Chant d’un berger ayant perdu son troupeau (Vers un atelier de réécriture poétique n. 6)

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Rome, photo de Giorgio Muratore, da Archiwatch

Chant d’un berger ayant perdu son troupeau (Vers un atelier de réécriture poétique n. 6)

136_Chant du berger ayant perdu son troupeau (Avant l’amour n. 6)

« Traduire au-delà des mots »
Au tournant de la sixième poésie, que je viens de relire avec l’aide illuminé d’Élisabeth Chamontin, je me dois de vous préciser, mes chers lecteurs, que cette expression « atelier de réécriture » ne correspond pas vraiment, dans sa signification connue, à ce qu’on a fait jusqu’ici.
En fouillant dans le glorieux BLOG O’TOBO d’Élisabeth, j’ai trouvé la réponse définitive à mes doutes. Lorsqu’elle se consacre, par exemple, au texte de Harry Mathews elle réalise une véritable réécriture poétique. Le terme « réécriture » correspond d’ailleurs à la « paraphrase » d’un texte très connu ou, comme il est très fréquent en musique, à la « variation » ou la « reprise ».
Dans mon cas, après plusieurs lectures à haute voix — en présence d’amis poètes — des textes que j’avais publiés dans une première phase sur mon blog, je les ai modifiés sensiblement, abandonnant le souci de la cohérence avec le texte italien d’origine.
Dans cette révision, j’ai donc déjà pris en charge le problème de la compréhension. En fait, la plupart des « changements » dérivent moins des défauts de l’ancienne traduction que de la forme italienne originelle qui se révèle, dans certains passages, abrupte, hermétique et intraduisible.
Ma principale interlocutrice de cette phase préliminaire, Claire Dutrey, ne m’a rien conseillé quant au contenu de chaque poésie. Elle s’est bornée à discuter avec moi le sens de quelques mots et, chose de basilaire importance, à me signaler ce qui n’était pas compréhensible (ou pas beau) en français.
Elle a trouvé en moi un terrain fertile. Car j’avais déjà bien compris, comme je viens de dire que cette difficulté de compréhension (ou laideur) de certains passages naissait presque toujours d’une rupture, déjà en italien, d’un manque de cohérence, d’une baisse dans le rythme.
Il y a des poésies, dont je vous parlerai les prochains jours, pour lesquelles la laideur d’un passage ou la difficulté de compréhension signalée par Claire m’ont obligé à changer sensiblement l’ensemble de la poésie.
Je ne regrette pas du tout ce choix. Car mon but est celui de « traduire au-delà des mots ». Si j’écris en français et que mon poème de départ n’est pas « Le chant nocturne d’un berger errant de l’Asie » de Giacomo Leopardi, ni l’une de mes poésies déjà publiées en Italie — ou alors des poésies « intouchables », peu nombreuses — mon attitude envers ce texte est tout à fait ouverte et expérimentale.
Je n’ai aucune difficulté à avouer que je ne considère pas comme achevées ou abouties, dans leurs textes italiens, la plupart des poésies appartenant à la collection « Avant l’amour ».
Peut-être, j’y reviendrai un jour, dans cette langue sacrifiée de mon pays natal. Mais ce n’est pas sûr que je le ferai. Elles resteront assez probablement — et cela me plaît beaucoup — dans une forme hybride, à mi-chemin entre la poésie et le récit.
Elles resteront pour moi comme des morceaux d’un journal fourmillant de vie et de pulsions typiques d’une époque circonscrite, d’ailleurs inoubliable. En raison, justement, de ces traces, autant de « madeleines » ou de vieux disques en 45 tours…
Pour mieux expliquer le sens de cet aveu, il faut considérer le passage du premier blog au portrait inconscient. Dans la première phase de mon installation — caractérisée par mon frénétique apprentissage de la langue et des « trucs » de la vie parisienne —, je me calais dans la langue française par le biais exclusif des commentaires à quelques spectacles théâtraux ainsi qu’aux romans d’écrivains français — jeunes ou moins jeunes — comme Stéphanie Hochet, Carole Zalberg, Jérôme Ferrari, Harold Cobert, Pierrette Fleutiaux, Alain Wagneur et Valère Staraselski. Je ne publiais que rarement mes premiers textes littéraires en français.
Avec le « portrait inconscient », comme peuvent le témoigner mes premiers amis de Twitter (Jan Doets, Brigitte Célérier, Dominique Hasselmann et Élisabeth Chamontin), j’ai, du jour au lendemain, tourné la page, décidant d’abord d’écrire en français, abandonnant de facto l’italien. Ensuite, j’ai décidé de publier des textes littéraires existants ou créés exprès pour le blog, en langue française.
À partir du premier janvier 2013, j’ai entamé la publication de mes poésies en français. Évidemment, dans les premiers temps, le rapport avec le texte italien d’origine étant plus contraignant, la question de la traduction, bonne ou mauvaise, était plus difficile à démêler.
Une année depuis, mon engagement quotidien dans Twitter, avec les nombreux relations et échanges avec les autres blogs, a été pour moi une école formidable.
Peut-être, mon vocabulaire est encore limité, ma connaissance du français « parlé » moins robuste vis-à-vis du français « écrit », mais je n’ai pas de choix.
J’avance avec mon français à moi, sans perdre évidemment la maîtrise de l’italien « parlé » et sans trop me soucier si mon italien « écrit », qui est encore, en principe, l’italien d’un écrivain, ne s’alimente pas trop de nouvelles suggestions.
C’est en ce contexte-ci que j’ai demandé aujourd’hui à Élisabeth Chamontin, que j’admire énormément pour son esprit poétique anticonformiste et rigoureux à la fois, de faire abstraction du fait que je suis italien. Peu importe, si je perds quelque chose, si je laisse quelques mots et images et mémoires derrière moi. L’important, pour moi, est de considérer le texte français comme un radeau ou une barque solide où je me suis finalement installé.
À partir de cela, tout ce que j’écris doit être clair, compréhensible. C’est autour de cette compréhension que la discussion s’entame, ensuite, sur le rythme et la musique de la poésie. Cet atelier assume alors une fonction plus vaste, pour moi et mes interlocuteurs. Il ne s’agit pas de réécrire à ma place, même de minuscules morceaux, mais de corriger et suggérer à cet aventurier de la langue que je suis quelques petits trucs du métier. Cela demande une grande générosité et ouverture mentale. J’ai eu vraiment de la chance, dans le total hasard des rencontres dans les réseaux sociaux, ayant rencontré des personnes de la valeur humaine et intellectuelle de Brigitte C., Françoise G., Claudine S., Marie-Christine G., Jocelyne T. et, aujourd’hui, d’Élisabeth Chamontin.

Giovanni Merloni

Rome (Vers un atelier de réécriture poétique n. 5)

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Rome, photo de Giorgio Muratore, da Archiwatch

Rome (Vers un atelier de réécriture poétique n. 5)

131_Rome (Avant l’amour n. 5)

« Chère Jocelyne,
…Je voudrais publier le prochain mardi 10 février la poésie « Rome ». Il s’agit, bien entendu, d’une poésie très simple, élémentaire même, que j’avais écrite au temps de mes 16-17 ans. Je l’ai travaillée pour la rendre en français déjà une première fois. À présent, j’ai juste revu un peu le rythme et quelques mots. Je vous serai reconnaissant pour votre regard extérieur et vos observations : là où peut-être le texte vous semble moins fouillé, là où le choix du mot et de l’expression ne correspond pas à l’esprit d’un lecteur français, et cetera… C’est à vous de dire aussi ce que vous ressentez, en me lançant quelques suggestions dont je tiendrai compte, sinon dans cette poésie, dans quelques autres occasions. Chaque collaboration jusqu’ici a été différente et ce sera ainsi chaque fois. Ce qui m’intéresse est de profiter de cette « réécriture », assez sérieuse, pour avoir un petit échange avec vous, qui aimez de toute évidence Rome… »
« Cher Giovanni
Voilà ce que je me suis permise de proposer, mais ce sont seulement des propositions bien sûr. Je suis certaine que vous trouverez le meilleur arrangement pour ce joli poème.
J’ai avec Rome une histoire de regret et de ratage mais je l’aime plus que tout autre ville italienne même plus prestigieuse. J’aime sa couleur et ses teintes changeantes,  ses façades, sa beauté,  la désuétude de certains quartiers, sa vivacité et son tourbillon, sa placidité aussi, le temps qui passe et nous retient à coté du temps chronologique nous faisant apercevoir une autre manière d’être au monde… »
Je me suis permis de transcrire quelques morceaux de ma correspondance avec Jocelyne T. (@allearome sur Twitter), au sujet de la poésie d’aujourd’hui, pour une raison qui va au-delà de l’importante question de la traduction, de l’expression qui change ou évolue d’une langue à l’autre, ou alors du sens d’une poésie qui parle de Rome.
Cette petite expérience, encore aux premiers pas (cinq rencontres sur le total d’à peu près trente échanges prévus), se révèle très intéressante et encourageante pour moi. Cela peut constituer d’ailleurs une preuve tangible de l’existence (encore) d’une vive exigence d’humanité et d’échange réel et direct entre les humains autour de la poésie.
D’ailleurs la poésie, même la plus universelle, n’est-elle pas l’expression d’un geste, l’élan de quelqu’un envers quelqu’un d’autre ? N’a-t-elle pas, la poésie, dans ses tréfonds subliminaux les plus cachés, le même esprit qu’une lettre d’amour ?
Jocelyne T. s’occupe de psychanalyse : « Ce champ est passionnant quand on est curieux de l’autre  mais curieux de la bonne façon, celle qui ne viole aucune intimité et ne se permet aucune interprétation en dehors du cabinet de l’analyste. Il est passionnant de découvrir comment chaque individu se débrouille avec sa propre question, ses tourments , les bricolages qu’il trouve pour faire face à l’énigme du monde. La poésie comme d’autres formes de l’art est un de ces bricolages avec la langue pour notre propre plaisir et celui du lecteur. L’écriture permet de faire surgir parfois ce qu’on ignorait de soi -même et pourtant nous écrit encore, à la lettre. Vous avez raison la poésie s’écrit un peu comme une lettre d’amour. »

Giovanni Merloni

Une montagne de fer à Rome

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Traduire « ‘n sacco de fero » d’abord du dialecte romain à l’italien, ensuite de l’italien au français ce serait comme monter jusqu’au sommet de la tour Eiffel ou de celle de Tatline, avec la certitude de tomber en se faisant beaucoup de mal. Je peux essayer : une montagne de fer. Serait-ce irrévérencieux envers l’une (ou deux) des merveilles du monde ? Je ne sais pas. Il est sûr et certain que mon ami Giorgio Muratore, professeur émérite d’histoire de l’architecture à Rome, se moque un peu de ces « monstres » toujours projetés vers un avenir qui flotte désormais derrière nos dos vieillis.
Muratore a d’ailleurs une raison tout à fait noble et respectable à défendre. Pourquoi s’attacher à ces modèles — appartenant désormais à des époques révolues — pour proposer ou imposer — ce que fait l’architecte Massimiliano Fuksas, connu en France aussi — un nuage de fer, pour mettre en valeur (ou plutôt en crise) l’un des chefs-d’œuvre de l’architecture rationaliste italienne ?
Il aurait été mieux de laisser ce nuage libre de flotter parmi les toits de Rome, tels un cerf volant ou un drone-jouet !
Pour en savoir plus, je vous invite à suivre les liens à partir de cette image-article de archiwatch.

Une Liberté… de plus en plus chérie (Zazie n. 26)

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Pour les vases communicants (*) de décembre 2014 (voir liste complète des participants), Dominique Hasselmann et moi nous avions exploité notre échange selon le critère suivant : 1) s’inspirer à une image que chacun de nous a proposée à l’autre ; 2) commenter cette image avec un texte de 20 lignes au maximum. Comme vous pouvez bien deviner, l’image proposée par Dominique représente la terrasse des Halles de Paris dans cette période d’intenses travaux de réaménagement du glorieux complexe commercial et pour les expositions. Comme tout le monde sait, ces travaux s’achèveront avec la réalisation d’une immense couverture qui pourrait être une énième merveille à découvrir ou…
Stimulé par cette photo mystérieuse, j’avais écrit un petit commentaire en vers, que je propose à nouveau deux mois après. Mais je dois le dire : à la lumière de ce qui est arrivé à Paris, il y a juste un mois, cette image et ce texte aussi me font une étrange impression. Il semble s’être écoulé une éternité ! Certes, beaucoup plus que deux mois. On ne ressent seulement pas l’impression d’une barbarie absurde qui menace la paix en France et en Europe, mais aussi le poids d’une volonté sourde d’arrêter le temps et de faire régresser tout ce qu’on essaie de faire de positif et de constructif, même dans le quotidien. Doit-on continuer à croire dans le présent et dans la force d’un progrès civilisateur ? Je crois que oui. Il faut se battre, défendre la liberté d’expression ainsi que la beauté, l’intelligence, le travail assidu pour améliorer au fur et à mesure les structures pour la culture, les bibliothèques, les théâtres, les lieux de rencontre. La « liberté » est  « chérie », par nous tous, encore plus qu’avant. Cela n’empêche que Paris, cette ville merveilleuse où j’ai la chance de vivre, cet endroit unique où tous les habitants de la planète ont la chance de venir passer des journées inoubliables, ce n’est plus le même !

Giovanni Merloni

Chantier Halles 20.11.14_DH

Paris, Les Halles, 2014. Photo de Dominique Hasselmann (Cliquez pour agrandir)

LIBERTÉ CHÉRIE 

Parterre ou terrasse du théâtre de la vie ?
Aveugle, j’en avais effacé la photographie.
Remémorant, ensuite je retrace la lugubre
Illusion d’un espace infini de poubelles.
Seront-ils en mesure d’y bâtir des merveilles ?

Prison pour mes yeux enfantins ou méfiants,
Au-delà de ces barres tournantes,
Roulerais-je insouciant ? succomberais-je pourtant ?
Immobile la tour aux ampoules roulantes
Sinistre, elle m’évoque la cadence des pas…

Policiers ? ou les pas d’innocents ouvriers ?
Architectes arpentant des chimères ?
Revenants dans un rêve de sons et lumières ?
Images faussées par d’habiles sorcières ?
Sur la grue le démiurge nous étale une promesse :

Promenades insouciantes sur le toit jardinier
Ascenseurs transparents de palier en palier
Renouveau des boutiques dans l’esprit des bobos
Inutile de dire qu’il y aura des bistrots…
Spectacles pour le peuple, ô LIBERTÉ CHÉRIE !

Texte : Giovanni Merloni
Photo : Dominique Hasselmann

(*) Rappelons que le projet de « Vases Communicants », lancé par Le tiers livre et Scriptopolis consiste à écrire, chaque premier vendredi du mois, sur le blog d’un autre, chacun devant s’occuper des échanges et invitations, avec pour seule consigne de « ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre ». La liste complète des participants est établie grâce à Angèle Casanova. Le 5 décembre 2014, dans l’esprit et dans le style des vases communicants, j’avais publié sur le portrait inconscient un texte de Dominique Hasselmann, tandis qu’il avait accueilli le mien sur son blog Métronomiques. 

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog. 

Ciseaux (Vers un atelier de réécriture poétique n. 4)

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Ciseaux (Vers un atelier de réécriture poétique n. 4)

130_Ciseaux (Avant l’amour n. 4)

« Je trouve en effet que la traduction d’un auteur est un exercice difficile, pour ne pas dénaturer la pensée de l’écrivain, en y glissant ses propres impressions. Et pour la poésie, c’est encore plus ardu. Les images poétiques étant personnelles à chaque poète ». Avec cet esprit, Marie-Christine Grimard a accepté de participer à la relecture de la poésie ci-dessous. Une poésie « difficile », peut-être, en raison de sa situation paradoxale. Deux camarades d’école, secrètement amoureux l’un de l’autre, s’abandonnent aux délices de la conversation intellectuelle jusqu’à glisser dans une espèce de roulette russe ou de jeu de massacre : il ne vaut pas la peine de garder quoi que ce soit dans la mémoire. Les deux amants inconscients coupent tout, jusqu’aux journaux intimes où leurs intentions secrètes ont été longuement conservées. Les ciseaux, inexorables, seraient capables de mettre en pièce leurs vêtements et leurs corps aussi…
Malgré les contrariétés fourmillantes dans cette quatrième poésie, l’échange avec Marie-Christine a été extrêmement linéaire et positif. À la fin du travail, elle m’a envoyé une note supplémentaire : « à la place de “Découper/notre destin en deux”, il me semble qu’il faudrait mettre “Déchirer/notre destin en deux”. Ce serait plus fort. Chris »
Cette expérience de relecture et réécriture partagées de mes textes poétiques, entamée dans un esprit d’insouciance sinon d’inconscience totale, va se révéler très intéressante. Au fur et à mesure, je constate sur ma peau — et celle de mes correspondants — combien toute chose est beaucoup plus difficile que l’on peut imaginer avant. En même temps, ce changement de perspective vis-à-vis de tout ce qui est connu et usuel ouvre des portes inattendues, faisant ressortir les incroyables richesses des êtres humains… Ce que je suis en train de faire avec la complicité de personnes ouvertes et généreuses comme Marie-Christine c’est inusuel, mais absolument nécessaire : un défi qui servira surtout à comprendre qu’il y a encore du travail à faire, qu’on est loin de la perfection, et cetera.
Mais cela a été toujours comme cela. Il n’y a pas de bons écrivains sans qu’il y ait de bonnes maisons d’édition et, surtout, des lecteurs qui l’aident à se corriger…
Je vois par exemple Calvino, Natalia Ginzburg et même Pavese… Qu’auraient-ils pu faire sans Elio Vittorini qui les obligeait à être méchants avec eux-mêmes, sans que le patron d’Einaudi prenne le risque, sans qu’il demandât la rigueur, la force de l’originalité, la cohérence jusqu’au bout !
Et je pense aussi à Milan Kundera, qui se plaint toujours des mauvaises traductions en français de ses textes sublimes… Que pouvait-il faire ? Il a dû se transférer en France parce que son contexte n’existait plus, ou plutôt était devenu carrément hostile… Ses livres sont, selon ce qu’il dit, toujours au milieu du gué… avec quelques manques importants…
La poésie est une chose très sérieuse, même terrible, peut-être insaisissable. Mais cela ne dépend pas que de notre volonté. C’est la lutte d’une vie… C’est l’enjeu même de l’existence.
Par contre, une petite discussion sur le thème de la traduction de nous mêmes lorsque nous immigrons et plongeons dans un nouvel univers linguistique et culturel… cela je me dois de le fouiller, de le dire…
Oui, Marie-Christine, c’est mieux « déchirer » au lieu de « découper » !
Marie-Christine Grimard est une femme extraordinaire, tellement généreuse et ouverte qu’il est difficile de séparer ce qu’elle écrit ou fait pour elle-même, en fonction d’un projet littéraire ou artistique précis, vis-à-vis de ce qu’elle fait ou écrit pour les autres. Il suffit d’aller sur son blog (« promenades en ailleurs ») pour s’en rendre compte.

Giovanni Merloni

La vie n’a pas d’yeux (Vers un atelier de réécriture poétique n. 3)

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La vie n’a pas d’yeux (Vers un atelier de réécriture poétique n. 3)

098_La vie n’a pas d’yeux (Avant l’amour n. 3)

La troisième « camarade » et amie qui m’a donné sans hésiter un coup de main pour la révision de mon texte d’aujourd’hui est Claudine Sales. Une collègue luxembourgeoise, passionnée de la littérature, de la musique des mots et aussi de leur force narrative. Car elle est avant tout une peintre ou, comme elle se présente, une dessinatrice ayant une nette, heureuse préférence pour les paysages. Ceux qui ne la connaissent pas encore peuvent bien la retrouver dans son atelier de pastels de plus en plus touchants. En alternative, vous pouvez voir ses oeuvres en contrepoint, dans un blog partagé avec Francis Royo. Là-dedans, Claudine abandonne provisoirement (et parallèlement) son expression typique pour représenter les mêmes sujets — entre terre, mer et ciel — de façon plus abstraite. Cela fait ressortir l’importance que les couleurs assument dans l’oeuvre de cette véritable artiste.
D’ailleurs, le travail quotidien avec ses pastels donne à Claudine une étonnante faculté de percer, de voir à travers, de cueillir l’essence et la beauté des nuances des textes littéraires aussi. Imaginez-vous alors combien je suis ravi de son jugement sur la poésie d’aujourd’hui : « voici mon avis… c’est un bien joli poème sur l’amertume et je n’ai aucune remarque à faire sur son contenu… »
Ensuite, elle a inséré dans le texte des *…*, mettant en évidence des mots et des phrases où à son avis la compréhension ou le rythme rencontraient des petites ruptures.
En suivant les *…* de Claudine, j’ai travaillé de nouveau sur ce texte qui était à l’origine déjà changé vis-à-vis de celui que j’avais publié avant.
Merci à Claudine Sales, qui a participé avec un esprit tout à fait amical n’empêchant pas la sévérité et la rigueur là où cela était nécessaire au cours de la révision de ce texte.

Giovanni Merloni

Notre histoire à nous tous (Vers un atelier de réécriture poétique n. 2)

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Notre histoire à nous tous (Vers un atelier de réécriture poétique n. 2)

094_Notre histoire à nous tous (Avant l’amour n. 2)

Aujourd’hui, c’est Françoise Gérard qui m’a aidé à revoir mon texte. Ayant parfaitement compris mes exigences, tout comme Brigitte Célérier, elle m’a signalé les deux ou trois passages où les expressions adoptées n’étaient pas suffisamment évidentes pour un lecteur français. Comme il arrive souvent, lorsqu’on intervient sur un passage, l’équilibre de la poésie en résulte modifié. Alors, il ne faut pas hésiter à rechercher une nouvelle « clé ». Cela peut demander beaucoup de temps et quelques fois interrompre le flux créatif. Heureusement, les observations de Françoise semblaient dictées par la connaissance « a priori » de la solution poétique que j’aurais tôt ou tard trouvée. Pour ce qui me concerne, je suis ravi de cette épreuve.
Alessandro Manzoni, avant d’écrire « I promessi sposi » (Les fiancés) dans une langue italienne parfaite, avait écrit une première version du roman, sous le titre de « Fermo et Lucia » qui laissait au contraire transparaître ses origines de Lombardie et du lac de Como en particulier. Entre ces deux éditions, Manzoni se rendit à Florence, la ville italienne où le dialecte est plus proche de la langue nationale. Tous les lycéens de toutes les générations savent qu’il avait alors « lavé son linge dans l’Arno », voire dans la langue italienne.
Françoise Gérard, tout comme Brigitte Célérier et les autres personnes qui sont en train gentiment de m’aider, représente pour moi ce que l’Arno a représenté pour Manzoni… Mais ce n’est jamais une chose facile, ni automatique, ni escomptée. Cela demande une grande ouverture mentale de la part de ceux qui offrent une telle collaboration !
Donc, c’est avec un sentiment d’immense admiration et d’amitié que je remercie tous ceux qui ont accepté de partager spontanément et sans arrières-pensées mon travail de réécriture poétique.
Ce sera, bien sûr, un passage bref et circonscrit. Ensuite, je me renseignerai et, lorsque je ne serai pas en condition de faire front à mes engagements, je demanderai l’aide professionnel d’une stagiaire… Mais, bien avant de me décider à cela, j’aurai pu profiter d’une très grande et belle démonstration de générosité et de confiance.
Je vous invite maintenant à la lecture de « Notre histoire à nous », la deuxième des 28 poésies qui sont publiées quatre jours par semaine (du mardi au vendredi) jusqu’au 24 mars 2015.
Merci à Françoise Gérard, qui a participé avec enthousiasme au travail de révision de ce texte.

Giovanni Merloni

Une belle fille (Vers un atelier de réécriture poétique n. 1)

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Vers un atelier de réécriture poétique (n. 1)

Mes chers lecteurs, mon « travail » actuel n’est pas qu’un rangement d’objets perdus et retrouvés, de parties de mon corps ou de mon esprit (ou de mon âme) qui ressuscitent de façon grotesque ou élégante depuis une boîte poussiéreuse. J’aimerais, au contraire, qu’un dialogue se déroule, même de façon subliminale, entre celui que j’étais à l’âge de dix-sept ans (ou dix-huit), et celui que je suis à mes soixante-sept ans (ou soixante-huit).
Un dialogue parfois embarrassant, auquel pourtant ne puis-je pas me soustraire.
Voyez ci-dessous un de ces échanges improbables. Un jeune homme, encore en deçà de toute expérience « amoureuse », affiche un pessimisme adamantin, imaginant une vieillesse traditionnelle, renfermée dans la haine et dans le compte des rides ou des plaies. Tandis que les gens « âgés » d’aujourd’hui, au contraire — et je ne suis pas le seul —, en plus d’une vie affective dans le présent, semblent devenir de plus en plus sensibles vis-à-vis des nuances infinies de la joie et de la douleur.

095_Une belle fille (Avant l’amour n. 1)

J’entame donc, aujourd’hui, une phase différente de mon travail avec le blog.
Comme vous le savez bien, même trop, je suis Italien et, fort aimanté par le charme irrésistible de la langue française, je me suis littéralement catapulté dans les abîmes de l’inconscience, ne me bornant pas à traduire diligemment des textes précédemment développés dans ma langue maternelle. Au contraire, j’ai pris le risque de m’aventurer sans filets ni protections humaines dans mes « verbiages » plus ou moins intéressants, directement en français.
Par conséquent, au milieu de mes 597 articles jusqu’ici publiés, qui sait combien de fautes sont restées collées sur la page virtuelle comme autant de scories radioactives ou alors comme des taches honteuses au point de vue esthétique ?
Je me suis donc demandé si je devais encore continuer à disséminer ces pages de coquilles, de petits contresens ainsi que d’involontaires trahisons de mes intentions véritables…
Impossible d’imaginer de tout revoir. J’aurais besoin d’une belle stagiaire qui me consacrait son temps pendant quelques mois…
Or vous tous savez bien combien est-il difficile, à Paris, trouver un médecin traitant qui nous visite en nous touchant savamment les tripes ; combien est-il difficile de trouver un électricien, un bon plombier, quelqu’un qui sache tout faire, pour ne pas parler d’un jeune informaticien disposé à gagner facilement de l’argent… Je renonce à priori à la stagiaire !
Donc, je renonce aussi, pour le moment, à la mégalomanie de ranger toutes choses dans l’illusion de la perfection verbale.
Puisque je ne peux plus avancer les yeux bandés, j’ai alors décidé de faire un petit essai. J’ai choisi pour cela la première collection de poésies que j’avais publiée sur « le portrait inconscient » à partir du 27 mai 2013 sous le titre-mot clé « Avant l’amour ».
Je ne sais pas si cela sera apprécié par tout le monde ou pas. Je crois que cela va intéresser surtout les nouveaux lecteurs, les plus anciens n’ayant pas forcément envie de savourer les différences entre le texte retravaillé et le texte d’origine. Mais je me suis obligé de faire justement cela : retravailler mes poésies pour leur consentir de franchir finalement une deuxième frontière invisible…
Peu importe si je ne peux pas aspirer au « français excellent, superbe et magnifique » d’hommes uniques comme Michel Butor et de femmes extraordinaires comme Marguerite Duras, dont je suis un lecteur acharné… Mais, comment faire pour essayer de franchir cette frontière ?
Il n’y a pas de raccourcis, bien sûr. La langue est une vie entière, une longue stratification d’expériences, de voix, de personnages, d’événements… Même si quelqu’un partage ton effort de traduction, peut-il vraiment être en condition de t’aider à tout résoudre, à tout contourner ?
Je voudrais surtout qu’on dise, au bout de ce tunnel de 28 poèmes « avant l’amour », que ma langue à moi est correcte, même si elle garde son accent.
Voilà, en manque de stagiaire, j’ai demandé la collaboration de quelques-uns de mes correspondants. Des gens que j’estime beaucoup, que j’ai contactés surtout en raison d’une certaine familiarité réciproque au cours des années.
Aujourd’hui, la première personne qui a tout de suite réagi positivement a été Brigitte Célérier. Je lui ai demandé de m’aider à dénicher tout ce qui n’est pas parfaitement français dans mes textes. Je lui ai demandé de s’exprimer librement, soit par le biais de propositions alternatives dont je garderai la mémoire, soit avec des commentaires et des suggestions.
Je vous invite donc à la lecture d’Une belle fille, la première de 28 poésies qui seront publiées quatre jours par semaine (du mardi au vendredi) jusqu’au 24 mars 2015.
Pour d’éventuelles « surprises », on se rencontrera les dimanches !

Giovanni Merloni

« Puisqu’il en est ainsi… » un nouveau recueil de poèmes de Jean-Jacques Travers

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(cliquez sur l’image pour l’agrandir)

« Puisqu’il en est ainsi… » un nouveau recueil de poèmes de Jean-Jacques Travers

« Mon âme est pleine de chagrin, pourtant je préfère ne pas me plaindre… » : par cette citation du poète suédois Pär Lagersvist, Jean-Jacques Travers entame ses Réminiscences. Un texte poétique qui rentre parfaitement dans son esprit extraordinaire, capable de nous amuser et nous étonner par sa vision philosophique tout à fait libre et libérée de tous les préjudices possibles. Un texte capable aussi de nous toucher intimement, en nous attirant dans un dialogue qui va de quelques façons nous changer. C’est bien sûr le changement du voyage, telle une révolution permanente tout au long de la vie de Jean-Jacques Travers qu’il partage avec nous lecteurs. Mais c’est aussi, surtout, le changement qui se vérifie mille et mille fois au cours de notre vie même. Les mille morts et les mille renaissances de l’homme observant son déchirement et son incrédulité vis-à-vis des merveilles qui s’évanouissent et celles qui s’affichent à l’horizon avant de frôler de près notre peau stupéfaite.
En avril 2014, j’avais présenté ce « vrai poète » à partir de vieilles publications qu’il m’avait gentiment prêtées. À présent, j’ai le plaisir de partager avec vous, avec ces Réminescences, la lecture de quelques poésies que je viens d’extraire du nouveau recueil de Jean-Jacques Travers : Quae cum ita sunt : Puisqu’il en est ainsi…, aux Éditions les Poètes français, disponible près de l’Espace Mompezat, 16, rue Monsieur Le Prince, 75 006 Paris.

Giovanni Merloni

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Réminescences

«Mon âme est pleine de chagrin,
pourtant je préfère ne pas me plaindre »
Pär Lagersvist

De tant d’aveux ourdis mais jamais proférés
J’ai malgré moi, ce soir, si douce souvenance
Que les rudes remous des remords abjurés
Vont s’effaçant, bercés de soyeuses cadences.

Ô vieux mots démodés, vos antiques splendeurs
Résonneront sans fin de nos fracas ultimes
Et ma voix incertaine en ces bris de ferveur
Épellera longtemps les prénoms trop intimes.

Et que restera-t-il de ce corps brun musclé,
De ces yeux, de ces mains, de ce cœur chaud qui vibre
Quand retentira l’heure abrupte et sans clarté,
Quand l’abstrait giclera de ses oblongues fibres ?

Ah que restera-t-il de mes crissants matins,
De mes blonds souvenirs, cendreuses transparences,
Mais que restera-t-il des rires enfantins,
Des fugaces fraîcheurs aux fragiles fragrances ?

Que restera-t-il donc d’une vie éphémère,
De tout ce qui fut MOI de Tout ce qui fut MIEN :
Une pâle mémoire, une carcasse amère,
Un prénom désappris et puis, un soir, plus RIEN…

Véhémences

J’ai vécu d’autres jours, j’ai connu d’autres lieux,
J’ai rêvé d’autres soirs, j’ai veillé d’autres morts,
J’ai tremblé d’autres soifs, j’ai humé d’autres cieux,
J’ai hâlé d’autres cœurs, j’ai hanté d’autres sorts,
J’ai hélé d’autres voix,
J’ai halé d’autres croix…

J’ai vu les nuits d’enfer, étouffé sous les chocs
Du vent polaire abrupt éructant sa rancune,
Et j’ai pleuré, livide en des déserts de rocs,
La mer polie et moite aux branchages de lune…

En des destins confus, verdâtres et vitreux,
Ma pauvre âme a craqué sous le gong des bourrasques,
Emmêlant ses sanglots aux suintements visqueux
Du sang des printemps morts aux parfums lents et flasques…

Mort au soleil ! Mort aux étoiles ! Mort au jour !
Viennent la nuit, la tempête et ses noirs supplices !
En ricanant le vent pourchasse mes amours
Dans les ruisseaux bourbeux, boursouflés d’immondices…

Laterité

Je n’aurai donc été que racleur de miracle,
Débrailleur d’idéal, débardeur d’ironie :
Me voici devenu déserté tabernacle,
Assèchement d’amont, lagune à l’agonie…

Chanson de mon cœur
(Sydãmeni laulu)

Ton Amour était là… Mais je n’en ai rien su :
Il me fut tant donné… Mais j’ai si peu reçu…

Oui, je veux retrouver les marins assoiffés,
Les éclairs alanguis, les grondements d’aurore,
Les délires d’azur, tes cheveux décoiffés,
Tes yeux doux et brumeux, oui, tout revoir encore…

C’était au temps fougueux de mes larges épaules,
C’était au temps d’avant les sourires avides
Des gueules de l’emploi mimant leurs jeux de rôles
Et des pitres piteux aux esbroufes cupides…

Je n’étais qu’impatient, improbable, impétueux
Tout mon être flambait de toutes ses ferveurs,
Incandescent, fiévreux, j’avançais à pleins feux
Et je rêvais alors d’AUTREPART et d’AILLEURS…

Ton Amour était là… Mais je n’en ai rien su :
Il me fut tant donné… Mais j’ai si peu reçu…

Exil intime

Les jours d’ici sont comme des jours d’Après,
D’Après Tout, d’Après moi, sans couleur et sans son :
Abstraite altérité, sans goût et sans regret,
Comme des jours d’Après les jours d’ici me sont…

Ces jours d’Après viendront comme les jours d’Avant
Et seront confondus sous le Temps péremptoire :
Jours d’Avant, jours d’Après passeront tels le vent
Et c’est ainsi, hélas, que l’on écrit l’Histoire…

Jean-Jacques Travers

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(cliquez sur l’image pour l’agrandir)

« Je suis venu pour jouer, je suis venu pour aimer, secrètement pour danser »

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« Je suis venu pour jouer, je suis venu pour aimer, secrètement pour danser… »
Une soirée avec Paolo Conte
 

Le soir de mardi 27 janvier, contre mon habitude sédentaire et paresseuse, j’avais accepté l’invitation de mon fils Paolo et m’étais rendu avec lui au Grand Rex.
Rien de plus confortable que de se glisser vers la Mairie du Xe, emprunter la rue du Château d’Eau, traverser le boulevard de Strasbourg, atteindre le coin de la rue du faubourg Saint-Denis avant de nous lancer sur la gauche vers la porte homonyme, dans ce quartier encore fort animé dans ce début de soirée. Avant de toucher de nos mains l’Arc de triomphe qui bouche la rue, nous nous sommes carrément faufilés dans la rue de l’Échiquier… entamant une promenade à zigzag parmi les gens, arrêtés devant les bars, qui s’est bientôt terminée au croisement avec la rue du faubourg Poissonnière. Voilà, sur la gauche s’imposait avec sa tour à la Tatline ce théâtre fantasmagorique dont je n’avais jamais franchi la porte, tout en imaginant la richesse des espaces à l’intérieur, ainsi que la grandeur de la salle des spectacles.
Le nom Paolo Conte court sur la façade de façon discrète, tandis qu’une petite file s’est déjà formée. Comme conseillés par le vendeur des billets nous sommes là avec une heure d’avance. Tout le monde est calme, souriant. Un rendez-vous qui se répète désormais assez fréquemment à Paris : Paolo Conte, chansonnier et poète très aimé en Italie, est connu et aimé en France aussi. Étant parmi les premiers, nous occupons une des meilleures places dans le « balcon haut ». Nous sommes au centre. Juste une file de fauteuils rouges devant nous, rentrant dans le « balcon bas ». Sinon, en dehors de ces deux têtes prévues en dessous de nos genoux, la ligne des yeux va courir tout droit jusqu’au piano, placé au centre du plateau, où Paolo Conte chantera en jouant du piano.
Les deux balcons — haut et bas — précipitent, avec la galerie en forte pente, sur le parterre complètement caché, qu’on peut imaginer gigantesque. Au-dessus des places qui se remplissent doucement et silencieusement, on peu admirer une véritable coupole, un peu kitch, où se projette un ciel étoilé. Le plateau, encadré par un grand cercle rouge shocking, illuminé à point, héberge autour du grand piano un orchestre muet, en attente. Je me souviens alors du mot « golfo mistico » figurant dans une des chansons de Paolo Conte : « Il n’y a rien de plus séduisant qu’un orchestre excité et nymphomane, renfermé dans la fosse (golfo mistico) qui bouillonne de tempête et liberté » (1)
J’avoue que je suis calme, assez détaché et encore préoccupé pour mes articulations supérieures et inférieures que l’étroitesse de ma place empêche tout à fait de mouvoir. Heureusement, mon fils peut encore se plier sur sa gauche vers la place encore vide, me donnant ainsi la chance d’allonger les jambes de temps en temps.
Je ne connais pas les derniers albums de ce créateur unique, dont mon fils est intime connaisseur depuis toujours. Une fois, dans les années quatre-vingt-dix, dans un moment de découragement, mon Paolo avait même appelé Paolo Conte au téléphone. Celui-ci avait été très indulgent avec ce jeune inconnu et l’avait brièvement rassuré…
Ce mardi je n’étais pas là, au Grand Rex, pour découvrir encore mieux les raisons de l’attachement de mon fils à la chanson de Paolo Conte. Je suis moi aussi un sincère admirateur de cet homme doux et amer, triste et pourtant riche d’une vitalité débordante. Faisant partie de la génération qui a connu surtout ses premières chansons, mon souci de spectateur dans un théâtre français, c’était de voir comment Paolo Conte avait su garder la cohérence de son monde poétique en transmettant au public parisien son extraordinaire ironie toujours remplie d’humanité. Car en fait le contexte où ses histoires sont nées et ont grandi a été tout à fait différent.
Mais je n’ai pas eu le temps de me souvenir de tous les titres que j’aurais aimé entendre de nouveau, ici à Paris. Car l’heure était arrivée. Paolo Conte était là.

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Je regrette de n’avoir pas pensé aux jumelles, que ma femme a caché qui sait où. Car mes lunettes, de moins en moins bonnes, m’enlèvent le plaisir des détails. De si loin, par cette faible lumière, même les photos de mon iPhone résultent imprécises et incomplètes. Je vois quand même que Paolo Conte tient debout et garde son esprit brusque et envoûtant même avec les cheveux blancs de neige et l’allure d’homme un peu fatigué.
Le spectacle est merveilleux. S’alternant dans plusieurs formes d’expression — le chant ; la simple récitation ;  l’émission de sons ou de mots estropiés par le biais d’un presque invisible instrument qu’il appuie furtivement aux lèvres — sa voix rauque s’installe toujours au centre de cette « fosse » où les guitares fusionnent avec le saxophone, le violon et le xylophone. Il nous raconte. Ce sont des histoires presque incompréhensibles, pour les Français comme pour les Italiens massivement présents dans le théâtre. Avec mon fils, nous reconnaissons bien sûr la presque totalité des chansons proposées, nous en devinons des passages célèbres, en général incontournables et tellement connus qu’ils font partie désormais de notre langue ou de notre course nostalgique aux trésors persistants de notre extraordinaire culture. Et pourtant, on a ici affaire à de petits passages, à des évocations symboliques et même intimes. Car le primat a été volontairement donné à la musique, à l’orchestration sublime, à la bravoure des musiciens concernés. Car en fait Paolo Conte, en dirigeant l’orchestre derrière lui avec un élégant et souple ondoiement des bras et des épaules — souligné ou coupé par les gestes secs et amoureux des mains ainsi que par les indicibles attitudes de cette petite tête capable de se courber jusqu’à la dernière touche du clavier —, réalise un « pont ». Un pont physique et mental entre ses premières chansons, s’inscrivant parfaitement dans l’esprit rebelle, décalé et mélancolique de l’école de Gènes — très proche de la chanson française de son époque, de Brassens et de Brel en particulier — et la chanson populaire qui évolue avec la danse, la rencontre extra-muros, les endroits décadents et aventureux que l’imaginaire installe volontiers dans ces interminables voyages à travers l’Atlantique. Le Brésil ou l’Argentine de la « rumba » ou de la « verte milonga » (2) sont d’ailleurs un miroir complice où peuvent se refléter les passions sentimentales et érotiques des jeunes impatients de la « campagne » submergée par le brouillard au milieu de la plaine du Pô :

« Je suis venu pour jouer
je suis venu pour aimer
secrètement pour danser... »

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Un solide fil rouge relie entre eux les deux mondes du jeune Paolo Conte, timide auteur de chansons que d’autres ont lancées et de ce Paolo Conte qui vient d’accomplir ses soixante-dix-huit ans et reste pourtant au centre d’une vague dansante où la mémoire et l’histoire des hommes (et des femmes) sont ancrées à jamais.
Une fois réalisée cette liaison indispensable, chaque chanson que j’ai entendue au Grand Rex ne pouvait que confirmer cette émotion. Dans ce minuscule plateau, il y avait un monde énorme qui pulsait avec ces va-et-vient vers la splendide mer de Gènes, vers la sérieuse Turin, vers la vivante Milan qui fut elle aussi une patrie indispensable de la chanson italienne. Si maintenant Paolo Conte voyage avec ses chansons dans d’autres mondes, plus ou moins exotiques, le rythme de son crescendo mélancolique et déchirant est toujours le même qu’on pouvait savourer dans un bal de n’importe quel village de la province italienne des années soixante et soixante-dix.
C’est un monde perdu, désormais. Comme il arrive aussi en France, où la voix d’une Édith Piaf, par exemple, serait peut-être anachronique, aujourd’hui.
Mais la « come di » et la « journée à la mer » (3) resteront dans la tête de chacun, des incomparable berceuses pour les hommes mûrs et les femmes rêveuses.

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En nous éloignant du Grand Rex pour rentrer dans notre quartier — hanté à présent de pulsions et de voix où la rébellion et l’anticonformisme assument un sens tout à fait différent — je remercie vivement Paolo Conte, mon aîné de presque neuf ans, pour ce témoignage incontournable. La chanson italienne est très importante comme le cinéma, elle devrait être connue davantage à l’étranger et particulièrement en France. Il a eu la force et l’intelligence de faire le premier pas. Il a très bien représenté d’autres « frères » (Luigi Tenco, Gino Paoli, Fabrizio De André, Giorgio Gaber, Enzo Jannacci, Lucio Dalla, Francesco Guccini…), auxquels son œuvre n’a jamais été insensible.

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Giovanni Merloni

(1) de Il maestro è nell’anima :

Niente di piu’ seducente c’e’
di un’orchestra eccitata e ninfomane
chiusa nel golfo mistico
che ribolle di tempesta e liberta’

Paolo Conte

(2) Alle prese con una verde milonga (1981)

Alle prese con una verde milonga
il musicista si diverte e si estenua…
E mi avrai verde milonga che sei stata scritta per me
per la mia sensibilità per le mie scarpe lucidate
per il mio tempo  per il mio gusto
per tutta la mia stanchezza e la mia mia guittezza.
Mi avrai verde milonga inquieta che mi strappi un sorriso
di tregua ad ogni accordo mentre mentre fai dannare le mie dita…
Io sono qui sono venuto a suonare sono venuto ad amare
e di nascosto a danzare…
e ammesso che la milonga fosse una canzone,
ebbene io, io l’ho svegliata e l’ho guidata a un ritmo più lento
così la milonga rivelava di se molto più,
molto più di quanto apparisse la sua origine d’Africa,
la sua eleganza di zebra, il suo essere di frontiera,
una verde frontiera …
una verde frontiera tra il suonare e l’amare,
verde spettacolo in corsa da inseguire…
da inseguire sempre, da inseguire ancora,
fino ai laghi bianchi del silenzio fin che Athaualpa
o qualche altro Dio non ti dica descansate niño,
che continuo io… ah …io sono qui,
sono venuto a suonare, sono venuto a danzare,
e di nascosto ad amare …

Paolo Conte

(3) Una giornata al mare (1974)

Una giornata al mare
solo e con mille lire
sono venuto a guardare
questa acqua e la gente che c’e’
e il sole che splende piu’ forte
il frastuono del mondo cos’e.
cerco ragioni e motivi
di questa vita
ma l’epoca mia sembra fatta
di poche ore.
cadon sulla mia testa
le risate delle signore
guardo una cameriera
non parla e’ straniera
dico due balle ad un tizio
seduto su un’auto piu’ in la’
un’auto che sa di vernice
di donne e di velocita’.
laggiu’ sento bimbi gridare
nel sole o nel tempo chissa’
mi fermo a guardare
palloni danzare.
tu sei rimasta sola
dolce madonna sola
nelle ombre di un sogno
forse in una fotografia
lontani dal mare
con solo un geranio
e un balcone.
ti splende negli occhi
la notte
di tutta una vita
passata a guardare
le stelle lontane dal mare
e l’epoca mia e la tua
e quella dei nomi dei nonni
vissuta negli anni a pensare.
una giornata al mare
tanto per non morire
nelle ombre di un sogno
forse in una fotografia
lontano dal mare
con solo un geranio
e un balcone.

Paolo Conte