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« Je suis venu pour jouer, je suis venu pour aimer, secrètement pour danser… »
Une soirée avec Paolo Conte
 

Le soir de mardi 27 janvier, contre mon habitude sédentaire et paresseuse, j’avais accepté l’invitation de mon fils Paolo et m’étais rendu avec lui au Grand Rex.
Rien de plus confortable que de se glisser vers la Mairie du Xe, emprunter la rue du Château d’Eau, traverser le boulevard de Strasbourg, atteindre le coin de la rue du faubourg Saint-Denis avant de nous lancer sur la gauche vers la porte homonyme, dans ce quartier encore fort animé dans ce début de soirée. Avant de toucher de nos mains l’Arc de triomphe qui bouche la rue, nous nous sommes carrément faufilés dans la rue de l’Échiquier… entamant une promenade à zigzag parmi les gens, arrêtés devant les bars, qui s’est bientôt terminée au croisement avec la rue du faubourg Poissonnière. Voilà, sur la gauche s’imposait avec sa tour à la Tatline ce théâtre fantasmagorique dont je n’avais jamais franchi la porte, tout en imaginant la richesse des espaces à l’intérieur, ainsi que la grandeur de la salle des spectacles.
Le nom Paolo Conte court sur la façade de façon discrète, tandis qu’une petite file s’est déjà formée. Comme conseillés par le vendeur des billets nous sommes là avec une heure d’avance. Tout le monde est calme, souriant. Un rendez-vous qui se répète désormais assez fréquemment à Paris : Paolo Conte, chansonnier et poète très aimé en Italie, est connu et aimé en France aussi. Étant parmi les premiers, nous occupons une des meilleures places dans le « balcon haut ». Nous sommes au centre. Juste une file de fauteuils rouges devant nous, rentrant dans le « balcon bas ». Sinon, en dehors de ces deux têtes prévues en dessous de nos genoux, la ligne des yeux va courir tout droit jusqu’au piano, placé au centre du plateau, où Paolo Conte chantera en jouant du piano.
Les deux balcons — haut et bas — précipitent, avec la galerie en forte pente, sur le parterre complètement caché, qu’on peut imaginer gigantesque. Au-dessus des places qui se remplissent doucement et silencieusement, on peu admirer une véritable coupole, un peu kitch, où se projette un ciel étoilé. Le plateau, encadré par un grand cercle rouge shocking, illuminé à point, héberge autour du grand piano un orchestre muet, en attente. Je me souviens alors du mot « golfo mistico » figurant dans une des chansons de Paolo Conte : « Il n’y a rien de plus séduisant qu’un orchestre excité et nymphomane, renfermé dans la fosse (golfo mistico) qui bouillonne de tempête et liberté » (1)
J’avoue que je suis calme, assez détaché et encore préoccupé pour mes articulations supérieures et inférieures que l’étroitesse de ma place empêche tout à fait de mouvoir. Heureusement, mon fils peut encore se plier sur sa gauche vers la place encore vide, me donnant ainsi la chance d’allonger les jambes de temps en temps.
Je ne connais pas les derniers albums de ce créateur unique, dont mon fils est intime connaisseur depuis toujours. Une fois, dans les années quatre-vingt-dix, dans un moment de découragement, mon Paolo avait même appelé Paolo Conte au téléphone. Celui-ci avait été très indulgent avec ce jeune inconnu et l’avait brièvement rassuré…
Ce mardi je n’étais pas là, au Grand Rex, pour découvrir encore mieux les raisons de l’attachement de mon fils à la chanson de Paolo Conte. Je suis moi aussi un sincère admirateur de cet homme doux et amer, triste et pourtant riche d’une vitalité débordante. Faisant partie de la génération qui a connu surtout ses premières chansons, mon souci de spectateur dans un théâtre français, c’était de voir comment Paolo Conte avait su garder la cohérence de son monde poétique en transmettant au public parisien son extraordinaire ironie toujours remplie d’humanité. Car en fait le contexte où ses histoires sont nées et ont grandi a été tout à fait différent.
Mais je n’ai pas eu le temps de me souvenir de tous les titres que j’aurais aimé entendre de nouveau, ici à Paris. Car l’heure était arrivée. Paolo Conte était là.

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Je regrette de n’avoir pas pensé aux jumelles, que ma femme a caché qui sait où. Car mes lunettes, de moins en moins bonnes, m’enlèvent le plaisir des détails. De si loin, par cette faible lumière, même les photos de mon iPhone résultent imprécises et incomplètes. Je vois quand même que Paolo Conte tient debout et garde son esprit brusque et envoûtant même avec les cheveux blancs de neige et l’allure d’homme un peu fatigué.
Le spectacle est merveilleux. S’alternant dans plusieurs formes d’expression — le chant ; la simple récitation ;  l’émission de sons ou de mots estropiés par le biais d’un presque invisible instrument qu’il appuie furtivement aux lèvres — sa voix rauque s’installe toujours au centre de cette « fosse » où les guitares fusionnent avec le saxophone, le violon et le xylophone. Il nous raconte. Ce sont des histoires presque incompréhensibles, pour les Français comme pour les Italiens massivement présents dans le théâtre. Avec mon fils, nous reconnaissons bien sûr la presque totalité des chansons proposées, nous en devinons des passages célèbres, en général incontournables et tellement connus qu’ils font partie désormais de notre langue ou de notre course nostalgique aux trésors persistants de notre extraordinaire culture. Et pourtant, on a ici affaire à de petits passages, à des évocations symboliques et même intimes. Car le primat a été volontairement donné à la musique, à l’orchestration sublime, à la bravoure des musiciens concernés. Car en fait Paolo Conte, en dirigeant l’orchestre derrière lui avec un élégant et souple ondoiement des bras et des épaules — souligné ou coupé par les gestes secs et amoureux des mains ainsi que par les indicibles attitudes de cette petite tête capable de se courber jusqu’à la dernière touche du clavier —, réalise un « pont ». Un pont physique et mental entre ses premières chansons, s’inscrivant parfaitement dans l’esprit rebelle, décalé et mélancolique de l’école de Gènes — très proche de la chanson française de son époque, de Brassens et de Brel en particulier — et la chanson populaire qui évolue avec la danse, la rencontre extra-muros, les endroits décadents et aventureux que l’imaginaire installe volontiers dans ces interminables voyages à travers l’Atlantique. Le Brésil ou l’Argentine de la « rumba » ou de la « verte milonga » (2) sont d’ailleurs un miroir complice où peuvent se refléter les passions sentimentales et érotiques des jeunes impatients de la « campagne » submergée par le brouillard au milieu de la plaine du Pô :

« Je suis venu pour jouer
je suis venu pour aimer
secrètement pour danser... »

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Un solide fil rouge relie entre eux les deux mondes du jeune Paolo Conte, timide auteur de chansons que d’autres ont lancées et de ce Paolo Conte qui vient d’accomplir ses soixante-dix-huit ans et reste pourtant au centre d’une vague dansante où la mémoire et l’histoire des hommes (et des femmes) sont ancrées à jamais.
Une fois réalisée cette liaison indispensable, chaque chanson que j’ai entendue au Grand Rex ne pouvait que confirmer cette émotion. Dans ce minuscule plateau, il y avait un monde énorme qui pulsait avec ces va-et-vient vers la splendide mer de Gènes, vers la sérieuse Turin, vers la vivante Milan qui fut elle aussi une patrie indispensable de la chanson italienne. Si maintenant Paolo Conte voyage avec ses chansons dans d’autres mondes, plus ou moins exotiques, le rythme de son crescendo mélancolique et déchirant est toujours le même qu’on pouvait savourer dans un bal de n’importe quel village de la province italienne des années soixante et soixante-dix.
C’est un monde perdu, désormais. Comme il arrive aussi en France, où la voix d’une Édith Piaf, par exemple, serait peut-être anachronique, aujourd’hui.
Mais la « come di » et la « journée à la mer » (3) resteront dans la tête de chacun, des incomparable berceuses pour les hommes mûrs et les femmes rêveuses.

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En nous éloignant du Grand Rex pour rentrer dans notre quartier — hanté à présent de pulsions et de voix où la rébellion et l’anticonformisme assument un sens tout à fait différent — je remercie vivement Paolo Conte, mon aîné de presque neuf ans, pour ce témoignage incontournable. La chanson italienne est très importante comme le cinéma, elle devrait être connue davantage à l’étranger et particulièrement en France. Il a eu la force et l’intelligence de faire le premier pas. Il a très bien représenté d’autres « frères » (Luigi Tenco, Gino Paoli, Fabrizio De André, Giorgio Gaber, Enzo Jannacci, Lucio Dalla, Francesco Guccini…), auxquels son œuvre n’a jamais été insensible.

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Giovanni Merloni

(1) de Il maestro è nell’anima :

Niente di piu’ seducente c’e’
di un’orchestra eccitata e ninfomane
chiusa nel golfo mistico
che ribolle di tempesta e liberta’

Paolo Conte

(2) Alle prese con una verde milonga (1981)

Alle prese con una verde milonga
il musicista si diverte e si estenua…
E mi avrai verde milonga che sei stata scritta per me
per la mia sensibilità per le mie scarpe lucidate
per il mio tempo  per il mio gusto
per tutta la mia stanchezza e la mia mia guittezza.
Mi avrai verde milonga inquieta che mi strappi un sorriso
di tregua ad ogni accordo mentre mentre fai dannare le mie dita…
Io sono qui sono venuto a suonare sono venuto ad amare
e di nascosto a danzare…
e ammesso che la milonga fosse una canzone,
ebbene io, io l’ho svegliata e l’ho guidata a un ritmo più lento
così la milonga rivelava di se molto più,
molto più di quanto apparisse la sua origine d’Africa,
la sua eleganza di zebra, il suo essere di frontiera,
una verde frontiera …
una verde frontiera tra il suonare e l’amare,
verde spettacolo in corsa da inseguire…
da inseguire sempre, da inseguire ancora,
fino ai laghi bianchi del silenzio fin che Athaualpa
o qualche altro Dio non ti dica descansate niño,
che continuo io… ah …io sono qui,
sono venuto a suonare, sono venuto a danzare,
e di nascosto ad amare …

Paolo Conte

(3) Una giornata al mare (1974)

Una giornata al mare
solo e con mille lire
sono venuto a guardare
questa acqua e la gente che c’e’
e il sole che splende piu’ forte
il frastuono del mondo cos’e.
cerco ragioni e motivi
di questa vita
ma l’epoca mia sembra fatta
di poche ore.
cadon sulla mia testa
le risate delle signore
guardo una cameriera
non parla e’ straniera
dico due balle ad un tizio
seduto su un’auto piu’ in la’
un’auto che sa di vernice
di donne e di velocita’.
laggiu’ sento bimbi gridare
nel sole o nel tempo chissa’
mi fermo a guardare
palloni danzare.
tu sei rimasta sola
dolce madonna sola
nelle ombre di un sogno
forse in una fotografia
lontani dal mare
con solo un geranio
e un balcone.
ti splende negli occhi
la notte
di tutta una vita
passata a guardare
le stelle lontane dal mare
e l’epoca mia e la tua
e quella dei nomi dei nonni
vissuta negli anni a pensare.
una giornata al mare
tanto per non morire
nelle ombre di un sogno
forse in una fotografia
lontano dal mare
con solo un geranio
e un balcone.

Paolo Conte