Avec Valère Staraselski, dans les pas de La Fontaine

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Avec Valère Staraselski, dans les pas de La Fontaine

Le maître du jardin, dans les pas de La Fontaine (Cherche Midi, 2011, pages 192), est un roman de Valère Staraselski (auteur aussi de nombreux essais, dont Aragon, la liaison délibérée, de plusieurs nouvelles et des romans Un homme inutile, Une histoire française, Nuit d’hiver, L’Adieu aux rois, Sur les toits d’Innsbruck.)
« Le roi — Louis XIV — regardait… les fables comme un genre mineur et La Fontaine comme un écrivain de peu d’importance. Il savait parfaitement que le roi ne l’aimait guère. Le monde est ainsi fait que les véritables créateurs toujours provoquent le rejet et souvent l’ostracisme. » Voilà une déclaration qui revient souvent, en désignant le but primordial de Valère Staraselski dans ce livre : rendre « justice » à l’homme La Fontaine et, en même temps, proposer un nouveau regard sur son œuvre. Pour cela, il donne généreusement plusieurs clés pour comprendre l’immense valeur, aussi bien dans les nuances qu’en profondeur, de la vie et de l’œuvre poétique de La Fontaine, en s’adressant non seulement aux experts et passionnés des classiques de la langue et de la littérature française, mais aussi aux lecteurs contemporains.
Pour réaliser son but — et pour se dérober au risque bien réel d’une représentation déséquilibrée de la figure et de l’œuvre de La Fontaine, ce personnage aussi discret dans les intentions que débordant, au final — Valère Staraselski a délibérément adopté une forme de récit hybride entre l’essai littéraire, le roman et la représentation théâtrale où, dans l’unité de temps, de lieu et d’action, le jeu des personnages se déroule. Un œil extérieur suit attentivement la scène, tandis qu’un souffleur, qui connaît par cœur toute l’œuvre de La Fontaine, se charge de leur rappeler les répliques.
À cette nouvelle forme littéraire, le « roman-reportage », s’ajoute la cohérence morale et esthétique de l’auteur — un des rares journalistes militants contemporains —, qui se traduit en attitude d’extrême sévérité envers lui-même.
Sur La Fontaine des fleuves d’encre se sont répandus, en donnant de lui une image parfois figée et irréelle. Un « bonhomme » (comme l’appelle Molière). Un sujet à la conversation peu intéressante ou ennuyeuse, menant une vie à part, aspirant quand même à plaire « à tout le monde et à son père » et aussi aux plaisirs de l’aristocratie. Un homme très ambitieux aussi, capable de piller sans scrupules dans les textes antiques, voire de les copier.
Heureusement, cette image tout à fait mensongère de La Fontaine a été substituée, de nos jours, par un portrait de l’homme, à travers son œuvre, beaucoup plus rassurant. Il suffit par exemple de lire Marc Fumaroli : « Lieu d’affleurement de tant de richesses contradictoires de la tradition poétique française, les Fables s’offrent… le luxe de réverbérer dans toute leur diversité les saveurs de la poésie romaine à son point de suprême maturité. Il y a bien quelque chose de pantagruélique dans l’art de La Fontaine, le plus érudit de notre langue; mais ce qui se voyait chez Rabelais, ce qui était voyant chez Ronsard, s’évapore chez lui en une essence volatile et lumineuse, où des visions dignes d’Homère apparaissent, et ne se dissipent pas. Le génie d’une langue et celui d’une culture millénaire se concentrent ici en un point où la justesse de la voix et celle du regard suffisent à tout dire d’un mot. » (Le poète et le roi. Jean de la Fontaine en son siècle, Éditions de Fallois 1997.)  Ou encore la récente introduction aux Fables d’Alain-Marie Bassy :   « Derrière la conversation s’esquisse une construction. Ce souci profond d’un ordre dissimulé sous les apparences volontiers trompeuses du “papillonnement” n’a pas de quoi nous étonner… La quête de La Fontaine est là : dans la recherche d’un ordre qui soit à la fois évident et transparent comme l’eau claire. Cet ordre est tout entier à reconstituer, sous l’apparente agitation des “atomes” que sont les fables. Pour les distinguer, il faut savoir laisser reposer la boue qui trouble l’eau au fond du verre… » (Flammarion, Paris, 1995)
Jean de La Fontaine aimait bien sûr les lourdes perruques dont on se décorait au XVIIe siècle. Son visage a été fidèlement photographié en 1690 par le grand peintre Hyacinthe Rigaud (le Van Dick français). Et les caricatures verbales que ses contemporains ont laissées de lui, même les plus malveillantes, sont très efficaces aussi.
Mais dans tous ces portraits de La Fontaine, bien qu’assez fidèles, il manque quelque chose. Peut-être un indispensable détail, une façon d’en ressusciter l’être en chair et os. Valère Staraselski a su cueillir ce vide de l’émotion et de l’histoire littéraire. Son roman-reportage s’écarte de tout cliché et nous apporte de l’air nouveau.

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Un portrait fidèle : les stratégies adoptées

Partant du motif primordial — faire ressortir un portrait ressemblant de l’homme La Fontaine et de son œuvre en quatre moments de sa vie — Valère Staraselski a opéré des choix stratégiques qu’on peut cueillir dans : le titre du livre ; le rôle central de l’Histoire ; le plongeon dans la langue cultivée au XVIIe siècle ; la narration cinématographique et théâtrale ; l’adoption de la forme du roman.
Le titre. Le titre de ce livre est divisé en deux : « Le maître du jardin », évoque à la fois « le jardin d’Épicure, donc la philosophie » et l’ancienne charge de Maître des eaux et forêts de Château-Thierry que La Fontaine avait héritée de son père ; « Dans les pas de La Fontaine » synthétise l’esprit que ce roman-reportage va finalement assumer.
En général, je ne considère pas comme très important le titre adopté. Car c’est toujours le livre en soi qui m’intéresse. Cependant, en ce cas-ci, la première partie de ce titre élégant et complexe pousse le lecteur à chercher quelque chose qu’il ne trouve pas immédiatement. Peut-être pense-t-il que ce « jardin », dont La Fontaine est « maître », a affaire avec les « animaux » dont il est le chantre. Très peu de lecteurs sont d’ailleurs en condition d’envisager un lien entre la philosophie (les dialogues de Platon se déroulant dans un idéal « jardin ») et l’inspiration des personnages et des situations des Fables. Donc, en général, cette image du « maître du jardin » suspendue dans les attentes des lecteurs sans vraiment correspondre au sens que va prendre la narration s’évanouit au fur et à mesure que l’image réelle de La Fontaine s’impose. Reste, très vivante et efficace, dans l’imagination du lecteur, l’autre partie du titre : « Dans les pas de La Fontaine ». Elle « fait découvrir plus qu’elle ne montre », en redonnant à ce roman sa force et son indubitable originalité.
Le contexte historique. On est absorbé dans l’époque où La Fontaine a vécu et opéré : Paris au XVIIe siècle sous Louis XIV. Dans ce livre on n’évoque qu’une fois seulement l’expression « roi Soleil », qui est pourtant au fond du roman. En attendant « les » lumières (du XVIIIe siècle), dont on perçoit les symptômes, l’Europe — marquée par la Contre Reforme et l’art baroque — semble plonger dans le sombre. Une seule lumière, même aveuglante, se dégageait, en France, de ce Roi ultrapuissant et de sa Cour. (Qui sait si La Rochefoucauld avait pensé à Louis XIV lorsqu’il écrivait « le soleil ni la mort ne peuvent se regarder fixement » ?) Cette lumière passe à côté de La Fontaine sans jamais l’échauffer. Cela ne dépendit pas d’un manque d’attention à la valeur de sa poésie, mais, objectivement, de l’esprit de liberté (en plus de fraternité et égalité « ante litteram ») qu’on y respire partout.
La langue. La « question de la langue » au XVIIe siècle est le prétexte auquel on recourt le plus fréquemment pour trancher des jugements souvent grossiers et inexacts sur La Fontaine. On sait bien de nos jours qu’il a beaucoup « modernisé » la langue française à travers soit le recours aux classiques, grecs et latins (surtout Platon, Ésope et Phèdre), soit un long travail de transformation « de l’intérieur » de la langue de ses antécédents (Clément Marot, Malherbe, Honoré d’Urfé). Pour nous faire comprendre le décalage entre la langue « claire et compréhensible » de La Fontaine (et de Molière) et celle de ses contemporains, Valère Staraselski réalise une véritable « fiction linguistique ». Il se contraint soi-même à raconter « l’histoire de La Fontaine » avec le même timbre et rythme qu’aurait adopté un écrivain du XVIIe siècle.
Avec ce but, il réalise enfin un « court hypertexte », qui fait ressortir en filigrane, à travers l’écriture « à l’ancienne » une lecture décalée, extraordinairement moderne.
Le flash-back chronologique. Dans le but d’emmener Jean de La Fontaine en personne devant nous, habitants distraits d’un XXIe siècle âgé de douze ans à peine — et de briser le tas de mensonges et de fausses évaluations qui en accompagnent l’œuvre —, Valère Staraselski réalise une narration « cinématographique » que l’auteur fait correspondre aux saisons de l’année grâce à la vérité historique (en décembre 1694, par exemple, le grand fabuliste fut sur le point de mourir).
Le roman. Au lieu de l’essai critique, qu’il maîtrise toujours de façon impeccable, Valère Staraselski opte pour le roman, en nous plongeant dans un « film » divisé en cinq épisodes (quatre saisons de la vie de La Fontaine et un épilogue après sa mort). Cependant, si d’un côté il nous rappelle l’allure de certains chefs-d’œuvre du cinéma — un film avec Gérard Philipe (le printemps), puis Rohmer (l’été), Truffaut (l’automne) et Tavernier (l’hiver et l’épilogue) — de l’autre côté ce livre est tellement ancré à la tradition de la parole, qu’en réalisant un film sur ce sujet on est portés à imaginer, après la FIN, des relectures critiques autour de nombreux passages. Un mélange très suggestif entre film et reportage qui nous permet de voir de près La Fontaine en chair et os (et perruque) et d’en écouter même la voix. (il ne faut surtout pas oublier que Valère Staraselski est journaliste en plus qu’écrivain et spécialiste des rapports entre la politique et la littérature — il suffit de citer son immense travail sur Aragon pour attester cela).

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Les saisons de La Fontaine

Au fur et à mesure que les saisons de la vie de La Fontaine s’écoulent, ce roman-reportage — qui est aussi une remarquable somme de suggestions de lecture parallèle des vers du grand fabuliste — fait glisser dans l’esprit du lecteur une émotion et un goût tout à fait particuliers.
À chaque « volet » (printemps 1652 ; été 1668 ; automne 1680 ; hiver 1693), dans sa proposition primordiale de ressusciter à « tutto tondo » l’homme La Fontaine, Valère Staraselski fait « passer », comme dans une pièce de théâtre, un différent message, concernant une phase de l’évolution soit de la personnalité du poète soit de la nature de son inspiration.
Dans le premier volet du reportage de Valère Staraselski, qu’on pourrait rebaptiser « dans les pas du cheval de La Fontaine », on a l’impression que le jeune cavalier il est encore en déça de son vrai épanouissement : il s’exprime, à l’âge de ses trente-deux ans, à travers les vers de ses premiers maîtres (Malherbe, Clément Marot, Honoré d’Hurfé) ; il avoue son unique aspiration à la poésie à son protecteur (Henri de La Tour d’Auvergne, vicomte de Turenne, second fils du duc de Bouillon, prince de Sedan) ; il confie au lecteur ses rêves d’amours dangereux. Si on pouvait faire une comparaison entre le volume de la voix du ténor et celui de l’orchestre, on dirait qu’ici la voix du solo peine un peu à dépasser les voix (et les bruits) qui l’entourent.
D’abord parce qu’il n’est pas seul. Il y a la guerre, dont Château-Thierry, sa patrie familiale, a été plusieurs fois la cible et la victime : « La rage des hommes, cet inexplicable excès qui se transforme en fureur meurtrière, il l’avait découverte il y a quelque temps déjà ». Son rôle de protagoniste sur scène est en fait subordonné à la force du baryton, c’est-à-dire du très recherché homme d’armes — le Grand Turenne — qu’il accompagne.
Ensuite, parce que, surtout dans les premières pages du livre, le souci d’une représentation efficace des temps et des lieux, fondée sur un très approprié recours aux formes et nuances de la langue parlée au XVIIe siècle, prend le dessus. Cela produit un bruit de fond, un chant souterrain qui marche avec l’histoire : « … Entendant les rires énormes qui sortaient de dessous les tentes où les soldats chopinaient, il ajouta que, en regardant ses hommes, il les voyait marcher, courir même à des morts il est vrai glorieuses et belles, mais sûres cependant, et quelquefois cruelles ».
Dans ce premier volet, le jeune La Fontaine doit se contenter de l’attention que Turenne lui donne dans les intervalles de ses devoirs de chef militaire. Il est vrai aussi que sa poésie naissante ne pourra se passer de l’assimilation préalable de l’esprit poétique des Marot et des Malherbe, auteurs que son interlocuteur à cheval tout simplement adore.
Si donc ce premier portrait est encore un peu flou, comme dans un tableau où la réalité est représentée comme en rêve, cela correspond au statut encore embryonnaire de ce grand homme en devenir. D’ici peu, le rêve de Jean de La Fontaine touchera sa fin : « … la nuit vient sur son char conduit par le silence ».
Dans le deuxième volet, nous sommes en été, dans le jardin du palais d’Orléans, c’est-à-dire dans « notre » jardin du Luxembourg. Deux étudiants un peu au-dessus de la ligne, voire débordés et ambitieux comme d’habitude, rencontrent, sans le savoir, La Fontaine en personne. Cette image est parfaite, avec le silence du jardin, rarement interrompu par quelques passages à côté du petit groupe. Le roman pourrait commencer ici. Il « … se déplaçait d’un pas nonchalant, la tête baissée, l’air absent ou plutôt employé dans quelque pensée. Son pourpoint de couleur bleu tendre s’alliait à sa culotte qui, elle, tirait sur le bleu roi, ainsi qu’à ses bas, bleus eux aussi…. Sous son chapeau, sa perruque à la binet, soyeuse et de qualité, pourvue de longues mèches brunes, luisait au soleil, renvoyant parfois des reflets fugaces. »
Entre ce camarade supposé de La Fontaine et les deux étudiants se déroule un dialogue serré. Le lecteur a la sensation d’avoir beaucoup assimilé des difficultés quotidiennes que l’homme de lettres devait affronter pour subsister — avec l’attitude d’une cigale déguisée en fourmi et vice versa — avant de se consacrer à la poésie, dans toutes les minutes de liberté qu’il pouvait arracher. « … Il ne faut point se méprendre, cet auteur ne rédige pas au fil de la plume, il lui en coûte ! Il me dit et me répète à satiété qu’il se heurte souvent au principe de l’uniformité du style… » Cet homme, maintenant âgé de quarante-sept ans, est le précurseur du personnage d‘Arlequin serviteur de deux maîtres de Goldoni. Dans ses continus déplacements du côté cour (où il doit se conformer aux lois et aux caprices d’un système de pouvoir aux règles très strictes) au côté jardin (sa véritable dimension de vie créatrice) il doit toujours cacher son visage, devenant maître de la moquerie de soi-même, jusqu’à s’annuler, parfois, derrière un double ou un prête-nom. Des mots qu’il prononce, on comprend que cela lui plaît. Il a d’ailleurs besoin des deux conditions et situations opposées — richesse ou détresse, pouvoir ou égarement — pour y trouver son inspiration : « Allez, je le connais bien, du moins je le crois, si notre ami, comme tout homme de bien et d’esprit, n’est pas insensible aux honneurs, il ne voit en définitive que par ses ouvrages. Je puis vous l’assurer ! Et gageons que, sans l’apport de ses livres quant à son âme, mais également rapport à sa bourse, il souffrirait le diable. » D’ailleurs, comme Valère Staraselski dira plus avant en son nom : « Il ne faut jamais se moquer des misérables, car qui peut s’assurer d’être toujours heureux ?… Certaines gens sont si peu chrétiens : ils ne savent pas voir un être malheureux sans le discréditer. »
Dans cette rencontre — très facile à imaginer pour tous ceux qui connaissent un peu Paris — ce personnage qui feint ne pas être La Fontaine nous donne aussi le plaisir d’apprécier sa naïveté, sa sincérité hors du commun lorsqu’il lance un petit conseil de sagesse aux deux jeunes inexperts : « Tout est mystère dans l’amour… Fort heureusement qu’il vous reste, pardon, que nous avons cela ! Ainsi que l’assure le sieur de La Fontaine: À qui donner le prix ? Au cœur, si l’on m’en croit. Et bien que — vous l’apprendrez toujours assez tôt — les plus grands de nos maux soient les rigueurs de nos belles. C’est ainsi. Mais soyez tout de même amants, car vous serez inventifs!… »
Dans le troisième volet — on est en automne, dans des rues de Paris fort ressemblantes à celles d’aujourd’hui —, un des amis plus fidèles de La Fontaine, François Maucroix, va lui faire visite. C’est une rencontre très émouvante. Finalement, notre poète ne cache pas son identité ni ses pensées intimes. Assis l’un devant l’autre avec une bougie appuyée sur un tabouret entre eux, La Fontaine, qui a maintenant cinquante-neuf ans, se plaint de la méconnaissance qu’il doit subir de la part du Roi. Son ami le rassure : « Les grands n’ont jamais ignoré l’ancienne méthode de négliger la personne en estimant ses écrits… ». Après, il lui dit qu’à bien y réfléchir « … il fallait convenir que si le roi se piquait d’ignorer l’intérêt et même l’écriture des Fables, tout compte fait et paradoxalement, cette attitude royale le mettait, lui, Jean de La Fontaine, à l’abri. » Cette rencontre est d’ailleurs constellée de citations de morceaux de La Fontaine et aussi de considération sur le sens de son œuvre.
Très intéressant est ici l’épisode de « La chambre du sublime », petit théâtre de la grandeur d’une table où Mme de Thiange « avait voulu que La Fontaine eût une place parmi les plus grands, car elle l’en croyait digne ! Le roi, qui, disait-on, s’en était amusé, n’avait point, quant à lui, émis d’avis défavorable. Bien sûr, quand il l’avait apprise, cette nouvelle avait eu pour conséquence instantanée de raccommoder promptement Jean avec la joie de vivre. Ça n’était après tout que justice ! »
Le quatrième volet se déroule toujours à Paris, dans un modeste appartement pas loin du Louvre. L’abbé Pouget de la paroisse de Saint-Roch fait tous les jours visite au poète — âgé de soixante-douze ans — frappé d’une maladie qui devrait le conduire à la mort. Ce chapitre très touchant et beau, où tous les personnages sont mis à nu dans un portrait réaliste à la manière de Flaubert ou de Gide aussi, fait mieux que tous les autres connaître Jean de La Fontaine. D’abord, celui qui accompagne l’abbé Pouget chez La Fontaine la première fois, se sent en devoir d’en faire le portrait : « … avec les gens qu’il ne connaissait point, ou qui ne lui convenait pas, souventefois il offrait un visage triste et rêveur. En revanche, dès que la conversation l’intéressait et qu’il prenait parti dans la dispute, ce n’était plus un homme rêveur, c’était un homme qui s’exprimait alors beaucoup et bien. C’était La Fontaine, tel qu’il était dans ses livres ! Voilà, il ne pouvait pas mieux dire ! »
Après les premiers jours de méfiance réciproque La Fontaine réussit à gagner la confiance de l’abbé qui, en échange, obtient ce qu’il veut : l’accord du poète pour une condamnation définitive de ses Contes, jugés par les Académiciens et le Roi comme œuvre scandaleuse et immorale.
Mais ce qui m’a le plus touché c’est le chagrin destructif que la maladie et la mort de Madame de la Sablière provoquent en La Fontaine. Dans son dévouement amoureux pour sa dernière protectrice, il atteint des expressions très belles et nobles jusqu’à sortir finalement de lui même. Cela m’a rappelé de près la mort de Don Quichotte, une des plus belles pages de la littérature mondiale. Et, fait incroyable, mais, en fin de compte, très logique, la dévotion pour Madame de la Sablière est enfin le sentiment qui l’emmène à se rapprocher de Dieu, de se confesser et d’accepter avec quelques convictions les extrêmes sacrements.
Selon l’histoire et la reconstruction assez fidèle de Valère Staraselski, il est sur le point de mourir, absorbé dans une espèce d’exaltation à la manière de don Quichotte, tandis que le monde extérieur (représenté de l’abbé Pouget, mais aussi par Boileau et par Racine, venus en délégation de l’Académie) voudrait le condamner comme don Giovanni. La mort tarde. Après lui avoir donné les sacrements le matin, l’abbé Pouget est appelé, l’après-midi même, chez La Fontaine, en train de guérir. C’est qu’il vient de recevoir une importante somme d’argent du duc de Bourgogne, l’héritier du trône ! La Fontaine est ravi, euphorique. Il reprend à espérer.
Ce final, très humain et même prosaïque, ressemble à celui du don Giovanni de Mozart. L’homme diabolique vient de disparaître dans les feux de l’enfer, au milieu d’un crescendo assourdissant et sombre. Il ne se passe qu’une seconde. Tout de suite après, une musique gaie se déclenche, en communiquant l’esprit joyeux de la vie qui continue.

Giovanni Merloni

« Art » de Yasmina Reza : l’amitié, est-elle un bien durable ? existe-t-elle encore ?

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Un tableau de Lucio Fontana

« Art » de Yasmina Reza : l’amitié, est-elle un bien durable ? existe-t-elle encore ?

Vendredi 20 mai 2011, dans la grande salle de fêtes au rez-de-chaussée du Cercle national des Armées — 8, place Saint-Augustin (Paris VIIIe) — j’ai assisté à une réplique vraiment remarquable d’une pièce de Yasmina Reza, « Art », qu’on ne jouait pas à Paris depuis 1994. Comme le metteur en scène Pierre Troullier a souligné à la fin du spectacle, Yasmina Reza, qui n’écrit ces pièces que pour d’acteurs vrais, voire d’interprètes « haut de gamme » — comme Pierre Vaneck, Fabrice Luchini, Pierre Arditi ou Jean-Louis Trintignant —, n’avait jamais donné son accord pour la mise en scène à Paris de cette pièce universellement appréciée qui lui avait valu d’ailleurs en 1994 deux « Molières » : meilleur spectacle privé et meilleur auteur. Mais trois élèves de l’École navale — Florian Leguy, Pierre-Marie de Reboul et Arnaud Signoret — ont communiqué leur passion à leur professeur Pierre Troullier, qui a su déclencher avec eux un travail de mise en scène et d’acteurs très original. Je ne sais pas si Yasmina Reza a eu le temps de connaître un peu ce travail, en tout cas elle a donné l’autorisation et tout le public qui a assisté à cette soirée d’exception lui en sera reconnaissant.

L’art en jeu L’idée tout à fait originale d’où cette pièce se déclenche est l’arrivée dans l’appartement de Serge (Pierre-Marie de Reboul), « un rat d’exposition », d’un tableau blanc. Une toile des années 1970, œuvre « rare » d’un certain Antrios, que Serge achète pour 200.000 francs. Ce tableau provoque l’indignation jusqu’à la rage de son ami Marc (Florian Leguy), « l’adepte du bon vieux temps ». Leur ami commun, Yvan (Arnaud Signoret), est « un être hybride et flasque ». Il adopte une position moyenne. Il n’aime pas beaucoup ce tableau, mais respecte le choix de Serge. L’idée de la « page blanche » ou du « tableau blanc » n’est pas une « invention » de l’art abstrait ou conceptuel. Je me souviens d’une aventure de Till l’espiègle, par exemple, qui me toucha beaucoup dans mon enfance impatiente. Ce personnage tantôt charmant tantôt insupportable, qui aimait se plonger dans les difficultés pour s’en tirer de façon parfois maladroite, se prit un jour pour un grand peintre. Avec son savoir-faire et ses allures de dragueur, il eut un jour la hardiesse de convaincre un Seigneur riche et ambitieux à le charger d’une fresque. Je revois encore cet énorme escabeau au centre de la grande salle, Till l’espiègle qui passe des heures à nettoyer les pinceaux et à tracer de grands gestes dans le vide. Il faisait cela pour manger bien et beaucoup, et le Seigneur lui laissait le temps de trouver la bonne « inspiration ». Après quelque temps le Seigneur et ses amis commencèrent à le harceler, car Till ne voulait que personne ne regardât son œuvre. Jusqu’au jour où il y eut une irruption dans la salle et les gens, qui avaient si patiemment attendu, virent le plafond vide, dépourvu d’une décoration quelconque, tout à fait blanc. Aux temps évoqués par cette histoire on pouvait risquer la galère et la mort pour un manque de parole semblable, ou, si l’on veut, pour une moquerie comme celle que Till s’était inventée. Poussé aux cordes, Till se mit à parler : « Ne voyez-vous pas, Messieurs, cette scène de chasse, ces chiens courant derrière un renard à la queue brune ? Ne voyez-vous pas, ici, dans ce coin rose et céleste, cette femme au miroir, qu’un Amour chérit ? » Et, puisque ces gens restaient bouche bée, incapables de répliquer, il insistait : « Monsieur, c’est vrai, cette fresque n’est pas celle de la chapelle Sixtine, que Michel Ange a peinte, mais il y a l’amour sacré à côté de l’amour profane… » Lucio Fontana fut le premier à donner une signification à la toile blanche, en la coupant net avec un couteau. Mais dans son œuvre il y avait déjà un signe, une action d’artiste, comme dans les tableaux « noirs sur noir » de Burri, qui ont en vérité une incroyable richesse de couches superposées qui proposent une lecture « dialectique » : d’un côté l’art conceptuel, de l’autre le retour à la matière. Le tableau « blanc sur blanc » que Serge achète dans une galerie très renommée « faisant tendance » peut apparaître au spectateur comme le niveau extrême de la provocation. On dirait en effet que c’est une toile blanche tout juste traitée pour y peindre, qui vient d’être achetée dans un magasin de beaux-arts. Mais elle pourrait avoir deux lignes noires ou colorées et ce serait aussi un bon point de départ pour une discussion plus ou moins déchirante sur le sens de l’art depuis toujours. En fait, il y a eu toujours de réactions différentes au même tableau. N’oublions pas les échecs de Van Gogh, le choix des Impressionistes d’exposer dans le Salon des « Refusés », l’accueil contradictoire des œuvres cubistes de Braque et Picasso, mais aussi la sous-évaluation de Délacroix, chef de file d’une liste interminable de peintres qui ont eu une fortune posthume. C’est toujours le problème de la lutte réciproque entre ce qui est déjà affirmé et codifié et tout ce qui est « nouveau ». D’ailleurs, il arrive de plus en plus souvent que le « nouveau » soit utilisé « contre le vieux » — pour le détruire, même s’il ne le méritait pas — par quelqu’un qui trouve ainsi la façon de s’imposer et d’imposer une nouvelle « vague » d’expression artistique.

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Tableau abandonné près du boulevard Magenta à Paris

Les personnages C’est au nom de cette lutte, du reste éternelle, que les trois amis se confrontent. Ils sont dans la quarantaine, au tournant de leurs vies. Marc et Serge se connaissent depuis 15 ans. Yvan est arrivé plus tard, en transformant le duo en trio. Marc est ingénieur s’occupant d’aéronautique. Il flirte avec Paula. Serge est dermatologue, divorcé de Françoise. Il a deux enfants. Pour remplir ce vide, il a commencé à fréquenter le monde de l’Art. Yvan se présente comme ça : « Je m’appelle Yvan. Je suis un peu tendu, car après avoir passé ma vie dans le textile, je viens de trouver un emploi de représentant dans une papeterie en gros. Je suis un garçon sympathique. Ma vie professionnelle a toujours été un échec et je vais me marier dans quinze jours avec une gentille fille brillante et de bonne famille ». Les trois personnages vivent de façons différentes de crises existentielles interchangeables. Ce qui les fait apparaître différentes c’est le « style » de chacun des trois. Marc règle sa vie et ses rapports selon un style « traditionnel », d’ailleurs, comme dit Serge de lui, « il n’a pas d’humour. Avec toi [Yvan], je ris. Avec lui, je suis glacé. » Serge adopte un style moderne, problématique, mais en même temps il croit dans le progrès et dans la créativité. Yvan est « éclectique », il partage le passé et le futur de ses amis pour s’évader, lui aussi, du présent. Autour du tableau se déclenche une dispute de plus en plus acharnée qui va révéler la nature profonde de chacun de trois, ouvrant des aperçus sur leurs existences malheureuses. Donc, le tableau blanc est un prétexte, que Yasmina Reza a emprunté de longs et ennuyeux débats sur l’art pour parler d’un thème éternel et privilégié de toute littérature. L’homme, le sens des choix que l’homme même fait dans l’amour, dans l’amitié, dans le travail et en général dans l’expression de soi-même. Mais cette « invention » du tableau blanc n’est pas seulement un prétexte. D’un côté, voyant cette pièce, j’ai pensé aux Latins, qui disaient : « de gustibus non est disputandum ». On ne doit pas se mêler des goûts d’autrui, ni des choix que font nos amis et, en général, tous les autres avec qui nous avons affaire. De l’autre côté j’ai réfléchi à la fonction narrative d’une simple et seule négation dans un texte. Le « non », dont José Saramago est, à mes yeux, le paladin le plus brillant et prolifique. Dans le « siège de Lisbonne », l’introduction d’une inversion de l’histoire jusque-là connue — l’aide des croisés au portugais que Saramago s’amuse à nier — donne vie à une histoire moins héroïque et pourtant pas moins dramatique et fascinante. Dans cette pièce de Yasmina Reza, l’arrivée du tableau blanc crée un choc, imposant d’abord une double attention du spectateur — obligé à s’intéresser au tableau, contraint à relativiser les drames humains qui se déroulent dans l’histoire des trois personnages, porté enfin à « disputer » sur les goûts humains sans plus donner une priorité absolue aux questions « de vie et de mort ».

Un hymne à l’amitié Et c’est moins pour le ton « minimaliste » de la pièce que pour cette « inversion » de la visuelle qui s’ouvre au spectateur que cette dispute sur les goûts » de chacun redonne l’espace que mérite au thème de l’amitié. Je comprends, à ce point-ci, pourquoi Yasmina Reza a dit : « Je ne pourrais jamais écrire pour des acteurs médiocres. Mon écriture fait une confiance totale à l’acteur. Avec un acteur médiocre, il ne reste rien d’une pièce, plus de sous-texte, plus de densité dans les silences, plus aucune perversité, rien. » Car l’amitié est une question extrêmement compliquée, difficile à reconstruire dans un récit littéraire comme dans une pièce. Peut-être le thème plus difficile pour un auteur dramatique. Pourrait-on, par exemple, faire revivre « le couple étrange » de Jack Lemmon et Walter Mattau avec d’autres interprètes ? C’est pourquoi le défi qu’ont relevé Pierre Troullier et ses trois élèves de l’École navale — Florian Leguy, Pierre-Marie de Reboul et Arnaud Signoret — a été vraiment terrible. Pourtant, ils en sont sortis de façon excellente. Sont-ils déjà de grands acteurs ? Peut-être. Ce qui est sûr, ils sont amis entre eux, ils ont visiblement acquis un niveau de complicité et de solidarité qui les ont rendus capables d’une prestation ainsi difficile. Car parfois un duo ou un trio d’amis peut devenir invincible. Moi, depuis le commencement, j’ai eu la sensation — de façon plus convaincue lors de l’entrée en scène d’Yvan —, de connaître déjà ces trois amis et de m’être moi-même assis plusieurs fois à ce même canapé. Et c’est sûr qu’à la salle de fêtes du Cercle national des Armées nous avons vu jouer des amis qui en raison de leur « confiance à trois » ont su brillamment briser le « quatrième mur » entre le public et la scène. Je veux ici citer à propos de l’amitié ce qu’en disait Montaigne dans un passage célèbre : « Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu’accointances et familiarités nouées par quelques occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s’entretiennent. En l’amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent l’une en l’autre, d’un mélange si universel, qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : parce que c’était lui ; parce que c’était moi. » Et c’est surtout ce sentiment d’amitié, libre et désintéressée, qu’on ressentit dans cette pièce, de façon particulière dans l’interprétation parisienne du dernier 20 mai. Le succès mondial de l’œuvre de Yasmina Reza vient probablement de cette idée simple d’une page blanche sur laquelle les petites joies de l’amitié prennent corps. Et je crois que cette attitude spécifique de l’homme, ce besoin aussi de s’améliorer à travers les autres, traverse aujourd’hui une crise insupportable. Cela dépend moins de l’égoïsme que de l’aliénation provoquée par un progrès devenu régressif. Et alors, puisque dans cette pièce on parle de goûts et de choix dont on doit absolument discuter, après avoir parlé d’art obsolète et d’œuvres « durables », est-ce que l’amitié est encore un bien durable ? N’est-elle, par hasard, un bien en voie d’extinction ?

Une pièce minimaliste ? Pour conclure, je n’ai pas su me passer d’une confrontation entre « Art » et « Les bonnes » de Jean Genet. Le minimalisme d’un côté, le décor baroque de l’autre. Dans chacune de deux pièces, il y a un triangle. Ici, trois amis. Là, deux bonnes et Madame. Ici, la jalousie éclate, occasionnée par l’achat d’un tableau qui bouleverse les équilibres qui pouvaient sembler éternels. Là, la jalousie est envers cette Madame qui emprisonne les bonnes, plus ou moins consciemment, dans un étau mortel, avant de les abandonner pour rejoindre le quatrième personnage, Monsieur. Les mécanismes de l’amitié et de l’amour sont les mêmes. Dans la pièce de Yasmina Reza, le rôle de Madame est confié à Yvan, l’ami commun, le troisième ami qui ne se dérobe jamais à ses obligations. Il est le « messager d’amour » entre Marc et Serge. Et, comme dans les « Bonnes », l’équilibre se brise lorsqu’une quatrième figure se présente à l’horizon. Et cette figure est le tableau blanc, une chose tout à fait imprévue et neuve qui va occuper une partie de l’attention de Serge, jusque-là encadrée dans le « système » d’évaluation des choses et des faits de la vie que Marc avait sans difficulté imposé. La première différence entre « Les bonnes » et « Art » est dans la façon de présenter cette « rupture » du cadre. Dans la pièce de Genet, on comprend, bien après, quand le rideau est tombé depuis longtemps, que les deux sœurs étaient jalouses de Madame et ne supportaient pas cet « intrus » de Monsieur. Dans la pièce de Yasmina Reza, on comprend immédiatement, dès que le rideau est levé, que le tableau avec son entrée en scène va briser un équilibre. La deuxième différence est dans le dialogue et dans le rôle du troisième personnage. Tandis que Madame s’enfiche des drames des deux sœurs et ne fait rien pour les résoudre, Yvan s’engage avec tous ses moyens pour recoudre la blessure entre Marc et Serge. La troisième différence est dans la conclusion. Les « Bonnes » ont une issue tragique, même si surréelle et de quelque façon légère. « Art » a une fin surprenante qui est un hymne à « l’irrationnel » : Marc, qui avait été le plus rigide dans son intolérance, décide d’un coup « d’aimer » ce tableau blanc. Comme les clients naïfs et grossiers de Till l’espiègle, il a su trouver dans son imagination ce qu’il ne pouvait pas voir de ses propres yeux. Mais les deux pièces ont en commun un motif caché, qui est d’ailleurs ce qui pousse toujours les amants du théâtre à sortir de maison pour aller aux spectacles. Ce motif s’exprime dans l’amour pour la vie, dans le goût indicible qui vient de l’expérience quotidienne et même seulement du plaisir d’avoir un corps qui se lève et s’assied sur un canapé, qui entre et qui sort, qui vit en se regardant vivre…

Giovanni Merloni

L’élégance et la sincérité (une voix pour des guitares sans cordes)

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Mes chers lecteurs,
C’est avec une émotion tout à fait particulière que je partage la publication de Rixile sur son blog.
 De façon inattendue, lors d’un échange sur Twitter, je lui avais demandé… d’essayer de créer une chanson à partir d’une de mes poésies. Elle m’a dit oui, je lui ai envoyé une « rose » de textes. Elle a choisi « Des guitares sans cordes », la poésie très parisienne que j’avais retravaillée avec la participation de José Defrançois. Et voilà le cadeau de sa voix magique :

Des guitares sans cordes chantées par @Rixilement

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002_martini 180 « Chère Rixile,
Jusqu’ici je n’avais demandé à personne un engagement semblable, même si j’avais plusieurs fois formulé dans ma tête cette demande : « est-ce que vous… ? »
Maintenant, je suis très ému pour avoir contribué à créer une chanson tellement française ! C’est un honneur pour moi et pour ainsi dire une espèce d’accueil culturel et humain que je reçois de cette France sincèrement aimée.
C’est très beau, élégant, ouvert aussi, je crois, à des interprétations plus ou moins dramatiques ou ironiques ou tout simplement « sincères ».
Je crois que la beauté d’une certaine chanson d’auteur (caractérisée par de fortes influences réciproques entre Italie et France) vient justement de ces deux éléments-clés : l’élégance et la sincérité.
Dans mon rêve musical il y a plusieurs raisons, que je pourrais vous énumérer l’une après l’autre.
Je me borne à la première : ma culture orale est fort imprégnée de chansons. depuis mon adolescence. D’ailleurs l’Italie est le pays des chansons : Ennio Flaiano par exemple disait que les Italiens ne font que chanter toujours, au lieu de parler et même de penser… »

003_vetrina torino 180 « Dans tous mes textes on peut ressentir l’écho des chansons de Giorgio Gaber ou Enzo Jannacci ainsi que des chansons engagées comme les Cantacronache des années 50-60 ou des belles chansons surréelles et désengagées de Francesco De Gregori.
Peu importe qu’en 1975 j’ai vu à Venise un merveilleux spectacle de Béjart avec la IX symphonie de Beethoven et que, depuis cette fulguration, s’est déclenchée en moi une véritable passion pour l’opéra lyrique ayant pour leader absolu Mozart, avec ses œuvres italiennes et son monde merveilleux (qui a inspiré beaucoup ma peinture).
La chanson (italienne et française d’abord), avec ce rôle de la parole et du théâtre de la vie, reste pour moi une des formes d’expression les plus libres et révolutionnaires…. »

Giovanni Merloni

Avant, Pendant-Durant et Après l’amour

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Avant, Pendant-Durant et Après l’amour

Je ne saurai jamais créer une « distance au personnage » suffisante. Même si ce personnage ne me ressemble pas, même s’il endosse des noms extravagants et neutres, celui-ci gardera toujours un aspect redoutable et embarrassant.
D’ailleurs, le déroulement des années ne suffit pas non plus à créer un filtre, un décalage acceptable.

Je me lève
et ma tête se tourne
poursuivant la lumière.
Toi, derrière,
de ton pas taciturne,
tu t’éclipses au-delà
de la ligne incolore
du dernier horizon. (1)

Les fragments de vie que ces poésies « d’avant l’amour » m’ont reportés dans leur inquiétante intégralité ont-ils servi à quelque chose ? Ont-ils créé ou élargi encore plus un gouffre déjà existant ? Ont-ils ouvert une différente vision de ce passé perdu, mort enterré à plusieurs égards ? Est-ce que je serai enrichi ou amoindri au terminus de cette course brinquebalante ? Et les lecteurs fidèles, ceux qui ont essayé de reconstruire la mosaïque ou le puzzle, est-ce qu’ils ont compris ou deviné quelque chose ? Est-il important, voire indispensable, de deviner ou savoir quelque chose ?
Si je m’éloigne vraiment, si je me cale dans ma fosse et que je regarde cette vie écoulée comme le film d’un autre, d’un ami ou d’un frère, je peux tout simplement évoquer une époque révolue, où les vies des jeunes hommes et des jeunes femmes avaient des contours et des couleurs tout à fait inimaginables aujourd’hui. Des vies dérangées et contrariées par des ordres aussi péremptoires qu’inapplicables voltigeant comme de nuages noirs sur un désordre de fond, sur un besoin inné d’insouciance, d’allégresse et d’amour.

Elle est la dernière lune
se perdant dans la chaleur du jour.
Elle est
ce coin reculé
où nos voix s’égosillent
et nos corps se croisent
encore une fois.
Elle est
notre lit endormi
où nos ombres silencieuses
s’effondrent. (2)

Ces poésies « d’avant l’amour » ne sont pas le résultat d’une méticuleuse récolte de traces et de preuves incontestables. Elles ont été « sauvées » plusieurs fois, de façon abrupte et charitable, lors de déménagements qui ressemblaient à des véritables tremblements de terre ou des naufrages. Impossible de leur donner un ordre, d’y discerner ce qui rentre effectivement dans ce limbe de « l’adolescence infinie » et ce qui appartient, au contraire, à d’autres phases de la vie adulte.
Les amants de la poésie savent bien que chaque poésie est un monde, cependant que trois ou quatre poésies en file indienne ne font jamais une histoire cohérente. Mais comment ne pas s’apercevoir, en lisant la poésie de mardi 7 avril, que les deux personnages se promenant le long d’un canal ne sont pas deux adolescents en train de mâcher des gommes américaines ? Elle n’est pas ma camarade du lycée qui se maria à l’improviste, peu après les examens finaux, avec un homme de trente ans qu’elle rencontrait depuis un an désormais. Elle n’est pas non plus la première ni la seconde femme que j’ai aimée dans une alternance de générosité et de masochisme. Il ne rentre pas dans ce climat flou « d’avant l’amour » une histoire de familles traversées par les tabous, les hypocrisies et la peur… Tout agit dans le fond d’un corps embaumé dans une espèce de chasteté protégée et chérie par mille caresses féminines…
Avant l’amour, on assiste à l’amour des autres. Pendant l’amour, on subit le regard envahissant et jaloux des autres. Après l’amour… Il n’y a pas vraiment un véritable « après l’amour », même après notre mort. Nous aurons été vivants, et amoureux, comme Monsieur de La Palisse, jusqu’au dernier instant, jusqu’au dernier souffle.

Ô combien me ressemble
cette mort souveraine
soufflant sans peine
sur nos fronts détendus !
Avec quelle élégance passe-t-elle
avec la nuit, sa sœur jumelle
devant les murs, les vitrines
et nos médiocres rétines
au milieu d’une joyeuse traînée
de cendres et fumées… (3)

Et pourtant la vie reste un mystère. Comme dans cette poésie de mardi ci-dessous. Nous étions mal compris, frustrés, visiblement souffrants : « avec ce poème… nous assistons à un être inquiet… Je pense que vous avez dû vivre une expérience pénible avec une femme que vous avez beaucoup aimé et dont le souvenir vous a laissé un malaise emprunt de remords », m’a écrit une chère amie dans un message très récent. Cependant, quelque chose doit être arrivé, un beau (ou mauvais) jour. Parce que ce même personnage désespéré et pathétique s’effondrant dans les bancs publics avec des attitudes de Pierrot lunaire… est devenu tout d’un coup un homme désinvolte. Un « satirone » (4)

Giovanni Merloni

(1) J’approche d’un mur de plâtre
(2) Foulard céleste
(3) Tes cils clairs font des tours
(4) Un « vieux satyre » en italien

Villa Borghese (Avant l’amour n. 31)

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Villa Borghèse

I
Rome est une sorcière hypocrite
qui dort avec nous,
une femme débraillée,
malicieuse et sauvage
qui s’allonge dans nos lits
avec le seul souci
d’épier nos étreintes.

Évitant de scruter les étoiles,
fuyant ses mauvaises pensées
qui se croisent en voiles
au-dessus des places pavées,
ma ville-antre ignore le couchant.

Rose, sereine, avenante,
ma ville-terre, mère, grand-mère et tante,
fontaine et jardin de mon cœur jaloux
elle n’a pas vu la mort.
Rome dort avec nous.

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II
Hier,
ignorant
l’enchantement
que nous allions violer,
nous avons frôlé
les statues de marbre
et les haies touffues, à l’anglaise,
de Villa Borghèse.

Contre les pins, de grandes girafes
aux écorces luisantes,
les lauriers agitent leurs feuilles odorantes.
En retenant le souffle, tu joues mon épitaphe
béate de m’emmener
dans les prés trempés par la rosée.

Je te suis, sans comprendre
le sens de notre réveil
sous ces ombrelles de cendre
filtrant une lueur blanche.
Dans ce silence étanche,
je ne réussis même pas
à t’effleurer la manche.

En marchant sans émoi
devant moi,
tu fredonnes la sérénité,
tu prêches la liberté,
mais dans tes yeux je ne vois pas de fierté
dans tes vœux je n’entends pas de pitié,
tu n’es qu’une ombre mensongère
de ce calme lumineux et sincère.

Dans ton respect envieux
de ce monde luxuriant, fabuleux,
fabriqué de façon insouciante
sans aucune contrainte
par des mains légères,
tu ne vois pas le gouffre ennuyeux
qui nous bande les yeux.

Étrangers à nos pas,
éloignés de nous-mêmes,
nous n’irons nulle part.

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III
Je le sais, mais se brisent
d’un bond, telles
de soudaines bêtises
mes intentions solennelles.

Tu m’appelles
du bord de la fontaine,
cachée derrière
une colonne de lierre.
De loin, tu me caresses
du vent de ton parfum
imprégné de tristesse
de musc et de pluie.

Coule ma vie, derrière toi.
Je ne suis pas sage
poursuivant sans regrets
ton sinistre sillage :

un soupir esseulé
qui m’attire pourtant
jusqu’au bout de l’allée

un salut bref, se refermant
comme une porte
au milieu des feuilles mortes

un baiser léger
sur ta bouche inanimée.

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Giacomo Balla, Valle Giulia, part.

Giovanni Merloni

Merci à Joceline T. pour sa lecture de ce texte.

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme toutes les autres poésies publiées sur ce blog.

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN 

Il est parti (Avant l’amour, n. 30)

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Il est parti

J’ai planté dans la serre des graines de cyclamen
J’ai écrit une longue lettre à ma fiancée
J’ai bu quatre tasses de café amer
J’ai tapé sur mon clavier ce que je vous dois
J’ai entendu les sanglots sourds du ruisseau
J’ai dormi jusqu’aux ténèbres
J’ai lu un verset de la Bible en cuir
J’ai écouté une chanson en bouchant mes oreilles
J’ai fermé toutes les fenêtres
J’ai éteint toutes les lumières
J’ai fumé une nationale jusqu’au filtre
J’ai tiré sans toucher la cible
J’ai tiré encore trois fois
(et je me suis écroulé sur le tapis).

Lorsqu’ils m’ont amené à la morgue
je n’ai entendu que trois mots :
il est parti.

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Giovanni Merloni

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme toutes les autres poésies publiées sur ce blog. 

Tes cils clairs font des tours (Avant l’amour n. 29)

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Tes cils clairs font des tours

Tes cils clairs font des tours
d’une absurde lenteur
sans jamais s’arrêter
sur un geste imprudent.

Il est tard sur les chaises
des terrasses éblouies
si j’observe tes contours
tes cheveux de velours
et ton ombre mouvante
se brisant dans l’éclair
de tes dents souriantes
de ta bouche haletante.

Il est tard, désormais
sur les toits des baraques
au milieu de ces portes
qui claquent.

Dans les cendres du soir
nos regards pleins d’encombres
arpentant le trottoir
font des tours, se perdant
dans l’absurde lenteur
d’un immense miroir
où s’accoudent les ombres,
se mêlant aux passants,
de nos adieux sans nombre.

Tu es là, blonde,
ondoyant malicieuse dans les bras
de mon pâle souvenir,
effleurant ma colère,
chatouillant mon désir
d’en finir, d’en finir,
tandis que tes cils clairs
font des tours
d’une absurde lenteur
sans jamais s’arrêter
sur un geste imprudent.

Ô combien me ressemble
cette mort souveraine
soufflant sans vraie peine
sur nos fronts détendus !
Avec quelle élégance passe-t-elle
bras dessus bras dessous
avec la nuit, sa sœur jumelle
frôlant les murs, les vitrines
et nos ombres éternelles
au milieu d’une joyeuse traînée
de cendres et fumées…

Giovanni Merloni

Merci à Angèle Casanova pour sa lecture de mon texte.

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme toutes les autres poésies publiées sur ce blog. 

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

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Uberto Bonetti, Carnaval de Viareggio, 1933, affiche empruntée à Archiwatch, blog de Giorgio Muratore

Tes cils font des tours (Vers un atelier de réécriture poétique n. 23)

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libia

Viale Libia, Rome, photo de Giorgio Muratore, da Archiwatch

Tes cils font des tours (Vers un atelier de réécriture poétique n. 23)

185_Tes cils clairs font des tours (Avant l’amour n. 23)

Juste au lendemain d’un lundi de Pâques finalement ensoleillé, je vous emmène… la dernière poésie du recueil « Avant l’amour » ! Ce ne serait pas vraiment la dernière, car il y a trois autres poésies dans ce recueil. Elles ne figureront pas dans cette réécriture. Vous pouvez en tout cas, si cela vous intéresse, lire les textes relatifs suivant le lien ci-dessous :
X pour la poésie « Il est parti ;
Y pour « Un soleil, un ciel rose » ;
Z pour « Vous voici mon cœur noir ».
Ces trois poèmes ont eu d’ailleurs de tout petits changements.
La poésie que je publie ci-dessous se montre par contre assez différente vis-à-vis de la première version. J’ai invité Angèle Casanova – qui m’avait déjà fait le cadeau d’une belle lecture de mon billet sur Gênes lors des vases communicants de mars avec Piero Cohen-Hadria – à me transmettre ses conseils, suggestions et commentaires même après la publication. Tous ceux qui ont envie de dire quelque chose peuvent aussi le faire ! Je vous remercie en avance !

Giovanni Merloni

Rome (Avant l’amour n. 28)

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Rome

Je l’ai revue au couchant
rose
paresseuse
imposante statue lumineuse
grande dame plantureuse
au profil
lourd, démesuré

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elle s’étend, infinie,
marbrée,
sur des kilomètres
d’hommes
de toits
de haillons
et de monuments

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solennelle
comme un essaim d’hirondelles
parmi les colonnes blanches

sèche
comme une feuille d’automne
s’évanouissant dans un miroir gris
avant de s’étirer, immense
sur la trainée jaune du fleuve.

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Je l’ai rencontrée
débonnaire et brune
les cheveux sur la poitrine

elle riait
essoufflée et chagrine
comme une femme contrariée
attendant son mari sur le pas de la porte.

003A_campo de fiori iPhoto 180

Je l’ai saluée
à chaque impasse
à chaque place
à chaque rambarde
comme un amant saluant
de longs cheveux noirs de jais
une belle bouche régulière
un sourire
un visage rose.

005_sabina 180

Je l’ai traversée de nouveau
elle était détendue
ensanglantée
agonisant sous mes yeux.

Il faisait bleu, les étoiles
jaillissant de partout.

004_cecilia 180

Rome était là
ou alors c’était toi
qui m’attendais riante au pas de la porte
chagrine
contrariée
débonnaire
immense
prête à t’envoler
au fond de la nuit.

001_romamor iPhoto 180

(Si vous voulez faire un petit « tour de Rome » à travers les images proposées, vous pouvez cliquer dessus pour les agrandir)

Giovanni Merloni

Merci à Jocelyne T., qui a su ajouter sa touche d’élégance et de vérité  dans le travail de révision de mon texte.

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme toutes les autres poésies publiées sur ce blog. 

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

Marchez, mes braves soldats ! (Avant l’amour n. 27)

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Cette photo a été empruntée de « storify » de FloZ

Marchez, mes braves soldats !

J’ai rêvé d’un troupeau
se mêlant aux fantômes
d’un réveil forcé,
cauchemar obligé
du passé qui revient
à la case de départ,
héritier malchanceux
de milliers de signaux,
de sirènes en lambeaux
en essaims, en cohortes.

J’ai rêvé de la mort annoncée
que nos fautes ont semée
j’ai rêvé d’une foule analphabète
réveillée brutalement au demain de la fête
obligée de partir à la mort collective,
insensée, récidive
à cette gloire idiote
de mourir en héros
pour avoir fait brûler
— ô vulgaire ignorance ! —
d’inépuisables trésors
qui se sont envolés
par des fils de fumée
lors d’une seule journée.

J’ai rêvé d’un petit dictateur
fossoyeur d’idéaux
profiteur sans vergogne
de nos tristes jours d’ivrognes
et de bonheur ultime.
Je n’ai plus aucune chance
de fuir, aucune défense
devant l’homme minuscule
qui se hisse au balcon
pour y hurler
comme une bête
une lugubre chanson :

« Marchez, mes braves soldats !
Vous n’avez d’autre choix
qu’avancer devant moi
jusqu’au jour de la gloire
d’une belle mort sans combat. »

« Allons, la route nous attend : une piste
à peine frayée, tournant en rond
parmi les coquelicots et le grain blond
au milieu de la campagne vallonnée
de corps sanglants constellée. »

« Allons, la mort nous attend,
par un ciel sombre, sans étoiles
où disparaissent, en voiles,
les souvenirs meurtris
des visages chéris »

« Allons, la gloire nous attend,
nous serons les héros de nos temps ! »

« Marchez, mes braves soldats !
Marchez pelotons, troupeaux
armées épuisées et nauséabondes !
Regardez, devant vous
ce ruban de lumière
où se perdent des torches éphémères.
Regardez l’horizon !
Juste au bout de ces feux
le sourire affreux de la mort
descendra sans adieu
sur vos gueules de galère…»

« Marchez mes braves soldats ! »

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Luigi Serafini, Notturno napoleonico da Archiwatch de Giorgio Muratore

Giovanni Merloni

« Regardez ce navire blanc dans le ciel
où le regard de Dieu se dérobe !
Regardez la route de sang se rétrécit
avant de se dissoudre, sans effort
au point du jour aveuglant de la mort. »

G.M.

Merci à François Bonneau, qui a participé avec un esprit vraiment amical et solidaire au travail de révision de ce texte.

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme toutes les autres poésies publiées sur ce blog. 

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

Allons, la route nous attend par un chemin étroit et long. Allons, la mort nous attend, par un ciel sombre de souvenirs effacés, de lieux et de visages chéris. Regardez ce fil de lumière : c’est le soleil qui nous conduira. Regardez ces feux sur l’horizon : c’est là que vous mourrez. Marchez confiants vers l’horizon qui brûle ! Regardez ce navire blanc dans le ciel où le regard de Dieu se dérobe. Regardez cette route de plus en plus étroite : elle va cogner contre la mort. Marchez, sans jamais retourner le regard !
(Ce serait votre fin car vous verriez tous ensemble les corps et vous paniqueriez.)
Marchez, les yeux fixés devant vous. N’ayez pas peur : la mort vous attend, Dieu vous attend ! Marchez, héros de ce temps, piétinez au pas de charge cet interminable sentier qu’on vous oblige de suivre !
(Résistez ! Tôt ou tard tout le monde va passer par là, votre général aussi).
Marchez pelotons, troupeaux armées épuisées et moribondes ! Marchez, c’est un dictateur qui veut cela, un dieu, de petits hommes, leur ambition diabolique, leur manque d’attention et prudence. Marchez, l’orgueil d’une nation le demande la lâcheté d’un seul mot le prétend ! Marchez mes braves soldats !

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Giovanni Merloni, 2003

Giovanni Merloni