Banlieue, rhapsodie triste (Avant l’amour nn. 5, 6, 7 et 8)

Étiquettes

001_rhapsodie 180

Banlieue, rhapsodie triste
Ça fait longtemps
qu’il pleut
sur la ville endormie.

Au milieu de la nuit,
le temps d’un instant
le feu rouge paralyse
les pare-brises embués
des voitures en fuite.

Le temps d’un éclair,
un moineau tombe mort
sur une flaque.

Là haut, dans le ciel impérieux,
la tonnerre résonne.

Au milieu de la rue,
elle a le regard fixe,
éteint, malheureux
cette femme qui passe
sombre et nue.

002_rhapsodie 180

Rien que des silences obstinés
Un quartier, toujours le même
une vie sans histoire
une mort qui ne brise pas la monotonie.

Rien que des silences obstinés,
avec la saveur de petites joies volées
avec l’odeur du chagrin.

Une vie dans le ciment gris
une mort comblée de fausses larmes.

Rien que des silences obstinés.

003_rhapsodie 180

Maisons
Maisons.
Des escaliers jusqu’au toit
où la tête se cogne.

Du marbre
du linge accroché
des amours
même là-haut,
dans les soupentes,
où d’entières familles
camouflent avec entrain
leur destin inhumain.

Des maisons empilées
pour des courses affolées
d’en haut de la mansarde
jusqu’en bas de l’escalier.

Un enfant vient de naître
à même le palier
tandis qu’un chat d’égout
s’éclipse sans funérailles.

On meurt, on renaît à chaque coin
enfermés sans aucun soin
par les cloisons étanches
de maisons grises et blanches.

004_rhapsodie 180

Gouttes, perles froides, grêlons
Gouttes, perles froides, grêlons
sur les canaux agités
sur les toits noirs et gris
que l’hiver déshabille.

Les gens traversent, affolés
la rue sombre, inondée.

Même la pluie s’étonne
me voyant seul, nu-pieds
dans l’attente d’une fée.

Giovanni Merloni

Merci à Nicole Peter, qui a suivi avec humour et équilibre mon travail de révision de ce texte.

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme toutes les autres poésies publiées sur ce blog.

Villa Borghese (Vers un atelier de réécriture poétique n. 18)

Étiquettes

000_finestra muratore

Rome, photo de Giorgio Muratore, da Archiwatch

Villa Borghese (Vers un atelier de réécriture poétique n. 18)

226_Villa Borghese (Avant l’amour n. 18)

Avec ce dix-huitième poème du recueil « Avant l’amour », « Villa Borghèse » mon atelier de réécriture poétique reprend sa marche. Mais, évidemment, « l’expérience apprend ». Les démarches seront dorénavant beaucoup plus simples. Lorsque j’apporte au texte d’origine, à travers la réécriture, des changements importants, je les assume entièrement. D’ailleurs, après la publication sur le blog, ce sera encore possible de revenir sur les textes, selon l’esprit du « work in progress » caractérisant les blogs.
Je remercie du cœur tous ceux qui m’ont aidé jusqu’ici :
Brigitte Célérier (Une belle fille);
Françoise Gérard (Notre histoire);
Claudine Sales (Que sais-tu de la vie, de l’amour, de la mort ?);
Marie-Christine Grimard (Ciseaux);
Jocelyne T. (Rome);
Élisabeth Chamontin (Chant du berger ayant perdu son troupeau);
Hélène Verdier (Le jour d’un instant);
Noëlle Rollet (Les deux lunes);
Serge Marcel Roche (Dans mon film de gueules sombres);
Noël Bernard (La ballade d’un pendu);
Florence Z. (Le soldat);
Nicole Peter (Banlieue, une rapsodie triste);
José Defrançois (Des guitares sans cordes);
Ève de Laudec (Tout près… au loin);
Marie-Noëlle Bertrand (Révélation « divine » ou Étrange élégie);
François Bonneau (Marchez, mes braves soldats);
Hervé Lemonnier (Je ne crois pas au péché).
L’unique exception, à l’intérieur de la première série, c’est une poésie (Tes cils clairs font des tours d’une absurde lenteur) que je publierai dans les prochains jours avec la participation d’Angèle Casanova, que je remercie en avance.
Ces échanges et rencontres méritant un récit pourraient être condensés aussi bien dans un poème : celui de la solidarité, de la gentillesse, de l’humanité, de la sympathie et de la patience.
J’aurais pu continuer, il y a d’autres correspondants que j’estime aussi, avec lesquels j’ai eu des échanges intéressants. Peut-être, ils m’auraient accordé leur disponibilité.
Cependant, même si le problème de la langue (et de l’accent) n’est pas vraiment réglé, et que je suis bien sûr prêt à me tromper encore mille fois encore, tombant dans les pièges de la pesanteur, de la précision (toujours excessive) et du malentendu, je dois sortir en champ ouvert !
Je me suis toutefois accordé une petite béquille de sauvetage : le jour avant chaque publication j’interpellerai, selon le sujet du poème et mon inspiration du moment, quelques-uns de mes correspondants pour les inviter à intervenir « ex post », soit par mail soit à travers des commentaires à l’article spécifique.
Les personnes contactées seront d’ailleurs tout à fait libres de se dérober à la tâche si elles n’ont pas le temps ou l’esprit pour intervenir.
Le fait de constituer ainsi, à chaque publication, un « forum pour invités », dont je considère l’avis et le conseil au fur et à mesure très utile pour moi, n’exclut pas d’autres interventions, suggestions et conseils.
L’invitée d’aujourd’hui est Jocelyne T. (@allearome) que je remercie vivement pour ses suggestions très sensibles et appropriées.

Giovanni Merloni

L’importance de la main et du geste : préparatifs pour une randonnée chez les « Intuitistes » I/III

001_mano muratore

Gian Lorenzo Bernini, fontaine des Quatre Fleuves, Rome. Autour de la main du Rio de la Plata, ouverte pour protéger la fontaine de la rage divine, il y a une anecdote liée à la rivalité connue entre Bernini et Borromini, architecte de l’église de Sainte-Agnes, piazza Navona, surplombant ladite fontaine : selon la légende, Bernini craignait l’écroulement de l’église, « mal » bâtie par son rival éternel. Photo de Giorgio Muratore, sur archiwatch

L’importance de la main et du geste : préparatifs pour une randonnée chez les « Intuitistes »

Mes chers lecteurs, suivant ma curiosité et mon admiration sincère, j’entame aujourd’hui une réflexion-reportage en trois étapes, que je vais consacrer à « l’intuitisme » ainsi qu’aux artistes et poètes « intuitistes ». J’essayerai là de vous offrir une représentation synthétique soit des œuvres les plus intéressantes que j’ai pu apprécier, soit de l’esprit original de ce mouvement par rapport aux principales tendances artistiques et littéraires contemporaines.
Mais avant de nous plonger dans le monde « intuitiste », je me suis posé une question préliminaire, à laquelle j’ai donné une première réponse.
Voilà la question : « Quel est le ciment idéal ou le noyau subliminal qui peut relier entre elles, dans un esprit commun, des sensibilités et personnalités parfois très différentes les unes des autres (comme il arrive de constater en examinant les parcours suivis par chacun de ses adhérents) ? »
Et voilà la réponse, que je vais tout de suite vous expliquer : « Dans ce monde où le dérèglement à tous les niveaux de la vie collective et sociale se cale aussi dans le fonctionnement intime de notre action quotidienne et de notre corps même, la récupération de nos attitudes manuelles est tellement nécessaire qu’elle assume une fonction stratégique et même révolutionnaire dans tout art ou expression qui revient à l’humain »…

002_reims 02

Panoramique de l’exposition des «artistes intuitistes» à Cormontreuil, février 2015
(ZORKO, JM BOUCHER, F Debellefontaine, sculpteurs  ; M BENARD, JC BEMBEN, A BERAL, JC POMMERY, A PERCY, peintres)

Oui, j’ai renversé l’ordre logique de la présentation. Pour la raison suivante. Tous les manifestes des mouvements artistiques évoquent, parfois de façon seulement rituelle, la condition humaine et sociale, voire politique, de l’époque d’où leur provocation jaillit. Dans le manifeste des « intuitistes », cet élément m’a particulièrement intéressé par sa sincérité. Je crois d’ailleurs que c’est justement de là qu’il faut partir, de ce panorama du changement — que les artistes et poètes « intuitistes » évoquent et analysent de façon correcte et fouillée —, pour comprendre et apprécier, sinon partager leurs propositions.
Dans les prochaines étapes de notre voyage nous serons bien sûr plus légers et prêts à développer des confrontations entre ce « -isme » d’aujourd’hui et les nombreux « -ismes » qui ont rempli de passion notre fantaisie et notre amour pour la littérature et l’art.
Avant d’aborder une telle thématique et de procéder à une passerelle des auteurs les plus remarquables, je me dois d’une inversion méthodologique visant à interpréter les raisons et analyser les contextes qui ont déclenché « l’intuition de l’Intuitisme », c’est-à-dire l’exigence concrète d’un mouvement innovateur dans les domaines de la poésie et de l’art.

003_reims 03 180

Panoramique de l’exposition des «artistes intuitistes» à Cormontreuil, février 2015
(ZORKO, JM BOUCHER, F Debellefontaine, sculpteurs  ; M BENARD, JC BEMBEN, A BERAL, JC POMMERY, A PERCY, peintres)

Dans la constitution de l’école « intuitiste », un mouvement collectif « ouvert » et basé sur un esprit vivement solidaire, on reconnaît d’abord la nécessité de réagir vis-à-vis de l’individualisme effréné caractérisant notre époque — aussi globalisée que paralysée — de graves régressions et crise de valeurs essentielles pour la démocratie et la civilisation. Même en Europe, dans des pays comme l’Italie et la France, par exemple — où vivent et travaillent la plupart des exposants et fondateurs de ce mouvement.
 Une crise économique et culturelle qu’on ne sait pas analyser ni combattre jusqu’au bout, où l’argent n’est pas la seule cause du progressif manque d’attention et de sensibilité envers la culture.
 Si en Italie, malgré les signaux récents de quelques changements au niveau politique, presque la totalité des maisons d’édition est désormais tombée dans les mains d’un seul propriétaire… en France on réduit progressivement les dépenses pour la Culture, oubliant peut-être le rôle propulsif qu’elle a toujours exercé dans la société et dans l’économie du pays. (Il suffit de citer l’énorme pouvoir d’attraction de Paris dans le monde, avec toutes les rechutes économiques et d’emploi dans les infinies activités culturelles, pour confirmer l’importance d’un défi auquel on ne devrait jamais renoncer. Sans compter les initiatives culturelles, théâtrales et la création de musées de grande envergure partout en France.) 
La culture est d’ailleurs une nécessité indispensable pour une société multi-ethnique comme l’actuelle, où l’arrogance de l’argent et les conflits non composés provoquent en eux-mêmes la destruction de la mémoire et la mortification pour la plupart des êtres humains cultivés et des artistes qui se trouvent en définitive coincés dans un sentiment d’impuissance et de solitude.

004_reims 04 180

Panoramique de l’exposition des «artistes intuitistes» à Cormontreuil, février 2015
(ZORKO, JM BOUCHER, F Debellefontaine, sculpteurs  ; M BENARD, JC BEMBEN, A BERAL, JC POMMERY, A PERCY, peintres)

L’argent et le succès économique sont devenus, à présent, les seuls paramètres pour juger de la validité d’un artiste. Tout comme dans le monde du travail, une séparation nette se creuse entre ceux qui sont « dedans » et ceux qui sont « dehors ». Les artistes affirmés ainsi que les écrivains « adoptés » par les maisons d’édition les plus reconnues, pourvu qu’ils gardent encore quelques marges de manœuvre et de liberté d’esprit et de fantaisie, ils sont toujours assujettis à des règles de moins en moins orientées en fonction du respect de la « libre expression ».

005_reims 05 180

Panoramique de l’exposition des «artistes intuitistes» à Cormontreuil, février 2015
(ZORKO, JM BOUCHER, F Debellefontaine, sculpteurs  ; M BENARD, JC BEMBEN, A BERAL, JC POMMERY, A PERCY, peintres)

Au nom de la « libre expression » le 11 janvier 2015 des millions de citoyens sont descendus spontanément dans les rues et les places de France. Cela était fort approprié au cas de Charlie Hebdo, une véritable île de liberté et d’intransigeance dans le panorama actuel de l’information et de la production littéraire et artistique qui n’est pas partout cohérent et « ouvert » comme celle-ci. Évidemment, la situation de la France n’est pas la même qu’en Italie, pour rester en Europe. On y assiste pourtant à une révolution technologique de l’information et de l’échange de plus en plus répandu et même capillaire, où le support informatique devient sans trop combattre l’arbitre majeur de nos destins personnels et collectifs. On avance dans une culture de l’image virtuelle, que chacun puisse se fabriquer voire proposer ou imposer aux autres, risquant une progressive dévalorisation de l’image même, ainsi qu’une profonde modification des paramètres de la beauté et des innombrables nuances de la laideur possible.
On assiste et l’on participe d’ailleurs à une gigantesque bagarre « entre ordinateurs », armés les uns contre les autres, où personne n’est épargné par des sentiments, tout à fait illusoires, d’euphorie sinon de véritable omnipotence. On plonge dangereusement dans une époque pseudovirtuose ou chacun se prend pour un indispensable et talentueux passeur de relais primordiaux et de vérités révolutionnaires sans que cela ne corresponde aucunement à la réalité.

007_mano 180

L’individualisme, qui nous avait poussés à agir en nous exprimant « librement », s’est transformé désormais en solitude. Ou alors, dans le meilleur des cas, en solitude partagée par de petits groupes « d’amis ». Dans cet univers de plus en plus abstrait, où les réseaux sociaux offerts par Internet se proposent comme des alternatives éphémères au manque des lieux de rencontre traditionnels, il n’y a pas que cette sensation de perte progressive d’un contexte stable auquel se référer. L’ordinateur nous enlève le temps de la vie réelle et des rythmes basés sur les gestes dont on perd petit à petit l’habitude. Chacun de nous se sert de moins en moins de la main pour écrire ainsi que pour tracer des figures. Le clavier de l’ordinateur, de la tablette ou du smartphone devient au jour le jour les uniques expériences tactiles auxquelles nos mains sont conviées…

008_mano 180

Oui, bien sûr, dans les plus récentes tablettes, on essaie de donner aux doigts un rôle moins banal et répétitif. Mais là, tout se résume dans un rapport tactile amélioré entre l’homme et la machine. Dans les rares moments où l’ordinateur reste éteint, nous nous confrontons dramatiquement à la perte croissante de nos habiletés manuelles primordiales. Nous ne sommes plus capables de noter les rendez-vous sur les agendas en papier, perdons toujours nos stylos et ne sommes plus même capables de signer en souplesse le reçu du facteur.
La lutte (hypothétique et disproportionnée) que l’homme contemporain devrait engager pour sauver notre espèce de la perte de ses facultés primordiales (à partir de la réhabilitation de la main) se lie strictement à une lutte plus générale pour défendre la mémoire collective, la culture comme respect et réflexion sur le passé dans sa projection vers le futur.
Une lutte qu’il faut faire soit à l’intérieur des nouvelles modalités d’échange et de confrontations basées sur les moyens informatiques, soit à l’extérieur, dans la société réelle.
Une lutte qu’on ne peut pas conduire seuls.

009_mano 180

Pour un artiste le « programme » est encore apparemment plus dur à réaliser, tellement il est calé, âme et corps, dans le flux de la vie réelle et dans les conditionnements d’aujourd’hui.
Heureusement, les artistes, même les plus solitaires, ont tous dans leur bagage formatif l’idée de la construction artisanale de l’œuvre d’art.
Même s’il existe, depuis quelques années désormais, des systèmes informatiques formidables pour copier jusqu’aux détails les plus infimes, et reproduire ensuite les sculptures en n’importe quel matériel (comme on a fait par exemple avec la statue équestre de Marc-Aurèle près du Capitole à Rome), l’importance des mains est évidente pour le sculpteur qui veut créer quelque chose de nouveau. Il doit forcément se servir d’elles.
Le peintre aussi, s’il a du talent, ne pourra jamais s’adapter complètement à une création à l’écran d’un ordinateur. Il devra, en ce cas, partir quand même d’un dessin réalisé à la main. Sans compter les couleurs. Songer à une oeuvre d’art comme le résultat du « remplissage » des formes closes par les couleurs c’est bien sûr possible. Mais cela serait une forme d’abdication, à la longue inacceptable, non seulement de la part de la main réalisatrice, mais aussi de l’intelligence créatrice.
Pour le peintre, le support est toujours très important. Nous avons vu récemment le grand calligraphe Ghani Alani préparer lui-même des parchemins dorés ou des tissus de soie collés sur des papiers adaptés. D’ailleurs, la plupart des peintres ont besoin de créer des tableaux où les nombreuses couches de peinture donnent vie à des surfaces ondulées, creusées, sillonnées…
Voilà que les arts plastiques possèdent en elles-mêmes des antidotes ancestraux à la tendance actuelle à se passer de la main !
(Pourtant les magasins spécialisés pour les peintres et les sculpteurs ressemblent un peu à des musées, où des gens opiniâtres et anticonformistes s’obstinent à ranger les mêmes outils qu’utilisaient Rembrandt ou Edgar Degas…)

006_COR@INTUITISME 180

Michel Bénard et Franceleine Debellefontaine à Cormontreuil, février 2015

Cher Michel Bénard,
Je t’avais écrit des mots un peu improvisés en voyant tes belles photos de l’expo de Reims. Une petite élégie à la « main » et à cette nouvelle école « intuitiste » que je respecte et cherche petit à petit de comprendre et assimiler. Je crois que le geste créateur de l’artiste d’aujourd’hui doit nécessairement s’inspirer à quelque chose en dehors de tout ce que la technologie aveuglement nous impose.

Bonjour, Giovanni,
Oui ce fut une très belle et bonne exposition où la qualité était présente. Oui, mille fois protégeons-nous de trop de technologie qui réduit et aliène l’homme !

Il faut absolument réagir, Michel, à cette espèce de bureaucratie où les images sortant des ordinateurs jaillissent d’un appareil sans âme et surtout sans mains. Il faut récupérer l’usage des mains, pour écrire et peindre et penser mieux !

Oui, Giovanni, l’usage des mains et de l’esprit est primordial, la main est le plus bel outil du monde ! En tant que fils et neveu d’artisans qui m’ont formé, je sais de quoi je parle ! En fait, j’ai l’ esprit d’un compagnon.

Je crois que si les mains, ces indispensables alliées du cerveau parlaient, elles seraient favorables à une démarche « intuitiste », du moins pour commencer !

En effet, « l’intuitisme » est aussi le jeu libre des mains. Voilà Giovanni, ce que j’avais écrit à propos des « mains » du sculpteur : « elles ne sont pas innocentes. Elles symbolisent la profonde intégralité de l’homme, son résumé existentiel, elles contiennent en mémoire l’histoire passée, présente et future de la vie. Les mains sont des temples qui préservent les secrets de l’humanité, elles sont les livres de la réminiscence de la connaissance. »

Giovanni Merloni

« Pour un Art de l’Intuition »
(paru dans « Pour un Art de l’intuition » en 2003)

« Assez ! Aujourd’hui notre monde est souvent sclérosé par ses habitudes. L’art, quant à lui, est la jeunesse du monde. Il a tout à créer, tout à construire, tout à proposer. Nous revendiquons la liberté de nous imposer des règles, de nouvelles règles, quand nous le voulons et si nous le voulons !
Nous préconisons un art de l’intuition, art de la sensibilité s’exprimant avec spontanéité, une spontanéité qu’il n’est possible d’obtenir qu’après un long travail. Cessons de penser l’art comme une intention. N’appliquons plus de scénario dans le récit. Laissons faire l’intuition ! Du point de vue de la forme, la poésie doit pouvoir mélanger dans le même poème vers libres, vers en prose, versets et alexandrins, si elle le désire. Au nom de quelles habitudes a-t-on décidé que la sacro-sainte unité n’est réalisable qu’au sein d’un repère constant et monotone, l’utilisation d’un vers unique n’offrant pas l’image de la diversité harmonieuse ou chaotique du monde ? L’art de l’intuition se nourrit de doute et non de certitude. Il l’exprime sans intention, en allant à l’essentiel, c’est-à-dire d’abord en manifestant l’intuition, et non pas en cherchant à la reproduire. L’art intuitiste n’a rien à reproduire. Il se contente modestement de laisser l’intuition se manifester dans l’œuvre d’art. La manifestation de l’intuition naît du doute de l’artiste. La représentation de celle-ci naîtrait de sa certitude.
Osons une autre forme de peinture, ni figurative ni abstraite, mais intuitive, peinture sans netteté, née elle aussi du flou, du doute ou de l’éblouissement, de la fulgurance intuitive ! Il est temps de proposer une nouvelle esthétique. L’art en effet connaît une crise sans précédent. Si le talent permet de devenir un artiste, il ne suffit pas pour créer des œuvres dignes du passé. Le passé, plus ou moins consciemment, nous l’avons totalement rejeté pour faire peau neuve. Mais comment ? Arrêtons le massacre !
La poésie voudrait se démocratiser ! Bien. Elle rêve d’élargir le cercle ! Pourquoi pas ? Mais cela ne peut se faire n’importe comment. On ne sacrifie pas la littérature d’un pays par caprice. De la liberté avant toute chose, mais une certaine liberté, celle qui naît d’une réflexion en profondeur sur l’art et le langage poétique. Menons la avec modestie. Sachons reconnaître nos erreurs. Ayons recours au débat. Que l’art de notre temps soit assez ouvert d’esprit pour se remettre en question, qu’il s’engage pour défendre des idées essentielles : droit de l’homme, féconds échanges entre les cultures. Franchissons les frontières, toutes les frontières, à commencer par celles de l’intolérance. Associons même les arts ! Elargissons l’espace pluriartistique, cet espace où les arts se fiancent pour dépasser les anciennes frontières !
Nous disons que la voix de l’artiste n’est plus perçue à sa juste valeur, voix participant pourtant utilement à la vie de la cité. Au nom de quelles valeurs secondes et perverses ? Cela est grave. Excessivement grave. Nous disons halte à l’habitude, halte aux intolérances ! Les temps de l’art mimétique est révolu. Ne convoquons plus seulement les ciels de la vision. Ouvrons ceux de l’intuition ! »
Eric Sivry et Sylvie Biriouk, fondateurs du groupe artistique intuitiste, juin 1998

(Toutes les photos peuvent être agrandies en cliquant sur les images)

Un dimanche, sur le bord de la piste (Zazie n. 27)

Étiquettes

dimanche 180

Un dimanche, sur le bord de la piste

Tandis qu’une immense Waterloo se joue à côté de nous
sur la route éphémère où les questions se déversent
combien de discussions ou bavardages ou murmures
combien d’héros inutiles
combien de mots compliqués
chacun hissant sa petite tour
chacun rassuré de sa propre formule

Tandis qu’une immense destruction de valeurs s’accomplit
et de bois et de fleuves et de beauté naïve
et d’amour pur comme l’eau d’une généreuse fontaine
les semaines s’écoulent, avec leurs règles bizarres
leurs habitudes primordiales

Tandis que le samedi se brûle et le calme du dimanche se prépare
je regarde la page blanche ou la toile
le parchemin ondulé, l’écran microscopique
d’un téléphone portable
et je n’y lis rien, et je ne sais plus quoi y écrire
parce que je suis écrasé par les événements terribles
parce que je ne veux pas rencontrer cette femme de 66
qui cherche la compagnie de quelqu’un en dessous des 70
parce que je suis trop fatigué pour sortir dans la rue
parce que je ne serais pas à la hauteur d’ouvrir ma porte
aux fêtes, aux voisins, aux amis anciens,
aux gens intéressants

Tandis que ce livre de poèmes immortels tombe à terre
et que je le regarde, essayant de me souvenir
de la rose, de la mignonne, du dormeur, du bateau,
de l’ivresse alcoolique, de la Seine qui coule
et des frères humains, mon esprit las s’attarde
sur le bord de la piste
un dimanche de fête

Tandis qu’une saveur indicible est appareillée sur la table
je redeviens désinvolte, je t’invite :
viens danser avec moi, ma petite !

Giovanni Merloni

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog. 

Ce n’est que la lumière. Si Paris est dite de cette qualité, c’est Rome qui la diffuse. (Piero Cohen-Hadria, #vasesco mars 2015)

Étiquettes

Aujourd’hui, dans l’esprit et dans le style des vases communicants, j’ai le plaisir de publier sur le portrait inconscient un texte de Piero Cohen-Hadria, tandis qu’il accueille le mien sur son blog pendant le week-end
Le tiers livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de « vases communicants » : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement. Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.
La liste des participants est établie par Angèle Casanova, à laquelle Brigitte Célérier a passé le relais (voir son anthologie).

vasezco_rome_05

Rome, Campo de’ Fiori, 1978

Ce n’est que la lumière. Si Paris est dite de cette qualité, c’est Rome qui la diffuse.

Il faisait froid, c’était Noël, fin des années soixante dix, nous avions loué une chambre au dessus de la place d’Espagne, via Sistina je crois me souvenir, on montait les escaliers le soir, on riait Rome, Rome c’est cette lumière-là, de ce Noël-là, le début de l’âge adulte quand on commence à entreprendre seul les voyages, qu’on laisse derrière soi sa famille, ma grand-mère qui derrière nous jette  un verre d’eau dans lequel elle a mis une pièce de cinq francs, pour qu’on revienne, si Paris alors avait sa lumière dans la cour de la rue Fabert, chez ma mère, Rome avait aussi la sienne quand une de mes tantes descendait en se dandinant un peu via di Ripetta, prenait-elle via del Fiume, rejoignait-elle le Tibre qui à une coudée de là passe et serpente et va à la mer ?

vasezco_rome_03

Rome, lungotevere près du Ponte Sisto, 2005

Je ne sais pas, elle s’appelait ou du moins nous l’appelions Mimi et cet hiver-là, elle vivait encore à Latina, dans ses environs au moins, avec un mari vigneron, viticulteur plutôt –aujourd’hui, on dirait œnologue – je me souviens de ses effets d’or, de sa brillantine sans doute, des poissons qu’on mangeait au bord de l’eau, à Nettuno, c’est à l’été, n’importe ces villes, loin dans l’espace et le temps, la lumière dont on parle, la lumière même en hiver sur la piazza Farnese, les petites boutiques comme un marché, des colifichets qu’on rapportera, j’ai tant aimé Rome, et ses ocres à l’automne

vasezco_rome_01

Rome, lungotevere Ripa

et une autre fois en été, plein été, le bus vingt trois qu’on prend à Pyramide pour aller au lido d’Ostia mité de plages privées parasols et transat serviettes éponge et crème odorante, corps bronzés, nager et au loin, un yacht blanc qui croise doucement le souvenir d’Antonioni, celui d’Amarcord (même si c’est du côté du mollet), non l’Italie, tu te souviens ce petit restaurant menu unique près du Corso Vittorio Emmanuele II c’était il y a quelques années, largo del Pallaro, la dernière fois à Rome, les hommes qui fument dehors, lisent étalé sur les capots, sur les voitures garées là le journal sports football politiques ou culture, on ne sort qu’à la nuit, ils sont là, cette fierté idiote de vivre dans une capitale qui n’est pas au sud, voir Naples et mourir, qui n’est pas au nord Milan Turin et cette Venise, cette merveille, non, l’Italie je te jure, une deuxième patrie ou seulement la seule, on aimerait y mourir, on aimerait y vivre, il y a le chaud de la couleur des pâtes à la sauce tomate, celles qu’on fait toujours un peu de sucre un peu de thym de l’ail et du basilic, tu attends, rajoutes de l’eau, laisses cuire doucement, les oignons qui s’effilochent, laisses reposer, encore un peu d’eau, le sel dans celle des pâtes, le gros, l’olive et les câpres et les anchois, la viande coupée si fin qu’au travers on y voit l’assiette, les « contorni » de da Bruno, Trastevere, en face de la pension plus ou moins (plutôt plus) catholique, l’église Sainte Cécile (Santa Cecilia), non loin

vasezco_rome_02

Rome, église de Santa Cecilia, 2005

la cour, les chèvrefeuilles peut-être, les parasols les tabourets au pied des immeubles, tout est vrai dans les souvenirs, toujours, tout, et c’est ce qui fait leur force, on les convoque et ils viennent, une autre fois pour ma mère aller clôturer un compte je ne sais plus, aller voir un notaire, un avocat, on appelle ça des affaires, j’avais regardé vaguement la carte, je m’étais dit que j’irais à pied, c’est le matin tôt j’aime la lumière du matin, tôt, je n’avais pas vu qu’il s’agissait de gravir l’Aventino, l’une de ses sept collines, la banque était garée à l’arrière, mais non, ce n’était que l’adresse d’une succursale, emprunter pour contourner cette montée fatigante le chemin de retour qui tourne au forum, les termes de Caracalla, sauter dans un bus mars, c’était en mars au soleil, boire un peu d’eau tranquillement à l’ombre, les gens qui courent, les femmes qui passent, les couleurs les lunettes de soleil, les fleurs les marchands de fruits les odeurs qui rappellent un peu la rue Rambuteau d’il y a trente ans, revenir à Paris, Orly, le bus, oui un appel téléphonique « je suis rentré oui » je suis de retour, le sac les lires le livre ou les magazines le journal, le dialecte les « ahò » les « vaffanculo », les rires les chants, cette ville ouverte Anna Magnani (un billet de Rome sans elle n’est pas un billet, serait-il vase, serait-il communicant) et son « Francesco » déchirant avant qu’elle ne meure en hiver, le soleil, la lumière, la chaleur de la vie et l’amour d’elle, des fleurs et des rires, les larmes de ma mère, le vent qui souffle, le Tibre chancelant, le vieux morceau de pont comme à Avignon, et ne rien dire du Pape et de ses bulles, non, laisser le lien ouvert, les rues qui au loin rejoignent la place du Peuple, les chemises rouges de Garibaldi, le Guépard et Burt Lancaster qui dit sortant de son bain « allons mon père.. !! », Tancrède/Alain Delon qui sourit, borgne, comment, ça l’Italie ? La lumière n’est pas éteinte, on aura beau faire, la via del Tritone ou celle dédiée à Cavour, non, ça ne s’effacera pas, juste là, villa Borghèse ou villa Ada, sous les pins

vasezco_rome_04

Rome, Villa Ada, 2005

ou en haut le Quirinale la découverte, le profond ciel bleu et au fond loin si loin qu’on ne la voit pas dans sa lumière, à l’est loin, au loin la mer…

Texte : Piero Cohen-Hadria

Photos : Giovanni Merloni

(Toutes les photos peuvent être agrandies en cliquant sur les images)

Le « péché » : une question disproportionnée

Étiquettes

001_doppio arcobaleno

«Doppio arcobaleno su Roma», depuis archiwatch de Giorgio Muratore

Le « péché » : une question disproportionnée 

Devant ce « double arc en ciel sur Rome », que je viens d’emprunter à mon ancien camarade de l’université, Giorgio Muratore, dont je fréquente de plus en plus assidûment le blog Archiwatch, je trouve le calme nécessaire pour revenir sur une des poésies du recueil « Avant l’amour », 149_« Je ne crois pas au péché ! » (Avant l’amour n. 17). Celle-ci peut représenter, en elle seule, la clé pour la compréhension de l’entière récolte de vers et, peut-être, les états d’âme et d’esprit de cette époque révolue, entre les quinze et les dix-neuf ans, où l’amour poussait à mes portes avec toute sa force subversive et destructrice tandis qu’une espèce de convention au-dessus de ma tête et en dehors de mon corps m’en empêchait vivement. Issu d’une famille laïque, je ne pouvais pourtant pas me soustraire aux conditionnements d’une société, autour de nous, fortement imprégnée de religion, de traditions et de tabous. C’est pour cela que ce « péché » dont je ne connaissais la profondeur ni la gravité m’inquiétait… de façon même disproportionnée…

002_péché 180

« Je ne crois pas au péché », j’avais hurlé, emporté par une colère éphémère — ô combien explosive ! ô combien autodestructrice ! — comme si j’avais jeté (gauchement et même violemment) le café incandescent du petit déjeuner sur la gueule stupéfaite de mon père, la personne d’ailleurs la moins indiquée pour recevoir une telle gifle « symbolique ». Car mon père avait déjà tout compris, ayant déjà vécu cette rébellion… Mais là, ce n’était pas le juste moment pour exploser, parce que je n’étais qu’un godelureau maladroit emprunté à quelques histoires farfelues de plateformes de bus, sans appui ni substance… « Je ne crois pas au péché », ce fut la rébellion d’un jour, un geste insensé et solitaire, une violente déchirure, un acte de désobéissance qui fut pourtant accepté, élargissant les bras, jetant les yeux au ciel. Je ne croyais pas à cette loi qui avait réussi à pénétrer dans les quatre murs d’une famille de gens loyaux et sincères… Une loi rentrée par la fenêtre, qui voulait tout de même me transformer en pécheur invétéré et hypocrite, désireux d’indulgences, d’absolutions non sincères. Étranger à tous ces jeux de chantages moraux, à ces sombres troupeaux de pécheurs repentis déguisés en prédicateurs, je me savais incapable d’orchestrer un leurre quelconque, ainsi que des pièges et des mensonges. « Je ne crois pas aux leurres », je disais, « je ne crois pas non plus aux pièges, aux mensonges. Tous ceux qui leurrent, qui mentent et conçoivent des pièges, agissent impunément, protégés par la dictature de leur religion, de leurs lois funestes, de leur misérable et immense arrogance. Je ne crois pas aux fautes que l’on subit ou condamne au gré des circonstances. Je ne crois pas à la mort injuste parce que l’homme l’attend. Je ne crois ni n’espère. Dans ce monde vide de sens, sans amour et sans vérité mon esprit s’habitue, jour après jour, au manque de chance d’une vie violente impitoyable, inconnue. »

003_péché 180

Depuis cette rébellion cinquante ans se sont écoulés ! Une distance même supérieure à celle qui me séparait alors de mon père rebelle et généreux. Comment transférer dans le présent cette douloureuse intuition d’un destin qu’on avait imposé à mon père et qu’on imposait à moi aussi ? Comment dire cela explicitement, sans perdre le rythme et le ton de ma voix d’alors, de cette voix sculptée en six mots : « je ne crois pas au péché » ? Oui, j’accepte de « boire le calice jusqu’à la lie », mais c’est un dialogue impossible celui qu’on voudrait tisser entre l’enfance de la vie et celle de la mort. Cinquante ans de distance c’est un trop long voyage. Il est impossible que la rouille et la boue ne se soient pas encastrées dans ce corps creusé, sillonné, écrasé, blessé à mort, ressuscité. On change, on mélange, on s’éloigne inévitablement de soi-même pour devenir un autre inconnu. Notre rébellion, notre agacement se mutent, imperceptiblement, d’une veille impatiente à l’autre, d’une veille contrariée à l’autre. À présent, cette incommunicabilité est évidente entre l’homme qui monte et celui qui descend tandis que plusieurs marches de cet escalier qui fut noble, généreux, enthousiaste ont disparu. À présent, les gens de moins en moins se rencontrent, de moins en moins se battent pour rester unis, nobles, généreux, enthousiastes. Je voulais vivre, je ne voulais pas vivre. Je veux mourir, je ne veux pas mourir. Je suis l’homme qui redevient enfant et ne trouve plus les mots. J’étais là-bas l’enfant qui devenait géant et ne savait rien de la vie…

004_péché 180 Giovanni Merloni

Dans les tréfonds des « poèmes d’amour colorés » de Ghani Alani

Étiquettes

ghani 02 - 180

Dans les tréfonds des « poèmes d’amour colorés » de Ghani Alani

Mardi dernier, une invitation insolite, extraordinaire à plusieurs égards m’a catapulté en début d’après-midi dans un appartement clair et calme au sixième étage dans le XVIIIe arrondissement de Paris, qu’assis confortablement dans un bus d’habitués à l’air tranquille et indifférent, j’ai pu rejoindre en une demi-heure.

002_IMG_2555 180

J’ai trouvé la porte ouverte. Ghani Alani, penché sur une petite écritoire, était en train de… « peindre » ? Le temps bref d’un instant avant de nous embrasser, tout en suivant sa main ferme en train de faire glisser le calame encré sur le petit parchemin teinté de jaune, je me suis demandé si ce mot « peindre » était approprié, si au contraire j’avais dû l’appeler d’une autre façon ce geste habituel et depuis toujours maîtrisé. Est-ce qu’il « écrivait » ? Est-ce qu’il « gravait » ?

003_IMG_2599 180

Après nos effusions amicales, remarquant le fait d’avoir finalement concrétisé un rendez-vous dont on avait parlé depuis une année, Ghani Alani, très généreusement, m’a montré une partie de ses créatures. Puisqu’on a affaire, ici, à de grandes feuilles aussi robustes que subtiles, j’ai eu la chance de voir (et photographier) une centaine d’oeuvres uniques, l’une différente de l’autre, qu’il garde amassées dans des cartons empilés l’un sur l’autre ou prudemment faufilées dans des tiroirs à plusieurs étages.

004_IMG_2548 180

Je n’ai vu que la pointe minuscule d’un iceberg gigantesque. Mais cela a suffi à m’étonner et m’enthousiasmer vivement. Car au fur et à mesure que ces feuilles venaient à la surface, réveillées de leur sommeil pour ce énième visiteur que j’étais, le plus grand calligraphe de France m’expliquait, par sa voix chaleureuse et gentille, que chaque tableau était aussi une poésie. Ou plutôt que chaque poésie, jaillissant librement ou douloureusement de cette plume « chinoise », prenait chaque fois des formes différentes ainsi que des couleurs inattendues, jusqu’à devenir un tableau.

005_IMG_2563 180

La calligraphie (ou « belle écriture ») représente en plusieurs civilisations (de l’Égypte à la Mésopotamie, de la Chine au Japon) une forme d’expression « universelle » basée sur la mise en valeur d’un alphabet où les idéogrammes et les suggestions symboliques sont encore vivants même si tout cela a évolué. Même si cet alphabet est parlé et écrit par d’entières nations et imprimé au jour le jour dans les journaux d’une vaste portion de la planète. Un alphabet structuré en fonction de voyelles ou de consonnes tout comme dans tous les autres alphabets (grec, russe, hébreu, français, anglais, et cetera), mais avec quelques « ingrédients » en plus.
« La calligraphie appartient à ces précieux outils que possèdent encore le monde moderne pour rapprocher les hommes en un seul unique, celui de l’esprit syncrétique, de la lumière révélée et du verbe d’amour universel… » voilà ce qu’avait dit Michel Benard en occasion d’une splendide exposition de Ghani Alani à Reims, en 2009. « La calligraphie est une sacralisation de l’écriture, un état d’être, une philosophie de vie oscillant entre les fondations immuables de la tradition et les hardiesses libérées de la modernité. La calligraphie est une trace d’encre à laquelle le calame donne naissance sous la maîtrise de la pensée et de la main experte du calligraphe qui transmet sous multiples variations son héritage spirituel, sa connaissance de l’origine qui révèle à l’homme ce qu’il porte en lui mais ne voyait pas. La calligraphie ne se veut pas un simple acte d écriture, mais se doit d’être un acte de vie, un état d’être et de penser, ayant pour but unique d’unir, de relier et d’engendrer une meilleure harmonie de l’humanité. Pérenniser la proximité et l’osmose en élevant le savoir et les esprits. »

006_IMG_2569 180

Comme tous les autres occidentaux, je reste toujours stupéfait devant la force symbolique que ces caractères gardent intacte, sans qu’il y ait apparemment l’exigence d’une « explication » ou « traduction » quelconque. Cette observation ne s’applique peut-être pas à tous ceux qui fréquentent au quotidien la langue arabe, capables bien sûr de lire sans difficulté le texte poétique tout en appréciant la beauté indiscutable de l’œuvre d’art qu’elle est.

007_IMG_2570 180

Je me demande pourtant, même pour quelqu’un qui parle et écrit couramment en cette langue suggestive et mystérieuse, si une lecture de ces tableaux poétiques, de ces poésies d’amour ou actes d’amour, est vraiment toujours facile. En considération aussi de la signification et du sens des mots, souvent multiple et parfois contradictoire.
Je me demande d’ailleurs si cette « compréhension » est vraiment importante, voire nécessaire ! N’avons-nous pas aimé les chansons des Beatles et Bob Dylan, même si nous en comprenions juste l’inflexion de la voix, en plus d’un mot ou deux seulement ?

008_IMG_2561 180

Une compréhension exacte, précise jusqu’au bout, n’ajouterait pas grand-chose, je crois, à la force communicative de cette œuvre prodigieuse. Ici, le secret réside peut-être dans la constance voire dans « l’obsession » de ce geste quotidien, artisanal et poétique à la fois, qui projette la calligraphie sur des supports cohérents aux expositions publiques, aux maisons des collectionneurs, dans l’esprit du dialogue avec tous les gens passionnés et sensibles.

009_IMG_2624 180

Je me demande aussi, symétriquement : serait-elle facile à comprendre une « poésie calligraphique », en italien ou en français ? Un chant en vers qui prenait la forme d’un tableau sous les mains d’un artiste calligraphe de Provence ou de Lombardie ?

010_IMG_2549 180

Dans notre culture occidentale, nous avons opéré une rupture nette, une séparation presque définitive entre l’utilisation de l’alphabet et la figure anthropomorphe ou abstraite. Même dans les cas exceptionnels d’une recherche calligraphique soignée, qui met en valeur la beauté et la force sémantique de nos caractères, le dessin et la peinture vont suivre inévitablement un parcours parallèle qui n’est pas toujours complémentaire à celui de la parole écrite.

011_IMG_2602 180

On observe chez nous plusieurs exemples où les seuls mots ou les seules lettres de l’alphabet, tout comme les nombres, assument un rôle central ou absolu dans l’œuvre d’art. Mais, depuis des siècles, cela n’exclut pas, mais présuppose, au contraire, l’existence « contemporaine » d’une peinture figurative qui se passe presque toujours d’un « texte » quelconque. Même dans l’art abstrait, on ne peut pas exclure la possibilité de l’évocation sinon de la reproduction symbolique de la figure humaine.

012_IMG_2552 180

Apparemment, un art basé exclusivement sur les caractères de l’alphabet — intégrés par un goût même raffiné pour les éléments de la nature, comme les fleurs, les plantes, les animaux et leurs traces sensibles — ne pourrait pas atteindre, surtout en Occident, les mêmes niveaux de compréhension d’un public moyen que les œuvres de la peinture classique, où la figure inscrite dans une narration résume en elle-même tous les messages d’un texte écrit et même plus.

013_IMG_2596 180

Et pourtant l’œuvre calligraphique de Ghani Alani nous parle, nous touche, nous bouleverse. Même si nous ne comprenons presque rien des infinis messages textuels que l’auteur y a mis. Aimons-nous instinctivement ces tableaux magnifiques tout comme nous aimerions des peintures abstraites ? Oui, peut-être. Très probablement. Mais il y a quelque chose encore, dans les tréfonds de chacune de ses « poésies d’amour colorées » :

« Je ne veux pas que les fenêtres de ma maison
Soient fermées, afin de recevoir toute les cultures de l’univers
Et répandre la mienne en écho. »

« Le grain de ta beauté, mon amour,
Est le point du verbe aimer, plein d’attraction.
Sans cela, qu’aurait été le principe de Newton ? »

« Tes joues cristallines, les perles dans ta bouche,
Sont la traduction de ma poésie lumineuse. »

« Ses mots se sont baignés dans la mer longue,
Puis le poète les a laissés dorer sous un soleil de sable. »

« La ligne calligraphique est une rencontre des rimes amoureuses de la beauté, et le rendez-vous des amis. »

014_IMG_2565 180

Notre enchantement est indéniable quand, petit à petit, nous entrons en tant que spectateurs dans l’univers narratif de Ghani Alani, comme le dit aussi Michel Benard dans un de ses délicats poèmes consacrés à l’artiste que vous trouverez ci-dessous.
Indéniablement, celui-ci « transporte » en France et en Europe une culture millénaire, à laquelle il reste toujours fidèle. En même temps, Ghani Alani n’aurait pas pu vivre à Paris, où il connaît nombreux peintres et sculpteurs parmi les plus célèbres, sans en recevoir une provocation, un défi. Voilà qu’il ne se borne pas à un transfert géographique d’un pôle à l’autre du globe ! Tout au long de ses quarante-huit ans d’installation parisienne, il se cale dans le présent avec son immense bagage culturel et visuel, mettant ses inimitables capacités gestuelles au service d’une figuration qui se projette sans transition dans le futur.

015_IMG_2567 180

Mardi dernier, tout en regardant les tableaux de Ghani Alani, je songeais, de plus en plus fasciné, à l’étoffe d’un foulard transparent en train de survoler les humains pour devenir lui-même un objet de découverte et de rêve. Je me suis alors souvenu d’une scène inoubliable d’une comédie d’Eduardo De Filippo, acteur et dramaturge napolitain : « Bene mio, core mio » : « Mon bien, mon cœur »). Le dénouement de cette pièce théâtrale se joue en fait autour d’un foulard, ou pour mieux dire d’une étoffe de soie brochée aux pouvoirs thaumaturges… une étoffe dessinée et colorée par un « homme de science » arrivé à Naples depuis l’extrême Orient (1)…
Oui, les parchemins en grand format de Ghani Alani ont une force particulière, le pouvoir de nous transmettre les couleurs et les musiques d’un monde immense aux innombrables trésors. Un monde qui ne nous apporte que du bien.

016_IMG_2560 180

Mon incursion dans le monde poétique et figuratif de Ghani Alani n’est pas finie aujourd’hui. J’y reviendrai bientôt, pour lui poser des questions et aussi, pour essayer, avec mes seuls instruments, décrire voire interpréter quelques-uns des tableaux que je suis en train de montrer aujourd’hui.
Et voilà le sujet autour duquel je lancerai alors ma première question. Pour moi, la poésie et le dessin ont les mêmes racines, le même lieu de naissance : la rêverie, la volonté de vivre en dépit de la mort omniprésente, le geste d’amour. Et pourtant mes textes écrits voyagent sur un autre train, ils partent d’une gare et descendent dans une autre à des horaires différents vis-à-vis des tableaux. Je suis un peintre narrateur ainsi qu’un écrivain pictural… mais les deux formes d’expression sont en lutte, l’une contre l’autre, sans trêve.
Ghani Alani a trouvé, au contraire, depuis le commencement je crois, la juste clé, en réalisant une synthèse merveilleuse entre elles. Il a eu le grand courage de lancer ses créatures dans des orbites universelles et, en même temps, l’humilité pour s’effacer un peu, pour cacher quelque chose chaque fois. Délibérément, il laisse flotter dans l’air le merveilleux sentiment du « non-dit » !

ghani 01 - 180

À Ghani Alani

Lorsque le noir d’encre
Révèle la voix du silence,
La musique du calame
Devient le plus beau
Chant de l’homme,
C’est la note sublime,
La ligne qui transcende la poésie,
Où grandit la prophétie,
Où s’embrase la beauté.
C’est la trace du cœur,
Le signe devenant visible
Sur un fond de ciel bleu.
C’est l’enluminure d’un souffle universel
Qui voudrait déposer sur le monde
Le voile de la connaissance.
Lorsque le noir d’encre
Dispense l’éclat de sa lumière,
C’est un fragment de parole sacrée
Réfugié au grain du parchemin.

Michel Bénard

« Ghani Alani est aujourd’hui reconnu comme un grand maître qui, fait très exceptionnel et rarissime s’est vu attribuer deux fois l’Ijazé, la distinction suprême chez les calligraphes et que l’on peut traduire par transmission ou autorisation. Ghani Alani est un homme qui fertilise l’esprit en allant à l’essentiel, il se fait passeur du savoir, des connaissances et disciplines traditionnelles, mais il est un artiste créateur et un enlumineur d’une grande modernité, grâce à lui et à l’ouverture de son esprit sur le monde, il n’y a ni passé, ni présent, tout n’est qu’une longue continuité vers un futur alimenté d’espérance. » Michel Bénard

ghani 03 - 180

(1) Extrait de la scène finale de « Mon bien, mon cœur » d’Eduardo De Filippo :
VIRGINIA — Ce sera faiblesse, mais depuis peu cela finit. (Elle recommence à pleurer, tandis que Lorenzo, d’un air discret, s’approche d’un meuble ancien, fouille dans un tiroir avant d’en sortir un magnifique brocart fin XVIIIe, bien conservé, aux couleurs très vivantes. Puis il avance vers la femme et, par un geste délicat, appuie mollement la précieuse étoffe sur les épaules de Virginia. À ce contact inattendu, elle demeure un instant frappée de stupeur ; puis elle regarde autour d’elle en quête de Lorenzo, de l’air de lui demander la raison de son geste)
LORENZO (il intervient à propos) — c’est une étoffe de soie brochée fin XVIIIe. Vous l’aimez ?
VIRGINIA — (admirative) Que c’est beau ! (Elle a cessé de pleurer)
LORENZO — Savez-vous pourquoi je l’ai posée sur vos épaules ? Parce que cette étoffe a un pouvoir incroyable, extraordinaire. On ne peut pas dire un pouvoir surnaturel, car la fonction qu’elle déroule a été établie scientifiquement avec des preuves de fait. Mais on pourrait même la définir miraculeuse.
VIRGINIA — (fascinée par cette affirmation, elle le questionne avec intérêt) Vraiment ?
LORENZO — Et pour quelle raison devrais-je vous dire une chose pour une autre ? Tous ceux qui se couvrent le corps avec cette étoffe éprouvent une espèce de bien-être ; ils reçoivent une influence bénéfique, capable de transformer en euphoriques manifestations de joie n’importe quel état dépressif de la personne. (Virginia, subjuguée par ce récit fantastique, devient de plus en plus attentive et intéressée) Un grand homme de science de l’époque — ayant fui de l’Extrême-Orient pour des circonstances mystérieuses — fut invité à la cour de Ferdinand IV, pour qu’il essaie d’arracher la Reine de son état de prostration et mélancolie, où elle était tombée, à la suite d’une maladie ou d’un mauvais sort que lui avaient jeté d’obscurs éléments antimonarchiques. L’homme de science prit un mois. Pendant ces trente jours, il dessina et colora lui-même cette coupe d’étoffe que vous avez sur les épaules et finalement il se présenta à la cour, se déclarant prêt pour l’expérimentation, sûr de sa réussite. En fait, la Reine, grâce à cette coupe de brocart, retrouva son esprit gai et vécut heureuse le reste de sa vie.
VIRGINIA — Comment s’explique cela ? !
LORENZO — Tout le mystère consiste dans le dessin et dans les couleurs. Permettez-vous ? (Il soulève un bord du brocart avant d’y pointer dessus l’index pour que la femme le suive dans ses renseignements et précisions, qu’il veut signaler, pour lui rendre plus simple le dévoilement du mystère) Ne voyez-vous pas ce dessin comme il est contourné au départ, et par quelle vigueur prend-il corps, pour décrire ensuite une courbe délicate qui va former de façon inattendue ce nœud ? Cette trace c’est la pensée qui la parcourt, de façon tout à fait indépendante de notre volonté. La pensée se met en marche avec le dessin, devient robuste au fur et à mesure, se plie pour suivre la courbe délicate, et finalement atteint l’enchevêtrement, le nœud. Celui-ci efface inexorablement la tache obscure à la couleur triste que chacun de nous porte sur sa conscience. Quelle est la couleur triste ? Le noir. Quelles sont les couleurs qui se superposent à la couleur triste ? Les voilà. (Il les dénombre les indiquant une à une.) Rose, rouge, céleste, vert… Une fois effacée la couleur triste, les couleurs gaies entrent en fonction. Donc, dès que je vous ai appuyé l’étoffe sur les épaules, vous avez cessé de pleurer.
VIRGINIA — (heureuse du constat) C’est vrai…
LORENZO — Et je vous donne cette étoffe.
VIRGINIA — (flattée) Vous m’en faites cadeau ?
LORENZO — Elle s’adapte à vous tellement bien ! Elle peut vous rendre heureuse.
VIRGINIA — (ravie) Merci.
LORENZO — (avec une simplicité enfantine) Virginia, voulons-nous nous marier ?
VIRGINIA — (avec une adhésion tout à fait sincère) Oui ! (Une longue pause, pendant laquelle les deux se sourient l’un l’autre, pour confirmer leur adhésion réciproque).
Eduardo De Filippo (traduction Giovanni Merloni)

019_IMG_2586 180

Pour agrandir les photos ci-dessus (tableaux et dessins de Ghani Alani)
cliquez sur l’image 

Giovanni Merloni

Tout près… au loin (Avant l’amour nn. 2, 3 et 4)

Étiquettes

001_eve 180

Tout près… au loin

Tout près
une branche nue se détache
avec son nid
d’oiseaux misérables.

Tout près
la charmille s’offre au regard
verte de vie.

Tout près
je demeure silencieux,
enthousiaste.

Personne ne me cherche,
ni elle ni d’autres.

Au loin
le monde est tout près de l’Histoire.

002_eve 180

Sur le bord du fossé

Sur le bord du fossé
j’observe la paix flottante
des feuilles desséchées
la joie insignifiante
des êtres invisibles.

Glace fondue, tu trembles
dès qu’un caillou t’effleure.

Morne étendue du fossé,
manège étincelant
de ma faiblesse
miroir obscur
de ma tristesse.

003_eve 180

J’ai marché

À l’aube
j’ai vu la mer se briser
contre le ciel,
des murs d’eau se flanquer
contre les écueils artificiels.

À midi
j’ai entendu l’odeur des poissons
jetés sans façon au fond des barques.

Au couchant
j’ai scruté les gueules des pêcheurs
jouant aux cartes au fond du bar.

Du soir au matin j’ai marché
dilapidant des heures inutiles
pour ne pas m’occuper
de la mort ni de toi.

Giovanni Merloni

Merci à Ève de Laudec pour la sympathie et l’ironie lors de notre rencontre pour un échange autour de mon travail de réécriture de ce texte.

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme toutes les autres poésies publiées sur ce blog. 

Par le filtre embué de la baie vitrée (Avant l’amour n. 1)

Étiquettes

001_hervé 180

Par le filtre embué de la baie vitrée

Je ne crois pas au péché.

Le bruit triste de la pluie
brise la peau gelée de la nuit.

Je ne crois pas à la mort injuste
parce que l’homme l’attend.

Par le filtre embué de la baie vitrée,
je découvre le sens de ma vie.

Par l’insistance de l’eau qui court,
je devine le danger du monde.

Par la faible défense du verre craquelé,
je saisis son mensonge.

Giovanni Merloni

002_hervé 180

003_hervé 180

Merci à Hervé Lemonnier, qui a su donner une touche de son esprit libre et intransigeant à mon travail de révision de ce texte.

G.M.

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme toutes les autres poésies publiées sur ce blog. 

« Je ne crois pas au péché ! » (Vers un atelier de réécriture poétique n. 17)

Étiquettes

foto muratore 4.04.2015
Rome, photo de Giorgio Muratore, depuis Archiwatch

« Je ne crois pas au péché ! » (Vers un atelier de réécriture poétique n. 17)

149_« Je ne crois pas au péché ! » (Avant l’amour n. 17)

«Simplement désormais de penser»
Bonsoir Giovanni,
Excusez-moi si je n’ai pas encore donné de mes nouvelles. Je lis chaque jour votre poème qui, aussi « jeune » soit-il ou peut-être parce qu’il l’est, énonce tout et ne renonce à rien.
Je pourrais vous dire, au regard de cet âge que nous avons eu en commun, de souvenir de pluie qui s’enfonce, et voire même, s’efface dans la nuit. Et que dans le travers d’une vitre la vie se révèle autant qu’elle se reflète. La tromperie du monde (ou du verre ondulé ?) me semble un mot presque dérisoire au regard de l’illusion qu’il façonne, tel ce verre ondulé qui déforme tout à souhait.
Le péché ne m’appartient pas, ici deux mondes adolescents se rencontrent et s’étonnent, parce qu’un autrui entre là où il n’y avait que nous-mêmes. Ainsi mon ignorance me préserve d’une menace qui n’existe que pour d’autres. Il me manque sans doute un passage, une ligne, un sursaut ou un frisson qui rappellent à « ce » monde. (Però a leggere l’originale in italiano trovo questo passaggio più diretto, più schietto…)
« Je ne crois pas à la mort injuste parce que l’homme l’attend ». J’aurais aimé écrire ainsi.
Puisque ce monde de péchés se combat résistant, peut-être qu’exister revient à résister.
Au regard du temps passé, plus que faux, je trouve ce monde « poésie qui ne trouve pas sa rime ».
Mais avec vos péchés sublimes, vous menez une vie inconnue dont je suis fier de partager des instants comme celui-ci.
Cher Hervé,
Grazie di questa bella lettera, la voglio conservare ! !
Bonsoir Giovanni,
je me suis cette fois sans doute trop pris au jeu de la réécriture puisque je t’envoie avec ce mail « ma » version de l’acte poétique que tu as accompli au sortir de ton adolescence. J’ai pris beaucoup de plaisir à travailler auprès de la version italienne (la plus proche du geste d’alors) tout en m’accompagnant de ta traduction française. Cette dernière est déjà en elle même une réécriture et c’est sans doute pourquoi tu as ressenti le besoin d’ajouter autre chose, comme pour compléter ce qui était pourtant alors et déjà un acte total (surtout à cet âge). Et c’est cette totalité, cette action d’écrire « entière » qui frappe dans le poème original pour s’atténuer quelque peu dans sa version actuelle et que j’ai cherché à atteindre moi aussi, bien que loin désormais de cet âge torturé. L’exercice a été très plaisant pour moi et j’espère qu’il pourra te servir d’une manière ou d’une autre pour intégrer ton poème dans ce recueil. Tu peux être plus que fier de cette publication ! Écrivons au plus vite pour échanger nos points de plume et dans l’attente, mon ami italien de France, je te salue avec fraternité de coeur et d’esprit.
Cher Hervé,
Ton interprétation poétique, que je garderai soigneusement, m’a aidé à sortir de l’impasse.
J’ai compris d’abord que dans le texte d’origine il y avait une force que je devais absolument respecter.
J’ai donc réécrit cette poésie selon le fil conducteur originaire auquel j’ai ajouté quelques touches légères.
Giovanni,
je suis content de te voir satisfait de ton travail de réécriture, et encore plus de savoir que j’ai pu en quelque sorte t’aider à surmonter la difficulté que représente toujours la réinterprétation d’un texte. En effet, ce que l’on a écrit autrefois peut sembler insuffisant, voire faible, esthétiquement parlant, mais je reste au contraire persuadé que c’est l’esprit d’alors, sa force et ses pensées qui n’existent plus en nous ou qui ont pour le moins évolué.
La première strophe… J’ai seulement un doute sur « l’eau qui sourd ». Je te conseillerais de le changer en « l’eau qui court » (il y a un danger enfantin dans l’action de courir).
… je trouve que la strophe centrale… reste sémantiquement et poétiquement un peu faible…
La dernière strophe est bien différente au niveau de son sens, il faut y voir là l’œuvre du temps passé, de l’expérience exposée. J’y dénote presque comme un abandon, une fatalité, une résignation…
Je me suis permis de te dire mes pensées sans retenue, car ta démarche révèle une grande intelligence et une sensibilité artistique peu commune, et celles-ci ne s’accommoderaient point de faux-semblant. Je te dis, de nouveau, merci d’avoir pensé à moi, c’est un bonheur que de se retrouver au milieu de ces noms que moi aussi j’estime, tout comme toi.
Cher Hervé,
Après réflexion, j’ai trouvé ma solution au rébus de cet étrange dialogue entre deux époques de ma vie
Évidemment, dans tout le recueil « Avant l’amour » le passé a été revisité et transporté dans le présent, avec toutes les traces inévitables d’un voyage accidenté…
Je crois beaucoup dans ce poème de la rébellion et je ne m’inquiète pas de son éventuel ou partiel « manque de poésie ». J’ai donc essayé de rendre le sens de sa critique primordiale clair et explicite : une attaque à l’hypocrisie catholique, surtout, voire à l’hypocrisie du pouvoir en Italie (et non seulement) dans les années 50 et 60 (et non seulement).
Pour cette raison, je me suis pas borné à réécrire la deuxième partie du texte, et j’ai coupé la strophe finale.
J’espère que tu partageras cette décision.
J’ai connu Hervé Lemonnier sur Twitter en 2013, lors de mes premiers pas avec «le portrait inconscient». Je fus touché d’abord par le titre de son blog « era da dire », une expression toscane très raffinée : « il fallait (absolument) le dire », ensuite par cette phrase-mot d’ordre : « Simplement désormais de penser ».
Dans ce blog, je restais toujours admiré par ses poésies élégantes et brusques à la fois, qui me rappelait quelques passages de ma jeunesse et de ma façon même de m’exprimer alors :
Salve 22
Brandir l’envers, rechausser l’univers.
Démanteler les cintres, habiller le parterre.
Agir en cercle.
Usurper l’éternel, fronder les files d’attente.
Languir le temps d’entendre.
Retrancher loin des gorges.
Gronder pourtant.
Passer les restes.
Hervé Lemonnier
Une affinité, peut-être, qu’une drôle de circonstance rendait encore plus intéressante : moi, un Italien « immigré » à Paris ; lui, un Français «émigré» en Toscane, travaillant je crois à Florence.
Plus tard, en se croisant plutôt dans les horaires du soir et nocturne, je me suis réjoui à traduire en italien «dans l’espace d’un tweet» ses «tweets poétiques» en français.
Je me suis rendu compte plus tard qu’Hervé Lemonnier avait mis en place une splendide passerelle de textes à lui, traduit en une ou deux langues à la fois «twitterature & traduction» : voilà quelques-uns de nos échanges :
Selon l’âge de celle-ci, le cerveau résonne différemment au sein de la boite crânienne qui le contient. Je l’entends bien.
Col passare degli anni, sento il mio cervello risuonare nella scatola cranica ad un ritmo sempre diverso. (Traduction @GiovanniMerloni)
La fumée dans les yeux mise à part, tant de choses me manquent des soirées barbecue « Apprenons à être grands/Du charbon plein les dents ».
A parte il fumo negli occhi mi mancano tante cose di quelle grigliate serali: Diventammo grandi/Con i denti pieni di carbone. (Traduction @GiovanniMerloni)
Il y a quelque chose de louche au pays des aveugles pour que les borgnes y soient rois.
C’è qualcosa di storto nel paese dei ciechi se basta avere un occhio per diventare re. (Traduction @GiovanniMerloni)

Giovanni Merloni