le portrait inconscient

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Rome ce n’est pas une ville de mer (dont Cent jours)
Portraits d’amis disparus

Les verbiages d’un adolescent

30 mercredi Avr 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Ce matin Ulysse, que le traditionnel cliché nous représente rusé, vigilant et très patient aussi — a envie d’oranges. Parce qu’il est enrhumé et quelqu’un lui a exalté les bénéfices de la vitamine C. La maison n’offre que deux poires et une banane, au-dehors il pleut. Nausicaa n’est jamais avare d’attentions envers cet homme mûr ayant dépassé la quarantaine, dont le charme est accru par d’étranges pulsions de fuite. Empressée, elle court en bas de l’escalier comme une désespérée, en quête d’oranges. Pour faire plus vite, elle soulève le péplum candide sur ses jambes de statue grecque. Sur le palier, elle rencontre Télémaque, qui depuis toujours l’aime platoniquement et de but en blanc tombe amoureux de ses jambes.
— Nausicaa, susurre Télémaque avec un humble sourire, tu serais le plus doux des plaisirs pour mon « thalamus ». Tu verras, mon logis est assez modeste, je ne dispose que d’une garçonnière d’une seule pièce. Pourtant, des femmes plus exigeantes que toi en ont profité. Je t’attends demain à l’aube, juste après le troisième chant faux du coq. Ne te fais pas attendre !
Mais Nausicaa est pressée, tourmentée par une sorte de délire se mutant en euphorie lorsque les mots graves de celui qui a frôlé les sirènes ainsi que la redoutable sorcière Circé se mêlent à la voix souple et aiguë de celui qui est toujours resté sur place, dans l’île. Tandis qu’elle court chez le banc des primeurs il passe en revue les deux hommes : « Celui-ci c’est une jeune cariatide, celui-là c’est un vieux poussin ! » D’un coup, elle s’aperçoit avoir déjà dépassé le vendeur d’oranges. Elle s’est perdue dans des ruelles pleines de vases communicants et de tours Eiffel en plastique. Heureusement, au milieu d’un passage obscur, grand et fascinant dans son ambiguïté, l’aveugle Tirésias lui explique, s’aidant avec une carte détaillée, comment faire à revenir en arrière. Entre-temps, l’orage s’annonce, teintant de noir le ciel au milieu des toits blancs. Épuisée, elle s’arrête devant le banc presque vide. Il est tard, il ne reste que quatre oranges pour Ulysse malade. Une femme avisée s’aperçoit de son visage empourpré : « À quoi penses-tu ? »
Sur la voie du retour, la route lui semble plus longue. Son péplum tombe et retombe sur ses chevilles, incapable désormais de recouvrir ni de masquer quoi que ce soit, tandis que la pluie colle l’étoffe aux jambes de la belle jeune ravissante Nausicaa.

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Le train courait tout en crissant sur les rails brûlants, avant de disparaître au milieu des rochers de fer et pointer de nouveau, parmi les files d’arbres dessinant de rectangles dans la plaine.
— Rapide comme une locomotive supersonique !
— Que tu es prosaïque ! Je dirais rapide comme une chose qui se perd toujours. Et ce qu’on peut perdre facilement, ce n’est pas la peine de s’y attacher !
— Petite poète dérangée ! conclut l’homme avant de changer de façon ridicule la position sur son siège. On dirait que tu n’aimes pas voyager…
D’ailleurs, lorsque l’enchevêtrement amoureux est long et intense, le manque de contact qui s’en suit se révèle toujours douloureux. On reste seuls, contraints d’expérimenter directement sur nos corps le bruit et la saveur du détachement.
La vie c’est partir, arriver, attendre avec impatience, s’effondrer dans le labyrinthe de l’absence.

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Et voilà la mort. Sur les journaux, la mort s’affiche comme une donnée statistique, un constat dépourvu de pathos : on recherche les causes, tandis que personne ne s’identifie dans ce mort-là ni dans des causes de sa disparition trouvées à la hâte.
Résultat : la mémoire ne saisit pas un tel événement dans sa signification réelle. Elle ne participe pas à ce type de connaissance, parce que la vie refuse la mort. La plupart des hommes sont très conformistes. Ils se bornent aux clichés et aux rites qui rendent à tous les morts la même dignité.
Alfredo a quatre-vingt-douze ans, son cerveau l’abandonne chaque jour qui passe. Il ne sait pas si on est au petit matin ou dans les voiles noirs de la nuit. Il se lève dans le lit et proteste qu’il ne trouve plus un morceau de son cadavre. Une fois, il est tombé du lit imaginant flanquer une gifle à son frère peintre, Roberto. Ou alors il invoque Jésus et la Madone, bien qu’il n’ait jamais été croyant.
Peut-être, Alfredo ne voit plus rien, et parfois j’ai l’impression même qu’il ne comprenne rien. Ou alors il est devenu fou. Et pourtant ce qu’il dit en vous fixant est d’une logique impressionnante et d’une profondeur remarquable.

Alfredo est mort, aujourd’hui.
Je m’étais invité chez des camarades de l’université et je participais à la cuisson des œufs à la poêle lorsque le téléphone a sonné, irréel.
Quand je suis arrivé, c’est mon oncle qui m’a ouvert la porte, tout en disant, avec un geste rassurant : — il y a les types des pompes funèbres…
Enveloppé dans un costume bleu, étendu sur son lit, rapetissé, Alfredo semble un vase prêt à se casser d’un moment à l’autre. Alfredo révèle bien sûr sa vieillesse, pourtant la mort l’ennoblit, lui offrant une espèce de revanche après de longues années d’humiliation et de solitude.
Moi, j’avais été son ami, celui qui lui faisait la barbe ou lui racontait notre vie quotidienne et nos petites découvertes. Il me demandait toujours de ma sœur, qu’il appelait « Nennella » et de mon frère, qu’il feignait de juger sévèrement en l’appelant « Sforcato » (=garçon de sac et de corde). Souvent, il se fâchait avec moi aussi, surtout pour mes rébellions ou résistances passives vis-à-vis de sa matière (les mathématiques). Ou alors Alfredo me chassait de sa chambre parce que je le fatiguais avec toutes mes fantaisies, comme il se vérifia pour une poésie que j’avais déclamée emphatiquement :

Je ne crois pas au péché.
La plupart de gens
confessent des péchés
dont ils sont innocents
tout en demeurant
dans l’ignorance des péchés.
Je ne crois pas à la tromperie
car celui qui trompe
commet cela sans le savoir.
Je ne crois pas à la mort injuste
parce que l’homme l’attend.
Je ne crois pas ni n’espère.
Je ne fais que vivre
une vie dépourvue de sens
dans un monde anonyme
de plus en plus inconnu.

J’essayais de penser à tout cela, en constatant cette immobilité qui n’avait rien à voir avec la mort qu’il feignait arrêtant de respirer et repliant brusquement la tête sur le dossier de son fauteuil, avant de se plonger au-dessous du journal… Tout d’un coup, un rire irréfrénable m’avait saisi, je ne sais pas pourquoi.
Le lendemain — dans ce quartier en pente, submergé d’immeubles aux tailles les plus disparates —, l’unique chose noble et proche de l’humain c’étaient les quatre ou cinq pins à la large ombrelle que je pouvais convoquer comme témoins de mon égarement tandis que je suivais mon grand-père au milieu d’un étrange cortège jusqu’à l’église. En fait, nonobstant l’indéfectible indifférence manifestée par Alfredo pour tout rite ou génuflexion pendant sa longue vie, quelqu’un, à la dernière minute, a décidé qu’il fallait passer par l’église pour une bénédiction.
Derrière moi, la queue des parents et des amis était longue. En me retournant en arrière, depuis le sommet de la rue, j’ai vu tout de suite la petite silhouette de la fiancée de mon frère. Dans son regard triste se coagulait une poésie en contrechant, en compétition — consciente ou inconsciente, je ne saurais pas le dire — avec le sentiment de la mort. Ou alors c’est la mort même qui nous oblige à briser toute prudence sociale, à nous exprimer de façon naturelle en sortant de la routine de sentiments automatiques et d’actions inanimées. Devant le miroir de la mort, les mots jaillissent tout seuls et les gens, pour une fois, se voient réciproquement dans le fond de l’âme.
Après ce contact intime avec la mort, on essaie brusquement de retrouver l’élan qui nous aide à vivre mieux, en sachant que la pire chose qui puisse nous arriver c’est mourir, tandis que le reste…

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 30 avril 2014

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Je suis mécontent de moi, mais pas jusqu’au bout !

29 mardi Avr 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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1.

Je m’envoie te chercher

Depuis cet étrange lieu
je m’envoie te chercher
(en sautillant sur les numéros,
l’obtus répétiteur de comptes
calcule la distance
entre moi et toi).

Je sonde ma solitude
aggravée
par la pensée scandaleuse
que même toi tu es seule.

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Paris, boulevard Magenta

2.
Sitting Bull

Il ne s’agit que de points de vue : Sitting Bull était un pauvre chef Peau-Rouge coincé dans la réserve indienne entourée de barbelés, n’ayant d’autre distraction que la drogue légère générée  par son triste calumet de la  paix. Tandis que le fils du général Custer, pendant le long voyage en train séparant la civilisation occidentale de ce lieu refoulé, s’amusait à dessiner la bouteille de la Coca-Cola.
Qui avait-il raison, qui aura-t-il raison, au final, entre les deux ? Celui qui a perdu, se conservant « inutilement » pur et noble, ou, au contraire, celui qui a vaincu, se salissant les mains de sang et de boue ?
Il est très difficile de fixer des confins entre ce qui rentre dans le Bien selon Sitting Bull et ce qui sort du Mal selon le fils du général Custer.

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Paris, boulevard Magenta

3.
La poésie

La poésie est une sculpture invisible, une espèce de fantôme. Une « chose qui bouge », que nous poursuivons le peigne à la main, essayant de lui donner une vie spéciale, celle qu’on ne nous a pas autorisée.
Pas seulement les personnages et les choses, les lieux aussi sont les « fils » de ce travail continu.
Le poète devient artiste juste pour exorciser ou, pour mieux dire, pour refouler la mort et la vie mortifère.

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Paris, boulevard Magenta

Il garde secrètement l’orgueil d’avoir fait quelques « oeuvres d’art » (en y déversant son indéniable tempérament d’artiste).
Il assiste impuissant à l’extrême précarité de ces objets-personnes que sont en fin de compte ses oeuvres, qui seront tôt ou tard abandonnées en compagnie de leur beauté ignorée.
Il est tout à fait conscient de l’anonymat de sa vie d’artiste, submergée par de strates de fourvoyantes images étrangères.
Il se réjouit pourtant de la tranquillité et, à la limite, du bonheur que lui donne l’idée concrète qu’il demeure inconnu.

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Paris, boulevard Magenta

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 29 avril 2014

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Rome 2045 II/II

26 samedi Avr 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Rome ce n'est pas une ville de mer

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Nero (1) voudrait refermer à jamais le Journal de Nino ainsi que la boîte métallique ne cessant de produire des surprises. Mais il a eu une espèce de fulguration, comme le Saint-Paul du Caravage en proposant à Arco de s’échanger les costumes, juste le temps d’éclaircir le cas de son prédécesseur.
Arco (2) ferait le chef et lui le galopin. Mais, il a du mal à le convaincre. Arco ne saurait pas demeurer longuement assis derrière un bureau. Cela pourrait le rendre fou.
Arco et Nero sont encore en train de discuter, lorsque Elena, la secrétaire (méritant un roman à elle seule) amène une foudroyante nouvelle : un des chefs suprêmes de l’Intendance a donné l’ordre de « ne pas hésiter à consigner au « fonctionnaire chargé de l’affaire » l’étagère de Nino ». Interloqués, Nero et Arco interrogent Elena : Pourquoi veut-on faire disparaître les traces du passage d’un homme dont on connaît l’honnêteté, c’est-à-dire l’innocence des intentions ? Ou alors… Arco et Nero n’avaient rien vu de ce qu’il fallait voir…
« Quelqu’un a noté que tu es sens dessus dessous, Nero, ces jours-ci » dit Elena, depuis toujours habituée à tutoyer son chef.
« Au troisième étage… » continue Elena, « ce type louche que je connais… (elle ouvre une rapide parenthèse pour signaler que celui-ci eut une fois la hardiesse de rester à la maison deux semaines pour un ongle incarné…) Ce sale type m’a reporté mot par mot ce que le mega-chef a dit : On sent le brûlé, là-dedans, donc il est prudent d’envoyer l’entière bibliothèque à la décharge pour qu’elle soit réduite en cendres et qu’on la transforme en substances biodégradables, tout à fait saines ! »
À cette hypothèse, Nero s’empourpre et hurle plusieurs fois des expressions qui seraient incompréhensibles pour un Romain de 2005. Empressée, Elena lui apporte tout de suite un verre d’eau. Dans son aller-retour entre le bureau et le robinet elle a trouvé le temps d’appeler, par son invisible « portable de bouche », une collègue de la conciergerie. Une fois raccroché par un bisou codé, elle annonce, triomphante : « Le type chargé venait juste de transférer le meuble dans notre bureau de poste au rez-de-chaussée… quand sa femme l’a réclamé pour la rupture soudaine du tuyau de l’évier. Celui-ci, tombé en panne émotionnelle, a laissé l’étagère au beau milieu de la pièce et a disparu ! »

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Rome depuis l’Observatoire du Collegio Romano (Photo Adelaide Sericola)

Immédiatement après avoir récupéré « l’étagère du trésor », dont il fallait absolument s’emparer, Nero et Arco s’aperçoivent que leurs appartements ni leurs bureaux ni leur ville ne sont plus en condition de contenir des objets scandaleux comme celui-ci.
Mais ils décident tout de même d’oser, en s’accordant finalement sur la proposition de Nero : Arco s’installera dans le bureau à sa place. Il ne sera jamais à la hauteur de la lenteur unique de son aîné, mais, petit à petit, on l’espère, il apprendra à mieux observer, à prêter aux choses (et aux personnes aussi) l’attention qu’elles méritent. Tandis que Nero, s’aventurant dans les rues et les places de Rome comme une toupie lente, découvrira sans doute l’existence de nouvelles sensations ainsi que d’espaces tout à fait inattendus.
Dans leurs nouvelles casaques, Nero-Arco et Arco-Nero parcourent la vie de Nino, ses amours ainsi que ses labyrinthes mentaux. Ils y redécouvrent Rome et, surtout, les Romains qui ont peuplé les cent ans entre 1945 et 2045.
Sous l’impulsion de cette fréquentation rare, Nero et Arco relisent la Constitution de la République italienne de 1948 ainsi que la Constitution de la République romaine de 1849. Ils s’amusent d’ailleurs aux descriptions naïves que fait Nino de Rome, tout en prenant le temps de suivre ses tortueuses réflexions sur les transformations possibles (même si concrètement impossibles) qu’il imagine, auxquelles il attribue une importance peut-être exagérée. Mais ils s’adaptent volontiers à cette voix frustrée, à cet optimisme bâillonné qui se réfugie dans le pessimisme, parce qu’en fin de compte le décalage de quarante ans n’est pas si terrible. Les contrariétés de Nino ne sont pas si différentes vis-à-vis des leurs. D’ailleurs, à travers ses utopies frustrées, Nino trouve une façon inattendue de dire ce qu’il pense des Romains.

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Rome, Observatoire du Collegio Romano (Photo Adelaide Sericola)

La lecture la plus passionnante, pour Arco et Nero, a été un récit de Nino, tout à fait déplacé et impertinent, de l’élection du pape Benoît XVI, successeur, dans cette même année 2005, de Jean-Paul II.
Nero et Arco sont demeurés longuement abasourdis après cette lecture. Par quelle sensibilité exagérée et même diabolique, un tel cauchemar avait-il eu la chance de prendre corps ? Ils croient même de lire ce titre sur tous les journaux, à commencer par l’Osservatore Romano : « 115 cardinaux suffoqués par la fumée noire ! La Chapelle Sistine transformée en chambre à gaz ! Le lendemain, les pourprés ressuscitent avant de participer à l’élection du pape allemand ! Fumée blanche ! »
« La vue du pape mort, vêtu de rouge et blanc, porté sur les épaules sans emphase… », écrit Nino. « Car en fait l’élégance (pas du tout somptueuse) de son habit estompait toute rhétorique en rendant solennelle, mais pas du tout exagérée la réalité des faits… cette vue m’a touché. J’ai été tristement fasciné par la raideur et l’élégance du corps devenu chose, la précarité, en fin de compte, de cet habit vis-à-vis de la force de la voix du pape vivant, même dans les moments les plus malheureux et dramatiques. »
« La nuit de la dernière fumée noire, c’est-à-dire à la veille de l’élection du cardinal Ratzinger, j’étais épuisé avec quelques lignes de fièvre. Probablement, j’avais la gorge sèche et les narines idem. Peut-être, dans ma chambre à coucher l’air ne circulait pas. À une heure de la nuit, le silence a été brusquement brisé par un vacarme assez gênant provoqué par le camion de la Propreté. On avait l’impression d’assister à la décharge d’une centaine de poubelles, qu’ensuite on amassait sans façon l’une sur l’autre. L’air était épais et irrespirable. Pourtant, je me rendors. Je rêve. Je me réveille tout en ressentant distinctement entre la gorge et le nez une odeur-saveur de brûlé. Et si l’oxygène finit ? Et si nous tous mourons, dans le sommeil ? Je me suis levé. Je me suis rendu dans la cuisine, j’ai ouvert la fenêtre. L’air existait encore, mais il bougeait à peine, empêchant tout courant frais et restaurateur de circuler librement. Peut-être, j’exagérais. »
« Mais, à force de pollution, d’oxygène brûlé et de miasmes… Ou alors, un nuage toxique… un attentat ! »

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Rome depuis l’Observatoire du Collegio Romano (Photo Adelaide Sericola)

« Je reviens au lit et je m’adapte l’oreiller derrière le cou. Je demeure longuement dans un état de suspension, par moitié étendu, par moitié assis. Tout d’un coup, je rêve, les yeux ouverts. Le gris de l’asphalte, la sombre procession de voitures, de poubelles et d’arbres réduits en squelettes noirs, tout cela est soudain remplacé par une fantasmagorie de couleurs. En bas, droits comme des quilles, les cardinaux blancs et rouges (combien est-il sombre, et pourtant vif, ce rouge-là !) En haut, je voyais des corps rose et marron en train de flotter dans le ciel bleu-céleste. Bien tôt je reconnus la silhouette svelte de la fumée noire — sortant d’une cheminée assez spartiate et anachronique — que nous avait fait voir la télévision… Mais cet air encore plus brûlé et venimeux ne peut plus se mêler au ciel de Rome ; il rencontre un mur invisible… ; il redescend tout au long du carneau montant de la monumentale cheminée tout en se faufilant parmi les ecclésiastiques soutanes, jusqu’au moment où… »
« J’ai rêvé de 115 cardinaux morts, suffoqués par la dioxine (comme il arriva à Seveso en 1976) introduite par un terroriste… « Au secours ! » je me suis dit, en ressentant entièrement sur moi la responsabilité d’un sacrilège. »
« Puis, j’ai réfléchi : la responsabilité que nous devons assumer est celle de veiller sur notre pauvre planète. Et c’est une tâche pour nous tous. Nous devons absolument le sauver ! Ici, il ne s’agit pas de se peindre en progressistes ou en conservateurs ! Il faut à tout prix éviter une catastrophe (ou plutôt une série d’infinies petites catastrophes invisibles) que l’homme produit dans une béate inconscience de schizophrène… »
« Ensuite, j’ai dormi, en rêvant de voltiger dans l’espace vide séparant l’intérieur de l’extérieur de la coupole de San Pietro, avant de trouver, peut-être dans un passage heureux de ma laborieuse digestion, une petite chambre assez biaise, toute revêtue de marbre, douée pourtant d’un hublot… »
De cette « chambre avec vue » là-haut, on voyait le fleuve, entouré par une Rome bonasse. Tirait finalement un joli vent frais tandis que les joues naguère pâles devenaient rouges de joie et de peur.
Le jour après, Rome était redevenue folle parce qu’on avait élu Benoît XVI… »
« Certes, ils se sont dépêchés. Mais, cette vitesse soudaine, a-t-elle quelque chose affaire avec mon cauchemar ? Et si vraiment eussent disparu en un seul fil de fumée tous les cardinaux ? Comment aurait-elle pu s’en sortir, l’Église décapitée ? » Avant de plonger dans le sommeil joyeux de l’aube, j’ai vu la place San Pietro envahie par des chandelles allumées, occupée par une gigantesque délégation de prêtres polonais… »
« Ensuite se réveille la gêne. Cette ville est donc, inévitablement, l’otage éternel des inconstances de la plus grande et étendue parmi les institutions du monde, dont le centre des décisions est ici, est là, est qui sait où… »

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Rome, l’Observatoire du Collegio Romano (Photo Adelaide Sericola)

Se sentant tous les deux provoqués par ce profil inattendu de Nino, Arco et Nero constatent que celui-ci a vécu, effectivement, dans une époque de brusque transition tout en ressentant, même physiquement, les différents humeurs, saveurs et bruits.
Dans les soixante ans séparant la Libération (1945) et la mort de Jean-Paul II (2005) le territoire et la société de Rome et de sa périphérie ont subi des transformations ultrarapides ainsi que diaboliques. Et pourtant demeurait, encore en 2005, le sentiment de la valeur de la dignité et de l’échange entre les humains, difficile et pourtant vital.
Arco et Nero redécouvrent le mot « art » ainsi que le mot « culture ». Et « débat », « participation », « histoire ». Petit à petit, ils comprennent qu’une chose assez grave s’est passée. Une espèce de stérilisation des esprits. Quitte à manquer du réseau Internet avec le reste du monde, il n’y a désormais plus personne qui ne sache pas utiliser, même dans la nuit la plus noire, des ordinateurs invisibles. Pourtant, personne n’est capable à présent de voir les choses réelles de la vie et de la ville.

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Rome depuis l’Observatoire du Collegio Romano (Photo Adelaide Sericola)

Avec le temps, en profitant de leurs expériences opposées, Arco et Nero trouvent le moyen de se libérer de leur monstrueux esclavage. D’abord, en se risquant dans l’amour, en faisant collection de cuites, de déceptions et de moments de soudain bonheur. Ensuite, en nouant de petits liens d’amitié dans la rue, dans les magasins, dans ce qui reste des bibliothèques glorieuses de Rome. Désormais, on n’y trouve que de bandes dessinées et de manuels de cuisine spatiale. Mais, ici et là, on rencontre toujours quelqu’un qui a envie de voyager, de sortir du cercle de fer de l’anneau périphérique (qu’on appelle encore GRA) pour voir ce qu’on fait ailleurs. On a su que près d’un couvent qui n’est pas loin de Florence on peut se brancher à l’Internet mondial et rechercher les vers d’un certain Dante. Un italien archaïque, et pourtant… un texte formidable !
D’autres hommes et d’autres femmes, citoyens et citoyennes de cette Rome de 2045, réveillés par le germe du nouveau « jeu de la vie », recommencent à penser.

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Rome depuis l’Observatoire du Collegio Romano (Photo Adelaide Sericola)

Giovanni Merloni

(1) J’avoue que le nom Nero (et la taille du personnage paresseux) est inspiré à Nero Wolfe de Rex Stout

(2) J’avoue que le nom Arco (et les attitude opposée du personnage du galopin intelligent) est inspiré à Archie Goodwin de Rex Stout

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 26 avril 2014

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Rome 2045 I/II

25 vendredi Avr 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Rome ce n'est pas une ville de mer

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Si c’était un roman, celui-ci commencerait par une description de la partie de Rome qui descend tous les jours depuis Santa Maria de la Pietà à la place Clodio. Un garçon et une fille s’empoignaient sur le funiculaire tandis qu’un vieux croulant racontait à un enfant comment il était ce quartier de Rome il y a 40 ans.
« Tu n’y croiras pas », disait Nino, cet homme au bout di rouleau et pourtant capable encore de sourire. « C’est moi qui ai eu cette idée du funiculaire, en 2005. Mais personne ne voulait m’entendre ; ils disaient que j’étais un utopiste ! Et voilà, on a dû attendre ta naissance pour commencer les travaux ! »
« N’êtes-vous pas content, quand même ? » demanda la fille dans une trêve de son conflit.
« Oui, je suis content. Pourtant c’est trop tard. Il fallait le faire quand il était vraiment indispensable. Et peut-être, si l’on avait fait à temps, avec une série d’œuvres nécessaires et appropriées, comme celle-ci, le monde ne serait pas ainsi gravement… »
Il avait baissé la voix, de la peur que le garçon fût le fils d’un policier. Juste le petit enfant entendit ce dernier mot : « malade ».

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On est à Rome en 2045. Une ville assez changée, mais encore une fois dans sa typique et unique façon de changer : par stratifications successives, tout en gardant l’ancien à côté du nouveau, la laideur à côté de la beauté.
Beaucoup de choses se sont passées… Depuis à peu près vingt ans, les hommes ont cessé d’entretenir de conflits graves entre eux, à Rome comme dans le reste du monde. Ils se sont finalement affranchis de la télévision et des pièges de la consommation, en retrouvant la capacité de vivre simplement. Pourtant, la plupart des gens vivent isolés, quitte à participer de temps en temps à de grandes bouffes alimentaires ainsi qu’à des rassemblements accompagnés par des musiques tribales et obsessionnelles.
Rome est encore la plus belle ville du monde. Mais un régime invisible domine au-dessus de tout (et de tout le monde). Les forces opposées se sont réciproquement annulées. Cela a déclenché une colossale régression. Les hommes de bonne volonté, sans en avoir une véritable conscience, ont le sentiment précis qu’il faut faire quelque chose, mais ils ne savent pas par où commencer.
Dans les dernières dix années s’est imposée l’idée du « parti transversal ». Une machine ou plutôt une boîte infernale (avec à l’intérieur tout ce qu’on peut imaginer ainsi que son contraire) qui pourtant obtient presque le 90 % des votes à des élections-farce (avec la participation d’un nombre d’électeurs de plus en plus exigu).
Même le Pape, en 2045, est devenu transversal, venant d’abord à des accords secrets avec les autres religions, ensuite en disparaissant de Rome, sinon physiquement, du moins visuellement.
Rome ce n’est plus « caput mundi ». D’ailleurs, il n’existe même plus la notion de « banlieue ». Chaque lieu est à la fois centre et périphérie. N’importe où, les hommes ne manquent de rien. Ils doivent pourtant respecter une espèce de « pacte de non-belligérance » qui brouille les différences, tout en corrompant, petit à petit, les individualités, même les plus marquées et originales.
Cette « mutation » peut être en fait considérée comme un effet indésirable d’un médicament « sauve la vie ». Fille de l’exclusion de toute violence humaine, elle risque de conduire l’humanité à traîner sa vie dans un manque total de passions, de désirs, de rêves. Les hommes ne sont plus capables d’aimer.
L’incommunicabilité, l’ignorance et, surtout, l’ignorance de l’histoire sont devenues dominantes.
À la tête des Administrations, il n’y a plus les managers (comme en 2005) ni les psychologues (comme en 2015), ou les généraux (comme en 2025). Les vétérinaires (régnant en 2035) ne sont plus à la mode non plus.
En 2045, on voit de plus en plus s’affirmer comme fiable la profession des investigateurs privés.

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Cela fait qu’un beau jour Nero, un homme grand et lourd, aussi paresseux qu’intelligent, jusque-là presque inconnu, est nommé Magistrat des Eaux du Latium. Il peut bien recouvrir cette charge, car il ne s’agit plus d’un problème technique. Maintenant, le problème de l’eau, comme celui de l’air, du bruit et de la pollution électromagnétique a été brillamment réglé.
Pourtant, dans l’administration publique serpente un virus très contagieux. Celui-ci rend de but en blanc fous et non fiables tous ceux qui l’attrapent. Par conséquent, ceux qui dirigent la machine administrative doivent protéger l’établissement vis-à-vis des risques de sabotages continus.
S’agit-il de réactions irresponsables ? Ou alors assistons-nous à la naissance d’un nouveau régime ?
D’ailleurs, la situation est déjà plutôt obscure. Nero, tout en travaillant avec le maximum de zèle — coude à coude depuis des années avec Arco, son collaborateur fidèle —, ne sait même pas qui est en réalité son chef !

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Péniblement seul, Nero est devenu lui aussi incapable d’aimer. En plus, il ressent une étrange inquiétude. D’abord l’attitude de « l’establishment transversal » vis-à-vis de son métier d’investigateur, auquel ces gens invisibles ont essayé d’attribuer un profil asses modeste : les dirigeants de l’Intendance ne doivent pas fouiller jusqu’au bout ni surtout selon une logique quelconque. Ils doivent se borner à feindre de faire cela.
« Qui va vraiment profiter de cette platitude ? Comment faire pour sortir de cette nouvelle “Fahrenheit” ? » dit souvent Nero, à voix haute. Et récemment, dans une de ses rares promenades autour de l’immeuble de l’Intendance (où il occupe la chambre 514 au cinquième étage), Nero a de but en blanc « saisi » que cet étouffement des sens et des relations entre les humains est un Mal gravissime et décide de travailler dorénavant pour le Bien.
Il ne se laissera pas impressionner. Mais, si quelqu’un s’aperçoit des actions déstabilisantes de Nero ? Combien d’obstacles devra surmonter notre héros ?

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La Rome de 2045 est très belle.
Mais Nero ne la voit pas depuis… il ne sait même pas depuis combien de temps. Il la traverse ou, pour mieux dire, la transperce à grande vitesse sur un étrange « train-ascenseur », le transportant depuis son domicile à la Balduina jusqu’au bureau à l’aspect de bunker, via Tintoretto.
C’est Arco, son collaborateur, qui voit Rome pour lui. Mais lui aussi n’a pas toujours le temps d’observer attentivement ni de retenir des images ou des scènes de vie. Il doit toujours courir, tout comme le hollandais de la fable, se tenant toujours prêt à enfoncer le doigt dans la digue. Des fois, très rares, il s’agit d’une seule digue. D’autres, plus fréquentes, de six à dix digues par jour. En véritable bouche-trou, Arco ne trouve pas le temps pour raconter à Nero ce qui se passe dans la « ville de plus en plus muette », nonobstant les trous bouchés et les catastrophes évitées.
De façon subliminale, il perçoit qu’il y a quelque chose qui ne marche pas dans ce monde apparemment parfait. Les gens sont toujours embêtés, les femmes font des soupirs capables d’arrêter la circulation.
Un jour, un petit incident oblige Arco d’interrompre sa course. Il appelle Nero pour lui communiquer son arrêt d’un ou deux jours. Dans l’agitation, il lui échappe des mots mystérieux dont il s’étonne en premier. Des mots venant de qui sait où : « Il faut trouver un vieux projet ».
Toujours sans savoir en nom de qui il parlait, Arco ajoute : « Si l’on avait suivi ce projet-là, on n’aurait jamais eu de catastrophes ! »
Tout de suite après Nero descend dans le sous-sol du palais, via Tintoretto. Dans une boîte métallique (ayant les clés encore engagées dans la serrure), il y avait des documents, des cartes postales, des photos, des dessins, des lettres, des livres et des billets éparpillés. Dans un sac en plastique, une pile de feuilles dactylographiées. À la main un titre gribouillé au feutre : « Journal de débord »…

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Avec enthousiasme, Nero s’apprête à entamer son voyage dans un personnage mystérieux dont il ne connaît qu’un faux nom, trouvé sur le verso d’une carte postale avec un typique paysage de Naples : Nino.
Bien tôt, il s’aperçoit pourtant des énormes difficultés qu’il doit surmonter. Il n’est plus capable d’écrire (peut-être, il ne l’a jamais su ; et probablement à l’école personne ne s’est chargé de lui apprendre quoi que ce soit). Il fatigue à se concentrer dans la lecture. Il a, surtout, un pénible impact avec tout ce « vécu » (effectivement un enchevêtrement assez difficile à contourner).
Nero voudrait tout cataloguer, ranger chronologiquement ces matériaux aussi compliqués, les « transférer » sur son ordinateur invisible, croix et délice de ses journées statiques, dernier expédient de la technologie, qu’on pourrait « activer » dans le noir le plus rigoureux, rien que par une série d’impulsions mentales précises et codées… Mais il n’est pas en condition d’en pouvoir profiter.

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En définitive Nero, l’investigateur immobile, ne réussit pas dans son entreprise. Il y a quelque chose de mystérieux dans ce dossier qu’il n’ose pas franchir. Car il se rend compte que sa façon d’investiguer est devenue avec le temps de plus en plus pragmatique et grossière et qu’il n’est surtout pas en condition de suivre les labyrinthes d’un esprit angoissé pour en tirer des suggestions utiles. Mais, en fin de compte, qu’est-ce qu’il recherche ?
Il glisse assez tôt dans le découragement. Dans l’incapacité de voir d’autres voies ainsi que d’autres moyens pour déchiffrer cette humanité inhabituelle et en définitive étrangère, il a la tentation de jeter le dossier « Nino » dans le fleuve, l’unique chose tout à fait limpide, désormais.
« J’ai envisagé un déplacement à l’île Tiberina », dit-il à Arco. « Là, aux Urgences, on m’enleva la dent de sagesse. À ce temps-là, c’était en 2025… je ne pesais que soixante-six kilos. Sorti de l’hôpital Fatebenefratelli avec ma mère, j’avais fait une petite promenade sur la grève… » Mais Arco le convainc à ne pas lâcher prise.
Ce sera lui qui se déplacera pour explorer les lieux évoqués dans les papiers de Nino, qu’on a finalement identifié comme l’ancien Magistrat des Eaux, prédécesseur de Nero. S’il était encore en vie, il serait peut-être sur le point d’accomplir ses cent ans.

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 25 avril 2014

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Terrasse sur Rome

24 jeudi Avr 2014

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Rome ce n'est pas une ville de mer

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Dans une belle journée d’octobre 1999, trois amis montent à pied depuis le quartier de la Balduina jusqu’à l’un des sommets du Monte Mario, tout en renouvelant un itinéraire autrefois habituel et rituel. En fredonnant la vieille chanson « Pensiero » (1), ils atteignent la Pinède de Belsito. En longeant la clôture métallique (protégeant un ruisseau presque invisible), ils arrivent au pont de fer. Ils poursuivent leur chemin en côtoyant le vieux Fort Trionfale, tout en se souvenant, avec quelques imprécisions, des taudis des sans-abri. Dès qu’ils arrivent au Zodiaco, ils se lancent comme d’habitude vers la rambarde en bois, négligeant de jeter même un œil dans le bref couloir d’arbres qui mène au prestigieux Observatoire. Aux deux coupoles blanches pointées vers l’infini comme un kaléidoscope privilégié ils préfèrent le truc à monnaies offrant à tout le monde la possibilité de se rapprocher un peu de ce serpent de maisons blanches en deçà et au-delà du fleuve…

002_dallo zodiaco (1) 180Rome, vue depuis le site panoramique du Zodiaco, près de l’Observatoire astronomique de Monte Mario (12° 27′ 08,40″ E de Greenwich), au début des années 1960.

Une fois de plus, dès qu’ils s’accoudent à la rambarde, les trois amis constatent que depuis ce panorama convoité on ne voit pas Rome dans les yeux. Difficile d’ailleurs de trouver de points de repère dans ce magma de ciment et de travertin que la perspective écrase. S’il n’y avait pas la coupole de San Pietro, cachée derrière les arbres sur la droite, on dirait même que celui-ci n’est pas le panorama de Rome. D’ailleurs, pour voir un morceau de la merveille créée par Michel Ange il faut se pencher dangereusement en avant dans le vide… « En voyant la ville ainsi, on a la sensation qu’elle nous tourne le dos, observe Giancarlo (2), agitant sa maigre silhouette ainsi qu’une énième cigarette. C’est le point panoramique le plus élevé, mais c’est un cinéma de seconde vision ! » D’ailleurs, leurs visions personnelles sont très intimes et fragmentaires, de la ville ainsi que de la vie. Giorgio (3), le plus grand, s’aventure dans la description d’une Rome que personne ne voit en dehors de lui. Pietro (4), costaud aussi, mais doué d’une surprenante souplesse, retrace des tares mystérieuses et sombres, cachées peut-être dans les coulisses d’une Rome qu’on ne voit pas. Giancarlo, venant de Turin, fait des considérations plus immédiates sur le rapport visuel entre la ville et le ciel. « Pourquoi cette brume légère, presque invisible et pourtant si gênante ? » demande-t-il.

003_dallo zodiaco (2) 180Rome, vue depuis le site panoramique du Zodiaco, près de l’Observatoire astronomique de Monte Mario (12° 27′ 08,40″ E de Greenwich), au début des années 1960.

Ils s’asseyent dans la terrasse ensoleillée du grand bar Zodiaco, au milieu de gens engagés dans des questions d’importance extrême. Giancarlo, le dos au panorama, considère avec émotion les deux frères qu’il a devant. Combien d’expériences (et de batailles) ont-ils partagées ? Giorgio et Pietro lui racontent les tristes vicissitudes lors de la récente perte de leur mère, Éva. Coude à coude avec Giorgio, à sa gauche, la belle Sara, blonde aux longs cheveux, les yeux cachés derrière des lunettes de soleil Ray-ban, se trouve coincée dans une rencontre cruciale avec Edoardo, assis à droite de Giancarlo. Inévitablement, les mots se croisent d’une table à l’autre. D’un coup, Edoardo attrape une serviette en papier avec l’inscription ZODIACO en l’offrant de façon maladroite à Sara pour qu’elle essuie ses larmes, bien visibles au-dessous des lunettes ; Giancarlo, qui écoutait distraitement le récit de Giorgio (passionné, mais à voix basse), saisit immédiatement le drame du couple voisin. Suivant sa naturelle franchise, qui lui cause toujours de nouveaux ennemis, mais aussi d’amis indéfectibles, il se moque d’Edoardo, en lui disant carrément : « Voilà ! Et maintenant, tu l’as vexée… Elle pleure… »

004_dallo zodiaco (3) 180Rome, vue depuis le site panoramique du Zodiaco, près de l’Observatoire astronomique de Monte Mario (12° 27′ 08,40″ E de Greenwich), au début des années 1960.

Mais Edoardo, ravi entre-temps par une scène tout à fait inhabituelle, dépiste tout le monde : « Qu’est-ce qu’il arrive, là-bas ? » dit-il en indiquant la plateforme panoramique. Le portable à la bouche, la jeune fille châtaine aux yeux verts, qu’il avait notée avant de se déplacer dans la terrasse, est en train de parler avec quelqu’un. Elle hurle dans son outil diabolique comme le ferait un technicien de la tour de contrôle de l’Aéroport. Tout le monde découvre son ascétique prénom : Assunta. Près d’elle, un petit groupe de garçons très désinvoltes lui pose continûment des questions pour qu’elle les transmette à son interlocuteur. Angelo, son frère, est en train de voler sur Rome, il paraît et disparaît du côté de San Pietro. On dirait qu’il s’entraîne dans une initiation céleste. Frère et sœur se racontent l’un l’autre leur vie ainsi que tout ce qu’ils voient. Il voit Rome d’abord dans une photo aérienne, ensuite plus de près, tout comme la verrait une mouette haletante en train d’effleurer les toits. — Demande-lui s’il a rencontré le Diable ! — Demande-lui s’il connaît quelqu’un, là-haut, j’ai besoin d’une recommandation ! — Demande-lui si je peux faire un tour avec lui… (celle-ci est une femme). — Demande-lui s’il a vu le pape en promenade sur sa terrasse (cette question n’est pas idiote, car le minuscule aéronef avait longuement voltigé en dehors du camp visuel de ses suiveurs, juste en correspondance de ce qui reste des États pontificaux). Au fur et à mesure que les questions d’Assunta deviennent difficiles, les réponses commencent à manquer. Jusqu’au moment où le petit avion, pour manque d’essence précipite sur le musée de la Marine de la piazza Maresciallo Giardino. Une foule de curieux remplit le lungotevere ainsi qu’une vaste zone circonstant, juste au-dessous de leurs yeux. Giorgio est en train de conclure le récit de la mort courageuse de sa mère. Edoardo dit à Sara : « Je le sais, tu espères ».

005_zodiaco 1 180 Giovanni Merloni

(1) chanson de Peppino di Capri

(2) (3) et (4) Dans ce conte-récit, les trois amis — Giancarlo, Giorgio et Pietro — seraient, selon mon imagination affectionnée, Giancarlo Pajetta, Giorgio et Pietro Amendola, trois personnages incontournables où l’intelligence ne se séparait jamais d’une grande humanité. Tous ceux qui les ont connus ou entendus parler, ne pourront jamais en oublier la voix. D’ailleurs, une grande amitié liait Giancarlo Pajetta à Giorgio Amendola ainsi qu’à sa famille. Quant à moi, j’ai entretenu, surtout jusqu’au moment du départ pour la France, une longue et fraternelle amitié avec Pietro Amendola et sa famille.

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 24 avril 2014 CE BLOG EST SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

Ne te prends pas trop au sérieux !

23 mercredi Avr 2014

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Monsieur Yves Délagare centre le poids du crayon sur la feuille, tout en essayant d’éviter qu’elle se désarçonne de la rame, glissant à terre au milieu de la poussière et des taches de graisse.
Il se fraye un chemin dans cette matière blanche, en dessinant d’abord l’encadrement, comme s’il devait y forger un tableau qu’il devrait ensuite accrocher avec du scotch à la vitre coulante sous la pluie diagonale.
Il fait cela à la hâte, avec la précision vaine qui souvent accompagne la conscience du manque de temps. « Car il n’y a jamais le temps », dit-il comme d’habitude, en hochant les épaules. Mais, que ferait-il s’il avait tout le temps ? Ce manque de temps, dont il se plaint toujours, lui donne, au contraire, une sensation de liberté qu’il accueillit avec enthousiasme, par une sorte de sérénité enfantine.
Dans la certitude qu’il n’aura jamais le temps nécessaire pour atteindre son but, pour s’exprimer « jusqu’au bout », il s’adonne à ce jeu obsessionnel des fouilles dans sa tête pleine de mémoires et de personnages anxieux de ressusciter. Sans réfléchir que cette multiplication de la poste en jeu lui demande, au contraire, encore plus de temps.
Toutes les fois, le même adagio se répète. Il trace un rectangle sur un terrain vague à la banlieue de son cerveau. Il fait cela de la même façon qu’il a vu faire chez un ami fossoyeur qui l’invite toujours à ses enterrements comme à des fêtes : d’abord, avec des petits coups de pioche, il grave sur le sol un rectangle à peu près de sa propre taille ; ensuite il sape, posant au fur et à mesure ce qu’il trouve dans ses fouilles, diligemment sur les côtés de la fosse. Et, toutes les fois il se met les mains dans les cheveux, désespéré : vis-à-vis de ces immenses amas de débris, désireux de se lancer dans une nouvelle vie, le trou noir apparaît affreusement petit.
À la hâte, emporté par un sentiment de pénible impuissance, il essaie alors de tout y refouler dedans… sans y réussir. Il y a toujours des objets récalcitrants, ou plutôt des sujets à la figure vaguement humaine qui protestent ou essayent de le convaincre à faire une exception pour eux : « Il est évident que tu as besoin de quelqu’un qui te conseille, t’empêchant de faire encore des bêtises » lui dit par exemple un monsieur grand et maigre aux cheveux blancs qui profite d’un ancien tutoiement pour vanter des privilèges. D’autres, surtout des femmes qui peut-être lui reconnaissent un évident point faible, se risquent en offres d’échange en nature : « Si tu me laisses… juste le temps de m’acheter une robe rose de soie… tu verras ce qu’on peut faire ensemble, et tu toucheras le ciel du bout des doigts ! »
Sans compter l’épisode affreux d’un vieux camarade de l’école, mort à dix-huit ans, qui a essayé d’emmener son ancien copain dans la fosse avec lui, Monsieur Yves Délagare trouve de moins en moins l’envie de s’attarder autour de cette boîte empoisonnée. Il décide alors qu’il faut à tout prix trouver d’autres façons d’occuper son temps. Car il a bien compris que la vie même est un jeu obsessionnel. « La vie fonctionne mieux », se répète-t-il pour s’encourager un peu, « lorsque les soucis, les fantômes, les aspirations, les pas longs et rapides, qui deviennent courts et lourds avec le temps, glissent derrière l’œil (ou l’oreille) pour vaguer dans le cerveau comme des épaves dépourvues de conscience ».
C’est peut-être pour se soustraire à cette activité rétrospective dangereuse — qui serait impraticable au dehors de ses quatre murs et de la complicité irresponsable de son ordinateur toujours branché avec le reste du monde et toutes ses perturbations — qu’il a intensifié ses voyages pendulaires en train.

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Monsieur Yves Délagare a décidé dorénavant de ne pas se prendre trop au sérieux. Il a tout de même envie d’ouvrir la porte aux paroles. S’il n’a pas su cumuler assez de preuves et témoignages du passage sur terre de ses benjamins, ou qu’au contraire cette documentation lui semble excessive et disproportionnée, il peut bien parler de soi. Pourquoi pas ? Qui peut l’empêcher de raconter sa vie, même dans ses contradictions ?
Maintenant, qui pourrait l’empêcher de s’asseoir hors du Panthéon ou de s’allonger sur les dalles humides du parvis de Saint-Laurent, s’adonnant sans défense à la danse des images nettes ou inconsistantes qui peuplent son arrière-pensée ? Qui peut l’empêcher de flâner parmi ces pierres sculptées, juxtaposées, se faufilant dans ces escaliers gris encastrés au milieu de murs blanchâtres ? Qui peut l’empêcher, nous disions, de raconter, de se souvenir, ou de tout oublier ?
L’espoir venant des mots se transforme dans ses mains en géographie d’argile, car il aime se plonger dans le lit-tapis d’une prose tordue et labyrinthique, ayant l’attitude de le contraindre à construire patiemment avant de démolir violemment.
Maintenant, dans un moment « x » de son voyage — ce n’est pas dit qu’il descendra à la prochaine station — il replie sa feuille en quatre, l’empoche avec des tickets et des listes de numéros et de noms ne faisant qu’un avec ses nombreux mouchoirs. Patiemment, il cherche un objet parmi les ingrédients tout à fait banaux et répétitifs des gens du train. Cette fois-ci, son regard s’est arrêté sur une bande de nylon ressortissant d’une valise en haut, essayant d’en décrypter l’inscription. Une fois reconstruit le glorieux nom HERMÈS, il est presque prêt à seconder son ondoyant esprit de conversation.

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Et maintenant, assis sur le strapontin d’un train pendulaire à l’heure de pointe, se prenant pour une statue de carton-plâtre, il s’amuse à entretenir son occasionnelle compagne de voyage donnant la vie, rien que pour le plaisir d’elle, à des marionnettes louches et hardies, tout en maîtrisant avec désinvolture leur rébellion dans les coulisses de son petit théâtre de mots. Il se résigne à expliquer à sa contrepartie, bon gré mal gré, comment est faite la boîte de ses petits cachots et de ses lots édifiés hantés de liens sentimentaux et de sang à arroser. Il s’attarde même à éclaircir combien pèsent les cages et aussi la quantité d’escamotages qu’on peut envisager pour en sortir et y rentrer sans être vus.
Il se complait même lorsqu’il déclare à sa voisine de strapontin combien il aime la vie, toujours et partout. Peut-être, c’est à cause de cela que la chaleur de la vie s’installe au centre de tous ses discours :
— Quoi qu’il arrive, la vie est douce, tiède, réchauffant. Nous en attendons les bénéfices avec la même ténacité qui accompagne notre quête du printemps au milieu de l’hiver ou, ajouta-t-il d’une expression tout à fait baroque, l’ivresse d’une étreinte telle un formidable antidote à la solitude ennuyeuse et sordide !
Plus tard, dans le carnet tombé à terre des mains trop engagées d’Yves Délagare, une petite phrase, a été diligemment transcrite : « Vous parlez de la chaleur, monsieur… Vous entendez bien sûr la chaleur de la salle d’attente de la Gare de… mais, attention ! La dernière fois que j’y ai passé mes quarante minutes entre deux trains, le chauffage était en panne et les coulisses s’ouvraient continûment ! »

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 23 avril 2014

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Mémoire et silence (replay des vases communicants de février 2014 avec Franck Queyraud)

28 vendredi Fév 2014

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vases communicants

Je publie aujourd’hui un texte que j’avais écrit sur le blog de Franck Queyraud [link] à l’occasion des Vases communicants de février 2014.

Le texte de Franck Q., que j’avais publié ici le dernier 7 février, est maintenant sur sa Flânerie quotidienne.

MÉMOIRE ET SILENCE
(Ce texte peut intéresser les lecteurs du Strapontin (et de Finestrino) parce qu’on y fait mention de localités d’Italie récemment citées.)

Il y a un an, en janvier 2013, je vivais encore à Rome, dans une ruelle de Trastevere. Pendant le jour, je me rendais à l’île Tiberina avec le prétexte de la peinture à l’aquarelle. Je devais trouver ma « vue » à moi. Un arbre couvrant une onde ; le pavé du quai, en bas des hauts murs, constellé de trèfles et d’orties. Mais j’avoue que je n’en avais pas envie, préférant flâner à la recherche d’autres prétextes…
Pendant la nuit, dans ma petite chambre pointée vers le ciel, dont personne ne pouvait soupçonner l’existence… j’ouvrais le nouvel ordinateur — un Mac pro que je m’étais accordé en échange d’un de mes tableaux les plus intimes — et je me branchais à ma petite ou grande communauté francophone d’Internet.
Je ne sais plus quand, probablement un lundi soir (le 14 ?), je reçus un mail, dans lequel un certain zambra.zibar 3102… bar m’écrivait ainsi :

Cher ami,
Je t’invite à partager avec moi l’expérience des vases communicants. ….. Le rendez-vous a été fixé pour le premier vendredi du mois prochain. Puisque ce sera pour vous la première fois, vous devrez surmonter quelques épreuves, comme dans une petite chasse au trésor… Je vous propose donc de vous exprimer à partir de cette phrase : « Il fallait accepter la possibilité de tout perdre pour pouvoir se rencontrer. »

Étonné et même épouvanté par cette espèce de déclaration solennelle, je fermai vite l’ordinateur, le faufilai au-dessous du matelas et m’en sortis dans une nuit romaine particulièrement froide et sombre. Tous les bars étaient fermés. Même le Zanzi Bar à côté de Campo de’ Fiori. J’allongeai le pas, jusqu’à la petite place avec la fontaine aux tortues. Le Bar Taruga était encore ouvert : un véritable refuge ou port de mer pour des artistes égarés à la recherche de leur âme sœur.
Le jour suivant, j’avais tout oublié, probablement à cause du whisky qu’à plusieurs reprises une nouvelle amie sculptrice m’avait gentiment versé. Il faisait chaud, une journée de printemps tout à fait inattendue au beau milieu de l’hiver. J’en profitai pour m’étendre à même le sol, appuyant la tête au grand arbre dominant la grève. En cette position préférée, j’achevai trois aquarelles avant de m’apercevoir qu’on était au couchant et que j’avais faim.
Plus tard, l’estomac en difficulté pour la diabolique intrusion d’une pizza aux champignons deux « supplì » et deux bières, je rouvris le Mac pro. Tout seul, il afficha sur l’écran la phrase arrivée par mail : « Il fallait accepter la possibilité de tout perdre pour pouvoir se rencontrer. » Mais, vous ne pouvez pas imaginer avec quelle drôle de réaction je vis paraître sur le même écran l’image que voici. Vous devez vous inspirer de cette photo, disait le mystérieux expéditeur. Ou plutôt vous devez carrément vous rendre dans le lieu concerné. Là, vous me trouverez au rendez-vous. Ce sera le prix pour vos longues ou brèves investigations.

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Mon Odyssée renversée a commencé à 23 h 23 d’une paisible nuit romaine, en face d’un ciel étoilé en concurrence et même en bagarre avec tout ce que mon écran avait pu s’inventer pour m’en détourner.
La nuit, entre le 7 et le 8 février, j’étais presque convaincu que j’avais trouvé l’endroit de la photo. C’était dans la zone de l’EUR, aux alentours du « Fungo », une étrange construction en ciment en forme de champignon empoisonné ayant une terrasse panoramique où l’on avait installé un restaurant cher. La maison cottage avait la même illumination criarde ;  juste à côté, un arbre noir en attitude de poteau pour les enseignes publicitaires avait une forte ressemblance avec celui de la photo. J’attendis longuement près du poteau avant de me faire courage pour frapper à la porte. En fait, avant ce moment héroïque, j’avais vu rentrer et sortir par une petite porte latérale, un par un, des messieurs sans histoire, mais j’étais pris par mes rêves communicants et n’avais rien compris. Je frappai une deuxième fois. Quand la porte s’ouvrit et qu’une femme petite, vautrée dans une serviette de bain, je m’en rendis compte. En rentrant dans la nuit romaine, je comparai le froid humide s’installant parmi les arbres à cette chaleur qui sentait le gazole, d’où cette petite voix m’avait dit « Attendez dehors ! Juste un moment, on a presque fini… »
Quelques semaines avant l’échéance de mars, je reçus un nouveau mail de ce curieux (ou curieuse) zambra.zibar3102…bar dont j’essayais de m’oublier. Puisqu’elle était de toute évidence une femme, je lui répondis, même convaincu qu’on m’avait attiré dans un piège. Je ne dis rien de la rencontre inquiétante dont j’avais raté la suite et que j’avais ensuite regrettée, mais je posais quelques questions : comment faire pour trouver une aiguille dans une botte de foin ?

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La nuit entre le 7 et le 8 mars j’étais à Civitavecchia, garé avec mon petit fourgon Ford comblé de tableaux que j’avais péniblement essayé de protéger avec une grande nappe en plastique. Je lisais et relisais le dernier mail de Zambra Bar en quête d’un détail quelconque qui pouvait confirmer mon choix. Pourquoi Civitavecchia ? Je crois que ce fut à cause de Stendhal, qui y avait longuement séjourné. Mon interlocuteur avait parlé en fait de spleen et de pinède… Il n’en restait pas trop, de pinèdes, aux alentours du port ou j’avais dîné, dans un bar nommé Alhambra. Pourtant j’avais trouvé un coin fort ressemblant à la photo de Zambra, et j’avais même pointé mes jumelles pour lorgner sans risques… Une belle famille de grenouilles ou de crocodiles traînait dans le salon presque vide. Je suis resté quelques minutes dans la position incommode que demande l’observation des tableaux d’Edward Hopper et je suis reparti.
La nuit entre le 4 et le 5 avril j’étais dans le sud de la Toscane, dans un maquis assez touffu encerclant la lagune d’Orbetello, en face du mont Argentario. Pas loin d’ici, à Talamone, est passé Garibaldi à l’époque de l’expédition des Mille. Dans mes pèlerinages dans les points internet de la côte ouest, j’avais échangé plusieurs messages avec le bar Zambra d’où ma camarade essayait, sans trop se soucier des détails, de me renseigner. J’imaginais qu’elle n’était pas trop distante des lieux que je décrivais, qu’elle aurait bien pu me rejoindre… Mais cette fois-là, minuit et demi de vendredi 5, lorsque je vis sortir de la porte illuminée un homme à cheval je me sentis soulagé.
Car je n’aimais pas trop l’idée de passer le reste de ma vie au milieu des moustiques, ayant pour unique engagement la reproduction des tours sarrasines (avec des ombres et des lierres brûlés par le soleil). En suivant les instructions de cette femme aussi invisible que péremptoire, je pris petit à petit l’habitude de conjuguer ma recherche de l’aiguille avec des rencontres abruptes et spontanées avec la population des villages traversés, à laquelle j’offrais un tableau ou des dessins en échange de leur hospitalité. Parfois, ces rencontres se déroulaient dans des Mairies, où l’on se souvenait du passage de mon grand père, député de la Maremme toscane, comme de mon père aussi. Parfois, les circonstances étaient plus modestes, de rencontres juste à côté de la route nationale, l’Aurelia, ou dans des méandres de la campagne où se perdre ce n’était pas trop rare.
La nuit entre le 2 et le 3 mai se passa à Quercianella, dans le jardin abandonné d’un hôtel particulier où séjournaient des amis de famille que nous fréquentions pendant l’été 1965.
Ce fut cette nuit-là que je m’aperçus du cactus sur la gauche de la photo. Je m’en aperçus parce que cette fois la plante tropicale était sur la droite… À quoi bon rester, alors ? Un petit doute. La photo que je gardais, désormais chiffonnée et méconnaissable, dans l’ordinateur, avait bien pu subir une rotation horizontale ! Je m’approchai de la fenêtre, sans crainte d’être vu. Le vacarme à l’intérieur m’avait rassuré. J’appuyais le nez. Deux familles en vacances (anticipées aux premiers jours de mai ?) se passaient un coussin jaune tout en criant un mot :
— Zanzibar !
— Zombie !
— Catacombe !
— Catastrophe !
— Apostrophe !
— Espion !
En entendant ce dernier mot, je m’aperçus que tout le monde me regardait, sans arrêter de rire. Heureusement, ils n’avaient pas peur de moi. Interloqué, je rentrai dans mon fourgon et me lançai vers le nord.

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Nonobstant cette série décevante de rencontres ratées — et de « vases » dont j’envoyais, je ne sais plus où, mes textes farfelus —, je ne décidai pas de revenir en arrière, comme il aurait été logique. La nuit, j’avais créé une grotte confortable dans le vide des tableaux vendus ou, pour mieux dire échangés.
Le jour, ma gloire parfois me précédait. Des familles m’offraient un verre de vin rouge avec des fromages et du jambon, d’autres m’adoptaient, au pied de la lettre, pendant quelques jours. Je prenais des photos pour en tirer plus facilement des portraits, ou bien j’acceptais le petit cilice d’une fausse scène de pose.
Au passage de la frontière entre l’ancien grand duché de Toscane et la plus austère Ligurie, les choses changèrent. La vente des tableaux devint de moins en moins facile, ainsi que la réalisation des portraits. Je dus me borner aux stations d’essence ou j’attendais patiemment des clients pour leur proposer le portrait et mettre ainsi de côté l’argent nécessaire pour le voyage.

J’étais dans le splendide village de Vernazza la nuit entre le 6 et le 7 juin. J’avais somptueusement dîné dans la terrasse de Gianni Franzi, juste en face du petit port naturel. J’avais montré la photo au garçon du restaurant, chargé aussi de l’entretien des barques. Étonné de ce coup d’œil inattendu (il dit effectivement le mot « inattendu ») il pointa le doigt vers le ciel : il y avait même la lune.
En fait, derrière le restaurant, sur la façade opposée au port, je trouvai le grand arbre noir sur la droite, le cactus sur la gauche ainsi que la maison illuminée de la photo numérique. Je ne dus pas trop attendre. Des gens m’attendaient. On m’invita à rentrer et m’offrit un deuxième dîner. Vers deux heures de la nuit, lorsque tout le monde allait se coucher et que je traînais à la recherche d’un fauteuil ami, une jeune femme m’interrogea très discrètement jusqu’au point où le malentendu fut expliqué.
En fait, je m’étais trompé de « vase ». Mais la femme, qui s’appelait Arianna, fut très gentille. Nous trouvâmes la façon de nous arranger pour la nuit et profitâmes de notre flirt ensommeillé pour échanger nos savoirs.
Elle était un peu sorcière aussi. Tout en fouillant dans les détails de ces mails mystérieux, elle me lisait discrètement la main et regardait attentivement dans le fond de mon œil. Résultat. J’avais bien fait de fouiller dans les pinèdes et dans les bars, ainsi qu’à Civitavecchia (la vieille cité). Peut-être devais-je maintenant pointer plus nettement vers l’ouest en m’éloignant de mon centre ancien pour en trouver un nouveau.

Vendredi 5 juillet, ayant désormais aux épaules le doux souvenir des cheveux chevaleresques d’Arianna, je commençais à douter du choix de Chiusavecchia (la vieille écluse), une localité à l’orée de la montagne où les édifices en pierre, blanchis par le soleil battant, n’avaient apparemment rien affaire avec ce que la photo reçue en janvier représentait. Pourtant l’étrange sortilège qui me suivait m’apprêta, dans le village de Lucinasco (juste à côté), une énième surprise. Apprenais-je à m’attendre ce que pendant une vie entière j’avais toujours classé dans l’inattendu ?
Dans une maison de Lucinasco, au rez-de-chaussée d’un restaurant célèbre, fréquenté par de riches familles piémontaises, il y avait une lumière allumée. Je frappai plusieurs fois, sans obtenir réponse. Je poussai légèrement la petite porte. Il n’y avait personne dans cet appartement assez confortable, avec ses deux fauteuils, ses bibliothèques… Sur la table il y avait un ordinateur allumé. Je m’assis. Par un déclic invisible et soudain, toutes les lumières s’éteignirent et l’ordinateur, seul comme un roi sur son trône, commença à me parler.
Il s’adressait sans doute à moi, par une voix (féminine) toujours changeante. Un flux continu de phrases sérieuses mêlées à des expressions plus abruptes, venant apparemment d’anciennes conversations téléphoniques… Parfois, j’avais la sensation de reconnaître une voix, une certaine voix particulière que je n’écoutais plus depuis longtemps…
Mais c’était en français ! Je n’avais pas le temps de m’arrêter à réfléchir que dans mon passé, à part Sylvie et Marilène, deux bonnes amies tout à fait fraternelles, je n’avais jamais eu d’amoureuse française ni francophone non plus…
Tu peux rester, tout le temps que tu voudras ! conclut cette voix d’un ton officiel. Pourtant, ton destin sera marqué par l’Ouest l’Eau, l’Amour et l’Inattendu.

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Ce fut ainsi que vendredi 2 août je traînai inutilement dans un village près de Nice où je trouvai l’ouest et l’eau, mais pas l’amour, ni l’inattendu non plus.

Vendredi 6 septembre, je fus à Avignon, où je fis une très agréable visite à Brigitte Célérier qui m’expliqua mieux comment cela marchait avec les vases communicants. Elle essaya de me faire réfléchir. N’était-ce pas étrange cette aventure qui se répétait toujours la même, avec cette photo de plus en plus usée qui se reflétait toujours dans un coin qui lui ressemblait comme une goutte d’eau ?

Vendredi 4 octobre je fus Carcassonne ; vendredi 1 novembre je fus à Toulouse ; vendredi 6 décembre, à Saint-Jean-de-Luz, je commençai à ressentir quelque chose de nouveau.

Vendredi 3 Janvier 2014 Arcachon m’accueillit dans sa Ville d’hiver. Comme si j’avais habité ces lieux depuis toujours, j’y restai deux semaines. Une jeune galeriste ayant de rapports constants avec Paris me proposa un accord. Il suffisait que je peigne deux tableaux par semaine. Elle aurait fait le reste. Vous êtes très jolie, mademoiselle, et je suis sincèrement tenté par votre proposition, lui dis-je. Mais je dois encore réfléchir. Donnez-moi juste un mois. Je sens que je suis proche de mon but.

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Blaye, 7 février 2014

Ma chère Brigitte,
Dorénavant, tu pourras bien dire que les vases communicants peuvent recouvrir une fonction, servir un but, ou même sauver une personne, un couple, un amour. J’ai suivi tes conseils et, petit à petit, voilà mon nid (à deux). Il y a longtemps, au temps de Rome, on s’était fâchés, moi et Silence. Car il voulait absolument que je m’adapte à l’idée de partir en France, de devenir française, de couper carrément les ponts avec notre passé. Oui, je le sais, il ne me demandait pas cela de façon explicite. Mais, tu comprends combien ses attitudes pouvaient m’agacer. Je suis Romaine, je vivais dans une ville où l’on parle très peu de langues, juste un peu l’anglais, avec plein de fautes !
On s’est séparés, il m’a longuement cherché… Je croyais que je n’en voulais plus de lui… Un jour, en me promenant sur le pont reliant l’île Tiberina au Portico d’Ottavia, je l’ai vu. Complètement étendu sur la grève, il peignait. Je suis tombée amoureuse à nouveau, follement. Pourtant, tu le sais, je m’appelle Mémoire. Je ne pouvais pas oublier ce qui s’était passé « avant » entre nous. Je ne voulais surtout pas que cette situation se répète. Nous avions besoin d’avancer, de poser des bases nouvelles. J’ai décidé alors de risquer. J’ai entamé une longue fréquentation de l’ambassade de France (piazza Farnese) et grâce à ma formidable mémoire j’ai appris la langue de Voltaire avec une rapidité et une efficacité surprenantes. On m’a offert un travail à l’ambassade, ensuite je me suis transférée à Bordeaux, où je travaille maintenant au DRAC d’Aquitaine.
Des amis de Rome, très obéissants à mes ordres, tout en gardant le silence avec Silence (qui d’ailleurs ne demandait rien), ils ont pu constater qu’il m’aimait encore. Oui, bien sûr, il ne dédaignait pas d’éventuels flirts de passage. Mais, il était désormais incapable de se refaire une vie. « Il est prêt pour la Légion étrangère, me dit Pierina. Tu peux bien te lancer dans la phase deux ».
Pendant cette année, que j’ai consacrée aux vases communicants pour l’attirer dans mon filet, j’ai eu plusieurs fois peur qu’il fît demi-tour. Je l’aurais définitivement perdu. Le moment plus critique, excuse-moi Brigitte, est arrivé juste après son passage par Avignon. Je ne sais pas pourquoi, mais là il a eu une crise profonde. Surtout, il risquait de briser son habitude au silence. La dernière crise s’est passée à Arcachon… Mais son amour pour moi résistait encore.
« Il fallait accepter la possibilité de tout perdre pour pouvoir se rencontrer. »

Brigitte ferma l’ordinateur. Tout de suite après le ralluma. Comment leur rencontre dans la forteresse de Blaye s’était-elle passée ?
Le couple reconstitué (ou pour mieux dire le nouveau couple) s’était borné à publier une phrase assez décevante que Silence avait gardée dans une poche de son fourgon :
« L’art de la rencontre se développe normalement entre deux personnes qui se fréquentent déjà. Dans le couple, un des deux se charge d’alimenter leurs rencontres par une séquelle d’inventions de tout genre. Mais avant, il faut développer l’art du rendez-vous ou, pour être plus pratiques, l’art de l’embuscade ».

Texte : Giovanni Merloni

Thème : « Il fallait accepter la possibilité de tout perdre pour pouvoir se rencontrer », phrase emblématique que Franck Queyraud a empruntée à sa collègue Bénédicte Junger

Photo : FloH 

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 28 février 2014

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Croisement et point de fuite. Rencontre avec l’enfance de Françoise Gérard

31 mardi Déc 2013

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Françoise Gérard, vases communicants

(Ce texte a été publié une première fois sur le blog de Françoise Gérard [link] à l’occasion des Vases communicants de décembre 2013.)

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Les enfants âgés de quatre à sept ou huit ans sont des hommes (ou des femmes) en miniature, capables aussi bien de chevaucher le vélo de leurs parents que de se faufiler dans une minuscule barque jouet.
Ces objets — le guidon de la bicyclette, la voile en plastique de la barque — ont la fonction d’autant de rochers, auxquels s’accrocher, comme aux genoux de la mère ou le veston rugueux du père. Autour de ces petits riens de métal ou de bois (ou aussi en plastique), les enfants ont l’indomptable pouvoir de construire des mondes merveilleux où le désir se transforme en découverte et la peur se fabrique un abri toujours adapté.
Les enfants n’ont pas besoin de s’évader dans des endroits forcément confortables, car ils possèdent la pleine conscience de l’inadéquation des instruments de leurs fantaisies et en même temps ils devinent l’existence d’un lien robuste entre ces objets récupérés n’importe où et les mondes extraordinaires où leurs fantaisies vont s’installer.
Je crois, ma chère Françoise, que nous avons beaucoup joué, tous les deux, avec la boue et les débris abandonnés dans les terrains vagues, que tu as secondé ton frère dans le jeu du ballon, comme je faisais avec mon frère à moi, souvent n’utilisant que de vieilles boules dégonflées ou donnant des coups de pied à des cailloux…

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« Cette photo a été prise près de l’endroit où, cet été-là, j’ai failli me noyer. C’est mon frère qui m’a repêchée avec des amis qui jouaient non loin ». J’imagine un fleuve ou un ruisseau apparemment tranquille. Peut-être, ce jour-là, tu essayais de saisir quelques objets qui flottaient au fil de l’eau (une plume blanche ?). Moi j’étais plus petit quand une femme moins distraite vis-à-vis des autres s’aperçut de cette petite île — un slip blanc qu’on aurait pu confondre avec une boule de savon — affleurer de la surface lessiveuse du lavoir. Évidemment, je ne me souviens de rien. D’ailleurs, après un long silence (assez inquiétant chez mes parents), le premier mot que j’ai prononcé de ma vie a été « acqua », c’est-à-dire « eau ». Donc je suis peut-être fondamentalement amphibie.
Mais toi, est-ce que tu te souviens de ce jour « particulier » ?
En te lisant, suivant les péripéties de tes textes, on a souvent l’impression d’avoir juste la bouche et le nez en dehors d’une mer heureuse et de s’y aventurer avec toi, sans aucun souci des distances ni des tempêtes. La mer et l’eau en général sont peut-être, pour toi, des moyens essentiels pour te rapprocher, physiquement et sentimentalement, de questions cruciales et engageantes. D’ailleurs, « le vent qui souffle » auquel s’inspire ton blog, c’est ton toit, ton baldaquin, ton abri. Si le toit est le vent même et que la mer est l’unique point d’appui, tu es bien courageuse, car la seule chose qui reste solide c’est toi, dans toutes les traversées que tu entames et que tu achèves.

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« Je sais bien que je n’ai pas l’air d’une fille et qu’il fallait que je le précise… ». Oui, j’avais appelé cette image, selon l’usage italien « le portrait des deux frères », bien sachant que la petite sur la droite est une jeune fille, arborant d’ailleurs un foulard autour du cou. Curieusement, cette photo pourrait se titrer « Croisement et point de fuite ». Car en fait la petite Françoise est juste au centre d’une curieuse perspective reliant sur trois niveaux une rue avec son garde-corps en ciment et briques, un mur en briques auquel tu t’appuies et l’autre mur en pierre blanche qui borde un petit gouffre végétal. Les axes visuels convergent vers leur point de fuite tandis que les jambes maigres de ton frère se croisent. Il y a donc un sentiment d’attente ou de vrai suspens : d’un côté, le bonheur d’avoir la vie sauve, une joie évidente moins dans les regards des deux jeunes que dans l’esprit du photographe ; de l’autre côté, l’épée de Damoclès  du reproche voltigeant sur les deux têtes. Est-ce que ton frère ressentait ce jour-là le même sentiment de culpabilité du frère du Petit fugitif ?

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« Ici, j’ai grandi et je suis habillée en fille… »
On ne se souvient que des beaux jeux, des livres aux illustrations colorées, de l’oncle sympathique ou de la tante bizarre. On ne se souvient pas de la faim. Notre génération, issue de l’après-Seconde Guerre, n’est pas morte de faim. Pourtant, nous avons bien sûr connu l’importance des repas et sommes redevables d’une reconnaissance infinie à toutes ces mains qui, souvent au prix de grands sacrifices, se sont précipités pour nous offrir le pain, les pommes de terre, les soupes ou le pot au feu. À cette époque-là, le fait de pouvoir manger c’était toujours des prix gagnés en échange de notre obéissance et bonté envers les autres. Sinon, au lit sans dîner !
Dans cette image de famille, je crois te reconnaître au centre, les yeux un peu resserrés pour te défendre du soleil. Un soleil bienveillant, qui caresse toute la famille d’une couche affectueuse. Je crois que vous êtes à Armentières, dans le nord de la France, en hiver, que vous venez de déjeuner et que vous êtes heureux. On le voit aussi bien dans l’air poli de ton frère (qui ne croise pas les jambes, ici) que dans le combatif de ta mère. Je trouve en elle une singulière affinité avec mes cousines de Romagne — Dora et Luisa — aussi vivantes que sérieuses, aussi prêtes à la lutte que disponibles aux sourires innocents. D’ailleurs, on dit que les gens de Romagne héritent beaucoup des anciens peuples de la Gaule… 

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Dans cette photo, l’enfant armé de pistolet ressemble beaucoup à ta mère et bien sûr à toi aussi. À sa gauche, je crois reconnaître son frère cadet. C’est une photo qui exprime parfaitement la paresse de celui ou celle qui actionne l’appareil photo et reflète en même temps ce typique climat de recherche d’un motif, d’un prétexte pour entamer un jeu, pour inventer une situation : « J’étais… Napoléon ! », « J’étais mon grand-père en charrette ! », « J’étais Jeanne d’Arc », « J’étais… »

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Ici, tes deux enfants ont déjà grandi. Et pourtant, ils aiment se faufiler dans une trappe. Il n’y a rien de plus suggestif qu’une porte serrée à l’embouchure d’une galerie souterraine. L’imagination part au galop.
Bien avant l’enfance, je crois, quelque dieu invisible décide pour nous le numéro magique qui nous fera de guide. Si on est enfant unique, ce 1 qu’on nous colle à la peau nous donne surtout des sentiments de responsabilité et de solitude. Si l’on est deux, ce numéro 2 nous poursuivra pendant toute la vie :
— M’accompagnes-tu ?
— C’est à toi de porter le cartable, maintenant !
— Tu en profites parce que je suis plus petit.
— Allons chercher quelqu’un pour jouer aux trois Mousquetaires !
En fait, le duo devient presque toujours une force dans les groupes de gens du même âge, surtout s’il y a entre les deux partenaires un expérimenté jeu d’équipe. Mais après, c’est la vie qui nous débarque dans une troupe nombreuse ou exigüe, et ce n’est pas évident de se débrouiller si quelqu’un d’entre nous est l’Eau et qu’il a affaire avec le Vent (qui souffle), la Terre (au-dessous de la trappe) et le Feu (de son âme inquiète).

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« Plus tard, je n’ai peut-être pas encore vraiment l’air d’une fille, mais il est plus facile de faire du vélo en pantalon. »
En voyant cette photo, j’ai tout de suite imaginé une promenade avec toi au bord d’un lac. Moi je me promène à pied, tandis que toi tu avances en bicyclette. Moi je suis obligé de courir un peu, mais toi tu es toujours prête à t’arrêter pour m’attendre. Ou alors tu décides carrément de marcher toi aussi, tout en poussant le vélo par le guidon.
De quoi parlerions-nous ?
Moi je me lancerais dans une divagation sur le thème de l’inconscience. Elle était absolument nécessaire si l’on voulait que ton portrait fût sincère et inoubliable. Donc, en raison de la beauté évidente de cette photo je conclurais que tu étais bien consciente du fait que quelqu’un essayait de t’encadrer dans une photo. Pourtant tu n’avais pas résisté dans le rôle du modèle insouciant ou indifférent, car tu étais intéressée à celui ou celle qui te pointait. Il ou elle te parlait, et tu t’oubliais de toi-même…
Dans un esprit philosophique qui me dépasse toi, au contraire, tu affirmes qu’à ces temps-là « les corps croyaient avoir une âme ». Donc, pendant que le photographe suait et soufflait, essayant tout de même de te convaincre — à arrêter la bicyclette et dire tout simplement « Cheese » —, ton corps se tenait péniblement en équilibre entre le vent et l’eau. Cela donnait à ce corps même l’illusion d’avoir une âme et cette âme en profitait pour voltiger comme un nuage invisible entre tes yeux et l’objectif qui les photographiait…
Mais, où allait vraiment cette bicyclette ? Et maintenant, où s’est-elle installé cette chasseuse de papillons poussée par le vent qui souffle ? Apparemment, un bûcher de la mémoire — ou le manque de temps pour s’y appliquer — empêche de reconstruire un à un les passages d’une vie de réflexions et de rêves, mais aussi la maturation d’une intelligence vive, subtile, émotive, ouverte vers les autres. Pourtant, cette fois-ci, en dépit de toutes les techniques ultra-sophistiquées du futur qui nous hante, il ne nous suffira pas de « cliquer pour agrandir » la photo et y voir l’éclair bruyant et venteux qui souffle dans tes yeux.

Siffle le vent, hurle la tempête
Souliers cassés et pourtant il faut continuer
Pour conquérir le printemps rouge
Où se lève le soleil de l’avenir
Pour conquérir le printemps rouge
Où se lève le soleil de l’avenir…

Chanson : Fischia il vento, urla la bufera

Photos : Françoise Gérard

Texte : Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 31 décembre 2013

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Aller-Retour (vases communicants septembre 2013)

10 mardi Sep 2013

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vases communicants

Le billet que je propose aujourd’hui a été déjà publié le 6 septembre 2013 par Élisabeth Chamontin dans BLOG O’TOBO, son atelier ouvert où paraissent quelques-uns de ses textes littéraires. Voilà ce qu’Élisabeth avait écrit :
 « Un grand merci à Giovanni Merloni qui, pour la seconde fois, m’a proposé un échange dans le cadre des “vases communicants”. Son texte “Aller-retour” est donc publié ci-dessous, alors que les miens le sont sur ‘Le portrait inconscient’, le blog dans lequel il publie ses poèmes, sa prose et ses images. Car Giovanni Merloni est non seulement poète, mais aussi peintre ! Depuis notre premier échange, nous nous sommes déjà rencontrés plusieurs fois et avons lié amitié. Partis cet été dans des directions opposées, nous avons rapporté, de nos vacances respectives, poèmes et photos que nous partageons aujourd’hui. »
En fait, nous avons travaillé ensemble dans un climat très amical sur le thème « d’après vacances » que nous avons essayé d’exploiter sous forme de récit rythmé (en vers dans son cas), selon un esprit de réflexion et de joie de vivre aussi tout à fait partagé.
Rappelons que le projet de « Vases Communicants », lancé par Le tiers livre et Scriptopolis consiste à écrire, chaque premier vendredi du mois, sur le blog d’un autre, chacun devant s’occuper des échanges et invitations, avec pour seule consigne de « ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre ». La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte Célérier.
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Aller  
Attention aux marches, les partants !
Balancez-vous doucement, avec vos valises !
Comment vous expliquer qu’il y a des règles ?

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D‘accord, dorénavant je ne vous dis rien, je vais me coudre la bouche.
(Effectivement le globe est grand
Faut pas s’engueuler
Gentiment je vais leur souhaiter…) Bon voyage !

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Heureusement, vous avez de la chance !
Italie, c’est beau, vous verrez le tour de Pise…
(Je passai ma lune de miel à Venise
Kit de voyage une seule chemise
Linge pour une nuit et brosse à dents
Merveilleuse parenthèse, cela me suffit pour le reste de ma vie)

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Nous avons le canal, les vélos, Paris plage…
Opiniâtre ? Oui, j’aime le théâtre !
Pourtant on ne peut nier que parfois j’y pense

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Que c’est beau de partir…
Rouler dans une route vide, briser les remparts
Saluer le profil de maisons sans leur dire bonjour
Trébucher dans un pré de montagne frais et nu, saluer l’inconnu
Une à une apprendre les cimes, leurs noms redoutables
Voltiger dans l’air, se diriger vers la mer…

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What ? You don’t understand ?
Xénophobe ? Pas du tout.
Yes, dans le Yacht où j’habite vous serez toujours les bienvenus.
Zigzaguant on se débrouille, dans cette ville infinie. Je vous attends !

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Retour
Zénith, il faut laisser la chambre…
Yeux cernés, vous voyez ? C’est la Mort subite, une boisson locale…
Xylophone monotone dans le hall de l’hôtel, vous entendez ?
Whisky au petit matin pour ces messieurs hautains. N’est-ce pas drôle ?
Valises. Avec en plus les faïences hollandaises et les chocolats belges.
Urgence ! Je dois faire pipi !

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Tournures menaçantes dans le ciel du Brabant,
Solennelles promesses de revenir,
Rêveries d’autres promenades ou d’autres bouffes, ensemble…

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Quand la cloche sonne…
Partir est mourir un peu !
Opiniâtre nécessité de revenir à la base,
Notre seule plage, d’ailleurs.

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Mirage d’une halte à mi-chemin, dans un village petit, très joli
Loisir de s’adonner à une halte rétrospective :
Kiss me my dear ! Embrasse-moi, idiot !

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Je traverse comme un jongleur mes voyages de rêveur
Impossible, car tout cela restera inconnu,
Hélas ! On se console envisageant quelques bricoles :
Gentiment on pourrait transformer le cagibi en petit atelier ;
Froidement on pourrait remonter la pente en brisant les contraintes ;
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Élégamment on pourrait s’en sortir.
Demain soir on se souviendra du code
Chancelant on grimpera dans l’escalier
Brusquement on ouvrira la porte
Attention au cafards !

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication le 6 septembre 2013 sur BLOG O’TOBO et Dernière modification ici le 10 septembre 2013

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De la confection à la dégustation (vases communicants août 2013)

01 dimanche Sep 2013

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles, les échanges

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vases communicants

Le billet que je propose aujourd’hui a été déjà publié le 2 août 2013 par Dominique Hasselmann dans Le Tourne à gauche, un des blog les plus suivis dans la communauté francophone de Twitter. Voilà ce qu’il avait écrit :
 Aujourd’hui, j’ai le grand plaisir d’accueillir ici l’ami Giovanni Merloni, tandis qu’il me reçoit sur son blog le portrait inconscient.
Je vais profiter aussi de ce « remake » pour citer Quelques pensées sur le futur de l’édition numérique littéraire, un article publié vendredi dernier par Philippe Algrain sur son Atelier de bricolage littéraire. Cette contribution m’a beaucoup intéressé, surtout là où Philippe Algrain souligne « l’intrication entre les pratiques d’écriture et de lecture au sein de communautés d’auteurs-lecteurs. Ces communautés développent des pratiques sociales (comme les vases communicants) qui instituent les aucteurs comme pairs. Plus généralement, à travers la recommandation et les commentaires, un continuum d’activités de lecture, de recommandation et d’écriture se développe, activités qui « font société » dans un sens très différent des sociétés d’auteurs. La pratique littéraire dans une communauté de ce type entretient et nourrit l’acte d’écrire. »
Le propos des Vases communicants est dû à l’initiative lancée par Le tiers livre (François Bon) et Scriptopolis (Jérôme Denis). 
Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement. Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte_Célérier, une autre blogueuse.

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De la confection à la dégustation

Un va-et-vient continu de gens, devant cet ASsAggiO , qui essaie d’attirer mon attention avec une enseigne dadaïste qui ne se soucie pas de l’irrégularité des tailles des lettres formant son nom et son esprit fondateur, et au contraire semble sérieusement décidée à contraindre les passants affairés et distraits pour qu’ils s’interrogent. Mais, qu’est-ce qu’on veut signifier par le mot ASsAggiO ?
D’ailleurs, parmi les Parisiens pressés, anxieux de se rendre au plus vite au BHV, quelqu’un s’aperçoit d’une autre particularité graphique, d’un autre signal inattendu. Est-ce qu’il y a un lien entre cet ASsAggiO et cette inscription apparemment décimée par l’agression du temps ? Que veulent-ils dire avec E UZO ?
Bien sûr, ASsAggiO est un mot italien, peu connu ailleurs, qui à mon avis évoque moins le coraggio (le courage) que l’ingranaggio (l’engrenage). Ou alors derrière cet ASsAggiO y a-t-il peut-être la promesse d’un confortable MaSsAggiO (massage) ? Je ne crois pas que la fantaisie puisse arriver jusque là.
J’ai l’impression que cet ASsAggiO-ci est en effet un mot clé, soigneusement choisi pour mettre en valeur une des caractéristiques les plus typiques des Italiens : ils n’aiment pas seulement chanter, comme les cigales, selon ce que disait Ennio Flaiano ; ils aiment aussi toucher à tout, comme les papillons, se réjouissant de la plus grande variété de saveurs.
Italien atypique, j’ai toujours préféré la médiocrité dorée à l’excellence, la quantité assurée au lieu de la qualité rare. Heureusement, dans le mot italien assaggio on peut retrouver deux mots qu’y sont sans doute encastrés: assai (beaucoup) et saggio (essai et aussi sage). On pourrait dire : « Toute personne sage ne peut pas négliger la possibilité de déguster des bons plats en grandes quantités. » Je me suis enfin convaincu que celui-ci est l’esprit primordial de cet endroit, inspiré sans doute par la générosité. N’étant pas puissant comme Jésus à Canaan, on multiplie quand même les saveurs à goûter (au lieu des pains et des poissons).
J’ai à présent l’impulsion presque violente d’entrer et déguster des échantillons d’Italie. Mais, le local est encore fermé. J’appelle alors au téléphone Tintoretto, un ami de Venise, qui travaille dans un bar (et peint pendant ses heures creuses). Tintoretto rit bruyamment dans mon oreille: n’as-tu jamais entendu parler des assaggini ? C’est devenu une habitude, désormais, dans beaucoup de restaurants et pizzerias, à Rome comme à Milan, de proposer des petits morceaux, voire des échantillons de petites bonnes choses à manger venant d’une tradition pauvre, auparavant fabriqués dans la rue, un peu comme les crêpes françaises ou les tortillas espagnoles : pizza à la coupe, supplì de riz, olives farcies, pâtes au four refroidies et coupées en petits morceaux…
Cet étalage excessif de noms de bonnes choses à manger, que je ne connais pas trop bien, n’ayant jamais vu Naples (la patrie du supplì) ni Gênes (où j’aurais pu goûter les focaccine), ni Cesena (où j’aurais pu goûter la piadina), ont provoqué en moi une réaction d’agacement et de gêne inversement proportionnelle à la possibilité d’en bénéficier concrètement. J’en ai eu honte et mon ami lointain s’en est aperçu. Il m’a tout de suite rassuré, en disant que mon égarement était tout à fait compréhensible. Il a ajouté qu’il est très difficile de traduire, jusqu’au bout, des traditions enracinées comme celles-ci, ainsi que le mot assaggio avec son diminutif assaggino…

Impatient d’entrer dans le local, qui n’ouvrira qu’à 11 h 30, j’observe plus attentivement la Babel de mots que j’ai devant moi. Car si au rez-de-chaussée cet AssAggiO est même un peu sophistiqué, on dirait qu’au premier étage des lettres ont disparu. Surtout ce nom UZO m’inquiète. Y a-t-il un lien entre les deux mots, font-ils partie du même casse-tête ? On dirait que cette façade est une page à décrypter, un sage-essai en elle-même, voire l’avant-goût d’un objet mystérieux dont on ne sait pas s’il est déjà là, ou au contraire, s’il doit encore arriver.
Je scrutais très attentivement la scène que cette photo immortalise, lorsque j’ai vu un homme grand et maigre sortir de la porte de gauche. Visiblement ravi, il endossait un imperméable à l’air assez lourd en pleine canicule. Mais, que fait-il ? Il resta quelques minutes debout, immobile devant la vitrine, avant de se faufiler hâtivement dans le local au rez-de-chaussée encore sombre. Une demi-heure après, il sortit dans la rue, très agité, suivi du propriétaire du petit restaurant. Il avait une tache rouge sur le devant de l’imperméable. Ce n’était pas du sang, heureusement, rien que de la sauce assombrie par le basilic pulvérisé de la pizza. L’homme anachronique, indifférent par principe au chaud, mais très gêné par la tâche de tomates et d’huile, rentra comme une furie par la petite porte à gauche. Je le suivis, tandis qu’il montait dans l’escalier caché derrière la façade transparente, et d’instinct je le nommai Monsieur UZO. Enlevant la tête, me protégeant les yeux pour ne pas devenir aveugle, je m’aperçus que cette inscription UZO n’était pas la réclame de la glorieuse boisson très célèbre en Grèce. UZO correspondait en fait au nom d’un primé atelier de couture, spécialisée dans la fabrication d’imperméables.
Donc, ce Monsieur UZO à moi ne pouvait pas être, bien évidemment le même UZO qui fabriquait les imperméables.
Je ne pouvais pas suivre, évidemment, la possible discussion entre le Monsieur UZO qu’avait pris ce nom grâce à l’imperméable et l’UZO officiel, c’est-à-dire le patron de l’atelier des imperméables. Je m’amusais pourtant à imaginer les questions que le premier aurait pu poser au second quand, d’un coup, je les vis accoudés à la fenêtre à l’étage, dans une position qu’on considérerait comme idéale si l’on voulait cracher impunément sur les passants. Là, au bout d’une discussion animée, je vis le patron insister avec le client pour qu’il prenne un nouvel imperméable, tout neuf et sans taches. Après cela, je m’attendais à voir paraître le Monsieur, comme auparavant, au pas de la petite porte à gauche. Mais il ne sortait pas. Une demi-heure s’écoula lorsque je le vis, finalement, de nouveau, ouvrir péniblement la porte du restaurant, encore une fois suivi par le traiteur. Cette fois-ci, Monsieur UZO bis avait un imperméable de taille inappropriée, le regard perdu et trois taches noires d’huile à la hauteur du cœur reproduisant fidèlement l’inscription UZO. Ensuite, j’attendis que le dégustateur à l’air empoisonné rentre encore par la petite porte à gauche, avant de soulever craintivement les yeux : le mot UZO avait disparu.

Contrarié, je rentrai dans le restaurant, entre-temps rempli de monde. Je choisis une table près de la porte et, en attendant, j’observai attentivement le fond du local. Il n’y avait pas d’escalier reliant à l’intérieur le rez-de-chaussée à l’étage. Je me levai pour atteindre les toilettes et jeter un œil sur la cour, lorsque les deux Messieurs UZO parurent devant moi, tous les deux avec les imperméables transformés en palettes multicolores.
— Vous pouvez bien utiliser vos imperméables en tant que nappes pour servir les assaggini, dit leur le restaurateur avec un large sourire. Et vous pouvez aussi servir quelques verres d’UZO.
Je me réveillai dans une chambre blanche, sans couleurs ni inscriptions. Dominique Hasselmann souriait, débonnaire :
— C’est pas grave, me dit-il, avec ce cauchemar sans queue ni tête on va faire déborder les vases communicants. D’ailleurs c’est un jeu et pas un enjeu, avec la seule conséquence que personne ne nous retweetera. Patience !

Bobby Scott et Ric Marlow : « A taste of honey » (Beatles, 1963)

Texte : Giovanni Merloni

Photo : Dominique Hasselmann

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication 2 août 2013 sur Le Tourne à gauche, Dernière modification, ici, 1 septembre 2013

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