le portrait inconscient

~ portraits de gens et paysages du monde

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Que c’est laid l’ignorance ! (débris de l’été 2014 n. 14)

02 mardi Sep 2014

Posted by biscarrosse2012 in le strapontin et débris de l'été 2014

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débris été 2014 180

Que c’est laid l’ignorance ! (Quant’è brutta l’ignoranza!)

« Amadouer le souvenir de Saint-Malo… »
Oui, c’est vrai, « les meilleures choses ont une fin, par exemple les séjours en Bretagne… »
Et pourtant, si je ferme les yeux — tandis que des persistances rétiniennes flottent sous forme de rochers et de sables ou de barques pliées sur le côté en attendant l’heure fixée pour la marée haute — je vois de gens en noir et blanc qui discutent avec animation.

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Penne, 1948

Parmi ce groupe d’intellectuels assis librement dans le coin d’ombre de la terrasse d’un bar, il y a le cousin de mon père, Giorgio G., sa sœur Angelina et, en retrait, leur mère aux yeux perçants et transparents, Enrichetta. En France, elle s’appellerait Henriette, tandis que Georges et Angèle seraient les noms de ses enfants, tous les deux sur la cinquantaine, cultivés, intelligents ainsi que doués, comme Enrichetta d’ailleurs, d’une explosive ironie.
À côté de Giorgio, il y a sa femme Maria, dont je n’oublie pas la franchise et la chaleur de l’allure. Tandis que les gens assis font vivre de leurs éclats de rire et attitudes imprévisibles le bar de Penne — un pays très vivant des Abruzzes —, mon frère et moi nous essayons d’improviser un micro match de foot avec notre cousin Enrico, qu’en France on appellerait Henri.
Engagés dans notre activité sportive maladroite, nous n’écoutons que des échos des discours que « les adultes » entament, coupent ou relancent de même que nous faisons avec notre boule dégonflée…
En fait, il n’y avait pas que les G., représentants en chair et os du même nom de famille qu’avait porté Mimì, ma grand-mère paternelle (glorieuse et héroïque femme du Zvanì de Romagne, dont quelques-uns de mes lecteurs pourraient se souvenir).
Dans cette ombre, gentiment offerte par deux ombrelles jaunes, il y avait aussi mes cousins Paolo et Massimo P., mon père et ma mère ainsi que de chers amis devenus désormais des habitués de ce village qui n’est pas loin ni de la mer Adriatique ni du Gran Sasso, célèbre et généreuse montagne que les gens d’ici adorent comme une espèce de divinité personnifiée.
Au centre ou pour mieux dire au barycentre psychologique de ce groupe vaste et élégant, il y avait l’oncle Nicolino, resté longuement veuf après la disparition précoce d’Irma, la plus âgée des deux sœurs aînées de mon père.
Il était le chef naturel, le leader incontesté de ce petit « clan » de gens honnêtes à l’esprit noble et généreux. Ils étaient des privilégiés, peut-être. Car ils appartenaient à une génération où l’exercice de la profession — de journaliste (comme l’oncle Giorgio), d’architecte (comme Raffaelino, le frère de Nicolino), d’avocat (comme mon père) ou de médecin (comme Nicolino même) — ne rencontrait pas les mêmes difficultés que ma génération lors de l’impact avec le travail.
Ils étaient bien sûr encore plus privilégiés vis-à-vis des gens qui sortent aujourd’hui des universités italiennes avec un diplôme ainsi que de bonnes notes sans trop espérer d’obtenir un travail cohérent avec leurs attitudes et talents.
Et pourtant tous ces gens pour la plupart disparus auraient pu être vulgaires, malhonnêtes, corporatifs, obtus, renfermés dans leurs convictions rigides. Pas du tout. Ils étaient limpides, intransigeants, ouverts et généreux. Et, lorsque Nicolino prononçait une de ses expressions typiques, tout le monde lui faisait écho :
— Que c’est laid l’ignorance ! avait dit encore une fois Nicolino, d’une voix légère et à peine audible, qui arriva jusqu’à l’oreille distraite des trois jeunes footballeurs.

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Penne, 1959

J’aime maintenant imaginer, assis dans une chaise libre de ce même bar, l’écrivain et scénariste Ennio Flaiano, de passage à Penne, en provenance de son village, situé juste à quelques kilomètres de distance. Un homme génial que j’aimerais adopter comme le énième oncle de cette vaste famille des Abruzzes.
Que dirait-il ? Il raconterait timidement sa dernière escapade en France. D’abord à Paris, ensuite à Mont-Saint-Michel et Saint-Malo… Il essayerait peut-être d’expliquer que l’ignorance est fille de la division :
— Impossible se mettre d’accord pour gouverner lorsqu’on ne fait que multiplier les centres du pouvoir… Et dans l’embarras des rivalités acharnées, on se trouve toujours d’accord pour laisser dans l’ignorance tous ceux qui ne sont pas concernés, la majorité de nos compatriotes, en fin des comptes…
— Mais l’ignorance est partout ! dirait sans doute quelqu’un plus courageux ou plus indifférent.
— D’accord ! L’ignorance s’installe et prolifère aussi bien dans les pays en forme d’archipel, comme l’Italie, que dans les pays en forme de monolithe, unis et gouvernés depuis le centre… Comme l’Union Soviétique… répondrait Flaiano. Je le vois, d’ailleurs, toujours prêt à réfléchir, demeurant honnêtement perplexe vis-à-vis des merveilles de ce monde flou au-delà du rideau…
– D’ailleurs en France, tout comme en Angleterre et dans les autres pays plus évolués d’Europe, ajoute-t-il, on a bien compris que la civilisation « convient » !

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Penne, 1959

Tous les présents au bar de Penne seraient d’accord avec lui.
— Elle rapporte des avantages, même à l’administration de la justice et de la paix, s’exclamerait l’oncle Giorgio.
— En tout cas, personne en France n’aurait le courage de nier la valeur de la culture, en commençant par la langue, les musées, les théâtres… Nicolino ajouterait.
— La culture, l’instruction publique, le soutien à l’art, à la musique… tout cela aide les gens à supporter les difficultés de la vie, dirait mon père.
— Panem et circenses ! s’écrierait bien sûr l’oncle Ennio dans un élan de véritable passion. Les grandes nations d’Europe ont bien appris la leçon des Romains…
— Car ils sont parfaitement conscients de la nécessité de se battre, d’être toujours à la hauteur des défis de l’Histoire, ajouterait mon père, modéré en politique et passionné pour la musique de Beethoven et Tchaïkovski.

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Vers Le Gran Sasso, 1959

C’est à ce point-ci que la discussion parfois glisse dans un piège. L’orgueil de l’intellectuel qui consacre sa vie à une lutte acharnée contre l’ignorance, qu’en Italie risque de convenir au pouvoir même plus que la civilisation… cet orgueil cède le pas au doute. Car il est très rare qu’en Italie la culture, dans le sens plus noble et plein du terme, se marie à un pouvoir quelconque. Sauf des exceptions, des îles entourées de mers menaçantes : un certain cinéma, un certain théâtre, une certaine littérature, des psychanalystes de grande envergure, des hommes de sciences, des journalistes exceptionnels, des politiciens honnêtes…
 Il est facile alors de tomber dans le fatalisme, arrêtant pour un moment de lutter. Voilà pourquoi j’imagine un final que mon oncle Nicolino n’aurait jamais pris en considération…
— Tandis qu’à l’étranger on a tranché une fois pour toutes à faveur d’une civilisation d’État… ajouterait dans mon hypothèse Giorgio, toujours caustique, nous savourons jusqu’à la lie notre illusion de pays baigné dans la bonne chance. Chacun pour soi et Dieu pour tous ! Je ne veux pas dire que Dieu est ignorant…
— Nous sommes irrésistiblement attirés par un gouffre, tu dis… lui répliquerait l’oncle Nicolino, juste un peu agacé.
— La faute est à la solitude, à l’incapacité de bâtir une culture active, en dehors des cas isolés de quelques génies qui ont eu le hasard de s’exprimer… s’exclamerait Ennio avec chaleur.
— Des génies que personne n’écoute, hélas, l’interromprait mon père.
— Tout cela va rendre nous-mêmes des ignorants, des présomptueux, isolés dans nos petits mondes provinciaux. Nous resterons sans remède des ignorants ! répliquerais-je, en prenant brusquement la parole dans l’étonnement de tous les adultes.
— Nous sommes une minorité de rêveurs intransigeants et désintéressés au milieu d’une minorité de gens qui prêchent la civilisation en se battant tant bien que mal contre l’ignorance, conclurait Flaiano. Mais c’est une bataille entre la baïonnette et la mitrailleuse. Nous sommes comme les héros de Sapri :


Ils étaient trois cents,
ils étaient jeunes et forts
et ils sont morts (1)

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Saint-Malo, Maison du Corsaire, 2014

Giovanni Merloni

E vola vola vola…

(1)
Eran trecento
eran giovani e forti
e sono morti…

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première et Dernière modification 2 septembre 2014

TEXTE EN FRANÇAIS

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Dernières vagues avant l’oubli (débris de l’été 2014 n. 13)

01 lundi Sep 2014

Posted by biscarrosse2012 in le strapontin et débris de l'été 2014

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débris été 2014 180 Dernières vagues avant l’oubli

Dans une pièce théâtrale très poignante de … Lagarce (« Derniers remords avant l’oubli ») — que j’avais vue en 2008 avec ma fille au théâtre de la Bastille, rue de la Roquette —, après une longue séparation Paul et Hélène, ne faisant qu’un avec leurs nouveaux partenaires, reviennent lors d’un dimanche fatal sur le « lieu du délit » : une grande maison avec jardin qu’ils avaient achetée un jour pour une bouchée de pain en commun avec David, cet ami avec qui ils ont vécu une véritable passion. Depuis, Paul et Hélène en sont partis, et se sont construit une autre vie, tandis que David est resté là…
Le sens primordial de cette pièce est dans la différente notion que chacun des trois amis-amants (et rivaux) s’est formé vis-à-vis du passé commun.
Comme il arrive toujours dans la vie, ceux qui avaient fiché le camp ont dû supporter de terribles remords pour avoir quitté David, donc ils gardent encore l’envie de tout éclaircir sinon la secrète espérance de pouvoir miraculeusement renouer leurs liaisons d’amitié ou d’amour, effaçant toutes les traces de l’ancienne rupture.
David, celui qui a dû souffrir davantage dans la première phase de cette séparation, maintenant n’est pas disponible au jeu de la rapatriée ni à celui des fouilles rétrospectives..
.

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Une de mes amies les plus chères disait parfois qu’il vaut mieux avoir des remords que des regrets… Bien sûr, étant elle une personne responsable et respectueuse d’autrui, elle était toujours prête à prendre en charge ses éventuels remords…

J’avais un souvenir très particulier de Saint-Malo, où je suis revenu cet été, cinquante-six ans après… exactement le 16 août ! Le hasard plus total a choisi ce jour avec une précision tout à fait incroyable. Car en fait j’avais passé avec ma famille la journée de la mi-août 1958 à Saint-Malo dans un état d’enthousiasme et d’allégresse hors norme, imaginant d’y rester pour toujours… Et pourtant nous avions négligé un aspect essentiel. Trop tard on avait cherché où dormir. Il n’y avait plus de chambres ni à Saint-Malo, ni à Dinan… À Rennes aussi toutes les tentatives avaient été vaines. Et finalement, les cinq membres de la petite famille, dont le plus jeune avait alors onze ans, furent obligés de dormir dans les étroitesses d’un Fiat 1100 noir…
Encore aujourd’hui je ne peux pas me passer de me souvenir du supplice (que mes jambes trop longues et claustrophobes ne m’aidaient pas à supporter) ainsi que de l’écho douloureux d’un de premiers disques à 78 tours. Une chanson venue de la France dans cette époque de guerre froide et de présence encore encombrante de la guerre passée :

Je me souviens, ma mère m’aimait
et je suis aux galères…

cette voix d’Yves Montand qui nous rapportait une certaine idée d’héroïsme dans la disgrâce :

Je me souviens, ma mère m’aimait,
mais j’ai cru Madeleine…

(En fait je n’avais pas compris les raisons des larmes de ma mère chaque fois que le disque roulait sous la pointe imprécise…)

J’ai pas tué, j’ai pas volé,
je voulais courir la chance
J’ai pas tué, j’ai pas volé,
je voulais que chaque jour soit dimanche

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Voilà. Cette mi-août je la ressentais comme un dimanche d’innocence où chacun devrait suivre ses pulsions vitales, d’homme et d’animal. Pourquoi pas ?
Maintenant, dans la voiture serrée, avec la seule véritable gêne du bruissement des voitures glissantes à côté avec leur liberté légère, je comprenais confusément la raison des larmes de maman se projetant sur mon corps irrégulier d’adolescent comme une destinée inébranlable…
Mais je ne savais pas combien de cachots et de galeries et de tortures et de mystères de vies confiées aux hasards les plus totaux se cachaient dans les souterrains des remparts, de la ville même de Saint-Malo, dans les navires, et même entre les plis de la basse ou de la haute marée.
D’autres côtés, en vive contradiction avec mes tentatives de rébellion, tel un rêve violent et merveilleux vis-à-vis de mes vaines implorations pour qu’on me laisse étendre sur le pré mouillé près de la roue… il y avait le magique souvenir de la foule en fête, de ses chants et ses danses !

Oh près de ma blonde
qu’il fait bon dormir !

Pendant toutes ces années, je n’avais jamais eu le courage d’envisager une escapade à Saint-Malo, peut-être à cause de cette espèce de rejet que la ville même m’avait fait subir telle une brusque déchirure au beau milieu d’une des rares fêtes de ma vie…
Bon, n’exagérons pas. J’en ai eu de fêtes… Mais ce partage de la France qui danse, ce contact simple et immédiat avec des gens qui savaient aimer si simplement la vie… je me rendais parfaitement compte que c’était extraordinaire…
Mon père ne me laissa pas sortir de la voiture, même si j’avais essayé par tous les moyens de le convaincre. La pénible interruption des vacances joyeuses accéléra le retour en Italie…
Finalement, avec un séjour de quatorze jours, j’ai eu la chance de me prendre une revanche vis-à-vis de cette lointaine contrariété. Avec le grand soulagement de retrouver les mêmes gens, les mêmes danses, le même esprit hagard et joyeux à la fois…

Oh près de ma blonde
qu’il fait bon dormir !

003_provino_031 - 180

D’ailleurs, on n’a pas eu le temps de s´ennuyer… si l’on considère que juste le dernier soir nous nous sommes rendus près de l’embarcadère hors de la porte Dinan pour assister au phénomène de la haute marée…
Je me suis trouvé à fixer cet écume qui montait et redescendait tout en submergeant une zone où nous avions longuement traîné en goûtant le soleil et le vent tandis que les bateaux de la compagnie du Corsaire s’alternaient avec leurs différentes propositions de tour aquatique…

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 1 septembre 2014

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Quatorze jours corsaires (débris de l’été 2014 n. 12)

31 dimanche Août 2014

Posted by biscarrosse2012 in le strapontin et débris de l'été 2014

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débris été 2014 180

Quatorze jours corsaires 

Partir s’extirpant aux pénibles habitudes
Arriver camouflés dans d’étranges manteaux
Rouler sans attendre sur le bord de l’enclos
Imaginaire et physique des remparts
Savourant des allègres inquiétudes.

Siroter le ciel, avaler le silence
Accrocher aux cloches nos envies débridées
Introduire le projet d’existences insensées
Naviguer par ellipses et cadences
Traversant les sables irisés.

Mille enclos franchir, dans la ville hardie
Ancrée par de fils invisibles aux enclos de la mer,
Liaisons que mille sculpteurs ont figées en calvaires.
Ô Bretagne où est-elle ta sortie ?

Giovanni Merloni

paolo scaletta - copie 180

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première et Dernière modification 7 avril  2014

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Mon « demain » incertain (Zazie n. 15)

17 dimanche Août 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes poèmes

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Zazie

image

Mon « demain » incertain

Je n’ai que « demain »
pour tout faire, pour tout
vivre, une dernière fois
avant de partir,
avant de mourir.

Je n’ai que « des mains »,
pourtant chaleureuses.
La gauche, pour réchauffer
ma gorge,
la droite, pour essayer
de calmer mon
estomac.

Je n’ai que « deux domaines »,
ils ne sont jamais vides
ils ne sont jamais pleins.

Je n’ai que « deux dômes »,
l’un à Paris l’autre
a Rome.

Je n’ai que « demain »
pour me caler « de-dans »
ces « deux dômes »
dominants.

Je n’ai que « deux mains »
qui pourtant se « dé-mènent »
dans mes « deux domaines »
ni sombres
ni sereins.

Du jour au lendemain
je n’ai qu’à « dé-manteler »
tous mes « dômes »
tous mes « domaines »
en serrant dans mes « deux mains »
mon « demain »
incertain.

Giovanni Merloni

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Torno subito (débris de l’été 2014 n. 11)

15 vendredi Août 2014

Posted by biscarrosse2012 in le strapontin et débris de l'été 2014

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débris été 2014 180

Mes chers lecteurs,
Mes quatorze jours de vacances commencent demain. Je ne sais pas si là où je vais avec ma famille j’aurai la possibilité de me brancher à Internet ou pas. Si cela m’est accordé, je vous enverrai une carte postale virtuelle de temps en temps. D’ailleurs, je voudrais un peu me dégourdir les jambes en visitant quelques-unes des merveilles de Bretagne. J’amène avec moi un album de feuilles au format A3, cinq couleurs primaires, une palette, ainsi qu’une confection de pinceaux. Le verre avec l’eau pour diluer mes idées je l’emprunterai sur place.

Bonnes vacances aux partants ! Belles journées en ville aux restants !
En vous donnant rendez-vous dimanche 31 août, en dessous de l’inscription

TORNO SUBITO ! (1)

002_torno subito 2 180

J’accroche à ma vitrine un tableau que je viens juste de terminer.

Giovanni Merloni

(1) Je reviens tout de suite !

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première et Dernière modification 15 août 2014

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Le dormeur de la rue (Zazie n. 14)

14 jeudi Août 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes poèmes

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Zazie

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Le dormeur de la rue

Dans un coin boueux
de l’hiver
dans une bande effacée
de l’été
essayant se dérober
aux plus graves disgrâces
un frère humain

(à même la terre
à même la pierre
à même les égouts
à même les eaux
à même les urines),

vautré dans un papier d’or,
il dort.

Giovanni Merloni

Ce texte est strictement lié, pour son inspiration, à l’article Des hommes inutiles (débris de l’été 2014 n. 10)

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Des hommes inutiles (débris de l’été 2014 n. 10)

14 jeudi Août 2014

Posted by biscarrosse2012 in auteurs français, le strapontin et débris de l'été 2014

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Valère Staraselski

débris été 2014 180

Des hommes « inutiles »
Au-delà de ma bonne volonté à preuve de bombe, je n’ai jamais été un homme au foyer. Je peinais beaucoup à remettre tous les matins en ordre mon canapé-lit avec son équipe de coussins aux tailles variées sous la menace de l’arrivée impromptue et pas toujours souriante de notre première hôtesse alsacienne.
Voilà la raison pour laquelle, une fois installé dans mon nouveau domicile, ayant acheté pour ma fille cadette et moi (au dernier étage du glorieux BHV) deux confortables sommiers ainsi que deux matelas Simmons, j’ai fait ma petite « révolution personnelle », en me rendant, après plusieurs consultations et hésitations, chez un magasin spécialisé…
Comme vous verrez, ce que j’ai acheté (et utilisé pendant une des phases les plus heureuses de ma vie) semblera jaillir de l’imitation des systèmes adoptés par les « dormeurs de la rue » pour se protéger du froid et des intempéries. Une solution beaucoup plus commode, la mienne, que j’ai eu la possibilité de mettre en pratique et toute sécurité, au milieu des quatre murs d’un appartement propre et fermé à clé.
D’ailleurs, cette solution, conçue pour les émergences, les voyages, les randonnées sur les cimes alpines ainsi que pour les vacances à pied, même si elle est parfaitement adaptée aux exigences d’une personne seule, elle cogne vivement contre la mentalité dominante. « Comment ? Tu veux te soustraire aux règles de tout le monde ? » « D’accord, tu dors en solitaire et tu te sers d’un outil créé pour une personne à la fois… Cela est très incommode, on ne peut pas bouger librement, sortir les pieds, mais techniquement c’est « faisable » (mot ce dernier que je n’aime pas)… « Tu vas adopter ce système juste pour gagner cinq ou dix minutes de travail par jour… Tu es bien curieux, mon ami ! » (Je n’aime pas non plus ce ton confidentiel, surtout s’il est implicite…)
J’ai résisté aux nombreuses objections, en faisant finalement le choix d’un confort austère et presque militaire. J’en ai profité pendant à peu près trois ans, c’est-à-dire jusqu’à l’arrivée définitive de ma femme.
Et pourtant, chaque fois que je me suis faufilé dans ma souple et glissante enveloppe, je n’ai pas pu me passer de penser à tous mes confrères humains ayant à faire avec un machin pareil, qui n’avaient pas du tout la même chance que moi.
« Oui, je ne suis pas du tout riche, me disais-je. Mais je peux m’accorder un toit, une boîte aux lettres, un escalier, une porte avec le petit périscope pour regarder au-dehors… J’ai les rideaux occultant la lumière du jour et aussi un petit escabeau pour y appuyer mon portable Nokia, mes lunettes et mon livre de chevet…»
« Ne serait-ce pas une forme de snobisme légèrement provocateur, la mienne ? Ou alors, suis-je moi aussi un homme inutile ? »
Un des phénomènes qui m’avait particulièrement bouleversé dans ma nouvelle réalité, c’était le nombre impressionnant de gens qui traînait péniblement pendant la journée dans les rues, dans les couloirs du métro, sur les ponts et sous les ponts. Des gens sans abri, sans un sou, qui demandaient dignement l’aumône ou se laissaient aller sur un matelas au bord d’un trottoir. Même d’entières familles. La géographie de ce douloureux problème n’était pas homogène si l’on se déplaçait de la rue du faubourg du Temple en direction de la Roquette, par exemple. On dirait que les villages se multipliaient et pourtant, même s’ils étaient en compétition pacifique les uns contre les autres, à l’intérieur de chaque village on partageait la même notion de la richesse et de la pauvreté, de la précarité et de la détresse. À rue Keller tout comme à rue Sedaine, sur le parvis de Saint-Ambroise tout comme à rue de la fontaine au Roi…
Pendant la nuit, la plupart de ces gens de la rue disparaissaient. Sous les arcades, dans les passages et les coins les plus reculés je rencontrais des amas informes où se barricadaient des gens qui n’avaient pas de choix, enveloppés dans des cartons ou des couettes ou alors dans d’étranges feuilles dorées ou argentées. Le premier que j’ai rencontré avait choisi le côté de la rue Barbier qui se termine en cul-de-sac juste près de la grille d’accès à la petite cour d’où je montais à mon logement. Ensuite, j’en ai rencontré partout, même dans des balcons libres au rez-de-chaussée de certains immeubles.
Je vous avoue que je suis très sensible à la condition de tous ceux qui trainent dans la rue et y dorment, parfois dans des conditions de risque sérieux. Pas seulement en raison de mon égoïsme qui me pousse facilement à voir moi-même glisser dans une dérive pareille… Néanmoins, je partage les sentiments de la plupart de mes nouveaux concitoyens : personne ne peut être insensible, à Paris même plus qu’ailleurs, à la vie difficile et parfois impossible des désespérés de la rue. C’est très difficile pour moi d’en parler, car je ne peux pas éviter, à chaque mot qu’avance, de m’interroger sur la pleine sincérité de mes propos. Car il est évident d’un côté que le problème est énorme, gigantesque, dépassant les possibilités d’action de chaque individu, comme il arrive dans les grandes calamités naturelles ou dans les guerres… Une communauté entière est concernée. Et pourtant, chacun de nous se dérobe ou se sauve en protestant que c’est aux institutions, aux associations humanitaires la tâche de s’en charger. Mais, évidemment, ce que nous voyons au jour le jour nous fait bien comprendre que les efforts extraordinaires que fait la Mairie de Paris — avec l’aide d’un immense réseau de structures et d’hommes prêts à intervenir — ne sont pas suffisants. Quoi faire ? Je crois qu’au-delà de toute rhétorique il faut surtout garder les yeux ouverts et participer à la vie de la ville et du quartier — chacun selon ses possibilités —, vigilant toujours de façon que tout cela ne soit jamais nié ni abandonné définitivement à soi-même.

Pendant les premières années à Paris j’avais lu deux livres, à ce sujet, qui m’avaient vivement touché, concernant, tous les deux, la facilité, pour un jeune au chômage, de glisser dans la rue. Dans le roman poignant et intransigeant de Valère Staraselski, « L’homme inutile » Brice Beaulieu — élève brillant et fort doué en difficulté avec la bureaucratie mentale d’une société devenue de plus en plus cynique — succombe presque sans lutter, devenant par erreur victime d’une violence qui serait anachronique dans une société jusqu’au bout responsable (voir un extrait ci-dessous).
Dans le livre de Harold Cobert, « Un hiver avec Baudelaire » — un roman douloureux, mais confiant dans les hommes (et encore plus dans un chien au nom évocateur) — Philippe Lafosse traverse le drame de la rue jusqu’au bout, prenant conscience de toutes les contradictions positives et négatives de la machine de la solidarité. On découvre qu’au-delà des institutions ce sont toujours les hommes ou les femmes qui font la différence, avec leur sensibilité et volonté individuelle qui les poussent à agir, même contre l’évidence la plus dure.

Un outil pour l’homme inutile
La série des boutiques du Vieux Campeur constitue une véritable chaîne spécialisée, un peu snob et peut-être un peu chère aussi, qui offre pourtant une solution à presque toutes les exigences, même les plus intimes, liées au froid, au vent et à la pluie ainsi qu’aux éventuelles randonnées se terminant par des nuits à la belle étoile.
Je ne trouve pas l’espace, ici, pour décrire exhaustivement l’étonnement admiratif que j’ai prouvé, déjà la première fois que je m’y suis rendu. J’avais froid. J’avais besoin de protéger les parties de mon corps que de pantalons pas suffisamment chauds ne protégeaient pas des flèches gelées de l’hiver.
Lorsqu’on descend à la station MAUBERT-MUTUALITÉ on est joliment invités à monter sur la colline Sainte-Geneviève, chère à Abelard, par la très agréable rue des Carmes (au bout de laquelle se hisse, solennel, le Panthéon). On tourne à droite et l’on pénètre dans des ruelles (dont rue Sommerard et rue Thénard) s’accrochant en haut à la rue des Écoles, où, de façon discrète et apparemment hasardeuse, plusieurs boutiques du « Vieux Campeur » vous attendent, pour vous offrir chacune des choses différentes.
Une espèce de BHV horizontal, spécialisé dans les randonnées les plus hardies et les plus difficiles, s’adressant donc surtout à des gens héroïques qui n’ont peur de rien, prêts à se lancer dans le vide avec un deltaplane (ou un parapente) ou à glisser parmi les cailloux d’un torrent à la vitesse de la lumière. Mais, puisque les affaires sont les affaires et qu’il faut quand même survivre, cette glorieuse chaîne daigne accueillir aussi des citoyens couards comme moi.
Et pourtant, quand j’ai acheté mon collant de laine noir je n’ai pas eu le courage de dire que j’avais froid à Paris, même dans mes quatre murs. En répétant ce que je venais juste d’entendre de la bouche d’un autre client, j’ai dit qu’il me fallait cela pour une excursion dans les montagnes du Canada, où m’attendait Odette, une amie de là-bas.
De même, lors de l’achat de mon précieux sac à couchage : « Je resterai à la base. C’est mon fils qui va escalader le Mont Rose. Mais, vous comprenez, dans une tente à la hauteur de 2000 mètres…»
Très sensible au risque de mourir de froid, j’ai eu la sensation d’être sauvé au milieu d’un gouffre de glace par un Saint-Bernard humain lorsque le vendeur (probablement un ex-guide alpin) m’a renseigné autour des petites différences entre les nombreux modèles exposés. Rassuré, d’une façon très discrète, m’accompagnant avec des gestes éloquents, je lui avais avoué mon but : profiter d’un très confortable matelas Simmons et, à l’abri des quatre murs d’un appartement silencieux, utiliser cette formidable découverte de la technique alpine à la place du redoutable caravansérail de draps, couvertures et/ou couettes aussi engageants qu’encombrants. Mon primordial souci c’était celui de faire front aux baisses de la température pendant la nuit, étant chaque fois obligé d’éteindre le chauffage électrique avant de dormir… Mais je sais bien combien est-elle différente la condition du dormeur de la rue !

Extrait de la lecture de « Un homme inutile » de Valère Staraselski
C’est la lecture d’un très poignant roman de Valère Staraselski (« Un homme inutile », éditions du Cherche midi, 1998) qui m’a poussé à réfléchir sur le thème de l’abandon et m’offre maintenant la possibilité de conclure cette ultime lettre sur la « rupture ».
Ce livre se charge en fait de la tragédie humaine de tous ceux qui, du moins du vivant, résultent « perdants » vis-à-vis des paramètres et des outils de sélection d’un monde soi-disant moderne et progressif qui, au contraire, alimente une idée de société de plus en plus basée sur le succès et ses privilèges, où l’argent devient inévitablement l’unique repère et la seule divinité possible. Cela est particulièrement évident aujourd’hui, avec les informations en temps réel dont quiconque peut profiter dans n’importe quel endroit, même le plus reculé de la planète.
D’ailleurs, « l’abandon » — qui marque inexorablement les perdants, les réjetés, les exclus et tous ceux qui n’ont pas su « profiter » des chances offertes par un système où le succès est théoriquement possible pour tout le monde et pour chacun —, se lie strictement aux « contradictions » d’une logique de l’emploi et de l’intégration selon laquelle celui qui ne sait pas jouer ses cartes dans la société, ne pouvant être gagnant est automatiquement un perdant. Un homme ou une femme inutile.
Je crois qu’il n’y a personne qui ne désire être utile à la société dont il en attend la protection. Être utile aux autres est chose d’importance vitale pour chaque homme, autant que le désir de s’exprimer. Cela, plus ou moins conscient lorsque on est dans le plein des forces et des prérogatives physiques et mentales, personnelles et sociales, devient encore plus évident sinon dramatique quand on commence à perdre des forces et des prérogatives.
Tomber dans le chômage du jour au lendemain est comme perdre la souplesse dans le rapport amoureux.
Car le travail (et l’amour) ne sont pas seulement des moyens pour nous exprimer, pour affirmer — plus ou moins — nos penchants et habilités particulières. Ils sont surtout la condition indispensable pour notre intégration.
Cela surtout dans les sociétés où la solidarité risque de devenir optionnelle et minoritaire. Car, évidemment, dans la plupart des cas, le sentiment d’inutilité lié à la perte du travail ou d’autres prérogatives physiques et mentales, ne représente pas une faute personnelle, ne correspond pas à une révolte contre ce que la vie et le contexte social nous offre. Mais…
Brice Beaulieu, le protagoniste du livre, est un jeune français qui a priori possède toutes les cartes pour réussir, que peut-être la mentalité gagnante d’aujourd’hui accuserait d’un certain manque d’agressivité voire méchanceté et absence de scrupules, cet homme sur la trentaine qui pourrait être classé comme « l’homme sans qualités » de Robert Musil, cet homme « rêveur et fataliste » se trouve dans cette contradiction tout à fait typique de notre époque post-moderne de perdre le travail, de ne pas réussir à en trouver un autre, de « glisser dans la rue » — comme on dit ici à Paris — et de se sentir subjectivement inutile, avant de se précipiter dans une exclusion objective et, apparemment, sans retour.
Je termine cette longue lettre avec les mots poétiques de V. Staraselski. Comme beaucoup des gens « glissés dans la rue » ce Brice Beaulieu sans défense et tout à fait dépourvu, en réalité, d’agressivité ou de cynisme, reste enfin victime de l’incapacité collective de lui tendre une main. Dans une poche, un feuillet survit miraculeusement au bûcher qui restera peut-être impuni. Et le brigadier choqué essaie alors de le lire : « …je crois pouvoir témoigner de la qualité exceptionnelle de cet étudiant. Son intelligence rapide et brillante, mais exigeante et sans compromis pour atteindre les réalités les plus profondes, sa sensibilité littéraire toujours attentive aux singularités fortes des grandes œuvres, son énergie et sa régularité exemplaires… J’ajoute que les qualités humaines de M. Beaulieu sont au niveau de son intelligence : discrétion, mais sans difficulté relationnelle, et sens très sûr des responsabilités. J’estime, sans hésitation, qu’il saurait profiter au maximum… » (page 195)

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 14 août 2014

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Gare aux ondes ! (débris de l’été 2014 n. 9)

13 mercredi Août 2014

Posted by biscarrosse2012 in le strapontin et débris de l'été 2014

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débris été 2014 180

Gare aux ondes ! (débris de l’été 2014 n. 9)

Dans le roman de la mémoire, il y a toujours des passages qu’on ne peut pas rater et, en même temps, des souvenirs récalcitrants, qu’on essaie de tenir suspendus dans l’air comme dans un limbe. Quitte à les rattraper juste à la dernière minute, sous l’empreinte d’une espèce de fulguration.
Il y a ainsi des mots qui se chargent très bien de traîner (ou pousser) le chariot de ce roman lourd et par moments antipathique, des mots que leur même besogne use et abîme jusqu’à ce qu’ils deviennent insupportables.
Parmi ces derniers, l’installation se détache sans doute souveraine… Un truc de la langue de tous les jours, en définitive, qui n’est ni viande ni poisson. Un mot qui n’explique rien par rapport à ce que des multitudes d’hommes et de femmes endurent dans leur recherche d’une halte dans leurs cauchemars… L’installation est un but toujours inachevé ou pour mieux dire c’est un défi qu’on est obligés d’assumer à l’infini. « Êtes-vous en condition de vous installer ? » « En êtes-vous capable ? » « Avez-vous préparé votre CV avec vos titres et vos références ? » « D’où venez-vous ? » « Vous allez tôt ou tard rentrer dans votre pays, n’est-ce pas ? » « Où allez-vous, pendant les vacances ? » « Ah, votre pays, l’Italie, c’est magnifique ! »

Il faut la prendre à petites doses, la question de l’installation, la mettre de côté avec les valises, avant de trouver le nom de la rue dans le petit guide rouge et bleu, indispensable.
Voilà, je l’ai trouvée : c’est la rue de la Folie Méricourt ! Une rue parisienne classique, avec une personnalité un peu cachée, très spartiate, apparemment modeste. Et pourtant un axe long et droit comme une épée, parallèle au boulevard Richard Lenoir, reliant la rue de la fontaine au Roi au parvis de l’église de Saint-Ambroise. On ne se trompe pas, même si on ferme les yeux, il n’y a qu’à marcher sur le trottoir de droite jusqu’au bout lumineux et vert.
C’était le parcours plus bref entre mon premier domicile et le deuxième, que je partageais avec ma fille cadette dans une alternance de petits soucis et de grands enthousiasmes.
Dans cette rue, outre au siège de la Sécurité sociale du XIe arrondissement, il y a encore un bizarre magasin-torréfaction de cafés de tous les pays du monde. On y trouve les petits filtres de la cafetière « Moka » et aussi de la célèbre « Napolitaine » racontée par Eduardo De Filippo. Plus avant, dans le vaste hall de l’hôtel Méricourt, passé maintenant à de nouveaux propriétaires, j’avais « installé » ma première exposition parisienne, dont je n’ai pas de grandes choses à dire, ayant été, celle-ci, la plus cryptique et la moins visible des expositions de ma vie. En tout cas, toutes les fois que je frôle cette entrée discrète et propre, je suis accueilli par des souvenirs assez vivants, la plupart agréables ainsi que comiques.
Poursuivant sur la droite en direction du quartier Popincourt, je côtoie la sortie postérieure d’un classique vendeur d’électroménagers parisien. C’est là que j’avais acheté un petit micro-ondes et que j’avais dû, en manque de voiture ou de chariot pliable, le transporter moi-même. Cela avait probablement accéléré ma hernie…
Heureusement, dans mon pénible souvenir, mon parcours est constellé, tout au long du trottoir, de ces maigres piliers de fer verni qu’on « installe » pour décourager les voitures dans leur ambition de se garer, tout en encourageant les vélos dans leur propension à s’accrocher à la première borne…
Plus que tout autre machin diabolique, le micro-ondes marque un détour stratégique dans la modeste histoire de ma famille.
En fait, dans les temps éloignés de notre vie précédente en Italie, une chose comme ça n’avait jamais existé…
Pendant les premières semaines de notre séjour à l’étranger, madame Jeannot, notre hôtesse, nous avait mis en garde : « Gare aux ondes ! Gare aux surgelés ! » D’ailleurs, elle n’avait pas de place pour le microondes tandis que son réfrigérateur n’avait pas beaucoup de place pour les surgelés. Comment faire ? Comment se dépêcher avec les rendez-vous quotidiens avec la faim ? Comment éviter le traumatisme qui tombe dessus, de but en blanc, sur un père et une fille également paresseux et inexpérimentés, les obligeant à se charger du poids insupportable de la cuisine ? Comment faire pour réchauffer ces biens de Dieu que pourtant nous offrait le glorieux Monoprix de la rue du faubourg du Temple ? Je me souviens avec des élans de sincère tendresse de ces petits vaisseaux comblés de légumes réduits en purées, déjà cuits, peut-être déjà digérés aussi (des courgettes, des épinards ou des brocolis). Nous réchauffions ces trésors par un complexe système de casseroles chinoises formant une tour assez encombrante… On était revenus à l’âge de la vapeur et l’on faisait chaque soir un hommage à la locomotive…
Plus tard, avec le micro-ondes, lourd et pourtant efficace, un Nouveau Monde nous ouvrit ses portes. Oui, je me rends bien compte que tout cela est assez banal. Personne en France, à part madame Jeannot, n’ignore l’existence de Picard. Tout le monde est né quand Picard existait déjà. Comme le métro, la Tour Eiffel et les étalages en bois des bouquinistes, accrochés aux murets de la Seine. Mais, hélas, dans la splendide Italie, la patrie de la plus saine et raffinée cuisine au monde, la proportion s’inverse. Contre une minorité d’aristocrates qui se servent du micro-ondes dans leur cuisine — même s’il y a partout des boutiques fournies de surgelés et que quelques rares magasins Picard se sont « installés » dans les villes du nord — la plupart des gens vivent et raisonnent comme madame Jeannot : « Gare aux ondes ! Gare aux vagues ! »

Entre-temps, une blogueuse très engagée et responsable, Christine Jeanney, est en train de traduire en français « Les vagues » de Virginia Woolf :
« …Moi, je ne m’attache qu’aux noms et aux visages ; je les amasse comme des amulettes pour conjurer le désastre. Je choisis dans le hall un visage inconnu et j’ai du mal à boire mon thé lorsque celle dont j’ignore le nom vient s’asseoir en face de moi. Je m’étrangle. Je suis secouée par la violence de l’émotion. J’imagine ces gens sans nom, ces gens sans tache, qui m’observent derrière les buissons. Je saute très haut pour provoquer leur admiration. La nuit, dans mon lit, je déclenche leur total émerveillement. Je meurs souvent percée de flèches pour faire naître leurs larmes… »

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première et Dernière modification 13 août 2014

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Répondre à temps (débris de l’été 2014 n. 8)

12 mardi Août 2014

Posted by biscarrosse2012 in le strapontin et débris de l'été 2014

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débris été 2014 180

Répondre à temps (débris de l’été 2014 n. 8)

Avant de reprendre mes vagabondages dans les débris de l’installation parisienne, je me suis longuement interrogé sur le sens et la nature de mon engagement quotidien. Je ne peux évidemment développer ici une thèse philosophique ni glisser dans le pur témoignage des soucis et des attentes. Je me borne à constater que le sens de mes billets est strictement lié à sa nature (intermédiaire entre la lettre et le journal) qui change en fonction du temps, des saisons ainsi que de l’inspiration mais aussi de la correspondance avec les lecteurs.

Avant-hier, j’ai entendu l’envoûtante lecture d’une lettre datée 11 novembre 1661 que le jeune Jean Racine envoyait depuis Uzès au plus âgé Jean de la Fontaine… Dans cette lettre — comme dans la plupart des lettres de voyages, de vacances ou de guerre —, des règles précises sont respectées, des pactes implicites ayant affaire aux rapports existants entre les deux correspondants.
Un fils qui écrit à ses parents sera moins élégant et détaillé de Racine dans la description de ce qu’il voit ou boit ou mange. Et pourtant il se fera toujours un devoir de tout décrire, de tout expliquer, de tout raconter, comme si c’était un travail. Car le but sous-entendu (et obligatoire) est toujours celui d’informer sans décevoir.
La littérature vient des lettres, de ces mystérieux échanges confiés à des feuillets blancs ou colorés qui devraient remplacer ce qui n’est jamais remplaçable, c’est-à-dire la rencontre effective entre les humains.
Il est assez rare que deux personnes qui ont la possibilité de se rencontrer facilement s’écrivent aussi. Ce sont la séparation, l’éloignement, l’enfermement ou le voyage qui nous autorisent, quand ils ne nous obligent pas, à écrire de lettres.
En dehors de cela, il reste deux formes de correspondance qui n’ont pas besoin d’autorisations : les lettres d’amour et le journal que chacun écrit à soi-même.
Vis-à-vis de tout cela, qu’est-ce un billet racontant l’installation d’un Italien à Paris ? Est-il plus proche du journal intime ou de la lettre à Jean de La Fontaine ?
Écrirait-il, cet Italien, en dehors d’un blog journalier, un journal pour parler des mots-clés de cette installation ? Oserait-il raconter ses aventures avec une veste saharienne ou décrire par le menu le sous-sol du BHV à Racine ou à son ami de Château-Thierry ?
L’efficacité d’une enquête semblable ne dépend pas forcément de l’enthousiasme de celui qui écrit ni de la bienveillance de celui qui lit : le principal responsable de son intérêt ainsi que de son succès c’est le temps. De son époque, Racine devait attendre avec résignation la réponse de La Fontaine, sans avoir la certitude de la recevoir. Au contraire, cette petite angoisse était probablement la compagne quotidienne de ses promenades. « Répondra-t-il ? »
Dans l’attente, Racine, comme tous les gens cultivés de son époque, relisait plusieurs fois sa lettre pour y rechercher des fautes, quelque chose d’involontairement offensif…
De l’autre côté du fil de cette correspondance confiée aux miracles de la poste à cheval, M. La Fontaine était tout à fait libre de répondre ou ne pas répondre. Ou alors, s’il n’avait pas trouvé le temps et l’inspiration, il pouvait très bien se débrouiller en jurant qu’il avait écrit, qu’il avait bien sûr confié son enveloppe à quelqu’un qu’on avait ensuite tué sur la rue…
De sa part, Racine pouvait bien inventer des excuses lui aussi.
Voilà donc s’esquisser une primordiale différence entre une correspondance traditionnelle et tout ce qui se passe aujourd’hui depuis qu’on a inventé les mails, les SMS, les blogs et les réseaux sociaux… Tout est immédiat. Aucune protection, aucun filtre ne sont garantis.
Imaginez-vous, encore (s’il vous plaît) Racine écrivant ses lettres depuis Uzès sur son blog… il ne se serait pas adressé à La Fontaine seulement, mais à Molière aussi, sans compter la cour royale et le Roi Louis XIV en personne.
Il se peut donc que cette « disparition » du temps nécessaire pour réfléchir (et aussi pour oublier la tâche, même petite, dont il s’était chargé) eût enlevé à M. Racine toute la poésie de son élan envers son illustre correspondant.
Il se peut d’ailleurs que Racine — un Racine d’aujourd’hui, plus rusé et expert — ne se laisserait pas impressionner par la rapidité ni par la compression excessive du temps accordé pour « répondre ». « Répondre à temps »

Voilà qu’en raisonnant à voix haute j’ai cogné contre l’expression que je cherchais : « répondre à temps ». Après une phase initiale, où l’on savoure l’agréable sensation d’être libres, de s’exprimer sans aucune contrainte, allant à la rencontre de nos semblables avec une confiance pure et joyeuse… nous élevons nous-mêmes les murs de notre prison. Souvent sans trouver le temps pour creuser deux trous dans les quatre murs. Un trou pour une porte, un trou pour une fenêtre…
Nous nous obligeons nous-mêmes à accomplir un devoir,  nous nous forçons à « tout » dire. Cela justement pour « répondre » aux attentes que nous avons petit à petit projetées sur le mur externe de notre prison. Mais nous n’avons pas toujours le temps et les conditions pour « répondre » au même niveau, avec le même élan.
« Que sortira-t-il demain ? Par où glisseront les phrases farfelues et les images racontées, du moment que dans cette boîte on ne voit de portes ni de fenêtres ? Par la cheminée avec la fumée ? Par la gouttière avec l’eau de ce décevant été parisien ? »

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 12 août 2014

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L’omnipotence partagée (débris de l’été 2014 n.7)

11 lundi Août 2014

Posted by biscarrosse2012 in le strapontin et débris de l'été 2014

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débris été 2014 180

L’omnipotence partagée (débris de l’été 2014 n. 7)

Le délire d’omnipotence est le mal mental (et physique) de ce nouveau siècle qui ne cesse de commencer, affichant chaque fois une gueule de plus en plus redoutable. La patience demandée aux gens raisonnables est inversement proportionnelle à la progression de ce phénomène humain, social, politique. Un fléau que la psychanalyse nous a habitués à classer par des mots décalés et professionnels, sans nous donner de véritables instruments pour y faire front, du moins du point de vue moral.
Cette tendance négative de l’homme (et aussi, beaucoup plus rarement, de la femme) a existé toujours, depuis les Pharaons, Jules César, Napoléon et d’autres que je ne nomme pas pour ne pas transformer en liste des banalités ma petite observation d’aujourd’hui.
D’ailleurs, je ne suis pas un psychanalyste, ni un faiseur d’opinions non plus. Il ne manquerait que ça !
J’ai abordé cette question impénétrable d’un monde devenu autodestructeur et schizophrène, où les individus sont abandonnés à eux-mêmes — obligés, dans la meilleure des hypothèses, de se construire un petit système défensif ou placidement offensif juste pour survivre, pour donner le pain à une famille naissante ; portés, dans les cas malheureusement fréquents de personnalités dérangées et gravement perturbées, à transformer le monde-système, qu’ils ont bâti à l’insu des autres, en des règles absolues, en des religions impérialistes, et cetera — juste pour introduire une exception à cette règle. Pour partager avec vous une petite découverte, très importante pour moi, que j’avais faite une première fois à Bologne dans les années 1970 et j’ai faite une deuxième fois à Paris.
Je parle d’un sentiment d’omnipotence innocent et inoffensif qu’un nombre élevé d’habitants de cette ville partagent, dont est touchée une multitude de nouveaux installés, mais aussi de passants éphémères.
C’est d’ailleurs un sentiment d’omnipotence « partagée », que j’appellerais ainsi pour mettre immédiatement en valeur la spécificité de cette composante de l’orgueil citoyen, ne faisant qu’un avec la conscience qu’on pourrait toujours faire mieux.
C’est en définitive un état de l’esprit (et de l’âme) qui s’appuie sur les robustes fondations d’une civilisation ancienne dont on reconnaît encore la validité. Un esprit de la civilisation qui ne se sépare qu’assez rarement, jusqu’ici, d’une conception sincèrement démocratique de la société humaine.
Un esprit semblable devait soutenir le prodigieux élan innovateur de la « cité-État » de l’ancienne Grèce ou aussi l’enthousiasme un brin compétitif des premières municipalités de la Toscane au Moyen Âge. Sienne avait par exemple ses formes de mégalomanie, comme l’on constate encore aujourd’hui si l’on se hisse au sommet de cet immense mur inachevé (qu’on a eu le temps de revêtir de pierres blanches et grises) qui nous montre de toute évidence le projet d’une gigantesque cathédrale qui n’a pas pu aboutir et pourtant reflétait un petit délire d’omnipotence collective : « Sienne peut faire mieux que Florence ! »
Venise, alors ? Ne fut-elle pas, dans sa petitesse et objective fragilité géographique, une redoutable puissance mondiale ?
Selon ce que j’ai appris de l’Histoire (de tout ce que m’ont raconté les pierres ou les briques au cours de mes promenades), je suis assez convaincu que tous ces phénomènes d’omnipotence partagée, mitigée par les sages contrepoids d’une société responsable, ne sont que des petites aberrations sinon des petits charmes qu’on ne pourra jamais surmonter sans devoir pourtant s’en inquiéter.
Dans mon école d’urbanisme, l’expérience directe, infiniment plus importante que l’enseignement théorique, m’a aidé, petit à petit, avec le temps, à comprendre mieux un concept basilaire pour l’architecture comme pour la ville :

« à la mesure de l’homme ».

Les temples grecs, tout au contraire des temples romains, étaient « à la mesure de l’homme ». Les villes du Moyen Âge ainsi que la plupart des villages grands et petits que nos ancêtres nous ont laissés en héritage sont « à la mesure de l’homme », réglés sur son pas et sur son souffle ainsi que sur sa capacité, normalement limitée, de supporter les exagérations.
Encore aujourd’hui — malgré les nombreuses aberrations apportées d’abord par l’industrialisation ensuite par la post-industrialisation actuelle (et nonobstant les touristes) — des villes comme Venise ou Bologne sont encore des villes « à la mesure de l’homme ». Car, même dans la grande extension de leurs richissimes centres historiques, l’homme peut encore en maîtriser les distances. Dans les ruelles tortueuses de Venise (les « calli ») comme dans les confortables arcades de Bologne (les « portici ») l’on se perd assez facilement (et plusieurs fois) avant de reconnaître un pilier tordu, une enseigne aux reflets uniques qui constituerait pour nous un repère. Enfin, comme le disait le regretté Lucio Dalla :

« à Bologne ne se perd même pas un enfant » !

Car, en définitive, après qu’on s’est perdus, on se retrouve toujours. Et cette maîtrise obtenue avec nos forces seules nous donne souvent un état d’âme qui frôle l’omnipotence. Car nous partageons des choses très positives, confortables et intelligentes qu’on a créées (avec beaucoup de sueur et de sang) pour nous. Exclusivement pour nous. Et, si nous sommes sages et diligents, pour nos enfants et nos petits enfants aussi.
Autour de la moitié du XIXe, avec l’industrialisation et la concentration de l’argent et du pouvoir dans les plus grandes villes d’Europe, dans les capitales surtout, comme Londres, Berlin et Paris, tous ces endroits, encore « à la mesure de l’homme » (et du cheval) ont subi une transformation sans précédent. Le mot « ville » ne suffisait déjà plus. Il ne correspondait pas à ces mégalopoles se développant partout sans règle. Même avec le métro et le riche système des transports communs intégrés, la plupart des métropoles d’Europe (ainsi que du reste du monde) ne peuvent pas rentrer dans la tête ni dans les jambes d’un seul homme (ou d’une seule femme), elles sont souvent largement en dehors de toute hypothèse d’équilibre. L’excessive rapidité de ces phénomènes a pris de contrepied toute possibilité de discussion, d’évaluation réfléchie, de mise en place de contrepoids intelligents. Sans prendre en considération, évidemment, toutes les exploitations malhonnêtes de cette « spontanéité » de la croissance urbaine, justifiée par la transmigration biblique vers les plus grandes villes de la part d’une population venant des parties les plus pauvres, les plus piégées par les guerres et les dictatures en Europe et partout dans le monde.
On peut constater tout cela de nos propres yeux. Il suffirait de faire un tour en forme d’anneau dans la banlieue de Rome — à mi-chemin entre le glorieux centre historique et les communes qui entourent le vaste territoire de la capitale italienne — pour s’en rendre compte. Le mauvais urbanisme (ou pour mieux dire son absence totale), ne faisant qu’un avec une architecture laide et informe, fait plus de dégâts qu’une guerre, parce que les choses mal bâties restent, ainsi que les distances et le manque de services essentiels.
Oui, d’accord, ce n’est pas toujours de l’or ce qui brille ! Parfois, c’est une apparence, une conséquence de la ruse des vendeurs de miroirs ainsi que de la duperie des acheteurs aveugles.
Mais Paris, du moins le Paris rentrant dans l’anneau de la Périphérique, c’est une métropole qui a su, dans le temps, garder et sauvegarder les nombreuses villes ou villages lui donnant sa personnalité unique.
Il faut remercier de cela, je crois, une armée entière de constructeurs qui ont durement travaillé pour conjuguer la transformation — inévitable — de la ville en métropole, avec la mise en place de points fermes, d’éléments pour ainsi dire indispensables pour que le réseau urbain ne tue pas les identités déjà formées de chacun des morceaux de la grande tarte.
On doit évidemment remercier le baron Haussmann et son équipe visionnaire et en même temps prodigieusement structurée dans le but de réaliser concrètement le dessin qu’on aurait pu dire mégalomane avant qu’on en voit les résultats.
Grâce au métro…
Grâce aux larges et confortables trottoirs qui frôlent les immeubles haussmanniens, grâce — hélas — aux démolitions qui ont mutilé la ville du XVIIe et XVIIIe, en lui donnant pourtant le souffle des perspectives, des jardins publics, des gares, des grands établissements sociaux…
Grâce à la vitalité sans bornes de la population parisienne qui a su profiter du changement en ajoutant en surplus de myriades d’inventions ainsi que de « décors humains »…
Grâce à tout cela, encore aujourd’hui Paris est l’unique capitale d’Europe (et du monde, je crois) qu’on peut considérer « à la mesure de l’homme » sans que personne puisse le démentir.

Sous le Pont Mirabeau
coule la Seine…

nous chante Guillaume Apollinaire, de sa même voix. Que serait-ce Paris sans la Seine avec tout ce que cela signifie ? Que serait-ce Paris sans les ponts ?
Et cela produit en moi — pas seulement en moi, d’ailleurs — ce sentiment d’omnipotence « partagée » que je considère avec pleine conviction comme une forme de mégalomanie positive.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première et Dernière modification 11 août 2014

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