Claudia Patuzzi, La jeune fille à la queue-de-cheval, Rome, 1967
Quand j’étais très jeune, à l’âge de seize ans, j’ai fait ce dessin au crayon marron. À cette époque-là, j’avais été impressionnée par l’apparition soudaine de Brigitte Bardot, avec la petite frange, les longs cheveux à queue de cheval jusqu’à la taille fermés par un ruban. J’étais à Villa Borghèse. C’était une belle journée de soleil. Un cortège de fans la suivaient dans un sentier ondulé… Je suis restée pétrifiée. Pour moi, elle était plus belle qu’une fée : une vision de l’Au-delà ! Le jour après j’ai cherché de la refaire en toute sa splendeur, mais c’était impossible… Aujourd’hui, ce qu’il me reste d’elle c’est ce dessin un peu « picassien » que je conserve jalousement…
Donnons maintenant la parole à Picasso : « Après Van Gogh – on est tous des autodidactes : on pourrait dire des peintres primitifs. » M’étais-je inspirée par hasard à la jeune fille ci-dessous ? « L’art est un mensonge qui nous permet de dévoiler la vérité », Pablo Picasso, 1923 (cité par Florent Fels dans « Propos d’artistes », Bulletin de la vie artistique, jun 1923)
Paris, 2013 janvier Mes chers amis, j’ai découvert par hasard ce croquis au stylo de Italo Calvino, accompagné par cette petite dédicace que je lui ai idéalement consacrée, que j’avais écrite l’année passée sur la première page blanche du « Baron perché ». Figurez-vous, j’avais tout oublié ! Je dois l’admettre : j’ai le vice de laisser une trace de mon passage sur les livres que je ne peux ou je ne veux pas oublier…
Dédicace
Un nouveau rapprochement à mon jeune vieux Calvino en terre « étrangère » dans la terre de Queneau. Comme « Leopardi », il est un petit dieu tutélaire perplexe, un raisonneur acharné ainsi qu’un infatigable rêveur de la vie et de la mort. Éternellement inquiet, mécontent, amoureux de Rome et Paris Paris et Rome… et New York !
Claudia Patuzzi, Charlie Chaplin, Crayon noir, 47 x 66 cm, 1969
Mes chers amis, ce dessin de 1969, tout comme le portrait de Giorgione, est accroché dans le couloir, mais avec une primordiale différence. Giorgione fixe mon bureau ainsi que mes épaules, tandis que Charlie Chaplin est en train de scruter les livres de la bibliothèque en face de lui. Il soupçonne, peut-être que là-dedans se cache « Histoire de ma vie », sa célèbre biographie. En effet, mon Charlot en noir et blanc est une reproduction fidèle de la photo n° 15, située dans le chapitre V. Donc, depuis sa naissance, mon dessin n’a fait qu’un avec la lecture passionnée de la biographie de Charlie Chaplin. Vous vous demanderez quel est le moteur qui m’a entraînée dans cette découverte tout à fait particulière. Peut-être, c’est à cause de mon intérêt constant pour la « formation » d’un être humain, pour la « lévitation » souterraine d’une personnalité future, telle une chrysalide sur le point de prendre le vol. « Comment devenons-nous ce que nous sommes ? Pourquoi ? » « Comment est-il possible de contourner des difficultés souvent insurmontables ? » « Comment réaliser nos rêves, nos attentes, ce qui correspond à nos capacités ? » À dix-huit ans, je ressentais un besoin féroce de réponses. D’ailleurs, celle-ci est une question que je ne cesse de me poser encore beaucoup d’années depuis, dans une autre ville, dans un autre pays, dans un flux sonore divers, sans m’arrêter jamais aux premières réponses…
Voilà, le Discours final du Dictateur qui semble être de grande actualité aujourd’hui: « Je regrette, mais je ne veux pas être empereur. C’est ne pas mon métier. Je ne veux pas gouverner ni conquérir qui que ce soit. J’aimerais venir en aide à tout le monde — si possible — aux Juifs, aux Gentils… aux Noirs… aux Blancs. La vie peut être libre et belle, mais nous nous sommes égarés. La cupidité a empoissonné l’âme humaine, elle a dressé dans le monde des barrières de haine, elle nous a fait marcher au pas de l’oie vers la misère et le massacre. Nous avons découvert le secret de la vitesse, mais nous nous somme cloîtrés. La machine qui produit l’abondance nous a appauvris. Notre science nous a rendus cruels et sans pitié. Nous pensons trop et nous ne sentons pas assez. Nous avons besoin d’humanité que de machines. (…) En ce moment même, ma voix atteint des millions de gens à travers le monde, des millions d’hommes, de femmes et de petits enfants désespérés, victimes d’un système qui pousse les hommes à torturer et à emprisonner les innocents. À ceux qui peuvent me entendre, je dis : « Ne désespérez pas. » (…) La haine des hommes passera, et les dictateurs meurent, et le pouvoir qu’ils ont arraché au peuple le reprendra. Et tant que les hommes mourront, la liberté ne périra jamais ! Soldats ! Ne vous livrez pas à ces brutes, à ces hommes que vous asservissent, qui enrégimentent votre existence, que vous dictent vos actes, vos pensées, vos sentiments ! Qui vous font marcher au pas, qui vous mettent au régime, qui vous traitent comme du bétail et qui vous utilisent comme chair à canon ! Vous n’êtes pas des machines ! Vous êtes des hommes !… » (1)
Claudia Patuzzi
(1) Charles Chaplin, Histoire de ma vie, trad. Rosenthal Jean, Robert Laffont, Paris, 1964, Collection « vécu », chap. 25, pp. 394-395
Voilà chers amis, le portrait de Giorgione, dit « Zorzo » ou le « Grand George » ! L’homme-énigme. Un dessin qui remonte, comme les autres, à la période 1966-68 culminant avec la révolution des étudiants. Dans ma maison de famille à Rome, j’avais accroché « Zorzo », comme tous les autres dessins, sur les parois de ma chambre à coucher, avec Utrillo, Giacometti et Pasolini, tandis que l’affiche de Che Guevara demeurait solitaire, renfermée à clé dans la bibliothèque. Mon père, en parfait conservateur, l’aurait volontiers mise en pièces ! Maintenant, « Zorzo » est un émigré comme moi, en train de rêver depuis Paris son Castelfranco Veneto. Il est accroché à un clou dans le couloir, entre deux portes, juste en face de mon studio. Quand j’écris, j’entends son regard courroucé sur mon dos. Si je me retourne, ses yeux sombres m’observent pensifs, comme s’ils voulaient dire : « Ne vois-tu pas ? Rien n’a changé de Rome à Paris : je suis toujours près de toi ! La géographie et la langue, au-delà des apparences, n’ont pas trop d’importance, car au fond l’homme est toujours le même. Moi aussi, je suis le même “mystère” à Rome, ici à Paris et à Castelfranco… »
De temps en temps, Zorzo me regarde de biais, inquiet, en me disant : « De quoi songes-tu, à présent ? » « Et toi, de quoi rêvais-tu tandis que tu peignais la Tempête ? » lui réponds-je, tout en clignant de l’œil. Je sais très bien que c’est un secret. Ah, oui, ses yeux noirs d’enchanteur en savent assez ! Le maussade « Zorzo » me sourit, apparemment. Est-ce un leurre de la raison ? Je le fixe encore, juste un instant avant de me faufiler dans la cuisine, en quête d’un café. En vérité, je m’en fiche de ses secrets. Moi aussi, comme tous les gens insatisfaits, j’ai gobé son hameçon aigre-doux sans opposer aucune résistance. Maintenant, dès que je vis dans un « ailleurs » — à Paris, ma nouvelle ville —, je me régale de la chance d’avoir un ami important et affectionné qui ne meurt jamais. Son inquiétude de « beau ténébreux » ne me dérange pas. C’est un reflet de son immortalité mystérieuse. Ou, peut-être, de son humanité, mystérieuse elle aussi, miraculeusement figée dans le temps ?
Claudia Patuzzi, Pier Paolo Pasolini lors du tournage de « Canterbury tales » de Chaucer, 1967
En 1967, en rentrant du cinéma où j’avais vu « Les contes de Canterbury » de Pier Paolo Pasolini, je fis ce dessin que je garde amoureusement près de mon bureau. Dans ce film incontournable, tournée en Maroc, je trouve aujourd’hui beaucoup de points en commun entre l’esprit de Chaucer et les premiers textes de Pasolini, dont en particulier « Ragazzi di vita » (« Les ragazzi », 1955). « Ce roman est une biographie de quelques gamines de rues romains, de leur enfance à leur première jeunesse« , nous dit l’auteur-réalisateur. « Le personnage principal, Riccetto, avait onze ans au moment de l’arrivée des troupes anglo-américaines à Rome, et il en a dix-huit à la fin du livre, en pleine guerre de Corée et durant le déclin de la période dominée par De Gasperi. L’environnement « vrai » (les faubourgs populaires de Rome entourant la ville de leurs lotissements), les personnages « vrais« , qui paraissaient presque sortis d’un documentaire sociologique, les situations « vraies« , qu’on dirait tirées sans transition de la rubrique de faits divers des quotidiens romains, pourraient laisser penser que cette biographie de Riccetto et de garçons de son âge est le produit du goût néoréaliste : il n’en va toutefois pas précisément ainsi. Il y a trop de violence dans ce réalisme. Et l’auteur (…) s’est plutôt inspiré de modèles plus authentiques et plus absolus: …il a sans doute eu présents à l’esprit… certains personnages secondaires de l’Enfer de Dante, certains bas-fonds du Décaméron de Boccaccio, les tumultes et les « monatti » (1) milanais de Manzoni, et enfin le sous-prolétariat misérable de Belli ou de Verga… Il ne faudrait pourtant pas croire …qu’il souffle sur ces pages un air littéraire: l’extrême actualité du document – un document sur l’Italie de ces tout derniers temps, celle de la fin de l’après-guerre – est trop déterminante, et elle implique une passion et une pitié qui n’ont rien de littéraire. En outre, ce roman est entièrement écrit dans une tonalité joyeuse, de divertissement, d’aventure : exactement comme la vie dans les faubourgs de Rome… »(2).
(1) Personnes qui, durant la peste de 1630 à Milan, étaient chargées de ramasser les cadavres dans les rues ou les maisons et les déposer dans les fosses communes, ainsi que d’emmener les malades au lazaret.
(2) Pasolini Roma, Skira Flammarion, La Cinémathéque Française, p.60.
Ce dessin d’Alberto Giacometti est accroché sur la paroi juste au-dessus de mon bureau, à côté du portrait d’Utrillo : un couple inséparable ! Il suffit que je lève les yeux pour les voir devant moi, avec leurs regards impénétrables et profonds. Deux dieux tutélaires ? Giacometti était mort en janvier 1966. Deux ans depuis, en 1968, j’eus l’impulsion de dessiner son visage, symbole d’une époque (les titres sur les journaux en reflètent les évènements cruciaux : la mort de Luther King ; le Vietnam ; le phénomène hippy ; l’amour libre ; des mots comme « dévaluation », « paix », « vérité », « guerre »… ) Mais Giacometti va largement au-delà de son temps dans sa lutte incessante pour « redécouvrir » la figure humaine, son essence cachée, creusée dans les coins les plus éloignés de la matière: l’éclat de la vie…
En octobre 1965, quelques mois avant sa mort, sur le bateau qui le ramène de New York en Europe, Giacometti écrit en « Notes sur les copies » : « Je ne sens que la mer qui m’entoure, mais il y a aussi le dôme, la voûte immense d’une tête humaine » (note 1 : Thierry Dufrêne, Giacometti – Les dimensions de la réalité, Skira, Genève, 1994, p.184)
L’atelier 46 rue Hippolyte-Maindron, 14° arrondissement de Paris
« Le regard dominateur de Giacometti… regarde ma tête dans l’espace réel et, presque à la même seconde, une autre tête, la même et une autre, en train de se construire sur la toile. Le même geste d’Alberto les fait grandir ensemble, grandir et se dévorer, en augmentant la distance qui le sépare de lui… un gouffre… » (note 2 : Jacques Dupin, Alberto Giacometti, Éclats d’un portrait, éditions André Dimanche, septembre 2007, p. 39.)
À Paris, en 1941, Giacometti rencontre Sartre, professeur au lycée Pasteur et déjà écrivain de La nausée. Depuis cette rencontre, le philosophe suivra l’œuvre de l’artiste jusqu’à sa mort. Pour Sartre, Alberto « dégraisse l’espace », conférant aux visages – des « fétiches naturels »- la transcendance visible, à mi-chemin entre l’être et le néant » (note 3 : Thierry Dufrêne, ibidem, p.152) « Ce qui m’intéresse le plus dans une tête… ce sont les yeux. Quand on regard un homme, on regarde toujours les yeux. Même quand on regarde un aveugle, on regarde la place des yeux, comme si on sentait les yeux derrière… Ce sont les yeux, le regard qui comptent le plus dans un visage. Toutes les autres formes sont plus ou moins floues et indécises. » (note 4 : Jacques Dupin, ibidem, p.67.)
« Il cherche d’attraper dans le vide le fil blanc invisible du merveilleux » (note 5: Ibidem, p. 77) « Sa tête acquiert ainsi sa mutité résonnante si paradoxale qui s’oppose au cri bouche ouverte des têtes de Francis Bacon » (nota 5 : Thierry Dufrêne, ibidem, p.166)
« Le peintre est en avant, occupé à une révélation scabreuse infinie par une pénétration acharnée de l’inconnu qui barre le chemin » (note 6: Jacques Dupin, Ibidem, p. 74). Alberto Giacometti dans sa maison à Stampa, dans le Val Bregaglia, le village de la Suisse italienne où il avait passé son enfance. Il a été enterré dans le cimetière de San Giorgio près de Borgonovo. Le corbillard était tiré par le seul cheval du village. Les habitants du Val Bregaglia étaient venus en foule, rejoints par un grand nombre de visiteurs et d’amis…
Alberto Giacometti sur la terrasse de sa maison à Borgonovo.
Pour quelle raison ai-je dessiné ce portrait sans date ? Pourquoi ai-je choisi Maurice Utrillo au lieu de Van Gogh, mon peintre préféré tout au long de mon enfance piégée par la peur du noir ? Je ne réussis pas à m’en souvenir avec exactitude. À cette époque, j’étais très jeune. Seize ou dix-sept ans au maximum. C’était à cause de ce pli gravé sur la joue, de ces yeux fuyants cherchant ailleurs ? C’était le souvenir d’un tableau, magiquement plongé dans la neige de Montmartre ? Oui, c’était cette ruelle en descente, ces maisons, ces arbres, ce silence ouaté, ce quartier aussi différent vis-à-vis des nôtres… Ce paysage est peut-être le reflet d’une personnalité unique… Mais, où le trouverais-je, ce visage sillonné par la souffrance ? Même s’il est passé beaucoup de temps, d’une chose je suis sûre : je garde toujours ma passion sincère pour les visages, pour les regards avec leurs secrets.
– Monsieur mon père, bonjour. – Bonjour, mon fils. – (…) Je suis heureux de vous voir en in si bon état. – Je te retourne ton compliment. J’ai entendu dire que tu t’employais pour le bien commun. – La sauvegarde de forêts qui m’abritent me tient à cœur, Monsieur mon père. – Sais-tu qu’une portion du bois est notre propriété ? Nous l’avons héritée de feu ta pauvre grand-mère Élisabeth . – Je sais, Monsieur mon père. Au lieu dit Le Beau-Ru. Il s’y trouve trente châtaigniers, vingt-deux hêtres, huit pins et un érable. Et c’est en tant que propriétaire de bois que j’ai tenu à associer tous ceux que leur conservation intéressait . – (…) Je me suis laissé dire que c’est une association de boulangers, de maraîchers et de maréchaux-ferrants. – Eh oui, mon père. Toutes les professions sont représentées, pourvu qu’elles soient honnêtes. – Sais-tu que tu pourrais commander en suzerain à la noblesse, avec le titre de duc ? – Je sais que lorsque j’ai plus d’idées que les autres, je donne mes idées, pour peu qu’on les accepte : voilà ce que j’appelle commander. Le Baron avait sur le bout de langue : « Et pour commander, ai jour d’aujourd’hui, la coutume est de siéger dans les arbres ? » Mais à quoi revenir sur cette histoire ? Il soupira, absorbé dans ses pensées. Puis il dégrafa le baudrier auquel était suspendue son épée : – Tu as dix-huit ans, dit-il. Il est temps qu’on te considère comme un adulte. Moi je n’ai plus longtemps à vivre – et, de deux mains, il tenait son épée à plat -, tu es Baron du Rondeau, t’en souviens-tu ? – Monsieur mon père, je n’ai pas oublié mon nom. – Seras-tu digne de ce nom et du titre que tu portes ? – Je ferai tout mon possible pour être digne du nom d’homme et de tous ses attributs. – Prends cette épée : mon épée. (…) – Monsieur mon père, merci. Je vous promets d’en faire bon usage. – Adieu, fils. Le Baron fit tourner son cheval, tira légèrement sur rênes et s’éloigna avec lenteur. Côme se demanda un instant s’il ne devait pas saluer de son épée. Puis il réfléchit que son père l’avait armé pour le combat, non pour de gestes de parade ; et il laissa l’épée dans son fourreau.
(Italo Calvino, Le baron perché, chapitre XIV, Gallimard- collection folio, nouvelle édition révisée, 2001, traduction de l’italien par Juliette Bertrand, revue par Mario Fusco, pp. 196-97 )
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« Sur le plus beau trône du monde, on n’est jamais assis que sur son cul. »
« Anche sul trono più bello del mondo, non si sta seduti che sul proprio culo . «
(Michel de Montaigne, 1533-1592, Essais, III, 13 )
En rangeant mes livres et mes bibelots dans mon bureau, je me suis aperçue de l’existence d’une petite collection de dessins ou de caricatures jaillis tout à fait spontanément au fur et à mesure au cours des années. J’ai décidé de les partager avec mes lecteurs par le biais d’une nouvelle catégorie : « Dessins et caricatures ». Je ne suis pas sûre qu’il soit toujours nécessaire de commenter tous les dessins publiés par des textes plus ou moins longs. Cela se déroulera selon mon inspiration du moment.
Voilà mon premier dessin. : « Symbiose »
Dessin de Claudia Patuzzi : la mère et son petit fils, 2014
1.
« Foi et innocentez se trouvent seulement chez les petits enfants, puis elles s’enfuient avant que leurs joues soient couvertes.
Tel jeûne, encore balbutiant, qui dévore ensuite, à langue déliée, n’importe quels mots par n’importe quelle lune,
et tel, balbutiant, aime et écoute sa mère, qu’avec tout son langage il désire ensuite voir ensevelie «
(Dante Alighieri, Paradis, chant XXVII, Invective contre la corruption de l’humanité « , traduction de Jaqueline Risset, vv. 127-135)
» Fede e innocenza son reperte solo ne’ pargoletti; poi ciascuna pria fugge che le guance sian coperte.
Tal, balbuzïendo ancor, digiuna, che poi divora, con lingua sciolta, qualunque cibo per qualunque luna;
e tal, balbuzîendo, ama e ascolta la madre sua, che, con loquela intera, disîa poi di vederla sepolta » (Idem, Paradiso, vv; 127-135)
Giovanni Merloni, « L’avalanche » huile sur toile 130×97 cm (2019)
Tandis que mes concitoyens se battent, justement, contre le projet de retraite à 65 ans, l’épouvantail du « retrait de Russie » flotte menaçant sur ma tête. Et bien oui, j’ai peur ! Si la « République en marche » va trop vite avec son « programme », de plus en plus déconnecté de la vie réelle du peuple français, la République tout court, elle ne marche pas. Elle devrait « prendre son temps », comme on dit, pour se donner les moyens nécessaires à remettre debout les pactes non écrits et les règles indispensables pour la cohabitation des uns et des autres sous le même ciel. D’ailleurs, aucune émergence ne peut justifier cet éloignement entre les citoyens et ce tout petit groupe de personnes auxquelles on a donné la chance de tout décider, parfois sans même informer préalablement tous ceux qui en subiront de plein fouet les conséquences. Même dans un sujet comme celui de la guerre.
Au-delà des Alpes, par exemple, en base à l’article 11 de sa Constitution, « l’Italie répudie la guerre comme instrument d’offense à la liberté des autres peuples et comme moyen de résolution des controverses internationales ; elle consente, en condition de parité avec les autres États, aux limitations de souveraineté cohérentes à un ordre qui assure la paix et la justice entre les Nations ; elle promeut et soutient les organisations internationales visant à tel but » : l’Italie est une nation foncièrement pacifiste, qui refuse depuis 1948 toute action de guerre envers d’autres pays. Cela ne la préserve évidemment pas des conséquences d’éventuelles actions de guerre menées par ses alliés qui font part de l’OTAN. Mais en France, le cadre est tout à fait différent : il suffit de lire l’article 35 de sa Constitution. Même si on n’y parle pas explicitement de guerre, on ne prévoit pas non plus l’obligation de soumettre à l’Assemblée Nationale les décisions que le Président a le droit d’assumer en parfaite solitude.
Je ne pense pas qu’Emmanuel Macron cherche la guerre ; tout au contraire, il l’abhorre. Mais l’absence d’un contrepoids décisionnel ne l’aide pas, je crois, à résister aux pressions de soi-disants « alliés » de la France, tels notamment les États-Unis d’Amérique. Je pense que Poutine aussi ne désire pas une guerre avec l’Occident : il l’abhorre lui aussi. Mais je ne suis pas sûr que les États-Unis soient totalement sincères lorsqu’ils déclarent qu’ils ne franchiront pas le pas.
Manifestation à Paris, boulevard Magenta
Je partage de tout mon coeur la douleur de tous les gens sensibles du monde, demeurant effrayés par la tragédie ukrainienne et tout à fait favorables à l’accueil de ces multitudes de familles obligées de fuir de leurs villes et villages sans savoir si elles y pourront jamais revenir et, dans ce cas, si elles y trouveront leur maison encore debout. Mais je trouve assez inquiétant que les États-Unis soient en train de dépenser d’immenses capitaux pour « armer l’Ukraine contre la Russie ». Pensent-ils vraiment que celle-ci puisse enfin, toute seule, gagner ? Il ne faut pas forcément « chercher le complot » pour comprendre qu’il s’agit d’une grave et bien dangereuse initiative, que Joe Biden a conçue sur la peau du peuple ukrainien tout en imposant à l’Union Européenne – traversant à présent une phase très acerbe de sa constitution politique et militaire, tandis que la crise climatique demanderait le maximum d’attention et que la pandémie de Covid-19 n’a pas encore été battue – une attitude hostile envers un pays, la Russie, qui détient l’arme nucléaire et dispose d’une force militaire assez redoutable. La télé-réalité aidant, on profite beaucoup de la sensibilité des Occidentaux envers les crimes, certes terrifiants et insupportables, perpétrés pendant cette guerre « voisine ». Et pourtant, rien qu’au cours de ce vingt-unième siècle, combien de crimes de guerre ont été commis partout dans le monde ? À l’encontre d’une longue liste de pays en guerre en ce moment même où j’écris, personne ne demande à l’Europe d’aller au-delà de la condamnation la plus résolue ainsi que de justes sanctions . Au contraire, la guerre entre Russie et Ukraine est devenue l’occasion d’une concurrence acharnée où les États-Unis sont sans doute les champions de la générosité la plus désintéressée. J’ai donc peur que cet enchaînement de petites ou grandes actions redoutables – décidées en dehors du contrôle de la part des peuples concernés – telle la fourniture d’armes de plus en plus lourdes à l’Ukraine, puisse occasionner une ultérieure, encore plus terrible et plus proche, avalanche de mort.
J’espère que mes amis pardonneront les propos que j’ai laissé libres de franchir les limites auxquelles devrait se tenir un observateur comme moi, qui n’en a pas la compétence ni le droit. Je suis un écrivain italien installé à Paris depuis quinze ans à peine, qui se considère pourtant comme citoyen de ce pays dont il partage avec enthousiasme la culture et l’esprit aussi joyeux qu’intransigeant. Cependant, mes propos avaient un but : celui de mettre ma « sensibilité d’écorché vif attaché à la vie » et mon « oeil extérieur » au service d’une réflexion citoyenne qui relie finalement la lutte politique et syndicale pour une réforme positive du travail et des retraites à la « guerre pour la paix ». Une paix durable, qui règne enfin dans un monde plus juste et solidaire, capable de relever le défi de gigantesques actions qu’il faudra concrètement mettre en place lorsqu’on s’attellera, sans doute en retard, à l’oeuvre de sauvetage de la planète.