Telles des planètes grises, violettes (Luna, 1977)

Étiquettes

001_planètes 180

Telles des planètes grises, violettes

Telles des planètes grises, violettes,
absorbées dans les entrelacs
de maigres tendons de crachat,
nos têtes vaguent éradiquées,
nos yeux deviennent mous,
nos cheveux blancs ou jaunes
s’accrochent au grand œuf de bois
d’un cerveau raidi au milieu des cailloux.

Telles des planètes lancées dans le vide,
derniers échos de vacarmes infinis,
nos mémoires brouillées
sont désormais indéchiffrables
entre nos corps sans poids,
entre nos vies sans sens.

Telles des planètes ressuscitées
réapparaissent nos corps
l’un après l’autre
dans une approximation progressive :
l’écorce devient feuillage ;
les aubes gelées, les paletots, les écharpes
s’engourdissent sur nos cous,
mes lèvres glissent sur ton visage
et au-dessous de mes touffus sourcils
brillent tes yeux.

Telles des planètes glissant de nos mains,
nos gestes s’élancent dans un vide obscur
où la lumière de l’amour s’éternise
où l’ombre de l’étreinte
tremble au milieu de nos corps,
le mien et le tien,
se répétant à l’infini, comme dans un film
interplanétaire…

Giovanni Merloni

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

Le jardin interdit, 2004

Dans un jardin très joli séjournait une famille où toutes les générations étaient représentées ainsi que les animaux les plus fidèles à l’homme, c’est-à-dire le chien et le chat.
Pour cette communauté, le parfait équilibre entre la maison et le jardin donnait quand même l’illusion, dans une hypothèse très éloignée et pourtant ouverte… de pouvoir se dérober aux contraintes du jardin en se sauvant dans les quatre murs ou alors de pouvoir s’échapper dans le jardin quand l’air devenait irrespirable à l’intérieur de ces quatre murs mêmes.
Si l’on avait pu enlever le toit et regarder d’en haut d’un poteau électrique ou d’une grue ce qui se passait dans ce minuscule carré… on aurait sans doute assisté à des phénomènes migratoires incessants. Tout en dialoguant entre eux, les membres de cette nombreuse famille s’évitaient soigneusement les uns les autres en se déplaçant continûment de la véranda à la terrasse derrière la cuisine, de la cuisine à la salle principale, et cetera… Dans cette boîte à chaussures fort exiguë, s’offraient aux pèlerins d’autres possibilités encore même à l’intérieur de chacune des cases de cet infernal jeu de l’oie. Dans la salle principale, par exemple, on pouvait faire au moins trois choses assez différentes : s’asseoir à la table ronde, regarder fixement la cheminée ou alors se rendre sur toute la ligne se laissant glisser dans la chaise à balancelle en face de la télévision. Dans le jardin aussi, on pouvait se disloquer en plusieurs endroits différents pour y trouver une quelque solitude. Donc, en général, quelques-uns profitaient du moment propice pour s’installer au-dessous du vieux chêne tandis que d’autres s’en éloignaient pour attraper le dernier soleil dans un coin d’herbe près de la haie périmétrale parfaitement entretenue par le patriarche.
Parmi ceux qui habitaient dans cette espèce de phalanstère horizontal, il y avait un couple d’amis très chers qui venaient souvent se plaindre chez nous… parce qu’ils ne pouvaient pas, pendant les vacances, s’adonner librement aux plaisirs de l’amour, même pendant la nuit ! L’unique plaisir qu’on leur accordait, sous forme pourtant d’obligation, c’était la plage. Là-bas, les contraintes familiales se transformaient sans transition en contraintes sociales. La conversation, bien que banale et répétitive, était assurée, mais aucune fente ne s’ouvrait… il fallait attendre le crépuscule, le couchant, le soleil plombant, rouge dans l’eau, à côté de la lune grise… Mes amis essayaient alors de se dérober un peu à la routine presque militaire — et bigote — de leur « caserne avec jardin » par de longues promenades. S’éloignant un peu vers le nord, ou vers le sud, ils réussissaient à se parler, à retrouver leurs corps, leur franchise réciproque, leur intimité.
Mais quand ils rentraient, une véritable cape descendait sur leurs têtes. Je me demandais toujours pour quelle raison ils acceptaient le sacrifice de l’amour.
« Ah, ces murs de papier ! » disaient-ils. On pouvait tout entendre, même les plus petits murmures ! Voilà qu’un soir, exaspérés, les deux voisins et amis, après avoir longuement attendu que tout le monde éteignait une à une les lampes de chevet… ils sortirent sur les pointes des pieds dans le jardin…

le paysan 2010 - copie

Le jardin interdit

Dans le jardin fleuri,
caché derrière les plis
d’une robe d’organdi,
son joli corps arrondi
excité, anéanti,
effleura un vendredi
son médiocre mari.

Un appel, une instance
déguisée en insistance,
en vertueuse abondance,
les traîna, sans trop de chances
dans la seule — hélas ! — séance
de leurs justes vacances.

Il leur suffisait d’un conclave
pour voiler le suave
mélange de baves
dans des orbites caves,
où flottaient déjà les épaves
de leur rêve le plus grave.

Ils se sauvèrent en un jet
dans un jaloux tourniquet
dans un coin du jardinet
ressemblant au cabinet
d’un notaire tristounet.

Cela bloqua le robinet.

De la chambre au couchant
somnambule, s’approchant
à leurs corps voltigeants,
un pyjama hurla, tranchant :
entendaient-ils (ou pas) le chant
d’une chouette dans le champ ?

On renonça à l’ardeur,
on suffoqua toute fureur
en de gestes de pudeur
et de violente candeur.
Dans le sombre haut-le-coeur
se fanèrent les fleurs.

Parmi les feuilles avilies,
désespérant tout abri,
ils fermèrent les yeux, étourdis
remémorant les cris
de leur union trahie
jusqu’à maudire, hardis,
le jardin interdit.

02 les deux âges 1 2012 - copie

Giovanni Merloni

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme toutes les autres poésies publiées sur ce blog. 

Une tablée d’images et de mots (à consommer sans modération)

001_folla a san pietro

Photo de Giorgio Muratore, depuis Archiwatch

Une tablée d’images et de mots (à consommer sans modération)

Nous vivons dans une époque de transition, où chacun de nous est confronté à des changements à plusieurs vitesses.
D’un côté, on est emportés par une vague irrésistible où les expressions individuelles et collectives se mêlent en une sorte de « création d’événements » basés sur les mots et les images. Cela nous donne l’illusion d’être des auteurs d’œuvres organiques, importantes et même nécessaires dont nous serions chargés. Soit pour créer et peaufiner ces « œuvres », soit pour les garder et les défendre soigneusement des attaques que ce monde même de la vitesse ultra technologique favorise de plus en plus. Dans ce contexte d’apprentis sorciers — embauchés par des patrons invisibles qui alterneraient le bâton menaçant de l’anonymat et la carotte d’une gloire de plus en plus improbable —, on est tous seuls, obligés d’apprendre une quantité d’attitudes et de savoirs indispensables dans une poursuite haletante et toujours disproportionnée… Karl Marx dirait que nous sommes exploités par nous-mêmes, car l’illusion technologique ne faisant qu’un avec la peur de « rester en arrière » nous transforme à la fois en entrepreneurs, donneurs d’emploi, ouvriers, galopins, et cetera.
De l’autre côté, le monde où nous posons les pieds avance doucement, prisonnier d’une exaspérante lenteur.
C’est un monde où les nouveaux « trucs » de notre armement quotidien donnent l’impression de fusils chargés à blanc.
Il suffit de « sortir du champ » d’Internet ou du réseau téléphonique pour tomber immédiatement dans ce monde qui nous semble appartenir au passé. Un passé dont nous avons presque tout oublié.
Est-ce que nous aimons vraiment ce passé ? Ne sommes-nous pas, au contraire, tellement accrochés aux privilèges du numérique et d’Internet que nous sommes déjà devenus incapables d’accepter l’hypothèse, tout à fait possible, de tomber en panne et tout perdre ?
Deux réalités se combattent donc, objectivement, dans le temps de l’Histoire et dans l’espace de la Planète : ceux qui n’ont jamais touché au bien-être de la consommation et restent à priori exclus vis-à-vis de tout pouvoir de « voir le monde », à travers internet et les « trucs informatiques », d’une façon illusoire, mais privilégiée ; ceux qui acceptent le défi diabolique et pervers de cette prodigieuse modernité pour exorciser la peur bleue de tomber en panne.
Devant un « black out » informatique, lequel des deux mondes serait-il mieux structuré pour se sauver, au moment donné ? Lequel des deux est mieux équipé pour la survie ?
Je crois toujours dans les immenses ressources de l’intelligence humaine et surtout dans l’instinct de conservation se transformant rapidement en disponibilité au changement, en capacité de nous en sortir.
Mais je crois aussi, hélas, que le monde individualisé et gâté par les prodiges du « temps réel » peinerait énormément à revenir en arrière, s’il était obligé de descendre de son confortable piédestal.

2300KFDPRW=0.00 GW=0.00 BW=0.00 RB=9.99 GB=9.99 BB=9.99Topaz2

Par contre, il faut le reconnaître, cette euphorie d’Internet, avec la diffusion incessante d’informations et suggestions, engendre souvent des formes d’échange moins égoïstes que je ressemblerais à des étalages ou à des tablées où n’importe qui pourrait s’inviter, participant, même pour un seul jour de sa vie, à une grande bouffe instructive et suggestive.
La générosité dont quelques-uns des acteurs de Twitter et des blogs donnent des preuves au jour le jour… est en fin de compte la même générosité — non dépourvue d’innocente vanité — de ceux ou celles qui se chargent depuis la nuit du Temps de confectionner de savoureux et abondants repas pour la petite joie de rassembler des gens autour d’une table… en donnant la possibilité aux uns et aux autres de déployer agréablement leurs expériences créations prouesses…
Ce n’est que cela, peut-être. Certes, aujourd’hui cela est devenu plus difficile. Si ce n’est pas le mari, c’est la femme qui n’a plus l’envie ni les forces (ou le temps) pour organiser et recevoir de groupes nombreux. D’ailleurs, les salles ou les salons pour y installer de grandes tables sont de plus en plus rares. On doit forcément se rencontrer dans la rue.
Ou alors, grâce à ces « trucs » dont on a dit tout le mal possible, on se réunit « virtuellement » en plusieurs, pour créer, pour un seul jour, peu importe, un petit « clan » innocent et disparate. On se sert des mots et des images comme de plats gourmands. Chacun aura la liberté d’ajouter, selon ses idiosyncrasies ou nécessités solitaires, l’huile et le vinaigre, le sel et le poivre.

003_la table - copie

Giovanni Merloni

Adieu aux armes

Étiquettes

Directeur Maison d’Édition
« Fourches Caudines »
via Tornabuoni, 7
Florence

Cher directeur,
Lors du dernier comité de lecture dans le mois de mai, j’ai eu dans les mains le manuscrit d’un jeune écrivain (1) âgé de plus de cinquante ans.  Ce manuscrit nous a tous plongés dans un véritable embarras. Car pour la première fois, je crois, nous avons unanimement eu l’impression que l’auteur de ce texte n’avait aucune envie d’être publié ni par notre maison d’édition ni par d’autres non plus. Le roman, très bien écrit d’ailleurs, semble animé par un diabolique esprit de contradiction avec lui-même, car il cherche — et trouve — toujours le moyen pour détruire ce qu’il vient de construire. Cela fait partie de la vie. Mais ce livre exagère. Ce n’est qu’une séquelle de coïts interrompus, de naissance et de mort de l’enthousiasme, de l’amour, de la joie de vivre, et cetera.
De façon exceptionnelle, nous avons décidé : d’abord de suspendre la décision sur la publication éventuelle du livre, ou sur son refus ; ensuite d’adresser à ce drôle de personnage une lettre que je me permets de vous soumettre avant de l’envoyer par la poste.

001_adieu aux armes

Adieu aux armes 
Monsieur,
Nous vous écrivons pour vous partager les évaluations de notre Comité de lecture autour de votre « Éloge de la corbeille », dans l’espoir que dans les plus brefs délais vous serez en condition de nous rassurer autour de la nature effective de votre attitude littéraire et humaine. Si votre réponse correspond à nos souhaits, nous vous donnerons un temps raisonnable pour mettre à jour votre texte et nous le renvoyer dans sa forme définitive. 
Dans votre introduction au manuscrit qui se veut en elle-même provocatrice, originale et au final hantée par un embarrassant esprit d’autodestruction, vous insistez sur la nature belliqueuse des mots : ils sont de véritables armes, vous dites. Des armes pour attaquer, d’abord, des armes pour se défendre, ensuite… En littérature, vous ajoutez, tous les auteurs n’ont pas les mêmes droits ou la même licence à tuer par les mots…
Votre réflexion, se développant tout au long des dix pages de cette introduction, est très intéressante, beaucoup plus passionnante que le livre même. En les commentant dans notre comité, nous avons cherché d’autres métaphores, au sujet des « mots redoutables ou dangereux », aussi efficaces que la vôtre. Mais nous n’avons trouvé que des pierres. Carlo Levi disait, par exemple : « les mots sont des pierres ». Démosthène mettait des pierres dans sa bouche pour apprendre l’art de parler en public. C’était la première contrainte littéraire de l’histoire de l’homme. Peut-être, lui enlevant des mots superflus, ces pierres endiguaient-elles les avalanches de mots — sous forme de pierres tonnantes et pointues — que ses futurs discours allaient vomir. 
En principe, votre discours sur les armes en littérature est beaucoup plus vaste et complexe. Mais ce n’est qu’une suggestion aux faibles racines, dans laquelle nous avons cru reconnaître, hélas, des contradictions que vous devriez nous aider à dissoudre ou à résoudre.

002_adieu aux armes

Ci-dessous, nous avons extrait sept passages de votre introduction, auxquels nous avons essayé d’opposer notre point de vue. Le point de vue d’une cohérence narrative traditionnelle… ou alors le reflet d’une vision du roman contemporain qui, à notre avis, ne peut pas se passer de certains critères vis-à-vis des thèmes choisis et de la façon de les exploiter.
Ayez donc la patience de nous suivre :

Premier passage.
« Je suis un témoin de petitesses, d’attitudes insignifiantes, d’invisibles maladresses, de vies et de morts sans éclat. Je suis un vengeur inécouté, un opiniâtre fomentateur de polémiques gênantes par leur naïveté. Je fabrique des décors méticuleux où ne manquent pas les effets spéciaux, je hisse une stèle en forme de drapeau pour des ombres. »

Oui, c’est vrai, vous avez écrit un livre minimaliste. Cela ne serait pas un manque grave. Mais vous avez, de toute évidence, la prétention de bâtir à nouveau le monde. Sans qu’il y ait des éléments suffisamment fouillés pour donner à vos propositions l’épaisseur ni la force de la vérité. D’ailleurs, nous ne croyons pas à votre naïveté. Ne s’agit-il pas au contraire de paresse, d’une sorte de lâcheté ou fatalisme qui accompagne votre texte du début jusqu’à la fin ?

Deuxième passage.
« Je vous parle d’un père mort comme la plupart des pères, je vous parle d’un amour mort comme tous les amours.
Je vous parle d’un arbre généalogique s’effondrant dans une île unique, extraordinaire. Et pourtant, combien d’intrus se faufilent-ils dans ces tristes photos de famille ? Est-ce que leurs visages inconnus ne pourront jamais trouver quelqu’un qui sache ressusciter leurs noms, leurs vies ? Toutes les îles sont belles, toutes les femmes le sont, toutes embellies, elles aussi par l’amour extraordinaire d’un jour. »

Vous n’avez pas besoin de vous justifier. Les thèmes de l’arbre généalogique et de l’album de famille, dont quiconque aurait du mal à reconnaître tous les membres, ce sont de thèmes légitimes et intéressants aussi. À condition que l’écrivain oublie l’éventuelle hostilité ou envie ou jalousie de quelques-uns de ses conjoints. On ne peut pas transformer la page où la mémoire se dénoue en une espèce de marchandage avec les frères, les cousins ou les aînés éventuellement survécus !  

Troisième passage.
« Avec mes armes gentilles, tout à fait innocentes, je demeure seul, obligé d’avancer contre moi même, au milieu d’un redoutable maquis d’hypothèses adversaires, contre ma même voix, harcelante et opiniâtre, m’installant sur les genoux d’une statue : je t’ignore, tu t’ignores, il t’ignore, tu n’es qu’un intrus dans une photo de famille qui ne t’appartient plus ! »

Attention ! Ici, vous glissez carrément dans le pathétique. Au lieu de vous retirer sagement dans le troupeau des brebis galeuses ou des vilains petits canards, vous voulez remonter dans l’arbre de famille pour y occuper la place d’honneur. Vous oubliez combien les gens sont distraits, pris au piège par leurs propres soucis identitaires ! Néanmoins, puisqu’en fin de compte on vous a tant bien que mal accepté, essayez de rentrer calmement dans votre peau de dernier rejeton à la personnalité bizarre sinon difficile… Acceptez donc les caresses là où vous en recevez, et suivez avec confiance le sillon du Temps. Il est toujours galant homme ! Ne voyez-vous pas qu’une particulière disponibilité envers vous s’est déclenchée, par exemple, de la part de notre Comité ?

Quatrième passage.
« Je suis le témoin de vies minimales, de drames banals, d’injustices subliminales, de violences marginales. Drames, injustices et violences qui font peut-être le sel de la vie, selon ce que l’on dit. Un véritable enchevêtrement de corps et d’âmes qu’on ne devrait pas trop examiner en dehors de plaintes souriantes, de révérences exquises, de jolis exercices d’oubli. »

Voilà ! Vous avez trouvé vous-même la bonne réponse. Car en littérature aussi, comme dans la vie, il faut savoir tourner la page, se plonger dans de nouveaux univers…

Cinquième passage.
« Assis sur une balançoire au-dessus de la mer, à présent je m’interroge au sujet de l’indifférence qui voudrait anéantir des voix comme la mienne, en leur enlevant leurs petites armes secrètes qui déplairaient aux dieux, tout en gênant les hommes. »

Ce thème de l’indifférence pourrait devenir, dans vos mains, un thème universel. À condition que vous réfléchissiez bien à tout ce qui se passe autour de vous. Il faut lutter contre l’ignorance qui tue. Elle ne se borne pas à tuer vous seul, mon cher Monsieur. Elle attaque aussi notre petite ou grande maison d’édition, elle attaque même les innocentes conversations sans but matériel dont on a tellement besoin, au jour le jour…

Sixième passage.
« Avant de me glisser dans l’eau, je me cramponnerai encore aux souvenirs d’amour, aux conversations perdues, aux visages inquiétants, aux silences assourdissants, tout en reléguant mes témoignages hardis dans un vieux fichier anonyme que je vais moi-même archiver dans un dossier fantaisiste. »

Malheureusement, cher ami, ce qui vous sauve, gêne assez ceux qui vous lisent. Quelque part dans votre bouquin vous avez cité la phrase de votre cousin psychanalyste… Il a tout à fait raison : « il ne faut pas vanter la coulpe ». Mais, c’est exactement ce que vous faites ! Vous vous enveloppez bien, dans les fruits de votre désinvolture ! Les gens ne savent pas que vous êtes toujours fatigué, boitant et bossu. Ils n’imaginent pas votre vie spartiate et coincée dans les quatre murs. Car vous laissez jaillir l’image de quelqu’un qui est né avec la chemise, que les femmes adorent, qui ne fait aucun effort pour écrire vos mots coulants et magiques ! Vous ressemblez à Leopardi tandis qu’ils vous voient naviguer dans les plaisirs superficiels comme… Je ne veux pas vous faire la liste, car vous dépassez parfois les exemples les plus effrayants !

Septième passage.
« Il n’y a que ces traces amères des amours passés pouvant m’aider. Elles me sembleront sincères lorsque je trouverai la force, et la voix, pour dire adieu aux armes. »

Cette dernière phrase explique mieux que les précédentes votre façon de vous rapprocher du défi de la littérature. Une façon hésitante et contradictoire. Vous auriez besoin d’une leçon, de quelqu’un qui vous disait par le menu ce qu’il vous faut pour vous en sortir. Malheureusement, au moment où l’on est, vos efforts ne nous semblent pas suffisants ni à détruire, comme vous essayez de faire, ni à reconstruire le château de papier de votre roman. 
Nous le refusons donc, après une réflexion attentive. Remettez bien vos armes dans un tiroir et sortez ! Accompagnez votre femme dans une « trattoria » aux bords de la mer, offrez-lui un « Aperol soda » et promenez-vous longuement, ensemble, sur la plage de Viareggio, essayant de garder la verticale ainsi que le souffle plein et régulier. Regardez l’horizon devant vous en profitant des petites contrariétés quotidiennes. Le temps est galant homme… surtout si l’on travaille bien, sans d’autres armes que l’amour. Le vrai amour ! Une belle fin de semaine à vous !
Vincenzo Cestino (2)

003_adieu aux armes

Giovanni Merloni

(1) que nous appelons « jeune » parce qu’il n’est pas connu.

(2) En français, cela devrait se traduire Vincent Corbeille.

Je devrais désapprendre (Zazie n. 31)

Étiquettes

001_paris à moi 180

Je devrais désapprendre

Depuis des années j’apprends
le Paris de tous,
le Paris de quelqu’un,
le Paris de personne.

Pendant ce temps, je me rends
à l’idée qu’un jour s’éveillera
parmi les toits et les portes en bois,
pour me dire « je te comprends »
le Paris à moi.

Que dois-je faire
pour que tu deviennes
ma ville amie,
ma sœur et compagne,
mon court ou long
large ou étroit
trottoir
pour passer au-delà ?

De quelle façon dois-je me contenir
pour que tu sois
vraiment convaincue
de m’offrir une chaise,
de m’écouter, même
distraite, tout en faisant
la vaisselle ?

À quel régime dois-je me soumettre
pour que tu acceptes
ce corps retardataire
échappé pour un poil
à une douloureuse défaite
ce cerveau boitant
qui ne se souvient plus
où il a caché
ses glorieux trophées ?

Quel costume dois-je endosser
pour que tu m’invites
dans tes salles de lustres
de cheminées et de glaces
dans tes jardins pétillants
malgré mon statut de handicapé
de rustre naufragé
de la terre ferme ?

Quelle langue invisible dois-je apprendre
pour que tu te résignes
à m’adresser la parole
en te promenant
le cas échéant
sur l’autre trottoir
au-delà de la rue ?

002bis paris à moi part 2

Je devrais désapprendre
mon dialecte tendre,
mon abrupt destin,
mes paysages italiens
en plus d’une liste
de béquilles ancestrales
et de vices d’artiste.

Ou alors, garder la différence,
le décalage, l’air vieux et sage
traversant ces miroirs
tels de sombres passages
ou de riches tiroirs
pour y exploiter, à l’infini,
ma coutumière double vie.

Giovanni Merloni

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme toutes les autres poésies publiées sur ce blog. 

Le soleil… ce n’est qu’intempéries !

001_lan lan def - copie

En plus des aubergines, je ne devrais pas exagérer avec l’assomption des pommes de terre, surtout au dîner. D’ailleurs, on me l’avait dit que mon estomac se gonfle facilement, pour les raisons les plus disparates… Dans ce cadre, les pommes de terre peuvent de but en blanc se comporter comme la goutte qui fait déborder le vase… Aujourd’hui, premier vendredi de juin 2015 consacré aux vases communicants, malgré une nuit assez mal passée, je me réveille avec un double plaisir. Le premier, ce sera de lire une à une les propositions de mes collègues blogueurs. Le deuxième, celui de raconter à moi-même comment je suis sorti encore vivant du rêve que les pommes de terre m’avaient collé aux pieds — au pied de la lettre — au cours d’une nuit de cauchemar.

lan lan gribouillis

Le soleil… ce n’est qu’intempéries !

À mi-chemin d’un rêve assez compliqué, plein de passages difficiles et de portes étroites, je me suis trouvé à subir l’insistance d’une amie. On était rue de Prague, le nez collé à une vitrine d’un bar à vins, fréquenté par une cohue de jeunes gens à l’air tout à fait pacifique. Cette amie m’interrogeait : « Combien de livres as-tu lus ? » Et je répondais : « Le silence de la mer, L’âge de raison, La peste… » Elle voulait surtout que je lise un livre sur la cuisine antillaise… Elle me proposait cela par une série de drôles grimaces qui m’auraient fait rire en d’autres circonstances… si je n’avais pas, au contraire, la sensation de traîner dans un cul-de-sac… De l’autre côté de la rue, devant un petit étalage de bouquins d’occasion, je fus étonné en reconnaissant tout de suite George Sand ! Une écrivaine atypique et humaine, chose rare parmi les écrivains… Elle était complètement céleste, de la tête aux pieds. C’était une couleur pastel passé au crayon. Brusque et hautaine, comme d’habitude, elle disait pourtant que je lui avais manqué… Heureusement qu’elle me rencontrait encore vivant et en bonne santé… Sans transition, je me suis ensuite trouvé à marcher avec mon fils cadet sur une route caillouteuse frappée par le soleil. Je venais d’une plage étrangère, empruntée à un film français dont je ne réussissais pas à me souvenir du titre. Pour arrêter cette obsession du titre, je me mis à fredonner ma ritournelle préférée :
« Le soleil… ce n’est qu’intempéries ! » tandis que mon enfant me faisait l’écho : « Le… Soleil… Ce n’est… qu’Intempéries ! »
… Nous traversons maintenant un camping qui ressemble plutôt à un cimetière égyptien peuplé de foulards et de dromadaires endormis. Devant un joli tombeau de pierre sombre se détache un rideau aménagé de façon fantaisiste en petite antichambre. C’est à ce point-ci qu’un étrange coup de théâtre brise la monotonie et l’ennui de mon angoisse ordinaire. Comme dans « Le petit fugitif », le garçon maigre qu’incarne mon enfant cadet disparaît derrière un carton où se cache une entière famille d’immigrés… Je hurle son nom. Les têtes d’une mère et d’un père se lèvent inquiètes à l’unisson au-dessus de leur couverture provisoire. Je hurle encore son nom, essayant de regarder au bout du couloir de tombes, là où un nuage de poussière forme des tourbillons vertigineux. Je ne sais pas où aller ou, plus probablement, je suis paralysé par quelque chose de visqueux m’enlaçant les jambes. Je suis transformé en statue de sel, comme les filles de Lot, ou bien je suis le sosie du géant aux pieds d’argile, immobilisé à quelques millimètres du gouffre, ou alors je suis Ulysse ligoté au mât d’un vaisseau immobile entre Charybde et Scylla… Au lieu des sirènes, des voiles colorés voltigent au-dessus de la porte… À l’intérieur, par delà un rideau de chapelets et de coquillages, quelque chose de vivant m’attire. Elle me rappelle une femme étrange de Magritte, avec la même sauvagerie, camouflée pour frapper davantage ma sensibilité toujours prête à tomber dans le scandale. À cause de mon angoisse de père, je ne peux pas entrer, donc je reste, hésitant, sur le pas de la porte. Je demande, d’un ton vague : « N’y a-t-il personne ? »
Deux grands yeux de Ledoux me fixent pendant un instant. « Je dois rattraper mon petit », je susurre, en retournant tout de suite mon regard vers les tombes habitées. « Je dois passer à autre chose ! » ajouté-je. Et pourtant j’ai le sentiment de reconnaître cette personne. Elle m’appelle, impérieusement et avec joie : « Michele ! »  « Je ne m’appelle pas Michele », lui dis-je. Quand j’enfonce la tête dans le noir de cette pièce extraordinairement fraîche et parfumée… je vois que mon ancienne camarade de l’école élémentaire a une perruque, une pomme à la place du nez et, à la place des yeux, deux rondelles ressemblantes aux feux d’artifice pour les enfants. J’enlève sa perruque, elle s’enlève d’elle-même les yeux faux et le nez mangeable.

la femme cachée.jpg

Maintenant, elle n’est plus le tableau scandaleux de Magritte ni celui dArchimboldo mais plutôt la femme cachée du même peintre… Dans l’obscurité, une voix enregistrée s’adresse à moi et à mon enfant, dans un mélange de regrets, de remords et de menaces : « Je t’avais demandé pourquoi tu avais ce petit fer collé aux dents… mais tu ne devais pas m’écouter, arrêtant de porter l’appareil ! Pendant toute ta vie, tu as dû souffrir beaucoup avec ces dents mal rangées, n’est-ce pas ? Tu aurais dû réagir de façon tout à fait opposée à mon ignorance, m’expliquer sagement cet enjeu qui pouvait te rendre une bouche saine et belle… Tu aurais dû surtout reporter la rencontre de nos lèvres enfantines… Était-elle aussi importante ? » Mon enfant me tirait par la poche du pantalon : « mais qu’est-ce qu’elle veut ? » Le temps d’un éclair, je reconnus finalement en cette femme démontable mon insistante accompagnatrice de la rue de Prague. À présent, elle triomphait de ma faiblesse contradictoire. J’étais tombé dans son piège : « tout le monde te connaît, ici », me dit-elle. « Un jour ou l’autre, mon mari saura, avec tous les détails, que vous êtes venus ici ! »
Je me demandais si nous étions en vacances où dans une pénible réplique de la fuite en Égypte, quand le rideau fut brusquement déchiré par une main hors taille. Mais Michele, le mari d’Odile ou Geneviève ou Madeleine avait une attitude tout à fait rassurante. Par une voix chaude et désinvolte, ce Napolitain s’adressait surtout à mon fils, dodelinant du corps et de la tête et répétant plusieurs fois, comme un disque rayé : « le grand mérite des pommes de terre est celui de n’avoir presque, en elles-mêmes, aucune saveur. Elles profitent de la façon dont on les cuisine et les accompagne à d’autres aliments… Voilà, c’est comme ma femme, qui a l’extraordinaire faculté de devenir ma maîtresse et aussi mon ancienne camarade des écoles élémentaires. Les pommes de terre, avec leur absence de saveur, font le bonheur d’entières populations… », il conclut.
Il me ressemblait un peu. Et pourtant il avait de dents blanches parfaitement alignées. S’adressant à moi, il me serra aimablement le bras : « je peux manger de kilos et de kilos de frites ou de purées, sans aucune conséquence. Désolé… »

Giovanni Merloni

C’était quoi, au fond, l’amour ? (Le portrait des jours impairs n. 1)

LE PORTRAIT DES JOURS IMPAIRS
Avec cette ballade « sage » ci-dessous, j’étais en train de traverser pour l’énième fois le mur (ou charmille, ou rambarde) qui me sépare du monde extérieur — le même mur (ou charmille, ou rambarde) qui sépare, selon la rose des vents, la France de l’Italie, ou de l’Espagne, ou de l’Angleterre — quand je me suis aperçu avoir trop longuement négligé un autre mur, aussi solide qu’invisible, flottant derrière moi : le mur qui me sépare d’une vie d’artiste lente, régulière, avec des pauses nécessaires et aussi des haltes indispensables.
Comme vous le savez, je suis souvent incertain et lent dans mes décisions. Et pourtant, cette fois-ci, je me suis vite convaincu que l’heure était arrivée pour un changement radical.
Voilà. Dorénavant, tous les mardis, les jeudis et les samedis je franchirai ce deuxième mur pour m’absorber dans un travail obscur et anonyme, voire pour m’éclipser et me reposer un peu. Et ce portrait inconscient sera dorénavant le « portrait des jours impairs » (lundi, mercredi, vendredi et dimanche)..

Hier, au bout d’un après-midi pendulaire gaspillé entre Twitter et ce blog, entre les blogs des uns et des autres et les images catapultées par un monde où la joie semble être absente ou bannie… où d’ailleurs l’enthousiasme est plutôt freiné qu’encouragé… devant les murs des Lamentations qu’on érige au milieu des ruines des guerres et des incompréhensions… Je me suis demandé, spontanément, sans réfléchir : « c’était quoi, au fond, l’amour ? »

001_couple passage 180

C’était quoi, au fond, l’amour ?

C’était quoi, au fond, l’amour ?
L’amour c’était vagabonder dans le manque, dans le labyrinthe sombre de l’absence, dans l’abîme insupportable du chagrin. L’amour c’était chercher l’amour. C’était désespérer la chaleur de la rencontre, la sobre animalité de notre corps auprès d’un autre corps, de notre bouche à côté d’une autre bouche. C’était s’obstiner dans une confiance aveugle s’adressant à un autre sans réfléchir, dans la conviction qu’il n’y avait pas besoin de peser les mots ni de faire des efforts pour l’impressionner.
L’amour c’était avant tout un amour ayant des mots pour vaisseaux et des regards pour voiles… c’était l’enchevêtrement de nos mots avec le silence d’un regard en face de nous. C’était notre silence en accueillant dans le bras ces corps vivants que les mots de l’autre nous catapultaient dessus. C’était notre embarras, notre peine lorsqu’une diversité s’affichait de façon abrupte et gigantesque et qu’il fallait l’accepter ou la repousser, sans savoir pourquoi…
L’amour c’était saisir la main d’un autre, sous le prétexte de la peur de la vie, de la mort, de l’ombre frappée par le vent ; c’était sourire à une personne inconnue, étrangère, avant de lui dire — librement, violemment, doucement — tout ce qui erre dans notre tête, tout ce que nous avons pensé, ou rêvé, sans jamais ne le dire à personne, à nous-mêmes non plus.
L’amour c’était avoir un but, une raison d’être, un prétexte pour continuer à rêver, pour nous accorder quelques luxes ou libertés.
L’amour c’était s’embrasser dans le bus, s’éteindre à terre, bivouaquer dans un coin quelconque de la planète, boire à une seule source, partager une seule pomme, un seul œuf, une seule tartine.
L’amour c’était arrêter de se plaindre, arrêter de souffrir au sujet de la vie, de cette vie qui coule pourtant, inexorablement, parmi nos doigts.
L’amour c’était s’emparer de la vie, pour l’envelopper, comme une écharpe, autour de nos tailles ; c’était voltiger sur un lit, glisser sur un tapis, rouler dans un pré, avaler une glace.

L’amour c’était briser le cercle de la solitude, de la misère, de l’indifférence du monde… c’était se jeter la tête première en une lutte déchirante et surhumaine avec ou contre un autre être humain, incapable ou capable de nous comprendre, qui voulait peut-être nous anéantir ou, au contraire, était là pour nous sauver. Un autre être qui nous haïssait, peut-être, sans le savoir, mais qui était là, pris dans le jeu, dans l’enjeu douloureux de l’amour. Cet autre être qui nous écoutait… peut-être nous attendait-il au passage juste pour nous tourmenter, pour nous exploiter au mieux, pour nous reprocher ou meurtrir aussi. Et pourtant, même s’il ne disait rien, même s’il se dérobait à nos élans, hésitant, mentant sans s’en repentir… du moins, il ne restait pas indifférent !
C’était quoi l’amour, en définitive ?
L’amour c’était un toit, un abri, ou alors seulement un parapluie gelé, cassé par la tourmente. L’amour c’était ma poche où s’invitaient ses mains, mon imperméable large et généreux où se réfugiait son corps. L’amour c’était un antidote contre la pluie, le vent, les maladies, la peur et aussi l’invisible paresse du petit matin.
L’amour c’était le courage de partir au travail, de surmonter les pièges infinis de journées dépourvues de sens et parfois d’humanité.
L’amour c’était découvrir la beauté dans chaque fleur cachée, dans chaque voix suffoquée, dans chaque coin que la monotonie avait épargné ; c’était mettre le cœur en pièces, pour battre l’indifférence, la sourde ou muette violence, la bassesse, la mauvaise humeur, le non-sens. Le non-sens d’une vie sans amour.

002_couple passage part

Giovanni Merloni

Je ne vous ouvrirai pas la porte !

Étiquettes

001_stupidina001 180

Je ne vous ouvrirai pas la porte !

Mon cher Hyde,
Vous avez attendu vingt ans pour m’envoyer une lettre
Oui, je l’ai bien reçue !
Et maintenant, vous voudriez que je laisse passer moi aussi une éternité comme la vôtre…
Mais je ne suis pas comme vous. Le temps coulant sous les ponts avec la Tamise, je me fatigue de plus en plus, tandis que les marches que mon cerveau doit monter sont plus dures que celles de l’institut d’anatomie où je me rendais autrefois sautillant, sans ressentir le poids de mon corps agile ni des jambes ou des bras en lambeaux que je m’amusais à lancer d’une main à l’autre.
Maintenant, j’ai à faire avec des marches invisibles et imprévisibles. Au fur et à mesure que j’avance, mon cerveau perd le souffle et divague, se fixant en pensées négatives ou sinon tombant en panne. Je dois alors m’arrêter.
Votre lettre m’est arrivée dans un moment très difficile. J’étais en train d’écrire à ma fois une lettre à une femme que vous connaissez bien… que vous avez bien connue ! Dans cette missive je voulais justement expliquer les raisons de notre lointaine rupture ou, pour mieux dire de votre éloignement. Mais, je ne trouvais pas les mots appropriés. Je m’étais vraiment perdu en considérations tout à fait inutiles, avec des exemples qui n’aidaient pas du tout à comprendre…
Car elle voulait tout savoir et surtout le pourquoi je vous avais laissé partir, renonçant à mon petit pouvoir sur vous… Excusez-moi la sincérité… Elle me reprochait ma rigidité, mon moralisme !
Et voilà votre lettre. Je me suis demandé si quelqu’un d’autre en dehors de vous l’a expédiée à votre place. Je me suis énormément inquiété…
Êtes-vous encore en vie, mon cher Hyde ? Êtes-vous maître absolu de vos actions et de vos nécessités quotidiennes ? J’ai vivement douté de cela. J’ai imaginé, au contraire, qu’un nouveau Jekill s’occupe maintenant de vous là où vous êtes : les expérimentations auraient repris haleine et vous rentreriez, à présent, dans une deuxième spirale dangereuse. Me trompé-je ?
Je me suis demandé surtout où vous êtes à présent. Car vous avez trouvé la façon presque diabolique de me faire remettre votre lettre par une personne qui ne rentre pas du tout dans la typologie des facteurs de Londres. Pas seulement parce qu’il ne s’est pas borné à frapper trois fois… il avait un air d’étrange hostilité, comme s’il me connaissait depuis longtemps. En plus, dans sa phrase tout à fait banale j’ai reconnu l’accent français.
Vous êtes à Paris, Hyde ? Depuis combien de temps ?
Vous voyez bien que toutes ces nouveautés me contraignent à grimper une véritable montagne, au risque de glisser sur un caillou et précipiter dans l’abîme au beau milieu de ma réponse…
Mais ce n’est pas la Montagne enchantée, je me dis bien. Et vous n’êtes pas Thomas Mann. Rien d’ambigu ne vous appartient. Vous êtes le contraire d’un homme ambigu. Et pourtant combien de bêtises vous avez commises dans votre vie de clone !
Oui, vous ne me ressemblez pas ! Vous n’avez pas suivi les principes que je pensais vous avoir inculqués. Vous avez fait l’exact contraire.
Mais je vais vous répondre. Et j’enverrai une copie de cette même lettre à Charlotte. Car je vais repartir exactement par là, par cette phrase que vous avez écrite là dedans…

J’étais bien sûr ton complice quand tu me racontais tes histoires incertaines ou alors tes rencontres fulgurantes. Des mondes s’ouvraient à mes yeux faisant partie d’une société un peu gâtée et fort intellectuelle qui m’était assez étrangère… mais je m’amusais aussi devant ce tourbillon de prénoms, de cheveux, de lunettes, de sacs, de cabines téléphoniques, de petits déjeuners et d’apéritifs incommodes… »)

Mais comment ? À part le fait que vous me tutoyez… sans que je ne vous en aie jamais autorisé… Vous avez tout oublié ? Si c’est vrai votre souvenir de 1995, je vous racontais mes pulsions amoureuses, mes incertitudes, mes craintes… Je le faisais pour tester votre maturité, votre équilibre… Or, une de ces femmes dont je vous avais parlé… elle était une de mes élèves les plus brillantes et passionnées. Je ne pouvais pas vous dire jusqu’à quel point je l’aimais. Sans rien me dire, enflammé par mes descriptions et par la liste des faiblesses de Charlotte, dont tout homme pratique aurait su profiter mieux que moi… vous avez agi ! Avec la faveur des ténèbres, vous avez franchi le jardin au-delà du mur en briques rouges et vous avez profité de l’incroyable ressemblance avec moi pour prendre Charlotte dans vos bras. Comme ça, sans faire de compliment. Elle est devenue votre maîtresse pendant un mois, d’une lune pleine à l’autre. Il me semble de m’en souvenir moi-même, comme si c’était moi l’acteur engagé dans cette scène bouleversante et scandaleuse… Oui, scandaleuse et vulgaire, sans doute ! Je me disais que vous aviez hérité de moi les pires attitudes. Moi, je n’aurais pas eu des comportements semblables. Ah non !
L’unique chose qui m’intriguait, ces jours-là, c’était de voir, tous les lendemains, Charlotte ravie, souriante, rêveuse, les joues de plus en plus moelleuses et veloutées… Chaque jour, elle parlait moins bien notre anglais de travail. Et vous aussi, vous vous laissiez transporter par les chansons de Gainsbourg et Barbara, par les citations de Paul Éluard et de Saint-Exupéry… Je me disais, franchement, que toutes les fois que vous franchissiez le mur de briques c’était la Manche que vous traversiez en un éclair !
La petite baraque dans le jardin d’à côté devenait alors pour moi un château de la Loire, avec l’escalier en colimaçon, le boudoir, le fossé, le pont-levis et le lit à baldaquin encastré dans le mur…
Mais voilà que je me suis perdu en un labyrinthe imaginaire qui ne fait que ralentir encore plus les réduites facultés de mon cerveau.
Vous me reprochez, même avec violence, au sujet de vos épanchements que vous appelez « poésies ». Mais vous avez oublié de quoi traitaient vos lignes sans rimes ni pieds !
Vous avez eu, du moins pendant un mois, ce que je n’ai jamais eu au cours d’une longue vie. Et j’étais votre maître, votre père et mère à la fois, celui qui vous a créé du néant.
Pourquoi aurais-je dû m’empêcher de stigmatiser votre grossièreté qui d’ailleurs ne s’était pas traduite en des vers immortels ?
Maintenant, le temps rudement passé, les souvenirs perdus avec les joues fraîches et palpitantes de cette fille magnifique, je me rends parfaitement compte de l’importance, pour vous, de vos essais littéraires, modestes ombres de cette lumière à jamais évanouie…
Cela n’empêche pas mon droit à la sévérité. Vous venez du néant, M. Hyde. Vous avez peu et mal étudié pour essayer de rattraper le temps perdu. Votre culture est très proche du zéro. Restez là, si vous voulez, profitez des jeux de mots et de la courtoisie de ces gens qui vous accueillent sans rien savoir de vous. Mais laissez tomber vos ambitions. Et surtout, évitez avec soin les alentours de la Gare du Nord ! N’achetez pas le billet qui vous rendrait rien qu’en deux heures de TGV à la Victoria Station. Je ne vous ouvrirai pas la porte, Charlotte non plus !

002_strana 002 180

(Après avoir soigneusement plié la lettre en quatre, Jekill la faufila dans une enveloppe parfumée, qu’il referma avec rage avant de la jeter dans la cheminée. Le papier céleste brûla en un éclair, le temps nécessaire pour enjamber un mur de briques ou traverser la Manche à pied. Le parfum sophistiqué avait ensuite voltigé pendant des heures dans le vieux salon poussiéreux… Néanmoins, personne ne sut jamais que le papier utilisé pour cette lettre avait été emprunté dans un tiroir de l’écritoire sacré, jadis appartenu à la pauvre Charlotte J., disparue au cours d’un de ses mystérieux voyages à l’étranger…)

Giovanni Merloni

La dorure du cercle

Ce monsieur Doré ci-dessous, après avoir subi ma séquelle de déclics, a accepté de boire un verre avec moi dans le bar « Entracte » place de l’Opéra. Après quelques gorgées, il m’a consigné une feuille très chiffonnée, en me priant de la garder : « on sait jamais… » Il a dit cela posant un doigt sur son nez.
Voilà, je vous consigne ce texte bizarre que ce Monsieur doit avoir écrit dans un état d’inconscience… quand il était très très jeune…

001_opéra 05 180

La dorure du cercle

« Je ne crois pas en Dieu. Dieu est pour moi un des êtres tyranniques en grand nombre qui nous oppriment. Il est le roi des tyrans. Ou alors, il est la tyrannie même, s’imposant de la façon la plus fausse et mensongère. Parce que Dieu domine les hommes sans les comprendre et qu’il leur impose sa domination ignorante, sa force incontrôlée. Les hommes auraient dû se créer un Dieu comme eux — pourquoi pas ? — un Dieu plein de défauts, un Dieu ivrogne, un Dieu libertin, un Dieu sans images pieuses, sans crucifix, sans prières. Alors moi aussi j’aurais cru que ce Dieu-là existe. Il y en a de millions d’exemplaires partout dans le monde. Un Dieu comme ça. En chair et en os, fait de terre et de boue, d’honnêteté et de paresse, de vérité et d’amour. »

002_opéra 01 - Version 2 180

« Je ne crois surtout pas que les gens croient vraiment, jusqu’au bout, à cette entité solennelle et mensongère à la fois. Je ne crois pas aux bourgeois ayant ces gueules obtuses dont on perçoit une immense hypocrisie. Ils ne sont que des pharisiens, des superstitieux, des faibles de cœur…
Chacun doit avoir le courage de ses pensées. Chacun doit avant toute chose croire en lui-même pour s’améliorer, pour créer une société sans tyrans, sans violences ni abus. Chaque homme qui croit en Dieu s’excuse chez un autre homme du fait qu’il ne l’aime pas… il dit “pardon” comme il le ferait dans un bus, pour gagner plus vite la sortie… Parce qu’il “aime Dieu” et cela le rend gentil ! Cependant, je n’ai pas envie d’insister à ce sujet assez vain…
Au minimum, je m’attends que les hommes se demandent “pourquoi ils existent”. Cela ne doit pas les amener à la recherche d’une origine métaphysique de l’homme dans son essence d’homme, mais devrait se traduire dans l’étude approfondie autour du but primordial de la vie humaine. »

003_opéra 02 - Version 2 180

« Il y a d’ailleurs l’amour. Et l’amour est sans doute une essence vitale réelle. L’amour ne meurt pas avec l’homme qui aime, il se transmet à la personne aimée et ne cesse de vivre.
Malheureusement, un amour vrai est unique et rare. Il y a aussi ceux qui croient l’avoir trouvé n’ayant jamais la possibilité de se raviser parce qu’ils ne savent pas ce que ce soit vraiment l’amour. Cet amour-là est destiné à finir. Dommage ! Je n’ai pas encore une fiancée, parce que je suis encore jeune. Mais comme ça, je vis très bien… sans devoir obéir aux ordres tacites de Dieu. Des ordres que nous donnent d’autres hommes, se servant lâchement de ce pseudo-idéal de vertu chrétienne pour faire de nous de véritables automates. »

004_opéra 03 180

Je ne m’étais pas aperçu, en lisant, un peu scandalisé, ce texte, que Monsieur Doré était derrière moi, en train de suivre ma lecture comme quelqu’un qui s’attend à un verdict. Une fois terminé la lecture, j’ai plié la feuille en huit et je l’ai rangée dans mon porte-feuille. Monsieur Doré en a profité pour monter sur son piédestal et me dire adieu.

005_opéra 04 180

Giovanni Merloni

Une danse à Bilbao (Zazie n. 30)

Étiquettes

Mes chers lecteurs,
voilà une réécriture assez particulière. D’un côté, pas trop convaincu de mon ancien poème consacré au « mystère de Bilbao », j’étais aussi convoqué, inconsciemment, par les articles de paumée (Brigitte Célérier) sur le « Flamenco ». De l’autre côté j’ai essayé de mettre les bases, ou pour mieux dire « les pieds » pour une chanson (au masculin et au féminin, avec de très petites différences) consacrée à ce nom, à la ville qui porte ce nom ainsi qu’à l’idée d’une danse forcenée que ce nom même pourrait entraîner.
D’ailleurs, je ne saurais pas dire pourquoi ce nom m’intrigue. Ce qui est sûr, Bilbao s’inscrit dans une liste « d’objets chéris » avec Lisboa, Pessoa, Socoa, sertão et — pourquoi pas ? — Falcao, un grand footballeur de la Roma, l’équipe de mon cœur…

001_couple bilbao 180

Une danse à Bilbao

Je vais cherchant, de rue en rue, à Bilbao
ta figure dansante, tes jambes charnues
ta robe rouge de soie, ton sourire ardent
ton cœur secret s’ouvrant aux gens indifférents.

Tu me disais : « on va s’aimer à Bilbao
fouillant parmi les oies et les pensées perdues
au milieu d’un nuage et de maisons en chœur
dans cette ville-là que je connais par cœur. »

Dieu seul le sait combien j’adore Bilbao
le nom d’une ville que je n’ai pas connue
où tu t’effondres, le beau visage bronzé
le corps se déhanchant en une danse effrénée.

Tu me disais : « je t’attendrai à Bilbao
dans les échos des pas, les éclats des rires
seule, j’endosserai ma jupe zigzagante
dansant pour toi dans la musique absente. »

Tu n’aurais dû jamais partir à Bilbao
m’attirant sans issue dans un chagrin pareil
cela me fait mourir, et j’étouffe l’orgueil
dans une rue sans arbres, démunie de soleil.

Giovanni Merloni

002_couple bilbao hor

Une danse à Bilbao
(si l’on veut la chanter au féminin)

Je vais cherchant, de rue en rue, à Bilbao
ta figure dansante, tes jambes charnues
ta chemise de soie et ton sourire ardent
ton cœur secret s’ouvrant aux gens indifférents

Tu me disais : « on va s’aimer à Bilbao
fouillant parmi les oies et les pensées perdues
au milieu d’un nuage et de maisons en chœur
dans cette ville-là que je connais par cœur. »

Dieu seul le sait combien j’adore Bilbao
le nom d’une ville que je n’ai pas connue
où tu t’effondres, le beau visage bronzé
le corps se déhanchant en une danse effrénée.

Tu me disais : « je t’attendrai à Bilbao
dans les échos des pas, les éclats de rires
seul, j’endosserai ma veste plus charmante
dansant pour toi dans la musique absente. »

Tu n’aurais dû jamais partir à Bilbao
m’attirant sans issue dans un chagrin pareil
cela me fait mourir, et j’étouffe l’orgueil
dans une rue sans arbres, démunie de soleil.

003_couple bilbao vert

Giovanni Merloni

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme toutes les autres poésies publiées sur ce blog.