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Le Strapontin avait demandé, vendredi, le TIME OUT. Car le flux de la mémoire, de plus en plus péremptoire et exigeant, avait échoué contre un écueil. Plus que d’un écueil il s’agissait d’une presqu’île, le mont Argentario, jaillissant de la surface bleue juste en face de l’île du Giglio (le Lys) où avait fait récemment naufrage un paquebot imprudent.
J’avais déplacé cet endroit, assez crucial pour mes souvenirs d’enfance — auquel s’ajoutent d’autres suggestions et d’autres mémoires, parfois contradictoires — juste à la veille de la conclusion du premier volet (ayant au centre le fameux déménagement du centre à la banlieue de Rome), parce que je ne trouvais pas des images indispensables…

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Ce matin, puisque je n’avais rien trouvé, j’étais en train de plonger dans un état pénible et très inconfortable. Mais j’ai trouvé la force de réagir. En vérité, c’est le Strapontin, ou plutôt son ombre, en chair et os, qui m’a aidé à relativiser la gravité de la situation. Il m’a dit :
« Tu n’es pas obligé… »
« Je ne suis pas obligé, mais je ne peux pas oublier », je lui ai répondu.
« Tu peux te servir d’un néologisme, si tu veux », me dit Strapontin, tout en se levant de son siège incommode, « tu peux dire par exemple oubliger, car en ton cas “l’oubli oblige” ».
Ensuite, nous avons longuement causé. Strapontin, après m’avoir proposé de le tutoyer, s’est un peu moqué de moi :
« Ton engagement colossal n’aboutira à rien d’exceptionnel, car tu te soumets à la tyrannie du passé et que tes réactions sont très faibles. En fait, tu cultives ta mère et ton père comme des pommes de terre ou des tomates de ton potager intérieur. D’ailleurs, tu ne pourras jamais te passer de ces ingrédients-là ! »

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Puis, il me dit des mots que je ne saurais pas reproduire, dont je ne me rappelle que le sens : « Tu te plonges dans le passé pour négliger le présent. N’as-tu pas encore compris que tu es à Paris, en France ? Tu pourrais t’adresser à tes nouveaux amis francophones en leur racontant ton expérience actuelle, ton ressenti vis-à-vis de ce que tu vas découvrir. Mais tu préfères leur raconter une Italie qui n’existe plus, qui a énormément changé. Es-tu sûr que ce changement t’intéresse ? N’est-il pas plus probable que c’est ton changement à toi qui te touche, marqué par le déplacement à Paris, mais aussi par l’âge qui creuse des gouffres tout en enlevant des murs ? »

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 3 mars 2014

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