dis qu’il faut que tu lises davantage, le plus possible : des romans, des essais, des poèmes ; sans te soucier de la longueur ni de tout comprendre… librement, et bien sûr en dehors de toute obligation scolaire !
Je lui ai répondu que je lis un peu, même si de façon désordonnée. Il n’y avait que deux auteurs « scolaires » qui me fascinaient vraiment : Ludovico Ariosto et Ugo Foscolo. Hors de l’école, j’avais découvert Italo Svevo et Cesare Pavese :
— Pourtant, je n’ai aucune intention de me suicider !

Tandis que nous conversions, par à-coups, parfois détournés par les vagues de chaleur imprégnées du parfum des arbres taillés comme des haies, les deux enfants de Randazzo — un mâle de trois ans et une fille de cinq — montaient et descendaient de ses genoux ou alors lui enlevaient les lunettes, avant de les remettre sur son nez en des guises ridicules…

002_agata-5-180 — Je te connais, Nitrodi ! Quand je te vois depuis la chaire, tu as toujours la tête ailleurs, dans une île…
— Procida ! ai-je hurlé, sans réfléchir.
— Ah Procida, l’île d’Arturo ! a dit le professeur, de façon automatique. Un endroit qui existe juste dans les rêves, où personne ne réussit à dormir, même pas les morts !
— Professeur, vous savez tout…
— Il me semble avoir trouvé des traces de cette île dans l’un de tes textes poétiques ! Sache qu’un grand poète français, Lamartine, a situé lui aussi un de ses plus beaux romans à Procida, « Graziella »…
Randazzo s’est levé et, après trois longues minutes d’hésitations, il a attrapé, depuis une étagère effondrée dans l’ombre, un bouquin à la couleur ocre :
— Je ne trouve pas « Graziella » de Lamartine, je crois que je l’ai prêté à ma collègue Hortense Lamy… Mais j’ai ici une petite surprise : un livre à moi, que j’avais titré « Traduction depuis un inconnu », qui sait si tu devines pourquoi !
J’ai essayé de répondre :
— Le poète n’est pas un vrai poète s’il ne s’exprime pas à partir de lui-même… Mais il doit le faire incognito, évitant soigneusement de déclarer le prénom, le nom et l’adresse de son amoureuse !
— En ce cas, mon cher Nitrodi, j’aurais dû donner un autre titre : « Traduction depuis une inconnue » !
— Vous avez découvert le texte d’un inconnu qu’ensuite vous avez traduit… Voilà, j’ai compris, professeur ! Celui qui avait écrit ces poésies, tout à fait instinctivement, d’un jet, sans même les relire, comme j’ai fait moi aussi, ce n’était pas un poète, comme je ne le suis pas non plus. Il me semble évident que cet être — figé dans l’état d’une larve, incapable d’exprimer de façon universelle, voire planétaire, ses sentiments et impulsions — était destiné à mourir « inconnu », comme vous dites…
— Tu es sur la bonne route, Alfredo, vas-y ! dit Randazzo en riant.
Les ailes aux pieds, j’étais réconforté par la caresse des mots de cet homme — dont l’âge était le double de la mienne : il aurait pu être, pour moi, un père très jeune — quand j’ai finalement trouvé la façon de conclure :
— Grâce à une « deuxième invention », au travail sur la langue ainsi qu’à des inepties qui font la différence, le Poète transforme le Vilain Petit Canard en un cygne blanc et pur comme la neige ou alors, si nous voulons adopter une autre « métaphore »…
— Bravo, tu as découvert finalement l’ineptie qui fait, comme tu dis, la différence : la « métaphore » ! En un éclair, j’ai vu comme dans une photo en noir et blanc, le professeur Randazzo assis derrière la chaire. Malgré son air débonnaire et ses yeux lumineux, il paraissait las et sans entrain, avec quelques années de trop sur les épaules. Sa voix était la même… mais pourquoi, dans la classe, surtout quand il parlait de Dante, ne réussissait-il pas à capturer mon attention ? Était-il lui-même, absent et comme perdu dans une île ?
J’étais absorbé dans ces fumisteries quand Randazzo m’a serré le bras : — Réveille-toi, Alfredo Nitrodi, tu n’as pas fini ton propos, n’est-ce pas ? Tu étais en train de me suggérer une autre image…
— L’histoire pénible de la belle et la bête ! Ma mère, qui est française, m’a presque obligé à lire un roman de François Mauriac, « Le baiser du lépreux ». Tout ce que ma mère pense « pour mon bien » est un mystère pour moi, pourtant ce livre colle parfaitement à ma situation…
— Tu ne me sembles pas vilain, ni lépreux non plus ! a protesté Randazzo.

003_la-ragazza-e-lombra-180 Photo Ferdinando Scianna, (Sicile, Italie, 1963), image empruntée
à un tweet de Maria (@MariaRiv2)

Je ne savais pas quoi dire. Il me semblait d’avoir trop parlé de moi et, entre les lignes, d’Agata. Sans doute, le professeur savait que j’ai l’amoureuse tandis qu’il juge, tout comme bien d’autres, que cette espèce de fixation est le principal obstacle à mes études. D’ailleurs, il me semble de les voir, mes parents, pendant l’heure de réception, en train de hocher la tête… Surtout mon père, qui néglige une circonstance tout à fait évidente : je n’ai pas la paix des sens, comme il arrive, par exemple, à Maurizio Ficcadenti. Ou alors c’est Roberto Trentavizi qui a « craché » à l’oreille de Randazzo mon secret : sans qu’on puisse dire qu’il est un espion, il est, tout le monde le sait, un grand bavard…
— Pense plutôt à Catulle ! a dit Randazzo tout en m’envoyant un regard complice. Celui-là n’avait pas besoin d’être beau ni laid pour aimer et être aimé… Et il ne se cachait pas non plus derrière de faux noms. Certes, ce n’est pas dit que Lesbia s’appelait vraiment Lesbia…
— Où est-elle, alors, la « métaphore » de Catulle ?
— Ne te souviens-tu pas de sa phrase sublime : « c’est une journée à marquer d’une pierre blanche » ? Chaque pierre évoque un souvenir, donc si nous suivons le sillage des cailloux blancs nous retrouvons nos jours les plus heureux !
— Le « caillou luisant », qui paraît dans l’un de mes vers, ce serait alors une métaphore… poétique ? ai-je dit d’une voix prudente.
Il m’a invité à chercher dans mon cahier rouge :

Personne n’entendra, personne ne commentera, personne…
…et notre amour, tel un caillou luisant,
brillera, fou de joie, dans le noir.

— C’est un joli fragment… a commenté le professeur. Mais il y manque quelque chose.
— Quoi ?
— Cette femme de l’île, qui ne s’appelle pas Graziella, j’imagine, tu dois la serrer dans tes bras, la caresser et la rendre heureuse. Prenant bien sûr des précautions ! Mais, si cela t’est interdit, tu dois chercher une autre femme ! À présent, dans ta poésie, un véritable chagrin demeure absent ! Malheureusement, en dehors d’un sentiment profond, extrême, cela devient presque impossible de trouver une métaphore qui puisse le dissimuler et, en même temps, le dévoiler !
— Comment se peut-il, professeur, que vous me connaissiez si bien ?
— Ne néglige jamais la « duplicité » de chaque Sicilien, qu’on critique à tort, sous le prétexte que cela dégénère, parfois, ou même souvent, en « ambiguïté ». Nous avons appris à garder en nous une deuxième pensée sinon une deuxième vie… Au jour le jour il s’agit d’une arrière-pensée qui nous surveille quand nous nous laissons emporter par nos élans ou qui, au contraire, nous pousse à agir si nous sommes attrapés par la déception et l’envie de lâcher prise. Grâce à cette duplicité, qui s’est révélée parfois encombrante et gênante pour moi aussi, j’ai pu transporter de façon lucide « d’une rive à l’autre » la poésie d’un inconnu qui pourrait être mon alter ego ou moi-même. Un être sans doute assez jeune et impulsif, comme toi !
— Que dois-je faire, alors ?
— Ne pense jamais que la vie va finir demain, essaie de mettre de côté cette peur ancestrale de mourir jeune, que tout le monde lit dans tes yeux ! Et attends qu’une femme « née pour toi » vienne te chercher. Avec la poésie, tu dois faire le même : travaille dur, lis, étudie, passionne-toi pour ce poète-ci et ce poète-là, tout comme pour chaque roman ou tableau ou monument ou paysage qui te frappe et te touche au long de ton chemin. Le temps que tu consacreras à ces amours désintéressés ne sera jamais gaspillé et, un beau jour, la Poésie viendra tout à fait spontanément à ta rencontre, bras dessus bras dessous avec une belle fille amoureuse !

004a_chagall-lunaire-180 Marc Chagall, Les amoureux à la demie-lune (1926), image empruntée
à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Giovanni Merloni

Si j’étais auprès de toi… – À Rome/19

17 vendredi Mar 2017

Posted by biscarrosse2012 in feuilletons

≈ 1 Commentaire

Étiquettes

Retiens la nuit

Mes chers lecteurs
Quelqu’un de vous constatera, en dehors de quelques modifications, que le récit d’aujourd’hui, faisant organiquement partie de l’histoire racontée, avait déjà été publié récemment dans ce blog.
GM
001_abbraccioSi j’étais auprès de toi…

Mercredi 24 juillet 1963, matin
Chère Agata,
La nuit dernière je n’ai presque pas dormi. D’abord, je m’obstinais à rester éveillé, car je savais que tu traînais encore, dans la piste du bal, là-bas, au bord de la mer… Je me suis figuré alors la scène de mon arrivée inattendue et pourtant élégante, quelques minutes après minuit, en cet endroit que je ne connais pas, mais je peux très bien deviner. J’ai rêvé alors que tu accordais à moi le dernier « slow » et qu’en dansant joue contre joue nous poursuivions une spirale molle, qui s’étirait ensuite avant de devenir irrésistible quand nous atteignions en un éclair la petite porte sombre de ta maison, je crois. Et tandis que j’essayais de nous voir confrontés, moi et toi, au mot « bonne nuit » avec toutes ses déclinaisons possibles, je me suis souvenu du jour où tu m’as donné le livre d’Elsa Morante.
Ce jour-là, c’était la seule fois où tu m’as parlé de Procida…
Que c’est difficile, pour moi, ma chère Agata, de me convaincre que tu es vraiment en train de m’attendre, que tu es tranquille, sereine, indifférente aux feux réels et artificiels qui explosent en toi et autour de toi !
J’ai écrit alors une poésie, qui n’est pas fidèle à ce que peut-être tu t’attends de moi ; elle est fidèle pourtant à ce que je vois mûrir en toi. Eh oui ! mon trésor, tu as toute une vie devant toi… et ce que tu vis maintenant nous amènera qui sait où… Mais ce que je vis moi, soyons honnêtes, où va nous amener ? 
Oui, c’est tout à fait vrai ce que tu as toujours dit : « nous nous sommes rencontrés trop tôt ! »
Le cœur me dit qu’un ver se creuse une piste quelque part dans ta tête, t’obligeant à courir deçà et delà dans un labyrinthe tortueux… sans moi ! Je voudrais être en mesure de te protéger, te défendant comme un lion des prétendants de Procida qui te braquent par milliers en ces méandres ensoleillés ou sombres… Mais je ne peux pas le faire, car ma présence t’empêcherait de courir mais tu serais de plus en plus prête à exploser comme une bombe à retardement. Si j’étais auprès de toi, tu ne serais plus libre du tout de fouiller librement partout !
Je devrais peut-être taper des pieds, admettre ma jalousie et me battre pour mon amour. Et je ferais ainsi ton bien aussi. Cependant, je serais assez égoïste, en suffoquant ton épanouissement : tu es une plante qu’on ne doit pas déranger au moment même où elle engendre ses fleurs odorantes et ses fruits savoureux…
La nuit dernière, j’ai écrit une poésie qui va à la rencontre de ma mort moins physique que psychologique, car je sais en avance que c’est un bonheur à moitié celui qu’on poursuit au risque de la mort…

002_img_0497 Auguste Macke, Le chemin rouge, image empruntée
à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Accepte, Agata, cette poésie comme le récit de ce que j’ai découvert en regardant dans une boule de verre et y découvrant ton île, fourmillante d’inconnus… Tout d’un coup, dans mon esprit éloigné et aveugle, tous ces gens sans visage et sans nom se sont réduits à un seul homme, que j’ai appelé Arturo, mais qui pourrait être aussi bien Zorro. Dans mon imagination, ce n’était pas que toi qui ne faisais qu’un avec l’île. Arturo-Zorro aussi ne s’en séparait jamais pour l’arpenter sans cesse, en long et large…

Tu racontes tes souvenirs, d’où jaillit un dessin confus de toits, de pierres et de rues très étroites coupées dedans. Un homme qui ressemble à ma jalousie — au visage imprécis bronzé par le sel — va, court, disparaît dans un port lointain.

Si je scrute encore dans la boule de verre épais je vois ta silhouette pointer au milieu de la brume de l’aube et tout de suite après poursuivre d’étranges trajectoires à zigzag parmi les maisons qui entourent le port, avant de longer les barques de l’embarcadère, giflées à leur tour par des vagues furieuses. Qui sait si elle rencontrera Zorro-Arturo ? Celui-ci, on le voit très bien, est en train de suivre, lui aussi, des droites biaises, entrant et sortant du grand plateau du port :

Toi tu es faite d’écume de mer comme ce port. Ma solitude ressemble à cet homme inconnu, ou bien à tes mots susurrés lui ouvrant un sourire, tandis que demain, te voyant arriver, ce port s’ouvrira au soleil, et qu’un arc-en-ciel de barques te saluera.

003_img_0599

Henri Matisse, Allée d’oliviers, image empruntée
à un tweet de Stephane Bergès (@Revizorsb)

Pour souffrir un peu moins, Agata, j’ai essayé de me convaincre que cet être inconnu, que tôt ou tard tu rencontreras, vit dans l’esclavage d’une solitude qui ressemble à la mienne : il me ressemble, en fin de compte ! Tes mots nets et drôles, juste susurrés, seront pour lui un véritable nectar, comme ils le seraient pour moi. Donc, il te sourira. Eh, oui, il te sourira !
Je sais que je ne devrais pas te dire tout cela, m’exposant ainsi à tes réactions indignées. Au contraire, tu aurais besoin d’un homme taciturne et résolu, qui se donne une contenance, se bornant à faire mine de parler ou alors s’exprimant par gestes pour dire n’importe quoi, comme dans une farce, sans jamais adhérer jusqu’au bout au véritable sens des rapports entre les êtres humains. Parce que parfois il n’y en a pas besoin : il est beaucoup mieux de se dérober aux vérités de toutes sortes. Il y a tellement de personnes qui savent le faire ! Mais, entre nous, il y a un pacte non signé… que pourtant je m’efforcerai de respecter, même en des circonstances aussi difficiles… Ce pacte, je le sais très bien, pour qu’il soit insensé, il prévoit qu’au moins un entre nous deux soit sincère. À présent, c’est à moi de l’être, à moi qui vis éloigné de cette île pleine de pièges et de joueurs de fifre :

Tu descendras et monteras ces escaliers, et le temps glissera dans un gouffre sans âme. Sans te voir, je reviendrai vers ton rêve lointain.

004_img_0631

Gustav Klimt, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Giovanni Merloni

← Articles Précédents
Articles Plus Récents →

Copyright France

ACCÈS AUX PUBLICATIONS

Pour un plus efficace accès aux publications, vous pouvez d'abord consulter les catégories ci-dessous, où sont groupés les principaux thèmes suivis.
Dans chaque catégorie vous pouvez ensuite consulter les mots-clés plus récurrents (ayant le rôle de sub-catégories). Vous pouvez trouver ces Mots-Clés :
- dans les listes au-dessous des catégories
- directement dans le nuage en bas sur le côté gauche

Catégories

  • Album de famille
  • alphabet renversé
  • art
  • auteurs français
  • auteurs italiens
  • caramella
  • claudia patuzzi écrits et dessins
  • claudia patuzzi poésies
  • contes et nouvelles
  • feuilletons
  • impressions et récits
  • le strapontin et débris de l'été 2014
  • les échanges
  • les unes du portrait inconscient
  • mes poèmes
  • mon travail de peintre
  • poètes français
  • théâtre et cinéma
  • vital heurtebize e psf

Pages

  • À propos
  • Book tableaux et dessins 2018
  • Il quarto lato, liste
  • Liste des poèmes de Giovanni Merloni, groupés par Mots-Clés
  • Liste des publications du Portrait Inconscient groupés par mots-clés

Articles récents

  • Le livre-cathédrale de Germaine Raccah 20 juin 2025
  • Pasolini, un poète civil révolté 16 juin 2025
  • Rien que deux ans 14 juin 2025
  • Petit vocabulaire de poche 12 juin 2025
  • Un ange pour Francis Royo 11 juin 2025
  • Le cri de la nature (Dessins et caricatures n. 44) 10 juin 2025
  • Barnabé Laye : le rire sous le chapeau 6 juin 2025
  • Valère Staraselski, “LES PASSAGERS DE LA CATHÉDRALE” 23 Mai 2025
  • Ce libre va-et-vient de vélos me redonne un peu d’espoir 24 juin 2024
  • Promenade dans les photos d’Anne-Sophie Barreau 24 avril 2024
  • Italo Calvino, un intellectuel entre poésie et engagement 16 mars 2024
  • Je t’accompagne à ton dernier abri 21 février 2024

Archives

Alain Morinais Aldo Palazzeschi Amarcord Ambra Anna Jouy Atelier de réécriture poétique Avant l'amour Barnabé Laye Bologne en vers Brigitte Célérier Carole Zalberg Cesare Pavese Claire Dutrey Claudia Patuzzi Claudine Sales Dessins et caricatures Dissémination webasso-auteurs Edoardo Perna Francis Royo Francis Vladimir François Bonneau Françoise Gérard François Mauriac Ghani Alani Giacomo Leopardi Giorgio Bassani Giorgio Muratore Giosuè Carducci Giovanni Pascoli Giuseppe Strano Guido Calenda Gérard D'Hondt Isabelle Tournoud Italo Calvino Jacques-François Dussottier Jan Doets Jean-Claude Caillette Jean-Jacques Travers Jeannine Dion-Guérin Jerkov Jin Siyan Josette Hersent La cloison et l'infini la ronde les lectrices Luna Marcel Proust Maria Napoli Marie Vermunt Nadine Amiel Noëlle Rollet Nuvola Ossidiana Paolo Merloni Pierangelo Summa Pier Paolo Pasolini Pierrette Fleutiaux Primo Levi Retiens la nuit Richerd Soudée Roman théâtral Rome ce n'est pas une ville de mer Réflexions Salvatore Quasimodo Solidea Stella Stéphanie Hochet Testament immoral Ugo Foscolo Vacances en Normandie Valère Staraselski vases communicants Vital Heurtebize X Y Z W Zazie

liens sélectionnés

  • #blog di giovanni merloni
  • #il ritratto incosciente
  • #mon travail de peintre
  • #vasescommunicants
  • analogos
  • anna jouy
  • anthropia blog
  • archiwatch
  • blog o'tobo
  • bords des mondes
  • Brigetoun
  • Cecile Arenes
  • chemin tournant
  • christine jeanney
  • Christophe Grossi
  • Claude Meunier
  • colorsandpastels
  • contrepoint
  • décalages et metamorphoses
  • Dominique Autrou
  • effacements
  • era da dire
  • fenêtre open space
  • floz blog
  • fons bandusiae nouveau
  • fonsbandusiae
  • fremissements
  • Gadins et bouts de ficelles
  • glossolalies
  • j'ai un accent
  • Jacques-François Dussottier
  • Jan Doets
  • Julien Boutonnier
  • l'atelier de paolo
  • l'emplume et l'écrié
  • l'escargot fait du trapèze
  • l'irregulier
  • la faute à diderot
  • le quatrain quotidien
  • le vent qui souffle
  • le vent qui souffle wordpress
  • Les confins
  • les cosaques des frontières
  • les nuits échouées
  • liminaire
  • Louise imagine
  • marie christine grimard blog
  • marie christine grimard blog wordpress
  • métronomiques
  • memoire silence
  • nuovo blog di anna jouy
  • opinionista per caso
  • paris-ci-la culture
  • passages
  • passages aléatoires
  • Paumée
  • pendant le week end
  • rencontres improbables
  • revue d'ici là
  • scarti e metamorfosi
  • SILO
  • simultanées hélène verdier
  • Tiers Livre

Méta

  • Créer un compte
  • Connexion
  • Flux des publications
  • Flux des commentaires
  • WordPress.com
Follow le portrait inconscient on WordPress.com

Propulsé par WordPress.com.

  • S'abonner Abonné
    • le portrait inconscient
    • Rejoignez 237 autres abonnés
    • Vous disposez déjà dʼun compte WordPress ? Connectez-vous maintenant.
    • le portrait inconscient
    • S'abonner Abonné
    • S’inscrire
    • Connexion
    • Signaler ce contenu
    • Voir le site dans le Lecteur
    • Gérer les abonnements
    • Réduire cette barre
 

Chargement des commentaires…