le portrait inconscient

~ portraits de gens et paysages du monde

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Archives de Catégorie: contes et nouvelles

récits quotidiens et contes manuscrits dont quelques-uns isolés ou groupés selon les mots-clés suivants
affabulation
avalanches et cloisons (dont X, Y, Z, W, Clair et calme avec balcon et La cloison et l’infini)
récits de jeunesse
récits bolonais
Rome ce n’est pas une ville de mer (dont Cent jours)
Portraits d’amis disparus

X, Y, Z, W… III/VIII, élixir de chocolat

24 mercredi Sep 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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X Y Z W

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X, Y, Z, W… III/VI, élixir de chocolat  

Dans son enquête rétrospective, à la recherche des responsables ainsi que des raisons intimes de sa dérive conjugale, X ne pouvait pas négliger Zêta, la sœur cadette d’Upsilon, beaucoup plus jeune qu’elle.
Le jour des Morts, juste une fois par an, elle sortait du couvent des Carmélites, au beau sommet du pays. À la Toussaint, elle avait toujours hâte de se perdre dans la petite foule du marché et négligeait volontairement de saluer le maigre clocher, esseulé contre le ciel matinal. D’ailleurs, où qu’elle se fût rendue, de n’importe quels coins ou balcons, elle aurait pu en saisir au vol la svelte silhouette…
« Tiens ! Cela fait juste un an ! » se dit X après avoir lorgné son agenda. « On est le 2 novembre déjà ! Un an et un mois que je suis à la retraite, un an pile que je me drogue pour faire plaisir aux femmes de la maison… Et voilà, ce soir même, la jeune novice apportera une nouvelle provision d’herbes rares récoltées exprès pour moi dans le petit cimetière à côté de sa splendide prison, comme elle l’appelle ! »
Pendant une année, capturé par l’étrange arôme de cette boisson ésotérique — ayant dans le fond un goût inattendu de chocolat —, X n’avait jamais manqué de la siroter tous les soirs, avant de se coucher…
« Zêta aime bien que je dorme bien… »
Oui, cette dernière année, la première depuis la sortie du monde du travail, il avait dormi de plus en plus profondément, quitte à se réveiller dans un sursaut lorsque sa femme n’était pas là…
Oui, pendant ce temps il avait trouvé souvent, au petit matin, sa femme endormie dans la cave au rez-de-jardin, entourée de verres de Sangiovese qu’elle avait avalé l’un après l’autre pour se réconforter. Peut-être en raison de leurs étreintes interminables et ennuyeuses… Non, il ne s’était jamais trop inquiété de ses défaillances, il s’en était fait toujours une raison. Car il était convaincu qu’Upsilon se gorgeait de vin pour le manque inavoué de cette Villedouce aux arcades mal éclairées où les gens traînaient toute la nuit sans aucune peur de se perdre…
Dans les allers-retours de ses performances amoureuses n’atteignant plus leur but comme avant, X se voyait ressemblant comme une goutte d’eau au petit wagon qui montait chaque matin, accroché à une sombre crémaillère, jusqu’au grand pré au pied de la montagne, comble aujourd’hui de neige et de silence.
Pourquoi n’avait-il pas eu de honte ni d’embarras ? Peut-être parce qu’elle, Upsilon, semblait même ravie de cette dérive conjugale étrange et tout à fait inattendue. Combien de fois l’avait-il observée, le doigt dans la bouche, assumer cet air coupable la faisant ressembler au car arrondi qu’on attendait au couchant devant la cathédrale ? Le car bleu dont sortaient les plumes blanches et rouges des poules rudoyées, ne faisant qu’un avec l’odeur fraîche et poignante du fromage de fosse…
« Nos destins croisés semblent tout à fait inextricables », il se dit, « même si Upsilon, après ses incommodes nuits dans la cave, disparaît toujours pendant le jour, tout en restant à Âpreville ! »
« Pourquoi ne pourrais-je disparaître moi aussi, pour une fois ? » Il se souvint d’une conversation absurde, aboutie sur une hypothèse impossible… « Il y a un an… N’est-ce pas trop pour un rendez-vous ? » Parmi des regards larmoyants ainsi que des frissons soudains, sa petite belle-sœur lui avait parlé d’une chanson adaptée à leur plage dans ces jours de novembre :

Les feuilles mortes
Se ramassent à la pelle
Les souvenirs et les regrets aussi…

« Zêta m’aimait ! Elle m’aime encore, peut-être ! » se dit-il. Tout de suite après, X eut l’impulsion de partir pour une échappée à Villecalme. « Je vais retirer ma pension près de cette banque éloignée, de façon que des regards connus ne prennent pas l’habitude de compter mes revenus… » annonça-t-il à la mère vieille et à la grand-mère décrépite. « Mais la banque est fermée, aujourd’hui ! » elles avaient objecté tandis que la porte claquait déjà. Elles l’avaient accueilli sans aucun emportement dans leur famille bombardée, quitte à lui réserver, jusque du premier instant, d’impitoyables hochements de la tête.
Au retour de Villecalme ainsi que d’une petite promenade à Villecalme-Plage, X essaya de cacher son expression allègre et rassurée, tout en évitant de dire quoi que ce soit. Cela risquait d’ouvrir une brèche aux malveillants soupçons de ses lointaines tantes-cousines, qu’il appelait de façon débonnaire « les deux mégères ». Ce jour glorieux, commencé par le redoutable présage d’une avalanche, avait abouti dans un après-midi apparemment inattendu.
« Ou alors, au contraire, X à très bien regardé le calendrier avant de sortir… » murmura la grand-mère essoufflée. « N’est-ce pas le 2 novembre, le deuxième 2 novembre depuis sa retraite ? » répondit la mère souffrante, se prenant le pied dans les mains avec une grimace.
Quelques minutes après la rentrée suspecte de X, presque sans transition Zêta, la jeune novice sortie le matin du couvent pour fêter en famille l’extraordinaire liberté de la fête des Morts, s’était présentée à leur porte avec une nouvelle dose d’essence de fleurs chocolatières.

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Plus tard, devant le regard interrogatif de sa femme, X ne se déroba pas à son habituelle gorgée de la bonne nuit. « Je bois ma coupe jusqu’à la lie ! se dit-il intérieurement. Même si j’ai le sentiment précis que Upsilon, ma femme ineffable, cette femme qui me regarde d’un air tout à fait innocent… avec la complicité de sa mère et sa grand-mère, m’administrent régulièrement un médicament diabolique, en l’ajoutant à l’innocente tisane fabriquée par les religieuses. Je crois que c’est du banal bromure. Cela ne produit d’effets que dans les heures creuses. Mais dans cet essentiel créneau, on m’enlève opiniâtrement et sans trop de compliments ce qui fait la différence entre l’homme vrai et le pantin de neige ! »
Les journées du 3, 4 et 5 novembre passèrent presque inaperçues. Un étrange calme régnait dans la maison située juste au dehors des remparts en ruine d’Âpreville, ce village habité aujourd’hui par moins de mille personnes tandis que pendant la Seconde Guerre il y en avait plus que neuf mille.
X partait tous les matins pour Villecalme, avant d’emprunter le petit bus pour se rendre à la plage. Là-bas, tout comme l’un des Vitelloni de Fellini, il se promenait tout seul, une brioche à la main, le chapeau calé jusqu’aux oreilles pour se soustraire aux rafales, tout en essayant de réfléchir un peu. Ou alors c’était la nostalgie d’un seul jour de bonheur, aussi violent qu’inattendu, qui le rendait flâneur, rêveur, capable même d’écrire sur le sable de petites phrases insensées :

Et la mer efface sur les sables
les pas des amants désunis…

Quant à Upsilon, ces jours-là elle restait tout le temps à la maison et, dans la stupeur des autres deux femmes, elle refusait de parler au téléphone avec ce monsieur très gentil qui s’introduisait sans aucune prudence dans leur communauté « bombardée », comme l’appelait X. D’ailleurs, là-dedans on n’avait pas encore fait son deuil après la mort tragique du patriarche. Il n’y avait donc aucune nécessité d’incursions téléphoniques au rythme d’une mitrailleuse.
Combien aurait-elle pu durer une trêve pareille entre X et Upsilon ? Est-ce que les journées atypiques de cet homme, d’habitude obéissant et fataliste, avaient déclenché des retours de flamme dans l’esprit désorienté de cette femme anticonformiste sinon carrément rebelle ?

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Giovanni Merloni

Ce conte-récit est articulé en six chapitres, dont le premier a été publié dimanche dernier et le deuxième hier, mardi 23 septembre. Prochaines publications : jeudi 25, samedi 26 et dimanche 28 septembre.

X, Y, Z, W… II/VIII, un couple inextricable

23 mardi Sep 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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X Y Z W

001_époux en violet_modifié-1 X, Y, Z, W… II/VIII, un couple inextricable  

Tout en se voyant assis mollement, au pied de l’arbre à huit étages trônant à l’orée du village d’Âpreville, X rêvait de former, avec sa femme Upsilon, un couple tranquille. Le calme étrange de leur suspension harmonieuse dans une espèce d’hypnose poétique était interrompu par les petits bruits du vent parmi les feuilles du jardin derrière eux ou alors, de temps en temps, par le craquètement d’une seule voiture ou d’une Vespa arpentant timidement la montée.
D’un coup, X avait été brusquement réveillé par un bruit assourdissant, explosé au beau milieu de son rêve. Regardant à la dérobée la pendule à peine effleurée par des miettes de poussière lumineuse, il vit qu’il était encore tôt ce matin-là. Il avait alors essayé de s’endormir à nouveau, pour mieux savourer ce brouhaha déchirant, tout à fait inédit pour lui. Il essaya même de rentrer, tel un voyageur curieux, dans cette espèce de casbah ou d’aleph sonore qui l’avait effrayé et pourtant attiré : quelqu’un avait fourré de force dans son oreille, comme dans un large escalier en colimaçon, une entière polyphonie de cris, de hurlements de bêtes féroces, un vacarme de luttes amoureuses, de gifles et de morsures… mais il n’avait pas réussi à rattraper le rêve. Celui-ci s’était pulvérisé avant de disparaître pour toujours.
Inexorable, la lumière perçait désormais les persiennes… Il croyait être plongé au beau milieu de la Seconde Guerre, quelques années avant sa naissance. Par delà le rideau jaunâtre de sa chambre, on pouvait entendre distinctement les petits bruits de la vie recommencée, le réveil des animaux, les tours et les détours menaçants de voitures encore éloignées au milieu de la campagne, mais prêtes à vous tomber dessus… On pouvait accrocher le regard à la lumière aveuglante du balcon, encore survivant avec son garde-corps en fer forgé — goût du XIXe — auquel un morceau manquait depuis toujours. La dalle de ciment avait été tranchée net par une grenade lancée par les Américains, paresseusement installés, pendant des mois, au-delà de la Ligne gothique. Le bloc de pierre était tombé, sans compliments, sur la tête pensive et déjà chauve du grand-père boiteux d’Upsilon. Un homme riche et génial qui avait passé sa vie dans les allers-retours entre Âpreville et Villecalme — le chef-lieu de la province, situé sur la route de la mer dont Âpreville était tributaire — juste pour ouvrir (et refermer) ses deux pharmacies paresseuses. Un personnage mythique, dont elle conservait jalousement les lunettes à pince-nez.
« Maintenant, est-ce à moi le tour de finir écrasé sous une bombe ? » se demanda X après avoir longuement cherché parmi la couverture et les draps le corps absent de son épouse.

002_Upsilon 180 Maigre, au visage osseux, Upsilon n’était pas dépourvue de quelques beautés. De temps en temps, elle quittait Âpreville à la hâte, tout en agitant un sac minuscule. À chaque escapade, au soir, elle téléphonait pour que X soit tranquille : elle allait bien, il ne devait pas s’inquiéter. D’habitude, elle traînait deux ou trois jours supplémentaires à Villedouce, le chef-lieu de la région. Puis, anticipant de quelques heures ses apparitions, comme si de rien n’était, elle rentrait, même triomphante, à la maison.
X n’était pas dupe. Il imaginait qu’à la ville charismatique Upsilon rencontrait quelqu’un qu’elle avait autorisé à la rudoyer. Quelqu’un qui avait la chance, peut-être, le temps d’un après-midi, de la rendre heureuse. Il avait d’ailleurs trouvé un jour un ticket sur lequel il y avait un gribouillis, ou peut-être un nom : Double-Ve… Héroïquement, il avait toujours encaissé le coup, se vautrant, résigné, dans son cocon d’auto-indulgence. Il y avait eu, pour lui aussi, une brève saison de miel et de bonheur. Son mariage forcé, accéléré par cet inquiétant mystère d’un enfant à attendre — un pauvre truc qu’au moment donné n’avait pas eu la patience de survivre — avait été contrarié par mille hostilités et sourdes envies. X et Upsilon, liés depuis l’enfance d’une complicité violente et sordide, n’avaient pas voulu se soumettre à l’interdiction familiale. Il faut savoir que le grand-père d’Upsilon avait été le frère cadet de la grand-mère de X.
Au-delà du risque très concret de fabriquer ensemble des enfants malchanceux, X et Upsilon étaient cousins de second gré dans la forme et deux presque frères même trop soudés dans la substance. C’est peut-être à cause de l’ombre inquiétante de leurs origines communes que X pardonnait à Upsilon ses escapades, qu’il espionnait fiévreusement pour en saisir le mystère et, d’une certaine façon, pour élargir à travers cela sa propre vision du monde. Ou alors X acceptait les incursions d’Upsilon « dans la vie réelle » dans l’espoir d’obtenir en échange l’indulgence de sa femme vis-à-vis de son amour secret…
Et pourtant, ce rêve interrompu, qu’il n’avait oublié que par moitié, marquait de toute évidence un tournant dans sa vie. Une menace incombant sur leurs têtes, ou alors la clé pour la solution de leur énigme primordiale. X commença donc à se demander beaucoup de choses.

003_retraite 180 D’abord, il se souvint de ce jour fatidique où il avait décidé de partir à la retraite. Après vingt-neuf ans six mois et un jour de travail – et de cotisations – derrière le guichet de la Caisse d’Épargne, X avait eu une irrépressible envie de tout arrêter pour se consacrer à son potager.
— Dorénavant, je serai un homme libre ! avait-il déclaré aux trois femmes de la maison, qui ne surent cacher un geste de dépit.
— Tu n’as que cinquante ans ! lui avait dit la mère d’Upsilon, malade de goutte. Elle avait été la cousine préférée du père d’X, mort bien avant que ce dernier se marie, mais cela n’empêchait pas sa sourde et définitive hostilité envers la brebis galeuse de la famille.
— Tu aurais dû t’enrôler dans l’Armée ! dit la grand-mère asthmatique d’Upsilon. Elle aussi avait un beau souvenir de sa belle-sœur, l’élégante et silencieuse grand-mère de X. Mais celle-ci avait toujours aimé les hommes en uniforme, donc il fallait respecter son style.
— Ne te fais pas d’illusions ! Moi, je n’irai jamais à la retraite ! lui avait crié Upsilon, forte bien sûr de la compréhension, sinon de la complicité de sa grand-mère et de sa mère.
« Comment trouver, dorénavant, de prétextes pour partir à la ville ? Voilà ce qu’elle a pensé ce jour-là ! » se dit X, anxieusement.

004_vide prodigieux 180 Oui, sa vie avait brusquement empiré tout de suite après ce plongeon dans le vide prodigieux du manque de devoirs et d’horaires, qu’il avait appelé imprudemment le « retour aux origines ». Ce fut juste alors qu’il s’était aperçu de cet être tout à fait inconnu auquel il aurait pu très bien transmettre une maladie de la peau pour en recevoir en échange une grippe pénible. Mais, étrangement, le jour de cette odieuse découverte aucune bombe n’avait explosé.
« Dans cette maison, les bombes viennent toujours de dehors. Ici, ce sont plutôt les ampoules qui implosent, tout comme notre esprit, de plus en plus enclin au renoncement ! »
Oui, c’est tout de suite après le début sur scène d’une nouvelle vedette nommée Double-Ve qu’il avait glissé dans une situation pénible et assez paradoxale…

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Giovanni Merloni

Ce conte-récit est articulé en six chapitres, dont le premier a été publié dimanche dernier. Prochaines publications : mercredi 24, jeudi 25, samedi 26 et dimanche 28 septembre.

X, Y, Z, W… I/VIII, du désespoir à la diaspora

21 dimanche Sep 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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X Y Z W

Avant de reprendre, le prochain mardi 30 septembre, la publication du « Testament immoral » (roman en vers publié en 2006 en Italie sous le titre de « Testamento immorale »), je vous propose une nouvelle version, assez différente vis-à-vis de l’ébauche originale d’un texte (publié en janvier 2013 sur mon ancien blog), alors titré « L’avalanche » et maintenant « X, Y, Z, W ». Ce conte-récit est articulé en six chapitres que vous pourrez lire aujourd’hui, mardi 23, mercredi 24, jeudi 25, samedi 26 et dimanche 28 septembre.

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X, Y, Z, W… I/VIII, du désespoir à la diaspora 

En me promenant place de Vosges, il m’arrive souvent de songer à Bologne, à la première fois où je me promenai dans cette ville élégante et brumeuse avec mes cousins Luisa et Decio, ne faisant qu’un, ce dernier, avec sa future épouse Teta. Cette digression automatique dépend surtout des voûtes basses surmontant les arcades calmes et robustes de l’ancienne place Royale, qui me donnent presque les mêmes envies que j’éprouvais alors, dans ces années refoulées, lorsque j’étais toute une autre personne et que ces arcades aux couleurs foncées changeaient de style en fonction de la rue qu’elles côtoyaient : strada Maggiore, via Castiglione, via San Felice, via San Vitale…
Je sais que c’est une illusion ou une tromperie de penser revivre avec le même état d’esprit dans un endroit différent les mêmes sensations ainsi que répliquer les mêmes réflexions. Pourtant quand je suis là-dedans il m’arrive — surtout quand j’effleure la plaque commémorative de Théophile Gauthier ou que je suis obligé de ralentir devant l’entrée enrichissante de la maison musée de Victor Hugo — d’avancer de façon tout à fait spontanée courbe encore plus que d’habitude, les mains serrées derrière le dos, la tête lourde et pensive tout comme au temps de mon intense résidence bolonaise, à peu près dix ans depuis la première descente sur les lieux.
C’est exactement ce qu’il m’arrive toutes les fois que j’assume un tel pas en dessous de l’ensemble des rares arcades parisiennes (par exemple, quand je me rends au Louvre et que je frôle hâtivement les étalages surchargés de la rue de Rivoli).
Aujourd’hui, place des Vosges a produit sur moi les mêmes effets que d’habitude. Je suis encore une fois devenu stupide, presque idiot, incapable de sortir d’un souvenir figé — toujours le même —, jusqu’au point de me voir transformé moi même en statue ondoyante et paresseuse.
Quand j’ai abandonné le Marais pour me rendre place de la République, et que j’ai pris la route discrète d’un canyon gris, à peu près rectiligne, creusé dans la pierre jaune, je ne me suis pas arrêté à considérer son nom, Amelot… Suivant mes « rêveries forcées », j’ai songé le temps d’un instant à Camelot, le siège légendaire de la cour du roi Arthur, où j’aurai eu sans doute l’obligation de recouvrir le rôle de Lancelot, c’est-à-dire de l’amant désespéré condamné à une éternelle diaspora. Avançant, troublé par ces mots « désespoir » et « diaspora » (qui se fusionnaient et se séparaient à l’infini), je ne fis pas attentions aux percées de lumière et de bruit s’ouvrant de temps en temps à gauche et à droite pour me rappeler qu’on était à côté d’un boulevard ou d’un square, ou alors d’une séquelle de vitrines farfelues typiquement parisiennes.
Ensuite, je ne m’aperçus même pas d’avoir traversé cette immense cour ensoleillée, ni d’avoir fait deux fois le tour du même piédestal ne faisant qu’un avec la même fontaine. Car une espèce d’aimant me traînait déjà vers le métro BONNE NOUVELLE.

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Quand j’arpentai finalement la courte et dépouillée rue de la Lune, je me souvins de but en blanc d’une embarrassante journée à Sogliano sur le Rubicone, avec une copine. Je l’avais ravie par mille stratagèmes juste pour lui présenter cet endroit reculé — à la physionomie tout à fait abîmée — que j’appelais en témoin équitable de l’existence ici, un jour, d’une famille désormais absente, presque totalement disparue.
Combien de fois, profitant de l’autostop ou d’une Vespa phtisique, je suis monté, seul ou accompagné, à la recherche de traces de mon passé familial ? Combien de fois ai-je cru voir ou revoir le vaste bar restaurant avec son balcon étroit surplombant la campagne ? Les petits fours sortant de la trappe du couvent des religieuses ? Les étoiles du dix août, chères à Giovanni Pascoli ? Je me souviens, avec la précision d’un géomètre, de la maison de la tante Maria, des poules de la Santina, de la rambarde bordant la route montante avec sa vue panoramique sur les collines, jusqu’à San Marino et San Léo. Je ne pourrais pas négliger, même si j’y allais en compagnie, d’aller chercher la magnifique Teresa, tellement ressemblante à Gina Lollobrigida…
Finalement, à l’embouchure de la rue de la Lune, je suis parti à la recherche d’un point unique, d’un coin spécial où tous mes souvenirs pouvaient se fusionner… ce petit havre caché derrière une porte ou à côté d’un réverbère, où Paris devient tous les autres lieux que j’ai dû aimer à force de gentillesses et de souffrances… Juste en ce moment, j’ai ressenti d’étranges frissons au souvenir du rêve-cauchemar de l’avalanche.
Même si la ressemblance était assez modeste entre cette rue parisienne et le dernier trait de la route de crête se faufilant dans l’ancien bourg moyenâgeux de Sogliano, il m’arriva de m’accrocher à la balustrade en face de la Porte Saint-Denis et d’attendre comme une chose tout à fait imminente le roulement de la boule de neige ne faisant qu’un avec ces deux amants fusionnés dans leur étreinte désespérée… Et, puisque j’étais là, cela était sûr, l’avalanche devait finir pour abattre une à une toutes les quilles humaines, dont la mienne, qu’elle aurait rencontrées sur son redoutable chemin.
C’est en fait dans le cadre physique et symbolique d’un endroit que les souvenirs de l’enfance et de l’adolescence ont sacralisé… que la menace d’une flagrance, aussi irréparable que violente, assuma alors une gueule particulièrement scandaleuse et sinistre.

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« Il était une fois un petit village au sommet d’une abrupte colline, ressemblant comme une goutte d’eau à Sogliano, le pays de Romagne où j’ai passé d’inoubliables journées de mon enfance avant d’y séjourner pendant l’été au cours de mon adolescence ». Je pourrais commencer ainsi mon histoire. Pourtant, comme vous verrez, déjà au premier regard, ce village s’écarte nettement de son prototype. Je dois, alors, tout de suite, ajouter une précision nécessaire. « Beaucoup plus sauvage et mystérieux, ce village-ci a été défiguré par les exigences d’une narration forcément aventureuse qui a eu la hardiesse de lui coller dessus, comme dans un photomontage, une montagne au profil laid et redoutable ainsi qu’un nom, menaçant et sombre : Âpreville. Dans cet endroit à la nature composite habitait une étrange famille… »
En contraste avec cette introduction « traditionnelle », l’urgence de la narration propose d’ailleurs le récit d’un rêve. Après longue réflexion, suivant mon esprit sage et équilibré, j’ai décidé d’accorder la parole à X, Y, Z et W, les personnages de l’histoire, leur laissant la laisse longue. Qu’ils racontent leur rêve sans cacher aucune de leurs étranges pulsions ! Rien n’arrivera de vraiment grave et bouleversant pour le lecteur, que les flashbacks aideront à retrouver le fil de cet écheveau en fin de compte banal… (continue) 

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Giovanni Merloni

En quête d’un rythme, loin de la citadelle autodestructrice (débris de l’été 2014 n. 20)

18 jeudi Sep 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Débris de l'été 2014

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En quête d’un rythme, loin de la citadelle autodestructrice 

Si je devais trouver le coupable — c’est-à-dire l’éminence grise (le « padrino ») qui a voulu tisser la trame de mon destin en décidant qu’il devait y avoir une déchirure, une rupture, une séquelle particulière d’événements révolutionnaires se traduisant dans l’acte concret du déménagement radical et définitif —, je choisirais peut-être parmi d’autres boucs émissaires La foule de Bordeaux, ce manuscrit « arche de Noé » dans lequel j’avais tout chargé.
Pas seulement les couples réguliers irréguliers, mais aussi leurs fantômes et débordantes fantaisies.
En fait, une véritable foule (de Cesena ou de Bordeaux ; de Rome ou de Bologne) sont spontanément montés sur ce vaisseau corsaire, dans l’espoir, même pas trop caché, de se sauver, de se couper les ponts derrière, pour entamer une nouvelle vie loin de la citadelle asphyxiante et auto destructive.
Maintenant, en refermant le livre, je me rends compte qu’il était comme un billet d’amour. Une sérénade à la belle Aquitaine. Une révérence à la lueur tiède d’un réverbère. Car en fait cet amour sans bornes, cette passion historique et géographique… tout cela a été primé par un accueil chaleureux ainsi que par une affection constante dans le temps.
Bien évidemment, tous les soins et toutes les fêtes ont été apprêtés juste pour moi, le capitaine du navire. J’ai eu la chance d’être admis dans les salons ou invité dans les hôtels particuliers. Les gens de l’équipage ne faisant qu’un avec les passagers anxieux de liberté ont été au contraire abandonnés à eux-mêmes, suivant les caprices des vents et des marées.
Le manuscrit, avec sa couverture en bois, flotte encore. Cependant, plusieurs pages — mouillées, déchirées, pourries ou simplement collées les unes aux autres — ont perdu leur ancienne splendeur. Je suspecte par exemple que les personnages mineurs y ont pris le dessus, tandis que Julien Charpentier…

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Bordeaux, 2006

Et pourtant entre 1996 et 2006 dix ans étaient déjà passés… Comme je vous ai raconté, en juillet 1996 j’eus finalement l’occasion de piétiner moi-même les rues de Bordeaux, de grimper sur le Pey Berland et sur la Dune de Pylat… Je fus accueilli dans la glorieuse maison au numéro 7 de la rue Ségalier, ainsi qu’hébergé dans une villa près de Saint-Jean d’Illac, elle aussi destinée à rentrer dans mon imaginaire flottant à la dérive dans la mer redoutable de la littérature.
Dix ans depuis, le Testament immoral (Testamento immorale) dont j’ai publié ici les premiers quatre chapitres) sortit en mai 2006. Ce fut mon dernier acte créatif avant de quitter l’Italie. En septembre, à la veille du départ du grand camion GONDRAND avec nos choses, j’avais d’ailleurs presque achevé une troisième version en italien de la « foule ».
Entre la première ébauche en italien et cette troisième version, la question de la traduction (et de tout ce que cela comporte) a eu un rôle primordial ainsi qu’un poids décisif et excessif.

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Bordeaux, place de la Victoire, 2006

Je ne vais pas vous ennuyer avec la liste des nombreux passages de cette « odyssée ». M’inspirant au livre qui me toucha énormément pour sa vitesse presque frénétique, Moll Flanders (de Daniel Defoe), une vitesse qui n’enlevait rien à la force vitale et romantique de la narration, j’essayerai de vous conduire dans ce monde fou où les gens stupides peuvent paraître très intelligents tandis que les gens exubérants, au contraire, doivent tôt ou tard se rendre à l’évidence de leurs incapacités.
Voilà, la course à obstacles démarre. Je rentre de Bordeaux et je reprends la tranche de livre que j’avais abandonnée. Avec les suggestions de la ville du XVIIIe et le souvenir d’un visage féminin glissé derrière une vitre, je profitais de toutes les fissures temporelles que mes engagements graves et solennels me laissaient. Mon ordinateur domestique m’aidait beaucoup, celui du bureau, dans les demi-heures creuses, aussi. En fin 1997, mon amie Sylvie, dans l’enthousiasme béat de me croire sur la parole un écrivain qui mérite… porta une copie de mon premier manuscrit à la librairie Mollat. Là, elle avait sympathisé avec Isabelle C., l’attachée de presse. En février 1998 le même manuscrit obtint le prix Frontiera, un prix international animé par des journalistes. Un de membres du jury me conseilla quelques « éditeurs italiens de qualité », mais ma proposition tomba dans l’indifférence générale. Quelques mois après, un éditeur de Cesena publia Il quarto lato (Le quatrième côté), le livre jumeau de la « foule ». Conforté par cette deuxième reconnaissance, et par le relatif succès rencontré parmi les lecteurs, je trouvai le courage d’appeler au téléphone la librairie Mollat. Très gentiment, Isabelle C. me dit que le libraire-éditeur ne publiait pas de roman. « Mais, ce livre vient d’obtenir un prix littéraire ! » insistai-je. « Oui, c’est dommage, me répondit-elle. En fait, notre lectrice franco-italienne était enthousiaste… »
Il me suffit de cette dernière phrase, après réflexion, pour rappeler de nouveau la pauvre attachée de presse. Elle me donna sans problèmes le numéro de cette lectrice, destinée à rentrer depuis peu dans le cercle de mes amitiés les plus strictes.

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Paris, les Halles 1998

En août 1998, après une visite plus fouillée de Bordeaux et de ses alentours avec ma femme et ma fille, je me rendis pour quelques jours à Paris. Là, je rencontrai cette lectrice et traductrice en français… mais par une mystérieuse séquelle de petites circonstances assez banales et pourtant incroyables, nous ne parlions pas du tout de mon livre ni de mon rêve. Je ne me rappelle même plus la raison pour laquelle je renonçai alors à poursuivre cette piste…
L’année suivante, en 1999, une chère amie romaine me présenta Jean-Marie. Ce jeune homme de Bordeaux était venu tout seul en Italie, à pied ou en autostop, après avoir quitté bruyamment sa famille à l’âge de dix-huit ans. Quand je l’ai connu, il venait juste de se marier avec une jolie femme originaire d’une des communes de la côte d’Amalfi, au sud de Naples. Jean-Marie écrivait des poèmes et plaçait Victor Hugo au sommet du piédestal. Il accepta de traduire mon livre même s’il était alors un peu tortueux déjà dans la langue italienne. Ce fut un long et passionnant travail que je dus interrompre à plusieurs reprises pour manque d’argent, mais aussi pour la survenue de nouveaux projets. En janvier 2000, je publiai en fait mon deuxième livre, Roma città persa (Rome ville perdue), avec une petite maison d’édition. Gaetana Pace, la patronne, était une poète très poignante et combative. Elle avait fort aimé mon texte, affichant un intérêt de plus en plus évident pour mon travail littéraire. Ce fut elle qui publia mon premier recueil de vers (Il treno della mente, Le train de l’esprit), s’intéressant aussi à ma « foule » ondoyante et incertaine.
En août 2001, Sylvie insista pour que nous vinssions à Paris. Une de ses amies vint à Rome passer ses vacances dans notre appartement tandis que nous habitions rue Keller, à deux pas de place de la Bastille. Je croyais être dans une phase avancée de la traduction du « livre français » dont j’avais amené une ébauche… mais une douche écossaise m’attendait. D’abord, une lectrice parisienne trouva que là-dedans il n’y avait pas « l’intelligence du texte ». Ensuite, rentré à Rome, Gaetana me dit qu’un personnage, Théophile, ne lui semblait pas suffisamment exploité.

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Bordeaux, 2006

Voulez-vous savoir la suite ? J’ai retravaillé le texte avec l’aide de Jean-Marie et de Philippe, mon ami expert du Bordeaux néoclassique, qui nous avait hébergés pendant dix jours en 1998 dans son appartement de la rue Ségalier. Évidemment, mon penchant et même passion pour la langue de Mauriac et de Gide ne pouvait pas suffire, dans les années 2001-2002, à remplir les vides, à trouver les nuances, à maîtriser le rythme. J’avançais, envoyant des mails à Jean-Marie et à Philippe, qui me répondaient bien sûr… mais ce n’était pas un triangle parfait.
D’accord avec Philippe, on décida quand même d’envoyer le livre à un certain nombre d’éditeurs, dont la plupart ne répondaient pas. Ce fut à ce point là que Gaetana insista pour que je publie le roman en Italie. Je n’étais pas trop convaincu, j’aurais eu besoin d’un temps de recul et de réflexion. Le texte demandait aussi un certain souffle sur la page. La maison d’édition ayant des soucis de longueur, les lignes imprimées étaient finalement trop petites et trop serrées. Le livre qui venait d’un formidable laboratoire et d’une expérience unique ressemblait au contraire à une vieille valise de la Seconde Guerre dans laquelle on aurait fourré un nombre excessif d’objets et même de personnes, dont ma soeur de quelques mois. Ce qu’un critique débonnaire appela — le jour de la présentation dans une librairie près de piazza Colonna — de la « pacotille ».
Contrarié pour cette édition hâtive et dangereuse — le livre aurait eu besoin d’au moins cinquante pages blanches en plus pour s’y étendre de façon convenable —, je relançai successivement avec les maisons d’édition françaises. Mal conseillé, je ne sus pas réagir à une réponse qui n’était pas méchante de la part de Balland. On avait aimé l’histoire, mais quelques-uns dans le comité de lecture avaient trouvé le rythme inadéquat…

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Une vitrine de Bordeaux, 2006

La vie court, les vicissitudes pressent. Le travail qu’on appelle « alimentaire » prend souvent beaucoup plus d’importance qu’on ne voudrait. Les soucis de l’expression et de la traduction sont obligés à plusieurs reprises de se taire. Des livres en attente, sagement photocopiés et reliés par Tiziano, le jeune homme aux cheveux roux qui travaille comme une mule dans son trou à deux pas du Tribunal, tandis que le rapport jusque-là fiévreux et intense avec Bordeaux, Paris, la France et la langue française devient petit à petit un luxe rétrospectif se condensant dans un geste : — ah, quand j’écrivais le livre sur Bordeaux… Ah, Gérard Biscarrosse ! Ah, Julia Socoa !
Les circonstances de la vie m’éloignèrent de Gaetana aussi. Je la rencontrai la dernière fois sur le parvis de l’église de San Giovanni des Fiorentini, endroit incontournable où s’accoudent les premières maisons de la célèbre via Giulia.
Elle m’avait invité à lire à la belle étoile mes dernières poésies.
Je ne lui dis pas que j’avais repris le travail infini. En fait, je n’avais pas compris ce que Balland m’avait très gentiment écrit. Je l’avais décidé. Mon « livre de la vie » devait s’affranchir de deux défauts basilaires : l’exubérance (qui me poussait vers un excès de précisions) et la réticence (qui enlevait parfois de la force à mes actions ainsi qu’à mes personnages). Je me dis aussi qu’il m’avait toujours manqué un vrai contexte éditorial. J’avais besoin de conseils et aussi d’une dialectique serrée, comme je l’avais souvent trouvée dans mon travail d’architecte et d’urbaniste.

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Bordeaux, le Grand Théâtre, 2006

Entre 2004 et 2005, j’entamai, avec le regard extérieur de Carla G., la réécriture de la foule de Bordeaux en fonction du dépassement des limites que je viens de citer. Cette révision a continué jusqu’en 2007, quand j’étais déjà à Paris. Quelque temps depuis, je fus en condition de maîtriser un peu mieux la langue française. Alors, tout en abandonnant dans un tiroir le texte italien achevé, j’ai procédé moi-même à la traduction des parties ajoutées ainsi qu’à la révision de celles qui appartenaient au texte précédent, avec l’aide de deux amies, Nicole D. et Catherine D.. Je crois que j’ai trouvé le rythme et que je suis sur une bonne route. Car si je ne parviens pas encore à toutes les nuances de la langue française, l’intelligence du texte italien, de mon texte, est assurée. J’attends un éditeur courageux qui saura cueillir l’originalité de mon travail ainsi que la vérité de mes histoires. Il y a encore un peu de travail à faire, peut-être, mais c’est vraiment peu vis-à-vis de la plupart de mes autres textes qui sont encore en deçà d’une compréhensibilité quelconque.
J’ai déjà publié, ici, le premier volet de « la foule », les Visionnaires, que j’ai récemment mis à jour avec l’aide d’Elisabeth C. et je suis maintenant en train de peaufiner avant de l’envoyer à des éditeurs que j’estime.
Et puisque la question de la traduction rentre désormais sans remèdes dans mon ADN franco-parisien, j’avance aussi dans la proposition en langue française de mes autres textes.
À partir du prochain mardi 23, en attendant de renouer avec les débris et les strapontins qui plus me conviendront, je reprends la publication du Testament immoral, que je n’abandonnerai pas jusqu’au dernier vers.

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La mer d’Arcachon, 1996

Giovanni Merloni

AIR LITTORAL (débris de l’été 2014 n. 19)

16 mardi Sep 2014

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Débris de l'été 2014

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AIR LITTORAL 

Tout le monde est désormais rentré dans la rentrée. De pas assurés et menaçants, la date du passage de l’équinoxe approche. Je suis donc obligé de ranger mon cagibi au sixième étage, essayant d’y fourrer à jamais les derniers débris de l’été 2014. Selon mes calculs approximatifs, j’en ai encore pour deux petits rendez-vous : aujourd’hui et jeudi prochain. Je laisse alors en dehors de la porte du cagibi (qui ne ferme pas bien) juste deux trucs.
Le premier, c’est une séquelle de mots empruntés depuis mon enfance et adolescence à ce merveilleux monde du cyclisme, reliant strictement trois pays d’Europe : la France, la Belgique et l’Italie. Les mots concernés seraient infinis ainsi que les images où se mêlent :
… Le Giro d’Italia et le Tour de France ; la francophone Paris-Roubaix et l’italienne Milano-Sanremo ;
… La gueule triste de Jacques Anquetil (maître du chrono) ou celle du Luxembourgeois Charly Gaul (grimpeur sans rivaux) ;
… Le bouquet des fleurs données, avec la bise de la miss étape au coureur vainqueur ;
… La voix haletante et prête à exploser du chroniqueur radio ;
… Les gens installés depuis le matin sur les bords incommodes de la route…
… Les mots « exploit », « échappée », « peloton », « se lancer à la poursuite », « bagarre », « sprint », « banderole » !
Je ne sais pas si tous les mots que j’ai évoqués correspondent bien en français, exactement, dans le sens et dans l’esprit, à ce que j’entendais de mes treize et quatorze ans lorsqu’avec mon frère nous nous rendions voir la télévision chez Diego, un ami d’à côté juste un peu dirigiste et antipathique, à cause de sa condition d’enfant unique.
Maintenant, avec la sagesse de l’expérience (toujours tardive), je connais un peu mieux les multiples nuances de sens du verbe exploiter, tandis qu’avant de venir définitivement en France j’utilisais le mot « exploit », au beau milieu de ma langue maternelle, juste pour exprimer un grand effort qu’un résultat a primé. Je parle de résultat au lieu de prix, car toute ma vie a été constellée d’exploitations parfois déchirantes et pénibles, qu’un bref ou long état de grâce (dû à ma satisfaction intime) a presque toujours suivies…
Rarement, mes exploits ont été couronnés par ce qu’on appelle une reconnaissance visible, un petit applaudissement ou aussi un succès évident. Cependant, presque toujours, j’ai ressenti que mes efforts avaient été appréciés, que mes bagarres ainsi que mes fuites avaient été acceptées et pardonnées.
(D’ailleurs, dans le travail, par exemple, dans la profession libérale, si le client paie sans trop attendre et retire gentiment son paquet, cela veut dire que cela suffisait abondamment.)
Ces mots français que provisoirement je vais garer, sous forme de petite Tour Eiffel invisible, sur le côté gauche de la porte du cagibi, ce sont pour moi comme une espèce de pilier. Autour d’eux, comme autant d’anneaux en forme d’auréoles dorées glisseront petit à petit, jour après jour, d’autres mots ou phrases ou souvenirs de visages, de paysages, d’usages.

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Près de l’autre montant de la porte, je laisse un autre truc important. Une valise des temps de la Deuxième Guerre, peut-être la même valise où ma sœur, faute de mieux, a passé la première année de sa vie contrariée et rarement heureuse. Maintenant, cette valise est pleine de haillons, elle est comblée de linge inutilisé ainsi que de photos d’inconnus de famille et de mots… tous les mots de ma langue sonore et coulante, musicale ou vulgaire, selon les cas. Il y a là-dedans toutes les expressions possibles, apprises dans de vieux livres ou entendues sur le palier d’un bus… tous les mots de cette langue métamorphique, se mêlant aux mots dialectaux, aux termes juridiques ou techniques, ou sportifs. Des mots comme « exploit », « fuga », « gruppo », « inseguimento », « mischia », « volata », « filo di lana », « traguardo »…
Parmi les autres, ce mot « traguardo » (« ligne d’arrivée »), exprime très efficacement, dans ma langue, la cloison invisible qui sépare l’homme de son but primordial et de toutes ses cibles nécessaires. Car notre bonheur possible, notre ailleurs désiré nous pouvons toujours le regarder à travers cette cloison…
Où est-elle placée, cette cloison séparant l’Italie de la France ? Au milieu du tunnel noir creusé dans le Mont Blanc ? Entre Ventimiglia et Mentone, un voile parfumé voltigeant dans l’insouciance d’un bouchon estival ? Dans le ciel surplombant sur le miroir bleu de la mer ?

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Étrangement, je n’avais pas pensé à mon ancestral amour pour la France quand je partis la première fois de Rome à Bordeaux, en juillet 1996. Mon but primordial (mon « traguardo ») consistait dans un rêve : me rendre idéalement et physiquement jusqu’à la « fin des terres », l’ouest extrême d’Europe, c’était la course opiniâtre et désespérée pour rattraper le soleil avant le couchant. La course impossible en contre-jour, pour empêcher au soleil de se coucher… Bien avant d’installer mon ailleurs privilégié entre le phare de Cordouan, le Cap Ferret et la dune de Pylat… J’avais appelé « Finisterre » ma première adresse électronique.
J’ai déjà raconté quelque part dans ce blog la circonstance scandaleuse et tout à fait hasardeuse qui accompagna le choix de cette ville alors inconnue, dont le nom évoque moins l’idée très honnête d’une sieste au bord de l’eau que le goût pervers d’un naufrage dans le vin rouge foncé. C’était à cause du nom Garance et de ce film inoubliable, où la mélancolie se marie à la patience. D’ailleurs, Baptiste — cet homme maigre et sublime qui ressemblait comme une goutte d’eau (et peut-être de vin aussi) à mon père, devenu dans le temps mon alter ego et aussi (pourquoi le nier ?) une partie de moi — reste pour moi le héros de l’équilibre entre la joie et la douleur.
Cela a été inévitable, dans l’écoulement de ma destinée déjà signée, que je vinsse finalement à vivre à deux pas de l’Atmosphère et de l’Hôtel Nord, chers à Arletty. Dans un quartier d’ailleurs très proche de ce boulevard du Temple, c’est-à-dire du boulevard du Crime où, tout en frôlant l’entrée du théâtre des Funambules, cher à Jean-Luc Barrault, la belle Garance pouvait atteindre les planches des tréteaux consacrés aux performances d’un mime célèbre nommé Baptiste. Avant, lorsque j’envisageais de situer mes complications sentimentales et mes troubles d’urbaniste frustré dans un endroit extrême, civilisé et sauvage à la fois, l’immense réserve indienne d’Aquitaine s’affichait comme un merveilleux « jamais vu ». Un endroit qui pouvait faire partie de la France comme de n’importe quel autre pays du monde. Pour que ce soit à l’ouest, et que la position du soleil par rapport à la côte soit à peu près la même que celle de Rome et de son littoral…

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Rue Barbier, Paris

En février 1995, j’avais entamé mon roman de formation dont l’action… se déclenchait à partir de la foule du boulevard du Crime. Au milieu de la foule, Garance avance avec assurance pour en sortir avec élégance… La même foule devient de but en blanc suffocante comme les sables mouvants et rigide comme un étau quand Baptiste, jusque-là incapable de saisir la vie au vol, décide, trop tard, de poursuivre Garance et vivre avec elle.
Le désir de conjuguer cette scène mère avec l’idée de l’ouest extrême m’avait fait longuement hésiter. Déjà au début de mon expérience d’écriture, j’avais demandé à Sylvie, mon amie parisienne — qui m’avait parlé un jour avec enthousiasme de cette ville —, de m’aider à trouver quelques éléments pour rentrer dans l’esprit de Bordeaux et de ses alentours. D’abord, elle m’avait répondu avec une liste de bibliothèques que j’aurais pu consulter par la poste. Je n’avais pas le temps ni le tempérament pour une recherche pareille. J’avançai, traîné par le plaisir peut-être exagéré de vivre dans une fiction tout à fait possible, où les lieux de l’action, avec leurs noms suggestifs, devenaient petit à petit familiers. À part Julien Charpentier — voltigeant dans les pages comme une véritable ombre de Banqo, nom et prénom que j’avais empruntés à un camarade de mon bureau, mort prématurément, que j’appelais depuis toujours avec ce sobriquet —, les autres personnages prenaient leurs noms des localités autour de Bordeaux : il y avait donc Baptiste Andernos, Hélène Lacanau, Gérard Biscarrosse, Octave Maubuisson, Julia Socoa, Raymond Libourne, Yves Malagar… Quant à Ludovico Quaroni et Bruno Zevi, mes professeurs d’architecture — des éternels rivaux entre eux —, je les avais rebaptisés respectivement Bruno Royan et Louis Soulac en raison de leur position géographique en deçà et au-delà de l’estuaire.
La consultation de l’atlas de la France et de l’encyclopédie Larousse, ne faisant qu’un avec la mémoire que je gardais de mes lectures — de Rousseau à La Fontaine ; de Verne à Balzac ; de Saint-Exupéry à Sartre ; de Flaubert à Stendhal ; de Camus à Vercors — me donnèrent plusieurs suggestions. Je créai par exemple un premier personnage, Yves (destiné à être remplacé dans le temps par Octave Maubisson, ensuite par Octave Laclos), un avocat frénétique, vivant dans l’extrême banlieue de la ville là où commencent les Landes (dont j’avais trouvé quelques éléments pour en tirer une description suffisamment fidèle). Celui-ci, partageant l’amour pour les idées de Rousseau avec l’esprit unique de Jean de La Fontaine, avait l’habitude de se promener longuement dans les Landes tout en profitant du rythme de son pas à la cadence poétique. Il aimait écrire dans l’air ombragé les textes de ses plaidoiries avant de les fixer dans la mémoire pour les retranscrire au retour…
Mais petit à petit, en absence d’informations plus précises (Internet n’existait pas encore, Google Earth non plus) je commençai à tourner à vide. Par ailleurs, le poids spécifique se fit entendre des histoires de famille ainsi que de l’expérience très vive de la dialectique politique et culturelle dans les communes très civilisées de la région Emilia-Romagna. Le premier brouillon, sans titre, avec deux âmes en lutte silencieuse — la place du Popolo de Cesena et le pont imaginaire sur la Garonne — engendra un texte hybride, que j’aimais pourtant et que je fis lire au petit groupe d’amis qui m’inspiraient confiance.
Parmi des avis assez variés, dont je garde jalousement les traces, un seul conseil fut résolutif.
Mon ami Alvaro Vatri — voix off à la radio italienne et chef d’un chœur appelé Polyphonia, avec lequel j’étais en train de réaliser de petits spectacles multimédias où la musique et le chant se mêlaient à la peinture ainsi qu’aux textes littéraires — me dit au téléphone : « Jette le masque, Giovanni ! Ici, je ne trouve que le parfum du vin de Bordeaux, d’ailleurs très volatil. Au contraire, je cogne contre une passerelle de Fellini, où très fort est le rôle des maires et de discussions acharnées typiques de l’Emilia-Romagna ! »
Il suffit de cette conversation pour me convaincre. Comme dans une succession patrimoniale, je coupai en trois morceaux, sans aucun scrupule, le texte que je venais d’achever. La partie centrale, dominée par la figure de Gérard, fut provisoirement reléguée dans un tiroir, avec tous mes rêves océaniques et le pauvre avocat randonneur des Landes. Il restait le début et la fin du livre, dominés par la figure de Baptiste. Celui-ci devint Libero tandis que sa fée taquine, splendide et insaisissable, cessa de s’appeler Garance pour prendre le nom de Solidea.
J’eus le temps d’accomplir assez rapidement l’écriture de ce roman aîné titré « Il quarto lato » (« Le quatrième côté »), un livre qui coulait même trop facilement sous mes doigts, où effectivement la passerelle des personnages d’une province aussi paresseuse que lumineuse revenait à son patron (Fellini) et à sa patrie (la Romagne sanglante et brûlante de vie).
Je me consolais à l’idée que le sang de Romagne (et son vin très fort qui s’appelle Sangiovese) pouvait sans problèmes remplacer le vin de Bordeaux et tout ce qui tourne autour de lui… quand je reçus un paquet.

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Montesquieu aux Quinconces, Bordeaux 2006

Dans le paquet, il y avait un livre à la couverture rouge et bleu : « Je t’écris de Bordeaux », c’était le titre. Henri de Grandmaison l’auteur. Un journaliste nantais installé à Bordeaux qui travaillait pour Sud-Ouest avait publié ce bouquin, par les types de Mollat, où je pouvais trouver tout ce qui pouvait me servir pour entamer une histoire avec un minimum de fondement. À l’intérieur du livre, une dédicace m’attendait, signée par l’auteur même.
C’était Sylvie qui m’envoyait ce petit cadeau à l’immense valeur. Tout de suite après, je l’appelai au téléphone. On était en juin 1996. En juillet, je partis. Une formule de voyage que je n’ai répétée que deux fois et que je n’oublierai jamais. D’abord, on décolle de l’aéroport de Ciampino (au sud-est de Rome) pour descendre depuis deux heures à peu près à Montpellier. Déjà, le survol de la Méditerranée et la vue depuis le hublot des bouches du Rhône donnent la sensation d’un paysage irréel… « Ça, ce n’est pas la France », me disais-je… « Rien à voir avec Paris, les châteaux de la Loire, la Bretagne… »
Mais la plus grande surprise ce fut de monter sur l’avion à hélices de l’AIR LITTORAL…
Tandis que, ne faisant qu’un avec mon hublot près de l’aile, j’essayais inutilement de fixer dans la mémoire le très vaste territoire jaune au-dessous — et d’y reconnaître une petite ville entourée de remparts comme Carcassonne, ou alors une grande ville traversée par la Garonne comme Toulouse — je me demandais pour quelle étrange loi de la destinée (et de l’amitié) Sylvie (originaire d’Agen et vivant à Paris, boulevard Soult) avait à Bordeaux un cher ami.
Quand l’avion-jouet atterrit et que je montai sain et sauf dans une confortable voiture, j’appris qu’il y avait quelque chose de vraiment impénétrable dans cette histoire littéraire (et littorale) que je venais de reprendre pour les cheveux. L’ami de Sylvie était un avocat, comme l’Yves des premières ébauches. Comme lui, il habitait juste à l’orée des Landes. Comme lui, il aimait s’y promener longuement, débitant par cœur les fables de La Fontaine. Pendant ces premières inoubliables vacances littéraires, l’on cita plusieurs fois un vers de ce dernier : « On ne doit pas plaire/ à tout le monde et à son père ».
rue sampaix 180Giovanni Merloni

« Et pourtant je vous tends mes paumes déçues » (débris de l’été 2014 n. 18)

11 jeudi Sep 2014

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Écrivains et Poètes de tout le monde, Débris de l'été 2014

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« Et pourtant je vous tends mes paumes déçues » 

« Quand on pense qu’on peut enfin résoudre un problème, le problème a changé… », disait dans sa redoutable sagesse le mythique Mao Tse-Toung. Et bien sûr, les contextes aussi changent. Donc notre mesure ainsi que notre sentiment du temps évoluent ou précipitent en fonction des hommes qui s’installent au pouvoir et aussi des hommes qui nous racontent la contemporanéité. Tandis que les marées suivent des règles constantes et prévisibles et que les vents du nord ou de l’ouest gardent leur nom légendaire, les hommes gardent ou gâchent les trésors que d’autres hommes leur laissent, dans un hasard terrible et mystérieux.

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Saint-Malo, le Corps de Garde, 2014

« D’ailleurs, ici tout est beau, tout flotte dans un incroyable équilibre entre Nature et Culture », on peut le dire encore aujourd’hui lorsqu’on s’accoude aux remparts de Saint-Malo.
Cependant, si je ferme les yeux, je ne peux pas jurer qu’une telle conscience de la valeur d’un patrimoine (naturel, culturel, humain) soit vive et respectée de la même façon à Dubrovnik ou à Rhodes ainsi qu’à Nettuno, là où des citadelles entourées de remparts, avec une certaine ressemblance avec Saint-Malo, surgissent près de la mer.

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Nettuno, 1978

Quand je rouvre mes yeux, je me sens provisoirement à l’abri : une certaine idée de civilisation « résiste », malgré les changements terribles du troisième millenium désormais entamé. En même temps, je m’attarde volontiers sur ces mots listés au hasard comme autant de cartes postales : Nettuno, Rhodes, Dubrovnik. Des localités que l’aventure m’a fait frôler, seul ou en bande…

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Saint-Malo, les remparts, 2014

Il y a huit ans pile, le 11 septembre 2006 nous débarquâmes à la gare de Bercy, ma fille et moi, avec le glorieux « Palatino ». Le même train pendulaire qui avait inspiré Michel Butor pour son incontournable « Modification ». Un livre que j’aurais lu plus tard, en me rendant compte, grâce à lui, que mes deux pôles n’étaient pas que les deux Panthéons (de Rome et de Paris) et que même en me « modifiant » profondément au cours des premières années depuis l’installation… une décision très nette avait été déjà tranché lors de mon premier été « tout français ».
Maintenant, je peux me considérer comme un parisien, ayant eu la chance d’appartenir à une génération « communarde » à l’esprit ouvert et disponible au dialogue, dont j’ai « retrouvé » ici nombreux représentants. Et pourtant, beaucoup de questions s’accoudent à mon rempart.
« Est-ce que j’ai pris cette décision assez radicale, pas trop différente vis-à-vis d’un départ volontaire pour la Légion étrangère, rien que pour éviter d’en prendre d’autres, encore plus difficiles ? »
« Avais-je vraiment tout fait, puisant dans ma patience et dans mes talents pour tenir le coup ? »
« Ai-je en définitive recouvert d’une apparence hardie une honteuse renonce ? »
« N’ai-je pas fait, au final, le même choix du fameux Guépard qui avait tout changé pour rien ne changer ? Qui était-ce, Garibaldi, dans mon destin particulier ? »

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Saint-Malo, embarcadère de la compagnie Corsaire, 2014

Je ne peux pas répondre.
Je me rassure en me disant que le centre de ma vie m’a suivi. Ici à Paris je suis le même sujet que j’étais à Rome et à Bologne ainsi que pendant mes héroïques vacances à Procida et à Cesenatico.
Je me console en voyant qu’ici j’ai trouvé des choses que je désirais, qui m’étaient essentielles. Un peu plus d’ordre dans la même confusion de la vie. Un peu plus d’écoute, quelques petites reconnaissances en plus… Ce peu c’est déjà beaucoup.
Ici, j’ai des amis et j’ai déjà traversé le deuil avec la disparition de quelques-uns de mes nouveaux proches…
J’aime Paris. Comme je l’ai déjà écrit plusieurs fois, elle est la plus belle ville du monde parce qu’elle a su croître harmonieusement, en dépit des coups violents de l’Histoire, en gardant son identité ainsi que sa mesure humaine.

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Rhodes, 2005

Je ne suis pas complètement seul. Ma famille m’a suivi… Nous parlons entre nous dans notre langue, tout en évoquant ce monde au-delà de la mer et des montagnes auquel nous avons appartenu et qui nous appartient encore… Il est présent dans nos discussions, dans nos rêveries, dans notre façon d’entendre la nature, la culture, l’amour… Et pourtant, au fur et à mesure que les années s’écoulent, l’Italie glisse de nos mains avec de petits effondrements.
Si on pouvait imaginer pour un instant toute l’Italie surprise par la nuit, avec ses milliards de petites lumières tout au long des routes, coagulées en essaims plus serrés en correspondance des petits villages… J’imagine, chaque fois que je me cale dans la nuit parisienne, qu’une de ces lumières (ou lucioles) s’éteint de but en blanc. Une rue, une balustrade, un pré, une cour avec un arbre au centre, un trottoir aux ombres nettes… un boulevard sous la pluie, un escalier de pierre, une porte, des voix… tout cela disparaît d’un coup de ma vue sans faire de bruit, sans que je n’en sache rien, sans avoir même le droit de protester.

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Dubrovnik, 1965

La plupart des lieux qui m’étaient familiers vivent sans moi, se prenant la liberté de garder ou changer leur apparence sans demander mon avis… Je considère cela comme insupportable jusqu’au moment où une voix taquine m’exhorte à réfléchir : « On peut s’éradiquer des lieux, me dit-elle, mais combien regrette-t-on l’absence des personnes qui ont compté pour nous ? » Oui, c’est vrai, ce sont les personnes qui me manquent.
« Ma io deluse à voi le palme tendo » (« Et pourtant je vous tends mes paumes déçues »).
Le regret fusionne avec le remords. « Quand on pense qu’on peut enfin résoudre un problème, le problème a changé… » Et voilà que le fugitif plein d’enthousiasme se retrouve au centre du gué :
« Ni viande ni poisson, je ne peux pas garder deux amours, comme celui de la chanson. Rome s’éloigne de plus en plus de Paris et, en même temps, la nostalgie devient dévorante rien qu’à songer à tel ami, à telle amie, au frère, au fils, à la cousine… Huit ans, c’est encore peu pour me dire intégré dans cette nouvelle réalité. Ces mêmes huit ans représentent déjà un temps énorme s’ils doivent mesurer la désintégration vis-à-vis de ma vie précédente. En dehors d’un tout petit groupe de gens rentrant en général dans ma famille, personne ne se sent en devoir de me chercher pour me dire ce qui se passe. Personne ne m’avertit de la mort de quelqu’un qui pourrait m’être cher. Car j’ai abandonné mon pays, donc je suis mort, à mon tour, le premier. Il ne me reste alors qu’avancer, comme Orphée, sans me tourner en arrière. Dans ma marche, je rencontrerai toujours en contretemps les nouveaux morts et les nouveau-nés de mon pays aimé. En même temps, puisque partir c’est mourir un peu, je trouverai un jour la force d’accepter ma disparition… et de saluer avec un sourire ma nouvelle naissance. »

Voilà ce que pourrait penser un sujet fort nostalgique que la paresse empêche de maintenir un lien équilibré avec les personnes qui comptent dans sa vie précédente. Et voilà la leçon de cette impressionnante échéance huit ans depuis. Je vais tout de suite me renseigner.

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Campo de’ Fiori, 1978

Giovanni Merloni

L’œuf, la poule et la liberté (débris de l’été 2014 n. 17)

09 mardi Sep 2014

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Débris de l'été 2014

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L’œuf, la poule et la liberté

Parmi les nombreux sujets que je voudrais exploiter, il y a eu toujours celui du sens qu’il faudrait savoir donner au Temps. En fait, quoi qu’on fasse ou qu’on essaye, le Temps coule à côté de nous (et sous les ponts bien sûr) avec une splendide indifférence.
D’ailleurs, ce Merle moqueur (toujours en train de nous encombrer ou nous échapper) semble s’amuser assez devant nos efforts maladroits de lui tenir tête.
Nos frustrations le gâtent, nos illusions le hissent sur le plus haut piédestal.
Si un jour devions-nous le rencontrer, il serait même capable de nous dire à brûle-pourpoint : « Est-ce que je vous ai demandé quelque chose ? »
Je songeais, ce matin, à cette rentrée de septembre qui va sanctionner le terminus de la brève course d’un bus peuplé des « débris de l’été 2014 ». Je pensais à cette rentrée située huit ans pile après mon débarquement dans la ville des lumières (et des frères Lumière) ou, si l’on veut, dix ans après cet automne 2004 où je dessinais comme un forcené… tout en essayant de me souvenir des années terminant par quatre…

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En septembre 1964, à la sortie du lycée de mes dix-neuf ans pas encore accomplis, je dus prendre pas mal de décisions. Il me semblait être vieux, et pourtant sain et sauf sur cet embarcadère de pierre qu’heureusement la vague océanique des troubles du passé ne pouvait pas atteindre.

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En septembre 1974, au beau milieu d’un travail finalement intéressant et engagé, à Bologne, je ne voulus pas me soustraire à mon difficile destin d’homme et de père. On peut dire que le même jour qu’une sorte de « gloire » me câlinait en m’accueillant comme dans une cour de princes dans le palais d’Atlas du Roland furieux… mes engagements humains et amoureux m’en éloignèrent brusquement.

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En septembre 1984, après une espèce de parenthèse colorée dans les nimbes d’une maison tour au beau milieu du vacarme débonnaire du centre de Rome, je me voulus charger de changements, de déménagements, de durs et monotones voyages pendulaires. Mais paradoxalement, dans le maximum du sacrifice, un espace heureux se dégagea, de plus en plus important… lorsque ma peinture se rencontra avec l’opéra lyrique de Mozart…
En même temps, en Italie comme partout, de grandes mutations s’affichaient… Alors que je me sentais déjà vieux, déjà étranger vis-à-vis des enthousiasmes révolus des années 1960 et 1970… j’étais sans le savoir en deçà de modifications encore plus impressionnantes et profondes…

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En 1994, tandis que mes voyages à Bologne devenaient de plus en plus rares, je m’aperçus de but en blanc que Rome aussi était belle et charmante. En même temps, je découvrais la psychanalyse. Mes deux fils ainés se faisaient adultes, ma fille cadette, juste en septembre, accomplissait ses neuf ans… Et le destin m’offrit de grandes satisfactions dans le travail d’urbaniste ainsi que dans l’écriture… Finalement, entre mes quarante-neuf et mes cinquante ans je m’aventurai dans le roman.
Pourtant, tout en me demandant si c’est l’œuf ou la poule qui vient le premier, tout en rêvant de vivre dans une sorte d’illusoire liberté… je ne cessai pas pour autant de me compliquer la vie.

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En 2004, de mes cinquante-neuf ans, je n’avais pas encore acheté une malle pour y stocker mes nombreux « enfants » illégitimes. Je dessinais et j’écrivais mes textes poétiques sur un téléphone portable « palmaire » qui m’obligeait à des vers plus étroits qu’une cravate de torero. Il existait déjà Internet ainsi que le mail art… mais je n’étais pas encore devenu un blogueur.

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Voilà. En septembre 2014 je suis encore dans un endroit de passage, plein de bagages inutiles, comblés de photos et de souvenirs flottant dans un agréable désordre. Je n’ai pas vraiment entamé le rangement de mes choses dans une véritable malle. Je me demande d’ailleurs si cette malle doit avoir la forme d’un œuf ou celle d’une poule. Je me demande aussi où est la liberté…

Je me demande surtout, finalement, ce que je peux réellement faire, au jour le jour.
Entretenir un blog ? Bien sûr.
Publier mes poésies, du moins un ou deux recueils parmi les plus importants pour moi ? Bien sûr que oui.
Peindre de petites gouaches tout en revenant à certains grands tableaux qui attendent depuis des années (comme la « Traviata », par exemple) ? Oui, ce serait une joie.
Vivre ?

Je ne peux pas tout faire. Même si je renonçais à vivre, je ne pourrais pas faire bien toutes ces choses en même temps. Se mêlant au vent et aux tempêtes, le Temps moqueur m’attendrait au passage pour me flanquer de gifles.
Je suis un peu fatigué aussi, ayant maintenant le même âge où Jean Jacques Rousseau se plaignait de la lenteur de sa tête. Il fatiguait, c’était l’âge. Et moi aussi, je vous l’avoue, j’ai la tête fatiguée, de temps en temps. L’aide extraordinaire que m’offrent les nouvelles technologies est d’ailleurs tout à fait contradictoire. Si d’un côté elles me soulagent plus qu’une secrétaire dévouée, il est vrai aussi qu’elles me poussent trop facilement à des élans d’omnipotence dangereuse et même néfaste… On ne se fatigue plus à dicter son manuscrit à une belle dactylo… et pourtant l’on risque de brûler son cerveau en rangeant de façon obsessionnelle tous nos messages électroniques dans des boîtes plus ou moins « intelligentes »…

Je ne trouverai aucune véritable liberté en me dérobant vis-à-vis des orgueilleux engagements que j’avais assumés il y a quatre jours. Je ne la rencontrerai pas non plus en changeant dorénavant de vitesse. Mais, voilà, même si cela ne me donnera pas la chance de trouver ma formule magique, c’est-à-dire le juste milieu entre l’œuf et la poule, ma contrainte est désormais fixée. Je serais là, ici sur ce blog, tous les mardis, les jeudis et les dimanches. Et j’y serai librement.008_uovo gallina libertà000 180Giovanni Merloni

Hier est un autre demain (#vases communicants septembre 2014)

05 vendredi Sep 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles, les échanges

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vases communicants

Pour nos vases communicants (1) de la rentrée littéraire, nous avons voulu mêler nos mots en une pièce de théâtre. Aussi vous pourrez pareillement lire nos répliques ici et sur l’emplume et l’écrié.
Nous demandons humblement à notre public des vases de nous pardonner la longueur du texte, mais notre plaisir nous empêchait de quitter la scène !
Théâtralement vôtres,
Ève De Laudec et Giovanni Merloni.

001_l'actrice 1994 180Giovanni Merloni, L’actrice, 1993

HIER EST UN AUTRE DEMAIN
Pièce en 1 acte
D’ Ève De Laudec  et Giovanni Merloni

Avec
Jeanne Bréhant, la comédienne,
Henri  Pylat, le metteur en scène.

Scène 1

Décor : Un théâtre. La scène coté jardin, la salle qu’on suggère coté cour. Sur scène un fauteuil, une chaise devant un bureau. Sur le bureau, une lampe et des feuilles dispersées. Dans un coin une psyché. Les rideaux rouges sont ouverts.

Jeanne est déjà sur scène. Assise dans le fauteuil. Impatiente, elle tape du pied, se lève, rajuste son grand chapeau devant la psyché en faisant des mines, se sourit, se détourne.

JEANNE (soliloque)
– Quelle curieuse sensation que se retrouver sur les planches…Après si longtemps…Des années d’oubli, sans la moindre proposition de rôle…Le public m’a trahie…Et enfin une proposition …J’ai une peur du diable…Ne pas le montrer, surtout… Etre l’autre, celle qui ne doute pas de son talent… Légèreté, légèreté…
Entre Henri, appuyé sur une canne.
Ah mon chou, j’ai failli ne pas t’attendre ! Tu m’avais dit 16h ! Sais-tu que j’ai foule de rendez-vous ? Le temps est si abstrait ! Pour que tu me parles de ton projet de pièce, j’ai réussi à caser une demi-heure, entre mon rendez-vous avec Fanny et la générale de Trahison au Vieux-Colombier. Réjouis-toi mon chou, une demi-heure en ma compagnie pour redorer le blason de ce vieux théâtre dont tu viens d’hériter ! Elle est morte à point nommé, ta vieille maîtresse richissime !
Je te préviens, je décide de mon texte et du rôle masculin pour me donner la réplique afin qu’il ne me fasse pas de l’ombre ! Tiens, Francis Huster par exemple ! Oh, ne me dis pas qu’il est plus jeune que moi, je suis…

HENRI (lui coupant la parole)
– Donnez-moi une minute encore… juste le temps de vous dire bonjour… Même s’il faudrait l’effacer du calendrier, ce jour-ci ! Je suis en retard, ma splendide, parce que… Je ne trouve plus la copie de mon scénario! J’ai dû rentrer à la maison la chercher… Partout ! Volatilisée… Tandis que mon ordinateur est en panne ! Heureusement… Vous avez l’autre copie, n’est-ce pas ? Oui, vous êtes radieuse aujourd’hui et j’en suis tellement ravi… On s’arrangera. Et pourtant, je vous avoue que je me sens fort contrarié. Est-ce que Louise, avant de mourir, a tout organisé ? « Après moi le déluge », disait-elle avec une insistance de plus en plus gênante… C’était banal aussi ! « Je m’appelle Henri, pas Louis comme toi ! » lui répondais-je…

JEANNE
– Henri ! Ai-je donc tant vieilli que tu ne me tutoies plus ? Est-il donc si loin ce temps où l’on m’appelait Mademoiselle ? Ah, le Français, ça avait quand même une autre allure que ton bouiboui ! Mais en souvenir de notre longue amitié, je donnerai le meilleur de moi-même, dans cette pièce que j’ai tout juste parcourue,
(en aparté) en fonction du contrat que l’on signera…
Il faudra d’ailleurs revoir des passages, mon chou, j’ai constaté qu’il y a deux scènes où je ne suis pas ! Rassure-moi ! Tu ne l’as pas mise sur internet, ta pièce, j’espère? On m’a dit que mettre des œuvres sur la touââle s’avérait dangereux, des corsaires peuvent te la voler !
Quant à Louise, c’était une vieille bique, mais je reconnais que son déluge a de la classe !

HENRI
– Sérieusement, je n’ai plus la pièce sur moi. On me l’a peut-être piquée et maintenant elle vole dans le nuage virtuel. Partout et nulle part… Et j’ai peur que le texte que tu as… Oui, bien sûr on se tutoie, je t’en remercie… (Il s’interrompt un instant pour embrasser Jeanne. Le public s’aperçoit tout de suite qu’ils se connaissent depuis longtemps et qu’un élan réciproque est prêt à exploser. Essayant de retrouver le même ton confidentiel qu’avant, Henri reprend) – Je disais que la copie que tu as dans tes mains, ce n’est pas la dernière version de la pièce… Je te propose alors de laisser tomber et de repartir à zéro…

JEANNE
– Repartir à zéro, comme tu y vas ! Je commençais à me projeter dans le texte que j’ai en main. Que les metteurs en scène sont donc inconstants de nos jours! Mais ton idée est séduisante, prenons des risques, partons de rien, créons ensemble, j’aurai ainsi un rôle sur mesure. As-tu l’intention de jouer dans ta pièce ?

HENRI
– Oui, mais ne t’inquiètes pas. Je n’ai aucune intention de prendre le dessus ! Je te parle franchement, au nom de notre… amitié, comme tu dis (Il élargit les bras). Une amitié intacte, tu vois ? D’ailleurs, je serai tellement engagé dans la mise en scène, que mes apparitions seront beaucoup moins importantes que les tiennes. Au contraire, regarde, tu seras toujours sur le plateau. Tu auras en plus le droit… la distinction de t’asseoir sur ce fauteuil, toi seule… Je resterai debout, et peut-être, dans une scène finale, je m’agenouillerai près de toi !…

JEANNE (éclate de rire)
– Si tu me laisses le fauteuil, je crois que je vais me laisser tenter ! Avoir un homme à ses pieds, même au théâtre, cela ne se refuse pas !

HENRI
– Au temps du lycée, te souviens-tu ? Tu étais mon idole… Tu écrivais des petits textes de théâtre, tandis que le professeur de philosophie, qui avait un penchant pour toi, lui aussi…

JEANNE (Elle se tait un instant, songeuse)
Si je me souviens ? Le lycée… Si loin, et pourtant si proche… Comme hier…J’avais de longs cheveux blonds emmêlés que je nattais chaque soir pour que tu les vois onduler le matin… Je faisais exprès de m’assoir au bureau juste devant toi… Et j’imaginais toujours que tu aurais le premier rôle dans mes pièces… Elles n’ont jamais été jouées…
(Elle se reprend) Oh, ce barbon de professeur de philo à l’haleine fétide qui me parlait dans le cou en me citant Platon « Existe-t-il plaisir plus grand ou plus vif que l’amour physique ? Non, pas plus qu’il n’existe plaisir plus déraisonnable » ! Te souviens-tu, mon chou, que tu voulais lui faire mordre la poussière ? Oui, tu jouais déjà la grande scène de jalousie !

HENRI
– En ce temps-là, c’était moi qui avais l’ambition de faire l’acteur, tandis que toi, tu te prenais pour un metteur en scène d’avant-garde, anticonformiste… Tu avais cette blouse blanche, avec au moins dix boutons dans le dos. Un jour, tu me demandas de boutonner ta blouse. J’étais fort maladroit, même si alors je n’avais pas besoin du bâton… Te souviens-tu ? J’étais concentré avec tous ces boutons, et tes cheveux, et ton parfum… lorsque la voix du professeur a brisé l’air poussiéreux à hauteur d’homme : « Py-laaaa-t ! »
Tu vois, je voudrais commencer notre pièce avec cette scène… ensuite nous pourrions reconstruire de quelque façon la fameuse promenade au parc floral…

JEANNE
– Oh quelle horreur cette blouse ! Mais ça aura un petit coté érotique dans la scène, les boutons dans le dos. Bonne idée pour le début de la pièce, tu m’effeuilles, tu m’effleures, dans la cour du lycée, ou plutôt tu déboutonnes ma blouse pour m’emmener au parc floral. (En minaudant) Quoique je ne peux quand même pas jouer mon rôle jeune, je ne passerai pas pour une ingénue, à moins que… avec une blouse … et de dos…Louis Jouvet disait que le théâtre est une de ces ruches où l’on transforme le miel du visible pour en faire de l’invisible. Je serai l’invisible (Elle rit). Tu sais, je vais t’avouer une chose…Au parc floral, j’étais très fière de me promener avec toi, tu étais si beau. Et j’espérais, j’avais une envie folle …que tu me dises…Que tu me dises…
(Elle se détourne)

HENRI
– Voilà. Si tu n’étais pas tombée enceinte juste à la fin du lycée, à dix-huit ans, si je ne me trompe pas… Si tu n’avais pas subi la distraction de ton père ni le désir impérieux de ta mère d’avoir une petite fille à pouponner, tu n’aurais pas épousé ce truand sans art ni part… Excuse ma sincérité, mais je le fais juste maintenant, à une telle distance de temps… pour mieux entrer dans la pièce… Si tu n’avais coupé net cette fleur en train de s’épanouir entre nous, j’en suis sûr, je n’aurais pas fait, à mon tour, à vingt-trois ans, une connerie pareille… Excuse-moi l’expression ! À défaut d’une telle bêtise il n’y aurait pas eu Louise… Elle ne se serait pas installée au milieu de toutes mes ruines, en les empirant…

JEANNE (un peu énervée)
– Les si sont source de regrets. Je n’aime pas les si. J’ai toujours assumé mes décisions, tout autant que l’anticonformisme que tu as évoqué ! Et je ne regrette pas ma fille, qui suit brillamment mes traces. En effet je l’ai eu à dix-huit ans, j’ai été aussi une jeune grand-mère. Mais tu t’es tu, ce jour-là, au parc, et j’ai accepté ce destin de femme d’aventurier de la finance. Bien vite quitté d’ailleurs ! Et sais-tu pourquoi j’ai embrassé la carrière de comédienne ? En dehors du fait que je ne suis bien que sur les planches, j’espérais secrètement qu’un jour, dans les coulisses, je te retrouverais !
(Avec amertume)
J’ai mis mon bonheur de femme dans les bas cotés de ma vie. Pourquoi as-tu laissé la fleur se faner ? Il suffisait de l’arroser, de lui parler pour qu’elle s’ouvre à ton soleil, de lui murmurer ce que seule une fleur sait entendre…Tu me parles de fleur, sais-tu que le Petit Prince et sa fleur m’ont toujours accompagnée ? Est-ce un signe ?
Ta Louise aura au moins eu l’avantage de t’assurer le vivre et le couvert, et même un peu plus puisqu’elle n’a pas emporté son théâtre dans son arche de Noé! Tu es enfin libre ! Moi aussi, d’ailleurs…Sauf que moi je ne porte pas un théâtre, c’est lui qui me porte ! Est-ce un signe ?

HENRI
Maintenant, tu touches un point faible. Car nos vies se rencontrent mais se croisent aussi…

JEANNE
– Que veux-tu dire par là ? Nos vies ? C’est ce travail sur la pièce qui nous réunit aujourd’hui ! Car nos vies ne sont que comédie. Ou tragédie si l’on compte nos cadavres laissés dans le placard ! Penserais-tu que cela va engager nos vies, en dehors du contrat qui va nous lier ?

HENRI
– Tu vois, j’étais venu plein de bonnes intentions, avec mon nouveau canevas dans la tête, prêt à entamer avec toi une discussion acharnée, pour te convaincre… Mais de but en blanc, depuis qu’on a remis en place le « tu » entre nous, je m’aperçois que ma vie a changé. Radicalement. J’avais cru, pendant des décennies, que mon seul désir était de m’emparer de ce caravansérail, de devenir le maître absolu de ce parterre, de ces décors, de ces gens qui l’animent avec leurs vies quotidiennes, beaucoup plus intéressantes, d’ailleurs, que ce qu’on lit et qu’on crie, à partir de ces textes problématiques, de ces histoires décadentes… En te voyant, je me suis rendu compte que j’aspirais à autre chose.

JEANNE (avec emphase)
– Autre chose ? Toi, mon chou, l’homme des pièces engagées, le pourfendeur des causes perdues que tu montais en pièces à succès, toi que j’apercevais entouré de papillons de mains baguées, tu voudrais me faire croire que tes retrouvailles avec la vieille chenille que je suis réveillent enfin ta conscience ? (en aparté) Ou serait-ce ton cœur ?

HENRI
– J’ai toujours bossé, je me suis chargé de devoirs et d’ennuis pour remplir un vide… Il n’y a pas eu que Louise, au cours de mes tournées et de mes festivals. Je me réjouissais, bien sûr, des explosions de plaisir et de la stupeur des visages raisonnants ou idiots, uniques ou banals… Mais, derrière le coin, le vide m’attendait…

JEANNE (très émue)
-Tu vois, Henri, ce que tu me dis maintenant, je l’ai si souvent ressenti… Ce vide…Cette solitude dans la foule, dans le vacarme des corps… des corps étreints, moi éteinte… Alors je jouais des rôles de femme heureuse, épanouie, extravagante, démesurée pour tenter d’y croire, d’être une autre… Je pense à une phrase de François (Mauriac) Magnifique et dangereux métier de l’acteur qui consiste à se perdre puis à se retrouver ».
Moi je me retrouvais à chaque fois, dans le vide, quand les spectateurs sortaient de la salle. Et là, maintenant, je te trouve dans mon vide.

HENRI
– Te souviens-tu de notre promenade ? (Henri prend la main de Jeanne, en l’invitant à se lever. Ils font deux pas…) Il y avait une fontaine. Tu m’avais parlé de Rome, d’une fontaine baroque placée contre un palais au milieu d’un quartier… (Jeanne  esquisse un geste) Oui, c’était la fontaine de Trevi, et tu me racontais cela comme si tu étais cette femme fatale, blonde, plantureuse, comme si tu incarnais en fait Anita Ekberg qui ne cesse de briser l’écran avec son étrange fierté… Et moi, je « devais » être absolument Marcello Mastroianni. Tu plaisantais, tu étais très bienveillante envers moi mais au fond, comme tu dis, et maintenant je le comprends, tu attendais quelques avances de ma part que je n’osais pas…

JEANNE
– As-tu seulement imaginé à quel point j’étais fébrile, ce jour-là ? Presque contre toi, je humais ton parfum de jeune homme plein de promesses, j’aurais défailli malgré mon éducation de petite bourgeoise, si tu avais osé. Ah, pourquoi ne l’as-tu pas fait ? Pourquoi n’as-tu rien dit ?

HENRI
– Ce jour-là, près de cette fontaine, je t’ai résisté. Je me suis créé un alibi pour renoncer à toi. Maintenant, je m’aperçois qu’en renonçant à toi j’avais renoncé à vivre. Mais, depuis lors, j’ai refoulé toute prise de conscience à ce propos. Je n’ai pas vécu comme le personnage incontournable du livre de Marquez…

JEANNE
– L’amour au temps du choléra… ! Je ne t’ai d’ailleurs jamais rendu ce livre que tu m’avais prêté…(2)

HENRI
– Oui. Ce jeune poète pauvre et maladroit, comme moi, s’appelait Florentino, encore un nom évocateur de l’Italie. Tout au contraire de moi, celui-ci a vécu son « attente inexorable » avec la pleine conscience qu’une seule personne pouvait lui correspondre jusqu’au bout…

JEANNE (rêveuse)
– Firmina Daga…

HENRI
– Firmina, quel nom merveilleux et terrible ! Une femme cohérente jusqu’au sacrifice d’elle-même et pourtant elle aussi consciente de porter en soi un seul amour. Oui, mon amie, j’ai passé la vie à essayer de me convaincre qu’on pouvait se consacrer à plusieurs amours, même deux ou trois à la fois. Mais je sais depuis une demi-heure que ce n’est pas vrai. Il n’y a qu’une possibilité.

JEANNE (à voix basse)
– Oui, une possibilité. Une seule, pour ne pas souffrir.

HENRI
– Quand j’ai renoncé à toi j’ai renoncé aussi, sans le savoir, à être comédien, ce que je désirais. D’ailleurs, je n’aurais pu jouer que sous tes yeux ! Ensuite, pour progresser dans le jeu de l’acteur, j’aurais eu besoin de ton enthousiasme et de ta rigueur ! Parallèlement, privée du piédestal de mon amour, toi aussi tu as renoncé à moi ainsi qu’à ton rêve… En deux, dans le seul instant de l’intrusion entre nous du film de Fellini, nous avons perdu à jamais quatre choses !

JEANNE
– Perd-on vraiment à jamais ? Quelle phrase absurde! On devrait dire qu’on perd à toujours. Et ce que l’on perd n’est jamais pour rien, car rien ne se perd, encore moins les sentiments, on peut les transcender, ils sont sources d’inspiration, d’exaltation, de création. (Elle s’enflamme) L’amour ne meurt pas, ne peut pas mourir, je ne le veux pas ! Laisse le passé au passé, nous sommes le présent maintenant. Il arrive que les feux que l’on croit morts ressurgissent encore plus vigoureux, une simple idée de braise suffit à les ranimer. (Elle s’éloigne d’Henri)

HENRI
– Quand je suis arrivé à ce rendez-vous, je t’ai parlé de la fleur à la jambe cassée. Au cours de notre… entrevue — ne t’en es-tu pas aperçue ? — notre amour a explosé. (Il parcourt nerveusement le plateau en long et en large, en soulignant ses propos avec des gestes exagérés) Je pourrais te faire la chronique comme dans un match de boxe : un, je suis arrivé, premier coup… deux, tu m’as tutoyé, un autre coup déjà lourd… trois, le souvenir de la blouse… quatre, la jalousie rétrospective envers ce professeur dragueur d’élèves… cinq, la fontaine ! Là c’est le K.O. Pas question de compter jusqu’à dix. Le boxeur est fini, l’amour a triomphé !… (Il s’arrête pensif, avant d’assumer un ton plus calme et triste) Ensuite… notre amour a flotté librement, douloureusement ou alors il a glissé invisible entre nos corps et nos âmes perdues…. Oui, perdues, Jeanne ! Il faut le dire, maintenant que l’âge et les chagrins nous donnent la force insouciante de parler même des choses les plus insupportables… Notre amour s’est déjà consommé, brûlé, pulvérisé. Et maintenant il est en train de se volatiliser. Je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas non plus les raisons d’une telle rapidité. Nous sommes, maintenant, comme deux orphelins. Dans un éclair, chacun a perdu à jamais la personne qu’il cherchait depuis une vie. Mais on peut arranger tout cela…

JEANNE (fait quelques pas vers Henri en levant la tête et les bras au ciel)
– Henri ! Ne vois-tu donc rien ? Ils sont là, les papillons, les débris d’amour, les pulvérisés, ils volent autour de nous, il suffit de les attraper, de les réunir…

HENRI (ne l’entend pas, continue sur sa lancée)
– Voilà ce que je te propose. Je te donne mon théâtre et tout ce que j’avais mis de côté pour le sauver et le nourrir. Toi, tu m’as déjà donné ce que j’attendais, sans le savoir, pendant tout ce temps inutile où nous avons vécu séparés… Un grand cadeau : tu m’as transmis un sentiment de la liberté qu’on ne pourrait plus vif et sincère. Il m’a suffi de te voir pour en être imprégné ! Tout cela a déclenché, en un éclair, un épanouissement de la vérité, violent et doux à la fois… Aujourd’hui, j’ai compris ce que voulait dire pour moi être comédien, ou jongleur, ou funambule. Je ne désirais que vivre sans mère ni père. J’ai besoin à présent d’expériences banales, terre à terre, comme les vivait Florentino Ariza. Et toi, tu as besoin de te voir objectivement, à travers le regard des autres. Tu dois forcément te séparer de toi même… (Henri cherche dans la poche interne de sa veste.) Voilà… je te donne la clé ! C’est une clé électronique universelle qui ouvre toutes les portes et fait déclencher toutes les machines théâtrales…

JEANNE (se plante devant Henri)
– A qui offres-tu ton théâtre ? A Jeanne Bréhant, la comédienne, qui resplendira sur les planches vernies, à celle qui se glisse dans la peau des autres, qui est blanche ou noire pour une symphonie tragique ou une comédie, celle qui ne montre jamais son visage tant il est recouvert des expressions volées aux personnages ? Ce ne serait qu’un partenariat, un contrat de plus, qui nous séparerait à jamais. Cette Jeanne-là accepterait sûrement, tant son ego est surdimensionné. Mais si tu l’offres à Jeanne, l’autre, celle qui avait une blouse blanche, celle qui ne porte plus que du noir, celle qui a des frayeurs, qui doute de tout et plus encore d’elle-même, celle qui espère voir enfin son rêve secret se concrétiser, celle restée fidèle à un amour jamais crié et qui n’attendait qu’un mot de lui… (Sa voix se brise) De toi… Cette Jeanne ne voudra pas d’un théâtre dont elle ne saurait que faire : Elle n’a plus de temps pour écrire des vies inventées, elle veut juste vivre une vraie vie de femme aimée, malgré l’âge et la rouille… Et aussi(elle fait un clin d’œil au public) avoir des petits rôles, de temps en temps, juste pour le plaisir de jouer sans courir après les contrats…Et puis, (elle s’approche d’Henri, lui prend les mains) que tu m’emmènes en voyage, tu sais, là où pousse la fleur, là où il y a une fontaine…

Jeanne s’arrête, fixant la petite lumière rouge d’un réflecteur accroché au balcon le plus proche. Avançant comme une somnambule elle rejoint le fauteuil et, toujours au ralenti, elle s’y assied.

HENRI (En s’agenouillant)
– Je voudrais que tu acceptes mon théâtre justement comme preuve de mon amour, Jeanne ! C’est tout ce que je possède, tout ce qui me lie à cette ville, à ce trottoir, à ce petit monde qui nous entoure. Si je le donne à toi, je sais que ce petit trésor tombera dans de bonnes mains… Après, tu peux en faire ce que tu veux…

JEANNE (essayant de masquer son embarras… hoche la tête pour signifier que c’est trop…)
– Mes bonnes mains… Sont-elles vraiment bonnes ? Savent-elles gérer un théâtre ? Mes mains se tordent de douleur, se tendent vers toi à la recherche des tiennes ! Un amour a-t-il donc besoin de preuve ? Je n’en demande pas ! Est-ce si difficile à donner, l’amour nu ?

HENRI
– Si tu savais combien je désirerais entamer une vraie vie avec toi ! Mais je ne suis plus l’homme beau et… costaud que tu regrettes… Je veux dire intimement… costaud ! Je n’ai plus mes vingt ou trente ou même quarante ans qui m’auraient donné cette assurance indispensable… Je suis un peu vieillot, à présent… On devrait vivre sur le fil du rasoir… aujourd’hui c’est beau, on danse, on part en vacances… Demain il fait gris, l’estomac se bloque, on doit s’arrêter dans l’espoir que ça passe… Je ne peux pas prétendre te demander de partager cela…

JEANNE
– (Après un long silence) J’accepte. Je prendrai ton théâtre. Je l’appellerai « La fleur brisée »…

(Noir.)

002_pièce ève-giovanni 1

Scène 2

(Sur scène, une grande table vide. Derrière, le fauteuil. Lumière concentrée sur la table)

(Un factotum arrive avec une grande enseigne peinte sur le bois : Théâtre « La fleur brisée ». Très gentiment il serre plusieurs fois la main de Jeanne en signe d’entente, avant de s’asseoir au premier rang pour assister sans transition à l’événement. Tous les gens présents s’aperçoivent que cet homme maladroit déguisé en factotum est en réalité Henri Pylat)

JEANNE (s’assoit derrière la table, chausse de gigantesques lunettes. Elle lit à haute voix un document)
– Chers amis, cher public, merci d’être venus nombreux à cette première. Comme vous le savez, il y a quelques mois je suis devenue e)propriétaire de ce théâtre, grâce à la générosité de mon cher Henri Pylat (Elle le désigne de la main avec un doux sourire, et s’arrête de lire). J’aurais dû être pleinement heureuse. Mais une petite voix me taraudait à chaque instant, que je tentais de faire taire. En vain. Elle me disait : « Tu te trompes, tu aurais dû suivre ta première impression et refuser ce théâtre. Ce n’est pas ta voie, pas ta vie. Henri l’a voulu ainsi, mais ce n’était pas son désir profond. Il voulait que la décision vienne de toi » Maintenant je sais que le désir d’Henry est le même que le mien…(Elle reprend sa lecture) Je vous annonce donc que je viens de vendre le théâtre. Il gardera le nom de «La fleur brisée» et le nouveau propriétaire s’engage à proposer de temps en temps des pièces d’Henri Pylat… Comme toutes ces pièces à succès que vous avez applaudies ces derniers mois et qui ont permis au théâtre de revivre. Et si bien revivre que nous pouvons enfin partir l’esprit serein… (Elle se lève, pose ses lunettes sur la table et va vers l’avant-scène). Oui, c’est notre rêve à deux… Monter un spectacle de rue près d’une fontaine… Dans toutes les villes du monde !

(Pleine lumière)
(Jeanne descend les trois marches du plateau au parterre. Les journalistes mêlés au public, debouts, sont prêts à applaudir comme si c’était la fin du spectacle. Mais quelqu’un fait signe d’attendre. Henri Pylat se lève. Il a les deux mains occupées. La gauche s’appuie sur sa canne, la droite traîne péniblement une grosse valise sur roues).

HENRI
– Dans toutes les nuits du monde… !

(Dans un vacarme d’applaudissements, Jeanne et Henri traversent solennellement le parterre, passent dans le hall du théâtre avant de disparaître.)

FIN

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(1) Rappelons que le projet de « Vases Communicants », lancé par Le tiers livre et Scriptopolis consiste à écrire, chaque premier vendredi du mois, sur le blog d’un autre, chacun devant s’occuper des échanges et invitations, avec pour seule consigne de « ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre ». La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte Célérier.

(2) : Dans une petite ville des Caraïbes, à la fin du XIXe siècle, un jeune télégraphiste, Florentino Ariza, pauvre, maladroit, poète et violoniste, tombe amoureux fou de Fermina Daza, l’écolière la plus ravissante que l’on puisse imaginer. Sous les amandiers d’un parc, il lui jure un amour éternel et elle accepte de l’épouser. Pendant trois ans, ils ne feront que penser l’un à l’autre, vivre l’un pour l’autre, rêver l’un de l’autre, plongés dans l’envoûtement de l’amour…

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première et Dernière modification 5 septembre 2014

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« Pourvu que les rendez-vous ne deviennent pas des échéances » (débris de l’été 2014 n. 16)

04 jeudi Sep 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Débris de l'été 2014

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Giovanni Merloni, L’intellectuel organique, août 2014

Mes chers lecteurs,
À la veille du rendez-vous des vases communicants de septembre, je voudrais honorer avec vous l’esprit de la rentrée — scolaire, littéraire ou artistique — avec quelques petites réformes.
Comme vous avez bien compris, je ne suis pas un révolutionnaire, même si je garde une tendance (souterraine ou parfois évidente) aux petites rébellions sans conséquence.
Je recherche l’ordre et j’en souffre. J’aime me donner des contraintes sévères et je m’y soumets spontanément moi-même… quitte à en avoir marre… comme ça, de but en blanc, à l’improviste.
On dirait que c’est l’esprit de conservation qui me rappelle l’existence d’un corps, avec ses nécessités, ses soucis et désirs…
Vous savez bien de quoi je parle. Personne ne m’a obligé à publier sur mon blog tous les jours. Et je ne fais pas cela dans le sentiment d’une corvée ou d’une obligation quelconque.
Je le fais, au contraire, très volontiers, car j’ai des choses à dire ou à ranger dans ma tête et j’aime bien faire cela à voix haute, endigué en avance par les réactions de personnes que j’estime… Je ne pourrais que très péniblement renoncer à cette confrontation, à ce rendez-vous avec le blog ne faisant qu’un avec le rendez-vous avec ceux qui le liront… demain, c’est à dire avec ceux qui lisent, par exemple aujourd’hui, ces notes que j’aurai écrit à peu près douze heures avant.
Dans une communication précédente, j’avais essayé de résoudre mes soucis par un hymne à l’irrégularité, que j’ai ensuite essayé de pratiquer.
Mais cela ne fonctionne pas. Dans la myriade de solutions possibles ainsi que de façons de s’exprimer à travers le blog, on voit bien qu’il y a toujours (partout) un troupeau de gens qui ne peuvent pas se passer de publier tous les jours.
C’est comme pour le mariage. J’ai toujours classé l’humanité en deux catégories étanches. D’un côté, ceux qui ne se marient jamais. De l’autre côté, ceux qui se marient toujours.
J’appartiens à cette deuxième catégorie humaine et je fais partie aussi, je ne sais pas pourquoi, du troupeau des gens qui ressentent fort le tocsin matinal qui sonne impérieusement le réveil : est-ce tout prêt ? ai-je ajouté le lien pour expliquer qui était Pisacane ? ai-je contrôlé que la photo puisse s’agrandir ?
Je n’ai d’ailleurs que rarement l’embarras d’un manque d’inspiration ou de nécessité. Ce qui parfois me bloque c’est plutôt une question de forces épuisées, ou alors ce sont de textes que je considère comme inachevés…
Je voudrais que ces rendez-vous librement recherchés et choisis ne deviennent pas des échéances, des Fourches Caudines inexorables.
Et je ne veux pas publier n’importe quoi, juste pour boucher un trou…
Si j’arrivais à une telle alternative, je cesserais immédiatement et je disparaitrais tout en demeurant en vie. Car je préfère toujours le mal-être de la solitude à l’évidence d’une tromperie.
Oui, vous pouvez me visiter quand vous voulez. J’en suis orgueilleux et ravi. Mais je fermerais la porte à tout le monde si je m’apercevais avoir trahi moi-même, ce que je suis effectivement, ce que je veux dire soit dans le registre sérieux (parfois lyrique) soit dans le registre « nonchalant » (parfois picaresque).
Pardonnez-moi pour cette « déclaration ». Je n’avais d’autres buts que celui de vous rassurer à propos de mes sentiments d’amitié et d’estime envers vous tous.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 4 septembre 2014

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Un rendez-vous prêt à porter (débris de l’été 2014 n. 15)

03 mercredi Sep 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Débris de l'été 2014

débris été 2014 180

Il arrive tôt ou tard, et plusieurs fois dans la vie, d’attendre quelqu’un au croisement de deux rues, demeurant debout sur un étroit trottoir baigné par le soleil diagonal du matin ou de la fin de l’après-midi.
Il arrive d’avoir les jambes engourdies et la tête traversée par d’étranges sifflements.
Il arrive d’avoir besoin d’une chaise ou d’un banc public n’ayant d’autre chance, en alternative, que d’appuyer juste un instant une épaule contre l’encadrement d’une porte ou d’une vitrine.

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Tout le monde bouge autour de nous.
Heureusement, personne ne s’aperçoit de nous, de notre béret appuyé tant bien que mal sur des cheveux nerveux, de notre gêne qui serait évidente si quelqu’un ou quelqu’une avait envie de nous examiner.
Nous attendons. La personne concernée n’arrive pas encore au rendez-vous… Nous profitons alors de ce temps d’attente pour rêver ou pour essayer de raisonner…

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Parfois, nous attendons quelqu’un sans qu’il y ait eu un accord pour se rencontrer.
Nous attendons quelqu’un qui passe d’habitude par ce carrefour… Mais il arrive aussi que nous attendions quelqu’un dont nous connaissons très peu les habitudes. Quelqu’un — ou quelqu’une — qui pourtant nous intéresse beaucoup.
Il — ou elle — nous intéresse tellement que nous avons décidé de l’attendre, coûte que coûte, pendant un temps infini… Ou alors de revenir régulièrement, tous les jours à la même heure, avec la contrainte d’une halte qui, selon le calcul des probabilités, donnerait la chance au hasard de nous nous faire rencontrer… une deuxième fois.

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Plus souvent, nous sommes là parce que quelqu’un nous y a convoqués.
D’un ton péremptoire et même pédant, notre ami — ou notre amie — nous a indiqué sans trop de détails le nom d’une enseigne, le nom de la station de bus la plus proche. Ou alors, tout simplement, il nous a dit : « On se voit là… » avant de disparaître dans la foule ou dans le fil gris du téléphone.
Donc nous attendons, en nous interrogeant tout le temps si c’est bien là… qu’il fallait attendre, ou dans un autre endroit complètement différent.
« En disant « là », elle voulait dire « là où on s’était rencontrés la dernière fois »… lors de notre rendez-vous inoubliable qui a duré une journée entière et… une bonne partie de la nuit… »
« Ou alors elle parlait de notre première rencontre ? Oui, d’accord, mais… où était-ce ? »

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En attendant une personne de famille, telles notre mère ou notre femme, la question du lieu du rendez-vous assume d’autres formes. Car c’est nous qui avons décidé l’endroit. Notre angoisse, dès que les premières minutes de retard commencent à s’écouler, c’est que cette figure “indispensable et bien sûr unique” pourrait avoir mal compris le nom du lieu ou l’heure du rendez-vous ou les deux choses ensemble.
En général, ce type d’attente est tellement pénible que nous plongeons facilement dans un état d’indifférence mélancolique et  nous ne voyons plus rien.
Le monde passe à côté de nous comme une multitude d’ombres, et nous devenons nous-mêmes des ombres.

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Aujourd’hui, avec le téléphone mobile, se perdre devrait être plus difficile. Et pourtant, combien de gens ont l’habitude d’éteindre leur portable ou de le faire tomber dans un puits ! J’attends. En attendant, je me rends compte que je suis piégé. Vous souvenez-vous de l’histoire de Marinette chantée par Brassens ? C’est une histoire de rendez-vous ratés. Et pourtant l’homme dévoué et amoureux peut librement bouger. Patience s’il arrive toujours trop tard aux rendez-vous que Marinette lui donne ! Moi, je ne sais même pas si c’est trop tôt ou trop tard… Et Marinette est peut-être là, cachée au-delà du pavé aveuglant, au milieu d’une foule en forme d’ombres. Elle peut me voir sans que je puisse la voir à mon tour. Et si je m’éloigne… elle arrive tout de suite et va s’embêter parce que je ne suis pas là…

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Un rendez-vous prêt-à-porter…
C’est peut-être l’idée de rendez-vous la plus banale. Mais c’est aussi la plus confortable. On arrive tous les deux pile au croisement entre la rue de Dinan et la rue de Toulouse. On regarde les montres pour les synchroniser… On entre dans un bistrot pour faire le programme. On en sort avec un itinéraire précis. On s’accorde le temps d’une promenade sur les remparts. On profite de la marée basse pour rendre hommage au tombeau de Chateaubriand sur le Grand Bé. On rentre en contre-jour se protégeant des éblouissements par des lunettes Polaroïd. On dîne. On monte à l’étage. On grignote nos crêpes au chocolat sur le petit canapé en face du lit. On est là, tous les deux. Sains, heureux, ponctuels…

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 3 septembre 2014

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