Interdit aux hommes, par Jessica Maisonneuve (les #vases communicants, mars 2014)

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Pour les vases communicants (*) de mars 2014 (voir liste complète des participants), Jessica Maisonneuve et moi nous avons décidé d’exploiter notre échange par des textes tout à fait libres autour d’un thème croisé : la maison ancienne et la maison neuve. À partir de ces traces aussi suggestives qu’incomplètes, chacun de nous a exploité un petit conte ou récit imaginaire se déroulant : pour Jessica dans un quartier haussmannien, pour moi dans la proche banlieue de Paris. Dans cet esprit ce blog-ci héberge Jessica Maisonneuve, tandis que je me suis invité, pour y déposer un conte assez farfelu, dans Gadins et bouts de ficelles, le blog de Jessica. Ce dernier, tout en reflétant la personnalité poétique profonde et sensible de Jesssica, est basé depuis sa naissance, sur l’idée de l’échange et du partage.
Giovanni Merloni

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interdit aux hommes

Le processus qui amène du chagrin à la végétation. Je le vis. De l’intérieur. Je l’observe dans mon corps. Dans ma chair.

Comme la marée, mon chagrin se répand de tous côtés. Jusqu’à l’horizon. Plus rien n’existe en dehors de lui. L’air que je respire. La nourriture que je mange. Tout a le goût du chagrin. Alors je ne mange plus. Alors je ne respire plus. Ou alors une fois sur deux. Ou trois. Ou quatre.

Je pars de chez moi avec une valise. Petite. Mal faite. Je fais un pas puis un autre. Ma vie se résume à ça. Respirer. Continuer de respirer. Manger. Un peu. Régulièrement. Même des bouchées ridicules de n’importe quoi.

Et puis je me retrouve à la rue. Enfin. Pas vraiment. J’habite les canapés des uns puis des autres, à tour de rôle. Pendant des mois. Ma valise calée au niveau de ma tête au pied de la banquette, j’ai vue, d’un simple mouvement, sur tout ce qui constitue ma vie. Un rien. Deux fringues. Un livre.

Je creuse ce désespoir. Je le creuse comme une tombe. Je m’y couche. Sans fin. J’attends la mort. Et en attendant. Je souffre. La nuit. Quand je n’ai plus le cinéma pour m’emplir le cerveau d’images. Je me tords de douleur, en larmes, gémissante. Des heures. En proie à la terreur la plus insensée. La plus poignante.

Le jour, je rôde. Je rôde sans fin dans Paris. Sans entrer nulle part. Je vois les gens passer autour de moi mais pour eux, je suis invisible. Un miroir sans teint. Plus aucune maison ne peut m’abriter. Me protéger. Je ne me sens bien que là. Dans la rue. Invisible.

Je maigris à vue d’œil. Légère comme une plume. Lourde comme une enclume. On me bouscule si facilement. Et je me relève si lentement.

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Un jour, je touche le fonds. Je le touche, et mon pied trouve la force, l’entêtement, de le repousser. J’ouvre les yeux. C’est le matin. Je ris. Un rêve plaisant m’a laissé ce cadeau.

Alors. Je me lève. Je prends un thé et décide de faire quelque chose. De trouver un endroit où habiter. Ou du moins faire comme si. Dans un premier temps.

Je cherche sur internet et trouve la mention de ce nom. Etrange. Fier. Le palais de la femme. Il semble fait pour moi. Un intermédiaire entre la rue et la vie avec lui. Un entre-deux. Un non-lieu. Salvateur peut-être.

Lorsque je pénètre sous le porche, je passe une frontière invisible. Mais très présente. Ce lieu est pour les femmes. Depuis longtemps. Il n’héberge que des femmes. Je me mets à imaginer des subterfuges pour y faire entrer des conquêtes d’un soir. Juste pour l’exercice de style. Car du style, je n’en ai plus. La peau sur les os. J’écoute le discours de la directrice, qui me parle salaire, caution et montant du loyer. Je suis surprise. Je pensais que mon chômage suffirait. Je dois me secouer les puces, sinon, je resterai à la rue. Lorsque je reviens, quelques jours après, un contrat en poche, elle accepte de me faire visiter l’immeuble. Aux murs, des sentences peintes. Un encouragement à la foi et à l’optimisme. Nous montons un grand escalier de pierre. Un couloir circulaire s’ouvre devant nous. Des portes très proches le ponctuent. Trouées par les sanitaires. Des filles passent en tongues. Indifférentes. Ca sent le carton-pâte. La directrice me fait entrer dans une chambre. La mienne. Elle donne sur un haut mur derrière lequel un immeuble haussmannien vient ouvrir ses fenêtres. Les Parisiens ont vue sur les femmes déshéritées. Et nous sur eux. Je regarde cette fenêtre sans volets. Ce pauvre rideau en PVC bleu. Le lit. Le petit bureau. La table de chevet. L’armoire. La pièce est étouffante. 6 mètres carrés. Au ras du plafond, le long du mur qui donne sur le couloir, une vitre. Nulle nuit pour les pensionnaires. Le jour entre par la fenêtre. La lumière du couloir par cette vitre. Nous ne sommes jamais seules.

Cet ascétisme me séduit obscurément. Je sens que j’ai besoin de la solennité de ce lieu. De son absence d’intimité pour avancer. Entre-deux.

Lorsque j’emménage, je me rends compte. La première nuit. Que je dors tout contre ma voisine. Nos lits se touchent à travers la paroi fine qui nous sépare. Pas un mur. A peine une cloison. L’odeur de carton-pâte doit venir de là. Je l’entends s’agiter. Agacée, je sors de ma chambre. La vitre au-dessus de la sienne est noire. Elle est plongée dans l’obscurité et fouille quelque part. Elle bouge des paquets. Sans cesse. Au bout de plusieurs nuits, je n’y prête plus attention. Elle fait partie du paysage. De temps en temps, je l’aperçois. Discrète. En jogging. Décolorée. Je l’oublie. Toute à ma renaissance. Je m’inscris à la bibliothèque. Je travaille. Je vis au rythme des gens qui ont un domicile. Même si le mien se réduit à sa plus simple expression. Un cube en carton où manger. Où lire. Où souffrir encore et toujours. Où dormir entre deux rais de lumière.

Mais un jour, en revenant des sanitaires, je trouve sa porte ouverte. Elle est partie et l’a laissée ainsi. Je jette un œil à l’intérieur, furtivement. Je tressaille. La pièce, pourtant minuscule, est remplie jusqu’au plafond. De cartons. Sous le lit. Autour du lit. Sur l’armoire. Devant la fenêtre. Et je comprends soudain. Ce que ce sont ces bruits nocturnes. Elle déplace ses cartons. Inlassablement. Elle les déplace. La nuit suivante, je ne dors pas. Je l’écoute. Je réfléchis. A ce que c’est. De tout perdre. Et de se retrouver ici. Chargée de son ancienne vie. Sans aucun moyen de s’en débarrasser. Alors, je regarde autour de moi. Je mets les mains derrière ma tête. Je regarde au plafond. Et je souris. Je ne resterai pas ici. Bientôt. J’aurai un chez moi. Une nouvelle vie commence. Je ne dépendrai plus jamais d’un homme. Plus jamais.

Texte : Jessica Maisonneuve

Photos : Giovanni Merloni

(*) Rappelons que le projet de « Vases Communicants », lancé par Le tiers livre et Scriptopolis consiste à écrire, chaque premier vendredi du mois, sur le blog d’un autre, chacun devant s’occuper des échanges et invitations, avec pour seule consigne de « ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre ». La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte Célérier.

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 7 mars 2014

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L’inachevée (Le Strapontin n. 28)

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Combien de fois, timidement ou nonchalamment, comme toute personne qui a été marquée par son inaptitude dans le chant, ai-je fredonné ce passage unique

Rirua ruariruari, ruariruari ruariruarirua

en descendant le grand escalier de la maison neuve de mont Mario ? Nonobstant la désolation de son inutile démesure — que  nous n’avons jamais ressenti, ni mon père ni moi, l’obligation de photographier — cet escalier était quand même très adapté à la cogitation matinale.
J’appelle cela un réflexe, une réaction inconsciente. On sort de chez soi après les nombreux rituels du petit matin, plus ou moins partagés avec une famille traversée par les soucis de l’impact quotidien avec le monde extérieur ; la porte claque derrière nous et… il suffit des trois ou quatre pas mesurant la longueur du palier : d’un coup, tout en caracolant dans l’escalier (puisque je n’aime pas l’ascenseur, j’ai toujours préféré descendre à pied) cette « aria » de violon s’impose, comme un mot d’ordre, évoquant à son tour ce

Sésame, ouvre-toi

ayant marqué mon enfance sans effets spéciaux.
Lorsque la ritournelle, après trois ou quatre répétitions, se perd dans ma bouche incapable d’ultérieurs développements, je m’absorbe finalement dans mes pensées profondes…

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Encore aujourd’hui, j’emprunte cette ritournelle à la Symphonie Inachevée de Schubert, que mon père écoutait de façon solitaire, debout, appuyé au radiateur, juste à côté du gramophone stéréophonique Grundig dont ma tante Lellina, sa sœur, lui avait fait cadeau.
Cette œuvre douloureuse et intime, pénétrée insensiblement dans ma peau jusqu’à toucher les plus secrets tréfonds de mon âme, tout en me reliant strictement au souvenir de mon père, représente très efficacement le destin de ma famille et probablement le destin de l’Italie aussi : une belle femme séduite, chérie, encouragée à s’exprimer librement avant d’être brusquement et grossièrement abandonnée…

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C’est le destin de mon grand-père Zvanì, mais aussi celui de mon père. Un destin déjà écrit, même avant que la mort précoce l’emportait. Une histoire simple, en fin de compte. D’abord la « responsabilité du nom », que j’ai évoqué dans le dernier Strapontin, ce fut pour lui une espèce de « devoir génétique » qu’il a dû assumer un jour, peut-être après la mort dramatique de Zvanì. Oui, mon père faisait partie d’une génération qui avait su assumer la passion politique dans la forme plus noble d’un engagement généreux offert à la collectivité, c’est-à-dire aux « autres ». Il avait d’ailleurs une sincère passion pour la politique, qui trouvait un ancrage solide dans ses attitudes dialectiques hors du commun.
Cependant, mon père avait joué au violoncelle pendant toute sa jeunesse et, je crois, jusqu’aux années cruciales de la Seconde Guerre. Comme il arrive souvent aux gens qui traversent pendant longtemps les difficultés matérielles, un jour, que je ne saurais pas situer, le violoncelle a disparu. Peut-être, il a été échangé avec un appareil photo, comme il arriva — vous en souvenez-vous ? — au jeune Bolonais qui eut l’aventure de filmer le jour de la Libération de Bologne. Tandis que l’aimé violoncelle n’était devenu, pour lui, qu’un geste affectueux tracé dans l’air, la Contessa Zeiss faisait durablement partie — avec le chien Pierre, la minuscule radio à transistors, la plume Aurora et la voiture unique-luxe — du patrimoine exclusif et inaliénable dont mon père était carrément jaloux. Ce peu de « choses restantes » — après le déluge, représenté objectivement par une famille de trois enfants aux énergies déchaînées — étaient sa réserve indienne, ainsi que les deux coins de notre appartement — le radiateur près du gramophone et son lit — où il se sauvait silencieusement…

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La plupart des photos qui s’imposent dans les voyages à rebours du Strapontin viennent de la main rapide et de l’œil sensible de mon père. Dans ces photos, consacrées aux personnes ainsi qu’à des paysages qui parlent, mon père révèle, à mon avis, un véritable talent.
D’ailleurs, pour cueillir jusqu’au bout la personnalité de cet homme qui aimait se laisser découvrir, il faut prendre en compte sa maîtrise unique dans la conduite de sa voiture. Combien d’anecdotes pourrais-je citer pour décrire son penchant pour tout ce que les hommes civilisés et entreprenants nous offrent en cadeau (voitures, trains, métros, tunnels, viaducts, autoroutes…) !
En vérité, une passion centrifuge le poussait à s’éloigner le plus que possible du lieu où la mort plus tôt que tard l’attendait… À chaque nouveau trait d’autoroute qu’on ouvrait au public, il était là, prêt à en profiter pour un voyage vers le nord extrême, ou l’ouest le plus reculé d’Europe… Au cours de ces déplacements forcés, il épuisait parfois toutes ses énergies. Comme il arriva lorsqu’en un seul jour nous nous déplaçâmes de Rome à Brigue, en Suisse, où, pour la première fois de notre vie, nous vîmes, en nous accoudant à la fenêtre de l’hôtel, des vitrines illuminées en dehors de l’horaire de fermeture. D’ailleurs, au commencement des années 1960, une telle distance, même au sein de l’Europe, représentait un changement radical, sinon au point de vue de la civilisation, du moins, c’est sûr, de celui de la richesse.

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Je l’ai déjà écrit, quelque part. Cet « amour du loin » de mon père se mariait parfaitement à l’anxiété de ma mère, toujours préoccupée de voir le plus de beautés que possible « avant de mourir ».
Cet esprit explorateur de mes parents cachait évidemment des inconvénients. Car s’il n’avait pas peur de ces tours de force, dans des conditions de route parfois redoutables, mon père était fort appréhensif envers tous les membres de la famille, tandis que ma mère, très ouverte et compréhensive, était fort attachée à ses « joyaux ».
Donc, si ma mère avait le sang froid d’ajouter de la profondeur culturelle et humaine à ces courses et qu’en fin de compte chacun d’eux — mon père et ma mère — accompagnait l’autre, toute la famille se trouvait à partir dans d’incommodes et pourtant formidables voyages de sardines.
Heureusement, cette solidarité à preuve de bombe avait de failles. Parfois, ma mère se laissait emporter par son désir de tout voir… et mon père, lorsqu’on dépassait la limite de sa tolérance infinie, pointait le pied, ou, pour mieux dire, refusait de descendre de voiture. Cela arrivait par exemple quand ma mère insistait pour voir le vingt-troisième château de la Loire en ordre d’importance. « Donnons-le pour vu ! » protestait mon père. Une partie de nous suivait ma mère, juste pour se désengourdir les jambes. Les autres restaient. Mon père ouvrait le journal en langue étrangère et allumait la petite radio. D’où jaillissaient peut-être les violons et les clarines de la Symphonie inachevée…

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23 avril 1950, Castel del Piano, comice avec Pietro Nenni

« Partir c’est mourir un peu… », on lit dans le Rondel de l’adieu (1890) d’Edmond HaraucourtPour mon père c’était tout à fait le contraire.
Il avait fumé fort pendant toute sa vie. Donc, il est possible que la cause de sa mort prématurée soit venue de cette habitude innocente et parfois désespérée, même pour les personnes les plus équilibrées. Mais j’entends au fond du cœur une voix qui me dit que mon père avait surtout besoin de rêver, de se projeter dans un ailleurs cohérent et paisible : la politique ou la musique, ou les discours vagues. Il aimait bien sûr énormément sa femme ainsi que ses enfants et son chien. Il aimait retrouver sa famille à son retour et rarement, à ma mémoire, il s’est fait attendre. Pourtant la famille, en soi, représentait « objectivement » un poids, pour lui. Un poids de plus en plus lourd au fur et à mesure qu’on lui enlevait ses indispensables « béquilles » psychologiques : d’abord le violoncelle, ensuite la joie du partage à l’action généreuse d’une politique en voie d’extinction, enfin les discours vagues avec les amis…

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 6 mars 2014

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La responsabilité du nom (Le Strapontin n. 27)

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La mémoire c’est toujours un jeu de coïncidences. En toute fouille archéologique, en chaque recherche (rhabdomancienne ou même scientifique) ayant pour but une vérité quelconque, les traces qu’on trouve sont parfois tellement évidentes qu’elles-mêmes nous obligent à suivre une nouvelle piste jusqu’au moment où une voix nous murmure à l’oreille :

La petite fourmi
Dans un champ de lin… (Il grillo e la formica, Paolo Poli)

C’est la voix de mon père (que nous appelions babbo). Elle ressemble de façon impressionnante, à la mienne, tandis que rien d’autre ne nous rapproche au point de vue physique, sauf les mains, peut-être…

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Le premier trait de la côte toscane (1960)

D’un coup, un nom plusieurs fois répété, auquel je ne donnais pas d’importance, assume un relief spécial :
« Orbetello »
« Ne te souviens-tu pas ? me dit mon père. J’étais assesseur dans cette petite commune, donc j’y suis allé très souvent, pendant des années ! »
Étonné, je regarde la photo aérienne : mais pourquoi n’avais-je rien remarqué, avant ?

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Je n’aime pas m’attarder sur ce genre de choses, mais l’évidence bondit spontanément, sans attendre mes éventuelles censures : la presqu’île du mont Argentario s’unit à la terre ferme par deux plages naturelles qui renferment une lagune trouble, sentant parfois les œufs pourris… Au milieu de l’eau, perpendiculaire par rapport à la côte, une péninsule s’achemine en direction de l’Argentario.
Juste sur la pointe de cette péninsule en forme de péniche peinarde (peut-être pensive), la ville d’Orbetello est comme un petit camaïeu lumineux et inoffensif.
Si l’on considère son nom, Orbetello a été, depuis sa fondation, une petite « urbs » ou peut-être, dans les intentions de ses premiers habitants, le prototype d’une petite ville indifférente aux oiseaux migratoires et aux moustiques qu’un ancienne route, assez similaire à celle du Mont-Saint-Michel, relie à la presqu’île d’en face…

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Orbetello (Google Earth)

Une situation géographique (et même historique) tout à fait particulière, qui marque sans équivoques, peu de kilomètres au nord de la province de Viterbo, l’entrée en Toscane, dont on reconnaît immédiatement la personnalité et l’esprit.
Pourtant mon père ne nous disait rien. Je crois qu’il réfléchissait beaucoup, qu’il observait avec enthousiasme et qu’il se rendait aussi bien compte de l’originalité du laboratoire social et politique dans lequel il déversait une grande partie de ses énergies.
Mais il n’endurait pas la rhétorique ni les gens qui « donnent toujours des leçons aux autres ». Il nous emmenait, donc il faisait son choix. Après, il nous laissait libres d’observer, de réfléchir et de faire des comparaisons…
D’ailleurs, il ne pouvait pas prévoir les changements subis, sous la pression de la spéculation immobilière, par les deux communes de l’Argentario (Porto Santo Stefano et Port´Ercole) en dehors de leurs centres historiques médiévales. Ah oui ! Puisqu’il est mort en 1967, il a raté beaucoup de mauvaises nouvelles ici et là dans le monde…

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Le tombolo de Giannella depuis le mont Argentario (1960)

Je suis retourné deux ou trois fois à Orbetello. Un jour j’y descendis de l’Amiata juste pour rencontrer Angiolino Della Verde, cet homme petit, bronzé, maigre et ridé autour de ses courtes moustaches. Cet homme sympathiquement brusque avait été toujours très lié à mon père. Je le vois comme aujourd’hui, le jour de son enterrement, en train de dire « il était bon », avant de se pencher sur son corps inanimé pour l’embrasser sur le front.
Il m’accueillit de façon très fraternelle, cependant beaucoup de choses avaient changé. Il avait été opéré et ne pouvait avaler que quelques bouchées, tandis que la section du parti socialiste, qu’on avait dédicacée à mon grand-père Zvanì, allait changer de nom.

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L’île du Giglio depuis le mont Argentario

Ce nom que je porte… Combien de responsabilités ai-je voulu m’assumer en raison de cette banale coïncidence du nom et du prénom ! Oui, je dis « voulu », parce qu’en fait, dans ma famille, c’était surtout le respect qu’on s’attendait de moi. Ainsi qu’une rigueur morale de quelques façons correspondante à l’exemple de cet homme que mon père, son fils, avait si bien su incarner…
On m’a juste lancé des petits signaux sans importance. Pour fêter mes huit ans, ma mère, n’ayant pas d’argent à gaspiller, me donna solennellement le « service des assiettes Richard Ginori », ayant appartenu à mon grand-père et à sa femme Mimì. Je considérai alors ce cadeau, tout à fait déplacé pour un enfant encore célibataire, comme une investiture. Au lieu de l’épée, posée à plat sur les deux épaules, on posait sur l’une les assiettes aux fleurs blêmes et sur l’autre la soupière obèse… Ensuite, en occasion de mon deuxième mariage, je suis allé revendiquer chez ma mère cet héritage (ou cadeau) dont je ne profite que très rarement. C’est un service très simple et fort incomplet, dont la chose plus importante, pour moi, c’était ce nom prestigieux, Richard Ginori… Juste en ces jours, grâce au Strapontin, j’ai appris que la première usine céramique de Ginori est née à Livourne, là où Zvanì a eu bien sûr l’occasion de s’acheter ces assiettes…
Ce qui est intéressant, ma mère ne m’avait pas donné cela lors de mon premier mariage…

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À mi-chemin entre Orbetello et Livourne, Follonica, dont je vous ai déjà un peu parlé, a consacré une route à mon grand-père. J’ai quand même de la chance à voir passer presque inaperçu mon père, tandis que mon grand-père a été célébré de façon très discrète : le nom d’une section de parti à Orbetello ; le nom d’une rue à Follonica ainsi qu’une  stèle commémorative sous les arcades du palais de la Mairie à Cesena.
Mais cela a suffi pour donner à ma vie une touche particulière, se traduisant surtout dans une espèce d’embarras venant de ma personnalité tout à fait inadéquate.

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La côte au nord du mont Argentario

J’étais encore petit lorsque je me trouvai dans une rue d’Orbetello juste à côté de la place où mon père tenait son discours de campagne électorale. Et ce fut l’unique fois que je l’entendis parler en public.
J’aimerais reproduire cette situation-comédie comme l’avait fait Wim Wenders dans son Buena Vista Social club… Un petit enfant, accompagné par sa mère, observe attentivement le va-et-vient des gens sur le corso d’Orbetello. On est au crépuscule, les maisons assument des tonalités plus foncées. À l’angle de la place, il y a un bar qui promet des glaces au chocolat. Pourtant un je-ne-sais-quoi fait bousculer la rue. Elle s’incline comme dans un film où le cameraman est ivre ou ensommeillé. Avançant dans son pénible parcours, le garçonnet boite, trébuche,  se sent essoufflé. Il s’aperçoit que la cause de ce tremblement c’est le retentissement d’un haut-parleur. On voit des drapeaux rouges au fond, tandis que la place est en train de se remplir. On entend des applaudissements. Une voix à la forte cadence toscane hurle dans le microphone pendant quelques minutes. Le petit enfant de huit ans ne peut pas entrer dans la place. Une main lui tire le bras brusquement. C’est sa mère, qui croyait l’avoir perdu. Le silence s’installe. Une brise légère caresse les pieds, tout en faisant danser les tracts qui, ne pouvant voltiger librement, boitent, trébuchent ou se collent aux jambes… Le silence est brisé. J’entends une voix sonore, élégante, persuasive. Je ne suis pas sûr de la reconnaître. Je tire la jupe de ma mère. Elle me répond, émue : « C’est ton père, il est en train de parler depuis un grand balcon, ici derrière, au-delà du coin ».

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 4 mars 2014

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Atelier de l’oubli (Le Strapontin n. 26)

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Le Strapontin avait demandé, vendredi, le TIME OUT. Car le flux de la mémoire, de plus en plus péremptoire et exigeant, avait échoué contre un écueil. Plus que d’un écueil il s’agissait d’une presqu’île, le mont Argentario, jaillissant de la surface bleue juste en face de l’île du Giglio (le Lys) où avait fait récemment naufrage un paquebot imprudent.
J’avais déplacé cet endroit, assez crucial pour mes souvenirs d’enfance — auquel s’ajoutent d’autres suggestions et d’autres mémoires, parfois contradictoires — juste à la veille de la conclusion du premier volet (ayant au centre le fameux déménagement du centre à la banlieue de Rome), parce que je ne trouvais pas des images indispensables…

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Ce matin, puisque je n’avais rien trouvé, j’étais en train de plonger dans un état pénible et très inconfortable. Mais j’ai trouvé la force de réagir. En vérité, c’est le Strapontin, ou plutôt son ombre, en chair et os, qui m’a aidé à relativiser la gravité de la situation. Il m’a dit :
« Tu n’es pas obligé… »
« Je ne suis pas obligé, mais je ne peux pas oublier », je lui ai répondu.
« Tu peux te servir d’un néologisme, si tu veux », me dit Strapontin, tout en se levant de son siège incommode, « tu peux dire par exemple oubliger, car en ton cas “l’oubli oblige” ».
Ensuite, nous avons longuement causé. Strapontin, après m’avoir proposé de le tutoyer, s’est un peu moqué de moi :
« Ton engagement colossal n’aboutira à rien d’exceptionnel, car tu te soumets à la tyrannie du passé et que tes réactions sont très faibles. En fait, tu cultives ta mère et ton père comme des pommes de terre ou des tomates de ton potager intérieur. D’ailleurs, tu ne pourras jamais te passer de ces ingrédients-là ! »

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Puis, il me dit des mots que je ne saurais pas reproduire, dont je ne me rappelle que le sens : « Tu te plonges dans le passé pour négliger le présent. N’as-tu pas encore compris que tu es à Paris, en France ? Tu pourrais t’adresser à tes nouveaux amis francophones en leur racontant ton expérience actuelle, ton ressenti vis-à-vis de ce que tu vas découvrir. Mais tu préfères leur raconter une Italie qui n’existe plus, qui a énormément changé. Es-tu sûr que ce changement t’intéresse ? N’est-il pas plus probable que c’est ton changement à toi qui te touche, marqué par le déplacement à Paris, mais aussi par l’âge qui creuse des gouffres tout en enlevant des murs ? »

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 3 mars 2014

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Mémoire et silence (replay des vases communicants de février 2014 avec Franck Queyraud)

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Je publie aujourd’hui un texte que j’avais écrit sur le blog de Franck Queyraud [link] à l’occasion des Vases communicants de février 2014.

Le texte de Franck Q., que j’avais publié ici le dernier 7 février, est maintenant sur sa Flânerie quotidienne.

MÉMOIRE ET SILENCE
(Ce texte peut intéresser les lecteurs du Strapontin (et de Finestrino) parce qu’on y fait mention de localités d’Italie récemment citées.)

Il y a un an, en janvier 2013, je vivais encore à Rome, dans une ruelle de Trastevere. Pendant le jour, je me rendais à l’île Tiberina avec le prétexte de la peinture à l’aquarelle. Je devais trouver ma « vue » à moi. Un arbre couvrant une onde ; le pavé du quai, en bas des hauts murs, constellé de trèfles et d’orties. Mais j’avoue que je n’en avais pas envie, préférant flâner à la recherche d’autres prétextes…
Pendant la nuit, dans ma petite chambre pointée vers le ciel, dont personne ne pouvait soupçonner l’existence… j’ouvrais le nouvel ordinateur — un Mac pro que je m’étais accordé en échange d’un de mes tableaux les plus intimes — et je me branchais à ma petite ou grande communauté francophone d’Internet.
Je ne sais plus quand, probablement un lundi soir (le 14 ?), je reçus un mail, dans lequel un certain zambra.zibar 3102… bar m’écrivait ainsi :

Cher ami,
Je t’invite à partager avec moi l’expérience des vases communicants. ….. Le rendez-vous a été fixé pour le premier vendredi du mois prochain. Puisque ce sera pour vous la première fois, vous devrez surmonter quelques épreuves, comme dans une petite chasse au trésor… Je vous propose donc de vous exprimer à partir de cette phrase : « Il fallait accepter la possibilité de tout perdre pour pouvoir se rencontrer. »

Étonné et même épouvanté par cette espèce de déclaration solennelle, je fermai vite l’ordinateur, le faufilai au-dessous du matelas et m’en sortis dans une nuit romaine particulièrement froide et sombre. Tous les bars étaient fermés. Même le Zanzi Bar à côté de Campo de’ Fiori. J’allongeai le pas, jusqu’à la petite place avec la fontaine aux tortues. Le Bar Taruga était encore ouvert : un véritable refuge ou port de mer pour des artistes égarés à la recherche de leur âme sœur.
Le jour suivant, j’avais tout oublié, probablement à cause du whisky qu’à plusieurs reprises une nouvelle amie sculptrice m’avait gentiment versé. Il faisait chaud, une journée de printemps tout à fait inattendue au beau milieu de l’hiver. J’en profitai pour m’étendre à même le sol, appuyant la tête au grand arbre dominant la grève. En cette position préférée, j’achevai trois aquarelles avant de m’apercevoir qu’on était au couchant et que j’avais faim.
Plus tard, l’estomac en difficulté pour la diabolique intrusion d’une pizza aux champignons deux « supplì » et deux bières, je rouvris le Mac pro. Tout seul, il afficha sur l’écran la phrase arrivée par mail : « Il fallait accepter la possibilité de tout perdre pour pouvoir se rencontrer. » Mais, vous ne pouvez pas imaginer avec quelle drôle de réaction je vis paraître sur le même écran l’image que voici. Vous devez vous inspirer de cette photo, disait le mystérieux expéditeur. Ou plutôt vous devez carrément vous rendre dans le lieu concerné. Là, vous me trouverez au rendez-vous. Ce sera le prix pour vos longues ou brèves investigations.

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Mon Odyssée renversée a commencé à 23 h 23 d’une paisible nuit romaine, en face d’un ciel étoilé en concurrence et même en bagarre avec tout ce que mon écran avait pu s’inventer pour m’en détourner.
La nuit, entre le 7 et le 8 février, j’étais presque convaincu que j’avais trouvé l’endroit de la photo. C’était dans la zone de l’EUR, aux alentours du « Fungo », une étrange construction en ciment en forme de champignon empoisonné ayant une terrasse panoramique où l’on avait installé un restaurant cher. La maison cottage avait la même illumination criarde ;  juste à côté, un arbre noir en attitude de poteau pour les enseignes publicitaires avait une forte ressemblance avec celui de la photo. J’attendis longuement près du poteau avant de me faire courage pour frapper à la porte. En fait, avant ce moment héroïque, j’avais vu rentrer et sortir par une petite porte latérale, un par un, des messieurs sans histoire, mais j’étais pris par mes rêves communicants et n’avais rien compris. Je frappai une deuxième fois. Quand la porte s’ouvrit et qu’une femme petite, vautrée dans une serviette de bain, je m’en rendis compte. En rentrant dans la nuit romaine, je comparai le froid humide s’installant parmi les arbres à cette chaleur qui sentait le gazole, d’où cette petite voix m’avait dit « Attendez dehors ! Juste un moment, on a presque fini… »
Quelques semaines avant l’échéance de mars, je reçus un nouveau mail de ce curieux (ou curieuse) zambra.zibar3102…bar dont j’essayais de m’oublier. Puisqu’elle était de toute évidence une femme, je lui répondis, même convaincu qu’on m’avait attiré dans un piège. Je ne dis rien de la rencontre inquiétante dont j’avais raté la suite et que j’avais ensuite regrettée, mais je posais quelques questions : comment faire pour trouver une aiguille dans une botte de foin ?

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La nuit entre le 7 et le 8 mars j’étais à Civitavecchia, garé avec mon petit fourgon Ford comblé de tableaux que j’avais péniblement essayé de protéger avec une grande nappe en plastique. Je lisais et relisais le dernier mail de Zambra Bar en quête d’un détail quelconque qui pouvait confirmer mon choix. Pourquoi Civitavecchia ? Je crois que ce fut à cause de Stendhal, qui y avait longuement séjourné. Mon interlocuteur avait parlé en fait de spleen et de pinède… Il n’en restait pas trop, de pinèdes, aux alentours du port ou j’avais dîné, dans un bar nommé Alhambra. Pourtant j’avais trouvé un coin fort ressemblant à la photo de Zambra, et j’avais même pointé mes jumelles pour lorgner sans risques… Une belle famille de grenouilles ou de crocodiles traînait dans le salon presque vide. Je suis resté quelques minutes dans la position incommode que demande l’observation des tableaux d’Edward Hopper et je suis reparti.
La nuit entre le 4 et le 5 avril j’étais dans le sud de la Toscane, dans un maquis assez touffu encerclant la lagune d’Orbetello, en face du mont Argentario. Pas loin d’ici, à Talamone, est passé Garibaldi à l’époque de l’expédition des Mille. Dans mes pèlerinages dans les points internet de la côte ouest, j’avais échangé plusieurs messages avec le bar Zambra d’où ma camarade essayait, sans trop se soucier des détails, de me renseigner. J’imaginais qu’elle n’était pas trop distante des lieux que je décrivais, qu’elle aurait bien pu me rejoindre… Mais cette fois-là, minuit et demi de vendredi 5, lorsque je vis sortir de la porte illuminée un homme à cheval je me sentis soulagé.
Car je n’aimais pas trop l’idée de passer le reste de ma vie au milieu des moustiques, ayant pour unique engagement la reproduction des tours sarrasines (avec des ombres et des lierres brûlés par le soleil). En suivant les instructions de cette femme aussi invisible que péremptoire, je pris petit à petit l’habitude de conjuguer ma recherche de l’aiguille avec des rencontres abruptes et spontanées avec la population des villages traversés, à laquelle j’offrais un tableau ou des dessins en échange de leur hospitalité. Parfois, ces rencontres se déroulaient dans des Mairies, où l’on se souvenait du passage de mon grand père, député de la Maremme toscane, comme de mon père aussi. Parfois, les circonstances étaient plus modestes, de rencontres juste à côté de la route nationale, l’Aurelia, ou dans des méandres de la campagne où se perdre ce n’était pas trop rare.
La nuit entre le 2 et le 3 mai se passa à Quercianella, dans le jardin abandonné d’un hôtel particulier où séjournaient des amis de famille que nous fréquentions pendant l’été 1965.
Ce fut cette nuit-là que je m’aperçus du cactus sur la gauche de la photo. Je m’en aperçus parce que cette fois la plante tropicale était sur la droite… À quoi bon rester, alors ? Un petit doute. La photo que je gardais, désormais chiffonnée et méconnaissable, dans l’ordinateur, avait bien pu subir une rotation horizontale ! Je m’approchai de la fenêtre, sans crainte d’être vu. Le vacarme à l’intérieur m’avait rassuré. J’appuyais le nez. Deux familles en vacances (anticipées aux premiers jours de mai ?) se passaient un coussin jaune tout en criant un mot :
— Zanzibar !
— Zombie !
— Catacombe !
— Catastrophe !
— Apostrophe !
— Espion !
En entendant ce dernier mot, je m’aperçus que tout le monde me regardait, sans arrêter de rire. Heureusement, ils n’avaient pas peur de moi. Interloqué, je rentrai dans mon fourgon et me lançai vers le nord.

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Nonobstant cette série décevante de rencontres ratées — et de « vases » dont j’envoyais, je ne sais plus où, mes textes farfelus —, je ne décidai pas de revenir en arrière, comme il aurait été logique. La nuit, j’avais créé une grotte confortable dans le vide des tableaux vendus ou, pour mieux dire échangés.
Le jour, ma gloire parfois me précédait. Des familles m’offraient un verre de vin rouge avec des fromages et du jambon, d’autres m’adoptaient, au pied de la lettre, pendant quelques jours. Je prenais des photos pour en tirer plus facilement des portraits, ou bien j’acceptais le petit cilice d’une fausse scène de pose.
Au passage de la frontière entre l’ancien grand duché de Toscane et la plus austère Ligurie, les choses changèrent. La vente des tableaux devint de moins en moins facile, ainsi que la réalisation des portraits. Je dus me borner aux stations d’essence ou j’attendais patiemment des clients pour leur proposer le portrait et mettre ainsi de côté l’argent nécessaire pour le voyage.

J’étais dans le splendide village de Vernazza la nuit entre le 6 et le 7 juin. J’avais somptueusement dîné dans la terrasse de Gianni Franzi, juste en face du petit port naturel. J’avais montré la photo au garçon du restaurant, chargé aussi de l’entretien des barques. Étonné de ce coup d’œil inattendu (il dit effectivement le mot « inattendu ») il pointa le doigt vers le ciel : il y avait même la lune.
En fait, derrière le restaurant, sur la façade opposée au port, je trouvai le grand arbre noir sur la droite, le cactus sur la gauche ainsi que la maison illuminée de la photo numérique. Je ne dus pas trop attendre. Des gens m’attendaient. On m’invita à rentrer et m’offrit un deuxième dîner. Vers deux heures de la nuit, lorsque tout le monde allait se coucher et que je traînais à la recherche d’un fauteuil ami, une jeune femme m’interrogea très discrètement jusqu’au point où le malentendu fut expliqué.
En fait, je m’étais trompé de « vase ». Mais la femme, qui s’appelait Arianna, fut très gentille. Nous trouvâmes la façon de nous arranger pour la nuit et profitâmes de notre flirt ensommeillé pour échanger nos savoirs.
Elle était un peu sorcière aussi. Tout en fouillant dans les détails de ces mails mystérieux, elle me lisait discrètement la main et regardait attentivement dans le fond de mon œil. Résultat. J’avais bien fait de fouiller dans les pinèdes et dans les bars, ainsi qu’à Civitavecchia (la vieille cité). Peut-être devais-je maintenant pointer plus nettement vers l’ouest en m’éloignant de mon centre ancien pour en trouver un nouveau.

Vendredi 5 juillet, ayant désormais aux épaules le doux souvenir des cheveux chevaleresques d’Arianna, je commençais à douter du choix de Chiusavecchia (la vieille écluse), une localité à l’orée de la montagne où les édifices en pierre, blanchis par le soleil battant, n’avaient apparemment rien affaire avec ce que la photo reçue en janvier représentait. Pourtant l’étrange sortilège qui me suivait m’apprêta, dans le village de Lucinasco (juste à côté), une énième surprise. Apprenais-je à m’attendre ce que pendant une vie entière j’avais toujours classé dans l’inattendu ?
Dans une maison de Lucinasco, au rez-de-chaussée d’un restaurant célèbre, fréquenté par de riches familles piémontaises, il y avait une lumière allumée. Je frappai plusieurs fois, sans obtenir réponse. Je poussai légèrement la petite porte. Il n’y avait personne dans cet appartement assez confortable, avec ses deux fauteuils, ses bibliothèques… Sur la table il y avait un ordinateur allumé. Je m’assis. Par un déclic invisible et soudain, toutes les lumières s’éteignirent et l’ordinateur, seul comme un roi sur son trône, commença à me parler.
Il s’adressait sans doute à moi, par une voix (féminine) toujours changeante. Un flux continu de phrases sérieuses mêlées à des expressions plus abruptes, venant apparemment d’anciennes conversations téléphoniques… Parfois, j’avais la sensation de reconnaître une voix, une certaine voix particulière que je n’écoutais plus depuis longtemps…
Mais c’était en français ! Je n’avais pas le temps de m’arrêter à réfléchir que dans mon passé, à part Sylvie et Marilène, deux bonnes amies tout à fait fraternelles, je n’avais jamais eu d’amoureuse française ni francophone non plus…
Tu peux rester, tout le temps que tu voudras ! conclut cette voix d’un ton officiel. Pourtant, ton destin sera marqué par l’Ouest l’Eau, l’Amour et l’Inattendu.

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Ce fut ainsi que vendredi 2 août je traînai inutilement dans un village près de Nice où je trouvai l’ouest et l’eau, mais pas l’amour, ni l’inattendu non plus.

Vendredi 6 septembre, je fus à Avignon, où je fis une très agréable visite à Brigitte Célérier qui m’expliqua mieux comment cela marchait avec les vases communicants. Elle essaya de me faire réfléchir. N’était-ce pas étrange cette aventure qui se répétait toujours la même, avec cette photo de plus en plus usée qui se reflétait toujours dans un coin qui lui ressemblait comme une goutte d’eau ?

Vendredi 4 octobre je fus Carcassonne ; vendredi 1 novembre je fus à Toulouse ; vendredi 6 décembre, à Saint-Jean-de-Luz, je commençai à ressentir quelque chose de nouveau.

Vendredi 3 Janvier 2014 Arcachon m’accueillit dans sa Ville d’hiver. Comme si j’avais habité ces lieux depuis toujours, j’y restai deux semaines. Une jeune galeriste ayant de rapports constants avec Paris me proposa un accord. Il suffisait que je peigne deux tableaux par semaine. Elle aurait fait le reste. Vous êtes très jolie, mademoiselle, et je suis sincèrement tenté par votre proposition, lui dis-je. Mais je dois encore réfléchir. Donnez-moi juste un mois. Je sens que je suis proche de mon but.

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Blaye, 7 février 2014

Ma chère Brigitte,
Dorénavant, tu pourras bien dire que les vases communicants peuvent recouvrir une fonction, servir un but, ou même sauver une personne, un couple, un amour. J’ai suivi tes conseils et, petit à petit, voilà mon nid (à deux). Il y a longtemps, au temps de Rome, on s’était fâchés, moi et Silence. Car il voulait absolument que je m’adapte à l’idée de partir en France, de devenir française, de couper carrément les ponts avec notre passé. Oui, je le sais, il ne me demandait pas cela de façon explicite. Mais, tu comprends combien ses attitudes pouvaient m’agacer. Je suis Romaine, je vivais dans une ville où l’on parle très peu de langues, juste un peu l’anglais, avec plein de fautes !
On s’est séparés, il m’a longuement cherché… Je croyais que je n’en voulais plus de lui… Un jour, en me promenant sur le pont reliant l’île Tiberina au Portico d’Ottavia, je l’ai vu. Complètement étendu sur la grève, il peignait. Je suis tombée amoureuse à nouveau, follement. Pourtant, tu le sais, je m’appelle Mémoire. Je ne pouvais pas oublier ce qui s’était passé « avant » entre nous. Je ne voulais surtout pas que cette situation se répète. Nous avions besoin d’avancer, de poser des bases nouvelles. J’ai décidé alors de risquer. J’ai entamé une longue fréquentation de l’ambassade de France (piazza Farnese) et grâce à ma formidable mémoire j’ai appris la langue de Voltaire avec une rapidité et une efficacité surprenantes. On m’a offert un travail à l’ambassade, ensuite je me suis transférée à Bordeaux, où je travaille maintenant au DRAC d’Aquitaine.
Des amis de Rome, très obéissants à mes ordres, tout en gardant le silence avec Silence (qui d’ailleurs ne demandait rien), ils ont pu constater qu’il m’aimait encore. Oui, bien sûr, il ne dédaignait pas d’éventuels flirts de passage. Mais, il était désormais incapable de se refaire une vie. « Il est prêt pour la Légion étrangère, me dit Pierina. Tu peux bien te lancer dans la phase deux ».
Pendant cette année, que j’ai consacrée aux vases communicants pour l’attirer dans mon filet, j’ai eu plusieurs fois peur qu’il fît demi-tour. Je l’aurais définitivement perdu. Le moment plus critique, excuse-moi Brigitte, est arrivé juste après son passage par Avignon. Je ne sais pas pourquoi, mais là il a eu une crise profonde. Surtout, il risquait de briser son habitude au silence. La dernière crise s’est passée à Arcachon… Mais son amour pour moi résistait encore.
« Il fallait accepter la possibilité de tout perdre pour pouvoir se rencontrer. »

Brigitte ferma l’ordinateur. Tout de suite après le ralluma. Comment leur rencontre dans la forteresse de Blaye s’était-elle passée ?
Le couple reconstitué (ou pour mieux dire le nouveau couple) s’était borné à publier une phrase assez décevante que Silence avait gardée dans une poche de son fourgon :
« L’art de la rencontre se développe normalement entre deux personnes qui se fréquentent déjà. Dans le couple, un des deux se charge d’alimenter leurs rencontres par une séquelle d’inventions de tout genre. Mais avant, il faut développer l’art du rendez-vous ou, pour être plus pratiques, l’art de l’embuscade ».

Texte : Giovanni Merloni

Thème : « Il fallait accepter la possibilité de tout perdre pour pouvoir se rencontrer », phrase emblématique que Franck Queyraud a empruntée à sa collègue Bénédicte Junger

Photo : FloH 

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 28 février 2014

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Tandis que les deux se disputent, le tiers en profite (Le Strapontin n. 25)

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Strapontin ou bouée ? « Finestrino » ou hublot ? Que dirait-elle Barbara, ma sœur, si elle était encore en vie ?

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Aujourd’hui, 27 février, aurait été son soixante-dixième anniversaire. Elle serait donc encore jeune… Et pourtant, je n’aurais pas le courage de lui demander ce qu’elle en pense de tout ce fatras de mémoires qui ressuscitent par vagues, surprises, dérapages et changements de direction et de sens. Je crois qu’elle lirait tout sans me dire rien, hochant la tête de temps en temps. Peut-être, elle rirait, secrètement, ou pleurerait, secrètement.

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La première chanson que je fredonnais à mon aînée pour essayer de le calmer c’était :

Partira, le navire partira
Où qu’il arrivera
Personne ne la saura
Ce sera comme
L’arche de Noë
Le chien le chat moi et toi !

En fait, c’était une coïncidence. Sergio Endrigo, le chanteur-auteur de cette ritournelle, était un rêveur à la gueule souffrante, mais sa musique, assez facile à retenir, glissait gentiment dans ma peu en m’aidant à renverser les angoisses amenées par mes responsabilités soudaines et un brin excessives.
Pourtant j’avais lu et aimé, encore très jeune, la ville flottante de Jules Verne, dont j’avais hérité ce livre aux illustrations imprégnées d’humidité qu’une reliure en cuir emprisonnait à jamais.

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Cet immense paquebot, ce n’était pas la « piccioletta barca » de Dante, toujours dans ma poche avec mes deux ou trois amis fraternels, où je me glissais, au couchant, imaginant que le « molo Beverello » de Naples ce fût juste en bas de mon escalier…
Dans ces deux ans 1969 et 1970 qui ont, plus que tous les autres, marqué mon destin, ce paquebot, ou barque ou navire ou radeau de Noë c’était le présage d’une image « fellinienne » que je n’aurais pas oublié depuis :

E la nave va

C’est une ville flottante en chair et en os sortante du livre qui bouleverse tout, tandis que… L’idée géniale de Fellini c’est de renverser le point de vue du Titanic. Son navire à l’air assuré et même vulgaire d’une richesse provisoire, mais en condition, quand même, de durer pendant le temps d’une traversée océanique. Ceux qui restent à la case de départ se consolent avec l’admiration de cette beauté en fuite ainsi qu’avec l’envie des petits privilèges cachés derrière les ponts et les hublots scintillants d’éclaboussures irisées…
Moi, je restais à la case de départ, avec mon enfant génial dans les bras et sur les genoux. Pourtant, cette cantilène avait la force glorieuse d’une fanfare des « bersaglieri ».

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Plus tard, à Bologne, une chère amie partit en vacances en Afrique. Avec un homme assez robuste, elle voyagea sur une moto Guzzi assez robuste elle aussi. D’abord à travers l’Italie, ensuite sur le grand paquebot, où ils dormaient sans perdre de vue les deux roues indispensables, avant de traverser le désert, et les villes animées, et les oasis animées par de lentes musiques…
J’aurais voulu du moins courir à ce port de Gênes ou de Naples avec un grand foulard indien, pour la saluer, caché parmi la foule. Cela n’aurait pas été le même chagrin ni la même angoisse que j’avais éprouvée en 1964, dix ans avant, au port de Pozzuoli, où le petit paquebot de Procida arrivait à chaque tour sans elle…
Pourtant, j’avais mes pinceaux et mes bouteilles d’encres colorées… et j’avais aussi des complices…
Combien d’heures immobiles ou agitées nous avons passées ensemble, mes deux enfants et moi, dans cet appartement sans bibelots ni coquelicots, où l’unique ressource venait de l’immense marronnier d’Inde trônant au-delà de la fenêtre ?
Nous avions créé un personnage, Gio Rapa, qui résumait en soi nos trois prénoms…
Avec Gio Rapa nous nous sommes protégés, rassurés et parfois encouragés dans des actions aussi bizarres que redoutables…
Au temps de l’Afrique, on entendait continûment les mêmes disques ou les mêmes cassettes. Il me semble impossible, aujourd’hui, en songeant à nos vies d’il y a quarante ans, qu’il y ait eu autant de fumée de cigarette dans les chambres fermées, autant de musique lancée à jet continu jusque dans la rue… ainsi que ces conversations téléphoniques à gogo, l’une après l’autre…
Lorsque le silence de l’après-midi ou de la nuit prenait le dessus, une chanson rebelle devenait la trace et le prétexte pour une ballade héroïque où Gio Rapa pouvait librement exploiter ses contradictions.

Puisque nous en sommes trois héros,
nous nous rendrons jusqu’en Afrique… (1)

J’ai transcrit juste le premier vers de cette parodie de chanson ayant pour sujet l’Afrique tandis que je n’ai jamais cité dans ce blog « les aventures de Gio Rapa ». Pourtant, je pense que si par des efforts de cyclope je réussissais un jour à recomposer ce puzzle, mes deux enfants sauraient en condition de tout suivre par le menu en me faisant remarquer les parties où j’ai travaillé trop librement avec ma fantaisie sénile.
Pourtant, tout comme les tableaux « désespérés » de ces années cruciales, la voix jaillissante ventriloque de nos fables sans queue ni tête m’ont aidé à résister, à réorganiser mes forces, à espérer même si très timidement dans un futur où j’aurais pu m’exprimer jusqu’au bout.

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Vingt ans depuis, à la veille de mon « embarquement immédiat » dans la saison du roman (de l’unique roman à plusieurs facettes que j’ai eu la chance d’écrire), lorsque mon travail, juste en 1994, me ramenait à ma véritable mer professionnelle — l’urbanisme — en déplaçant mes allers-retours pendulaires vers le quartier surréel de l’EUR à Rome… Une vision diurne et nocturne me secoua vivement : le paquebot de Fellini encastré dans le Colisée carré… Pouvait-il y avoir un endroit meilleur que celui-ci pour un rendez-vous incontournable avec le Destin ?

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Dans ma destinée personnelle il y a eu toujours un douloureux va-et-vient pendulaire me transformant en carrosse de train (rarement en locomotive) d’un pôle à l’autre de mon esprit coupé en deux :

d’une ville à l’autre
d’un travail à l’autre
d’une maison à l’autre
d’une femme à l’autre
de la peinture à l’écriture
de la poésie au dessin
du père à la mère
de l’oncle sérieux à l’oncle fou
de la tante française à la tante anglaise (2)
de la brune à la blonde
d’une bière belge à une bière allemande
de Jules à Jim
de Bouvard à Pécuchet
de Quichotte à Sancho…

Oui, j’ai souvent ressenti le flux et le reflux des eaux contre les flancs subtils de ma barque à la dérive. Et pourtant cette barque ne s’est jamais trop éloignée de la rive, tout comme la chaloupe « fellinienne » sortie dans les hautes vagues juste pour savourer le vertige de l’immense bâtiment surplombant.
Comment interpréter alors, dans mon cas, l’ancien proverbe ? « Tandis que les deux se disputent, le tiers en profite », on dit.
Ai-je donc laissé que mes extrêmes s’entretuaient, comme fit Pâris avec les trois déesses ou Pilât avec Jésus Christ ?
Probablement, je suis mort plusieurs fois et plusieurs fois ressuscité, ayant incarné à tour de rôle le Romain ou le Bolonais ; l’écrivain ou le peintre ; l’amoureux désespéré ou le père responsable.

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On revient obligatoirement à la Skoda, oubliée quelque part dans une rue de Bologne avec ses gommes lisses et son avant-train branlant, vite substituée par la Volkswagen jeune et performante qu’une amie fraternelle m’avait prêtée.
En ce début août 1975, ce n’était pas facile cette promenade prolongée, traversant les Apennins et descendant à Florence, avant de rejoindre la Méditerranée… Ce n’était pas facile à fredonner une chanson des nôtres tout en sachant…
Piombino, en province de Livourne, évoque par son nom des anciennes mines de plomb, tandis que l’Amiata, pas loin de là, a fourni d’énormes réserves de mercure…
Mais, il n’y a pas le temps de se perdre en discussions historiques ou géographiques… La nave va… Le grand paquebot blanc c’est un géant vis-à-vis des constructions du port. Je raccompagne Rapa jusque dans le pont où je les aide à trouver une place assise. Ensuite, je redescends, avec l’arrière-sentiment d’un voleur. Tandis que Gio est déjà sur la terre ferme, Ra essaie de se distraire tandis que Pa s’écrie :
— Papa, papa !
Une heure depuis, j’ai essayé moi aussi de me distraire ou plutôt de me concentrer. J’ai cherché une plage. Mais ce n’était pas le bon moment pour se mêler à une cohue de gens insouciants en sueur. Je répartis. Même cela n’était pas possible. J’arrêtais la Volkswagen à côté d’une pinède. Je ne fis que trois pas avant de m’étendre à terre.

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Depuis deux ou trois heures, un fil presque dépourvu d’âme me tira péniblement vers le haut.  Courbe après courbe, j’arrivai devant la maison en forme de chalet de mon ami Alvaro, qui le jour avant m’avait cherché. Castel del Piano, avec son étrange fraîcheur, me sembla un lieu irréel, une oasis dans le désert africain…
Alvaro et sa femme furent très compréhensifs avec moi. D’un an à l’autre, le changement avait été radical, mais ils avaient une ancienne sagesse à me régaler. En échange, il fallait s’engager.
— Voilà, si tu te charges de bien achever le plan du pays, tu travailleras encore pour notre Commune, probablement !

Giovanni Merloni

!1) Chansonnette Basée sur la musique de « Dato che (risoluzione dei comunardi) » de Paolo Pietrangeli Cette chanson (en version italienne) fait partie du drame  » Les jours de la Commune » de Bertolt Brecht (années 1940)

(2) Pour rigoler, nous disons souvent en famille que la tante Antonia, de son vivant, incarnait parfaitement le type de l’intellectuelle-bobo française au-dessus des soixante, tandis que la tante Augusta incarnait de façon surprénante l’homologue anglais.

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écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 27 février 2014

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Ce qui ne me tue pas, va me rendre costaud (Le Strapontin n. 24)

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En avançant dans cette course à rebours, je commence à me rendre compte qu’avec le temps, tout en m’efforçant de changer ou de varier un peu les contextes, les outils et par conséquent les personnes de ma vie, je n’ai fait que des allers-retours, comme dans le jeu de l’oie.
Par exemple, le quartier de Rome, où j’avais habité avec mes parents après avoir quitté l’appartement via Calabria. J’y suis revenu vivre en 1984, après Bologne et la parenthèse bohémienne de Campo de’ Fiori.
Quant à Campo de’ Fiori, ce quartier fréquenté entre 1968 et 1970, au cours d’une glorieuse jeunesse d’étudiant, était devenu pour moi un endroit phare, au-delà du pur hasard qui occasionna mon retour, en 1977, pour y passer ma seconde lune de miel durant plus que cinq ans.
C’est facile d’aimer Venise, bien sûr. Pourtant j’y ai emmené presque toutes les compagnes de mon existence compliquée.
Bologne je l’avais laissée à contrecoeur, dans la pleine conscience d’un choix — le retour à Rome — aussi nécessaire que difficile. J’y suis revenu continument, pendant presque vingt années, avant de m’apercevoir qu’en fait j’habitais à Rome.
Je ne sais plus, maintenant, si ce fut cette diabolique pulsion du retour ou le pur hasard qui me ramena de nouveau, presque vingt ans après,  à Castel del Piano

000_volo d'uccello 180Pour chacun de ces « repêchages », il y a eu, avant, toujours une déchirure, sinon une véritable rupture. Une explosion, un éloignement forcé, une séparation sinon une scission. Des états d’âme et de l’esprit toujours suivis par un sentiment de manque, par une nostalgie souterraine se transformant petit à petit dans la pulsion du retour.
Je ne suis jamais revenu via Calabria, sauf que dans des rêves aussi démystifiants que velléitaires. Je ne suis pas retourné non plus à Procida, sauf une fois, pendant une seule journée, qui d’ailleurs me coûta beaucoup.
À côté de cette façon pendulaire de régler mon existence — peut-être apprise au cours de mes voyages en train assez nombreux — d’autres gênes, ainsi que de petites phobies passagères s’ajoutent… Sans compter une espèce de terreur explosant à la vue des oiseaux morts aux bords de la rue, mais aussi une gêne indomptable accompagnée par une soudaine pulsion de fuite qui se déclenche à la seule idée du contact avec les plumes… de ces êtres merveilleux que pourtant j’aime sans crainte lorsque je les vois voltiger dans leur élément ou se perdre dans le fond du ciel.
À Castel del Piano (ou à Sogliano) j’ai assisté, contre ma volonté, à des tueries d’animaux… En particulier, je me souviens d’une poule blanche qu’on avait assommée avant de la laisser agoniser, la tête écrasée sous le couvercle d’une huche…
Dès ma plus tendre enfance, j’ai eu d’ailleurs une peur bleue de la mort subite.
« Il était trop jeune pour mourir… » : cette phrase — que je ne prononçais jamais, pour ne pas gêner mes dieux protecteurs — était toujours au rendez-vous dans mes conversations intimes, comme un refrain rythmé par des tambours.
Il y a eu bien sûr des exceptions, comme La ballade du soldat, ce film russe au côté héroïque qui eut le pouvoir de me rendre plus confiant, même si la guerre avait brisé cette jeune vie avant qu’il puisse vivre l’amour… Depuis lors, je me suis toujours dit que la pire chose qui pouvait m’arriver, ce serait de mourir. « Après, il y a tout le reste à découvrir ! »
D’ailleurs, il y a aussi le dicton populaire : « quel che non strozza ingrassa »,« that which does not kill me makes me stronger », que je pourrais traduire ainsi : « ce qui ne me tue pas, va me rendre costaud ».
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Néanmoins, même au-delà de la question cruciale, je suis depuis toujours assez impressionnable, parfois de façon exagérée… Il ne faut pas s’étonner si je me sentais parfois en cage, lorsque les gens du pays, en se rencontrant au lavoir, ne faisaient que parler d’accidents et de morts. D’ailleurs, certaines émotions brutales sont arrivées soudaines, spontanément, sans que je les cherche. Un film, par exemple, d’une jeune femme qui meurt de tétanos en quatre et quatre-huit. Ou alors les maladies…
Ou alors… pouvoir de la suggestion ! À Piancastagnaio, trois ans avant de revenir à Castel del Piano  (deux pays aux noms trop longs, hélas !), au cours d’une soirée d’ennui et de tourments souterrains (pourquoi ne me rendais-je pas au grand lit ?) j’étais assis sur une des trois marches près de la porte extérieure de la maison de Rina. Son récit fut tellement efficace…
Guido était un homme grand, de la hauteur de presque deux mètres, dont on connaissait la prudence. Il avait passé une demi-journée avec son ami Lorenzo dans le bois à chercher des champignons. Protégés par leurs bottes, ils avaient fait quand même attention à ne pas piétiner de vipères. Ensuite, fatigués, ils venaient de déposer les champignons dans le coffre de la voiture… lorsque Guido s’aperçut qu’il avait perdu le foulard rouge qu’il portait d’habitude autour du cou… Lorenzo resta en voiture. Mais l’attente fut longue… Deux heures après, il rentra dans le bois, cruant à tue-tête Guido ! Guidooo ! Guidoooo ! Aucune réponse. Une nuit passa inutilement. Le matin suivant, un groupe de volontaires du pays, aidant souvent les pompiers, s’engagèrent à fond jusqu’au moment où ils trouvèrent un corps emprisonné par les ronces. Guido, l’homme prudent, qui avait évidemment perdu son habituelle concentration oubliant sa taille de géant, avait plusieurs fois frôlé de la tête les branches des arbres… jusqu’à ce qu’une vipère lui eût mordu le cou. La nuit tombait en cet instant précis. Il paniqua, se lançant dans une course aussi désespérée que dangereuse dans une fausse direction, avant de trébucher contre une racine et tomber au milieu des ronces. La poison, aidée par la course imprudente, avait déjà ralenti ses mouvements…
Quand on le retrouva — juste à trois mètres de sa voiture, mais dans un coin du bois d’où même un garde forestier expert aurait eu du mal à sortir —, on ne voyait pas de traces de morsure. Ce fut juste au cours de l’autopsie que l’on découvrit deux points microscopiques, très voisins l’un de l’autre, juste derrière l’oreille droite…
Tandis que j’écoutais cette espèce de fable tirée d’un fait réel, je me regardais les mains, je me touchais le cou, le menton, les oreilles. J’étais entier, assis dans l’encadrement de la porte qui me protégeait mieux qu’un étui en plastique. Plus tard, dans mon lit, après deux heures de sommeil tout à fait inconscient, je me réveillai, convaincu qu’une vipère m’avait mordu, en laissant deux petits trous entre le pouce et l’index de ma main !

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En 1974, j’étais à Bologne. Mon salaire, assez modeste, ne suffisait pas aux exigences accrues. Gian Piero, un ami architecte de Rome me convainquit : il n’y aurait été aucun scandale si j’avais travaillé « à côté », dans une autre région, sans profiter du petit pouvoir que j’avais acquis en Émilie-Romagne dans la Section d’Urbanisme.
Gian Piero avait alors une fiancée, qui passait souvent ses vacances à Castel del Piano. Étant souvent là-bas, il avait connu Alvaro, le Maire. Celui-ci se souvenant très bien de mon père et de notre famille. Donc il fut heureux de me rencontrer et de nous proposer une collaboration professionnelle que nous devions partager avec Massimo, un architecte de Pistoia, plus âgé que nous.
Je n’approfondis pas, ici, le sujet de l’amitié fraternelle qui se déclencha entre Alvaro, sa femme et moi, ainsi que sur cette expérience de travail, qu’il apprécia. Pourtant, je n’aurais pas dû revenir sur les lieux de mon bonheur d’antan. Même si sur cet état de perplexité s’installèrent ensuite un nouveau bonheur, une nouvelle amitié, de nouvelles perspectives.
J’ai juste un petit épisode à vous raconter de cette « deuxième enfance » à Castel del Piano, où mon esprit flottait sur ces réalités ressuscitées avec un sentiment d’égarement et de perte. En fouillant encore parmi les épaves de ce nouveau naufrage, je cogne contre des plumes d’oiseaux embaumés ainsi que de vieilles peaux de serpent formant des strates comme les écorces du chêne-liège du jardin de celui qui alors n’était que mon futur beau-père….
Au cours de l’été de cette année 1974, qui fera dans les prochains mois l’objet d’un chapitre assez dense et dramatique, je m’étais rendu avec ma famille à Castel del Piano, dans le but de profiter des vacances pour participer, avec Gian Piero et Massimo, aux réunions près de la Mairie pour établir les lignes du nouveau plan d’aménagement du territoire.
Nous étions confortablement logés dans une petite auberge en forme de chalet sur la route qui mène à la montagne. Là-dedans, au lieu de m’oxygéner, avec mes enfants, dans de longues et salutaires promenades, je passais la plupart des jours de calme qu’on nous accordait en fabriquant à jet continu des pastels colorés que j’échangeais avec des jambons ou des formes de fromage.
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Mais, je ne peux surtout pas effacer le souvenir de la chambre provisoire qu’on nous offrit pour la première nuit, le lit constellé de faucons, d’hirondelles, de merles bleus ainsi que d’éperviers, tandis que sur les deux étagères accrochées au mur il y avait un inquiétant étalage de vipères, de couleuvres ainsi qu’un véritable « serpent de sept pas » que mon hôte chasseur de serpents avait reçu par un client revenu du Venezuela.
Je déclarai sans honte que je n’aurai pas su me débrouiller avec toutes ces bêtes défuntes. D’ailleurs, il ne pouvait pas prétendre qu’en me levant pour faire pipi, pendant la nuit, je risquais de frôler de la jambe nue le bec de l’aigle royal !
Tout fut enlevé. Pourtant, je ne réussis pas à dormir.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 26 février 2014

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La Skoda rouge et la Volkswagen noire (Le Strapontin n. 23)

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Sur la page blanche, deux voitures s’affrontent, comme deux coqs dans une cour espagnole. La voiture rouge magenta est une Skoda d’occasion aux gommes lisses, aux quatre portes qui ne respectent plus aucune logique d’ouverture ni de fermeture manuelle ou automatique. D’ailleurs, presque rien d’automatique n’est prévu pour cette voiturette fabriquée à des prix concurrentiels par une usine tchèque d’au-delà du rideau de fer.
La voiture noir brillant est une Volkswagen Coccinelle neuve. Pas trop commode, vis-à-vis de ses homologues françaises, par exemple, elle a toutefois une bonne tenue de route…
Mon train, arrêté à la gare de Grosseto, avait les portes bloquées. J’ai dû sortir par le « finestrino », avant de rejoindre Castel del Piano — pas loin de là —, ou alors décider où passer la nuit avant de rentrer à Rome ou à Bologne…
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Castel del Piano, Piazza Garibaldi ou du « Palio »

En fait, il y a eu un moment où Castel del piano, repêché après un long oubli — peut-être grâce à la chasse au trésor que j’avais faite au cours de mes vacances à Piancastagnaio — avait regagné du terrain dans mon système de relations et de projets.
C’était au temps où je vivais à Bologne. Ce village de Toscane fut par hasard le spectateur d’une décision grave sinon le témoin oculaire de toutes les phases où cette décision se révéla possible, probable, évitable, inévitable, agaçante, gênante, libératoire, lourde et évidemment douloureuse. Même si Castel del Piano n’a aucun rôle ni aucune responsabilité en tout ce qui m’est arrivé ou que j’ai décidé, poussé par les événements, mais avec l’intime conviction qu’il n’y avait pas d’alternatives à cela.

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Un jour de janvier 1974, profitant de la première augmentation du salaire d’employé régional, je décidai de me séparer de la Fiat 500 (couleur gris souris), où plus rien ne tenait debout — même le dossier du conducteur, qu’un cric mis de travers essayait de soutenir — pour acheter une voiture d’occasion. J’avais une amie qui venait d’acheter une Skoda, avec laquelle me raccompagnait souvent après le travail. Un autre ami, originaire de Romagne, travaillant avec moi à la Section de l’urbanisme régional, me traîna énergiquement dans un garage et, dans un jeu efficace de regards avec le vendeur, me convainquit à acheter une vieille Skoda dont l’unique mérite consistait dans la couleur. Elle avait appartenu à quelqu’un qui passait ses journées à contrôler… quelques choses ou personnes dont je ne me souviens plus. En tout cas, je suis sûr que celui-ci n’avait pas affaire avec des prostituées. D’ailleurs, puisque son travail s’écoulait toujours dans la rue, j’imaginais ce monsieur toujours en train d’en fréquenter…
En fait, les portes, jusque du premier moment, étaient fort abîmées… Puisque mon lieu de travail s’était vite transformé en une grande famille, mon achat fut commenté sous plusieurs formes d’ironie, plus ou moins hostiles. La plus pointue circula partout avec succès : « M. ha la Skoda di paglia ». Pour comprendre le jeu de mots en italien, il suffit de comprendre que Skoda rime bien avec « coda », c’est-à-dire « queue », tandis que « paglia » c’est la « paille ». Dans notre culture verbale, « avoir la queue de paille » veut dire « avoir des bêtises à se faire pardonner ». Il est vrai que j’étais estimé fiable pour mon engagement constant dans le travail, tandis que dans le privé « je me moquais du feu ».
La plupart des gens de mon âge, à cette époque, s’étant mariés trop jeunes (et cetera), se moquaient eux aussi du feu. Mais, en général, tout se réglait dans la discrétion et dans le silence. Tandis que moi… à ce temps-là, j’étais un « livre ouvert ».

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Côtes d’Italie

Nonobstant ces handicaps, cette voiture moche, où l’on pouvait facilement confondre le museau avec le derrière, résista un an et demi. Rarement, je l’utilisai pour des voyages en dessus des deux cents kilomètres, mais elle nous porta jusqu’à Castel del Piano pendant le mois d’août de 1974.
Une série de coïncidences avaient voulu que le Maire de ce pays fût un ancien ami de ma famille et qu’en me rencontrant, par l’initiative d’un ami commun, il m’eût embarqué dans l’aventure du nouveau plan d’aménagement du territoire communal.
Comme disait notre Giambattista Vico, on assiste toujours à des cours et recours historiques. Le passé revient toujours, quelques fois pour nous troubler en cassant les œufs dans notre panier, d’autres pour nous gâter avec des illusions encore plus dangereuses que celles du présent. Des cours et des recours qui peuvent arriver dans l’Histoire d’un pays étourdi comme l’Italie, mais aussi dans la vie des personnes.
C’étaient en tout cas des vacances, les dernières que je passais tout ensemble avec ma première femme et mes deux enfants mâles, dont le deuxième n’avait alors que quatre mois.
L’année successive, au cours d’événements qu’on ne peut pas épuiser en peu de phrases, je partageais mes difficultés et mes chagrins avec une amie fraternelle, douée d’une attitude à l’écoute vraiment extraordinaire. Je veux me convaincre, quarante ans après, que peut-être moi aussi je lui ai transmis quelque chose, en échange de son allégresse sans bornes.

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Une fois, bien avant qu’il y eût, de ma part, l’abandon du toit conjugal, mon supérieur, avec ma plus grande surprise, m’envoya à Naples pour un séminaire entre régions du nord et du sud d’Italie, autour des différents exemples de planification du territoire. Mon amie, qui travaillait dans mon bureau, se montra intéressée à cette rencontre. Le chef nous autorisa et nous partîmes de Bologne avec la voiture neuve de ma collègue.
En 1975, les autoroutes ne manquaient pas. Cependant, déjà le trait entre Bologne et Florence, créé en fonction des automobiles et non des camions est très dur… Bref, le voyage fut long, mais la voiture, assez robuste et stable sur la voie de dépassement, nous gâtait.
À Naples, ma cousine nous invita à dîner et peut-être, dans son arrière-pensée, imagina contre toute évidence que cette jeune collègue avait des liens intimes avec moi… Le jour après, à cause de cette interminable réunion, le temps vola sans voir Naples ni nous désespérer jusqu’au point de mourir. Si je ne me trompe pas, nous passâmes par Rome, pour dire bonjour à ma mère.
Combien de fois ai-je parcouru l’autoroute du Soleil de Rome à Bologne ! C’était une piste que je connaissais par cœur. Et pourtant, cet épisode, ces rires incessants, ce « finestrino » de la Volkswagen battu par la pluie, tandis que la voiture glissait d’une flaque à l’autre avec l’indifférence d’un panzer… Tout cela me semble magique et même impossible : ai-je vraiment vécu cela ?
En juin, pour une incursion à la mer — puisque désormais la Skoda n’était plus en condition de voyager —, une autre amie, originaire de la montagne de Modène, me prêta sa Mini Morris… voiture mythe dans les années soixante. Mais, ce fut pour une fois seulement.
En juillet, je ratai d’un jour la date fatidique de la Bastille. Je ne sus pas attendre. La séparation se déroula le 13, lorsque notre enfant aîné était en vacances avec sa grand-mère et que le cadet était hébergé, à la campagne, par notre femme de ménage qui s’était fort attachée à lui.

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Côtes d’Italie

Quelque temps après, en août, ma famille séparée devait rejoindre l’île d’Elba. Très généreusement, celle qui avait partagé le raid Bologne-Naples-Bologne me prêta sa voiture. Je raccompagnai ma femme et mes enfants avec la Volkswagen noire.
Ce souvenir, je l’avais jeté du « finestrino », ainsi que la coïncidence d’une nouvelle pointe à Castel del Piano.
En septembre 1975, je gagnai mon premier million de lires. C’était en acompte pour ma participation, avec deux autres architectes, au travail du plan d’aménagement de Castel del Piano. Tout de suite après, accompagné par cette même collègue et amie, censée me conforter dans le choix hasardeux, je payai, avec ce million, une somme suffisante pour acheter, en 24 fois, la voiture de mes rêves. La première voiture neuve de ma vie : une Renault 4L blanche !

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 25 février 2014

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Depuis les étoiles jusqu’aux étables (Le Strapontin n. 22)

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Comme vous avez vu, une déesse aveugle avait posé ses mains sur mes yeux avant de me flanquer dans ce paisible village de colline placé au bord d’une montagne paisible elle aussi, recouverte de forêts jusqu’au sommet, marqué, celui-ci, par une immense croix de fer.
Comme a si bien observé un de mes lecteurs, vivre à Castel del Piano aurait été une conséquence logique du « Primum vivere, deinde philosophari ». Et pourtant le destin a voulu qu’au passage de l’enfance à l’adolescence je me suis définitivement éloigné de cette « aurea mediocritas » en laissant le certain en échange de l’incertain.
Est-ce qu’il y a eu une raison, un fait réel spécifique qui a fait déclencher ce délire d’étrangeté, cette fuite de la normalité ? Oui bien sûr, les intérêts de mes parents se sont déplacés. Ma mère, en particulier, anxieuse de « voir » (et nous faire voir) de plus en plus de merveilles que le monde pouvait nous offrir, selon les possibilités familiales, était un peu fatiguée de ces vacances répétitives… de 0 à 9 ans

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Ainsi, j’éprouve maintenant un sentiment étrange, de la nostalgie et de la gêne en même temps. Nostalgie pour une idylle brisée. Gêne pour l’impossibilité de récupérer quoi que ce soit de cette « nature » ne faisant qu’un avec la « culture ». À défaut de quelques randonnées en montagne dont j’ai perdu la mémoire aussi, je me borne depuis toujours aux promenades, que je m’obstine à faire où que je me trouve. J’ai toutefois besoin d’un but, d’un point de repère sinon d’un prix de consolation… J’ai dû cesser de grimper sur les arbres, de me jeter la tête première dans les meules de foin, ainsi que de tourmenter les couleuvres. Je suis devenu un citoyen craintif, paresseux, surtout incapable de profiter de ce que la nature sauvage m’offre… J’avais d’ailleurs un tempérament maladroit et peu enclin aux sports. Oui, bien sûr, j’ai joué au ballon et j’ai eu une véritable passion pour la bicyclette, mais la ville n’encourage pas trop ces activités « spontanées », à moins qu’on ait l’habitude de fréquenter les gymnases ou en général les lieux députés pour « faire du sport »…

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Dans le précédent Strapontin, j’avais anticipé la visite guidée à Castel del Piano, en laissant couler en avance trois images en noir et blanc comme dans un rêve, sans avoir envie de les observer attentivement ni de les décrire non plus.
En premier, il y avait la photo du « piazzone », un grand espace rectangulaire, en terre battue, consacré au marché, où j’ai assisté à ma première fête de l’Unità avec le poteau de Cocagne, qu’on frôle en arrivant au pays depuis la route Cassia (le deuxième axe national, reliant Rome à Sienne et Florence)
Abandonnant le « piazzone » on entre dans une étrange place en forme de coquille. C’est la place Garibaldi, où j’ai vu une fois le Palio, une imitation assez spartiate et simplifiée de celui de Sienne, ayant sur un seul côté une rue en plain. Sur cette rue, devant la laiterie où l’on achetait les glaces avec la « panna », arrivait le bus de Rome (que l’on nommait « la Rama ») avec son klaxon unique, ayant le charme d’une lamentation péremptoire.
De la place du « Palio », on rentre dans le pays ancien. Dans ma mémoire, à nouveau éloignée (je n’ai pas envie de m’y rendre sur le tapis volant ni avec le strapontin invisible de Google Earth), j’ai le souvenir d’un brusque rétrécissement, causé par le flanc encombrant de l’église.

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C’est là que j’ai vu pour la première fois un équilibriste. De ce « numéro d’attraction » j’ai une mémoire très nette, surtout visuelle. Je crois que cette vision m’a influencé énormément depuis. L’équilibriste a fait son apparition  dans mes dessins et tableaux avec un charisme particulier jusqu’à devenir la figure la plus représentative de ma vision ainsi que de mon expérience de la vie.
Cet équilibriste de mon enfance ne se bornait pas à se balancer sur le fil sans filet de sauvetage, se tenant debout grâce à un long bâton blanc, dans le passage entre l’église et le palais d’en face. Accompagné par le son des tambours, s’adressant de temps en temps au public en bas, il nous expliqua qu’il était tombé juste une fois, sans se casser complètement l’épine dorsale. Son numéro final consistait dans la course en vélo sur le fil. Avec les deux roues, cet espèce de cycliste grégaire ayant dépassé les limites d’âge, illuminé tout seul au milieu d’une nuit sans étoiles, paraissait un peu grotesque. Combien de mètres au-dessus de nos têtes se déroulait ce défi ? Quinze mètres, je crois, c’est-à-dire à peu près quatre ou cinq étages… Combien de fois fit-il l’aller-retour de l’Église à la Mairie, de la Marie à l’Église ?
En fait, lorsqu’on entre dans le corso, avec ses boutiques sans prétentions, on a la sensation d’entrer dans un écrin que quelqu’un pourrait serrer en nous y renfermant. C’est un effet peut-être de la présence surplombante, sur la gauche, de la petite casbah grise de la cité médiévale où je me faufilais assez rarement. Un enchevêtrement de petites ruelles montantes et d’escaliers descendants qu’aucune enseigne de bar ou de barbier ou de barbecue baroque n’animait…

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Une fois arrivé au bout de la « Pianella », je me rends compte qu’il me manque quelque chose. En fait, je ne peux pas accéder aux potagers ni aux champs de blé qui sont au-delà de la file serrée des maisons. Je ne peux pas non plus me plonger dans les meules de paille… Je comprends maintenant que les joies de l’enfance sont inaccessibles, comme les amours finis le sont aussi. Donc, si je considère comme impossible « décrire » jusqu’au bout un acte amoureux quelconque, une analogue barrière m’empêche de poursuivre dans la quête du bonheur révolu. Donc, contrairement à ce que dit Rousseau, le bonheur peut-être existe. Rarement, nous nous en apercevons « dans le moment » où une joie explose inattendue et violente. Plus facilement, nous réussissons à la reconnaître dans le passé. Quant à la description de ces bouleversements heureux, il n’y a que des gestes vagues ou des soupirs profonds.
Heureusement, je n’ai pu franchir la barrière physique de cette longue façade grise. L’enthousiasme des courses dans les prés, des incursions dans le bois, le goût des châtaignes ainsi que les braiments des ânes au petit matin… tout cela s’est probablement installé quelque part dans les muscles de mes jambes ou de mes bras… Mon enthousiasme, peut-être, se cachait dans les cheveux indomptables que je n’ai plus, dans les amygdales qu’on m’a enlevées ou alors dans ces vêtements d’enfant qu’on taillait pour qu’ils durent plus de temps que possible… Mais ils ne serviraient pas maintenant à m’habiller ni même à me couvrir.

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Dans cet épisode du roman de la mémoire, il ne me reste donc qu’à me souvenir de ces petits traumatismes dont les psychanalystes aiment autant parler. Un mauvais jour, qui se perd dans une nuit sans lune, Teresa est partie, comme j’ai dit, sans nous laisser le temps de nous en rendre compte. Je crois que ce deuil souterrain et inconscient a pris forme depuis 1953, je crois, lorsqu’au lieu qu’avec Teresa nous avons eu affaire avec la Giulia. Si Teresa jouait sans défigurer le rôle de Blanche Neige (tandis que nous étions sans doute trois des sept nains, moi Prof, ma sœur Grincheux et mon frère Simplet) à l’improviste cette femme aux cheveux blancs, dépourvue de quelques dents et pas trop élastique dans les mouvements, on aurait pu la confondre avec la Reine méchante, déguisée en vieille sorcière, de la même fable.

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Pourtant cet être grand, vêtu de noir, au visage sérieux, que ses concitoyens bienveillants appelaient « Tête chauve », avait deux armes secrètes : l’élégance et la sagesse. D’ailleurs, avant de confectionner avec nous, dans le bois, des coiffures de feuilles dignes de Bacchus, de Dyane et du Dieu Pan, elle coupait en tartines des grosses formes de pain, avant d’y déposer des tranches de tomates fraîches auxquelles elle ajoutait une feuille de basilic.

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Le rouge vif des tomates ressemble bien sûr au rouge de la pomme empoisonnée dont Blanche Neige dut avaler une bouchée fatale. Et c’est le rouge du sang que facilement provoquent les orties et les épines des ronces sur les jambes encore blanches d’enfants imprudents qui viennent juste d’arriver de la capitale…

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Mais, peut-être Teresa c’était trop pour nous. Une romagnole — venant du même endroit qui avait été la patrie chérie de Zvaní — avait partagé nos premiers « retours à la nature ». Par sa présence, Sogliano et Castel del piano se fusionnaient dans un seul souvenir. Nous, rats de ville et rats de voyages incommodes, différents à chaque année, nous avons eu, nous aussi, quelques racines campagnardes, quelques morsures de serpent, quelques nuits à la belle étoile. Mais cela ne se serait pas cristallisé dans notre arrière-mémoire s’il n’y avait eu Giulia, la maison de Giulia, l’escalier abîmé de Giulia et aussi la bouche sans dents de Giulia.
Elle nous apprit à aimer les étables, à chercher dans la paille et dans le foin. Parfois, on y trouvait une de ses dents, parfois on y découvrait une étoile…

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 24 février 2014

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Le temps des cerises (Le Strapontin n. 21)

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On n’est pas encore au temps des cerises. D’ailleurs, je ne saurais pas être le « merle moqueur » de la chanson. Néanmoins, une moisson de fruits de saison (hors de toute saison) déborde de mon « Finestrino ». Tout comme il était arrivé pour la parenthèse napolitaine, va se déclencher avec insistance un jeu de la mémoire qui va et vient de l’Amiata à l’Argentario (ne faisant qu’un avec l’île du Giglio) se détachant, comme des colosses habillés d’arbres, à côté de ces deux routes millénaires — l’Aurélia et la Cassia — reliant Rome au nord-ouest de la péninsule. Tout cela jaillit de coïncidences, de rencontres dues au hasard, bien sûr, mais aussi de ce destin familial dans lequel j’ai voulu fouiller avec un drôle d’acharnement… Comme si je devais me réapproprier de quelque chose d’indispensable qu’on m’avait enlevé profitant de ma faiblesse ou de ma distraction.
Je ne veux pas revenir sur le fait que mon père et mon grand-père Zvanì parcouraient — en voiture ou en train ou sur des pullmans incommodes — ce même parcours. L’Aurélia, qui frôle la mer, traversant de paysages romantiques ou lunaires selon l’apparence inattendue d’un groupe de pins avec leurs ombrelles mystérieuses ou l’éblouissement radieux des marais. La Cassia, qui suit une directrice plus accidentée, cherchant le nord au-dessus des lignes de faîte des collines à nord de Rome, côtoyant ensuite les lacs volcaniques de Bracciano et Vico avant de traverser la belle et austère Viterbo, de côtoyer le lac de Bolsena et de poursuivre enfin pour Sienne et Florence.

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Toscane méridionale, photo Google Earth. Une ligne évidente, en bas, relie (de gauche à droite) l’île du Giglio, le mont Argentario avec la lagune d’Orbetello et le sommet du lac volcanique de Bolsena. Au centre de la photo, sur la droite, on voit bien la tache verte du mont Amiata. Plus en haut, on reconnaît l’île d’Elba et Piombino.

Il s’agit de villages entrelacés entre eux par une nature abrupte et sauvage, par la civilisation étrusque et par un embarrassant sentiment de dépendance de Rome. Cela dure jusqu’à cette ligne invisible, placée de travers vis-à-vis des deux anciennes routes consulaires, reliant le sommet du lac de Bolsena avec l’Argentario et l’île du Giglio. À nord de cette ligne, la Toscane, dont le mont Amiata fait partie à plein titre, est une région tout à fait différente. Ici, l’équilibre et la rivalité entre les villes et les provinces de différent poids sont à la base d’une civilisation nettement plus avancée.
J’ai toujours regardé ces territoires mystérieux au nord de Rome avec un œil gâté, distrait. Comme s’ils étaient de quelques façons des cadeaux exquis dont les Romains (comme moi) pouvaient s’en passer ou alors les accueillir avec une grimace d’indifférence… En fait, c’est justement en cela qu’une région comme le Latium — très variée selon les deux provinces au nord (Viterbo et Rieti) et au sud de Rome (Latina et Frosinone) — s’écarte négativement vis-à-vis de régions comme la Toscane. À cause de cette soumission à Rome (culturelle et psychologique), on a fini par effacer spontanément les trésors et aussi les gloires de villes grandes et petites, d’oasis naturelles incontournables, de nécropoles romaines et étrusques uniques au monde… Il suffit de rappeler les merveilles que recèlent Veio (sur la Cassia juste au nord de Rome), Cerveteri et Tarquinia (qu’on rejoint par l’Aurélia tout de suite après qu’on s’est libérés de Fregene et Santa Marinella, célèbres localités de villégiature)…

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En juin 1970, au temps des cerises, j’étais un père assez jeune ainsi qu’un professeur remplaçant dans le fameux lycée Castelnuovo — un lycée scientifique placé dans l’ancienne banlieue entre Primavalle et Torrevecchia, à nord-ouest du centre de Rome. Je me trouvai alors, du jour au lendemain dans l’obligation, tout à fait inattendue, d’accompagner une classe dans un tour d’instruction à Tarquinia, une des capitales de l’art étrusque.
J’étais d’ailleurs un professeur excessivement démocratique, très populaire à cause de mes attitudes tout à fait atypiques… Car si d’un côté je recouvrais très fidèlement le rôle du remplaçant (impuissant, d’habitude, vis-à-vis de la vague indomptable d’une classe affranchie, pendant une heure, de toute obligation de respect envers de l’autorité), de l’autre je m’amusais, sans cacher mes réactions, lorsque quelqu’un, au milieu de la cohue, lançait envers moi une phrase pas du tout polie ou respectueuse :
— Professeur, est-il vrai que vous avez dix enfants ?
J’étais toujours fatigué, le matin tôt, car en cette période je peignais sans cesse et me couchais toujours assez tard. Un matin, évidemment je dormais encore. Debout au pas de la porte de la classe, j’avais les yeux dans le vide, tandis qu’un élève (malicieux, mais sympathique) me parlait. En voyant mon immobilité statuaire, celui-ci mima par des gestes le mouvement des essuie-glaces, tout en me criant :
— Professeur, réveillez-vous !
Souvent, n’ayant pas le temps de me préparer, je ne faisais que proposer, ou, pour mieux dire, imposer le dessin à main libre. Dans l’embarras du choix des modèles, j’apportais tous les bibelots que je pouvais emprunter chez ma mère : vases, bouteilles et boîtes de taille variée que je fourrais dans de vulgaires sacs en plastique. Un jour resté légendaire, pas seulement pour moi, je n’avais apporté aucun truc. Prêt à paniquer, j’empruntai héroïquement quatre ou cinq équerres aux élèves du premier rang avant de « créer », au-dessus de la chaire, une espèce de ziggourat transparente. Tout le monde savait qu’ensuite, en passant parmi les bancs, j’aurais aidé un à un les plus récalcitrants à compléter leurs œuvres, quitte à élargir des notes assez généreuses. Depuis ma chaire, vu la perplexité générale devant ma proposition tenant debout par miracle, j’essayai ce jour-là d’inventer une théorie, basée évidemment sur les réminiscences de mes études d’architecture.
— Voyez-vous ce ramassis ? Oui, je suis d’accord avec vous, il n’a rien de beau. Mais vous pouvez y voir un gratte-ciel, une pyramide égyptienne, une tour biaise…
Cinq ou dix minutes après, quelques-uns commencèrent à dire :
— Professeur, voulez-vous voir mon ramassis ?
— Professeur, le ramassis de mon camarade est plus beau que le mien ! Que fais-je ?
Et cetera.
D’ailleurs, étant encore fort jeune, j’étais très sensible aux élèves appartenant au genre féminin. D’autant plus que, contrairement à mes camarades d’antan, celles-ci ne portaient pas le tablier noir avec les cent boutons.
Voilà, je faisais des petites partialités sans conséquence. Et parfois, toujours en riant, les mâles protestaient :
— Professeur, ce n’est pas juste, comme ça !

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Quelques jours avant le tour d’instruction, j’avais été membre du jury dans un concours de peinture, où j’avais apprécié deux gouaches à la tempera d’un élève redoublant, fourni déjà d’une barbiche rare, dont je ne me souviens pas ni du nom ni du prénom. En ce temps-là, je peignais beaucoup, tout en subissant, l’une après l’autre, plusieurs suggestions de la part des peintres reconnus italiens et étrangers. Mais je n’étais pas indemne d’autres influences. Ce garçon-ci, par exemple, avait du génie dans l’exploit des transparences. En voyant mon attitude admirative, il venait souvent à la chaire pour me parler de peinture. Je voyais bien qu’il était un peu rebelle et contestateur, mais j’étais convaincu qu’il n’était pas dangereux, donc je faisais toujours semblant de ne pas entendre lorsqu’il me tutoyait comme on le ferait avec son frère aîné.
D’ailleurs, je ne m’étais jamais trouvé, pour ainsi dire, coincé ou piégé dans une situation que je n’avais pas totalement prévu.
Je venais de l’expérience de 1968, encore vive deux ans après. Donc je n’avais pas accepté les conseils de ma mère, le premier jour de mon travail de professeur. Sans avoir exactement le même esprit que Robin Williams dans Le Cercle des poètes disparus, je n’avais pas voulu « être sévère », peut-être parce que je ne m’estimais pas capable de l’être, ou alors en raison de mes convictions intimes. Je ne voulais pas m’adapter à ce rôle qui ne me correspondait pas. Il fallait surtout que je coupe les ponts…
Donc, je tenais la bride haute, comme l’on fait avec les petits chiens qui ont besoin de courir. Puisqu’ils ne mordent pas et qu’ils sont légers, on peut les rattraper au moment donné en rembobinant vite la laisse…

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Tout comme je ne me rappelle pas le nom de cet élève, j’ai oublié la chanson très charmante qu’on entendait continument dans le pullman. Le professeur d’éducation physique avait déserté à la dernière minute et le déroulement qu’on avait prévu subit de lourdes modifications.
D’abord, le conducteur du pullman « oublia » de s’arrêter à Cerveteri, où j’avais envisagé une visite à la nécropole. Ensuite, une fois garés dans la place en bas du centre de Tarquinia, presque tous les mâles entamèrent une partie avec le ballon. Juste un petit groupe me suivit, dont faisait partie aussi mon jeune ami peintre. Après la visite au musée étrusque, je proposais de revenir en arrière, aux incontournables tombeaux de Cerveteri.
Je ne me rappelle pas pourquoi j’ai cédé, par quelle combinaison de sourires rassurants de la part des élèves sautillantes et de faibles recommandations de ma part… Il est vrai que, petit à petit, l’agacement — pour l’évidente complicité, entre le conducteur et les deux élèves qui avaient tout organisé — disparut presque complètement. En fin de compte, on était tous frustrés. Moi je l’étais en raison de mes journées totalement consacrées à l’étude et au travail, mes élèves pour une vie de banlieue qui n’avait rien de beau…
Voilà. Le pullman redémarra. On arriva bientôt à Orbetello et, quinze minutes après, à Porto Santo Stefano. Tout avait été décidé dans les détails. J’étais complice d’une bravade, aussi risquée qu’innocente.
Heureusement, la journée était belle. Le bras de mer de l’Argentario à l’île du Giglio ne présentait aucune difficulté.
Ensuite, sur les rochers de la plage publique juste à côté du port du Giglio, je m’étais placé en haut, dans le but de contrôler que personne ne se noyait. D’ailleurs, à ce temps-là, je n’étais pas un grand nageur… Je comptais continument. Personne ne se perdit, personne ne se fit mal. La chanson dont je ne me souviens pas tournait à deux mètres de moi dans un mange-disques appuyé sur une grosse pierre. J’étais peut-être ridicule, obligé par mon rôle à me sentir vieux. Les jeunes femmes, plus gentilles et peut-être plus opportunistes aussi, m’offrirent de très bonnes cerises…

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 23 février 2014

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