Un paysage suffoquant (Nuvola, 1971)

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Un paysage suffoquant (1971)

Je suis poursuivi,
harcelé,
hanté,
par le passé.

Il me tire par la manche,
Il m’immobilise.

Sous la nappe de mon
paletot, un temps lourd,
insupportable,
s’est endormi,
tout en flottant autour
de moi, otage
ou prisonnier
d’une boîte à chaussures
d’où jaillissent les souvenirs,
tels des oiseaux effrayés,
volant bas
au-dessus d’une terre vague,
tout en effleurant les haies,
les fils barbelés,
les champs cultivés
et les pantins de neige…

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Voilà l’histoire
maladroite
d’un rêveur solitaire,
tout à fait convaincu
qu’il serait inaperçu
et qu’on a, au contraire,
encerclé
et joliment gâté
pour qu’il ne voie pas
pour qu’il ne creuse pas
dans le fond d’un puits
par son regard
scandaleux et concret.

Voilà l’histoire
d’un type désargenté,
assez doué
qui a toujours trouvé
quelques aides nonchalantes.

Vous voilà,
au passage,
un gamin assez sage
que personne — dommage ! —
n’a pas vraiment écouté.

Selon le cliché
qu’on forgea pour moi
mes dures souffrances
n’étaient pas sincères
ou alors la faute
c’était au luxe
d’une époque de reflux.

Si, au contraire,
il s’agissait de joies
assez rares
que j’avais saisies au vol
comme le train à la gare
on me classait
d’opportuniste
de vaniteux
et d’ingrat :
« Il n’est jamais satisfait
de ce qu’il a eu.
Il aurait dû faire
le soldat, apprendre
la valeur de la terre
mourant en guerre».

Je suis comme un engin
qui ne s’envolera jamais.
Mon bois pourrira
s’incrustant
de rouille et de vis,
mes hélices, raides
et tordues, tourneront
à vide, en attendant
stupidement
la mort.

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« Oh, qu’il est rigolo
mon Giovannino !
Il sait si bien parler
même s’il est petit.
Oh ! qu’il est adroit !
Voyez comment
il se débrouille ! Et
pourtant il est un peu trop
original
ancestral
divers. »

« Ne voyez-vous pas ?
Il a sali le mur
avec ce tourbillon
de gueules et de
chapeaux :
le dessin qu’il a fait
est intéressant,
mais assez étrange,
sans queue ni tête. »

Personne ne m’a payé
pour parler,
ni pour graver des mots
sur les murs,
ou pour décrire l’incertitude
de chaque homme,
l’ambiguïté héroïque
de cette société.

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D’ailleurs
je ne pourrai jamais
me dérober
à ma destinée inquiétante
et drôle.

Jusqu’au dernier jour
si je réduisais les plaisirs
je cumulerais mes devoirs.

Et, plus je m’efforcerai
d’être cohérent, léger,
insouciant,
plus je vivrai assiégé,
renfermé
dans les étroits
vêtements
d’un paysage suffoquant.

Giovanni Merloni

avant l’amour – 1960-1965 ambra – 1966-1971 nuvola – 1972-1974 stella – 1975-1976 ossidiana – 1977-1991 luna – 1992-2005 roma – 2006-2014 paris
écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 19 juillet 2014

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Sans domicile fixe, juin 1975 (Ossidiana n. 26)

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Sans domicile fixe

Lorsqu’on n’a pas
de domicile fixe,
d’abri corporel
ou moral,
lorsqu’on traîne
à mi-chemin
dans la poursuite
pénible
de nous-mêmes,
faut-il mieux chercher
l’identité ou le bonheur ?
La normalité ou le doute ?

Prendre fait et cause,
du moins pendant quelques années,
c’est une bonne recette
peut-être
(puisqu’on donne
et l’on prend du parti,
et de la société,
tout comme l’on prend
et l’on donne
à une femme).

Mais ensuite, accueilli
par le rythme indolent
d’une ville nouvelle,
envoûté
par  l’étrange langage
d’une femme amoureuse
(sans qu’il n’y ait plus rien
à contester
ni à construire), la veine
poétique se tarit
(comme dans une prison)
dans le domicile fixe
de mots faciles
suggestifs
épiques
colorés,
et pour-
tant
vides.

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Et pourtant
un peu de moi
demeure bien ferme,
calé dans le fond boueux
d’une poche,
dans la courbe hirsute
d’une boucle,
dans le rare caprice
du cœur d’un autre,
ou d’une autre,
ou de toi.

Un peu de moi
résiste, je le jure, accroché
au cordon effiloché
qui voltige indulgent
dans le nonchalant souvenir
de ceux ou celles
qu’un jour j’ai effleuré
à chaque départ ou arrivée
dans chaque boisson gelée
dans l’herbe blonde ou irisée
de chaque pré.

Giovanni Merloni

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Mémoires de la plateforme (d’un bus), 1964 (Ambra n. 36)

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Mémoires de la plateforme (d’un bus)

I
Je me souviens, elles me passionnaient
les lugubres routes de chaque jour
(dans les allers-retours des bus
bourrés de jeunes femmes
brunes aux étranges coiffures).

Elles m’étaient indispensables
comme de mauvais rêves
ces navigations interminables
d’où jaillissaient, inattendues,
des vies simples et sincères.

Étourdis par la lumière de métal,
agrippés à des gens
sans équilibre,
bouleversés par les arrêts brusques,
nous n’avions pas envie
de nous réveiller.

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Dans cette boîte
de sardines verticales,
il y avait toujours quelqu’un
effeuillant patiemment
son énorme journal
prêchant à l’opposé de mon idéal.

Et pourtant,
c’était une consolation,
pour moi, ce moulin
quotidien, cet amas épais
de corps divers
me laissant ressentir
au fond de moi-même,
tel un plaisir suprême,
ma solitude extrême !

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J’aimais vraiment,
au jour le jour, observer
les moindres soubresauts
de ces gueules disparates
qu’un hasard
de vent et de soleil
avait assorties.
J’adorais
les entendre discuter,
débiter, s’emporter
au sujet triste ou narquois
de n’importe quoi.

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II
Lorsque, traînant ton haleine
de dentifrice, tu montais
toi aussi, petite,
sautillante,
sur la plateforme branlante,
il ne te suffisait pas
de t’accrocher à mes gestes,
car tu t’accaparais, indocile,
de tous les regards
sans d’ailleurs négliger
les plus reculés.

Quand tu étais là, mon cou
devenait un périscope,
mes bras n’étaient
qu’une triste rambarde,
tandis que mes mains tournaient
à vide, comme une matraque
rabougrie.

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« Ne sommes-nous pas pareils,
nous aussi ? »
tu disais, agacée, en scrutant
mes doigts éperdus.
Tu ne me supportais pas
(dans les allers-retours des bus
bourrés de jeunes hommes
blonds aux étranges lunettes),
et pourtant, en causeur inlassable
j’espérais tout de même
de te vois ravisée
en reconnaissant (à peu près)
un petit progrès
dans mes cogitations :

« Je ne sais pas quoi
envisager
pour pouvoir rencontrer
tous les jours
ces mêmes personnes.
Je ne sais pas quoi donner
pour finir écrasé
dans l’étreinte mortelle
au milieu d’un gros lard
en train de lire son bouquin
et d’une sœur espagnole
en train de lécher une glace ».

À présent, je me souviens bien
de ton incrédulité.

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Giovanni Merloni

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Toi qui passes toute seule, 1964 (Ambra n. 35)

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Toi qui passes toute seule

Toi qui passes toute seule
à côté de ce mur…

« Juste pour toi
(t’en souviens-tu ?)
je volais les fleurs au vent,
les étoiles au ciel ;
pour toi j’arrachais
des poignées de mouches.
Ce petit rien je l’échangeais
avec ce grand rien
que c’est l’amour. »

Maintenant, tu passes
toute seule
à côté de ce mur
sans jamais te retourner
en arrière
ni en haut.

Qui sait si tu te rappelles
que je peux te voir
passer
depuis la sombre fente
de la tour croulante.

« Juste pour toi,
moi je marchais
ou alors je courais,
en te poursuivant
avec le cadeau intéressé
d’un baiser. »

« Je n’avais pas peur
de ton refus éreinté,
pour toi je m’astreignais
à ressembler
comme une goutte d’eau
à ton ombre. »

002_toi qui passes

Tu marches toute seule
mais je sais qu’un beau jour
il y aura quelqu’un d’autre,
empressé à ton flanc,
encombrant
comme une ombrelle,
fastidieux
comme une ombre.

Je ne pourrai plus t’espionner
au passage.
La brique démontée
devra retourner
à sa place. Je serai seul.

Mais qu’importe,
je t’ai eu
par ce peu
par ce petit rien volé
à la fleuriste
au forgeron
au vase de nuit
au talent d’un baiser,
ce baiser
que tu as donné
juste à moi,
juste une fois.

003_toi qui passes 180 rouge

Toi qui passes toute seule
à côté de ce mur,
ne tourne pas ton visage
volage, ton regard
myope, dans la quête
inutile
d’un baiser d’amour
désormais reclus
au milieu d’un cœur
perdu.

Giovanni Merloni

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Non, 1964 (Ambra n. 34)

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Giovanni Merloni, 2013

Non

I.
Un bouquet de fleurs,
une violette au milieu
de fleurs de pêcher,
un adieu fleuri,
un geste violet.

Un douloureux NON
et deux yeux langoureux
verts, bleus
impitoyables, humides, las
puisque nous avons cru
nous dire tout
une vérité vraie et une fausse.

Des yeux verts, des yeux bleus
voudraient encore
me ramener
à nos corps repliés
enchevêtrés
à nos réalités
quotidiennes.

II.
Des yeux verts, des yeux bleus
se laissent dire NON

tandis qu’une énorme bouche
avale de milliers
de bouquets de violettes
dans une nuit-NON

et que je préfère
me combler d’infâmes pensées
plutôt que rentrer
à la maison.

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III.
Au commencement, à la fin
il n’y aura que tes yeux
même dans le NON
d’une immense solitude.

Des yeux verts, des yeux bleus
cacheront ton étoile
brillante
voltigeant sur ma mort.

Ton regard vert et bleu
descendra sur mon corps
désolé

tandis que
le dernier soleil blanc
descendra dans tes yeux.

IV.
Un bouquet de fleurs,
une violette au milieu
de fleurs de pêcher,
un adieu fleuri
un geste violet
vert et bleu
dans une nuit-NON

tandis que moi
je vais me combler
d’infâmes pensées
plutôt que rentrer
à la maison.

Giovanni Merloni

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Chut, le pape fait pipi ! (Le Strapontin n. 2)

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Nous vivons dans une époque où les strapontins sont de plus en plus nécessaires. Je parle, évidemment, d’un strapontin idéal ou, si l’on veut, métaphorique, qui hérite quelque chose de primordial et unique de son père adoptif, le strapontin du train pendulaire entre Rome à Bologne et bien sûr de tous les trains pendulaires de la planète..

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(Je me demande s’il y a des strapontins dans les TGV et je me réponds que oui. Peut-être, si je ne me trompe pas, il y a un ou deux strapontins dans le palier d’où l’on descend et l’on monte…)
Le strapontin dont je parle maintenant me suit partout. Ou, pour mieux dire, il m’attend partout. Il me suffit de l’évoquer et il est tout de suite là, même dans mon lit, où je demeure moins étendu qu’assis comme d’habitude au XVIIe siècle… Robuste comme la plus haute terrasse d’une pyramide mexicaine, il est léger comme une plume et peut d’un bond se transformer en strapontin-volant, avec la forme et même la taille d’une carte de visite.

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Quelle différence peut-on imaginer entre un strapontin comme ça et le tremplin hissé au-dessus de la neige glacée d’une station de ski olympique ?
Est-ce que le strapontin ressemble au télésiège ou au palier minuscule de la télécabine ? Non, j’avoue que je n’aime pas ce type de vide subi, que d’autres fabriquent pour nous tourmenter à vide. D’ailleurs, un vide qui tourmente à vide ce serait aussi pervers qu’inutile, comme les effets spéciaux qui alourdissent la plupart des films coûteux que la plupart des réalisateurs américains contemporains nous imposent.

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Mon strapontin est un produit artisanal, ayant une stricte parenté avec la trottinette et aussi la couverture courte, la porte étroite ou aussi le banc exigu du pôle emploi.
(Je n’oublierai jamais les gags de Charlot qui essaie de s’y asseoir…)
Voilà, on a fait une première connaissance du strapontin. Un siège parfois symbolique,  solidement accroché à un véhicule qui bouge imperceptiblement ou plus souvent voyage bruyamment sur la terre, sur l’eau, dans le ciel et aussi…
(Partout, à condition de ne pas prétendre de briser les murs comme Harry Potter ou de courir à la vitesse de la lumière parmi les arbres comme on voit dans les Star Wars. De telles tromperies me font peur.)

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Giovanni Merloni, 2014

Dans le strapontin traditionnel, il n’y a qu’une place un peu juste, tandis que parfois on est en trois à se la disputer…
Trois racine de neuf. Neuf mois font d’ailleurs l’éternel cycle de la naissance, tandis que dans mon cas, comme je vous ai prévenus, les cycles de mon existence se sont terminés tous les neuf ans.
Pendant longtemps, j’ai vécu en véritable symbiose avec ma sœur et mon frère. Donc, il est possible que je n’aie pas pu profiter qu’en petite partie de mes neuf ans cycliques. En fait, je crois d’avoir vécu les trois premiers ans de chaque cycle dans la peau de ma sœur. Les trois deuxièmes, dans celle de mon frère. Dans cette hypothèse, je n’ai vécu dans ma peau que la partie finale d’un cycle de neuf ans. Trois ans sur neuf de vie sans contraintes, sans trop de sentiments de culpabilité, ce n’est pas beaucoup. En tout cas, j’ai eu la chance de les consacrer, finalement, à l’égoïsme le plus sombre et grossier, où le strapontin, parfaitement adapté à ma taille, me semblait devenu une place d’armes…
D’après ces inquiétantes prémisses, je ne peux pas oublier le siège postérieur de la glorieuse Giardinetta ne faisant qu’un avec son maigre et élégant conducteur qui s’y était parfaitement adapté : mon père. Ce véhicule à l’allure sanglotante, incapable dans sa maturité de dépasser les quatre-vingts kilomètres/heure sans trembler vivement, ressemble beaucoup au strapontin qui m’attend aujourd’hui pour mes déplacements contemporains.

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Avec ma sœur et mon frère, nous partagions des voyages interminables dont le but n’était qu’un seul moment magique… Il est vrai que lorsqu’on descend sur la grande vallée de Cortina d’Ampezzo depuis le pas du Falzarego et qu’on traverse une forêt de sapins toujours jeunes et riants, on ne s’attend pas au choc de ce coup d’œil panoramique. Une beauté se traduisant presque en un coup de poing sur l’estomac : « je veux rester ici ! Laissez-moi descendre du strapontin, accordez-moi la petite joie de traîner un instant dans ces lieux, de respirer, manger, avaler jusqu’à la dernière goutte cette beauté incontournable ! »
Je crois qu’à ce passage la Giardinetta, suivant sa nature lente, se laissait imposer un ralentissement, pour offrir aux cinq sardines emboîtées de tirer un long soupir de joie tout en savourant la petite angoisse de l’imminente séparation. Toccata et fuite. Perception contemporaine, sédentaire plus que jamais, de l’infini.
Pour mon père, l’essentiel c’était le but. Un but plus éloigné que possible. Pour ma mère l’essentiel c’était de « faire trésor » de ces épuisantes traversées de la longue Italie et de l’interminable Europe. Pour nous trois, je n’en sais rien. Pour moi, c’était le rêve contestataire de voyager un jour seul, sans buts et sans trésors à retenir. Mon strapontin idéal à moi s’accrochait à des trains sombres, lancés bruyamment dans le vide dont l’indispensable fenêtre se colorait d’éclairs mystérieux avant de devenir une loupe indiscrète pointée sur des fenêtres allumées, sur de modestes maisons peuplées de femmes sensibles, prêtes à accueillir l’élan de ma voix…
Plus tard, lorsqu’en trois nous partagions en coopérative la disponibilité d’une Cinquecento (qui pouvait d’emblée devenir la planche d’appui de nos prouesses amoureuses), le miraculeux coup d’œil ne pouvait pas manquer si nous nous adonnions au tour de la Rome « by night » (ou aussi de la Rome belle-de-jour). Combien de fois avons-nous tourné autour de la statue équestre de Marc-Aurèle dans la place du Capitole ? Et combien de fois avons-nous traîné nos fiancées en pèlerinage dans l’ancien quartier où nous étions nés, voir d’en bas la maison de notre enfance ?

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Le strapontin y reviendra lui aussi, car ce dernier endroit a sans doute un rôle primordial dans mon passage critique de l’enfance à l’adolescence… Où, juste à la veille de l’épiphanie d’il y a exactement soixante ans…
Mais je préfère rater cette commémoration, qui serait trop précise. Je parlerai une autre fois, s’il y aura l’occasion, de cette journée dont les battements cardiaques résonnent encore vivement.
Aujourd’hui, je suis assis sur le fauteuil-strapontin brusquement transporté dans un appartement parisien au deuxième étage d’un immeuble qu’on a bâti bien avant que celui de Rome, via Calabria 17… Je ne peux pas me passer de réfléchir à l’incroyable ressemblance entre les deux quartiers. J’ai eu une vie assez variée se déroulant dans la peau de plusieurs personnages, dont quelques-uns difficiles à comprendre par moi même aussi. J’ai vécu dans plusieurs endroits différents, cependant la rue que je regarde maintenant depuis ma fenêtre se ressemble comme une goutte d’eau à celle que je regardais de mes huit ou neuf ans…

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Donc, puisque d’ici je peux bien imaginer d’être là, ma mémoire va se déclencher, librement… Et je me rends avec mon frère cadet et ma sœur aînée chez notre grand-père Alfredo. Cette promenade avec Teresa — notre bien aimée femme de ménage originaire de Sogliano la Rubicone, en Romagne — se déroule toujours selon le même trajet. D’abord, on débouche sur la petite place Fiume toujours agitée, comme ce serait, par exemple, aujourd’hui, la place Clichy à Paris. Ensuite, on traverse un vide sans personnalité, où demeurait un jour la partie abattue des remparts romains avec la porte Salaria (je peux sans transitions imaginer de sortir depuis rue d’Abboukir et de passer à côté de la Porte Saint-Denis…). Une fois traversé le boulevard (s’appelant de ces temps Corso d’Italia), nous côtoyions sur la gauche un bar avec un merveilleux jardin avec des palmiers. Son nom, Fassi, reste sculpté dans ma mémoire, tout comme ses glaces au chocolat (et « panna »), sculptées dans ma langue. Je ne veux pas penser au fait que maintenant on a tout détruit. Je préfère poursuivre notre balade toujours très vivante avec cette espèce de Gina Lollobrigida pleine de vie qui n’avait que deux mains et une voix pour maîtriser nos trois personnalités… On embouchait la rue Tevere (le fleuve de Rome), une rue assez dépouillée et tranquille, mais agréable comme peut l’être une rue Daubenton ou une rue de Paradis… Là, il y avait mon école élémentaire et aussi la crèche… Combien de souvenirs ! Une entière vie à part entière, rien que rentrer dans ce hall solennel, monter cet escalier tout blanc… Au bout de la rue Tevere, suivant les pins parfumés d’une rue assez particulière (la rue de la porte Pinciana), nous côtoyions Villa Borghèse jusqu’à la rue Po (le plus important fleuve d’Italie). De là, on arrive vite à la rue Tagliamento (un fleuve italien aussi) ou mon grand-père habitait et toujours travaillait.

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Giovanni Merloni, 2014

Il ne fallait qu’attendre — en compagnie de nos tantes aussi affectueuses que maladroites — la fin de ses interminables leçons de mathématiques.
Ensuite, il nous embrassait avant de nous conduire, de façon abrupte et péremptoire, dans la cuisine. Sur une porte condamnée, il y avait la trace inquiétante de nos grandissements incessants. Il utilisait un livre relié à la couverture obscure ainsi qu’un crayon pointu. Il nous obligeait à nous enlever les chaussures, à nous planter debout au sol en retenant le souffle. La cérémonie se terminait par un cri aussi brusque que comique : « Lève-toi ! » Nous fuyions de cette torture tandis qu’il traçait une ligne parfaitement étroite et qu’il écrivait à côté : G., un mètre vigt-deux, 8 avril 1953…

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Ensuite, la sévérité proverbiale d’Alfredo cédait tout à fait devant le tourbillon de nos coalitions croisées. Grand mathématicien, mon grand-père se trouvait toujours fort dépourvu devant la force du numéro deux. Mon frère et moi ; ma sœur et moi ; mon frère et ma sœur coalisés contre moi ou avec ma complicité. Quand ce n’était pas moi même celui qui prenait l’initiative. C’est le numéro deux qui fait sans doute la force ou la faiblesse du numéro trois.
Cependant, la présence d’esprit que les mathématiques (et le calcul combinatoire) ne lui suggéraient jamais, mon grand-père la retrouvait dans la langue de ses origines.

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Arrivé à Rome en 1913 à l’âge de quarante ans avec sa femme Agata et ses deux premiers enfants, dont la cadette avait juste quarante ans moins que lui, personne n’aurait pu s’en douter : mon grand-père maternel était un véritable Napolitain et il devait rester tel jusqu’à sa disparition, intervenue à l’âge honorable de quatre-vingt-douze ans.
Revenant au vacarme joyeux qui mettait en provisoire difficulté cet homme alors âgé de quatre-vingts ans, on doit reconnaitre qu’il avait pourtant une arme secrète.
« Chut, le pape fait pipi ! » disait-il de but en blanc, tout en posant le doigt sur sa bouche. Interloqués, nous nous taisions sans difficulté. Et il entamait alors une de ses rêveries…

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 6 janvier 2014

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Dans le château de tes oreilles, 1974 (Stella n. 30)

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001_rêve 1974 180Giovanni Merloni, Rêve avec arbre et luminaires, 1973

Dans le château de tes oreilles

I.
Mystérieuse
aimable
gymnique
ironique sardonique satanique
filmique
oui, bien sûr, filmique.
Figurante, vedette
chemisette
roquette
raquette
guinguette
drôle
(ayant le)
physique du rôle

tu es
mon étui, mon tiroir
ma commode, ma boîte
mon fauteuil qui boite
et pourtant tu n’es pas
pas du tout maladroite.

II.
L’amour fait parler.
Un chuchotement pourtant
peut désintégrer
le château de tes oreilles.

Il suffit de deux cent mille
mots déplacés, jetés
par avarice, par exagération
pour qu’on se retrouve reclus
dans une toile d’araignée
dans une impasse
dans un cagibi détruit.

On n’a jamais été libres
ni riches ni indestructibles,
on n’a jamais été
superficiels
ni profonds non plus.

L’amour fait taire.
Un chuchotement pourtant
peut fomenter une danse
(effrénée)
dans le château de tes oreilles.

Giovanni Merloni

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Idole de la nuit, 1964 (Ambra n. 33)

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M.C. Escher (1898-1972), Het Palais, La Haye, Hollande

Idole de la nuit 

Idole de la nuit
ton rite à toi
c’est le vent soufflant
parmi les cannes.

Mon amour, quand je partirai
le temps se repliera sur soi-même.
et je laisserai
cette lettre sculptée
libre de siffler derrière le train.

J’étais avec une femme,
je dessinais son visage
péniblement
(toujours elle m’interrompait)
je lui parlais des étoiles de l’Ourse
du train sifflant sur les champs
labourés par des hommes bons
(elle me voulait fort
plus costaud d’un soldat).

Un jour justement il pleuvait
et je pleurais, à verse.

J’aurais été heureux
si je n’avais pas eu le souci
de la songer sereine
tandis qu’un sillon gris
(au contraire)
brisait le front de mon idole.

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Île de Procida (Naples)

Au loin, un nid insaisissable d’aigles
ici, des pas de plomb.
Parmi la paille et le foin
de mes ancêtres
je t’ai cherché, en vain, sans te trouver
Ambra, idole de la nuit.

Giovanni Merloni

De « Il treno della mente » (« Le train de l’esprit »), Edizioni dell’Oleandro, Rome, 2000 2000 — ISBN 88-86600-77-1

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Ma famille est un archipel (Luna, 1978)

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Giovanni Merloni, Tityre à chapeau sous l’arbre tutélaire

Ma famille est un archipel (1978)

Ma famille est un archipel.
Mon père s’appelait Jaufré,
sa femme arborait des yeux noirs,
tristes et gais. Sa maison, bien
riante, se comblait d’amitié.

Parmi les pierres d’en dehors
le soleil s’endormait
laissant libre le vent
de valser longuement
avec l’herbe.

000a matrimonio 180 chiara

Jaufré, mon grand-père,
était frêle et bon, toujours
prêt à jeter les mots avec
fougue. Sur les trains
de l’exil, il avait brisé
les lacs et les bois
de tristes filles brunes.

Adversaire à jamais des patrons,
il arborait une mine sévère,
attentive. Entre les lunettes
et le chapeau mou, la mer
imperceptiblement soufflait.

Légendaire, son île de cyprès
accueillait au couchant
près d’un sombre embarcadère
les barques silencieuses
d’hommes tristes
enveloppés dans leurs écharpes.

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Ce fut toujours
ce même destin de fuir,
poursuivant
l’obsession de la vie
et son centre.

Avec ce penchant
pour les rêves de paix
et d’îles immobiles
se forgea le destin
de nous tous,
dans notre famille.

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Même le petit enfant
filant en strapontin
dans son voyage de naissance
entre Rome et Turin
Il s’appellera Jaufré.

Déjà je lui adresse
une gauche ritournelle
essayant de lui cacher
mon esprit perturbé.
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Tu vivras seul sur terre.
dans une île de pierres
écaillées de sel
t’arrangeant mal au vent,
au soleil obstiné
aux ombres du passé.

Heureusement
tu connaîtras bien la peur,
confusément
tu aimeras bien de femmes.

D’abord, tu deviendras
l’ombre de ta mère.
Tu la poursuivras partout
cette sorcière bronzée
aux jambes sèches
(ta première porte
vers le matin).

Ensuite, mon petit ruban d’air
(qui n’existes pas vraiment)
au bout d’un instant
ton ile se couvrira de barbe
rousse. Abrupt et piquant
comme un petit géant
tu seras nu, farouche
intolérant.

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Très vite, la mer
se changera en étang
noir de boue. Autour de toi
une enceinte de visages
t’examinera.
(La plupart des gamins
mon cher Jaufré
apprennent vite la règle
du jeu.
Ce n’est pas, à dire vrai
une loi si terrible).

Mais, toi, nouveau né
pas encore né
(je le sais déjà)
tu t’en iras. Sans argent
et sans larmes
au milieu d’un vacarme
qui bientôt t’oubliera.

Tu auras même la force
d’avancer nonchalant,
cachant le petit sourire
d’être sûr, jusqu’au bout
que tu ne seras jamais
mesquin ni prêt à tout.

Finalement, la belle Hodierne
un jour d’été
te fera trébucher
dans sa tresse blonde
à la taille moderne.

Entouré des soupirs
d’énormes coquillages
heureux et confus, ô Jaufré
(en lui promettant un anneau
doré)
tu retiendras la nuit
et tes mains plongeront
comme de molles racines
au-dessous de sa jupe légère,
au milieu de ses cuisses
humides.

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Et pourtant, effrayé
par le sombre souvenir
de ton ancestral destin
(arrivant au rendez-vous
dans cet instant précis)
tu reculeras sans préavis
loin de cet amour de loin
envisageant dans cette bûche
(capable de brûler ses jambes
et ta main)
le bruit sombre d’un foyer
éventé par la main égale
(fermée à clé)
d’une Vestale.

Je devine enfin le propre
de ta peur,
la raison que tu hérites
te rendant fugitif
pourtant prêt
à t’exiler en vain
dans des nouvels enclos
de plus en plus lointains.

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Giovanni Merloni, Tityre à chapeau sous l’arbre tutélaire (publié déjà dans les vases communicants d’octobre 2013 – avec Danielle Carlès)

Mon destin à moi,
c’est l’attente d’un nom
différent

Et pourtant mon train train
m’emmènera toujours
à fuir loin de moi-même
en cherchant l’âme sœur
(et le véritable amour )
n’importe où.

Giovanni Merloni

De « Il treno della mente » (« Le train de l’esprit »), Edizioni dell’Oleandro, Rome, 2000 2000 — ISBN 88-86600-77-1

1960-1962 avant l’amour 1960-1965 ambra 1966-1971 nuvola 1972-1974 stella 1975-1976 ossidiana 1977-1991 luna 1992-2005 roma2006-2013 paris

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 1 janvier 2014

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Croisement et point de fuite. Rencontre avec l’enfance de Françoise Gérard

Étiquettes

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(Ce texte a été publié une première fois sur le blog de Françoise Gérard [link] à l’occasion des Vases communicants de décembre 2013.)

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Les enfants âgés de quatre à sept ou huit ans sont des hommes (ou des femmes) en miniature, capables aussi bien de chevaucher le vélo de leurs parents que de se faufiler dans une minuscule barque jouet.
Ces objets — le guidon de la bicyclette, la voile en plastique de la barque — ont la fonction d’autant de rochers, auxquels s’accrocher, comme aux genoux de la mère ou le veston rugueux du père. Autour de ces petits riens de métal ou de bois (ou aussi en plastique), les enfants ont l’indomptable pouvoir de construire des mondes merveilleux où le désir se transforme en découverte et la peur se fabrique un abri toujours adapté.
Les enfants n’ont pas besoin de s’évader dans des endroits forcément confortables, car ils possèdent la pleine conscience de l’inadéquation des instruments de leurs fantaisies et en même temps ils devinent l’existence d’un lien robuste entre ces objets récupérés n’importe où et les mondes extraordinaires où leurs fantaisies vont s’installer.
Je crois, ma chère Françoise, que nous avons beaucoup joué, tous les deux, avec la boue et les débris abandonnés dans les terrains vagues, que tu as secondé ton frère dans le jeu du ballon, comme je faisais avec mon frère à moi, souvent n’utilisant que de vieilles boules dégonflées ou donnant des coups de pied à des cailloux…

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« Cette photo a été prise près de l’endroit où, cet été-là, j’ai failli me noyer. C’est mon frère qui m’a repêchée avec des amis qui jouaient non loin ». J’imagine un fleuve ou un ruisseau apparemment tranquille. Peut-être, ce jour-là, tu essayais de saisir quelques objets qui flottaient au fil de l’eau (une plume blanche ?). Moi j’étais plus petit quand une femme moins distraite vis-à-vis des autres s’aperçut de cette petite île — un slip blanc qu’on aurait pu confondre avec une boule de savon — affleurer de la surface lessiveuse du lavoir. Évidemment, je ne me souviens de rien. D’ailleurs, après un long silence (assez inquiétant chez mes parents), le premier mot que j’ai prononcé de ma vie a été « acqua », c’est-à-dire « eau ». Donc je suis peut-être fondamentalement amphibie.
Mais toi, est-ce que tu te souviens de ce jour « particulier » ?
En te lisant, suivant les péripéties de tes textes, on a souvent l’impression d’avoir juste la bouche et le nez en dehors d’une mer heureuse et de s’y aventurer avec toi, sans aucun souci des distances ni des tempêtes. La mer et l’eau en général sont peut-être, pour toi, des moyens essentiels pour te rapprocher, physiquement et sentimentalement, de questions cruciales et engageantes. D’ailleurs, « le vent qui souffle » auquel s’inspire ton blog, c’est ton toit, ton baldaquin, ton abri. Si le toit est le vent même et que la mer est l’unique point d’appui, tu es bien courageuse, car la seule chose qui reste solide c’est toi, dans toutes les traversées que tu entames et que tu achèves.

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« Je sais bien que je n’ai pas l’air d’une fille et qu’il fallait que je le précise… ». Oui, j’avais appelé cette image, selon l’usage italien « le portrait des deux frères », bien sachant que la petite sur la droite est une jeune fille, arborant d’ailleurs un foulard autour du cou. Curieusement, cette photo pourrait se titrer « Croisement et point de fuite ». Car en fait la petite Françoise est juste au centre d’une curieuse perspective reliant sur trois niveaux une rue avec son garde-corps en ciment et briques, un mur en briques auquel tu t’appuies et l’autre mur en pierre blanche qui borde un petit gouffre végétal. Les axes visuels convergent vers leur point de fuite tandis que les jambes maigres de ton frère se croisent. Il y a donc un sentiment d’attente ou de vrai suspens : d’un côté, le bonheur d’avoir la vie sauve, une joie évidente moins dans les regards des deux jeunes que dans l’esprit du photographe ; de l’autre côté, l’épée de Damoclès  du reproche voltigeant sur les deux têtes. Est-ce que ton frère ressentait ce jour-là le même sentiment de culpabilité du frère du Petit fugitif ?

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« Ici, j’ai grandi et je suis habillée en fille… »
On ne se souvient que des beaux jeux, des livres aux illustrations colorées, de l’oncle sympathique ou de la tante bizarre. On ne se souvient pas de la faim. Notre génération, issue de l’après-Seconde Guerre, n’est pas morte de faim. Pourtant, nous avons bien sûr connu l’importance des repas et sommes redevables d’une reconnaissance infinie à toutes ces mains qui, souvent au prix de grands sacrifices, se sont précipités pour nous offrir le pain, les pommes de terre, les soupes ou le pot au feu. À cette époque-là, le fait de pouvoir manger c’était toujours des prix gagnés en échange de notre obéissance et bonté envers les autres. Sinon, au lit sans dîner !
Dans cette image de famille, je crois te reconnaître au centre, les yeux un peu resserrés pour te défendre du soleil. Un soleil bienveillant, qui caresse toute la famille d’une couche affectueuse. Je crois que vous êtes à Armentières, dans le nord de la France, en hiver, que vous venez de déjeuner et que vous êtes heureux. On le voit aussi bien dans l’air poli de ton frère (qui ne croise pas les jambes, ici) que dans le combatif de ta mère. Je trouve en elle une singulière affinité avec mes cousines de Romagne — Dora et Luisa — aussi vivantes que sérieuses, aussi prêtes à la lutte que disponibles aux sourires innocents. D’ailleurs, on dit que les gens de Romagne héritent beaucoup des anciens peuples de la Gaule… 

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Dans cette photo, l’enfant armé de pistolet ressemble beaucoup à ta mère et bien sûr à toi aussi. À sa gauche, je crois reconnaître son frère cadet. C’est une photo qui exprime parfaitement la paresse de celui ou celle qui actionne l’appareil photo et reflète en même temps ce typique climat de recherche d’un motif, d’un prétexte pour entamer un jeu, pour inventer une situation : « J’étais… Napoléon ! », « J’étais mon grand-père en charrette ! », « J’étais Jeanne d’Arc », « J’étais… »

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Ici, tes deux enfants ont déjà grandi. Et pourtant, ils aiment se faufiler dans une trappe. Il n’y a rien de plus suggestif qu’une porte serrée à l’embouchure d’une galerie souterraine. L’imagination part au galop.
Bien avant l’enfance, je crois, quelque dieu invisible décide pour nous le numéro magique qui nous fera de guide. Si on est enfant unique, ce 1 qu’on nous colle à la peau nous donne surtout des sentiments de responsabilité et de solitude. Si l’on est deux, ce numéro 2 nous poursuivra pendant toute la vie :
— M’accompagnes-tu ?
— C’est à toi de porter le cartable, maintenant !
— Tu en profites parce que je suis plus petit.
— Allons chercher quelqu’un pour jouer aux trois Mousquetaires !
En fait, le duo devient presque toujours une force dans les groupes de gens du même âge, surtout s’il y a entre les deux partenaires un expérimenté jeu d’équipe. Mais après, c’est la vie qui nous débarque dans une troupe nombreuse ou exigüe, et ce n’est pas évident de se débrouiller si quelqu’un d’entre nous est l’Eau et qu’il a affaire avec le Vent (qui souffle), la Terre (au-dessous de la trappe) et le Feu (de son âme inquiète).

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« Plus tard, je n’ai peut-être pas encore vraiment l’air d’une fille, mais il est plus facile de faire du vélo en pantalon. »
En voyant cette photo, j’ai tout de suite imaginé une promenade avec toi au bord d’un lac. Moi je me promène à pied, tandis que toi tu avances en bicyclette. Moi je suis obligé de courir un peu, mais toi tu es toujours prête à t’arrêter pour m’attendre. Ou alors tu décides carrément de marcher toi aussi, tout en poussant le vélo par le guidon.
De quoi parlerions-nous ?
Moi je me lancerais dans une divagation sur le thème de l’inconscience. Elle était absolument nécessaire si l’on voulait que ton portrait fût sincère et inoubliable. Donc, en raison de la beauté évidente de cette photo je conclurais que tu étais bien consciente du fait que quelqu’un essayait de t’encadrer dans une photo. Pourtant tu n’avais pas résisté dans le rôle du modèle insouciant ou indifférent, car tu étais intéressée à celui ou celle qui te pointait. Il ou elle te parlait, et tu t’oubliais de toi-même…
Dans un esprit philosophique qui me dépasse toi, au contraire, tu affirmes qu’à ces temps-là « les corps croyaient avoir une âme ». Donc, pendant que le photographe suait et soufflait, essayant tout de même de te convaincre — à arrêter la bicyclette et dire tout simplement « Cheese » —, ton corps se tenait péniblement en équilibre entre le vent et l’eau. Cela donnait à ce corps même l’illusion d’avoir une âme et cette âme en profitait pour voltiger comme un nuage invisible entre tes yeux et l’objectif qui les photographiait…
Mais, où allait vraiment cette bicyclette ? Et maintenant, où s’est-elle installé cette chasseuse de papillons poussée par le vent qui souffle ? Apparemment, un bûcher de la mémoire — ou le manque de temps pour s’y appliquer — empêche de reconstruire un à un les passages d’une vie de réflexions et de rêves, mais aussi la maturation d’une intelligence vive, subtile, émotive, ouverte vers les autres. Pourtant, cette fois-ci, en dépit de toutes les techniques ultra-sophistiquées du futur qui nous hante, il ne nous suffira pas de « cliquer pour agrandir » la photo et y voir l’éclair bruyant et venteux qui souffle dans tes yeux.

Siffle le vent, hurle la tempête
Souliers cassés et pourtant il faut continuer
Pour conquérir le printemps rouge
Où se lève le soleil de l’avenir
Pour conquérir le printemps rouge
Où se lève le soleil de l’avenir…

Chanson : Fischia il vento, urla la bufera

Photos : Françoise Gérard

Texte : Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 31 décembre 2013

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