Entre-temps, combien de choses essentielles allons-nous perdre ? (Entre-temps n. 1)
09 vendredi Sep 2016
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09 vendredi Sep 2016
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01 vendredi Avr 2016
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« La paix trouvée d’un silence d’amoureux »
Derrière les géométries non-euclidiennes les parallèles se croisent : un exemple c’est l’espace courbe près des soleils, planètes et autres objets massifs, d’une même oscillation dans l’espace incliné l’étendue qu’on traverse (…)
Francis Royo, 20 mars 2015 – Lire En marge / La nuit claire
Depuis quelque temps, je garde cette image, empruntée au blog d’un ami italien, Giorgio Muratore, en attendant le juste moment pour dire ce qu’elle me suggère.
Inconsciemment, j’attendais aussi qu’il y ait des personnes avec lesquelles en parler, quelques-uns qui partageaient ma prédilection.
Il s’agit d’un tableau futuriste de Uberto Bonetti (1909-1993), génial représentant de l’aéropeinture. Un tableau que celui-ci avait peint dans l’esprit de la vitesse et de l’explosion ayant, en même temps, le but de représenter, raconter ou tout simplement évoquer un petit pays de la plaine du Pô, en province de Ferrare : Tresigallo.
Je crois que Francis Royo (1947-2016) aurait aimé ce tableau « cinématographique » avançant, tel un équilibriste, sur un fil redoutable et subtil. Un petit monde prêt à tomber, prêt à se pulvériser en mille tessons de verres colorés.
Sans doute, cet homme généreux et sensible aurait retrouvé en ce tableau une subtile et profonde affinité avec sa propre façon de voir la vie à travers la poésie. En fait, le dynamisme de cette oeuvre picturale bâtit, à travers les fragments poétiques de sa narration, asymétrique et biaise, un monde entier où nous nous invitons avec un enthousiasme et une joie de vivre sans borne. C’est la même sensation que la poésie de Francis Royo me transmet chaque fois que je m’en approche.
Je crois que Claudine Sales aussi aimera ce tableau peu connu, d’où jaillit, il me semble, une musique élégante et populaire à la fois, une danse légère, avec les échos d’une fête aussi bruyante que mélancolique… Parmi les échos du vin, de l’amour, de la joie de la rencontre, du respect pour le rythme engourdi des personnes âgés… des voix nobles s’imposent pour nous inviter au silence : le silence des rues désertes de Tresigallo ou de Mons ; le silence d’un tableau inachevé projeté vers le futur, la voix murmurante et rassurante de Francis Royo qui nous confie son secret : «la paix retrouvée d’un silence d’amour »…
Giovanni Merloni
« L’arrache-coeur la paix trouvée »
la paix trouvée d’un silence d’amour
je reviendrai
voyageur infatigable
vers la source douloureuse toujours
indivisible
de ton sourire
Francis Royo, L’arrache-cœur, samedi 30 janvier 2016

06 lundi Juil 2015
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Fred Le Chevalier, sérigraphie
Sensibilité exagérée du poète et « tempé-rament d’artiste », avec une lecture de Dostoïevski
Un très intéressant texte publié en couple sur les « vases communicants » de juillet par Dominique Hasselmann et Nicolas Bleusher au sujet d’une photo très évocatrice de Proust à Venise, me donne l’occasion pour une divagation personnelle et universelle à la fois.
Une divagation qui s’enracine d’ailleurs dans mon existence, tout au long de son déroulement entre anonymat et responsabilité, oubli et sagesse, rêverie ou réalisme, acceptation du contexte ou refus-évasion du contexte même…
Le prétexte pour cette réflexion vient d’une observation qui est au centre de ce brillant et envoûtant dialogue entre N. Bleusher et D. Hasselmann, concernant l’extrême sensibilité de Marcel Proust :
« …Mais Proust c’est aussi un regard, une formidable, une monstrueuse capacité à ressentir les choses et les êtres. Plutôt un handicap, si tu veux mon avis. J’ai, parfois, cette sensibilité excessive. Je la recherche, aussi, parfois. Comme une sorte de poison… »
Une sensibilité qu’on pourrait rapprocher de l’hyperacousie, de l’incapacité même de filtrer les lumières, les bruits, les saveurs et les odeurs du monde. La grandeur d’un poète-écrivain se lie strictement, dans le cas de Proust, à une espèce de pathologie, à une faute de cuirasse voire à une extrême incapacité de se défendre, voire d’attaquer.
Évidemment, si paradoxalement Proust n’avait pas eu ce « handicap » n’aurait pas pu faire revivre son « temps perdu » à d’entières générations de lecteurs dévotes. Il faut donc le remercier aussi d’avoir su protéger son handicap, de l’avoir arrosé au jour le jour, le tenant en vie au sacrifice de sa vie.
Je partage jusqu’au bout ce regard admiratif et stupéfait. Et pourtant je me demande s’il y a vraiment quelque chose en Proust qui n’est pas présente en la plupart des écrivains, poètes et artistes qui ont calqué le plateau de l’existence dans l’indifférence générale…
Si Marcel Proust était un homme exagérément sensible, François Mauriac ou Michel Butor, Antoine de Saint-Exupery ou Albert Camus ne sont-ils pas énormément sensibles eux aussi ? Jacques Prévert, quant à lui, ne me semble pas non plus un modèle de cynisme… Sans compter les personnages comme le prince Léon Nicolaïévitch Mychkine, c’est-à-dire L’Idiot de Dostoïevski…
Fred Le Chevalier, sérigraphie
« – Et là-bas on exécute ?
– Oui. Je l’ai vu en France…
– On pend ?
– Non, en France on coupe la tête aux condamnés.
– Est-ce qu’ils crient ?
– Pensez-vous ! C’est l’affaire d’un instant. On couche l’individu et un large couteau s’abat sur lui grâce à un mécanisme que l’on appelle guillotine. La tête rebondit en un clin d’œil. Mais le plus pénible, ce sont les préparatifs. Après la lecture de la sentence de mort, on procède à la toilette du condamné et on le ligote pour le hisser sur l’échafaud. C’est un moment affreux. La foule s’amasse autour du lieu d’exécution, les femmes elles-mêmes assistent à ce spectacle, bien que leur présence en cet endroit soit réprouvée là-bas.
– Ce n’est pas leur place.
– Bien sûr que non. Aller voir une pareille torture ! Le condamné que j’ai vu supplicier était un garçon intelligent, intrépide, vigoureux et dans la force de l’âge. C’était un nommé Legros. Eh bien ! croyez-moi si vous voulez, en montant à l’échafaud il était pâle comme un linge et il pleurait. Est-ce permis ? N’est-ce pas une horreur ? Qui voit-on pleurer d’épouvante ? Je ne croyais pas que l’épouvante pût arracher des larmes, je ne dis pas à un enfant mais à un homme qui jusque-là n’avait jamais pleuré, à un homme de quarante-cinq ans ! Que se passe-t-il à ce moment-là dans l’âme humaine et dans quelles affres ne la plonge-t-on pas ? Il y a là un outrage à l’âme, ni plus ni moins. Il a été dit: Tu ne tueras point. Et voici que l’on tue un homme parce qu’il a tué. Non, ce n’est pas admissible. Il y a bien un mois que j’ai assisté à cette scène et je l’ai sans cesse devant les yeux. J’en ai rêvé au moins cinq fois.
Le prince s’était animé en parlant : une légère coloration corrigeait la pâleur de son visage, bien que tout ceci eût été proféré sur un ton calme. Le domestique suivait ce raisonnement avec intérêt et émotion ; il semblait craindre de l’interrompre. Peut-être était-il, lui aussi, doué d’imagination et enclin à la réflexion.
– C’est du moins heureux, observa-t-il, que la souffrance soit courte au moment où la tête tombe.
– Savez-vous ce que je pense? rétorqua le prince avec vivacité. La remarque que vous venez de faire vient à l’esprit de tout le monde, et c’est la raison pour laquelle on a inventé cette machine appelée guillotine. Mais je me demande si ce mode d’exécution n’est pas pire que les autres. Vous allez rire et trouver ma réflexion étrange ; cependant avec un léger effort d’imagination vous pouvez avoir la même idée. Figurez-vous l’homme que l’on met à la torture: les souffrances, les blessures et les tourments physiques font diversion aux douleurs morales, si bien que jusqu’à la mort le patient ne souffre que dans sa chair. Or ce ne sont pas les blessures qui constituent le supplice le plus cruel, c’est la certitude que dans une heure, dans dix minutes, dans une demi-minute, à l’instant même, l’âme va se retirer du corps, la vie humaine cesser, et cela irrémissiblement. La chose terrible, c’est cette certitude. Le plus épouvantable, c’est le quart de seconde pendant lequel vous passez la tête sous le couperet et l’entendez glisser. Ceci n’est pas une fantaisie de mon esprit : savez-vous que beaucoup de gens s’expriment de même ? Ma conviction est si forte que je n’hésite pas à vous la livrer. Quand on met à mort un meurtrier, la peine est incommensurablement plus grave que le crime. Le meurtre juridique est infiniment plus atroce que l’assassinat. Celui qui est égorgé par des brigands la nuit, au fond d’un bois, conserve, même jusqu’au dernier moment, l’espoir de s’en tirer. On cite des gens qui, ayant la gorge tranchée, espéraient quand même, couraient ou suppliaient. Tandis qu’en lui donnant la certitude de l’issue fatale, on enlève au supplicié cet espoir qui rend la mort dix fois plus tolérable. Il y a une sentence, et le fait qu’on ne saurait y échapper constitue une telle torture qu’il n’en existe pas de plus affreuse au monde. Vous pouvez amener un soldat en pleine bataille jusque sous la gueule des canons, il gardera l’espoir jusqu’au moment où l’on tirera. Mais donnez à ce soldat la certitude de son arrêt de mort, vous le verrez devenir fou ou fondre en sanglots. Qui a pu dire que la nature humaine était capable de supporter cette épreuve sans tomber dans la folie ? Pourquoi lui infliger un affront aussi infâme qu’inutile ? Peut-être existe-t-il de par le monde un homme auquel on a lu sa condamnation, de manière à lui imposer cette torture, pour lui dire ensuite : « Va, tu es gracié ! » Cet homme-là pourrait peut-être raconter ce qu’il a ressenti. C’est de ce tourment et de cette angoisse que le Christ a parlé. Non ! on n’a pas le droit de traiter ainsi la personne humaine ! »
Fiodor Dostoïevski, L’Idiot, chapitre II
Fred Le Chevalier, sérigraphie
Il est vrai que l’Idiot de Dostoïevski a été pour moi le plus grand des livres tout au cours de mon adolescence, l’incarnation de l’antihéros qui devient le personnage-phare grâce à sa sensibilité exagérée plutôt qu’en dépit de cette sensibilité même. Il est vrai aussi que je me suis beaucoup identifié en lui, dans ce passé révolu. Mais mon existence ne ressemble pas du tout, quant aux malheurs et aux handicaps, à celle du prince Léon Nicolaïévitch Mychkine ni à celle d’un poète comme Leopardi ou Borges, ou Proust…
Et pourtant, sans crainte de démenti, je peux affirmer que mes parents — très inquiètes au sujet de ma sensibilité qui pouvait selon eux aboutir à une sorte de fragilité… ou même à une auto-exclusion du monde… — ils ont fait le possible pour m’obliger à devenir « normal » (comme notre Président) et pour que je monte une famille, tout en me fabriquant une identité professionnelle dans un domaine honnête et respectable :
« Ne laisse pas le certain pour l’incertain ! »
« L’homme est l’auteur de sa propre fortune… »
« D’abord la vie, après la philosophie ! »
Combien de fois ai-je refoulé mes pinceaux dans la petite valise de bois ! Combien de fois me suis-je obligé à calculer des pourcentages et à écrire des relations techniques dans lesquelles se cachait l’orgueil de l’écrivain ?
« Tu sais si bien écrire, tu sais si bien faire des croquis… »
Voilà le petit compromis que je m’accordais pour voir le gris en rose dans mon travail passionnant, mais dur, riche de possibilités, mais plein d’empêchements !
« Apprends l’art et mets-le de côté ! »
Voilà la phrase la plus récurrente autour de moi tout au long des années 1960 et 1970 : « Apprends les possibilités qu’offre une sensibilité exploitée au-delà de la norme ; mais profite de plus en plus des bénéfices de l’insensibilité. Fabrique-toi un cœur dur ! »
Je n’ai aucune difficulté à admettre que j’avais pris au pied de la lettre ce « diktat » pratique. Je me suis même compénétré dans le rôle ingrat de celui qui traîne les autres dans les initiatives voire dans les petites entreprises professionnelles. Et je me suis trouvé confronté aux incompréhensions, aux ruptures, à la solitude parfois. Pas véritablement la solitude du pouvoir, car j’ai toujours gardé une intransigeance esthétique vis-à-vis des situations sombres ou équivoques qui risquaient de se produire, que j’ai su détourner. Pourtant, cela suffisait, sans me rendre insensible aux exigences des autres, à me rendre antipathique à moi même. Je ne me supportais pas. Ce fut ainsi qu’un jour j’ai décidé de ne pas pousser la pédale au-delà des limites du respect humain, de l’estime et de la compréhension réciproque. Mon avenir professionnel s’est alors transformé en un présent plus dur et engageant. Mais finalement, cela correspondait à mon tempérament, à ma nécessité esthétique de ne pas être responsable de laideurs, fossoyeur de tout ce que j’aimais intimement.
Ensuite, j’ai réussi à m’éloigner des incompréhensions et des ruptures; mettant finalement la profession libérale de côté, pour seconder mon tempérament d’artiste.
Mais je peux aussi bien citer un échange de boutades que j’avais eu au cours des années avec Franco Farina, directeur de la Galerie d’Art moderne de Ferrare. Un homme extraordinaire et plein de touchante ironie.
En automne 1973 j’allai chez lui avec mon ami Franco Cazzola pour lui soumettre mes aquarelles et mes dessins. Avec une grande loupe lumineuse, Farina examina très sérieusement mes tableaux, avant de constater que là-dedans il y avait un penchant évident pour la « vicenda », c’est-à-dire pour les vicissitudes humaines.
Il me proposa, d’un ton de défi et d’incrédulité, d’illustrer les chants et les personnages du Roland furieux cinq siècles depuis la naissance de l’Arioste (1474-1974).
Je restai perplexe, mais mon ami m’encouragea. L’ambiance de la région Emilia-Romagna, véritable maison d’Atlas, se prêtait fort bien pour y trouver plusieurs sources d’inspiration.
En fait, Farina venait souvent me chercher dans mon bureau et s’amusait à dire que je profitais énormément de la névrose du train train de cette « niche », devenue désormais ma seconde famille.
Ensuite, j’eus l’émotion de cette exposition à côté de grands artistes célèbres, avec un succès immédiat et spontané. Je demeurais embarrassé quand le gardien de la salle d’exposition m’appelait « maestro ». Je restai aussi stupéfait lorsque Franco Farina me dit : « voilà un succès qui arrive tout seul, sans que personne ne doive s’engager pour le défendre ou le relancer, comme il arrive au contraire dans la région Emilia-Romagna… »
Ensuite, mon excessive sensibilité — dont on faisait le possible pour que j’en aie honte — m’a amené à considérer comme impossibles de nouveaux exploits créatifs après celui de Ferrare 1974.
De quelques façons, j’avais désobéi aux désirs de mes parents. L’unique possibilité pour rentrer dans leur estime c’était être gagnant. Selon leur vision sous-entendue, j’aurais dû faire de l’art un métier comme les autres. Rentrer dans de nouvelles règles. Je ne me jugeais pas capable de la détermination ni du cynisme que je voyais dans la plupart des artistes reconnus. Je n’étais pas du tout prêt à devenir adroit, hautain et antipathique, du moins au lendemain de ce « succès » qui avait traversé comme un météore mon ciel et mes tripes.
Quelques ans après, en 1983, j’avait réussi à m’engager dans une double existence où la peinture et la poésie avaient leur espace privilégié ainsi que leur lumière. Mais c’était trop tard pour profiter de la petite gloire que le Roland furieux m’avait sans doute apportée. J’allai voir à nouveau Franco Farina. Très gentiment, pour provoquer peut-être en moi une réaction combattante, celui-ci me dit « Laisse tomber ! Tu n’es pas Picasso… tu as une famille nombreuse ! »
Avec le temps, sans obtenir plus son écoute, par de lettres dévotes je lui avais lancé de temps en temps des signaux, pour lui raconter les pas en avant que j’avais accomplis dans mon travail d’artiste acharné :
« Je vois se développer en moi, de plus en plus, un tempérament d’artiste… »
Plus tard, mon cousin Paolo Perrotti, psychanalyste, m’aurait appris que cela était la chose la moins indiquée de « vanter la faute ».
Vanter la faute ! Pour le seul fait d’avoir un tempérament d’artiste ! C’est comme dire qu’on est né avec des yeux gris, que ce jour-là on pesait quatre kilos et que le premier mot que nous avons prononcé — après une longue attente inquiète de la part de nos parents — n’a pas été maman ou papa, mais « acqua », eau…
Ce matin, cherchant sur Internet pour vérifier si j’avais choisi le bon terme, j’ai trouvé en Herbert French quelqu’un qui a dit mieux que moi ce que veut dire « tempérament d’artiste » depuis la nuit des Temps.
Giovanni Merloni
01 vendredi Mai 2015
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Mes chers lecteurs,
en cette journée du premier mai, une sorte de « dimanche exceptionnel des travailleurs » je ne peux pas m’empêcher de remonter à cette année 1945, cruciale pour ma naissance, quelques mois depuis, cruciale aussi pour l’Europe. En particulier, je remonte spontanément à deux dates très proches : le 25 avril et le 1er mai. Toujours, au cours de ma vie, ces deux dates ont été l’occasion pour manifestations ou célébrations, en Italie, plus ou moins convaincues et heureuses. Elles sont liées pour moi à l’idée de Liberté dans la démocratie, Fraternité dans le travail, Égalité et solidarité dans la société.
Turin, mai 1945 (Cliquer sur l’image pour l’agrandir)
Soixante-dix ans après…
J’ai le même âge de la Libération et du premier 1er mai libre après de décennies !
Soixante-dix ans d’espoir, de travail et, malheureusement, de contradictions aussi !
Mais reste vive en nous tous l’idée de liberté et de respect réciproque que nos pères nous ont donnée avec le silence et le sang.
Après soixante-dix ans, le monde change vite, dans la mauvaise direction, hélas !
On nous a enlevé le travail ainsi que les lieux de travail. On voudrait nous enlever les livres et aussi, petit à petit, la parole.
Et nous ne savons faire de mieux que bavarder à vide, nous couper réciproquement la parole, car nous devenons incapables de bâtir une stratégie quelconque de vie en commune, solidaire et humaine…
Je ne veux pas croire jusqu’au bout à tout cela, je veux espérer qu’aujourd’hui nous saurons trouver la façon et la voie pour nous réveiller, pour nous rebeller pacifiquement, retrouvant notre générosité et notre courage.
Oui, pourquoi pas ? C’est une question de bonne volonté et d’intelligence aussi. Il ne faut pas mépriser les hommes honnêtes de bonne volonté !
Cherchons alors de voir, pour commencer, dans ces soixante-dix ans qui se sont écoulés, combien de choses positives ont été faites. Que reste-t-il du travail acharné de millions d’hommes et femmes honnêtes ?
Libération et Libertè, vous existez encore, cela veut dire que même dans le désastre extrême quelque chose résiste et donc chacun de nous peut faire beaucoup de choses pour arrêter cette dérive, pour vaincre l’indifférence, pour remettre debout les principes fondateurs de nos républiques menacées.
Alors, bon courage citoyens ! C’est à nous tous de redonner la dignité et l’haleine à nos nations blessées et abandonnées à elles-mêmes comme des radeaux à la dérive.
Rome, 1er mai 2005 (Cliquer sur l’image pour l’agrandir)
« Je ne veux plus de l’impossibilité de transmettre » (1)
Dans cette date d’aujourd’hui, le 1er mai — évoquant en moi, encore aujourd’hui, quelque chose d’important et d’intime —, je voudrais savoir répondre à une question immédiate que cette date m’a suggérée : « Où sont les usines ? Où sont-ils les travailleurs ? Où sont-elles les organisations syndicales et les partis qui devraient défendre le travail et les travailleurs ? »
Revenant en arrière dans notre histoire récente, il faut bien sûr reconnaître les fautes et les délits qu’on a commis dans la plupart des pays communistes. D’ailleurs, il ne faut pas oublier, en Italie comme en France, le rôle assumé par les partis de la gauche tout au cours de l’histoire républicaine des deux pays.
En Italie, par exemple, cela aurait été impensable une véritable démocratie sans le parti communiste qui a toujours défendu notre liberté, même à l’opposition. Il suffit de citer le nom d’Antonio Gramsci pour comprendre le parcours idéal de notre gauche, qui a choisi sans équivoque, dès le début, la voie de la démocratie parlementaire en réalisant des conquêtes primordiales, non seulement dans le monde du travail et de la justice sociale, mais aussi dans les institutions, dans la culture et dans les droits civils.
Rome, 1er mai 2005 (Cliquer sur l’image pour l’agrandir)
En 1989, la chute du mur de Berlin a été un passage historique que les hommes et les femmes de gauche en Europe ont salué comme une deuxième Libération. Car le système soviétique avait partout imposé, jusqu’au plus reculé des pays satellites, des régimes totalitaires. En même temps, la défaite — ou l’implosion — du redoutable géant communiste au-delà du rideau de fer n’a pas déclenché, ni à l’Ouest ni à l’Est un procès de « réécriture » démocratique des principes du socialisme lors de l’inévitable compromis avec le système capitaliste.
De but en blanc, j’ai la sensation de me retrouver dans un monde profondément changé, où tout s’est renversé, à partir du droit au travail jusqu’au droit à la retraite. Un monde où celui qui a travaillé durement est devenu un privilégié, tandis que les jeunes sont coincés en avance dans un autre univers, obligés d’avancer sans garantie…
Rome, 1er mai 2005 (Cliquer sur l’image pour l’agrandir)
Mais je veux dire aujourd’hui, le cœur dans la gorge, hélas, une chose vraiment très douloureuse pour moi : « est-ce que nous sommes en train de glisser dans un nouveau totalitarisme sans retour, celui de l’argent, qui se sert de tous les régimes possibles et imaginables pour s’installer de plus en plus diaboliquement dans l’Europe et dans le monde ? Est-ce que nous sommes déjà plongés, ici en France ou là en Italie, dans un contexte où tout le monde a le droit de parler, mais personne ne trouvera de réponses ? Qu’avons-nous fait, ou oublié de faire, pour atteindre cette rive redoutable ? »
On ne peut pas dire que les manifestations populaires au cours des derniers soixante-dix ans depuis la Libération ont toujours été des démonstrations de force, de cette force imbattable de la classe ouvrière et des travailleurs en général. Pas du tout. Elles étaient en tout cas la preuve de l’existence de gens responsables qui, même en prenant des risques, ne se dérobaient jamais au devoir de hurler leur rage et de manifester pacifiquement leur besoin de justice et de paix.
Rome, 1er mai 2005
Où trouverais-je, aujourd’hui, un exemple pareil de sacrifice et de cohérence, parmi les écrivains ? Je crois que Valère Staraselski, dont j’ai essayé de suivre dans les dernières années le parcours, peut nous aider à retrouver l’espoir ! Voilà ci-dessous deux textes que jai extraits respectivement du premier et du dernier roman que Staraselski a écrit jusqu’ici, dont je vais bientôt vous proposer un commentaire. En vingt-cinq ans, dans lesquels il a publié huit romans, un fil rouge relie sans faille un monde d’émotions et de convictions qui s’enrichissent sans jamais se démentir, soutenus par une écriture envoûtante et poétique qui ne se sépare jamais d’une rigueur morale et idéale vraiment exemplaire :
« Écrire ce livre est revenu à construire un mur que j’aurais dû démolir cinq, six, sept fois... Le ciment durci obligeant à porter des coups de masse sur ce qu’on avait bâti du mieux qu’on pouvait, en y croyant. Puis, il fallait ramasser les gravats, aller les jeter hors de vue, balayer et recommencer, le cœur neuf. La paroi enfin reconstruite, on découvrait les grossières malfaçons, invisibles, pendant le travail… Non, ceci ne regarde pas que moi ! J’ai dû écrire ce roman à cause de ceux qui, comme moi, ont cru ces dernières années pouvoir participer à une transformation réelle de la société. Et qui se sont retrouvés le bec dans ce désastre. Oui, c’est bien de la France dont il s’agit !
À eux, j’adresse ce livre afin qu’ils ne tiennent pas pour vraie la nullité de leur combat émancipateur.
Et depuis quand le roman n’en est-il pas ? »
Valère Staraselski (2)
Rome, 1er mai 2005 (Cliquer sur l’image pour l’agrandir)
« Je ne veux plus de l’impossibilité de transmettre. De se concentrer. Du refus d’accepter la frustration. Oui, cette frustration sans laquelle, sans le consentement à laquelle nous n’aurions plus grand-chose d’humain… Je ne veux plus de ce qui n’est pas sage, c’est-à-dire humble, moral et altruiste… Je ne veux plus de la toute puissance du marché, qui entend changer la nature même du travail en le niant, en le tuant… De ce qu’il impose partout comme étant les valeurs d’aujourd’hui… De la culture manipulée par les seuls intérêts commerciaux… Des mômeries de l’ex-trader new-yorkais, Jeff Koons, dans le parc du château de Versailles… »
Valère Staraselski (3)
Rome, 1er mai 2005 (Cliquer sur l’image pour l’agrandir)
Giovanni Merloni
(1) Phrase de Valère Staraselski, extraite de son roman « Sur les toits d’Innsbruck, Le Cherche Midi, 2015
(2) Lors de la publication du roman « Dans la folie d’une colère très juste » (Harmattan, 2003) en avril 1990, Valère Staraselski avertissait le lecteur avec cette poignante déclaration.
(3) Sur les toits d’Innsbruck, Le Cherche Midi, 2015
24 vendredi Avr 2015
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Nostalgies croisées : « l’accent est l’âme du discours ». Dissémination avril 2015
« Le web est terriblement bavard, tour de Babel où l’on croise cent langues et plus encore d’idiomes et de parlures à portée d’oreille, sans éviter toujours le dialogue de sourds. Quelle inspiration les blogs littéraires y trouvent- ils ? Quelles voix font-ils entendre ? On peut y puiser matière à polyphonie. On peut initier un dialogue. On peut même « entendre des voix ». Ou les écouter très sérieusement. Autant de chemins et bien d’autres encore à explorer pour la dissémination du 24 avril… »
Avant d’entamer ma première dissémination sur le thème que Noëlle Rollet et Laurent Margantin de la webassociation des auteurs ont gentiment lancé dans le web littéraire francophone, je me dois d’une question qui me semble cruciale. Est-ce que les humains — membres de quelques communautés privilégiées ou coincées dans des culs-de-sac, selon les points de vue — ont eu, tout au long de l’Histoire, un moment de tranquillité ? Y a-t-il eu des époques, qui ont réellement existé, où les hommes se sont retrouvés dans un même milieu, calés dans une seule langue, gâtés par une extrême facilité de dialogue et de compréhension réciproque ?
Oui, peut-être, chacun de nous a vécu un moment ou une époque de bonheur qui pour la plupart est lié au partage d’une langue commune, de traditions communes ainsi que de contestations connues envers la tradition tout comme envers les rigueurs de la langue. Et chacun de nous, quand il se déplace pour changer de pays et de langue, tombe inévitablement dans la nostalgie de cette facilité perdue. Une facilité qu’il appelle « identité » ou « racines », ou tout simplement « patrie ».
Je me rends parfaitement compte de la délicatesse d’un tel sujet lorsqu’on lui donne un rôle majeur dans le thème de la dissémination d’aujourd’hui.
D’un côté, on ne peut pas négliger ce qui se passe en cette époque-ci, où l’on assiste, partout dans l’Europe, à d’immenses déplacements de gens de toutes les nationalités. Des gens pour la plupart désespérés, obligés de fuir à la faim et à la peur, risquant et parfois rencontrant la mort avant d’attraper une rive accueillante qui ne sera qu’en toute petite partie ce qu’ils avaient imaginé.
De l’autre côté, le thème de la dissémination semble concerner moins le dialogue en général que le dialogue — littéraire et plus spécifique — entre les blogs.
Audrey Hepburn (Liza Dolittle) dans le film My Fair Lady, 1964.
D’ailleurs, je considère comme très intéressantes les propositions qui sont à la base de « J’ai un accent », un blog qui se fonde justement sur la question inépuisable de la langue comme nœud essentiel, d’où se déroulent les destins réciproques des peuples situés en deçà et au-delà d’un pont, d’un fleuve, d’une frontière.
Presque inutile de lancer un pont entre deux mondes si l’on ne trouve pas la façon de dialoguer et de se connaître réciproquement, plus en profondeur.
J’avais déjà fort admiré le travail d’Hervé Lemonnier avec son blog « era da dire » qui avait lancé, à travers une splendide expérience de twittérature, très fouillée, un laboratoire d’échange textuel en plusieurs langues.
Dans un blog à plusieurs facettes — ayant comme but la rencontre entre France et Italie, Français et Italiens autour du théâtre, du cinéma, de la chanson et de l’histoire de l’art — les rédacteurs de « J’ai un accent » ont mis au centre de leur travail — dans la catégorie « accent tonique » — la question des langues et des efforts réels qu’il faut faire pour déclencher une compréhension réciproque de plus en plus profonde entre ces deux peuples, si strictement liés depuis leurs origines. Un regard décomplexé à la langue, au dialecte et à l’accent depuis l’intérieur de la langue même. Avec l’idée d’une « langue démystifiée », d’une langue « orale » avant que « littéraire », ouverte au dialogue avec les autres langues, qu’on propose de voir surtout comme outil pour le rapprochement réel des humains. Ci-dessous, je fais suivre le dernier article publié sur « J’ai un accent » à ce sujet.
Audrey Hepburn (Liza Dolittle) dans le film My Fair Lady, 1964.
L’originalité de cet article consiste d’abord dans la mise en valeur du « physique » de la langue, à partir de l’évidence que la langue, formée de mots, de sons et d’accents réside dans la langue formée de muscles, de veines, de nerfs et de salive !
Une telle visuelle nous aide à comprendre les raisons de la « lenteur », d’abord physique, de l’apprentissage d’une deuxième ou troisième langue. La raison de la résistance de l’accent.
En même temps — puisque chaque langue est le reflet d’une culture, voire d’une mentalité qui se fige assez rigidement en chacun de nous —, cela nous fait aussi comprendre combien d’efforts nous devrions faire pour surmonter les différences nationales, même à l’intérieur de l’Europe, même à l’intérieur des pays qui ont une mère langue commune importante comme le Latin…
Subjectivement, on souffre pour cette espèce de réserve mentale qui n’est pas vraiment un mur ni une cloison, mais ressemble beaucoup à la salle d’attente d’un cabinet médical…
Objectivement, il est tout à fait compréhensible que chaque communauté ait besoin de faire valoir en bloc — et prévaloir en bloc, en Italie comme en France, en Allemagne comme en Espagne — sa langue et son vocabulaire, ainsi que ses attitudes spontanées pour ce qui concerne la compréhension et l’attention envers les étrangers.
Pourtant, le dialogue s’impose. C’est une nécessité de survie pour tous. Un chapitre à part devrait alors s’exploiter pour évaluer la sincérité et l’efficacité des efforts qu’on fait dans les milieux littéraires de chaque pays pour connaître les voix des poètes et des écrivains étrangers, pour en apprécier vraiment, à fond, la valeur expressive originaire.
Ce que « J’ai un accent » nous propose, est très intéressant. Ce n’est pas seulement la « défense de l’accent » que chacun de nous porte en soi comme extrême marque distinctive à l’époque de l’homologation et du cynisme marchand. C’est la défense de la langue comme expression, pensée, poésie. C’est exactement ce que prêchait, très efficacement, Jean-Jacques Rousseau (dans « L’Émile »,) : « …le peuple et les villageois… parlent presque toujours plus haut qu’il ne faut… en prononçant trop exactement ils ont les articulations fortes et rudes… ils ont trop d’accent… ils choisissent mal leurs termes… Mais… attendu que la première loi du discours étant de se faire entendre, la plus grande faute qu’on puisse faire est de parler sans être entendu. Se piquer de n’avoir point d’accent, c’est se piquer d’ôter aux phrases leur grâce et leur énergie. L’accent est l’âme du discours ; il lui donne le sentiment et la vérité. L’accent ment moins que la parole ; c’est peut-être pour cela que les gens bien élevés le craignent tant. C’est de l’usage de tout dire sur le même ton qu’est venu celui de persiffler les gens sans qu’ils le sentent. À l’accent proscrit succèdent des manières de prononcer ridicules, affectées, et sujettes à la mode, telles qu’on les remarque surtout dans les jeunes gens de la cour. Cette affectation de parole et de maintien est ce qui rend généralement l’abord du Français repoussant et désagréable aux autres nations. Au lieu de mettre de l’accent dans son parler, il y met de l’air. Ce n’est pas le moyen de prévenir en sa faveur. Tous ces petits défauts de langage qu’on craint tant de laisser contracter aux enfants ils sont rien, on les prévient ou l’on les corrige avec la plus grande facilité : mais ceux qu’on leur fait contracter en rendant leur parler sourd, confus, timide, en critiquant incessamment leur ton, en épluchant tous leurs mots, ne se corrigent jamais… ».
Giovanni Merloni
« J’ai gardé l’accent ou pas ? »
Vous venez d’où ?
Beaucoup de gens que je rencontre me disent des choses très différentes : « ah oui cela s’entend que vous avez l’accent italien », « vous avez un petit accent… vous venez de quel pays ? », « vous êtes de quelle partie de la France ? », « vous parlez un parfait français, un peu dire que vous n’avez pas d’accent », etc.
C’est à partir de cette expérience personnelle, que j’ai commencé à m’interroger de plus près sur la complexité du bilinguisme : pourquoi certains étrangers conservent un accent très marqué alors que, d’autres, au contraire, ont presque perdu leur accent ?
Je vais essayer de répondre à cette question. Les scientifiques sont nombreux à affirmer que le bilinguisme s’apprend dans la petite enfance (deux langues sans qu’il y ait d’interférence entre elles, c’est-à-dire sans qu’une d’entre elles s’inscrive comme langue de « base » en matière de prononciation) alors que, à l’inverse, si nous avons vécu toute notre jeunesse dans notre pays d’origine, une fois installés dans le pays d’accueil, nous avons plutôt tendance à apprendre la deuxième langue en la « superposant » à des habitudes phonologiques de notre langue maternelle. Il semblerait également très difficile pour l’adulte de parvenir à une prononciation sans accent. Comme si la langue maternelle était un patrimoine génétique insurmontable…
Et pourtant, malgré cela, il existe sur terre des caméléons qui arrivent presque à défier la science ! C’est le cas du personnage de Liza Doolittle — créé par le dramaturge Georges Bernard Shaw dans la pièce Pygmalion, représentée en 1914 — une fleuriste appartenant à la classe ouvrière londonienne qui, après un apprentissage forcené mené par le professeur Higgins, impressionne par son élégance et sa grâce les bourgeois et les aristocrates présents au bal de l’ambassade de Transylvanie. Un linguiste réputé, d’origine hongroise, affirmera avec assurance qu’elle est, sans l’ombre d’un doute, « hongroise » et de « sang royal » !
J’ai un accent
09 lundi Juin 2014
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Ceux qui lisent plus fréquemment mes textes, savent bien que rarement je suis un parcours linéaire ou, pour mieux dire, une piste décidée avant. Je préfère monter sur le strapontin d’un train ou, parfois, sur le redoutable support aérien du télésiège, en me laissant transporter par le vent, par une émotion tourbillonnante ou par un mot. Je fais cela même si je dois affronter un sujet sérieux ou inquiétant ou aussi dramatique. Car pour avancer j’ai absolument besoin d’un guide, d’une musique intérieure ainsi que de la sensation profonde de savoir où je veux arriver. Au sommet d’une montagne ? Dans une île cachée par les tempêtes ? Dans une ville triste et méconnue qui pourtant recèle d’incroyables trésors ? Je veux arriver là où tout le monde veut arriver. À une simple petite vérité capable de nous faire avancer, nous rendant provisoirement heureux. Parfois, la vérité est évidente. Mais pas tout le monde la voit. Certains ne sont pas en condition de la voir, d’autres s’y refusent. Même si parfois cette vérité est gentille, honnête, incapable de faire du mal à une mouche. Je me demande souvent pourquoi la plupart des hommes et des femmes n’ont pas envie d’exercer à fond leur naturelle curiosité, en dépassant les préjugés, les tabous et les idées reçues… Y a-t-il vraiment, dans cette attitude, une dose de masochisme, indispensable comme une drogue ou comme l’air, qui pousse les êtres humains à creuser des trous dans le sable (pour en faire des châteaux éphémères), avant de se consommer dans le besoin acharné et désespéré de montrer leurs chefs d’oeuvres à tout le monde ? Où est-il d’ailleurs le masochisme ? Dans la fabrique de châteaux que la déferlante effacera en un seul instant ? Dans la petite vanité de se mettre en compétition pour avoir la meilleure place au passage de la lumière ? Je ne vois aucun masochisme là-dedans. Mais je vois qu’il est bien stérile tout travail qui se répète chaque jour avec les mêmes rythmes et rituels. Ou, plus exactement, puisqu’aucune action humaine n’est en elle-même vraiment inutile… Mais de quoi parlé-je, au juste ?
Je parle du travail culturel des blogs, de leur pulsion créatrice, de leurs créatures, ayant souvent de l’originalité, sinon de la vitalité expressive à part entière. On pourrait comparer les blogs aux anciennes boutiques des artisans d’une rue de Rome ou de Paris jusqu’aux années soixante et soixante-dix du siècle passé. Évidemment, les artisans de certains quartiers du centre avaient des chances majeures de voir rentrer dans leur boutique de bons clients. Mais, les rumeurs circulaient et tout le monde savait que quelque part (dans les faubourgs ou dans la banlieue) il y avait des artisans aussi capables que ceux-ci… Par conséquent, si les clients se déplaçaient volontiers, les artisans se rencontraient ou se faisaient la guerre sous les yeux de tout le monde. Le côté physique du déplacement des humains ne faisait qu’un avec celui du territoire… Tandis que maintenant rien n’est physique, au-delà des images renvoyées par les photos. Il n’existe plus un territoire unique pour l’échange réel des expériences ni vraiment un territoire tout court. En plus, les blogueurs ne sont pas de vrais travailleurs. Ils ne font que des démonstrations de leur talent, ou alors des exploitations gratuites de tout ce qu’ils ont à donner de mieux… D’un côté, pour les boutiques artisanales d’antan, on pourrait voir dans le marché — un marché bien sûr assez artisanal — le deus ex machina de la situation… de l’autre, pour notre constellation de blogs plongée dans un monde sans usines et même sans bureaux… il est presque impossible d’envisager une règle, des paramètres de jugement, un système de valeurs capables de donner à chacun ce qu’il s’attend et qu’il mérite. D’ailleurs, je crois que personne parmi ceux qui consacrent leur temps à la publication « par blog » n’accepterait l’idée qu’il le fait pour soi-même, pour se faire plaisir, pour remplir les vides d’une vie de plus en plus sombre et solitaire.
Depuis une année et demie, par le biais du redoutable réseau social nommé Twitter, je fais partie d’une petite communauté francophone où beaucoup de personnages que j’estime vivement font leur apparition de temps en temps. C’est un petit village, qui reproduit, et cela est inévitable, tous les vices et toutes les vertus de tout village ou communauté au monde, et pourtant manifeste, dans le fond, une grande vitalité positive, une grande envie de sortir de l’anonymat. Ici, une des inventions le plus originales est représentée par les « vases communicants » fondés par François Bon, auxquels n’importe qui peut participer à condition de trouver un partenaire avec qui travailler, le premier vendredi de chaque mois, sur un sujet commun. On assiste d’ailleurs à plusieurs expériences « associatives » comme « les cosaques des frontières » guidés par Jan Doets ; la « dissémination » de la « web association » guidée par Laurent Margantin ; le « contrepoint » de Francis Royo et Claudine Sales et cætera. Les blogueurs se chargent souvent d’un temps d’écoute vraiment admirable si l’on considère le temps de plus en plus réduit que chacun a à disposition pour réaliser matériellement son propre blog. La lecture réciproque rapproche ces nouveaux artisans entre eux. Donc ils s’entraident, par petits groupes, dans le but de rompre l’isolement de l’un et de l’autre. Un petit radeau avance joyeusement à la dérive, grâce à l’enthousiasme de plusieurs volontaires ainsi qu’à la présence constante de témoins et guides comme le Quatrain quotidien d’Élisabeth Chamontin et Paumée de Brigitte Célérier. Ici et là, la qualité des publications — articles-reportages, textes littéraires, poésies ou œuvres graphiques — est vraiment remarquable. Je voudrais citer le SILO de Lucien Suel, ainsi que les textes de Claude Meunier et les articles métronomiques de Dominique Hasselmann. Mais le travail des blogueurs — quotidien, arythmique ou carrément irrégulier — produit beaucoup d’autres « belles choses », faisant entrevoir une possibilité… une nouvelle façon de s’exprimer à côté de tout ce qui existe et en même temps une nouvelle façon de s’exprimer tout court. Cela arrive spontanément, grâce à l’initiative de chacun ainsi qu’à ces formes embryonnaires d’échange et de partage dont j’ai parlé. Et cette activité crée des contextes, des lieux d’échange virtuels… Pourtant le caractère éphémère qui caractérise cette activité même — avec les soudaines disparitions de blogueurs qui avaient donné le sang pour cet échange aussi nécessaire à la créativité comme à la langue et à la culture francophone — nous révèle aussi l’absence dramatique d’un véritable contexte. Ainsi que le manque de toute possibilité de mettre en relation les blogs avec les produits artistiques et littéraires reconnus, en établissant évidemment des critères de choix et de sélection aussi… On dirait que la solution de cette fracture est dans le numérique, c’est à dire dans une différente forme de publication virtuelle. Je ne crois pas que ce soit là le centre du problème.
Une première génération de blogueurs s’est déjà sacrifiée devant un mur de sous-évaluation ou d’indifférence de la part des milieux culturels et artistiques crédités. On est maintenant à la deuxième génération et l’on souffre encore le même problème, tandis que l’évolution qualitative dans ce domaine demanderait, je crois, la présence active et constante de nouveaux Zola — ou Breton, ou Elio Vittorini — désintéressés, se chargeant de suivre de près le travail de tous ceux qui apportent quelque chose d’intéressant et de sincère, en brisant le cercle vicieux de la compétition individualiste de quelqu’un ainsi que la générosité naïve de quelqu’un d’autre. D’ailleurs, il ne faudrait pas permettre que certains patrimoines d’énergies et d’idées — par exemple le travail généreux que nous avons aimé dans le Tourne-à-gauche ainsi que dans Métronomiques — se dispersent tout à fait, pour rester juste dans la mémoire éphémère d’une dizaine de suiveurs attentifs.
Giovanni Merloni
écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 9 juin 2014
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07 jeudi Mar 2013
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Chère Catherine,
Mon portrait inconscient se multiplie et se complique, apparemment. Car il m’a un peu trop dérangé avec suggestions et digressions qui m’ont amené : d’abord à abandonner mon grand-père pour parler de Pascoli ; ensuite à abandonner Pascoli et son père, juste au seuil de la République romaine de 1849, pour revenir en arrière au Leopardi de Recanati et finalement à Foscolo, désespéré comme Ajax devant le paysage abrupt et douloureux des Apennins. Dans mon voyage à rebours, j’étais désormais revenu à la République cisalpine de 1797…
D’ailleurs, Catherine, ne s’appelle-t-il pas portrait inconscient ? Donc, d’un côté « inconscient », c’est-à-dire difficile à maîtriser, de l’autre « portrait », soumis aux règles de l’inspiration. En plus, ce portrait inconscient se déroule dans un blog que quelques-uns lisent au jour le jour. Un portrait vivant, qui assume sa personnalité au fur et à mesure.
Il y a eu des coïncidences aussi.Non seulement de coïncidences extérieures, comme la publication sur publie.net du dernier ouvrage d’Isabelle Pariente-Butterlin, «L’infini, que j’ai apprise le jour même de la sortie du 18e volet de ce « portrait d’une table » consacré à l’infini du Jacopo Ortis d’Ugo Foscolo. Il y a eu aussi l’expérience des « vasescommunicants » de mars avec Élisabeth_Chamontin. Une rencontre très positive, du moins pour moi. Je la suivais sur Twitter et j’avais beaucoup apprécié un conte à surprise qu’elle avait écrit à propos d’un mur et d’une bicyclette.
Ce mur est arrivé au juste moment, se rencontrant avec notre envie de parler de la traduction et, par la traduction, de la complexité des rapports entre les langues, notamment entre le français et l’italien, et vice versa. Donc, nous avons décidé de nous adresser des textes ayant au centre le thème du mur-frontière unissant et séparant deux mondes qui ont d’ailleurs entre eux beaucoup de points en commun. Un mur mitoyen.
Je serai rentré diligemment dans mon engagement ancien, retrouvant Foscolo et son idée très actuelle de la mort et de l’éternité, ou bien j’aurais parlé finalement d’un autre grand exilé, Giuseppe Mazzini — héros de la République romaine, vrai père de la patrie italienne —, si je ne me fus souvenu, ma chère Catherine, de cette nouvelle que j’avais écrite trois ans après mon arrivée à Paris. Tu te rappelles le titre, «La cloison et l’infini» ?
Il y a une espèce de magie, qui guide mes mains ou plutôt mes doigts sur le clavier de l’ordinateur ou de la tablette. Car cette nouvelle parle d’un mur mitoyen, d’un petit balcon, d’une balustrade, du petit infini d’une cour parisienne et du grand infini insondable de Leopardi. Et un des protagonistes… est venu d’Italie en vélo, franchissant plusieurs murs !
Je te demande donc de patienter encore un peu. Car, après la petite digression, pas encore achevée, sur l’infini et les infinies balustrades possibles, cette exploitation « pratique » du thème de l’infini servira beaucoup à la cohérence finale du tableau. Après les quatre volets de cette petite tragédie, on reviendra à notre passionnante routine. Ciao, je t’embrasse, G.
Giovanni Merloni
(Giovanni Merloni, La cloison et l’infini épisode_1 épisode_2 épisode_3 épisode_4)
26 mardi Fév 2013
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Digression sur l’infini/3 — La beauté fragile
« A EGREGIE COSE IL FORTE ANIMO ACCENDONO L’URNE DEI FORTI… »
« Pour de hauts faits l’âme du fort s’enflamme
Devant l’urne des forts, ô Pindemont ; et belle
Et sacrée elle fait au pérégrin la terre
Qui les recueille… »
Ugo Foscolo « Les Tombeaux » (1807)
Traduction de Gérard_Genot)
Tu vois, Catherine, les coïncidences. À la veille d’élections cruciales en Italie on est juste sortis, et timidement, toi de ta grippe, moi de ma paresse… Il a suffi de s’occuper de l’infini, de chercher une pause pour ne pas se faire submerger par un récit risquant la nostalgie et le perfectionnisme excessifs, pour découvrir, en passant et même à la volée le personnage d’Ugo Foscolo…
Ugo_Foscolo
On n’a même pas eu le temps de le connaître, d’en savourer quelques vers immortels… Foscolo a tout de suite glissé sous nos yeux d’un air timide, sortant de l’Italie « à l’anglaise » pour s’exiler, tout comme d’autres malchanceux enfants de la patrie italienne. Avait-il d’autres possibilités ? Bien sûr, l’exil n’est pas une solution idéale. En s’exilant, il s’est sauvé, peut-être, mais il a dû souffrir énormément, pendant le reste de sa vie, de cette rupture. Comme d’ailleurs souffrent aujourd’hui les Italiens qui pour d’infinies raisons se sont définitivement installés à l’étranger, vis-à-vis de cette tragique incapacité des Italiens d’Italie – malheureusement confirmée, juste hier, par un résultat électoral assez inquiétant – de s’en sortir tandis qu’une crise de la démocratie et même de l’identité de ce pays, essentiel pour l’Europe, dure désormais depuis trop de temps.
Quoi faire devant les infinies raisons de l’exil ? Comment considérer les solutions adoptées par chacun – entraînant des destins personnels et en même temps reflétant les destins d’entières collectivités – vis-à-vis des infinis paysages qui évoquent, en général, l’impact de l’homme avec le mystère de l’infini ? Est-ce que ces derniers ne deviennent pas, à la lumière de l’actualité, des tableaux statiques et tristement inefficaces ? Je ne crois pas. D’ailleurs, même dans les moments les plus dramatiques, il faut toujours trouver le temps de réfléchir.
Je reprends alors mon chemin : le paysage décrit par Jacopo Ortis dans sa lettre du 13 mai 1798, prémonitoire de ce que Foscolo devait vivre en première personne en 1816, m’a rappelé plusieurs passages successifs de Leopradi, dont L’infini, me faisant comprendre surtout la force morale et symbolique du message foscolien… Mais le texte du poète m’a évoqué aussi des images que moi-même j’ai vu ou pour mieux dire ressenti dans la plupart des paysages de Romagne, où la fragilité ne fait qu’un avec une beauté extraordinaire (et vice versa). Voilà la raison de la publication, dans l’article du 24 février dernier, de photos du paysage typique de l’Apennin entre Marches et Romagne qu’a su choisir et interpréter très efficacement Italo Insolera — architecte et urbaniste récemment disparu, auteur de l’incontournable « Rome moderne », long essai qui décrit magistralement la « transformation » urbaine et sociale de cette ville au lendemain de l’achèvement de l’Unité nationale avec le déplacement là de la Capitale, texte assez célébré jusqu’aux années 80, ensuite mis de côté sinon trahi.
Italo_Insolera
Roma_moderna
Comment concilier le thème de l’infini, celui de la « beauté fragile » de l’Italie – avec tous ses trésors mal gérés et protégés – et le troisième thème, celui des « hauts faits » ? Comment parler de toutes ces choses nécessaires et vitales comme l’air qu’on respire, sans perdre le fil ? Comment concilier le panthéon de Santa Croce de Florence avec la force suggestive de l’infini romantique, du spleen poétique et mystique devant un paysage que baigne une lumière tout à fait spéciale, capable, en elle même de raconter, dans les passages subtils de l’aube au matin, du matin au plein jour, du plein soleil (ou plein noir de nuages immobiles et redoutables) aux infinies nuances du couchant ?
Santa_Croce_de_Florence
Je dirais une chose seulement, Catherine, un seul mot, « harmonie ». Une « harmonie » qui ressuscite à chaque fois comme si de rien n’était dans les fresques d’un Piero de la Francesca ou dans les vers de Leopardi. Cependant, cette harmonie, ce formidable et unique équilibre — entre les pulsions romantiques (ou aussi gothiques) et le perpétuel retour à la culture classique, dont les Italiens sont imprégnés comme Obélix de la potion magique de Panoramix — n’arrive jamais sans que les passions se déclenchent et que les hommes se sacrifient. Une harmonie qui cache à peine des fleuves de sang. Je découvre l’eau chaude, Catherine ? Oui, peut-être.
En tout cas, l’infini s’est imposé tout seul. J’avais besoin de parler de l’infini moins connu qu’on peut regarder depuis la balustrade en fer forgé de Sogliano, qui est peut-être un calque de l’infini de Recanati. Je n’osais espérer m’accouder à la grande muraille chinoise pour scruter au loin l’arrivée des Tartares de Buzzati, ni même regarder Gênes depuis les premières collines, comme fait Paolo Conte dans sa plus célèbre chanson « Genova per noi ». Le monde est plein d’infinis, plus ou moins spectaculaires. Dans mon sentiment personnel — à la fois romantique et anxieux d’harmonie — je ne peux pas concevoir l’infini sans les hommes qui travaillent, les trains qui parcourent une ligne à peine visible au loin, sans l’histoire qui s’affiche à travers de petites traces. Donc il y a une cohérence entre le spectacle vivant du mystère tragique de la vie que Monet essayait et réussissait presque à bloquer sur ses toiles en série consacrées à la cathédrale de Rouen et l’infini travailleur et subtilement douloureux que décrivent Foscolo et Leopardi, mais aussi Carducci et Pascoli, que décrira aussi Pavese et bien d’autres protagonistes et témoins du dernier siècle. C’est, au fond, le même infini qui bouge comme une fourmilière au-delà du parapet du Rouge et Noir de Stendhal, le même infini que les parapets d’Europe de Rimbaud font rebondir sur son bateau ivre. Rien à voir avec un infini où la Nature et les hommes assument, même de façon inconsciente, un rôle sombre, menaçant, belliqueux. Je partage, ma chère Catherine, cette vision confiante de l’infini. Même si la vie nous amène de plus en plus au pessimisme — qui peut-on trouver de plus pessimistes sur le destin humain qu’un Rousseau, un Foscolo ou Pasolini, mes maîtres de vie ? — je crois qu’il faut toujours croire à la substantielle bonté de l’homme, à son amour pour la nature qui, en soi, incarne une substantielle positivité.
Ugo Foscolo (Île de Zante, 1778 – Londres,1827)
Donc les infinis de Leopardi et de Stendhal, protégés par les « parapets d’Europe » merveilleusement évoqués par Rimbaud sont tout à fait compatibles avec les « panthéons » des grands hommes dont Santa Croce à Florence, protagoniste du célèbre poème des « Sepolcri », est le prototype et le repère moral.
Mais venons, chère amie, aux coïncidences d’aujourd’hui. La première, la plus choquante pour moi, vient de deux dates : 13 mai 1798, 14 mai 1898, auxquelles j’ajouterais, timidement et un peu pour jeu, un troisième date, 30 mai 1998… Comme tu as lu hier, la première date se situe à l’intérieur d’un journal de bord tumultueux et dramatique où Jacopo Ortis, incarnant Ugo Foscolo et son destin de sacrifice et d’exil, avoue ses passions intimes, exaltant en même temps ses fautes et se lançant en analyses aussi radicales que justes. Albert Camus aurait peut-être appelé Jacopo Ortis un « juste ». Cependant, il n’avait certainement pas les caractéristiques d’un vrai révolutionnaire comme Giuseppe Mazzini (1805-1872), qui justement théorisait la fusion de « pensée et action ». Il n’était pas non plus un redoutable brigadiste, quelqu’un qui dans le meilleur des cas se dupe de changer le monde par une guérilla décidée en théorie. Foscolo, comme Pasolini, Rousseau et Victor Hugo, est un homme intransigeant qui réfléchit beaucoup avant d’exprimer librement ses idées. D’ailleurs, comme la plupart des artistes, grâce à son énorme sensibilité et à l’inévitable souffrance qui va avec, il « voit » les contradictions là où elles se créent. Il voit le mal et, puisqu’il est libre en dehors de tous les enjeux, il le dit. Pas tous les génies incommodes ont eu la chance de publier les Misérables ou Châtiments comme Victor Hugo, ayant ainsi la possibilité d’aider la « bonne cause » de l’extérieur. J’aime profondément Victor Hugo et je ne peux que me réjouir du fait qu’un personnage comme ça — prophète en patrie et aussi prophète en dehors de sa patrie — ait pu vivre sous les caresses de ses lecteurs, et survivre encore, sous les yeux caressants de la postérité, dont je fais part. Mais pour un Victor Hugo il y a mille, dix mille cent mille poètes que la poésie a obligé à la cohérence, à l’intransigeance, à l’exil et plus souvent à la mort. Donc cette date 13 mai 1798, même inscrite dans une histoire romanesque aussi douloureuse que flâneuse, où l’esprit de l’oubli assume un rôle central, aussi important que celui de la sagesse, n’est pas seulement la date consacrée au paysage infini d’une Italie entre colline et montagne que notre héros se plaint de devoir abandonner à jamais. C’est une date historique aussi. La date de la déception de plusieurs patriotes, anticipateurs de l’idée unificatrice du Risorgimento, la déception amère et insupportable d’esprits imprégnés des idéaux de la Révolution Française qui avaient cru en Napoléon. D’ailleurs, on ne peut pas oublier que le drapeau tricolore italien (blanc, rouge et vert), est né avec la République Cisalpine que Bonaparte avait si fortement soutenu. Or, Foscolo, né dans une île grecque liée historiquement à l’Italie par le biais de Venise, avait grandi à Venise qui était devenue sa patrie. Il n’y a aucun doute que Venise, ville unique au monde et patrimoine de l’humanité, est une ville qui ne pourrait être plus italienne. Un symbole aussi de cette unité nationale dont les patriotes comme Foscolo (et son frère Giovanni, très actif à Forlì dans la première République Cispadane et promoteur entre autres de l’adoption du tricolore d’inspiration jacobine) ne pouvaient pas se passer. La cession pragmatique que Napoléon accepta, de Venise à l’Autriche, déclencha en Foscolo (et en général en tous les patriotes songeant à une Italie unie et souveraine sur son territoire) un procès graduel qui terminera en 1816 avec l’exil en Angleterre.
Revenant à ce moment tout à fait particulier de la République Cisalpine de 1797-1799, qu’alors on appelait le « république sœur », je ne peux pas me passer de voir en cette « promesse » qui aboutit dans l’échec (échec d’ailleurs anticipateur, au niveau local, de l’échec général de Napoléon en Europe), une anticipation d’une autre « promesse », la République romaine du 1849, née dans la vague des mouvement de 1848 et de la deuxième République en France, elle aussi « république sœur ». Il est vrai que l’Histoire n’est faite que très rarement par les peuples…
Pour finir, chère Catherine, je voudrais te dire une dernière chose. Venise, même se détachant en plusieurs aspects de la physionomie des autres villes italiennes (comme Bologne, ou Gênes, Florence ou Rome), tout comme Naples, ne pourrait être plus italienne. Impossible de séparer les vénitiens et les napolitains, comme les toscans d’ailleurs, d’une image unique de cet étrange mais évident peuple italien. Que ferait la culture italienne sans Arlequin, Pulcinella et Pinocchio ? Bientôt je te parlerai de ces trois masques et personnages qu’on peut rencontrer partout en Italie, comme en Espagne on rencontrerait Don Quichotte ou en France Pierrot et Jacques Tati… Et je te parlerai aussi de Don Abbondio, le triste mais très intéressant personnage qu’Alessandro Manzoni a inventé et qui est devenu avec le temps un modèle plutôt négatif, presque un alibi pour le manque de courage et l’opportunisme qui serait « typiquement italien ». Un personnage qui a trouvé en Alberto Sordi un magistral interprète, aussi performant que cynique, hélas. Bon, Catherine, excuse-moi de mes divagations qui feraient bien sûr retourner Foscolo et Zvanì – mais aussi Goldoni et Garibaldi — dans leurs tombeaux silencieux et égarés.
Après ce 13 mai 1798, je m’engage à developper les deux autres dates cruciales dans une des prochaines lettres…
Giovanni Merloni
écrit ou proposé par : Giovanni Merloni Première publication et Dernière modification 26 février 2013.
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23 samedi Fév 2013
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Photo Merloni, reproduction interdite
L’INFINI de Giacomo Leopardi
(traduction de Giovanni Merloni)
Toujours me fut si cher ce mont sauvage,
Et cette haie qui pour une si grande part
Du dernier horizon la vue m’exclut.
Mais si assis je regarde, d’interminables
Distances au-delà d’elle et des silences
Surhumains, et les profondeurs du calme
Dans l’esprit je me peins, d’où pour un rien
Mon cœur va s’épeurer. Et quand j’entends
Le vent bruire entre ces plantes,
Ce silence infini à cette voix
Vais comparant : je me souviens alors de l’éternel,
Des saisons mortes, de la présente
Encore vive et du son d’elle. Ainsi, dans telle
Immensité se noient toutes mes pensées
Et le naufrage m’est doux dans cette mer.
Petite digression sur l’infini/1
Après une interruption plus longue que prévu, le « portrait inconscient d’une table » réapparaîtra bientôt sur ces écrans avec la vraie histoire de la mort du père de Giovanni Pascoli, les difficiles adolescences parallèles de Pascoli et Zvanì, jusqu’au dénouement du mystère des noms des participants à la veillée de Sogliano-al-Rubicone, il y a cent ans, en 1913.
Cependant, dans ma proverbiale sincérité, je me vois obligé à expliquer au lecteur et à la lectrice du « portrait inconscient » les raisons de cette rupture.
La principale a été la maladie qui a touché mon amie Catherine. Elle va bientôt s’en sortir, bien sûr, mais cela n’a pas été ce qu’en Italie on appelle « la route du potager ». La pauvre, harcelée par une grippe dure, ne pouvait même pas rejoindre l’ordinateur pour lire mes lettres ou me lancer un signal que ce soit. Je me suis arrêté. Je ne pouvais pas faire semblant qu’elle me lisait quand même, ou le faire croire à vous qui me lisez avec confiance.
Cela a entrainé, évidemment, plusieurs réflexions sur le sens (et aussi le contre-sens) d’une écriture comme ça.
J’en ai parlé franchement avec Catherine, lui demandant si je pouvais, exceptionnellement, la remplacer pendant quelques jours… elle a dit oui, bien sûr, mais je n’ai pas trouvé d’emblée quelqu’un qui pouvait me soutenir avec le même enthousiasme aveugle qu’elle. Je ne dis pas que Catherine est bienveillante a priori, ce n’est pas ça… Mais, effectivement, vous allez la connaître, car je vous en ferai bientôt le portrait, Catherine est capable de s’aveugler lorsqu’elle estime une personne… ou pour mieux dire ce qu’une personne fait : contre mon avis incertain, Catherine a toujours insisté sur l’utilité de cette recherche. Selon elle, la mémoire d’une certaine Italie peut intéresser quelqu’un, même plusieurs…
Voilà la première raison de cette rupture.
Mais, il y en a une autre. Je peux garder plusieurs secrets, les révéler plus tard, au moment donné, attendre que le tableau soit achevé… Mais je ne peux plus taire le point essentiel, le nœud gordien — l’Aleph peut-être — où toutes les routes mystérieuses de mon existence se croisent et se mêlent dans une pelote très embrouillée.
Un lieu. Un lieu qui d’ailleurs n’a pas vraiment une énorme personnalité et importance, sauf pour moi, peut-être. Ce lieu se trouve à Sogliano, juste en dehors de cette sombre maison où le dîner qui fête mon grand-père Zvanì ne cesse de se dérouler. Un lieu d’ailleurs fort ensoleillé, brûlant de soleil, m’obligeant, après quelques minutes d’étourdissement, à rentrer à la hâte dans cette maison, à demander à mes tantes-cousines de refermer les volets des fenêtres, à me retrouver dans une sensation identique à celle que décrit si poétiquement François Mauriac toutes les fois qu’il parle de son été à Malagar ou des sombres histoires de familles plongées dans la chaleur des Landes….
Ce lieu « incliné » à l’orée du village n’est que le bout d’une anonyme route montante, la même qui a inspiré un incontournable poème de Pascoli, longée par une très simple balustrade en fer forgé… Au-delà de cette balustrade, on peut se réjouir d’un panorama toujours changeant, aussi abrupt qu’heureux. Ma chère Romagne, je pense à toi à la veille d’élections terribles, cent ans après celles qui amenèrent Zvanì à la Chambre des Députés du très jeune Royame d’Italie… Je m’amuse à rechercher les couleurs des collines et des villages… tandis que là-bas une Babel déchirante envahit les discussions et meurtrit les espoirs. Non, je veux croire que mon pays s’en sortira, que la moitié généreuse et responsable de cette nation coupée en deux sera capable de convaincre l’autre moitié, égoïste et aveugle, à reprendre le chemin vertueux d’une construction graduelle, partagée, honnête, dans le respect de ce merveilleux territoire et des trésors d’art et de culture que tout le monde nous envie.
Voilà, mes chers lecteurs pour la plupart français, vous aussi concernés par ce qui se passe dans le pays voisin (votre cousin), je vous ai avoué les raisons de mon silence, que je vais rompre, aujourd’hui, pour entamer une petite, mais nécessaire digression.
Comment parlerai-je de la balustrade de Sogliano et de son rôle central et dramatique dans la suite des événements qu’on y narrera sans faire mention de Leopardi, Foscolo, Goya et Mauriac ?
J’entame ma première petite digression d’aujourd’hui par une énième tentative de traduction du texte poétique plus important de la littérature italienne moderne : « L’infinito » (« L’infini ») de Giacomo Leopardi (1798-1837). Je le fais dans la pleine conscience de mes limites. Mais, en même temps, conscient aussi de la nécessité d’une provocation. Je me suis en fait convaincu qu’il est vraiment très difficile de traduire une poésie d’une langue à l’autre. Par exemple, vous ne le croirez pas, mais c’est presque impossible traduire « Le bateau ivre » en italien. J’ai essayé plusieurs fois et toujours abandonné, même si j’ai la présomption d’en avoir cueilli la musique et le rythme. En tout cas, je crois que seulement un écrivain, un véritable poète peuvent arriver à cela. C’est un énorme travail créatif et sauf des exceptions il faut se méfier de la traduction d’entières anthologies. Par un travail long et immense, Jacqueline Risset, qui est sans doute une poète, a su faire ça, arrivant à traduire la « Divina Commedia » de Dante (1265-1321). Mais, Dante, grâce à ses symboles, à ses allégories et sa solide structure narrative, peut se traduire peut-être plus facilement que Leopardi. Celui-ci s’exprime par des mots très simples, qui ont d’ailleurs leur place précise dans le texte, toujours fortement évocateur de valeurs profondes et universelles.
Ce serait surtout fautif la traduction de Leopardi au pied de la lettre. Car il faut toujours garder quelques piliers…
Dans un poème qui commence par « Sempre caro mi fu quest’ermo colle » il ne faut surtout pas traduire « caro » avec « tendre », peut être plus correspondant dans la stricte signification. On peut trouver d’autres termes pour les autres mots, mais « caro » est le point d’appui de ce premier vers et, je crois, de tout le poème.
En même temps, par exemple, le mot « haie » ne tient pas debout, au point de vue du rythme musical, comme traduction de l’italien « siepe » (une « balustrade végétale »). Je crois qu’ici s’adapte mieux le mot « charmille », inventé par Mauriac pour décrire sa haie de Malagar, qui a d’ailleurs la même fonction de « filtre » entre l’observateur (assis) et l’infini.
Je vous parlerai demain plus à fond de cette poésie, où l’on découvrira aussi des emprunts évidents des « Lettres de Jacopo Ortis » d’Ugo Foscolo (1778-1827), un autre Italien que les Français devraient absolument connaître…
Giovanni Merloni
Photo Merloni, reproduction interdite
L’INFINITO di Giacomo Leopardi
Sempre caro mi fu quest’ermo colle,
E questa siepe, che da tanta parte
Dell’ultimo orizzonte il guardo esclude.
Ma sedendo e rimirando, interminati
Spazi di là da quella, e sovrumani
Silenzi, e profondissima quiete
Io nel pensier mi fingo, ove per poco
Il cor non si spaura. E come il vento
Odo stormir tra queste piante, io quello
Infinito silenzio a questa voce
Vo comparando: e mi sovvien l’eterno,
E le morte stagioni, e la presente
E viva, e il suon di lei. Così tra questa
Immensità s’annega il pensier mio:
E il naufragar m’è dolce in questo mare.
écrit ou proposé par : Giovanni Merloni Première publication et Dernière modification 23 février 2013.
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