le portrait inconscient

~ portraits de gens et paysages du monde

le portrait inconscient

Archives de Catégorie: impressions et récits


« Cospetto, che odorato perfetto ! »

09 dimanche Juil 2017

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits, les échanges

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la ronde

Giovanni Merloni, Parfums, 2009

« Cospetto, che odorato perfetto ! » (texte publié lors de la « ronde » de juin 2017 (1)

« Don Giovanni : Zitto, mi pare sentir odor di femmina…
Leporello : Cospetto, che odorato perfetto ! »
(2)

À chaque marche de l’escalier de mon enfance, je rencontre le souvenir d’une odeur ou d’un parfum ayant le pouvoir de me catapulter sans transition
dans un lieu
dans un jeu
ou alors dans un aveu
échouant dans un adieu.

Les odeurs de mon enfance, surtout les mauvaises, étaient souvent liées à de petits incidents ou alors à des malentendus. 
Il y avait par exemple un élève qui venait chez ma mère pour des leçons de latin. Il s’appelait Bufacchi. Quand il partait, ma mère était toujours perplexe : est-ce que Bufacchi puait ? Toute la famille riait de ce pauvre garçon courbe et maladroit aux cheveux abondants, jusqu’au jour où l’on découvrit que la faute de cette odeur intense, évoquant les effluves de la sueur, c’était à la lampe de bureau que le fil faisait fondre. L’élève fut acquitté, mais la lampe, même quand elle était devenue inodore, c’était désormais « la lampe de Bufacchi ». Plus tard, en 1958, pendant mon premier voyage en France, ce fut le tour du camembert, acheté avec enthousiasme dans une jolie charcuterie de Dinan et oublié sous le siège devant de la voiture de mon père. Il faisait chaud et à l’improviste on s’aperçut que le divin parfum de ce délice avait viré brusquement à la pire des puanteurs. Cela déclencha alors une drôle de procédure qui nous fit rire. D’abord, on déposa le paquet avec le camembert au-dessous de la voiture tout près du trottoir. Puis, une fois terminée la visite à l’ancienne habitation de Chateaubriand, en nous éloignant en voiture du lieu du délit, on fit beaucoup de suppositions sur le scandale que la découverte du camembert provoquerait.
Le thème des mauvaises odeurs a toujours eu une fonction cathartique dans ma lente
 formation d’homme civilisé, au point que même aujourd’hui il m’est difficile de distinguer une odeur d’un parfum, surtout s’il s’agit d’odeurs naturelles, telle la bouse des vaches, par exemple. Ne s’appellent-elles pas « l’or des champs » ces grandes roues de bouse aplatie constellant les promenades en montagne ? Et la sueur, n’est-elle pas un parfum, un véritable nectar aux effets prodigieux ?
Certes, les fleurs et les herbes amènent à notre nez la perception du sublime. Mais pourquoi transformer leurs parfums délicats en gommes pour effacer les embarras et les inquiétudes que les mauvaises odeurs provoquent ?

Giovanni Merloni, Smog, 2016

Inutile (et dangereux) de dire que 
j’aime vivement les odeurs qu’on appelle « intimes »,
 car je peux déclarer sans crainte
 que j’aime :
— l’odeur des livres
— l’odeur du pain
— l’odeur intense de la laiterie de Castel del Piano, un pays de Toscane dans les années 50
— l’atmosphère complice d’un bar à vin du passé, du présent et du futur
— le parfum de la pluie en été
— le parfum de l’asphalte qui évapore
— le parfum de l’essence
— l’odeur de l’ammoniac jaillissant des dessins pendant mes études d’architecture
— le parfum enivrant de la térébenthine
— l’odeur du ragoût qu’on cuisine à Naples
— l’odeur du café…

À propos du café, jamais je n’oublierai d’avoir assisté à l’un des spectacles d’Eduardo De Filippo, au théâtre Quirino à Rome, où le véritable café à la napolitaine était préparé sur le plateau, au début d’une pièce célèbre (« Samedi, dimanche et lundi »), et son parfum unique montait jusqu’aux rangs les plus reculés, où je faisais déjà idéalement partie des « enfants du paradis ».
Si le café demeure, heureusement, un interlocuteur fidèle de mes réveils et de mes incursions dans les bars parisiens, une compagne de vie me manque gravement, avec son parfum piquant prêt à se confondre dans la nature ou à s’installer péniblement dans les lieux clos. Il s’agit bien évidemment de cet outil génial et irremplaçable dont je me suis séparé, hélas, la cigarette, amenant bien sûr moins la vie que la mort, mais engendrant aussi l’insouciance et la fièvre, l’écho d’incendies plus désastreux ou, tout simplement, un soupir parfumé auprès d’un balcon accoudé sur l’infini.
Oui, le parfum d’une cigarette, soit-elle la première ou la dernière d’une longue carrière de transgressions ou de soumissions conformistes, représente un peu, pour moi, le parfum de la liberté. Une chose que je pense avoir connue, dont je profite encore de temps en temps, mais je vois parfois s’évanouir, remplacée par d’inquiétantes propositions où se cache souvent l’arrogance. Car je ne vois pas de liberté sans les cotisations pour l’assurance maladie, sans l’assistance au chômage, sans les soins pour tous… sans humanité, quoi !

Giovanni Merloni

(1) Principe : le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, etc. En juin 2017 c’était le thème de(s) «  parfum(s) », dans tous les sens du mot. J’ai eu le grand plaisir d’accueillir ici  Dominique Hasselmann, auteur du blog Métronomiques. Ma propre fiction a été publiée sur Simultanées d’Hélène Verdier
La ronde a tourné cette fois-ci dans le sens suivant, par ordre du tirage au sort (un clic sur le nom de l’auteur libère le lien de son blog) :
Guy Émaux, Noël Bernard, Dominique Autrou, Élise, Dominique Hasselmann, Giovanni Merloni, Hélène Verdier, Jacques Frisch, Jean-Pierre Boureux, Franck, Marie-Christine Grimard

(2) « Don Giovanni : Chut ! il me semble d’entendre l’odeur d’une femme…
Leporello : Parbleu, quel odorat parfait ! »

Prochaine ronde : le 15 septembre 2017

Portrait d’une femme ligotée, voire en panne

02 dimanche Juil 2017

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits

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Une panne informatique ou plutôt une « crise de croissance » de mon ordinateur lui ont causé un arrêt prolongé qui vient de se terminer au bout d’une dure journée, trop tard pour envisager quelque chose d’abouti. En songeant à une fameuse chanson des Beatles, « À Hard Day’s Night » je veux quand même vous adresser une « attestation d’existence en vie » non bureaucratique, avec ce « Portrait d’une femme ligotée, voire en panne ».
Vous retrouverez ici, dès mardi prochain, « Bologne en vers » ou d’autres textes inédites du Portrait inconscient.

Giovanni Merloni

Portrait d’une tablée

16 mardi Mai 2017

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits

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Amarcord

la tavola grande 740

Giovanni Merloni, La tavola, encres sur papier 70 x 50 cm, 1983

Portrait d’une tablée (1)

J’avais déjà affiché l’image de ce tableau de 1983 dans un de mes premiers billets, ici publié, consacré au « portrait » de la tablée de 1912 à Sogliano sur le Rubicone en Romagne. Là-dedans, cette image n’avait qu’une fonction de décor ou d’évocation de l’idée de la rencontre autour d’une table ouvrant la voie à une série infinie de possibilités d’échange entre les humains. Je l’avais insérée aussi dans l’esprit du décalage et du contre-champ. Car soixante-dix ans après les évènements de cette nuit de Sogliano, pas encore éclaircis, cette table évoque bien sûr une situation tout à fait différente.
Qu’est-ce qu’il arrive ? Où sommes- nous ?
Je crois avoir épousé tout à fait inconsciemmnent cette idée de rassembler des gens autour d’une table. J’avais surtout l’exigence de revenir à la réalité, de donner un poids à mes personnages flottants dans l’asymétrie et l’incertitude.
Après, une espèce de scène de théâtre s’est spontanément mise en place. Quelqu’un a peint les décors, d’autres ont apporté des petites tables de bistrot qu’on a unies avant de les recouvrir avec une nappe bleue céleste….

004_tavola antique 740

Cela me fait souvenir d’un curieux épisode que j’avais vécu juste avant la naissance de ce tableau. Après un long voyage de travail en train de Rome jusqu’en Calabre, je débarquai au cœur de la nuit à la gare de Lametia Terme. À la sortie de la gare, une voiture se confondant avec la nuit m’attendait, dont on ne voyait que cette inscription blanche : COMUNE DI COTRONEI. Je partis sans attendre avec deux personnes plaisantes aux manières paysannes qui ne parlaient pas.
À défaut des localités de la côte ouest, où j’avais passé une ou deux vacances marines — entre Tropea et Cap Vatican —, je ne m’étais jamais aventuré à l’intérieur de cette région assez montagneuse, que j’imaginais abrupte et partout tourmentée par le soleil. Dans cette course dans la profondeur de la nuit que le silence de l’habitacle rendait inquiétante, on ne voyait que la route se déroulant sous l’œil agressif des phares et, de temps en temps, quelques petits animaux qui traversaient la chaussée comme autant de flèches. Lorsqu’on arriva à l’hôtel, on n’en discernait que l’enseigne décolorée. Malgré les onze heures du soir, on nous donna à manger. Cela fut l’occasion pour échanger quelques mots avec mes accompagnateurs, qui se sauvèrent bientôt, en me donnant rendez-vous pour le lendemain. Ils étaient chargés de m’accompagner au petit matin à la Mairie où l’on devait me renseigner autour de la question urbanistique à démêler dans le village touristique de Trepidò qu’on avait laissé pousser en toutes les directions de façon assez chaotique. Resté seul dans ma chambre, je me rendis compte que l’hôtel avait des cloisons en bois de très modeste épaisseur tandis que la nuit s’affichait rigide, même si l’on était en juin.
J’étais le seul client et, le jour suivant, je profitai d’un accueil familial, même plus chaleureux qu’à mon arrivée. Descendu en bas, la patronne, souriante, me demanda si je voulais un café, tout en m’indiquant une chaise près d’une table au dehors. En sortant, je plongeai dans un paysage de montagne. Cela m’étonna. Je ne m’attendais pas du tout à ce bois de sapins de Noël comme je n’en avais vus qu’aux Dolomites… Tout de suite après, en m’asseyant pour ce café qu’on ne pouvait plus napolitain, la vue soudaine du lac bleu ce fut un véritable coup de poing dans l’estomac, une joie sans borne : on n’était pas dans l’extrême sud de l’Italie en train de se désertifier, on était en Suisse ! Je n’eus pas le temps de me reprendre de cette surprise que je vis arriver trois ou quatre voitures, d’où sortirent des hommes souriants sous leurs moustaches, chacun avec un gros classeur sous le bras. Tandis que le maire me serrait la main, ces dix ou douze personnes sortirent du restaurant une dizaine de petites tables avant de les rassembler à la hâte au milieu des arbres. C’était peut-être la première fois de ma vie qu’une réunion de travail se déroulait en plein air, autour d’une table qui ressemblait à un plateau de théâtre.

002_tavola antique 740

Dans toute idée de table il y a toujours quelque chose qui fait déclencher une rencontre. Une montagne de dossiers à examiner dans un village de montagne ou alors un poisson de rivière à manger dans une localité auprès de la mer, ou encore un pique-nique… Chacun apporte quelque chose. L’important c’est qu’il y ait le vin et des choses à se dire.

003_tavola antique 740

Dans la tablée que ce tableau voudrait immortaliser, des personnes venant de différentes époques de ma vie semblent s’être donné rendez-vous. Aux deux bouts de la table sont assis, il me semble, les deux patrons. Comme il arrive souvent, la patronne à la chevelure brune a l’air plus vivante et intelligente que son mari qui semble vouloir se dérober au sujet scabreux de la discussion. Bien sûr, on discute. La jeune femme blonde, qui tourne le dos au spectateur, est en train de tenir une petite conférence. Elle soutient que Venise pue et qu’elle n’y va pas volontiers.
Vous préférez Naples ? Demande la maîtresse de cérémonies, ayant une forte ressemblance avec une de mes anciennes collègues de travail qui, entre parenthèses, est une excellente cuisinière.
La blonde soutient que l’exception confirme la règle. C’est juste à ce moment qu’un quatrième couple sort (ou entre) dans cet espace qui ressemble moins à une terrasse qu’à une cour ou Campo vénitien. Puisqu’on est en démocratie et qu’il n’y a aucune hiérarchie apparente entre les présents, le couple qui apporte les plats intervient dans la discussion. Cela les oblige à rester longuement dans cette position incommode.
Je préfère Bologne ! affirme tout à coup le monsieur aux yeux rêveurs que l’assiette à poisson entoure affectueusement. On est à un passage délicat, parce que la femme à côté du monsieur dans les nuages fais signe qu’elle veut dire quelque chose mais l’homme aux cheveux noirs, en face d’elle, ne la laisse parler. Il explique qu’un endroit comme celui où ils se trouvent réunis est unique au monde. Où sommes- nous ? demandèrent les deux petits enfants qui n’avaient plus envie de se disputer les raisins.
Nous sommes au sommet d’une tour, dit le mari de la collègue, dans un élan de sincérité. N’avez-vous pas vu les nuages effleurant nos tomettes ? N’avez-vous pas reconnu la petite construction d’angle qu’on a bâti dans une seule nuit pour y installer un canon ?

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Giovanni Merloni, La tavola, encres sur papier 70 x 50 cm, 1983, part.

Je réalisai ce tableau soigneusement, essayant de m’éloigner de tout ce que je considérais trop escompté. Peut-être avais-je choisi une voie assez facile pour changer de vitesse. J’étais en fait passé d’une facilité à l’autre.
Car la souffrance ne réside pas dans le dessin ou dans les couleurs ou encore dans le choix d’un prétexte, d’une occasion ou d’un lieu auprès duquel s’inspirer.

La souffrance est cachée sous la table, elle serpente au milieu des pieds et des jambes des chaises. Elle n’a pas de visage ni de voix. Pourtant elle me parle, elle se mêle à ma vie, prétendant me guider, me manipuler, me donner des ordres.

Giovanni Merloni

(1) article publié la première fois le 31 mai 2013

 

Par-delà le pont

14 dimanche Mai 2017

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits

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Réflexions

Au petit matin, quand je me réveille, il m’arrive souvent de voir tout clair. Une pensée après l’autre, je comprends ce qui s’est passé, ce qui va venir. Je serais presque prêt à rédiger un pamphlet pour mettre mes inquiétudes et mon indignation au service d’un but commun que je considère comme irremplaçable : la liberté, c’est-à-dire la possibilité de vivre dans un monde juste, les uns à côté des autres, dans une société solidaire et humaine…
Je serais prêt, disais-je… Mais je ne peux pas, parce que j’ai peur de dire des choses trop logiques, trop sensées.
Je me bornerai à dire publiquement mon sentiment en ce nouvel « entre-deux » qui sépare les élections présidentielles des législatives. Et je m’adresse notamment aux hommes et aux femmes qui ont à coeur la démocratie.

Tout ce qui s’est passé a été plutôt choquant. D’abord avec la renonce forcée du Président sortant à se battre pour un deuxième mandat. Ensuite, les élections primaires dans le Parti socialiste ont acclamé en Benoît Hamon un candidat tout à fait honnête, sans doute capable de faire front aux changements que la société française demandait. Cependant, ces primaires n’ont pas été respectées si le Président sortant et le premier ministre Valls ont appuyé publiquement le candidat du centre, Emmanuel Macron.
Étant tout à fait vaines, suite au refus de Mélenchon, les tentatives de Hamon de se présenter à la tête d’une gauche unie, on a assisté à un premier tour qui a éliminé les candidats des deux partis plus représentés au Parlement ainsi que la gauche insoumise de Mélenchon.
Mais ce qu’il est arrivé par la suite a été encore plus inquiétant : la gauche qui n’avait pas su trouver l’unité pour se battre devant Emmanuel Macron ne l’a pas trouvée non plus quand il fallait faire barrage au fascisme populiste de Marine Le Pen.
Au lieu de travailler pour l’indispensable unité entre les socialistes affranchis, les communistes et la gauche « insoumise », M. Mélenchon a creusé davantage le gouffre, laissant aux autres la tâche de faire barrage contre le FN.
Malheureusement, à droite, les électeurs de François Fillon n’ont pas tous suivi les indications de vote de celui-ci et, au deuxième tour, le FN a gagné trois millions de voix en plus.

Heureusement, à gauche, avec tous ceux qui avaient voté Hamon au premier tour, il y a eu des hommes et des femmes de bonne volonté qui n’ont pas obéi à M. Mélenchon, permettant à Emmanuel Macron d’éviter, pour l’instant, le risque fasciste.
Toujours est-il que l’abstentionnisme et le vote blanc ou nul ont eu l’effet, désormais, de dédouaner les fascistes du FN : « si Mélenchon n’a pas fait barrage contre Marine Le Pen cela veut dire qu’il ne la considérait pas comme la pire des catastrophes, mais comme n’importe quel phénomène de nos temps ».
Il ne faudrait pas aller aux Législatives avec cette équivoque. Tout cela je l’ai déjà vu en Italie : dès que ces gens-là s’installent, la démocratie commence sérieusement à régresser tandis que la République se voit menacée.
Je ne voudrais surtout pas que cette beauté typiquement française du mot juste, du dialogue basé sur le respect réciproque finît pour être écrasée par des voix malhonnêtes et brutales.

Giovanni Merloni

Dans une « chanson engagée » de 1958 (mise en musique en 1959 par Sergio Liberovici) Italo Calvino nous fait bien comprendre ce que ça veut dire être antifasciste et lutter pour la liberté de tous.

Par-delà le pont (1)

Jolie fille aux joues de pêche,
Jolie fille aux joues d’aurore,
Je réussirai, j’espère, à te raconter
Ma vie quand j’avais le même âge que toi.
Couvre-feu : la troupe allemande
Dominait sur la ville. On est prêt.
Si tu ne veux pas baisser la tête
Emprunte avec nous la route des monts.

RITOURNELLE…
Nous avions vingt ans et par-delà le pont
Par-delà le pont que tient une main ennemie
Nous voyons l’autre rive, la vie
Tout le bien du monde par-delà le pont.
Tout le mal nous avions au-devant,
Tout le bien nous avions dans le coeur,
À vingt ans la vie est par-delà le pont,

Par-delà le feu ça commence l’amour.

Silencieux sur les aiguilles de pin,
Sur d’épineux bogues de châtaigne,
Une troupe dans le sombre matin
Descendait l’obscure montagne.
L’espérance était notre compagne
À l’assaut des positions ennemies
En nous conquérant les armes en bataille
Nu-pieds, en lambeaux, et pourtant ravis.

RITOURNELLE…

Ce n’est pas dit que nous fûmes des saints,
L’héroïsme n’est pas surhumain,
Cours, baisse-toi, allez, bondis avant
Chaque pas que tu fais ce n’est pas vain.
Nous voyons à portée de main,
Par-delà le tronc, le buisson, la cannaie,
L’avenir d’un monde plus humain
Et plus juste, plus libre et gai.

RITOURNELLE…

Chacun désormais a une famille, a des fils,
qui ne savent pas l’histoire d’hier.
Je suis seul et me promène dans les tilleuls

Avec toi, ma chère, qui n’étais pas là alors.
Je voudrais que nos pensées
Et nos espoirs d’alors,
Revivaient en ce que tu espères,
Jolie fille couleur de l’aurore.

Italo Calvino
(traduction de Giovanni Merloni)

(1)
Oltre il ponte

O ragazza dalle guance di pesca,
O ragazza dalle guance d’aurora,
Io spero che a narrarti riesca
La mia vita all’età che tu hai ora.
Coprifuoco: la truppa tedesca
La città dominava. Siam pronti.
Chi non vuole chinare la testa
Con noi prenda la strada dei monti.

RIT: Avevamo vent’anni e oltre il ponte
Oltre il ponte che è in mano nemica
Vedevam l’altra riva, la vita,
Tutto il bene del mondo oltre il ponte.
Tutto il male avevamo di fronte,
Tutto il bene avevamo nel cuore,
A vent’anni la vita è oltre il ponte,

Oltre il fuoco comincia l’amore.

Silenziosi sugli aghi di pino,
Su spinosi ricci di castagna,
Una squadra nel buio mattino
Discendeva l’oscura montagna.
La speranza era nostra compagna
Ad assaltar caposaldi nemici
Conquistandoci l’armi in battaglia
Scalzi e laceri eppure felici.

RIT…

Non è detto che fossimo santi,
L’eroismo non è sovrumano,
Corri, abbassati, dài, balza avanti,
Ogni passo che fai non è vano.
Vedevamo a portata di mano,
Dietro il tronco, il cespuglio, il canneto,
L’avvenire d’un mondo più umano
E più giusto, più libero e lieto.

RIT…

Ormai tutti han famiglia, hanno figli,
Che non sanno la storia di ieri.
Io son solo e passeggio tra i tigli

Con te, cara, che allora non c’eri.
E vorrei che quei nostri pensieri,
Quelle nostre speranze d’allora,
vivessero in quel che tu speri,
O ragazza color dell’aurora.

Italo Calvino

Le monde est un château vide

21 mercredi Déc 2016

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits

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Réflexions

001_chateau-lebel Photo de Laurence Lebel

« J’aimerais qu’il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés ; des lieux qui seraient des références, des points de départ, des sources. »
Georges Perec

Le monde est un château vide

Nos villes sont des châteaux vides. Mais, il ne s’agit pas, hélas, de châteaux de la Loire comme Chambord, par exemple, où les rois et les reines arrivaient comme des invités au Grand Hôtel. De ces temps-là, le roi et sa cour étaient précédés par une multitude de gens très adroits et rapides qui « installaient » du jour au lendemain tous les décors et toutes les accessoires indispensables pour « vivre le lieu » comme s’il avait été toujours habité. Elle me fascine, cette image des résidences des rois qui pouvaient bien s’installer sous le rideau d’un grand cirque ou alors se camper à la belle étoile. Une image de précarité, certes, qui demandait aux hommes et aux femmes de travailler sans arrêt, partout. Mais c’était, je crois, une précarité très humaine, qui apprenait aux humains la nécessité absolue de s’unir pour tous les efforts qui dépassaient les possibilités d’un seul homme, d’une seule famille ou d’un seul groupe. Cela obligeait à choisir des hommes à la hauteur de la besogne. Et, comme nous le savons, cette lutte était acharnée et rarement tranchée une fois pour toutes.

002_desolation-1 Image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Petit à petit, l’Europe s’est formée, obligée au fur et à mesure à supporter des guerres fratricides, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, au lendemain de laquelle nous nous sommes réveillés dans un continent qui semblait avoir appris la leçon : les guerres ne sont pas la seule ni surtout la meilleure façon de régler les controverses entre les états. On a goûté la paix, on a travaillé de façon acharnée pour bâtir une Europe économique et ensuite, une Europe politique. Au cours des années, les pays d’Europe se sont mieux connus les uns et les autres, découvrant une série infinie de points communs, de ressemblances. Dans le domaine de l’art, par exemple, il n’y a plus de frontière : l’art européen circule. Il appartient à tout un chacun, du Beaubourg de Renzo Piano ; au Guggenheim de Bilbao de Franck Gehry ; aux Musées de plus en plus extraordinaires dont les Français sont les maîtres et qu’ils pourraient encore plus réaliser dans les innombrables coins de l’Europe où des trésors sont présents, parfois mal gardés et protégés, en attente de l’abri d’un château.

003_cubana-1Michael Eastman, Havana, Cuba, image empruntée
à un tweet de Anne Mortier (@AnneMortier1)

Nos sociétés, très vivantes, sont encore debout, avec l’envie irrépressible de continuer dans un travail positif pour faire évoluer l’Europe sans renoncer à sa culture, au pluralisme de ses voix et de ses langues, évitant de creuser une distance irréparable entre des privilégiés d’un côté et des démunis s’effondrant dans la misère de l’autre. La force de l’Europe réside en cet équilibre et cet équilibre c’est le défi actuel de nos sociétés. Ce qui sauve l’Europe et chaque collectivité c’est le résultat d’innombrables rencontres invisibles et même inconscientes entre les « HOMMES DE BONNE VOLONTÉ » (n’ayant en général aucun rapport avec le pouvoir et les décisions importantes) qui sont partout dans le monde de tous les jours… et les « HOMMES DE BON SENS » qui existent, heureusement, là où, au contraire, les décisions se prennent au jour le jour…
Et pourtant, peut-être à la suite de la révolution informatique qui a totalement bouleversé nos existences, nous vivons maintenant deux extrêmes qui ne sont pas réglés. D’un côté, la prodigieuse circulation des informations, de plus en plus fouillées, en temps réel, nous donne un sentiment d’appartenance et de puissance, de l’autre, cette diabolique évidence des événements qui passent sous nos yeux semble avoir été conçue justement pour servir des intérêts méchants qui sont tout à fait opposés au bon sens ainsi qu’à un progrès qui est au service d’une humanité meilleure.
Tout cela, comme je viens de le dire, n’est pas réglé et ne rentre pas dans une dimension humaine des rapports de force réels. Ou alors, la démocratie informatique, qui n’est pas a priori une démocratie, crée elle-même des rapports de force qui s’imposent diaboliquement sur la réalité.

004_cubana-1 Michael Eastman, Havana, Cuba, image empruntée
à un tweet de Anne Mortier (@AnneMortier1)

Maintenant, nous ne vivons plus dans les temps de paix où nous avions cru être nés et avoir grandi. Toute « facilité » est terminée. Toute certitude nous est niée, désormais, jusqu’à l’espoir de l’éternité du genre humain. C’est fini avec les « vols charter » et les voyages sans frontières. C’est fini avec les « vacances intelligentes » et peut-être avec les vacances aussi. Ça va finir, également, avec les échanges pacifiques entre différents pays d’un même Continent, l’Europe. Même en Europe la raison de l’argent, donc la raison du plus fort, voudrait à tout prix nous contraindre à faire demi-tour, à effacer le travail de la paix et les espérances d’un progrès partagé et bénéfique que seuls les hommes de bonne volonté s’obstinent à croire tout à fait compatible.
Nous avons traversé une longue illusion. Nous avons cru de voir le monde s’améliorer tandis que ce qui est « beau » allait vaincre, enfin, sur ce qui est « laid ». Nous avions la ferme conviction que le beau entraînerait le triomphe du bon, de l’honnête et du travailleur, tandis que le laid, à son tour, redonnerait du souffle au méchant, au malhonnête et au fainéant. Car en fait la culture et la science même nous ont montré, au fur et à mesure, l’évidence du mal, avec tous ses symptômes et ses risques de prolifération.
« Ce serait idiot, pensions-nous, qu’en voyant ce qu’apportent l’ignorance, la lâcheté et quelques poignées de voyous au mal du monde, le monde ne réagisse pas ! D’autant plus que les remèdes existent ! »
Eh bien, les remèdes existent et les bons exemples aussi. Pourtant, nous allons vers l’autodestruction, avec un étrange fatalisme, nous accrochant aux derniers feux de nos anciennes illusions…

005_cubana Michael Eastman, Havana, Cuba, image empruntée
à un tweet de Anne Mortier (@AnneMortier1)

En même temps, on va nous arracher la sérénité et même le droit d’accepter notre mort individuelle et de dialoguer avec elle, depuis qu’on nous a arraché le sentiment triste, mais enfin positif qu’en mourant nous allions quitter un monde sinon prospère au moins destiné à vivre longtemps.
Nous ne laissons même pas la « vallée de larmes » dont notre culture catholique nous a imbus. Nous allons laisser un monde qui meurt ! Ou alors un monde affreusement semblable à certains films américains aux effets spéciaux où la planète devient le théâtre d’un règlement de comptes entre des monstres s’attirant réciproquement dans le même gouffre.
En tout cela je ne découvre rien de nouveau. Car le pire qui s’annonce ce n’est pas l’héritier d’un phénomène nouveau, inattendu, qui nous dépasse. Cette dérive d’autodestruction hérite d’un monde décrépit, d’un capitalisme obtus qui n’est pas très différent du capitalisme que Marx avait connu et que trois générations d’hommes honnêtes ont combattu au prix d’immenses sacrifices.
Et cette dérive de grotesques « déjà vu » nous amène des vagues de plus en plus hautes et insupportables. Nous restons interloqués et comme étourdis en nous réveillant dans un monde où des gens comme Trump ou Poutine ont pu s’installer impunément au pouvoir, par exemple.
Tous les humains de ma génération se souviennent bien de Sean Connery dans les draps de « 007 », un espion international ayant la « licence de tuer ». Et combien de fois, pour plaisanter, nous disions, pendant ces temps insouciants, bien que difficiles, que celui-ci ou celui-là avaient eu « la licence pour faire ça ou ça » ! Il me semble que cette licence est devenue très facile à attraper, tandis qu’il ne s’agit pas d’histoires de tueries circonscrites qu’on voit dans les films.
Et l’on n’a plus à faire, aujourd’hui, avec des « règlements de comptes » entre bandes voire entre pays en guerre, comme nous étions « habitués » à avaler, horrifiés, dans notre actualité d’alors.
Aujourd’hui, ce n’est que la loi du plus fort, voire du plus riche, qui est aussi, désormais, le plus ignorant et le plus vulgaire. Une microhumanité laide, qui ne se sent même pas en devoir de se rapporter aux autres, ne connaît plus que le langage de la violence et de l’assassinat.
Je me demande où est la démocratie. Car je suis sûr et certain que ces hommes mauvais et ces oligarchies ultra-puissantes ne sont pas qu’une minorité très exiguë de la population du monde. Donc, bien sûr, là où les états s’appellent à la démocratie, comme les États-Unis par exemple, comment il se peut qu’un puissant milliardaire, qui depuis toujours ne sait faire que le dictateur, ait pu être élu ? Il y a évidemment quelque chose dans le mécanisme électoral qui ne marche pas ou qui ne marche plus. Le pouvoir de la publicité et des médias se somme impunément au manque absolu de préjugés dans l’utilisation des « trucs » informatiques.
Je commence à penser que la démocratie basée sur les « leaders » et sur les « leaderships » ne tient plus. Elle ne correspond plus aux besoins des gens d’autant plus si la société s’émiette jusqu’à la pulvérisation. Je ne crois pas à des leaders solitaires qui ne sont pas l’expression d’un parti et je ne crois pas non plus à des partis qui ne soient pas enracinés dans la société en correspondance de ses différentes réalités et besoins. Donc je n’accepterais pas, si j’avais le pouvoir de voter Non, tous les partis « inventés » du jour au lendemain par des « hommes nouveaux » qui ne le sont pas.

006_terremoto 2016 : Tremblement de terre dans l’Italie Centrale

Un exemple d’autoconstruction destructrice

Mais nous devons aussi reconnaître que cette destruction et autodestruction vient de loin. Si seulement je pense à l’Italie des années 60, quand on avait déjà vu par exemple la différence abyssale entre le « bon gouvernement » qui sauva Bologne de la spéculation immobilière et les « mains sur la ville » qui imposèrent à Naples la logique opposée. Au bout de mes études universitaires, aidées par un regard panoramique sur l’Europe où ne manquaient pas de « bons exemples », il était évident pour tout le monde « ce qu’on ne devait pas absolument faire ». Et on a perpétré tout de même une urbanisation massive qui ne s’est jamais arrêtée, touchant non seulement les banlieues de toutes les plus grandes villes italiennes (de Naples à Palerme, Rome, Milan, Turin surtout), mais aussi des endroits qui avaient été jusque-là préservés comme la conurbation entre Florence et Prato, les côtes de Calabre par exemple.
On a donc « mangé » du territoire par petites ou grandes vagues de ciment, empêchant soigneusement les architectes de s’y opposer. Quelques-uns, comme moi, ont essayé de « sauver ce qu’on pouvait » sans ajouter de dommages personnels, d’autres ont lutté pour faire le mieux possible un fragment ici, un autre là — ce que cette vague aveugle avait rendu inévitable ; d’autres encore se sont figés dans l’idée de beautés isolées qui auraient sans doute attiré des circuits vertueux…
En tout ce temps (cinquante ans à peu près), on a peut-être « sauvé » de milliers de centres historiques classés en les inscrivant dans des enclaves infranchissables. Mais si je regarde le film que j’avais fait en 1967 dans la localité où mon père passait ses dernières vacances, à Montecompatri, à côté du lac d’Albano, le décalage entre ce qu’on y voit et le paysage actuel est étonnant, c’est-à-dire monstrueux. Le tapis d’arbres vert foncé qui recouvrait uniformément et magnifiquement le cratère jusqu’aux rives du lac a complètement disparu. Il n’y a que de petites villas entourées de tout petits jardins. Puisque chaque construction pille l’eau précieuse du lac, l’ensemble d’habitants fixes ou saisonniers qui se sont installés sur ce lieu jadis incontournable (faisant partie, avec le lac de Nemi du parc du « Volcan du Latium ») est en train de piller les dernières sources de plus en plus profondes et éloignées au risque, un « beau jour », de la disparition soudaine du lac.
En cette « auto-construction » massive et indifférente, je vois un signe évident de la destruction opérée par l’homme sur la planète qui est en train de se muter aujourd’hui en « auto-destruction » de la planète même.

007_herman Image emprunté à Christian Hermy (@paroledeco) sur Facebook

Les guerres font plus d’impression, surtout parce qu’elles tuent des personnes, de milliers et de millions de personnes comme nous qui seraient à priori pacifiques et prêtes à se sacrifier, chacun pour le bien de sa collectivité. Mais, après les guerres, qu’on espère limitées dans le temps, on s’attend toujours à une reconstruction, à une société qui lèche ses blessures tout en redevenant sage. Je vois pourtant un esprit de guerre permanente dans cette « culture » de l’érosion de territoire, dont j’ai été un témoin impuissant, qui ne cesse de produire des conséquences aussi terribles que celles d’une guerre à outrance contre nous-mêmes.

008_ramon-casas Ramon Casas, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Giovanni Merloni

L’Arzdora romagnola …

03 samedi Déc 2016

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Giorgio Muratore

« Très cher Giorgio,

Je voudrais partager avec vous ce que je considère comme une petite perle qui m’a fait beaucoup sourire.
Comme tu le sais, je suis en train de chercher dans les endroits les plus disparates des informations et des images concernant notre passé récent et juste aujourd’hui on m’a livré un paquet avec un opuscule publicitaire en allemand à propos de la Romagne de 1939, contenant de splendides images des localités les plus connues de notre région.
En l’effeuillant, mon regard tombe sur l’image que je te joins, dont la didascalie me fait forcément sourire : Die “arzdora” (Bäuerin) der Romagna.
La traduction de Arzdora n’est pas très correcte, parce qu’elle ne désigne pas, proprement, une “paysanne”, même s’il s’agit d’une figure qui rentre pleinement dans la “civilisation paysanne”.
Dans la tradition de Romagne, l’Arzdora (o Azdora) assume une signification plus ample parce qu’elle s’attache à un rôle bien codifié que tenait une des femmes de la famille, notamment la femme de l’Azdor ou la grand-mère. Au pied de la lettre, le mot Arzdora signifie “reggitrice”, “celle qui préside aux soins de la maison”, donc en chaque famille il n’y avait qu’une Arzdora ayant la tâche de faire la cuisine, de s’occuper des poules et des porcs ainsi que de coudre et ranger la maison.

D’habitude excellente et savante cuisinière, elle ne devait parler que très peu et c’était elle qui se chargeait de donner une direction à l’éducation des enfants tout en gardant un jugement éveillé sur la progression de chacun des membres de la famille. Elle partageait ses points de vue avec l’Azdor (ou Arzdor) qui prenait, s’il le jugeait nécessaire, les dispositions opportunes. Avec son tablier immanquable, qu’elle repliait sur la taille, par un mouvement furtif, quand il fallait de but en blanc créer un récipient pour semer du maïs à terre dans la cour. Je me souviens du geste de l’azdora, le même que celui des semailles, par lequel elle rassasiait la volaille.
Des dictons célèbres, servant de leçons pour tout le monde, demeurent encore vivants dans la mémoire des gens âgés de Romagne :

Cvand che l’azdora la va in campagna
lè piò quel ch’la perd ch’ n’ e’ quel ch’ la qvadagna

“Quand la ménagère part au travail dans la campagne
c’est davantage ce qu’elle perd que ce qu’elle gagne”
(car cela ce serait un dommage pour la maison)

S’ t’ vu vde una bona azdora,
fala scorar intant ch’ la lavora

“Si tu veux découvrir la bonne ‘reggitrice’,
essaie de la faire parler tandis qu’elle travaille”
(c’est-à-dire : moins qu’elle parle, plus qu’elle est bonne)

L’homme qui “régissait”, l’Azdor, avait surtout la tâche de travailler dans les champs et de suivre les affaires de famille en plus d’autres activités sociales.

Les deux mots sont restés et dans les campagnes on les utilise encore pour indiquer des personnes au tempérament énergique ayant des attitudes d’évaluation et de jugement fermes et lucides.

Un cher salut à Vous tous de la part de nous tous, »

Carlo

P.-S. C’était l’Arzdora qui faisait les « crescioni » et les fromages, tandis que l’Ardor faisait de ses mains le Pagadebit (un vin blanc de table) et le salami.

……………………………..

J’adore l’Arzdora …

Laisse-toi vivre

21 lundi Nov 2016

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Guido Calenda

001_pulcinella-180

Laisse-toi vivre 

Pour mettre un point, certes provisoire, aux suggestions qui m’encombrent, dans cette période, au sujet de la ville de Naples et de sa stricte parenté avec Paris, je garde dans mon journal :
— l’image poétique de cette ville que m’a renvoyée un cher ami napolitain. Guido Calenda, professeur d’hydraulique à la Troisième Université de Rome, même s’il a quitté Naples très tôt dans sa jeunesse, en garde un souvenir envoûtant et très efficace ;
— un extrait du « Ventre de Naples » de Matilde Serao (1856-1927), où l’écrivaine fait appel aux « hommes de bonne volonté », ceux qui font toujours l’histoire du côté du peuple et de tous les démunis et qui ont toujours rencontré mon admiration inconditionnelle ;
— le texte traduit mot par mot, juste pour en rendre la signification, d’une célèbre chanson d’Edoardo Bennato : « Tira a campare » (1).
Giovanni Merloni

002_vie-di-napoli

« J’ai été touché quand tu m’as demandé de te parler de Naples. Ma Naples à moi c’est la Naples de l’enfance. Donc, elle est encore pleine de mystères, si seulement l’on songe aux toits qui s’échelonnaient dans toutes les directions pour constituer à chaque endroit un monde à part ; aux impasses qui se terminaient dans l’inconnu ; à la Villa (2) où l’on voyait encore de petits hommes ramasser des mégots se servant d’un bâton ayant au sommet une épingle, avant d’extraire le tabac pour le vendre, le rangeant en des tas différents selon les types : tabac italien, tabac américain ou tabac anglais, celui des « Virginia »… C’était la Naples des « scugnizzi » qui voyageaient accrochés au dos des tramways et que j’enviais grandement parce que je n’aurais jamais eu la permission de faire le même. C’était un monde où l’économie se reflétait par strates, avec en haut les appartements bourgeois et, au rez-de-chaussée, les « bassi » ; où l’on voyait de petites boutiques étalant des sacs de grains et des pâtes en vrac ; où le vendeur t’appelait d’en bas, et, une fois accompli le marchandage entre rue et fenêtre, hurlait enfin “Cala o panaro !”, « Descendez le panier ! » Et le panier précipitait avec quelques sous avant de remonter avec le pain, les fruits ou les oignons… Et puis, auprès de ma grand-mère, où l’on pétrissait la farine sur la table de marbre d’une cuisine énorme… Tout paraissait énorme, dans cette vieille maison aux infinis recoins : les couloirs, les chambres, les meubles, les tables dont je me souviens du plan qui était au même niveau de mes yeux. Et puis les terrasses… Il y en avait deux — des mondes immenses pour moi, où je pouvais m’aventurer — l’une donnant sur la ruelle de l’Egiziaca ; l’autre s’accoudant sur Santa Lucia et le Castel de l’Ovo, le port et une mer sans limites… avec les transatlantiques, que je connaissais un à un, que je voyais s’éclipser pendant quelques semaines ou un mois et puis, les voilà de nouveau, si familiers, immuables, tout comme la flotte américaine… Enfin les magasins de jouets, pour lesquels j’éprouve encore une nostalgie infinie… et combien aimerais-je revenir à ça, avec mes yeux d’alors ! Celle-ci est la Naples de ma fantaisie, car en fait, même si j’y reviens fréquemment, au-delà des innombrables différences, je n’y retrouve plus mon regard d’alors. Maintenant, tout est connu, les contours sont nets, la disposition des rues et des maisons reflète une logique (même à Naples !), tandis que l’horizon n’a plus d’inconnues. Je ne peux pas te raconter la Naples d’aujourd’hui parce qu’elle, tout en m’étant familière, ne m’appartient plus. »
Guido Calenda

 

003_tram-napoli-180

« Que demandé-je, enfin, pour mes frères du peuple napolitain ; que demandé-je, comme tous ceux qui ont du cœur, de l’âme, sinon que finissent l’oubli et l’abandon ? Que demandé-je au nom de l’égalité humaine et chrétienne, sinon que le peuple de là-bas est traité à l’instar de tous les autres citoyens, qu’il ait une maison, qu’il ait de la lumière, pendant la nuit, de l’eau, de la propreté, de la surveillance, qu’on s’occupe de lui, le protégeant contre lui-même et les autres ? Que demandé-je, sinon l’application de la loi humaine et sociale, sinon qu’on traite ces gens-là de même que les autres, leur donnant ce qu’ils ont le droit d’avoir en tant qu’êtres vivants, citoyens d’une grande ville ? Que tout un chacun fasse rien que son devoir envers le peuple napolitain de quatre grands quartiers. Qu’il y fasse son devoir, comme il le fait ailleurs. Soigneusement, avec de la conscience et, chaque jour, petit à petit, on atteindra la solution du grand problème. Sans millions, sans sociétés, sans entreprises. Chaque jour on ira de mieux en mieux, jusqu’à ce que tout soit transformé, miraculeusement, à la merveille de tout le monde, rien qu’en constatant que celui qui hésitait à accomplir sa tâche s’est affranchi de son manque, de la négligence, de l’inertie, de la paresse et qu’il a fait ce qu’il devait. »
Matilde Serao, « Le ventre de Naples « , Naples, printemps 1904

004_il-ventre-di-napoli

(1) Laisse-toi vivre (Tira a campare)

Elle est belle, je sais qu’elle est belle,
elle est ma ville à moi…
Elle est fatiguée, et malade,
peut-être elle ne vivra pas…

Oui, je sais qu’on va de mal en pis,
oui je sais qu’ici c’est tout un abordage

Ici l’on-dit « laisse-toi vivre »,
car rien ne changera… On dit :
Laisse-toi vivre, rien ne changera
tant bien que mal tout passe,
mais pour nous rien ne changera… On dit :
Laisse-toi vivre…

Moi je suis né, moi j’ai vécu
au milieu de ces gens,
moi parfois étranger dans ces rues
où rien ne fonctionne…

Oui, je le sais, je l’avais dit, moi-même,
que c’est raté, que ce n’est pas juste,
qu’on doit faire quelque chose…
Maintenant, tu ne vas pas comprendre, si je dis :

Laisse-toi vivre, jamais tu ne comprendras,
même moi qui suis docteur,
ayant fait l’université, oui, je dis :

Laisse-toi vivre, ici c’est mieux,
car du moins, ici, tant bien que mal,
il y demeure un peu d’humanité…

Et alors moi aussi je dis : laisse-toi vivre,
ici c’est mieux. Que me veux-tu ?
Qu’en sais-tu ? Tu n’y as jamais vécu,
je dis : laisse-toi vivre…
Edoardo Bennato

(2) Jardin public au centre de Naples.

Un Napolitain à Paris/2

17 jeudi Nov 2016

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001_alla-finestra-lebelSally Storch, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Un Napolitain à Paris/2

D’abord, je devrais ouvrir un chapitre sur la « scaramanzia » (conjuration contre le mauvais sort). Combien de fois, toi et moi, nous nous sommes demandé si ce n’était pas le cas d’inviter chez toi un redoutable tombeur de femmes ou une femme déjà prête à tomber sous le seul prétexte de la malchance ! Sans compter la peur de certains personnages à l’air « contagieux » :
— Attention, il est une sorte de « Pascale Passaguai » qui nous traîne dans son gouffre !
Ensuite, nous nous soulagions un peu avec cette autre histoire typique de Naples, constellée d’événements éclatants qu’accompagne une alternance d’hypothèses contradictoires :
« Es-tu sûr qu’il s’agit d’une véritable malchance ? »
« Es-tu sûr qu’il s’agit d’une véritable chance ? »
Voilà pourquoi, de temps en temps, même si je suis devenu, à l’école de Voltaire et Diderot, un sceptique cartésien sans égal, j’erre dans la salle commune de la rue de la Lune tout en fredonnant, de façon qu’Anna m’entende, une ritournelle que je viens d’inventer :

Je ne suis pas sûr qu’il ait été
Le mieux pour ma santé
Que pouvoir te rencontrer !

Il aurait été mieux, pour moi, et bien sûr plus facile, si j’avais accueilli une femme venant du Danemark ! Grande, blonde, franche, fidèle à des valeurs et habitudes confortables. Ou alors une Péruvienne. Je ne sais pas pourquoi, je suis convaincu qu’au Pérou tout arrive de façon spéciale, avec la même légèreté de l’air de haute montagne de là-bas. Ou alors une enfant de la patrie française, avec qui je pourrais parler des Fleurs du mal et des anciens Remparts de Paris. Elle m’écouterait, rien que pour voir si je place les accents au juste endroit.
Au fil de nos traversées, nous accorderons enfin le rythme de nos pas ! Tu constateras toi même que l’histoire de ce peu d’années passées dans mon éloignement inconscient et infidèle sera plus efficace que mes souvenirs délaissés là-bas. En marchant ensemble dans Paris, tu verras toi aussi que la promenade d’un seul jour ici ne sera pas beaucoup différente des « passeggiate » d’une vie entière à Naples…

003_banc-public« Un petit tour tout doux »,
texte et image empruntés à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Anna et moi, nous avons appris à éliminer tout ce qui est superflu, à part les souvenirs de l’Italie. Pour Anna, il s’agit surtout des films d’Antonioni et Bertolucci, tandis que je garde comme un oracle ces deux bouteilles pour l’eau et le vin ayant les traits caractéristiques du roi Ferdinand et de sa femme… Elles sont des copies sans valeur que j’avais achetées avec toi au marché San Domenico, t’en souviens-tu ? Cela nous faisait beaucoup rire, ce bruit embarrassant que l’eau et le vin faisaient quand la bouteille du roi ou celle de la reine se pliaient sur les coupes pour les remplir. Rangées dans l’étagère parisienne, au milieu de mes livres disparates, elles ont progressivement perdu leur fonction, tout en demeurant importantes pour moi. Grâce à elles, Naples pourra ressusciter au premier dîner de Babette… Sinon, on peut compter sur les doigts d’une main les instants heureux où la lumière du soleil pénètre dans mon étagère pour réveiller le roi et la reine de leur sommeil poussiéreux en les libérant de leur prison d’ombre. Le couple royal alors rebondit en un sursaut d’orgueil et de passion intime, provoquant en moi une joie indicible ainsi qu’une sorte de stupeur, comme si j’assistais au miracle de San Gennaro !

002_promenade-lebel« Une petite balade sous le crachin pour s’aérer les idées »,
texte et image empruntés à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Je parlerai à Anna de toi et elle comprendra que ce n’est pas le cas de te renvoyer dormir dans un hôtel. D’ailleurs, entre Anna et moi il n’y a jamais eu rien, nous sommes entre nous comme l’oncle et la nièce et notre unique forme de confidence c’est de nous serrer la main. J’espère que tu approuveras mon initiative… Pendant la nuit, si tu ne réussis pas à t’endormir, je te montrerai les photos de nos anciennes escapades à Procida… Ou alors, je t’étonnerai avec le récit de mes journées. Nous parlerons alors de ce que disent de moi mes amis, qui sont aussi les tiens. Sans doute, ils m’ont rangé à la hâte dans une étagère mentale qui s’appelle Paris, ou la France, où je ne deviens qu’un prénom-et-nom chargé de vagues souvenirs. Ils ne se demandent rien à mon sujet, mais je suis sûr que je fais ici exactement le contraire de ce qu’ils ne pourront jamais imaginer. Je ne profite que très peu des spectacles théâtraux, que j’aimerais bien sûr de tout mon esprit ; je ne trouve pas le courage ni la force non plus pour me rendre à l’opéra, voir et entendre ce que j’aime le plus intensément : Mozart, Rossini, Tchaïkovski… ; je ne me rends que rarement aux expositions du Luxembourg, du Grand Palais ou du Centre Pompidou ; je ne profite que très peu des soldes ou des présentations des livres ; je ne profite même pas, du moins avec le même élan aveugle que mes cohabitants, des rares journées de soleil… Je ne fais que deux choses : traîner devant les étalages des bouquinistes et marcher !
Eh oui, l’unique sport qui survit en moi c’est celui de marcher. Auparavant, avec mes pulsions vitales de jeune homme ou d’homme mûr, je marchais dans les rues de Naples comme un forcené, remontant depuis les Quartiers espagnols jusqu’à la Villa de Capodimonte, ou pendant la nuit, tout au long de la mer… Et je me prenais pour un héros si j’échouais à l’aube sur la place assez laide de la Gare, où m’attendait pourtant le petit kiosque avec les « sfogliatelle » chaudes.
Maintenant, à Paris, bien que vieillissant et affaibli dans mes certitudes physiques, je marche comme un obsédé de la Bastille à place de la Concorde, du bassin de la Villette à Place de Clichy… Aux Batignolles, je me suis attaché au petit hôtel de la rue des Dames, à ce petit jardin intérieur où je rêvais de m’asseoir avec toi, où tant de fois je t’ai regardée dans les yeux d’inconnues ou dans leurs façons de se coiffer, de se lever et de saisir leurs sacs… D’ailleurs, à mon âge, l’intérêt soudain pour une jeune fille qui te ressemble peut s’échanger de but en blanc en inattendu intérêt pour une vitrine, pour un groupe de passants ou pour un ancien hôtel particulier.
D’un village à l’autre, suivant une rue négligée ou une allée soignée, on n’arrive jamais à trancher à quoi cette ville extraordinaire doit-elle ce suspens de roman policier ou le plaisir abrupt d’un conte inépuisable d’amours interdits. À qui est la faute de ça ? À ses habitants, piégés malgré eux-mêmes par une vitalité frôlant le désespoir ? À son histoire, si belle et terrible ? Est-ce la pluie alors le coupable ? Est-ce à ce crachin qui nous pénètre jusqu’à l’intime que nous donnerons enfin le prix Goncourt et le maillot jaune avec le tour d’honneur au parc des Princes ? Tout comme Naples, grande capitale du sud, cette immense capitale du nord de l’Europe est toujours pleine de surprises. Tant de variations sur très peu de thèmes, comme dans l’air de Carmen :

Paris est un oiseau rebelle
qui n’a jamais, jamais connu de loi...

Tant de couleurs, le rouge et le bleu en tête, qui se détachent nettement contre le gris uniforme des maisons et du ciel. Et ce sont peut-être les couleurs des portes cochères, des boutiques et des ateliers, ainsi que les écharpes multicolores de quelques gracieuses passantes qui coupent la primordiale monotonie des rues et des façades. D’ailleurs, c’est toi qui disais ça : « ce sont des irrégularités, des exceptions à la règle qui font la fantaisie et la vitalité d’une ville… C’est l’exception qui confirme la règle ! »

003_negozio-napoli-1-1

Il y a, certes, des différences énormes. Paris est encore une capitale et Naples ne l’est plus. À Paris tu dois t’ouvrir des portes avant d’entamer un discours fouillé avec quelqu’un, avant d’entrer dans une communauté que par la suite tu découvriras accueillante, ouverte, conviviale et bavarde. Naples n’attend pas que tu la cherches, elle vient à ta rencontre, elle t’attaque même, avec ses histoires, ses drames, son happening quotidien. Si à Paris tu dois chercher à Naples tu dois te dérober, te sauver dans un coin silencieux qui peut-être n’existe pas.
Mais, je ne sais pas pourquoi, personne ne s’est pas aperçu combien Naples hérite de Paris et vice versa, peut-être. Les vitrines en bois un peu lugubres adossées aux boutiques du centre, par exemple. Bien que de plus en plus rares, elles témoignent du même esprit spectaculaire et intime de la vie. Le même théâtre à Paris qu’à Naples. Et combien de mots français sont entrés dans la langue napolitaine ! Je pourrais t’en faire une longue liste : de la « buatta » (boîte) jusqu’aux « spingule francese » (épingles françaises) et, naturellement, aux « supplì »  :
— Je t’en supplie ! Achète-moi cette boule de riz qui brûle au-dedans tandis qu’à l’extérieur de sa croûte parfumée la chaleur est à peine perceptible !
À Naples, nous avons gardé l’habitude de nous vouvoyer, comme en France : « Ma voi casa ne tenete ? »
— Mais vous, est-ce que vous avez un toit où vous rendre ?
T’en souviens-tu ? Tu disais cela, en riant, aux amis et à moi même lorsqu’on traînait chez toi après minuit :
— Il me semble que vous n’avez pas la moindre intention de rentrer chez vous !

004_automne-lebel« Profiter encore un peu de l’automne »,
texte et image empruntés à un tweet de Laurence (@f_lebel)

J’imagine ta réaction. Je n’aurais fait ce long discours que pour te dire que tu n’es pas désirée ici ! Non, absolument ! Même si, à la place de « désirée », je préfère me dire, intérieurement, « acceptée ». Sans jamais oublier que toi-même, à ton tour, tu as été très récalcitrante avant de m’accepter jusqu’au bout, avant de m’accueillir dans tes bras comme un nouveau-né trouvé dans une valise au pied de l’escalier.
Cette digression sur une « Paris napolitaine » a jailli spontanément, toute seule. Telle est l’agitation qui a précédé et accompagne cette lettre, que j’ai dû laisser sortir de mon cœur, comme autant de perles d’un chapelet, les souvenirs de cette Naples qui m’en veut, avec mes bruyantes aventures de « scugnizzo » parti à l’étranger en cachette, sans saluer personne, comme un voleur ! J’essaie de me rassurer en prenant les distances de ma maison de famille au dernier étage via Caracciolo, à deux pas de la gare de Mergellina. Alors, je me souviens de mon grand-père maternel, toujours en pyjama, qui s’amusait à créer de diaboliques courants d’air en ouvrant l’une des fenêtres donnant sur la mer et, du côté de la cour, un hublot assez reculé. Tout cela rendait plus supportable la chaleur au-dessous de la grande terrasse qui nous faisait de toit. Je cours ensuite, le cœur égaré, aux visages flous de ma mère, de mon père, de mes frères. Tout a disparu, enseveli ou mouliné, se dispersant comme des cendres parlantes en d’autres endroits perdus de cette terre d’Italie au visage flou elle aussi.
Mes souvenirs les plus douloureux se situent à la moitié des années 80. Des années terribles, dans notre pays. Par une vitesse épouvantable, la télévision avait tout englouti, prenant la place des lieux de rencontre physique ainsi que de nos innombrables rues et places. Tout se passait dans cet écran toujours allumé et jamais silencieux, où notre langue napolitaine se mêlait aux abstrus dialectes de la plaine du Pô, au sicilien, au génois, au toscan, tandis que, se diffusant partout, la cadence des gens de la capitale — cette langue de la Rome d’aujourd’hui ayant l’accent plus marqué et violent que les autres — devenait un collant visqueux et tenace. C’est là que nous sommes tous devenus chaque jour plus ignorants, sinon analphabètes. Entre-temps, la plupart des librairies, les vieilles glorieuses librairies de Naples, ont dû fermer ou alors elles ont été « relevés » par quelques aventuriers. Et alors je devrais avoir honte de vivre dans une ville aux librairies encore vivantes, où les livres circulent et la langue nationale est défendue avec acharnement contre les contaminations des dialectes. Je devrais me considérer comme un traître et, bien sûr un présomptueux, pour avoir fait ce choix égoïste d’aller à la rencontre de la civilisation et de la liberté d’expression ?
Mais ce n’est pas que pour un manque de liberté ou pour une liberté amoindrie que j’ai quitté Naples. J’y serais resté jusqu’à la fin de mes jours si seulement j’avais eu la moindre possibilité de faire quelque chose de positif, avec l’espoir que change quelque chose. J’ai essayé, pendant toute ma vie, d’œuvrer pour quelque chose de mieux. Mais tu sais bien qu’au bout de mon chemin j’avais épuisé toutes mes cartes. Il était devenu désormais impossible d’obtenir quelque chose de l’intérieur de cet organisme malade. Il n’y avait presque plus personne qui ne se trouvait pas obligé à des pactes avec le diable, à subir l’arrogance de gens malhonnêtes…
Ou alors si ! On peut survivre, après une vie de travail, avec une modeste retraite qui te sauve de la faim. Mais tu dois te taire, vivre dans un coin, mourir en avance… ou alors… tu peux profiter du retour d’âge, rattraper les derniers feux, te jeter à corps morts dans le grand amour de ta vie, dans une passion splendide et déchirante. Et alors Naples te conviendra absolument. Quel plateau de théâtre peut devancer Naples par la beauté et les saveurs intenses et mystérieuses ? Il n’y a pas de ville au monde, même pas Venise, plus adaptée que Naples aux ruines de l’amour ! Mais tu l’as vu, tu le sais, tu en es toi même la protagoniste fatale et l’auteure. Même l’amour a ses contraintes qu’on ne peut pas contourner. L’amour c’est la joie et la mort, mais ce n’est pas la liberté ! Et nous — après tout ce qui s’est passé, après avoir dû avaler cette « impossibilité » d’être heureux et de nous soustraire, par le biais de l’amour, à la conscience quotidienne d’un destin malheureux —, que pouvons-nous faire, nous deux ?

005_ferdinando-1-1

Excuse-moi pour tous ces mots, pour ces réflexions, qui se répètent sans que de véritables nouveautés s’affichent. Mais je dois bien m’accorder quelques illusions ! Je dois bien allumer quelques lumières feintes pour fêter ton arrivée ! Tu sais bien que je suis un athée impénitent et que je considère les religions comme des déguisements aussi nécessaires que dangereux, pour ne dire que le peu. À part le pauvre Bouddha en bronze que ma sœur me flanqua sur la tête quand j’étais petit, en causant en moi peut-être la bosse de la rébellion, cette anomalie qui m’a donné autant de satisfactions. Mais, si les hommes de tous les coins du monde se donnent impunément un dieu différent à chaque endroit, je ne vois pas pourquoi je ne peux pas moi aussi te dire sereinement que tu es mon dieu quand je suis à Naples, mais tu ne peux pas l’être à Paris…
Sur ce point-ci, nous discuterons longuement, la nuit, tandis qu’Anna dormira, ignare. Heureusement, il existe encore cette possibilité, pour les humains, de se voir, de se toucher, de se serrer la main, de se regarder dans les yeux, de se dévisager, chacun de sa manière. Cela nous permettra de deviner, après réflexion, les sentiments de l’autre, ses idées, où il en est avec son existence. Maintenant, par exemple, en t’écrivant, j’invoque ta présence ici comme une chose désirée, tandis qu’il ne s’agit, en vérité, que de la simple acceptation de ma destinée. J’essaie alors de t’amadouer en me montrant meilleur de ce que je suis, tout en sachant que tu me connais beaucoup mieux que moi-même. Heureusement, quand tu seras ici en vrai, avec toutes tes courbes et tes nuances uniques, il suffira d’un regard, ou d’un petit incident quand je t’allumerai une cigarette, pour que tout ce préambule s’efface en un éclair !

D’ailleurs, c’est comme ça. Tout un chacun, tôt ou tard, doit forcément porter sa propre croix, même si l’on n’a pas des sentiments religieux ni d’étranges superstitions dans la tête. Donc moi aussi, obéissant à cette loi, je suis prêt : je t’attends de pied ferme !

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Giovanni Merloni

Un Napolitain à Paris/1

15 mardi Nov 2016

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits

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001_tete-bien-coiffee-180 Giovanni Merloni, novembre 2016

Un Napolitain à Paris/1

Je serai vraiment ravi de te voir arriver, même à l’improviste, de te rencontrer à n’importe quelle station de métro, de m’asseoir avec toi au premier café du coin et prendre le petit déjeuner ensemble. Heureux de te consacrer mon temps. Nous avons beaucoup de choses à nous raconter, mais j’aimerais, pour une fois, attendre, t’observer en silence tandis que tu t’habitues aux bruits, aux odeurs et aux saveurs oubliées de Paris, cette ville dont tu as été la première à me parler, m’apprenant à l’aimer avant même de la connaître !
Maintenant, les rôles se sont renversés et tellement de choses se sont passées que toi, j’en suis sûr, tu vas me parler de Naples, des personnes encore vivantes qui essaient de faire au mieux, de ceux qui ne font que des dégâts, de ceux qui ne peuvent rien faire… parce qu’ils ont disparu, pouf ! du jour au lendemain… Mais, ces discours-là, nous le savons bien où ils vont s’échouer ! « Pourquoi es-tu parti ? Est-ce que tu te trouves vraiment bien à Paris ? Dis-moi la vérité ! » Moi, je voudrais justement éviter de parler de ce que « j’ai quitté » et de ce que « j’ai perdu ». J’en ai marre de la « route connue », dont on dit toujours qu’elle est plus sûre et fidèle que la route neuve et inexplorée…
Mais je ne veux pas mettre le char devant les bœufs, on verra, ou plutôt nous verrons ! J’essaierai de me libérer de mes engagements. Donc, quand je serai obligé de me rendre quelque part, je t’emmènerai. Sans t’asphyxier pourtant avec ma présence si tu n’en veux pas de moi. Tu dois te sentir libre de flâner toute seule. Nous nous donnerons au fur et à mesure des rendez-vous où je courrai le cœur dans la gorge.
J’aimerais décider moi-même quoi faire et où aller, du moins le premier jour. Mais je ne veux pas tout prévoir ni trop anticiper ce que je pense, ce que je fais, ce que je deviens. Je ne veux surtout pas savoir dans les moindres détails tes prouesses ou tes échecs. Tu m’en as parlé dans tes lettres qui ne m’ont pas laissé indifférent. Au contraire, je t’ai toujours dit que je suis solidaire avec toi. Mais si tu viens à Paris, maintenant, si tu viens pour me voir, n’amène pas avec toi ta maison, ton bureau et la ville de Naples. D’ailleurs, tu connais mes pensées : pour moi, quand les choses tournent mal, je trouve toujours la façon de me résigner et recommencer… Quand tout a été dit et que tout est brûlé, perdu… quand il n’y a plus rien à faire, tout d’abord je me lave soigneusement le visage, puis, dans un élan, je m’aventure sans hésitation sur une route inédite et même étrangère, où je peux faire confiance au mystère de nouvelles gueules, de nouveaux malentendus peut-être, où j’entrevois pourtant un point d’appui, un espoir. Toi, au contraire, tu te juges toujours dans la raison, tandis que les autres ont tort. Tu n’es pas vraiment disponible pour creuser à fond, pour voir si par hasard toi aussi tu as quelques responsabilités, même involontaires, de ce qui t’arrive… Même avec moi, tu te révoltes très vite… pour conclure assez souvent que c’est à moi la faute de tout, même si je suis tout à fait en dehors de tout cela. Non, ma chère, cela ne servirait à rien de nous occuper de certains sujets. Cela empirerait la situation.
J’espère donc que Paris nous offre quelques distractions, quelque chose de beau à voir et à faire. Jusqu’ici, elle ne nous a jamais trahis.
Tiens, pourquoi dis-je « nous » ? Tu n’y es pas revenue depuis que je m’y suis installé !

002_kees-van-dongen-1923 Kees Van Dongen (1923), image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Combien de fois ai-je rêvé de toi ! Tu plongeais dans mon lit, avant d’appuyer lourdement ta tête châtaine sur mon épaule, en me causant une petite gêne. Ou alors tu fredonnais, comme Marylin :
I wanna be loved by you…
J’étais fasciné et, en même temps, interloqué. Quand je me réveillais, j’essayais de comprendre : qui était-ce cette femme déguisée en Marilyn ? Pourquoi avait-elle la même silhouette souple et molle à la fois ? Y avait-il un but pour cela ? À chaque réveil je savais pourtant que c’était toi et une déchirante nostalgie s’installait dans mes longues journées.
Je viens d’écrire que ce serait un plaisir pour moi de te voir arriver, mais je n’ai pas été sincère, je ne t’ai pas dit jusqu’au bout ce que je pense. Tu m’amèneras l’Italie, et ça, c’est un formidable laissez-passer. Qui va là ? Italiens. Entrez, vite, mais sans faire de bruit. En réfléchissant, je crois que tous ceux qui arrivent de l’Italie sont les bienvenus dans mon cœur, même si je n’ai pas de temps. C’est comme si je revoyais les premiers jours vécus ici, les premiers mois où tout était nouveau et la langue française, que je croyais connaître un peu, se révélait un écueil difficile, sinon insurmontable.
Mais ce n’est pas que ça. Ou, pour être sincère, ce n’est pas du tout ça. Tu verras de l’Italie, un jour ou l’autre, m’apportant ce que j’y ai laissé à jamais avec autant de légèreté. Mais, nous le savons très bien, tous les deux, la raison de ton voyage sera autre chose. Tu n’as jamais été le type de la touriste. Donc je devrais avoir des frissons à la seule idée de te voir apparaître devant moi.
J’aurais pu t’écrire, plus sèchement : je n’ai pas envie de te voir arriver. Surtout si tu auras l’air menaçant d’un juge au début d’un procès. Combien de fois, le soir tard, en essayant de dormir, en me tournant sur le côté, en traînant de l’épaule la couverture vers le mur, une question soudaine vient à mon esprit : qu’est-ce qu’il y a au-delà ? Et en deçà ? Espérons bien qu’il ne s’agit pas d’elle, qu’elle ne soit pas encore arrivée !

003_arsenique-sans Miles Hyman Lettre d’amour et arsénique (Le Monde, 2010), image empruntée
à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Voyons, je me suis désormais installé ici. Dans ma nouvelle langue, même avec mon accent d’homme du Sud, je me trouve bien. Les lectures que je fais ici m’aident beaucoup à reconstruire l’histoire et la géographie de ce pays, à comprendre mieux l’Europe et aussi notre pauvre Italie. Si les « Misérables » et les « Fleurs du mal » m’ont accompagné dans un corps-à-corps avec cette « ville de tous », la « Liberté guidant le peuple » et les « Grandes Baigneuses » m’ont aidé à me juger moins étranger et moins seul.
D’ailleurs, que signifie-t-il « être étrangers » ? Au final sont étrangers tous ceux qui ont un projet, un rêve, un talent à seconder. Même là où tu es, ceux qui se considèrent comme des « prophètes dans leur patrie » doivent chaque jour renoncer à une partie importante d’eux-mêmes en échange du succès, d’autant plus exagéré qu’il sera éphémère. Et les autres ? Les autres transportent leur rage dans le rêve d’îles inexistantes, joignables par des ponts de barques que la jalousie des puissants se charge d’effondrer régulièrement. Vive l’île ! Et l’île surgit de l’eau. À bas l’île ! Et le pont s’écroule. Ici au contraire il y a des écrivains, des poètes, des peintres et des musiciens de tout le monde qu’on n’empêche pas de laisser leurs empreintes petites ou grandes. Je les entends respirer, la nuit, dans les innombrables villages de cette ville interminable.
En somme, devais-tu venir maintenant ? Quand, dix ans depuis, commencé-je à maîtriser ce changement, cette opération de nettoyage que j’ai finalement pu exploiter sur moi-même, en jetant à la poubelle autant d’objets, de souvenirs et de pensées pénibles pour laisser un peu de place à l’essentiel ? Sinon, je te l’ai déjà dit, je crois, les maisons ici sont très petites !
Tu arrives à un moment où je suis en train de me projeter dans le présent, sinon dans le futur… en train aussi de me délester et de fermer la porte aux doutes… et je sais en avance qu’au contraire, tu me donneras un tas d’explications, que tu m’en demanderas tout en essayant de ramener ici « notre passé », comme tu l’appelles. Tu crois porter une petite valise à demi vide, mais qu’est-ce que tu vas faire quand tu t’apercevras que tu es l’esclave d’une malle remplie de cailloux ? Je ne peux pas t’en empêcher, je comprends tes raisons, mais tu sais bien que, même avant, je n’ai jamais aimé remuer les souvenirs douloureux. Et laisse-moi dire sincèrement que je n’ai jamais cru dans le jour du jugement dernier !
À moins que tu ne sois pas d’accord avec moi en disant que le jour du jugement est tous les jours.

004_menilmontant Henri Cartier-Bresson Ménilmontant, Paris image empruntée
à un tweet de Anna Urli-Vernenghi (@urlivernenghi)

En vivant — pendant des mois et des années — dans une réalité étrangère, on cesse un jour d’être un drôle d’Italien souriant qui ne renonce pas aux gestes évidents. On commence à posséder des choses, à recevoir des lettres, des colis, avec le journal et la publicité, comme partout. Nos appartements microscopiques se remplissent comme des œufs et nous aussi, comme les autres, nous abandonnons un jour sur la rue nos fauteuils défoncés et nos fours à microondes rouillés. Quelqu’un les recueillit, et la vie continue, allégée par le jaillissement périodique de ruisseaux d’eau au bord des trottoirs et, en quelques rares occasions, par le soleil.
Paris est une ville pleine de vie, malgré la misère et la mort incombant toujours comme à Naples. Même ici l’on perçoit la fragilité d’infinis fils qui peuvent se briser d’un moment à l’autre. Sans procès. À moins que celui qui est devenu clochard n’ayant pas de quoi payer son loyer, ne doive pas se sentir dans l’obligation de se faire le procès puisqu’il mange et boit ce qu’il trouve et qu’il dort toutes les nuits dans le gel.
Je suis bien sûr bouleversé par cette vérité brutale de fourmis insignifiantes. En même temps, je vois que les choses peuvent tomber mal, mais tomber bien aussi. Voir les gens qui travaillent pour faire courir le métro, par exemple. Cette espèce de mouvement perpétuel qui donne la vie à la ville de façon que les bars, les restaurants, les hôtels, les boutiques et les ateliers survivent en gagnant chaque jour quelque chose, c’est le résultat du travail immense de millions de fourmis. Certes, la vie de chacune de ces fourmis insignifiantes c’est un mystère…
Il me suffit de vivre avec elles, de me considérer moi-même comme une insignifiante fourmi, pour que mon cœur se comble de joie.

005_napoli Naples panorama

Tu arriveras, un jour, apportant sans doute le fameux panorama de Naples avec le pin, ou la Sainte Agathe de la procession de Procida, ou alors l’odeur unique des « supplì ». Mais il se peut que je ne sois pas content du tout de te recevoir si tôt, après t’avoir autant attendue.
En fait, tu pouvais bien t’attendre à cela : je n’habite pas seul, ici, maintenant, et tu viens me chercher comme si de rien n’était, habillée de façon anachronique, bouleversant mes programmes et mes nouvelles habitudes.
Mais je ferai de même les honneurs de la maison. Je t’offrirai le petit déjeuner sous les arcades de place des Vosges. Nous nous promènerons dans le Marais. J’entrerai avec toi dans une boutique que je veux te faire connaître, où l’on vend des chapeaux de toutes les formes et époques et, au nom du Petit Prince de Saint-Exupéry je te donnerai un casque d’aviateur et une étoile…
Ensuite, nous pourrons faire des tours pendant des heures dans le Louvre, où sans faille nous rencontrerons quelques Italiens, dont des Napolitains aussi, avec qui tu pourras parler. Mais je ne serai pas si mal élevé pour te laisser seule avec eux devant les toilettes de l’Orangerie ou dans la librairie de la Gare d’Orsay. Je boirai un coup avec toi, comme un bon ami, dans le café situé entre la rue du Bac e la rue de Varennes, à deux pas du Centre Culturel Italien. Ou alors, si tu m’accordes le temps avant de repartir, je t’inviterai à manger une pizza à Montparnasse. Je sais bien que la pizza qu’on fait ici ce n’est pas celle de Naples ! Mais si j’étais avec toi, il me semblerait d’être à Naples. Que j’aimerais discuter longuement avec toi, faisant semblant qu’on nous servira des « supplì », la « pastiera » et le granité de café à la crème fouettée !
Au bout de la première joute, nous atteindrons — tel est mon souhait — une espèce d’accord. Tu me diras franchement combien de temps tu penses rester. Rien que trois jours ? Un mois ? Ce sera toi à le dire. J’en suis sûr, lors de notre première rencontre tu ne diras pas beaucoup. Il s’agira juste de m’accorder quelques jours pour prendre une « décision ». C’est ta façon d’être et voir les choses, et je la respecte. Mais, que devrais-je décider, au juste ? Rentrer à Naples ?

Mais je me trompe, peut-être. Tu me diras d’abord que je ne suis pas plus important que ça, que tu es venue surtout pour t’aérer la tête et que tu désires, de temps en temps que je t’accompagne voir quelques expositions ou visiter quelques boutiques à la mode, comme le faisaient nos arrières-grand-mères, habituées du « dernier cri ».
Voilà. En attendant ton arrivée, je ne dois pas me faire de soucis. Je n’ai donc qu’à tout ranger pour que tu profites ici d’un séjour tranquille et confortable. Tu t’installeras chez moi, dans l’appartement très bohémien de la rue de la Lune. Tu dormiras sur un canapé dans la salle. Anna, ma jeune colocataire de Bologne, ne dira rien. Pendant le jour, nous ne pourrons pas y séjourner, parce qu’elle travaille à la maison. Mais ne t’inquiète pas, si tu es fatiguée, tu reposeras sur mon lit et j’irai faire un tour.

Giovanni Merloni

(Continue)

Tendresse

29 samedi Oct 2016

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits

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Réflexions

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Tendresse (1)

Avec la passion d’un convalescent, je viens de terminer de lire, le souffle à la gorge, « L’amant de Lady Chatterley » de David Herbert Lawrence (1885-1930). Sa narration « diluée » et détachée confie à la scène centrale (où l’amour explose dans son bonheur désacralisant) le plus haut niveau de force narrative. Cette scène est toutefois « préparée » par une rumination de réflexions — sur le monde actuel (de son temps) ainsi que sur le « piteux état » objectif de l’union conjugale des Chatterley — qui représentent un élément de modernité en plus, tout en faisant de contrepoids à ladite scène centrale.
Comme on le sait, ce roman, publié en 1928 à Florence, fut bloqué en Angleterre pour n’y être publié, après un procès célèbre, qu’en 1960, bien après la disparition de l’auteur (1930).
[Au-delà de la défense que D.H.Lawrence signa quelques mois avant de mourir (2), le texte même de « L’amant de Lady Chatterley » exprime déjà très efficacement les convictions et l’esprit de son auteur.] De toute évidence il croit sincèrement à l’institut du mariage, en tant qu’anneau primordial et préside incontournable de la société. Implicitement, il soutient qu’en manque de mariage et de reconnaissance juridique des couples, toute société serait vouée à la désagrégation. D’ailleurs, ce roman affirme aussi que le mariage (hétérosexuel) est « phallique » : un mariage de telle nature ne pourrait pas exister en dehors de la pleine exploitation de l’échange physique, quitte à porter en lui des éléments de fragilité. L’écrivain n’a donc pas écrit ce roman « scandaleux » pour défendre l’amour libertin « en dehors » du mariage et de toute règle morale.
Où est-elle, alors, la « désacralisation obscène » ? Dans l’amour d’une femme appartenant à une classe privilégiée avec un homme inscrit au contraire dans une condition sociale « inférieure » ? Ou bien dans la vision de l’amour en soi, une vision tout à fait réelle, dépouillée de toute ambiguïté et parfois crue ?

002_lautomneetsacoursedesombres « L’automne et sa course des ombres » photo d’Hélène Verdier
(@h_verdier) empruntée à l’un de ses tweets

Le personnage du garde-chasse, Oliver Mellors (atteint par une maladie sérieuse aux poumons, tout comme Lawrence), pourrait bien être considéré comme le paladin de l’amour vrai, essentiel, basé sur une sexualité sereine et sincère : l’opposé de l’homme « vertueux » (celui qui accepte sans bouger la chasteté, parce qu’on « doit » attendre), mais aussi de l’homme « dissolu » (comme don Giovanni).
Mellors ne cherche que la femme de sa vie. Sortant d’une brûlante déception conjugale, il vit en retrait, conduisant une vie solitaire inspirée au scepticisme. Grâce à Lady Chatterley, à l’instant où leur liaison assume la physionomie de l’amour réciproque, il retrouvera sa confiance. Dans un roman qui ne s’abstrait pas du tout du contexte social et politique de l’époque — marqué par des luttes ouvrières acharnées, à la veille de la crise américaine de 1929 qui aura des effets importants sur l’économie britannique —, il est d’ailleurs paradigmatique le rapport conflictuel de Mellors avec le pouvoir et l’argent, qu’il fuit comme les ennemis jurés de sa propre vision de la vie, où l’orgueil et le respect de lui-même occupent les places d’honneur : au nom d’un tel « amour propre », se traduisant en une intransigeance tranquille, Mallors réussit à renoncer à l’amour de cette femme « à sa mesure » quand le pouvoir et l’argent se jettent sur lui, essayant de corrompre sa force intime.

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Photo Scianna, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Tous ceux qui ont une force pareille, avec cette innée (et cultivée) capacité d’aimer, ils sont entravés comme les pires des voleurs. C’est là la « diversité » qui gêne davantage les bourgeois bienpensants : Mellors ne se dérobe pas pour ambition au jeu de l’hypocrisie et de l’abus. Il fait cela pour défendre sa dignité profonde d’outsider de la vie, ayant au centre de son univers l’amour, le sexe, le mariage, la fidélité et le « phallus » (3).
Au cours de la lecture du roman, jusqu’à sa fin presque, on dirait que les anxiétés et l’esprit de rébellion de Constance doivent s’échouer forcément sur un refus, sur une invitation à la résignation et à l’hypocrisie. En tout ce temps, Oliver Mellors ne parle presque jamais. Il semble même que sa force d’attraction ne vienne que de son silence.
Quand finalement Mellors écrit sa lettre résolutive, il exprime sans doute la résignation sincère de celui qui n’est pas du tout en condition de renverser les règles du jeu social. Pourtant, ses mots ont le pouvoir d’ouvrir une nouvelle piste, montrant combien la complicité amoureuse peut rendre, en elle seule, tout changement possible !

Giovanni Merloni (1979)

004_lawrence

(1) D.H. Lawrence avait envisagé d’intituler son livre Tenderness (en français, Tendresse), et il avait fait d’importants changements au manuscrit original afin de le rendre plus accessible aux lecteurs

(2)003_defense-chatterley

(3) « L’Amant de Lady Chatterley trahit un état d’assouvissement heureux et comme de détente phallique. […] L’absence de libertinage et de perversité est telle dans ce livre qu’il désarme plus encore qu’il n’intimide. On est tenté de se dire, une fois qu’on l’a fermé, que c’est bien ainsi après tout que pareil sujet doit être traité et que les périphrases hypocrites qui encombrent notre littérature amoureuse doivent être portées au compte d’un érotisme sénile et dégradé. […] j’admire M. Lawrence de s’en être affranchi et peut-être sera-t-on d’autant plus porté à l’en louer qu’on sera plus enclin à protester contre le « sexualisme » vraiment obsessionnel qui pèse sur le roman contemporain…. » Gabriel Marcel, « L’amant de Lady Chatterley, par D.H. Lawrence » sur « La Nouvelle Revue française », 1er mai 1929, pp. 729-731, in L’Esprit NRF, 1908-1940, Éditions Gallimard, 1990, pp. 694-695.

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