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Rome, photo de Giorgio Muratore, da Archiwatch

Chant d’un berger ayant perdu son troupeau (Vers un atelier de réécriture poétique n. 6)

136_Chant du berger ayant perdu son troupeau (Avant l’amour n. 6)

« Traduire au-delà des mots »
Au tournant de la sixième poésie, que je viens de relire avec l’aide illuminé d’Élisabeth Chamontin, je me dois de vous préciser, mes chers lecteurs, que cette expression « atelier de réécriture » ne correspond pas vraiment, dans sa signification connue, à ce qu’on a fait jusqu’ici.
En fouillant dans le glorieux BLOG O’TOBO d’Élisabeth, j’ai trouvé la réponse définitive à mes doutes. Lorsqu’elle se consacre, par exemple, au texte de Harry Mathews elle réalise une véritable réécriture poétique. Le terme « réécriture » correspond d’ailleurs à la « paraphrase » d’un texte très connu ou, comme il est très fréquent en musique, à la « variation » ou la « reprise ».
Dans mon cas, après plusieurs lectures à haute voix — en présence d’amis poètes — des textes que j’avais publiés dans une première phase sur mon blog, je les ai modifiés sensiblement, abandonnant le souci de la cohérence avec le texte italien d’origine.
Dans cette révision, j’ai donc déjà pris en charge le problème de la compréhension. En fait, la plupart des « changements » dérivent moins des défauts de l’ancienne traduction que de la forme italienne originelle qui se révèle, dans certains passages, abrupte, hermétique et intraduisible.
Ma principale interlocutrice de cette phase préliminaire, Claire Dutrey, ne m’a rien conseillé quant au contenu de chaque poésie. Elle s’est bornée à discuter avec moi le sens de quelques mots et, chose de basilaire importance, à me signaler ce qui n’était pas compréhensible (ou pas beau) en français.
Elle a trouvé en moi un terrain fertile. Car j’avais déjà bien compris, comme je viens de dire que cette difficulté de compréhension (ou laideur) de certains passages naissait presque toujours d’une rupture, déjà en italien, d’un manque de cohérence, d’une baisse dans le rythme.
Il y a des poésies, dont je vous parlerai les prochains jours, pour lesquelles la laideur d’un passage ou la difficulté de compréhension signalée par Claire m’ont obligé à changer sensiblement l’ensemble de la poésie.
Je ne regrette pas du tout ce choix. Car mon but est celui de « traduire au-delà des mots ». Si j’écris en français et que mon poème de départ n’est pas « Le chant nocturne d’un berger errant de l’Asie » de Giacomo Leopardi, ni l’une de mes poésies déjà publiées en Italie — ou alors des poésies « intouchables », peu nombreuses — mon attitude envers ce texte est tout à fait ouverte et expérimentale.
Je n’ai aucune difficulté à avouer que je ne considère pas comme achevées ou abouties, dans leurs textes italiens, la plupart des poésies appartenant à la collection « Avant l’amour ».
Peut-être, j’y reviendrai un jour, dans cette langue sacrifiée de mon pays natal. Mais ce n’est pas sûr que je le ferai. Elles resteront assez probablement — et cela me plaît beaucoup — dans une forme hybride, à mi-chemin entre la poésie et le récit.
Elles resteront pour moi comme des morceaux d’un journal fourmillant de vie et de pulsions typiques d’une époque circonscrite, d’ailleurs inoubliable. En raison, justement, de ces traces, autant de « madeleines » ou de vieux disques en 45 tours…
Pour mieux expliquer le sens de cet aveu, il faut considérer le passage du premier blog au portrait inconscient. Dans la première phase de mon installation — caractérisée par mon frénétique apprentissage de la langue et des « trucs » de la vie parisienne —, je me calais dans la langue française par le biais exclusif des commentaires à quelques spectacles théâtraux ainsi qu’aux romans d’écrivains français — jeunes ou moins jeunes — comme Stéphanie Hochet, Carole Zalberg, Jérôme Ferrari, Harold Cobert, Pierrette Fleutiaux, Alain Wagneur et Valère Staraselski. Je ne publiais que rarement mes premiers textes littéraires en français.
Avec le « portrait inconscient », comme peuvent le témoigner mes premiers amis de Twitter (Jan Doets, Brigitte Célérier, Dominique Hasselmann et Élisabeth Chamontin), j’ai, du jour au lendemain, tourné la page, décidant d’abord d’écrire en français, abandonnant de facto l’italien. Ensuite, j’ai décidé de publier des textes littéraires existants ou créés exprès pour le blog, en langue française.
À partir du premier janvier 2013, j’ai entamé la publication de mes poésies en français. Évidemment, dans les premiers temps, le rapport avec le texte italien d’origine étant plus contraignant, la question de la traduction, bonne ou mauvaise, était plus difficile à démêler.
Une année depuis, mon engagement quotidien dans Twitter, avec les nombreux relations et échanges avec les autres blogs, a été pour moi une école formidable.
Peut-être, mon vocabulaire est encore limité, ma connaissance du français « parlé » moins robuste vis-à-vis du français « écrit », mais je n’ai pas de choix.
J’avance avec mon français à moi, sans perdre évidemment la maîtrise de l’italien « parlé » et sans trop me soucier si mon italien « écrit », qui est encore, en principe, l’italien d’un écrivain, ne s’alimente pas trop de nouvelles suggestions.
C’est en ce contexte-ci que j’ai demandé aujourd’hui à Élisabeth Chamontin, que j’admire énormément pour son esprit poétique anticonformiste et rigoureux à la fois, de faire abstraction du fait que je suis italien. Peu importe, si je perds quelque chose, si je laisse quelques mots et images et mémoires derrière moi. L’important, pour moi, est de considérer le texte français comme un radeau ou une barque solide où je me suis finalement installé.
À partir de cela, tout ce que j’écris doit être clair, compréhensible. C’est autour de cette compréhension que la discussion s’entame, ensuite, sur le rythme et la musique de la poésie. Cet atelier assume alors une fonction plus vaste, pour moi et mes interlocuteurs. Il ne s’agit pas de réécrire à ma place, même de minuscules morceaux, mais de corriger et suggérer à cet aventurier de la langue que je suis quelques petits trucs du métier. Cela demande une grande générosité et ouverture mentale. J’ai eu vraiment de la chance, dans le total hasard des rencontres dans les réseaux sociaux, ayant rencontré des personnes de la valeur humaine et intellectuelle de Brigitte C., Françoise G., Claudine S., Marie-Christine G., Jocelyne T. et, aujourd’hui, d’Élisabeth Chamontin.

Giovanni Merloni