le portrait inconscient

~ portraits de gens et paysages du monde

le portrait inconscient

Archives de Catégorie: poètes français

« Il me fut des instants au goût d’éternité… » : la disparition de Jean-Jacques Travers

16 mardi Août 2016

Posted by biscarrosse2012 in poètes français

≈ 2 Commentaires

Étiquettes

Poètes et Artistes Français

Version 2

Jean-Jacques Travers à l’Espace Mompezat, en 2015

« Il me fut des instants au goût d’éternité… »

La seule Vérité n’est que celle du cœur :
Que ceux qui me liront l’accueillent en mémoire…

Avec tout ceux qui l’ont connu, je suis très attristé pour la nouvelle cruelle de la disparition de Jean-Jacques Travers. Il nous laisse ses poèmes et l’histoire d’un personnage sage et hardi qui a voulu mesurer la vie sur ses seules forces et sur ses limites aussi, sans pourtant se dérober, même dans sa vie de poète et d’artiste de la vie, aux lourdes « règles du jeu ». Nous retrouvons dans ses poèmes les réflexions profondes et universelles d’un véritable poète qui a su garder intact son esprit sincère, « incapable » de vieillir : il n’a pas parlé que pour lui-même, il a parlé de nous tous et pour nous tous !
Et pourtant l’homme souriant et généreux de mystères nous quitte à jamais et cela est bien difficile à accepter… Le chagrin pour la disparition de Jean-Jacques Travers est indicible, car il aimait la vie et savait transmettre aux autres cet amour à chaque soupir, à chaque geste. Il avait évidemment beaucoup souffert, traversant une vie qui ne lui avait pas épargné les contrariétés : « Mais qui saura jamais ce que vraiment je fus ? / Le temps m’effacera comme une ombre insipide… » Cependant, il avait aussi connu « des instants au goût d’éternité »…
En relisant ses poèmes après sa mort, j’ai l’impression d’y découvrir quelque chose de nouveau, de surnaturel et d’intime à la fois. Comme si ces poésies de Travers avaient « traversé » elles aussi cette ligne invisible entre la vie et la mort devenant de but en blanc plus légères et coulantes encore. Car si l’essence de la poésie est la vie, la vie même coincide, pour Jean-Jacques Travers, avec l’amour : l’amour qu’on donne et celui qu’on reçoit, tandis que les instants de joie extrême, de folie ou de chagrin le plus intense se vérifient quand deux amoureux s’aiment réciproquement, jusqu’au bout, ou alors quand chacun de nous se sent pleinement accepté et reconnu par les autres : « Tout n’est qu’INSTANT… Et toi, dis, Tu m’oublieras ? »
Avec le thème constant de la séparation, imminente ou déjà endurée, entre le poète et les autres, entre la vie et la mort, dans sa poésie Jean Jacques Travers cultive aussi, en le privilégiant, le réflexe paradoxale, ô combien réel, de cette même séparation ou incompréhension : est-ce que je suis conscient de « la vie qui vit » en moi-même ? se demande-t-il tout en déclarant son « absence », son « étrangeté » : « ADIEU ma Vie /…/ Moi, ma folie/ N’était pas la tienne… » Car il y a un gouffre impossible à combler entre « la vie que nous avons vécue » et « la vie que nous étions » : « N’aurais-je jamais su m’y prendre avec ma vie ? »

Giovanni Merloni

002_JJ Travers - prix 180

Jean-Jacques Travers reçoit le Prix Manoir à l’Espace Mompezat, en 2004

Fin dernière

Que dira-t-on de moi quand je ne serai plus ?
Peut-être quelques mots… ressassés ou candides…
Mais qui saura jamais ce que vraiment je fus ?
Le temps m’effacera comme une ombre insipide…

Je n’ai que trop pleuré sur les secrets d’enfance,
Sur mes jours et mes nuits d’autrefois confondus,
Balafrés d’incertain au long de mes errances
Et de remords murés de frissons souvenus…

Il n’est plus d’avenir pour les contes de fées :
Ces vieux mots que j’écris, ces mots que Tu liras,
Ne sont que les échos d’antiques mélopées…
Tout n’est qu’INSTANT… Et toi, dis, Tu m’oublieras ?

In Manus tuas

Chaque jour je me quitte,
Plus ou moins,
Selon l’essor de mes ferveurs…

SEIGNEUR,
Donne à chacun
Un cœur
Pour son Destin…

Nihil obstat

ADIEU ma Vie,
Que tu t’en viennes,
Que tu t’en ailles,
Moi, ma folie
N’était pas la tienne.

A DIEU la Vie
Vaille que vaille…

Phrase finale

Le flux montant du soir sur la plage déserte
Me chuchote en secret que rien ne s’éternise,
Qu’est tous mes jours d’antan, frileusement inertes,
S’estomperont, pâlis, dans le Temps qui s’enlise…

Tant de bonheur fiévreux jusqu’à la défaillance !
Tant d’étreintes de feu sous des vents de folies !
Je ne suis plus qu’oubli si lisse et sans alliance :
N’aurais-je jamais su m’y prendre avec ma vie ?…

003_treno 180

Comme la mer, au soir, vers des creux de mystère
Je m’en retourne absent, sans bruit et sans clarté
Et je témoigne ainsi qu’au moins sur cette terre
Il me fut des instants au goût d’éternité…

Jean-Jacques Travers

001_travers001 180

« Puisqu’il en est ainsi… » un nouveau recueil de poèmes de Jean-Jacques Travers

01 dimanche Fév 2015

Posted by biscarrosse2012 in poètes français

≈ 3 Commentaires

Étiquettes

Poètes et Artistes Français

001_travers001 180

(cliquez sur l’image pour l’agrandir)

« Puisqu’il en est ainsi… » un nouveau recueil de poèmes de Jean-Jacques Travers

« Mon âme est pleine de chagrin, pourtant je préfère ne pas me plaindre… » : par cette citation du poète suédois Pär Lagersvist, Jean-Jacques Travers entame ses Réminiscences. Un texte poétique qui rentre parfaitement dans son esprit extraordinaire, capable de nous amuser et nous étonner par sa vision philosophique tout à fait libre et libérée de tous les préjudices possibles. Un texte capable aussi de nous toucher intimement, en nous attirant dans un dialogue qui va de quelques façons nous changer. C’est bien sûr le changement du voyage, telle une révolution permanente tout au long de la vie de Jean-Jacques Travers qu’il partage avec nous lecteurs. Mais c’est aussi, surtout, le changement qui se vérifie mille et mille fois au cours de notre vie même. Les mille morts et les mille renaissances de l’homme observant son déchirement et son incrédulité vis-à-vis des merveilles qui s’évanouissent et celles qui s’affichent à l’horizon avant de frôler de près notre peau stupéfaite.
En avril 2014, j’avais présenté ce « vrai poète » à partir de vieilles publications qu’il m’avait gentiment prêtées. À présent, j’ai le plaisir de partager avec vous, avec ces Réminescences, la lecture de quelques poésies que je viens d’extraire du nouveau recueil de Jean-Jacques Travers : Quae cum ita sunt : Puisqu’il en est ainsi…, aux Éditions les Poètes français, disponible près de l’Espace Mompezat, 16, rue Monsieur Le Prince, 75 006 Paris.

Giovanni Merloni

003_travers003

Réminescences

«Mon âme est pleine de chagrin,
pourtant je préfère ne pas me plaindre »
Pär Lagersvist

De tant d’aveux ourdis mais jamais proférés
J’ai malgré moi, ce soir, si douce souvenance
Que les rudes remous des remords abjurés
Vont s’effaçant, bercés de soyeuses cadences.

Ô vieux mots démodés, vos antiques splendeurs
Résonneront sans fin de nos fracas ultimes
Et ma voix incertaine en ces bris de ferveur
Épellera longtemps les prénoms trop intimes.

Et que restera-t-il de ce corps brun musclé,
De ces yeux, de ces mains, de ce cœur chaud qui vibre
Quand retentira l’heure abrupte et sans clarté,
Quand l’abstrait giclera de ses oblongues fibres ?

Ah que restera-t-il de mes crissants matins,
De mes blonds souvenirs, cendreuses transparences,
Mais que restera-t-il des rires enfantins,
Des fugaces fraîcheurs aux fragiles fragrances ?

Que restera-t-il donc d’une vie éphémère,
De tout ce qui fut MOI de Tout ce qui fut MIEN :
Une pâle mémoire, une carcasse amère,
Un prénom désappris et puis, un soir, plus RIEN…

Véhémences

J’ai vécu d’autres jours, j’ai connu d’autres lieux,
J’ai rêvé d’autres soirs, j’ai veillé d’autres morts,
J’ai tremblé d’autres soifs, j’ai humé d’autres cieux,
J’ai hâlé d’autres cœurs, j’ai hanté d’autres sorts,
J’ai hélé d’autres voix,
J’ai halé d’autres croix…

J’ai vu les nuits d’enfer, étouffé sous les chocs
Du vent polaire abrupt éructant sa rancune,
Et j’ai pleuré, livide en des déserts de rocs,
La mer polie et moite aux branchages de lune…

En des destins confus, verdâtres et vitreux,
Ma pauvre âme a craqué sous le gong des bourrasques,
Emmêlant ses sanglots aux suintements visqueux
Du sang des printemps morts aux parfums lents et flasques…

Mort au soleil ! Mort aux étoiles ! Mort au jour !
Viennent la nuit, la tempête et ses noirs supplices !
En ricanant le vent pourchasse mes amours
Dans les ruisseaux bourbeux, boursouflés d’immondices…

Laterité

Je n’aurai donc été que racleur de miracle,
Débrailleur d’idéal, débardeur d’ironie :
Me voici devenu déserté tabernacle,
Assèchement d’amont, lagune à l’agonie…

Chanson de mon cœur
(Sydãmeni laulu)

Ton Amour était là… Mais je n’en ai rien su :
Il me fut tant donné… Mais j’ai si peu reçu…

Oui, je veux retrouver les marins assoiffés,
Les éclairs alanguis, les grondements d’aurore,
Les délires d’azur, tes cheveux décoiffés,
Tes yeux doux et brumeux, oui, tout revoir encore…

C’était au temps fougueux de mes larges épaules,
C’était au temps d’avant les sourires avides
Des gueules de l’emploi mimant leurs jeux de rôles
Et des pitres piteux aux esbroufes cupides…

Je n’étais qu’impatient, improbable, impétueux
Tout mon être flambait de toutes ses ferveurs,
Incandescent, fiévreux, j’avançais à pleins feux
Et je rêvais alors d’AUTREPART et d’AILLEURS…

Ton Amour était là… Mais je n’en ai rien su :
Il me fut tant donné… Mais j’ai si peu reçu…

Exil intime

Les jours d’ici sont comme des jours d’Après,
D’Après Tout, d’Après moi, sans couleur et sans son :
Abstraite altérité, sans goût et sans regret,
Comme des jours d’Après les jours d’ici me sont…

Ces jours d’Après viendront comme les jours d’Avant
Et seront confondus sous le Temps péremptoire :
Jours d’Avant, jours d’Après passeront tels le vent
Et c’est ainsi, hélas, que l’on écrit l’Histoire…

Jean-Jacques Travers

002_travers002 180

(cliquez sur l’image pour l’agrandir)

La Chine est proche : un article-dazibao pour Jin Siyan

09 dimanche Nov 2014

Posted by biscarrosse2012 in poètes français

≈ 3 Commentaires

Étiquettes

Poètes et Artistes Français

Samedi 25 octobre, près de l’Espace Mompezat, siège de la Société des Poètes français, j’ai eu la chance de participer à une rencontre tout à fait inhabituelle où les qualités humaines des participants — ne faisant qu’un avec une vision convergente de la poésie et de la vie — ont spontanément créé un climat d’amitié et de fraternité sincères.
Dans cette rencontre, l’œuvre poétique de Jin Siyan — remarquable par la force imaginative ainsi que par l’épaisseur philosophique — a été présentée et commentée par Michel Bénard et interprétée par Claire Dutrey de façon tellement passionnée et efficace que je ne saurais y ajouter rien de vraiment nécessaire.
Vous trouverez ci-dessous l’intégralité de l’excellente présentation de Michel Bénard, que je me suis permis de diviser en deux parties, en fonction de la lecture du texte original de Jin Siyan et de sa compréhension.
Je n’ai pas eu la promptitude pour enregistrer voire filmer l’interprétation extraordinaire de Claire Dutrey, sa lecture intelligente et sensible, si fidèle à la voix sidérale et intime de Jin Siyan. Je n’ai pas pu garder non plus une trace de l’intervention de Jin Siyan, l’auteure du poème « Des ancêtres, l’enfant ». Ainsi que d’autres participants, parmi lesquels mérite d’être nommé le peintre-calligraphe Ye Xin, auteur du tableau de couverture, dont quelques oeuvres étaient exposées samedi aux murs de l’espace où se déroulait notre réunion. Une documentation sonore et visuelle de cette rencontre à l’enseigne de l’empathie et du partage aurait sans doute donné à la publication d’aujourd’hui la touche de la perfection.
Je suis en même temps content de ce petit manque, car il faut toujours se méfier de la perfection. Et parce que cela me donne justement la possibilité d’ouvrir une petite parenthèse au sujet de la perfection ou, pour être plus précis, de l’imperfection, que je découvre comme un des thèmes primordiaux à l’intérieur de l’œuvre de Jin Siyan.
La perfection sera, selon Jin Siyan, une des questions qui n’auront jamais de réponse. D’ailleurs, « les questions n’exigent pas toutes de réponses ». La poète-philosophe nous encourage plutôt à puiser dans l’expérience, c’est-à-dire dans le dialogue continu avec les ancêtres et la nature, tout en sachant que notre voyage sera toujours marqué par l’imperfection de notre nature périssable et incertaine.
On rencontrera toujours des amis précieux et des amis dangereux, des maîtres indispensables et de mauvais maîtres. Et l’on tombera plusieurs fois dans l’erreur avant de devenir capables de reconnaître l’ami fiable et le maître de vie. Et même lorsque nous serons plus experts, plus vieux, enrichis par cette difficile traversée dans les pulsions contradictoires de la vie, nous ne devrons pas croire aux leurres de la perfection.
Voilà ce que la lecture du livre de Jin Siyan nous apprend, au beau milieu d’un texte poétique où la sagesse orientale se croise, avec ses images de voyages cosmiques, avec la stupeur fabuleuse du Petit Prince de Saint-Exupéry : la perfection est dans la nature, dans un point invisible qui se perd dans la ligne de l’infini. L’homme devra toujours mesurer son imperfection avec cette cosmogonie inaccessible. Accepter ce défi et la conscience de l’échec inévitable comme passage obligé de l’existence. On ne peut pas grandir sans se mesurer avec des épreuves de plus en plus difficiles. En même temps, il faut s’armer de sagesse et légèreté : jouer le jeu tout en connaissant l’enjeu.
Devrions-nous alors renoncer, sans hésiter, au monde des formes ? Nous soustraire aux idéologies et aux mythologies qui placent l’homme au centre de l’univers l’incitant au combat et au dépassement de soi-même ?
Installez-vous ! Je vous laisse lire cet article-dazibao, probablement le plus long (et étroit) dans ma carrière de blogueur, où — grâce aux commentaires de Michel Bénard et au vers de Jin Siyan — vous trouverez, j’espère, une réponse valide à cette primordiale question.
Quant à moi, si je ferme les yeux pour chercher les choses qui m’ont touché le plus — dans la rencontre et dans le livre — je vois d’abord ces deux langues qui se parlent visuellement, d’une page à l’autre, sans se comprendre pas réciproquement, peut-être. Nous, les Occidentaux, il faut l’admettre, regardons cette écriture dessinée comme un hiéroglyphe beau, mais incompréhensible, tandis que les gens de l’orient de la planète regardent peut-être les fluctuations de nos calligraphies sans discipline comme des gribouillis dépourvus de sens.
Et pourtant les deux pages en vis-à-vis se parlent. En y revenant, on voit qu’à chaque vers sur la droite correspond un vers sur la gauche. Parfois, ce dernier est plus court, parfois plus long. On devient curieux : est-il possible que ces dessins alignés l’un après l’autre aient la même signification, en chinois, que nous avons lue et comprise en français ?
Non, nous dit Jin Siyan, il y a toujours, en chaque langue, un esprit différent. Parfois, elle a créé ces textes en chinois, parfois en français. Donc, l’un et l’autre sont alternativement un texte original ou une traduction de l’autre langue.
Cela veut dire que dans la personne de l’auteur la distance entre la France et la Chine disparaît au fur et à mesure. Elle aime la langue française tout comme sa langue maternelle. Petit à petit, dans son esprit, sinon un mélange, une conversation se déclenche au jour le jour.
Une telle dialectique pourrait servir à rapprocher les peuples, à changer aussi un peu notre monde de plus en plus cloisonné. Pour moi, après la rencontre de samedi, la Chine est (plus) proche, beaucoup plus que la Chine dont parlait Marco Bellocchio dans son film de 1967. Car il a suffi du temps d’une rencontre autour d’un texte poétique pour qu’une affinité de goûts et de sensibilités se révèle entre de gens venant de différentes cultures et philosophies de l’existence. Il n’y a qu’à continuer à fouiller dans ces affinités, travailler pour un rapprochement plus serré qui nous aide à mieux nous comprendre réciproquement.
Je garde une deuxième impression, ou plutôt un souvenir touchant de cette rencontre : le récit de Jin Siyan au sujet du motif primordial d’où ce livre est parti. Sa rencontre avec son fils au jardin du Luxembourg, une phrase — quelle phrase ?… — que son fils avait dit faisant tout déclencher. L’intervention de son mari, un homme très sympathique et intelligent qui nous a provoqués sur la signification du mot « poésie ». Selon l’héritage grec et latin, la poésie réside dans l’action fabricatrice des mots (et des signes). Une espèce de « sculpture des mots ». Dans la culture chinoise, la poésie est la nature même…
Giovanni Merloni

003_tondo 03 180

Oeuvre du peintre-calligraphe Ye Xin

Jin Siyan, l’hirondelle aux fils d’or

« Juste un petit clin d’œil vers Jin Siyan dont l’enfance se déroule dans une Chine ployée sous le joug de la toute puissance d’une révolution dite culturelle et menée par la poigne de fer de Mao Tsé Tun, avec un papa qui défie à sa façon le régime en écoutant en secret la BBC et en apprenant à ses enfants les pièces de William Shakespeare. Ecole, à Pékin dans un contexte difficile, une surveillance accrue, basculant souvent dans l’absurde sous l’arrogance et l’abus de pouvoir de certains gardes rouges ignorants ou autres jugements arbitraires de petits commissaires du peuple qui décident de ce qui est bon ou ne l’est pas ! Puis viendra l’heure de l’Occident où elle fera ses études universitaires. Aujourd’hui Jin Siyan est professeur de littérature chinoise à l’université d’Arras, conférencière, traductrice, rédactrice et auteure de nombreux ouvrages en nom propre et collectifs et bien d’autres choses, comme par exemple directrice de l’institut Confucius qui œuvre pour le rapprochement culturel franco-chinois.
Que notre amie devienne poète était pratiquement une évidence, car lorsque l’on porte le nom de Jin Siyan qui en traduction française veut dire approximativement «  l’hirondelle avec des fils d’or » je préfère « l’hirondelle aux fils d’or » c’est une perspective et prémonition plutôt favorable pour un engagement vers l’art de la poésie.
Dans les modes d’expressions asiatiques, calligraphie, poésie, peinture, l’homme est toujours au cœur de la nature, elle lui est indispensable, à la fois protectrice, inspiratrice ou destructrice. Il en est issu, mais y figure toujours à sa juste place, c’est-à-dire insignifiante, très vulnérable. Constat et signification de l’incertitude éphémère de l’être humain. Le poète porte une interrogation sur lui-même ! Existe-t-il réellement ?
Qu’est-ce que l’être humain ? Terrible question existentielle !
Vivre c’est aussi se mettre en communion avec le souffle de la terre, vivre au rythme de la matière mère.

J’apprends à respirer
En suivant le rythme de la terre.

Sans vouloir faire un comparatif simpliste, nous retrouvons ici un lien avec l’enseignement de Saint François d’Assise, qui dialogue avec la nature, les oiseaux, et puis également cette rencontre avec les âmes, les esprits sur un autre plan. En quelque sorte un dialogue avec les anges.
Jin Siyan établit une communication, que dis-je, une conférence de presse avec tous les éléments de l’univers. Elle soulève même la question sur la forme de la lumière.
Métaphysique ou matérialisme ? Palpable ou impalpable ?
La poésie de Jin Siyan est une grande pièce théâtrale, une comédie globale où tous les principes visibles ou invisibles sont les acteurs.
Fidèle aux concepts et principes philosophiques taoïstes, shintoïstes, et surtout confucianistes, reposant sur le socle universel du Grand Tout.
Pour Jin Siyan les deux éléments, le visible temporel et l’invisible intemporel apparemment opposés sont en finalité les mêmes. Réunis et fusionnels !
Pour exemple : « L’instant et l’éternel » au niveau cosmique ne sont soumis à aucune différence. 
»

000_chine proche 001 - copie

Dans la couverture : une oeuvre du peintre-calligraphe Ye Xin

« Par ce simple titre « Des ancêtres l’enfant » toute l’équation relative à l’un des aspects de la vaste et traditionnelle pensée chinoise, est formulée.
Ancêtres et enfants, telles sont toutes les forces et expériences incontournables du passé, toutes les vibrations tournées vers l’espérance et l’avenir.
Elles sont là présentes à tout instant.
L’image de l’ancêtre tient une place prépondérante et permanente dans l’esprit de notre poétesse Jin Siyan, et ce qui est surprenant, bien qu’en occident « l’ancien » ne trouve plus la place, qu’il aurait toujours dû avoir, il se trouve que déjà depuis des années, je pense souvent à mon grand père, je le sens très présent dans ces instants de réflexion primordiaux sur le sens et la signification de la vie. Fusion absolu avec l’univers. La vie, la mort, le temps, l’univers, tout est UN et un est TOUT.
Nos formes de pensées différentes sont cependant assez proches et ne se différencient que par des aspects thématiques, culturels et autres variantes d’interprétations, mythologiques, philosophiques ou théologiques. Mais le socle fondamental est pratiquement le même. C’est le rapport de l’humain face à l’univers hors de l’espace temporel.
La sagesse ici s’associe toujours à l’esprit de l’enfance. Mais il est nécessaire de savoir conserver la sagesse à juste distance afin d’en préserver toute sa consistance. »
Michel Bénard

Jin Siyan : Des ancêtres, l’enfant

1
Je m’éveille
Sur la terre
Je ne peux pas m’envoler.

*
Mes ailes
Deviennent deux membres fins
À cinq doigts,
Longs ou courts.

Aurais-je donc un corps ?

2
Suis-je forme ?
Dans le monde de la forme ?
Je me rappelle la mission de mon amie l’Écriture.

*
Et m’a chargé de trouver un être nommé Amour
Dans le monde où j’irais. Dit-lui ceci :

Non, impossible. Notre vie est destin
Le Silence allume toutes les cellules
Et projette son cœur en fissures éternelles
Oh, combien de fois j’aimerais te dire :

Ce regard au fond des étoiles,
Est-ce toi ?

*
— Tu comprendras,
Mais nous serons séparés à jamais, dit l’Écriture.
L’Amour n’est pas vérité absolue,
Mais tu vas t’y plonger.

— Je ne suis qu’un oiseau, un simple messager.

— Prends garde à l’espoir et à l’avenir,
De ton âme , ils arracheront la liberté.

*
L’imagination, tu seule déesse protectrice ,
Te projette dans le monde humain
Et t’attend

Elle sème des fleurs de pavot
Que les illusions t’échappent
En s’approchant de ton regard.

002_tondo 02 180

Une oeuvre du peintre-calligraphe Ye Xin

3
Je tente de voler
*
De nombreuses formes
Semblables à la mienne,
Aux membres longs et minces, se meuvent autour de moi.

Je les regarde,
Elles me regardent.
Nous échangeons un sourire.

*
La tête du buffle n’est pas la bouche du cheval
J’apprends à respirer
En suivant le rythme de la terre.

4
Au petit jour,
L’Inconnu et le Présent sont assis devant le jardin de l’Aurore.

*
Qu’y a-t-il encore par-delà l’univers ? demande l’Aurore.
Et par-delà les fantômes ?

— L’univers sans forme est le plus ouvert. Deux facteurs décident du tracé d’une Vie : la force de la volonté et l’élan perpétuel de l’énergie qui cisèlent une Vie. Qui peut se demander : Es-tu éminent et constant ? dit l’Inconnu.

— Trop philosophique. La dimension empirique est le premier besoin de la Vie. Un monde sans formes vit-il encore ? demande le Présent.

— Quel matérialiste, dit l’Inconnu.
La Vie n’est qu’une forme,
Une des formes infinies.

Ainsi, je suis la lumière à l’aube et à la tombée de la nuit. On m’appelle alors Aurore et Crépuscule. Cette lumière est-elle métaphysique ou matérialiste ? — Question bien trop simple.
*
Le tintement de la cloche du temple
Au sommet de la montagne chante ;
Ses ondes s’étendent
Sur les herbes et les plantes,
Et serrent la main de l’histoire.

Ce tintement
De la cloche,
Est-il fissure ou éternité ?

003_tondo 01 iPhoto 180

Une Oeuvre du peintre-calligraphe Ye Xin

5
La vie résume-t-elle vraiment
Tous les problèmes du monde humain ?

Silence
Les questions n’exigent pas toutes de réponses

Ici-bas, on passe trop de temps
En paroles.

6
Les paroles ont leur logique propre. L’air pur les comprend mieux, car il n’est pas plein.
La vie est une montagne, source de toute pensée ; l’âme, un moine voyageur dans la montagne, cygne du Parfait Éveil.

000_part Jin SiyanUne oeuvre du peintre-calligraphe Ye Xin

7
— Ah. Combien y a-t-il d’hommes sur la terre ?
— Ils sont innombrables. À cet instant, ceux qui viennent, ceux qui partent, sans même compter les animaux au corps humain.
— Animaux ai corps humain ?
— Toi par exemple. Tu étais un oiseau, et tu as été envoyé dans le monde humain par un mandat céleste qui n’est qu’une possibilité dans la paume de ta main. Sera-t-elle un poème ? Un combat ? Tout dépend de la force de ta volonté.

*
Oh, combien de fois j’aimerais te dire : Ce regard au fond des étoiles, est-ce toi ?

004_perga 01 180

8
Vêtu de blanc, un enfant serviteur d’un lettré écrit dans le vide. Je lis le tracé de sa main :

Écoulement – cœur – plume – marche – Forêt, crépuscule, toit de la maison – en éveil – œil-de-toi-plus-proches – se – lançant-au-lointain – inconnu – rêve – non-pensée – ciel

Le ciel est un livre sur lequel nos ancêtres écrivaient leurs pensées et leur respiration. Qui le lit ?

10
La Nuit pousse la porte du temple
Prête-moi une lueur,
Flamme de la bougie
J’accompagnerai mon Étoile chez elle.
Tu renvoies ton amour ? demande Flamme de la bougie.
Au sillage imperceptible
l’Amour est une rencontre
Deux êtres se rencontrent
Et continuent chacun leur chemin
À la même distance,
Deux lignes parallèles.
Ils vont l’un de l’autre,
Deux lignes qui n’en font
Qu’une.
Ils marchent en sens contraire ;
Ils ne se rencontreront
Jamais plus.
Deux lignes s’étendent en sens opposé, parallèlement,
Et tournent l’une vers l’autre à angle droit,
Rectangle.
Elles se dirigent et se réunissent
En un même point.
Triangle.
Elles tournent autour d’un même point,
Toujours à égale distance.
La Vie entre dans le cercle.

*
Ah, sentir ! Quel sujet intéressant ! Un des mots chefs les plus souvent dits dans le monde humain.

Mais entre les univers,
Les étoiles,
Les êtres humains,
Les Natures,
Les ciels,
Les terres,
Les fleurs,
Entre les oiseaux et les poissons,
Entre mes flammes,
Entre ce qui est hétérogène et ce qui est homogène,

Qui
sent
qui ?

005_perga 02 180

13
Tout ce qui est de l’univers est-il indépendant ?
L’eau,
Le soleil,
La lune,
L’étoile,
La terre,
Une semence,
Un arbre
Un être humain
Toi ? Moi ? Lui ? Elle ?
Sont-ils, êtes-vous, sommes-nous indépendants ?

Murmure la lune.
*
L’oiseau écoute
La pensée de la lune est étrange
Elle est nomade
Entre deux extrémités.

Être poète ou fou,
Question.

000_livre 01 180

14
Sans racines, sans avoir, sans rien,
Le cœur pousse les portes de son jardin au seuil de l’Infini.

La nuit se promène devant la maison de son ami l’Inconnu,
Allumant les étoiles.

16
Sur l’eau, mon ombre s’étire, s’allonge, rétrécit, se brise en flocons qui tombent un à un dans l’eau, dans le souffle des poissons. Un éclair de surprise se reflète dans leurs yeux. Suis-je un étranger ? Qu’est-ce qui leur paraît étrange ? Moi ? L’ombre sur l’eau ? Ses brisements ? Mon enfance ?

18
— Il est quatre façons de respirer pour l’homme, siffler, souffler, respirer comme l’air et comme un nouveau né.
*
D’un trou noir de l’univers provient la poésie,
De Silence et de Mystère
Sont ses racines.
La poésie ne pousse pas.
Fractionnelle,
Elle a ses racines. Cette voix de Silence est-elle de l’éternité ?

19
Vie et Mort cisèlent l’esprit qui vit dans l’entre-deux. Les fissures sont enceintes de l’Éternel. Apparition, disparition, être, ne pas être, être / non être, non être, non non être.

La Mort, y es-tu prête ?
*
J’aperçois un regard au fond du ciel : est-ce abîme, tombe, accident ?

006_perga 03 180

20
À pas de silence l’enfant marche
Laissant ses pensées danser sur la pointe des herbes
Et des ombres marchent dans le bois sans pieds

22
L’oncle me promenait dans ses bras au bord du ruisseau chaque matin, au premier souffle des plantes. C’étaient des aurores pour mes six mois et ses onze ans. L’eau intarissable montait à perte de vue, jusqu’à la maison de la lune. Jamais ils ne l’atteignirent.

23
— Il suffit de s’envoler. L’important est d’aimer.
*
Une vie n’a jamais de fin
Deviens ce que tu veux devenir.

27
Aucune vie ne suit le même chemin
Toute vie est unique

Feuille
Goutte d’eau
Figure
Souffle
Regard
Sensation
Flamme

Fissure incommensurable
Tu es éternelle

007_perga 04 180

28
Guidé par l’oiseau, l’enfant ne fixe plus son regard sur la terre.

30
Un sourire s’esquisse sur le visage de l’enfant

De ta vie
Tous les détails sont dans ta main
Dans chaque pli
Tu en tiens au moins un
Mon enfant
Ton univers et le mien
Il y a l’oiseau

Minuit
Quiddité positive de ton être

Enfant des ancêtres

Toi aussi
Après l’âge de vingt-cinq ans
L’être s’approche de la poésie

008_perga 05 180

32
— Dans notre monde, est lumière ce que tu appelles langage, mon oiseau. Mais elle n’utilise ni langue ni bouche, ni les signes conçus par les ancêtres.
— L’écriture ?
— L’écriture pictographique, alphabétique, concrète, abstraite, à forme d’oiseau, d’insecte, de têtard, ce ne sont là que des figurations notées par les êtres à partir de leur compréhension de l’univers. La figuration n’est ni l’univers, ni l’être, elle encadre l’infini et le suspend au mur. Ce qui est au mur remplace l’être.

*
Un être véritable est une création parfaitement dépourvue de forces néfastes, une énergie qui rassemble tous les champs magnétiques. Quand tu la pénètres, tu sens l’air, le ciel, la montagne, les sources, le profond, le limpide, le pur, le mystérieux.

33
Dans ce monde du désir où j’étais
Combien étaient-ils affairés
Les êtres qui poursuivent leur soi et leur corps
La mémoire s’éteint dans le flou
Naître
Mourir
Les vies du monde de la forme

La vie a soif
Où sont tous ses amis ?

Miséricorde, Patience, Dignité, Paix, Souffrance, Santé, Courage et Source ?

009_perga 06 180

34
…Oh, idées, que l’on croit prolifiques ! Les écoulements mentaux sont une ancre infiniment pesante au cou de la vie qui tombe.
— Qui tombe, mais vers où ?
— Le chemin vers le bas est sans fin, une vie ne suffirait pas pour le parcourir.

38
…Dans l’univers où tu es, l’infini n’existe pas.
— Si, la poésie, s’écrie l’oiseau.
— Ah, les poètes ! À présent, vin et jardin leur suffisent. La poésie est le champ où ils sèment le temps et récoltent la mort. Dans l’auberge de la poésie, ils coexistent avec fumée, alcool, bruit, goût, odeur et sens.
— Ils sont en correspondance avec le ciel. Ils entendent une fine voix de là-bas.

39
L’âme solitaire est la meilleure amie de Dieu. Je fixe le regard de l’oiseau et il devient celui du poisson, de l’herbe sous l’eau et de la feuille. Tout s’arrête sous le lac.
— Laisse les racines prendre leur chemin, l’œil, l’ouïe, le nez, le goût, le corps et la perception. Quitte tout état d’âme.
Le volcan s’éteint-il ? Et les flammes de la vie ? Des cendres éteintes naîtra la pure nature de la vie.

L’amour aussi.

40
La rencontre est une quête en deux sens, en de multiples sens, au hasard, inattendue, sans fin.
*
L’enfant creuse dans l’eau un trou et y glisse l’émeraude. Soudain, la pierre précieuse se transforme en petit poisson, l’enfant plonge dans les yeux du poisson et disparaît.

45
Lève la tête
Mon enfant
Les yeux profonds du firmament bleu
La raison d’être de ta vie
La pensée
Née de l’état
Semi-affamé qui est le tien

L’être humain, scène infinie du naturel
Vivre
Aimer
Ne pas aimer
Ton cœur s’ouvre
Mais sans toujours s’épanouir

Laisse en ton cœur un recoin
Non cuit encore de logique humaine…

Jin Siyan

000_disegno interno 180

Dessin de Christophe Charnay

Jin Siyan : deviens un renonçant au monde des formes

« Cet ouvrage bilingue, franco-chinois…, constellé d’images poétiques magnifiques, est une véritable somme philosophique, théosophique, voire théologique, où les « dieux » n’ont nul besoin d’être nommés n’étant que les fruits de l’imaginaire humain.
Au fil de la lecture, car il s’agit bien d’un fil d’argent, des textes de Jin Siyan j’ai de plus en plus l’impression de me situer dans une œuvre  « peint » par un maître du grand art du paysage et de la sage parole de Confucius.
L’écriture prend ici la signification d’un acte d’Amour, ce qui soulève toujours une vaste, voire insoluble réflexion à l’échelle humaine.
Expression hautement symbolique nous côtoyons sans cesse le questionnement sur le sens de la vie, sur la signification de l’existence et son contraire le non sens.
Jin Siyan joue aussi sur la remise en question de l’évidence ! L’homme revient-il à l’état de transparence ? Tout est contenu dans la subtilité des nuances, du révélé et du non révélé, de l’être et du non être.
Il est indéniable qu’ici le ressenti pour être universel n’en est pas moins marqué par le féminin où le ventre comme matrice de la vie, tient lieu de langage poétique.
Au travers de l’esprit extrême-oriental nous devons aussi y percevoir une invitation au détachement, au lâcher prise.

Deviens un renonçant au monde des formes.

Nous sommes bien dans ce cercle éternel symbolisant la volonté de perfection. Quête permanente et silencieuse de l’Amour, l’Amour humain, l’Amour charnel, l’Amour cosmique.
Mais à bien y réfléchir, l’homme est-il vraiment digne de l’Amour ? Car

L’Amour n’est pas une vérité absolue…

Est-il réellement capable de le prodiguer, lorsque nous sommes témoins de retour vers l’obscurantisme et d’un effroyable contexte de barbarie lié à l’ignorance instrumentalisée.
Jin Siyan détient peut-être une possible réponse ! »
Michel Bénard

La troisième oreille dans la poésie de Jeannine Dion-Guérin

04 dimanche Mai 2014

Posted by biscarrosse2012 in poètes français

≈ 6 Commentaires

Étiquettes

Poètes et Artistes Français

Mes chers lecteurs, c’est avec grand plaisir que je vous propose aujourd’hui une rencontre avec la poésie de Jeannine Dion-Guérin, une poète française récemment rencontrée dans la bibliothèque de la SPF (Société des Poètes français) : une véritable découverte que je partage volontiers avec vous. Il m’est toutefois difficile, à présent, de maîtriser jusqu’au bout les émotions et les suggestions que ses vers ont fait déclencher en moi. Il est encore trop tôt pour en parler de manière appropriée.
Heureusement, mon ami Michel Bénard — poète, lauréat de l’Académie française ainsi que peintre de grande valeur — a développé en plusieurs occasions une analyse critique de l’œuvre de JDG dont j’extrais ci-dessous quelques éléments.
Les œuvres de Jeannine Dion-Guérin, Prix Léopold Sédar Senghor de poésie 2010 sont déjà nombreuses. Voilà quelques titres : « Eclats de soleil », « L’amande douce-amère », « Le sang des cailloux », « De chair et de lumière », « Le tracé des sèves », « Jeux d’osselets » et plus proche de nous « Le signe, quel signe », « Le sablier des métamorphoses », « L’écho des nuits » et le petit dernier, « Les Étoiles ne sont pas toutes dans le ciel ». Sans oublier, bien entendu, des ouvrages thématiques et collectifs comme son magnifique « Vincent Van Gogh » (un luxueux coffret relié pour bibliophiles en hommage au centenaire de la mort du peintre où peintures, textes, citations, fac-similés et poèmes se mêlent).
D’ailleurs, on ne pourrait pas lire Jeannine Dion-Guérin sans y associer sa relation avec l’art, les artistes peintres en particulier. Ce lien avec les peintres est toujours déterminant, étroit, une sorte d’histoire passionnelle qui se conforte au fur et à mesure d’une manière ou d’une autre.
La poésie de Jeannine Dion-Guérin est précieuse, profonde et riche de signification… nous lisons rarement des textes d’une pareille teneur. Souvent nous nous situons dans l’inconsistance environnante, la vulnérabilité des choses. Le monde offre ses reflets de lumière, il brille de tous ses feux et tout rapidement bascule, s’efface, s’assombrit au simple passage d’un nuage ! Tout se situe dans l’écho, la résonnance, la vibration fragile et précaire. Elle met tout en relation avec l’observation attentive du moindre souffle, de l’énigme de l’existence, du mystère des signes, à ce stade son passage chez Georges Perec n’y est peut-être pas étranger !
L’œuvre de Jeannine Dion-Guérin est d’un optimisme inconditionnel. Patiemment avec amour, notre amie caresse ses mots, les palpe, les soupèse, cela jusqu’à ce qu’enfin le poème soit dit ! Le verbe s’incarne, se sensualise, mais s’éthérise également à l’épreuve du sang, de la lutte du corps, fécondant le spirituel restituant une nuance sacrée. Tout demeure dans l’étonnement de la vie, l’éblouissement permanent ! Nous côtoyons une poésie de haute lignée, de noble composition, riche en vocabulaire, judicieuse, presque sophistiquée et pourtant si limpide et si accessible. À la lecture attentive de ses textes, nous franchissons un autre degré, nous nous sentons soudain plus intelligents ! Sans doute parce que comme l’amour, la poésie de Jeannine Dion-Guérin doit être une récompense.
Après la lecture des commentaires de Michel Bénard, j’ai pu mieux m’orienter dans le choix de vers représentatifs de cette poète élégante et sensible. En même temps, je suis en condition de choisir un artiste qui peut, de quelques façons, « répliquer » aux messages profonds de JDG, sévères et inflexibles même dans leurs nuances les plus insouciantes.
Pour le choix des vers, je reviens à une phrase assez efficace de Michel Bénard : Pour mieux comprendre le monde ne faudrait-il pas mettre son oreille à la conque du ciel ? La poésie c’est toute l’histoire d’une vie par un apprentissage permanent des fragments du quotidien… mais c’est aussi dans les étoiles qu’elle remplit son panier, sachant que ces étoiles ne sont pas nécessairement toutes dans le ciel !
C’est le mot « oreille » qui m’a convaincu tout à fait. Et ce n’est pas un hasard, je crois, que le titre de la poésie publiée ici en dernière soit « La troisième oreille ». C’est en fait dans l’écoute du quotidien que la poésie de Jeannine jaillit et mûrit. Une « écoute visuelle », moins photographique que picturale.
Quant à l’illustration « dialectique » de ces vers magnifiques, je me sens donc autorisé à me soustraire à une iconographie traditionnelle, qui voudrait représentés, à côté des vers d’une « poète-critique d’art » les tableaux de son Van Gogh préféré. Je crois que son attitude à l’écoute des pulsions du monde peut justifier mon choix d’un jeune peintre, de ses dessins en décalage ou en contre-chant. Il s’appelle Paolo Merloni, il a déjà un futur derrière les épaules. Mais aussi, je crois, un nouveau futur qui l’attend, comme dans la « FIN » de la plupart des films de Charlie Chaplin, juste au milieu d’une route lumineuse.
Giovanni Merloni

001_popolazione con alberi 180

Paolo Merloni, Population et arbres, 1995

La troisième oreille dans la poésie de Jeannine Dion-Guérin

Naître à l’émerveillement
Combien de coups
de bosses de beignes

Combien de deuils
de pertes et d’abandons

Combien de secrets
obligés ou convenus
de faux ou vains regrets

avant d’oser nous regarder
nus d’âme et de corps

d’apprendre à solliciter
l’émerveillement simple
l’élégance du quotidien

d’accéder à l’humour
cet amour élargi capable
de revendiquer, que dis-je

d’acculer notre désir d’être
et de nous vouloir heureux

002_tra magma e amore più blu iPhoto 180

Paolo Merloni, Entre le magma et l’amour, 1995

« Telle la chute d’une larme d’ange
qui tombe à travers le limpide éther de silence… »
John Keats 

Je ne hais pas les dimanches
(à Casimir Farley, peintre)

Je ne hais pas les dimanches
qui déguisent de nos ardeurs les cris
et l’agression des premiers givres

qui paralysent le parc de la ville
immobilisent les chants d’oiseaux

Alors je me consacre
au silence des mots
ainsi qu’aimait les méditer
le poète John Keats

tandis que la dernière étoile
de l’aube m’hypnotise
et que soudain audible
se prophétise quelque poème
reçu des dieux

005_pena o disillusione 180

Paolo Merloni, Peine et désillusion, 1995

Apparences
Celui-ci est venu
qui crut en l’amour
et ce n’était que chair

Cet autre est apparu
avec unique parure
l’aurore et la lumière

Ce n’était pas la chair
Elle crut donc à l’amour
A chaque pause d’un conte
rôde quelque loup

Des ogres d’apparence
aux masques d’absolu
investissent l’univers

dont il faut débusquer
les ruses de vautour

006_pipa 180

Paolo Merloni, La pipe, 1995

La berceuse du peintre
J’envie cette berceuse
au ventre des cyprès

quand elle est murmurée
à l’oreille du monde
par la brise en écoute
réinventant pour nous
le juvénile frisson

Et si son souffle s’aigrit
imposant soumission
à la feuille en déroute

l’arbre se consolera
de nos bras ouverts
déboutant toute colère
fruit de la déraison

A tous il fredonnera
de plus juste manière
l’adagio de sa partition

007_sognare a occhi aperti 180

Paolo Merloni, Rêver les yeux ouverts, 1995

Sans domicile fixe
Le temps prend son temps,
il erre dans la nuit tant et tant
qu’il ne sait plus s’il se fuit…

Chaque homme
à son réveil hésite à se livrer
les paumes qui se touchent
implorant la lumière

Mais toi mon frère, tu me souris
De solitaire à solitaire j’identifie
la même moiteur de peau

Ta lèvre s’élargit, tes dents sont étoiles
c’est à jamais Noël à l’écoute de tes mots
A mon tour je te touche et te souris

Pas d’anonymat au sein de la Genèse
Pourquoi ne pas se dire « je t’aime »
des yeux même si tu n’y crois pas ?

008_sedia 180

Paolo Merloni, La chaise de Van Gogh, 1995

La troisième oreille
A l’orée du grand silence
J’épouserai cette terre
meuble ou compacte
lisse ou labourée

Je tenterai d’en restituer
les ondes délétères

recueillant les voix
de ceux qui l’ont servie
qui l’ont fécondée
qui d’elle se sont nourris

Et bien que l’univers
engendre chaos et bruits

l’homme au pied d’argile
que je suis saura s’enivrer

d’ultimes fertiles vibrations
de quelque troisième oreille.

009_tatuato 180

Paolo Merloni, Le tatoué, 1995

Jeannine Dion-Guérin

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 4 mai 2014

CE BLOG EST SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS

Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

Les abstrus voyages et la candide arrogance de Jean-Jacques Travers

13 dimanche Avr 2014

Posted by biscarrosse2012 in poètes français

≈ 2 Commentaires

Étiquettes

Poètes et Artistes Français

« Ma première rencontre avec Jean-Jacques Travers date de 1951. Jean-Jacques était arrivé en Finlande, au sortir d’une Grande École parisienne, après avoir traverséà pied la Laponie entre Kirkenes et Inari, venant de Norvège où il avait survécu en exerçant diverses occupations dont celles de Vendeur de sandwiches, Fossoyeur, Soutier à bord d’un vieux vapeur norvégien entre Tromsö et le Spitzberg, Docker, Bûcheron et même Valet de ferme… À Helsinki, il avait finalement déniché un travail de Correspondancier Franco-Anglo-Germano-Suédois dans une Société d’Import-Export. Quant à moi, j’étais venu en Finlande pour y étudier la langue Finnoise et les langues apparentées.
Après la Finlande et la Scandinave, il a vécu au Brésil, est passé par l’Argentine, le Chili, Cuba, le Mexique et même la Chine… Il a appris le Portugais et l’Espagnol. Il a épousé une Brésilienne. Ils vivent maintenant en France et sont grands-parents… »
Voilà un portrait fidèle du poète Jean-Jacques Travers que dessina à la fin des années 1950 Robert Austerlitz, professeur au Département de Linguistique de la Columbia University de New York.
Un poète de la « traversée » et de la nostalgie qui a ressenti la nécessité impérieuse « de vivre » avant de se raconter ou de s’interroger sur les questions universelles de l’existence. Mais, ce tourbillon de voyages réels à« travers » des mondes éloignés et difficiles, cette soumission volontaire et enthousiaste aux difficultés de langues presque impénétrables, ne suffisent pas à expliquer ce qu’on ne pourra jamais expliquer dans la force expressive d’un vrai poète.
Je vous laisse lire ces poèmes ci-dessous — ne représentant qu’une petite pointe d’iceberg d’une vaste œuvre sans failles — sans plus rien ajouter. Car vous-mêmes y trouverez la réponse à la question primordiale de Jean-Jacques Travers : « Et si j’étais Chagrin/ Immuable, incolore,/ Nostalgique et perclus,/ Entre le Pas-Encore/ Et le Déjà-Plus ?… »
Giovanni Merloni

001_torquato tasso 90 180

Giovanni Merloni, Torquato Tasso Particulier du tryptique Oubli et sagesse, huile sur toile 90 x 270 cm, 1990

Les abstrus voyages et la candide arrogance de Jean-Jacques Travers

Immanence
Qu’avaient-ils donc ces jours et ces nuits d’Autrefois
Pour flamber de tels feux en notre souvenance ?
Ne saurons-nous jamais parmi tous nos émois
Épeler les frissons de nos incandescences ?

Qu’ai-je donc oublié dans la fuite des jours ?
Quelle étoile a manqué pour baliser ma route ?
Me voici tout confus et mes élans trop gourds,
Convulsé d’à-peu-près, de chagrin et de doute…

Quel infime détail a fait surgir l’absence,
Quand tout m’était ferveur au seuil de l’Infini ?
Les jardins enchantés ont fané leur fragrance
Et nos regards fiévreux sont désormais ternis.

Le Temps dérape et fuit : Tout n’est plus qu’apparence,
Faux-semblant ou récit de bonheurs illusoires.
Rien ne rappellera la candide arrogance
De nos frissons froissés de moiteurs dérisoires…

Lorsque tu reviendras de tes abstrus voyages
Je serai là, hurlant mon impatience en gage…
Et tout ton corps si doux que l’absence m’a pris,
Je l’étreindrai… Jusqu’aux racines de ton cri…

002_travers 002 180 IPhoto

Prescriptions
Quand le souvent rêvé n’est plus qu’une habitude,
Quand les regrets anxieux pleurent le désormais,
Devrai-je malgré moi taire mes plénitudes ?
Seul, ce que j’ai perdu m’appartient à jamais…

Quand mes penchants secrets n’auront plus de saison,
Quand l’essentiel sera de ne plus retenir,
Tous mes songes déçus deviendront sans raison :
Hélas, pour se donner, il faut s’appartenir…

Heure mauve
…Je ne sais si je suis le remords ou l’envie
De frissons enroués au vent des abstinences :
Tu vis si nue en moi qu’il me faudra ma vie
Pour oser te vêtir du linceul de l’absence…

Passante
Sous le noir de ses bas vers un haut d’insolence,
Mon regard à surpris une pâleur obscure
D’où m’épie et m’obsède une lisse béance
Qui m’invite à rêver de soyeuse échancrure…

Femme soudain croisée, un bref instant ténu,
Je ne puis que songer, par-delà mes abîmes,
Qu’il me faudra mourir sans même avoir connu
Le secret jamais su de ta saveur intime…

003_travers 003 180

Odyssée
Je vivais de ferveurs et de grâces intimes,
Mon temps se confondait avec mes sortilèges,
Mon Espace accédait à l’au-delà des cimes
Sans jamais m’étonner de si hautains cortèges…

J’escaladais sans peur le fracas des saisons,
Les déserts de silence et leur brumeux tangage,
Octroyant, imprudent, sans rime ni raison,
À d’étranges tourments mon avenir en gage…

J’allais donc, impérieux, sûr de mes alchimies
Sourdant de l’infini d’obscures déferlances.
Déjà je pressentais sous la cendre endormie
D’indicibles regrets aux languides dolences…

Et c’est ainsi qu’un soir je ne fus plus qu’Absence :
Désormais sans pouvoir, et mes élans enfouis,
Je m’invente un Passé, reflet d’une Présence
Dont les échos crispés s’essorent dans la nuit

Riihimäki (Finlande), décembre 1951

004_travers 004 180

Hypothèse
Et si j’étais Chagrin,
Chagrin d’un autre Temps,
Chagrin d’un autre Ailleurs ?

Et si j’étais Chagrin,
Voyeur impénitent
D’impassibles rumeurs ?

Et si j’étais Chagrin
Immuable, incolore,
Nostalgique et perclus,
Entre le Pas-Encore
Et le Déjà-Plus ?…

Métamorphoses
Ces myriades d’instants
Déjà franchis, déjà lassés,
S’entassent désormais figés
En leurs rades bouffies…

Et TOI
Dont j’espère la venue
En mon ciel trop changeant,
Seras-tu ma Durée ?

Quant à moi
Pour TOI
Je serai VENT…

005_travers 005 180

Véhémences
J’ai vécu d’autres jours, j’ai connu d’autres lieux,
J’ai rêvé d’autres soirs, j’ai veillé d’autres morts,
J’ai tremblé d’autres soifs, j’ai humé d’autres cieux,
J’ai hâlé d’autres cœurs, j’ai hanté d’autres sorts,
J’ai hélé d’autres voix,
J’ai halé d’autres croix…

J’ai vu les nuits d’enfer, étouffé sous les chocs
Du vent polaire abrupt éructant sa rancune,
Et j’ai pleuré, livide en des déserts de rocs,
La mer polie et moite aux branchages de lune…

Et des destins confus, verdâtres et vitreux,
Ma pauvre âme a craqué sous le gong des bourrasques,
Emmêlant ses sanglots aux suintements visqueux
Du sang des printemps morts aux parfums lents et flasques…

Mort au soleil ! Mort aux étoiles ! Mort au jour !
Viennent la nuit, la tempête et ses noirs supplices !
En ricanant le vent pourchasse mes amours
Dans les ruisseaux bourbeux, boursoufflés d’immondices…

Helsinki, 4 juillet 1952 (À Robert Austerlitz)

006_travers

Adieu, Finlande 
Adieu hélas, adieu mon grave et grand amour
Je garderai de toi l’éternelle pensée
Que le Destin clément, à l’aube de mes jours,
Dévoila le Bonheur à mon âme étonnée.

Pour ces soirs si joyeux, pour ton clair regard lisse,
Pour tes lourds cheveux blonds à mes doigts si soyeux,
Pour ton parfum secret où le mystère glisse,
Pour tes frissons profonds au rythme impétueux.

Pour ta bouche enfantine, ardente et veloutée
Que j’écrasais brutal pour l’entendre gémir
Ta plainte qui montait ravie et saccadée
D’un temps passé lointain, lointain sans avenir,

Ô Finlande, frais songe éblouissant d’enfance,
Réponds, me fallait-il vraiment venir ici ?
Pour ce premier sanglot de mon cœur en partance,
Et pour ton souvenir, Ô Finlande, Merci.

Chaque moment qui fuit emporte notre rêve
Vers un cruel Obscur d’où nul n’est revenu,
Et notre Amour ne fut qu’un répit, une trêve
Pour nos destins mêlés, un instant confondus…

(À Mary Ann)

009_travers 009 180

Rive gauche
Je ne reverrai plus les tours de Notre Dame
Ni les matins d’avril sur les quais endormis,
Je ne reverrai plus, et ce m’est tout un drame,
Ni mes parents, ni mes amours, ni mes amis…

Si loin de Toi, Paris, en cette fin de terre
Je ne peux qu’invoquer mon enfance songeuse
Le long de tes trottoirs, quand tu m’étais frontière
Pour mes pas vagabonds en ma saison heureuse…

Paris, si loin de Toi, je sais certaines rues
Qui m’auront vu flâner bien plus que de raison…
Dans la nuit qui tremblait sur tes berges écrues
J’ai tellement rêvé mes futures saisons…

Et Vous, mes ponts moussus, Ô Vous, que vous soyez
Des Arts, Petit ou Neuf, Double ou de Saint-Michel,
Ce soir je me souviens : Mon tout premier baiser,
Ce fut sur l’un de vous… (Dirai-je un jour lequel ?…)

Oserai-je espérer qu’au détour du Destin
Je puisse encore un soir entendre tes rengaines
Au fond d’arrière-cours aux doux pavés disjoints
Dans la fauve ferveur d’un dimanche de traîne ?…

Tierra del Fuego (Chili), octobre 1955

008_travers 008 180

Après cette poignante lecture, une petite voix s’ajoute que il me semble opportun de citer. C’est la voix de la fille du poète, Silja Travers qui dit, parmi d’autres considérations, qu’il serait « vain de tenter une quelconque analyse ou de se mettre en quête d’un message ou d’une finalité. Ainsi qu’il a vécu et écrit, le poète vivra et écrira encore et toujours de plus profond de son propre univers, seulement attentif (et avec quel ferveur !) à ses plus intimes repères. Ce qui donne sa force au poète, c’est à la fois sa capacité d’aimer et son sens du dérisoire, la chance et l’espace qu’il consent au hasard, son don inné pour percevoir le bonheur et le chagrin. Il sait qu’ici-bas on souffre, on perd, on pleure. Mais il sait aussi qu’avec son cœur on aime, on donne… Et on écrit… »

P.-S. Ceux qui désirent contacter Jean-Jacques Travers pour lui adresser des commentaires ou pour en savoir plus sur son oeuvre poétique, en dehors d’un éventuel commentaire à cet article, peuvent écrire à la Société des Poètes Français : 16, rue Monsieur le Prince, 75006 Paris, ou bien adresser un mail à : stepoetesfrancais@orange.fr

Jacques-François Dussottier, poète nomade, poète halluciné « à fleur de peau »

23 dimanche Mar 2014

Posted by biscarrosse2012 in poètes français

≈ 6 Commentaires

Étiquettes

Poètes et Artistes Français

Le poète que je vous présente aujourd’hui, Jacques-François Dussottier fait partie lui aussi depuis longtemps de la Société des Poètes français. Tout en adhérant, comme Michel Bénard, au mouvement poétique des Intuitistes, il a déclaré à plusieurs reprises qu’il privilégie une poésie qu’il qualifierait de poésie de « l’instinct » : « …tous ces « éclairs », ces mots de « lumière » qui dans ma tête 
tournent sans cesse en une ronde souvent infernale,
 cette poésie de « l’instinct » où j’essaie de faire vivre l’émotion, 
le souffle, la tendresse
 et une certaine beauté des mots… »
Jacques-François Dussottier a bien sûr ressenti les suggestions de la poésie picturale et musicale qu’on peut retrouver dans les vers sensuels de Michel Benard ainsi que dans les lyriques dramatiques ou engagées de Vital Heurtebize. Cependant, dans ses vers je trouve quelque chose de particulier se détachant nettement d’une idée classique de la poésie. Comme le dit lui-même, J. F. Dussottier est un poète nomade, un poète halluciné, déraciné et rebelle. Même quand il chante la femme et l’amour, un sujet qu’il maîtrise sans artifice ni exagération, la douleur de l’existence jaillit immédiatement de ses vers comme une deuxième nature ayant une sensibilité à fleur de peau…
Je vous laisse découvrir librement les atouts particuliers de ce poète avec deux renseignements :
— Les trois premiers poèmes ont été extraits depuis le recueil titré « À fleur de peau » (publié en 2000), tandis que les autres vers font partie de la récolte poétique titrée « Ô femme ».
— Récemment, j’ai eu le plaisir d’assister au vernissage de Jacklin Bille (*), une amie sculptrice que j’avais plusieurs fois rencontrée à l’espace Mompezat des Poètes français. Ses sculptures denses et touchantes s’inspirent toujours au numéro deux. Donc, d’abord à l’amour et à l’art de la rencontre ; ensuite à la lutte incessante du bien contre le mal ; enfin à l’émerveillement ainsi qu’à la suggestion créatrice de la juxtaposition du noir et du blanc et aussi, bien sûr, du plein et du vide…
Je trouve qu’un duo formidable va se déclencher de façon tout à fait naturelle, rien qu’en créant les présupposés pour une rencontre entre les poésies (et les personnages) de Jacques-François Dussottier et les sculptures (et les personnages) de Jacklin Bille. Chacun décrit l’autre. Chacun accompagne l’autre. Cette fois-ci, pour une question de priorité du thème, ce sera Jacklin à accompagner Jacques-François. Une autre fois, qui sait ? on pourrait envisager une « jam-session » où les rôles seront renversés.

000_photo bille claudia 180

Jacklin Bille, La lecture

Jacques-François Dussottier, poète nomade, poète halluciné « à fleur de peau »
(poésies commentées par les sculptures de Jacklin Bille)

Poète nomade
poète halluciné
dans cette douleur d’exister.
J’irai hurler à la nue
mon désir, ma révolte
avec l’énergie de mon désespoir.
Poète de l’instinct
de la déchirure
du cri
de la passion,
la poésie est mon errance
en des mots incandescents
essaims de poèmes en offrande
de tous ces lambeaux de moi-même.
Mes vers viennent de l’ailleurs
du monde des poètes et des fous.

001_billie 4c 180

Jacklin Bille, Méditation

Nu dans mon innocence d’homme
Je m’égare au hasard de la langue,
Je vis de la vie des mots
Mots confidents de ma solitude,
Je suis la page blanche
Espace ouvert à perte de vide,
Maraudeur du langage
J’inscris au fil du feu, de la folie
Mes mots caravaniers, buissonniers,
Bonheur d’écrire, souffrance d’écrire
J’écris des matins de naufrage
Dans la rouille et l’amertume,
Des mots qui font trembler mes mains
Cris muets suspendus à l’encre des larmes,
Je suis en survivance
Je suis mon souvenir
La raison jusqu’à la déraison
Dans des silences perdus au bout de l’écriture.
Avec des mots venus d’ailleurs
Nomade du désir, de la tendresse,
L’amour est mon passé, ma mémoire.
Le poème que je tisse est un cri
Le goût de l’autre, ma passion rebelle,
Les raisons d’être fou dans la mémoire d’aimer.
J’existe aux mots de l’amour
Et la parole est femme au terme de mon poème.

billie 4a 400

Jacklin Bille, Méditation

Pétales d’aube
Dans le sang du matin.
L’espace sans marge
A rompu ses amarres
Dans la mouvance de l’ombre.
Aux horizons d’errance
À l’extrême du souvenir
J’ai volé l’éphémère
Aux lilas du temps.
Habité de mélancolies
Je goûte des mots enfuis
Et murmure aux fissures de la nuit
Des écharpes de paroles
Au sablier des vents.

billie 4b 400

Jacklin Bille, Méditation

Ô Femme
Tu es le point du jour
Toi mon rivage, mon embellie
Mon intime transhumance
Vers ton être déshabillé de lumière.

♣

Tu es ma maîtresse
Depuis longtemps
Ô Poésie
Je te prends souvent
Mais tu me possèdes
Depuis la nuit des temps.

♣

Le poème que je tisse est un cri
le goût de l’autre, ma passion rebelle,
les raisons d’être fou dans la mémoire d’aimer.
J’existe aux mots de l’amour
et la parole est Femme au terme de mon poème.

réflexion 180

003_billie 10 180

Jacklin Bille, Réflexion

Au jardin du Luxembourg
Je reviendrai chercher mes souvenirs
Au lieu de mes premiers amours
Je viendrai me rajeunir.
Je la vois, je les revois
Ces biches au cou de porcelaine
Fraîches et naïves, oh ! Mes premiers émois
Votre peau avait odeur de marjolaine.
Assis sur un banc près des frondaisons
Je recherche vos visages et je ferme les yeux
Qu’êtes-vous devenues depuis tant de saisons
Vous mes écolières aux longs cheveux soyeux ?

billie 2 400

Jacklin Bille, Au creux de ta main

Je suis cet homme de sable
vêtu de cette transparence
éclaboussée d’étoiles.

♣

je suis l’homme virginal
dans le chant de l’être
et j’écris l’éternité de nos chairs
perdu dans la clarté de tes yeux.

billie 1 400

Jacklin Bille, Plénitude

Ô toi ! Ma belle écolière
Dont j’ai perdu depuis longtemps la trace
Dans mes bras tu fus la première
Ton souvenir est toujours en moi, tenace.
Dans le passé de mon adolescence
Au premier matin du premier amour
Souvent à toi soudain je pense
Au fil du temps, au fil des jours.
Qu’est-tu devenue ?
Te souviens-tu de moi ?
Quand j’effleurais ta peau nue
Et tes sens aux abois.
Vers quelles amours as-tu vogué ?
Es-tu restée aussi jolie
Comme le premier brin de muguet ?
Toi, ma première folie !
Ô toi ! ma belle écolière
Dont je ne me souviens plus le prénom
Dans mes bras tu fus la première
De mon adolescence, le joli démon.

billie 3 400

Jacklin Bille, Regard vers l’avenir

J’ai erré dans ces chambres
Où l’amour était à la fête
Dans ces lits abandonnés
Où ne s’aime plus personne
Ces lieux fermés de nous
Où tout n’est plus qu’outil
Chambres vides de corps amoureux
Huis clos de nos cris éteints.

billie 5 400

Jacklin Bille, Attirance

J’écrirai de mes lèvres
Sur ta peau
Tous les mots
Avec amour, avec fièvre.

♣

Aimer d’un trait de lumière
Pour donner asile à mes rêves.

billie 6 400

Jacklin Bille, La main égyptienne

Baisez moy mon amourette
Mille baisers sur votre bouche guillerette
Mes lèvres sur vos yeux
Où se mirent les cieux.
Sur vos lèvres décloses
Plane une odeur de roses
Baiser volé, douceur de votre bouche
Vos lèvres que tendrement je touche.

billie 8 400

Jacklin Bille, Femme recto verso

Insulaire de l’amour
Je dérobe ton souffle
À la moisson des sens.

♣

Je suis une larme au bord de ta paupière
Qui perle comme une goutte de rosée
Je viens du fond de ton être et j’erre
Puis je glisse sur ta joue, égarée.

billie 9 400

Jacklin Bille, Illusion

Parfum éphémère
Parfum d’une nuit.
L’air frissonne
De mille effluves
Qui étourdissent ma narine
Et je sombre enivré
Aux floraison
Exhalées de ton corps.

♣

Tu n’auras fait que passer dans mon cœur
Ma lèvre de tes baisers n’a pas perdu la trace
Et ton souvenir à mon être est encore tenace
Au désespoir de l’amour qui meurt.

♣

L’éternité, c’est un caillou dans l’onde
Mais nul ne revient sur ses pas.

004_billie 11 180

Jacklin Bille, Accord

Tu es mon point de jour
Joyau serti de tant de larmes
Toi mon rivage, mon embellie
Ma citadelle conquise.

♣

L’amour est ma religion
ton cœur mon église,
mon amour est un emportement aveugle vers la lumière,
tes yeux les vitraux d’une chapelle,
la passion est une exaltation de l’âme,
tes mains dans les miennes, une prière…

♣

Clameur des mots
quand l’amour devient cicatrice,
je suis la soif
je suis la faim
nu jusqu’à l’innocence,
j’ai choisi l’indécence
pour sublimer l’audace d’aimer
dans cette violence de mon désir pour toi
Femme !

Jacques-François Dussottier

« Plus qu’un recueil de poésie amoureuse, un bréviaire d’amour… Avec une extrême discrétion qui rend plus forte encore la sensualité amoureuse de son chant, le Poète confie à la Femme ses sentiments les plus profonds, ses désirs les plus sourds. Il exalte avec beaucoup de pudeur cette part de lui-même qu’il ne saurait exprimer avec autant de force et de vigueur s’il devait la dévoiler au grand jour blafard de notre monde profane. Car ici, nous ne sommes plus dans l’existence quotidienne : Jacques-François Dussottier nous fait franchir la trame, ce voile fin qui nous sépare de la vraie vie et il nous entraîne sue les degrés de l’amour sublime, vers les Hauts-lieux où souffle l’Esprit, nous permettant d’entrevoir, ne fût-ce qu’un bref instant, cette Lumière où tout n’est que pur amour…
Vital Heurtebize, Lauréat de l’Académie Française

002_billie 7 180

Jacklin Bille, Jumeaux

(*) Jacklin Bille travaille principalement la pierre en taille directe, technique des sculptures des plus délicates et difficiles, ne laissant aucun droit à l’erreur : « Des heures de réflexion avant de frapper… j’en fais surgir des figures, des corps, surtout de femme, plutôt stylisés, mais en essayant de traduire les sentiments de joie, d’amour, de doute et de peine… C’est en taillant la pierre que l’on découvre l’esprit de la matière ; la main pense et unit la pensée à la matière… »

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 23 mars 2014

CE BLOG EST SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS

Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

Copyright France

ACCÈS AUX PUBLICATIONS

Pour un plus efficace accès aux publications, vous pouvez d'abord consulter les catégories ci-dessous, où sont groupés les principaux thèmes suivis.
Dans chaque catégorie vous pouvez ensuite consulter les mots-clés plus récurrents (ayant le rôle de sub-catégories). Vous pouvez trouver ces Mots-Clés :
- dans les listes au-dessous des catégories
- directement dans le nuage en bas sur le côté gauche

Catégories

  • art
  • auteurs français
  • auteurs italiens
  • claudia patuzzi écrits et dessins
  • claudia patuzzi poésies
  • contes et nouvelles
  • impressions et récits
  • les échanges
  • les unes du portrait inconscient
  • mes poèmes
  • mon travail d'écrivain
  • mon travail de peintre
  • poètes français
  • textes libres
  • Théâtre et cinéma
  • vital heurtebize e psf

Pages

  • À propos
  • Book tableaux et dessins 2018
  • Il quarto lato, liste
  • Liste des poèmes de Giovanni Merloni, groupés par Mots-Clés
  • Liste des publications du Portrait Inconscient groupés par mots-clés

Articles récents

  • Le livre-cathédrale de Germaine Raccah 20 juin 2025
  • Pasolini, un poète civil révolté 16 juin 2025
  • Rien que deux ans 14 juin 2025
  • Petit vocabulaire de poche 12 juin 2025
  • Un ange pour Francis Royo 11 juin 2025
  • Le cri de la nature (Dessins et caricatures n. 44) 10 juin 2025
  • Barnabé Laye : le rire sous le chapeau 6 juin 2025
  • Valère Staraselski, “LES PASSAGERS DE LA CATHÉDRALE” 23 Mai 2025
  • Ce libre va-et-vient de vélos me redonne un peu d’espoir 24 juin 2024
  • Promenade dans les photos d’Anne-Sophie Barreau 24 avril 2024
  • Italo Calvino, un intellectuel entre poésie et engagement 16 mars 2024
  • Je t’accompagne à ton dernier abri 21 février 2024

Archives

Album de famille Aldo Palazzeschi alphabet renversé de l'été Ambra Anna Jouy Artistes de tout le monde Atelier de réécriture poétique Avant l'amour Barnabé Laye Bologne en vers Caramella Carlo Levi Cesare Pavese Claire Dutrey Claudia Patuzzi d'Écrivains et d'Artistes Dante Alighieri Dessins et caricatures Dissémination webasso-auteurs Débris de l'été 2014 Décalages et métamorphoses Entre-temps Francis Royo François Bonneau Françoise Gérard Ghani Alani Giacomo Leopardi Giorgio Bassani Giorgio Muratore Giovanni Pascoli il quarto lato Isabelle Tournoud Italo Calvino Jacqueline Risset Jeanine Dumlas-Cambon Journal de débord La. pointe de l'iceberg La cloison et l'infini la ronde Lectrices Le Strapontin Lido dei Gigli Luna Mario Quattrucci Noëlle Rollet Nuvola Ossidiana Pierangelo Summa Pier Paolo Pasolini portrait d'une table Portrait d'un tableau Portraits d'ami.e.s disparu.e.s Portraits de Poètes Portraits de Poètes, d'Écrivains et d'Artistes Poètes et Artistes Français Poètes sans frontières Primo Levi Retiens la nuit Roman théâtral Rome ce n'est pas une ville de mer Solidea Stella Testament immoral Théâtre et cinéma Ugo Foscolo Vacances en Normandie Valère Staraselski Valérie Travers vases communicants Vincenzo Consolo Vital Heurtebize X Y Z W Zazie Écrivains et Poètes de tout le monde Écrivains français

liens sélectionnés

  • #blog di giovanni merloni
  • #il ritratto incosciente
  • #mon travail de peintre
  • #vasescommunicants
  • analogos
  • anna jouy
  • anthropia blog
  • archiwatch
  • blog o'tobo
  • bords des mondes
  • Brigetoun
  • Cecile Arenes
  • chemin tournant
  • christine jeanney
  • Christophe Grossi
  • Claude Meunier
  • colorsandpastels
  • contrepoint
  • décalages et metamorphoses
  • Dominique Autrou
  • effacements
  • era da dire
  • fenêtre open space
  • floz blog
  • fons bandusiae nouveau
  • fonsbandusiae
  • fremissements
  • Gadins et bouts de ficelles
  • glossolalies
  • j'ai un accent
  • Jacques-François Dussottier
  • Jan Doets
  • Julien Boutonnier
  • l'atelier de paolo
  • l'emplume et l'écrié
  • l'escargot fait du trapèze
  • l'irregulier
  • la faute à diderot
  • le quatrain quotidien
  • le vent qui souffle
  • le vent qui souffle wordpress
  • Les confins
  • les cosaques des frontières
  • les nuits échouées
  • liminaire
  • Louise imagine
  • marie christine grimard blog
  • marie christine grimard blog wordpress
  • métronomiques
  • memoire silence
  • nuovo blog di anna jouy
  • opinionista per caso
  • paris-ci-la culture
  • passages
  • passages aléatoires
  • Paumée
  • pendant le week end
  • rencontres improbables
  • revue d'ici là
  • scarti e metamorfosi
  • SILO
  • simultanées hélène verdier
  • Tiers Livre

Méta

  • Créer un compte
  • Connexion
  • Flux des publications
  • Flux des commentaires
  • WordPress.com
Follow le portrait inconscient on WordPress.com

Propulsé par WordPress.com.

  • S'abonner Abonné
    • le portrait inconscient
    • Rejoignez 237 autres abonnés
    • Vous disposez déjà dʼun compte WordPress ? Connectez-vous maintenant.
    • le portrait inconscient
    • S'abonner Abonné
    • S’inscrire
    • Connexion
    • Signaler ce contenu
    • Voir le site dans le Lecteur
    • Gérer les abonnements
    • Réduire cette barre
 

Chargement des commentaires…