le portrait inconscient

~ portraits de gens et paysages du monde

le portrait inconscient

Archives de Tag: Portraits de Poètes, d’Écrivains et d’Artistes

Petite digression sur l’infini 2/4

24 dimanche Fév 2013

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits

≈ 2 Commentaires

Étiquettes

Portraits de Poètes, d'Écrivains et d'Artistes

001_appennino 740

(E.Ascione, I.Insolera « Monti d’Italia, l’Appennino settentrionale », ENI 1974)

Petite digression sur l’infini/2

Chère Catherine,
Tu ne finis pas de me surprendre ! Avant-hier, je te peignais malade ou convalescente… et hier tu m’as appelé pour avoir de mes nouvelles… Cela me comble derechef de joie et de confiance. Nous pouvons reprendre le chemin bras dessus, bras dessous. Et tu me donnes le courage de m’aventurer dans la citation d’une des « lettres de Jacopo Ortis » de Ugo Foscolo, la 35ème, sur le thème de l’infini.
Elle est très intéressante, non seulement parce qu’on y peut reconnaître une série d’éléments que Leopardi a ensuite exploités à l’intérieur de sa conception originale de l’expression littéraire, mais aussi comme document de la naissante littérature romantique en Italie, révélant beaucoup de points de contacts avec la littérature européenne contemporaine (on connaît le penchant de Foscolo pour l’Anglais Laurence Sterne de L’Éducation sentimentale, qu’il avait traduit en italien ; tout le monde est d’ailleurs informé de l’évident lien entre l’Ortis et le Werther de Wolfgang Goethe. Mais je voudrais aussi approfondir, un jour, l’examen, que j’avais entamé, des influences réciproques entre Foscolo et la France, Stendhal en particulier).
J’y reviendrai, pour examiner aussi la contradiction apparente entre une certaine « continuité » entre Foscolo et Leopardi tandis qu’ils ont conduit deux vies qu’on ne pourrait imaginer plus éloignées, pas seulement en raison des différents lieux et contextes traversés par chacun d’eux…
Pour le moment, aujourd’hui, je me borne à cette magistrale peinture poétique d’un typique paysage italien, en essayant de faire passer, au cours de sa lecture et relecture, des images cohérentes…

002_appennino 740

(E.Ascione, I.Insolera « Monti d’Italia, l’Appennino settentrionale », ENI 1974)

Colli Euganei, 13 mai 1798
« Si j’étais peintre ! Quelle riche matière pour mon pinceau ! Se plongeant dans l’idée délicieuse du beau, l’artiste endormit ou du moins mitige les autres passions. Mais, si je fus un peintre, qu’aurais-je fait ? J’ai vu chez les peintres et les poètes la belle nature, et parfois la sincère nature aussi ; mais la nature suprême, immense, inimitable, je ne l’ai jamais vue dans un tableau. Homère, Dante et Shakespeare, trois maîtres majeurs parmi toutes les intelligences surhumaines, ont envahi mon imagination enflammant mon cœur : j’ai baigné leurs vers de larmes assez chaudes ; et j’ai adoré leurs ombres divines comme si je les voyais assises sur les voûtes sublimes au-dessus de l’univers, en train de dominer l’éternité. Même les originaux qui sont devant moi comblent tellement les énergies de mon âme, que je n’oserais pas, Lorenzo, en tirer les premières lignes, même si Michel-Ange en personne se dissolvait en moi. Grand Dieu ! Lorsque tu contemples un soir de printemps, est-ce que tu te réjouis de ta propre création ? Tu as déversé sur moi pour me consoler une source inépuisable de plaisir, que j’ai regardée souvent avec indifférence. Au sommet du mont inondé par les rayons pacifiques du Soleil qui va manquer, je me vois entouré par une chaîne de collines où les moissons ondoient et les festons des vignes s’agitent ne faisant qu’un avec les ormeaux et les oliviers : au loin, les escarpements et les cols semblent monter les uns sur les autres. Au-dessous de moi, les côtes du mont sont brisées en gouffres inféconds où l’on voit s’estomper les ombres du soir, avant de s’élever peu à peu ; le fond obscur et horrible ressemble à la bouche d’un abîme. Sur le flanc de midi, l’air est soumis au bois qui domine et assombrit la vallée où les troupeaux paissent et l’on voit des chèvres égarées se pencher vers le versant. Les oiseaux chantent faiblement, comme s’ils pleuraient le jour qui meurt, les génisses mugissent, et le vent semble s’amuser en susurrant parmi les frondes. Mais, du septentrion les collines se séparent, et s’ouvre à la vue une plaine interminable. On y discerne, dans les champs plus proches, les bœufs qui rentrent à l’étable : l’agriculteur las les poursuit s’appuyant sur sa canne ; et tandis que les mères et les épouses mettent la table pour le dîner de la famille fatiguée, on voit fumer au loin les maisons encore blanches, et les cabanes éparpillées dans la campagne. Les bergers traient les brebis, et la petite vieille cesse de filer près de la porte du bercail, abandonne son travail pour caresser et frotter, maintenant, le jeune taureau et les agneaux qui bèlent près de leurs mères. Entre-temps, la vue se dilue au-delà d’interminables enfilades d’arbres et de champs, avant de s’achever dans l’horizon où tout s’amoindrit et se confond. Le soleil, en partant, lance juste quelques rayons, comme d’extrêmes adieux qu’il concède à la Nature ; et les nuages rougissent, puis deviennent pâles et languissants avant de s’assombrir. À ce moment-là, la plaine se perd et les ombres se répandent sur la face de la terre. Et moi, qui me trouve presque au milieu de l’océan, je ne trouve de ce côté-là que du ciel. »
(« Dernières lettres de Jacopo Ortis », Ugo Foscolo. Milan 1802. Lettre XXXV)

003_appennino 740

(E.Ascione, I.Insolera « Monti d’Italia, l’Appennino settentrionale », ENI 1974)

Chère Catherine,
Hier, tu me demandais qui était-ce la dame à l’air débonnaire et gentil qui se trouvait à Recanati avec ma mère, mes frères et moi. C’était Dora, une des cousines de Cesena (et Sogliano) auxquelles, comme on peut bien le voir, on y était tous très attachés…
Tu as reconnu tout de suite le mur avec le premier vers de l’Infini :

SEMPRE CARO MI FU QUEST’ERMO COLLE

Pourtant tu as ressenti une certaine tristesse, sinon angoisse. Je ne sais pas. Mon souvenir de cette escapade — Recanati n’est pas si loin de Cesena, ou bien nous y étions passés sur la route du retour à Rome, et Dora devait par la suite passer quelques jours chez nous —, est surtout lié au souvenir du fauteuil où le jeune poète passait des journées entières sans autre distraction que la lecture… Je me souviens d’une petite table, d’un petit cahier avec ses poésies plus célèbres :

« Passée est la tempête,
J’entends les oiseaux faire fête… »

004_semprecaromifuPhoto : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Voilà, Catherine, nous étions tous fort pénétrés de cette grandeur que les communs des mortels n’atteignent pas. Et ma mère nous racontait le sentiment de l’infini, tandis que Dora nous expliquait le paysage, qui d’ailleurs a beaucoup de points en commun avec celui de la Romagne.
Mon père conduisait magistralement la petite voiture où surtout ma mère et Dora peinaient beaucoup à trouver une position confortable… et nous immortalisait dans ces lieux immortels.
Il parlait très peu, sauf si quelques discussions politiques ou pour ainsi dire « philosophiques » se déclenchaient dans les réunions avec parents et amis.
Il nous transmis bien sûr une grande affection pour son père Zvanì, mais il en raconta toujours très peu, probablement pour décourager tout tentative d’en savoir plus.
(Je n’ouvre pas ici la parenthèse pour exploiter une question qui me revient souvent. Je me borne à l’énoncer : pourquoi mes parents ont mis toute leur force, enthousiasme et finesse d’esprit pour nous faire aimer des personnes et des lieux dont ils n’avaient aucune envie de parler ?)
Cela dit, je me rappelle maintenant la raison de notre air sérieux et légèrement troublé ce jour-là. Mon père, avant d’actionner l’appareil photo, nous avait provoqués :
— Avez-vous réfléchi à l’importance d’une haie, d’un parapet ou d’une balustrade quelconque lorsqu’on se mesure avec l’infini ?

005_hopper_740

Edward Hopper (catalogue)

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni Première publication et Dernière modification 24 février 2013.

licence creative commons copie

Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

Fenêtre sur Bologne, souvenirs d’un vieil élève (Portrait d’une table n.10)

30 mercredi Jan 2013

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits

≈ 2 Commentaires

Étiquettes

Portraits de Poètes, d'Écrivains et d'Artistes

001_finestra su bo 740

Fenêtre sur Bologne, souvenirs d’un vieil élève

Chère Catherine,

Te rappelles-tu des vers que j’avais installés au fond d’une des dernières lettres ? Parmi d’autres suggestions, sur lesquelles je reviendrai, il y avait un quatrain sur lequel je voudrais attirer ton attention. Là-dedans, j’avais écrit :

Par un babbo-frère
on sort de misère.
Par un juste maître,
on rentre par la fenêtre.

Aujourd’hui, j’ai pour toi un document très touchant. En 1873 — cent ans avant que moi même je fisse le même voyage de l’espérance vers Bologne, ville savante, civile et très bien organisée —, Giacomo Pascoli, le plus « âgé » parmi les orphelins survécus à la tragédie familiale, devant l’évidence des qualités de son frère, se chargea courageusement de son destin en lui offrant l’argent pour partir.

Je laisse la parole à Pascoli, me bornant à traduire en français ce qu’il avait écrit dans un article publié par le « Resto del Carlino » le 9 février 1896, jour consacré à la célébration des trente-cinq ans d’enseignement de Giosué Carducci à l’Université de Bologne :

002_bologna ridotta

Le vieil élève était alors un pauvre gamin maigre et fade. Il venait de Romagne, d’une petite maison où l’on faisait économie. Venu d’une famille de garçons. Des garçons et des filles seuls, qu’un délit encore impuni a faits orphelins, en les abandonnant à la détresse, à la souffrance.

Seuls, seuls. Était-ce l’indifférence des gens ? Étaient-ce des lâches ? Une famille où le chef était le garçon plus âgé, seize ans à peine lorsqu’il eut toute la nichée à emboucher. On faisait économie.

Là, où depuis longtemps il demeure, entre Savignano et San Mauro, à mi-chemin, le garçon plus âgé maintenant ne voit ni n’entend plus rien. Oui, on a bien compris, San Mauro et Savignano ont le cimetière en commun. Giacomo, ce frère aîné à la grande intelligence, au grandissime cœur n’ajoutait aucune fortune. Il mourut le 12 mai 1876. Malheureux ! Il laissa deux enfants qui moururent eux aussi.

 Il n’y a de lui que cette bénie mémoire !

Ce garçon qui faisait de « babbo » crut entrevoir en un de ses fils-frères un certain penchant pour les lettres. Puis, en cette année-là, on avait publié pour la première fois le concours à six subventions pour qui voulait étudier les lettres dans l’université de Bologne.

C’était une libéralité de cette Mairie, de cette noble ville. Une libéralité vraie et large puisqu’on admettait au concours tous les Italiens, non seulement les Bolonais.

Ce fut ainsi que cette invitation arriva même dans cet humble village de la Romagne, où se trouvait cette petite maison dans laquelle faisait économie cette petite famille de garçons et de filles, jusqu’aux oreilles du garçon plus grand.

Tout de suite, sans perdre du temps, Giacomo fournit son cadet — le vieil écolier : oh ! La douceur amère des souvenirs ! — de quelques lires, trop pour celui qui en donnait, peu pour celui qui en recevait. Il l’embarqua, seul seulet, dans une troisième classe de train en lui disant : « que ton babbo t’aide ! »

C’était le jour avant le premier examen. Le lendemain, le pauvre garçon maigre et fade se trouva au milieu d’une vingtaine d’autres garçons, venus de toutes parts d’Italie, qui souriaient en attendant dans le vacarme…

En attendant qui ? Carducci ! Il devait venir dicter le thème d’italien. Carducci, vraiment ? Carducci en personne.

Oh ! le pauvre garçon attendait en palpitant peut-être plus que les autres. Il ne trouvait pas dans son esprit et dans ses études la foi qu’avait au contraire son frère aîné ; il prévoyait, hélas ! Il avait le sentiment qu’il aurait dû retourner à la maison, d’ici peu de jours, comme il était venu… pire, sans ni trop ni trop peu d’argent, sans plus ces lires. Il imaginait qu’il aurait trouvé encore plus de froid… le foyer froid lorsque ce dernier espoir se fût éteint.

Alors, le garçon ne palpitait pas pour cela, il frémissait à cause de l’attente de celui qui devait apparaître dans peu de minutes.

Dans le collège d’où il était sorti quelques ans avant (un excellent collège de frères des écoles chrétiennes), il avait entendu parler de Carducci, en quels termes, on peut bien l’imaginer : c’était le Diable en personne qui avait chanté !

(Dans l’hymne de Carducci, Satana ne représente pas le principe du Mal, mais le Progrès qui avance toujours, en vainquant tout préjudice qui le rend ennemi. En changeant le nom avec celui qu’y est vraiment évoqué, cet hymne n’aurait rien de satanique).

Cependant, un beau jour, Père Donati, un des frères des écoles chrétiennes, le professeur d’italien, esprit élégant et hardi, âme fière et gentille, dans sa cellule, lui montra un portrait : le portrait, que sais-je ? D’un jeune aventurier, conspirateur ou soldat ; une tête combative, audacieuse de rebelle indomptable. Le garçon pensa peut-être à un galérien d’Aspromonte, à une victime de Mentana.

« Celui-ci, dit le frère, est le poète plus classique et plus novateur, l’écrivain plus ancien et plus moderne qu’a l’Italie. Il est Carducci ! » Au frère brillaient les yeux bleu foncé. Au garçon commença à se colorer l’âme. De quelle couleur ? Je ne le sais pas.

(Père Donati avait été et restait pourtant ami de Carducci, comme de Nencioni et Targioni Tozzetti ; en somme, de ceux qui avaient fait le choix de s’appeler « les amis pédants ». Dans leurs conversations, Donati avait le sobriquet de « Cecco frère ». Il était un maître très efficace et un écrivain pur et nerveux ; un homme du XVIe égaré dans notre siècle).

En rêvant de cet hymne, il essaya de le lire dans sa mémoire. Il en lit assez peu, en ce moment où il palpitait comme personne, peut-être.

003_carducci_740

Tout d’un coup, un grand frémissement, un grand chuchotement : puis, silence. Carducci était au milieu de la salle, en train de se promener comme en proie d’une fièvre.

Impatient, il se tournait ici et là brusquement, en lançant sur l’un et l’autre, pendant un instant, un petit rayon ardent de ses yeux toujours en mouvement. Il dicta : « l’
œuvre d’Alessandro Manzoni. » Puis il ajouta par des mots rapides, détachés, pointillés : « ordre, clarté, simplicité. Ne me faites pas un traité d’esthétique. » Une pause de trois secondes ; et il conclut : « Déjà, vous ne sauriez pas le faire ! » Sourit-il à ce point ? Qui le sait ? Il hésita encore un peu, avant de sortir.

Oh ! Le pauvre garçon resta pendant plus qu’une heure sans même essayer de tremper sa plume ! Son voisin, un beau gamin piémontais, dodelinant de sa grosse et bonne tête, lui demanda par un gentil acte de pitié : « Vous n’écrivez pas ? » L’autre se réveilla de sa torpeur et commença à écrivailler.

Écrire quoi, mon Dieu ? Ô petit père lointain ! ô douces sœurs en train de prier pour lui de cette heure ! C’est fait : dans la tête, il n’y a rien de bon ; de l’encrier sortaient quelques petits mots de temps en temps. Et cette toile d’araignée de tristes paroles ce sera lui à devoir les lire ? Allez, allez ! Il était comme poussé d’une furie, par les épaules, par inertie !

Et quelques jours après, il y eut l’examen oral. Et le jeune homme venu de Romagne entra devant l’assemblée chargée de juger, comme s’il y fût renversé par une rafale ; et il le revit et se sentit interrogé par lui.

Mais, il devait avoir lu quelque chose dans le visage émacié et pâle du garçon : il y lisait peut-être la pensée qui apparaît au milieu de tous ses efforts pour répondre ; pensée d’absent, pensée d’un être seul au monde, pensée d’une douleur et d’une désolation que le maître n’aurait pu apprendre que des yeux du garçon.

Celui-ci priait peut-être des yeux plus qu’il ne répondît de la bouche. Et le maître n’apprenait que de ses yeux, puisque personne n’avait parlé ou prié pour lui. Certes, il l’interrogeait avec une espèce de pitié et de résignation courtoise en écoutant ses réponses embarrassées, en les arrangeant, expliquant et justifiant.

Passa ce douloureux quart d’heure ; passèrent les autres. Le garçon fut rappelé pour donner quelques éclaircissements sur son attestation de licence. Il entendit ou crut entendre Carducci, justement Carducci, en train d’amplifier et éclaircir ses explications, en les communiquant aux autres professeurs.

Cela le soulagea un peu ; mais chaque lueur d’espoir s’était éteinte quand, deux ou trois jours depuis, il attendait dans l’université la sentence que les examinateurs allaient dans quelques minutes rendre publique. Il avait honte à la pensée que quelqu’un puisse croire qu’il espérait encore et qu’il était là pour une dernière illusion obstinée. Non, non : il était bien certain qu’il n’était pas parmi les premiers six. Au maximum, on l’aurait jugé digne de l’admission.

(À ces temps-là, la loi était ainsi, la licence du lycée ne suffisait pas, comme aujourd’hui, pour entrer dans l’université. Il fallait passer un autre examen).

Mais, pour lui, c’était le même que d’être jugé indigne : parce que, sans la subvention, il devait rentrer à la maison et se laisser… vivre ou mourir ? D’ailleurs, vivre ou mourir, c’était le même pour lui.

Pourtant de bons jeunes l’encourageaient : les postes sont six… Qui sait ?

Basta : la sonnette retentit et tout le monde entra. Tous les examinateurs étaient là : la fière tête du poète se tournait de côté, comme indifférente.

 Finalement, avec ce visage sévère et serein qu’on aurait dit arraché d’une médaille romaine, tout en articulant de sa voix harmonieuse les mots, Gandino mit tout le monde en garde : « Je lirai les noms des candidats selon l’ordre de mérite. Les six premiers, évidemment, qui ont obtenu la subvention de la Mairie ». Pause.

Au garçon venu de Romagne battait le cœur ; mais seulement, pour ainsi dire, en anticipation de la palpitation qui l’aurait bien sûr secoué, juste en ce moment où le cinquième nom se séparerait du sixième.

Le premier nom résonna dans le silence de la salle… C’était le sien. En cet instant, le pauvre garçon vit un sourire étinceler. Oui, la tête du poète avait été illuminée par un sourire et tout de suite après ce sourire s’était éteint.

Oh ! Le pauvre garçon est devenu un vieil élève et pourra aussi devenir un vieux, sans doute. Il s’est trouvé dans d’autres vicissitudes, il a éprouvé d’autres joies, même si rares. Il s’y trouvera et en éprouvera encore, comme son destin voudra ; mais il n’a pas oublié et n’oubliera jamais ce sourire !

Ensuite, il sentit Carducci ressusciter et remémorer de sa tribune les âges morts et les âmes évanouies. Et, cela pourra sembler une exagération, mais ne l’est pas, il l’entendit améliorer par une phrase, par un mot, par un geste les grands poètes ; il le vit, dans son bureau, préparer, avec des attitudes de lion, les foudres lucides et mortelles pour blesser ici et là ceux qui s’affichent ennemis, non de lui, mais de ses idées ; il le vit entre les coupes mesurées improviser, avec de jeunes amis qui l’admiraient, des petits couplets, des fleurs de grâce. Il écouta de ses lèvres, dans la religieuse ombre de l’école, la première des odes barbares.

Il écouta de ses lèvres, ou plutôt de son âme jaillissante de son manuscrit, le Chant de l’Amour (1878) :

« Elle est une autre Madone, elle est une idée
Resplendissante de justice et de pitié.
Je bénis ce qui pour elle tombait,
Et je bénis ce qui pour elle vivra ».

Il l’entendit pleurer en déclamant

 :

« Du sommet de la butte alors, du cimetière,
en bas des cyprès par la verte rue,
grande, solennelle, vêtue de noir,
je crus vraiment revoir mamie Lucia… »

Il l’entendit parmi cent drapeaux, devant tout un peuple, auquel il imposa de ne pas applaudir — qui d’ailleurs ne pouvait rester dans l’obéissance jusqu’à la fin —, parler de Garibaldi mort, d’une façon… d’une voix… d’une éloquence… que jamais Garibaldi ne fut si vif qu’alors, dans nos âmes !

Combien de choses entendit de lui et vit de lui, belles, nobles, élevées, admirables, glorieuses, parfois d’une simplicité d’enfant, parfois d’une grandeur de héros, beaucoup, beaucoup !

Mais, en ce jour consacré à sa fête solennelle, où le maître reçoit une attestation de révérence, d’amour et de gratitude de sa patrie et de tout le monde civil, son vieil élève n’a pas trouvé d’autre souvenir, plus suave à évoquer que celui-ci. Le souvenir de ce sourire se complaisant de cette douleur qu’il allait apaiser, de cette vie qu’il allait conserver.

Parce que le poète, le maître, tout le monde sait qu’il est grand. Pourtant, seulement ceux qui lui vécurent et vivent à côté, seulement et particulièrement ses vieux et jeunes élèves savent qu’il est même plus bon que grand. »

Selon une note de Maria Pascoli, « … le maître [Carducci], voyant ce matin-là son vieil élève, à la fin d’une magnifique fête ineffablement suave, lui dit : “j’ai lu ton écrit. Il m’a fait pleurer. C’est tout vrai ! Tout vrai !”

004_bologna antique 740

Voilà, Catherine. C’était très émouvant, hein ? Comme je te disais :

Par un babbo-frère,
on sort de misère.
Par un juste maître,
on rentre par la fenêtre.

En même temps, sachant ce qui s’est passé dans la vie de Pascoli pendant les vingt-trois ans qui s’étaient déroulés entre cet épisode de 1873 et l’article de 1896, je comprends bien les larmes de son maître. L’orphelin, même s’il avait été frôlé par la gloire, était resté orphelin. Ses nœuds de fond s’étaient encore plus resserrés, comme nous verrons.

Cependant, j’aime penser — et d’une certaine façon, j’en ai besoin —, que Pascoli ait pu jouir, de même que moi, dans la même ville complaisante et tentaculaire, pendant les neuf ans de ses alternes fortunes universitaires, de quelques plaisirs plus ou moins innocents, vivant une parenthèse insouciante, une phase moins sévère. Comme on verra, juste au milieu de ses études, il se laissa entraîner par les “mauvais amis”. Ami de l’anarchiste et socialiste Andrea Costa, il participa à des manifestations contre le « système » qui lui causèrent la suspension de la bourse indispensable pour suivre les études.

Ensuite, en septembre 1879, il est arrêté pour avoir participé à une démonstration en faveur d’anarchistes, qu’on avait jugés pour avoir manifesté en soutien de Giovanni Passannante, qui avait attenté à la vie du roi Umberto I. Acquitté, grâce à l’intervention de Carducci (qui mit en valeur ses qualités humaines et son étrangeté à tout esprit rebelle), il est libéré en décembre. Se conclut ainsi une expérience brève, mais symptomatique, accompagnée d’un sentiment d’injustice subie et de déception (une déception pas seulement individuelle, mais historique, concernant toute l’aile spontanéiste et humanitaire du mouvement anarchosocialiste et des intellectuels adhérents). Cet événement aura de lourdes répercussions idéologiques tout au long de sa vie.

Ensuite, Pascoli reprit les études que conclut brillamment en 1882, année de la mort de Garibaldi. Cette date fut décisive pour lui, car, une fois terminé avec l’université, il renia même violemment son passé populiste et de quelque façon révolutionnaire.

C’est pour cela que j’avais écrit, dans le deuxième quatrain :

Loin de la famille
Toute passion fourmille
Naïf, mais déplacé
Reniement obligé.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni 1ère mise en ligne 30 janvier 2013 Dernière modification 30 janvier 2013.

licence creative commons copie

Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

À la recherche du père perdu (Portrait d’une table n. 8)

08 mardi Jan 2013

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits

≈ 3 Commentaires

Étiquettes

Portraits de Poètes, d'Écrivains et d'Artistes

bologna

Chère Catherine,

Nous avons laissé l’histoire de Pascoli dans un endroit incertain, entre la « via Émilia », près de Savignano sur le Rubicone, et l’église de Saint-Laurent, à Paris. D’ailleurs, notre vie même est assez incertaine, toujours partagée entre ce noble élan vers nos hommes meilleurs et cette ignoble pulsion à l’irrévérence, à la dérision, au déguisement trompeur, à l’excès d’informations…

Oui, d’accord, Catherine, j’ai dit « nous » tandis que j’aurais dû dire « je ». Mais, s’il n’y avait pas eu tes lettres, tes suggestions et tes critiques, comment aurais-je pu avancer, dans cette « recherche » ? Tu vois ? Tu es strictement concernée par ces fouilles à ciel ouvert et ces découvertes douteuses. Tu es aussi responsable que moi, de notre digression littéraire. Si, si ! Tu as insisté, tandis que moi, j’aurais volontiers laissé tomber. Et à force de documents, de liens, d’articles et d’essais que tu as voulu ajouter à tout ce que j’avais déjà recueilli, je t’ai obéi. On s’est laissé prendre par la jument désemparée et ce père qui avançait en charrette, les deux poupées dans la main, comme le dormeur du val…

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Par conséquent, la diaspora des fragments et des citations n’a eu qu’une vertu, celle d’immobiliser l’action, de la figer dans un limbe inextricable. Où en sommes-nous alors, comment faire pour relancer l’action, en rattrapant l’intérêt des rares zappeurs fréquentant notre blog ?

Je crois avoir trouvé la façon de répondre à cette question. D’abord, nous avons été tous les deux rassurés à propos de la connaissance de Pascoli en France. Ici, on ne le connait pas trop, mais la plupart des gens sont disponibles à combler cette lacune parce qu’ils ont tout de suite compris la fonction de charnière que ce poète a exercée dans le passage « merveilleux » de la culture classique — ou retourné vers les auteurs classiques — à la culture moderne.

Évidemment, le phénomène Pascoli est difficile à saisir, en Europe, surtout pour les Français, qui ont eu affaire avec un très différent contexte. Vis-à-vis de l’Italie, les écrivains et les poètes français du XIXe siècle et du début du XXe, même dans les moments plus critiques, n’ont pas dû surmonter les mêmes obstacles et les mêmes censures que les écrivains et poètes italiens. Ce sont ces censures et autocensures — qui se jouaient à l’intérieur des confins de ce grand pays en formation et transformation —, la première raison de la connaissance très médiocre, à l’étranger, de la culture italienne de cette époque. Il est d’ailleurs inutile savoir que nous avons eu notre Balzac en Giuseppe Verga et notre Baudelaire en Giacomo Leopardi. C’est vrai qu’en Italie on n’a pas eu que la littérature. De Rossini à Verdi et Puccini nous avons eu dans l’opéra (comédie ou tragédie musicale) l’exploitation d’un univers fantastique déjà précurseur du cinéma, avant son invention. C’est vrai, aussi, qu’à cette époque la forme chantée, c’est-à-dire l’expression lyrique, en Italie, a pris souvent le dessus vis-à-vis du roman et de la poésie, tandis qu’en France il y avait une parfaite cohabitation entre littérature et théâtre.

Or, en Italie on a empêché certains personnages — comme Foscolo, Leopardi ou Manzoni — sinon d’exister, de transformer notre littérature en la sortant de son provincialisme, tandis que Stendhal, Hugo, Baudelaire ou Flaubert, en France et partout dans le monde, ne sont pas seulement des premières hirondelles. Ils sont des phares.

Je me rends compte, Catherine, que ce discours risque de devenir plus long que prévu.

bologna x pascoli bis

Mais, peut-être Pascoli nous a-t-il préparé de ses propres mains un guet-apens… Car effectivement, lorsqu’on aura compris le sens et l’importance de son œuvre, on comprendra aussi ce mouvement souterrain, obscur, pourtant fébrile et passionnant de la littérature italienne en lutte… Oui, en lutte.

Nous avons souvent parlé d’un long sommeil, d’une mystérieuse absence d’un contexte littéraire représentatif du Risorgimento. « On a fait l’Italie, maintenant on doit faire les Italiens », avait dit d’ailleurs Massimo D’Azeglio au lendemain de l’unité nationale de 1861. Cette phrase est restée suspendue comme une épée de Damocle dans le ciel de ce beau pays pendant plus d’un siècle. Toutes les formes d’expression artistique liée à l’expression verbale — de la poésie au théâtre, au cinéma — ont subi cette même destinée. Ensuite, on a dû attendre la Seconde Guerre et la Résistance pour que le roman et le cinéma surtout s’épanouissent vraiment, dans un esprit de liberté et autonomie vis-à-vis du pouvoir. C’est juste en ce moment que les bases se sont posées pour la perfection d’une véritable culture nationale. Ce formidable exploit de la création littéraire en Italie fut d’ailleurs révélateur d’une personnalité collective qui explosait après une longue et douloureuse réclusion (et, par conséquent, exclusion du réseau international).

Revenons donc à la façon de Pascoli de nous attirer dans une espèce de guet-apens… qui ressemble beaucoup à celui que son père Ruggero subit le dix août 1867, un jour pas si lointain. Donc, ma chère Catherine, sommes-nous, tous les Italiens, héritiers d’une sorte de guet-apens originel ?

Oui, c’est possible.

Voilà, Catherine, tu comprends bien les raisons de ma réticence. Je voudrais néanmoins enlever le couvercle de cette marmite bouillonnante et expliquer — pour moi même en premier — les raisons vraisemblables de la mort du père de Pascoli comme point de départ et de déclenchement d’un monde poétique tout à fait particulier et typique aussi de notre histoire collective et individuelle. Car Pascoli nous ressemble. Il ne se présente pas comme un Petit Père, comme Puskin, par exemple. Il doit son génie à sa condition d’orphelin au milieu d’une famille nombreuse. Nous pourrions appeler Pascoli un Petit Oncle, ou l’ami de jeux de notre grand-père. En général, notre littérature est constellée de pères disparus ou alors de pères qui n’ont pas eu le temps nécessaire pour exercer leur rôle. À part la figure majeure d’Alessandro Manzoni, je vois surtout en Foscolo et Leopardi, comme en Verdi et, dans le siècle suivant, Antonio Gramsci, de véritables pères de la patrie qui ont exercé bien sûr une grande autorité culturelle. Mais c’était une autorité de plus en plus niée, contrastée, amoindrie. Entre eux, seulement Giuseppe Verdi a eu l’occasion — et la force — de recouvrir pleinement cette fonction.

carducci_02

Au temps de Pascoli, Giosuè Carducci (ci-dessus « photographié » sur la couverture d’un de nos plus glorieux hebdomadaires) fut bien sûr un grand homme, qui eut un rôle central dans l’évolution de notre langue et littérature, qu’au cours de son existence s’est aussi assez engagé dans cette lutte pour l’indépendance politique des Italiens qui fut une lutte terrible — restée longuement inachevée — pour l’indépendance et l’unité de la culture italienne. Carducci fut aussi un vice-père pour Pascoli. On parlera après, Catherine, de cette fulguration, tout à fait exceptionnelle, qui amena Carducci à se charger de la libération du jeune orphelin de Romagne. J’ai déjà traduit le récit de ce dernier lors de son premier voyage à Bologne, où, sans l’intervention de Carducci, il n’aurait jamais eu la subvention indispensable pour accéder aux études universitaires. Cependant, au-delà de son ambition de se proposer comme « vate » de la nouvelle Italie et de ses mérites indéniables — ce fut Carducci celui qui transmit au monde les lettres et le journal de Leopardi (Zibaldone), dont il cura personnellement l’édition —, il se configure à mon avis, lui aussi, comme un Petit Oncle.

Notre histoire est-elle donc constellée de pères morts de mort violente et de grands-pères écrasés par les injustices ? Je ne veux pas dire ça, mais certes on n’a jamais donné le sceptre à ceux qui ont fait le plus pour mon pays. Je ne veux pas parler de Garibaldi…

Mais voilà, Catherine, laissons aux visiteurs du blog leur curiosité intacte. Peut-être, en naviguant sur internet et, après, en consultant quelques bibliothèques, ils trouveront que j’ai tort, ou bien ils s’enthousiasmeront avec d’intéressantes trouvailles. Je reviens à toi avec ce petit constat : le père de Pascoli n’était pas un personnage mineur ni un homme insignifiant. D’abord, il avait participé, en 1849, à la République Romaine…

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni 1ère mise en ligne 7 janvier 2013 Dernière modification 7 janvier 2013.

licence creative commons copie

Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

X août 1867 (Portrait d’une table n.7)

28 vendredi Déc 2012

Posted by biscarrosse2012 in mes contes et récits

≈ 3 Commentaires

Étiquettes

Portraits de Poètes, d'Écrivains et d'Artistes

Image

X Août

Saint-Laurent, je le sais pourquoi tant
d’étoiles dans cet air tranquille
brûlent tombant, pourquoi tant
de larmes au creux du ciel scintillent.
Revenait l’hirondelle très directe :
fut tuée, sur le fer en cognant
elle avait dans son bec un insecte
le dîner de ses petits enfants.

À présent, crucifiée, elle tend
un petit ver vers le ciel si lointain.
son nid est dans l’ombre, qui attend
et piaille de plus en plus en vain.

Aussi l’homme, revenant à son nid,
fut tué : son pardon il rêvait
lui resta dans les yeux fixes un cri
deux poupées pour cadeau il portait.

Or là-bas, près de la tour antique
on l’attend, on l’attend, mais en vain
il ne bouge. Étourdi il indique
ses poupées au ciel lointain.

Et toi Ciel, d’en haut de tes mondes

rassurants, tu n’arrêtes ton bal
par tes larmes d’étoiles tu l’inondes
cet atome opaque du Mal !

Giovanni Pascoli, X Août, Myricæ 1891

Image

Chère Catherine,
Je laisse glisser cette poésie-clou (ou clé), publiée par Pascoli en 1891, dans laquelle on commence à comprendre le rôle de la mort du père Ruggero dans la vie et l’œuvre du poète. Un « incipit », marqué par une redoutable coïncidence. Le 10 août, en Romagne comme partout dans les zones tempérées de la planète, on profite de soirées assez agréables, où la chaleur cède généralement le pas à une légère brise nocturne et que le ciel, dégagé et immense, devient le théâtre d’une infinité de morts visibles. À chaque étoile qui glisse dans le noir, on exprime un désir, on souhaite quelque chose en secret. Mais on est intimement troublés. Car il n’y a rien de plus redoutable que la mort qui se passe dans le ciel. Une mort plus grande que la nôtre, une mort infinie.
Voilà, juste en ce jour « cardinal » dans le calendrier des cabales, des tarots et aussi du jeu du bouchon, très diffusé en Romagne, le père de Pascoli fut tué par un coup de fusil. Cela arriva le 1O août 1867. Exactement cent ans avant la mort de mon père. (Il n’est pas disparu en été, mais, nous quittant en novembre 1967, il s’est trouvé, lui aussi, victime d’un dessein impénétrable de la destinée ayant pour conséquence la rupture de l’équilibre familial, la brusque interruption des rêves, la disparition des étoiles.)

Image

Le 10 août est aussi le jour de Saint-Laurent, comme la poésie nous rappelle. Et je ne veux pas croire que ce soit une coïncidence le fait, tout à fait privé pour moi, d’habiter maintenant à côté de Saint-Laurent, ici à Paris, juste au moment où le destin m’amène à m’occuper de Pascoli. D’accord, je m’appelle Giovanni, comme Pascoli et mon grand-père. D’accord, j’ai parcouru moi aussi — en long et en large, plusieurs fois en divers moments de ma vie —, cet axe primordial, cette route appelée via Émilia entre Cesena et la mer qui passe à côté de Savignano, en frôlant le domaine des Torlonia…
Aujourd’hui, je n’ai pas envie de tout expliquer. D’ailleurs, j’ai parfois l’impression que le lecteur voudrait s’aventurer librement dans cette histoire de Pascoli, deviner tout seul les nuances et les contradictions entre ces vers rocambolesques et cette vie, que les tragédies et les chances heureuses ont frappée au hasard, sans aucune logique ou du moins sans une logique apparente.
En plus, je me demande si Pascoli serait content d’un excès de précisions, ou bien s’il ne se retournerait pas dans sa tombe, agacé par notre curiosité tardive. Et mon grand-père aussi. Cependant, je suis resté surpris en traduisant la poésie ci-dessus, où les noms des lieux ou des animaux ou des petites choses résonnent dans la langue de Dante de façon assez différente que dans celle de La Fontaine… Surtout dans Pascoli, où la langue italienne parfois flotte dans un bouillon primordial, se mêlant continûment au latin et au dialecte. Je croyais impossible d’en sortir.
Cela m’a fait penser aux ratures de ma tante Maria — une autre Maria, n’ayant aucune parenté avec la cousine cadette de Zvanì —, que j’avais baptisée « la tante au lit » pour son attitude « horizontale ». Elle n’était pas belle et se jugeait inexistante, peut-être. Elle tremblait de peur. Pourtant un sourire traversait parfois son regard douloureux. Elle cachait au-dessous du matelas un tas de feuilles que ne voulais pas me lire.
Cependant, mon autre tante, Augusta, que j’appelais « la tante à la jambe nerveuse », était bibliothécaire. Elle niait, mais je savais qu’elle gardait tout, même les cafards morts. Lors de sa disparition, puisqu’aucun des représentants de sa génération n’avait survécu, je pris solennellement les clés de sa cave et, aidé par un neveu au physique costaud, je forçai les tiroirs du secrétaire qui avait été l’orgueil de mon grand-père maternel, Alfredo…
Excuse-moi Catherine de cette digression, mais c’est aussi en réponse à ce que tu m’avais dit au téléphone… Tu m’exhortais à exploiter aussi ma mémoire personnelle, pour laisser une trace… Je crois d’ailleurs que je ne serai pas capable d’avancer tout seul dans cette maison sombre des « portraits perdus ». Mais je viens tout de suite au point. Dans le secrétaire Augusta avait tout enfoncé sans aucun soin philologique. J’empruntai quand même ces fameux « papiers de Maria » qui n’étaient à vrai dire ni lettres ni journaux, ni de véritables poésies. Tout semblait interrompu, tout raté de ce temps infini qu’elle avait gagné par son exclusion du monde. Mais… en prenant au hasard d’abord une feuille puis l’autre, malgré cette calligraphie émiettée et ces ratures sauvages, en recopiant… tout était clair, comme une partition de Mozart ressuscitée d’un tremblement de terre…
Cette poésie de Pascoli m’a fait le même effet. On dirait que la traduction, au contraire de ce que j’avais prévu, rend le sens de l’œuvre plus clair…

Image

Au temps du lycée, dans ma hâte de vivre et me soustraire à la constriction de cette institution usée, de me dérober aux misérables contraintes de l’apprentissage de page à page…
Nous avons à peu près le même âge, Catherine. Donc, lorsque tu étudiais Montaigne et La Fontaine, moi j’entendais parler de l’Arioste et du Tasse et, après, au moment de ton Victor Hugo et de ton Rimbaud… Giovanni Pascoli était pour moi, bien sûr, le nouveau Virgile, le connaisseur de la langue latine comme personne ne l’était de son temps.
Ensuite, je découvris qu’il avait été le premier poète moderne, auquel Eugenio Montale, Italo Svevo et Dino Buzzati entre autres se sont ensuite inspirés. Un grand ennemi de la rhétorique et de la violence, très proche de la sensibilité de Pier Paolo Pasolini. Tout comme ce dernier, Pascoli n’a jamais caché l’évènement qui a fait déclencher sinon exploser son génie en lui donnant une voix merveilleuse.
Le dix août 1867, il n’avait que douze ans, lorsque son père, Ruggero, fut tué par un coup de fusil tandis qu’il rentrait en charrette de Cesena dans la route Émilia, juste à deux kilomètres de la Tour de San Mauro, propriété de la richissime famille romaine des Torlonia, où la famille Pascoli habitait depuis cinq ans.

Image

« Ô ma jument, jument désemparée, / toi tu portais celui qui ne revient pas… »

Je pourrais très bien te raconter dans les détails cette terrible histoire, dont les contours se sont précisés — au cours des 145 ans qui dès lors jusqu’ici se sont écoulés — grâce à des témoignages et de preuves qu’on a discutées très récemment, dans un procès a posteriori dicté par une sincère soif de justice en plus d’un peu de cynisme culturel.
Pour moi, ce qui est le plus intéressant, ce n’est pas la vérité qu’on connaît maintenant, mais plutôt la vérité qui a servi de douloureuse inspiration pour le premier grand poète de l’Italie réunie. Et voilà, Catherine, ce que raconte Maria, la plus petite des sœurs de Pascoli, qui au moment de la mort du père n’avait que deux ans. Son récit s’appelle « La cavallina storna » comme la fameuse poésie de Pascoli qu’on apprenait par cœur à l’école. En français, j’ose traduire ce titre en

« La jument désemparée ».

« La Tour, écrit Maria, est un vaste domaine avec un Palais princier doué alors d’une grande écurie. Là-bas était aussi la jument désemparée (dont parle mon frère dans la fameuse poésie). Elle était née près de Ravenne, “parmi les pins de cette plage salée” ; elle était fougueuse et à peine amadouée et ne se laissait pas conduire que de notre père. Depuis ce jour fatal, comme si elle était consciente de tout, docilement elle obéissait au fils aîné Giacomo, délicat comme une fille, âgé alors de quinze ans.
Je rapporte ici quelques mots, pour un peu d’histoire, d’un illustre homme de Romagne récemment disparu, Gino Vendemini, que j’extrais d’un cher bouquin “Aegri somnia” édité par l’établissement typographique de Romagne, Forlì 1908.
“En fin d’après-midi du 10 août 1867, tandis que je me promenais au dehors du pays (Savignano) avec monsieur Giuliano Cacciaguerra, mon concitoyen et ami, et qu’on était en face de la Villa Rasponi, nous distinguâmes une voiture venant vers nous du côté du Compito. Elle avançait toute à l’oblique en dessinant une couleuvre, comme si le cheval avait été abandonné et qu’il n’obéissait plus au conducteur. Nous nous écartâmes tout de suite d’un côté. Je notai alors que dans la charrette à la capote levée, il y avait un homme apparemment dans l’attitude d’une personne endormie, à laquelle eussent échappées de main les brides. Je ne vis plus que cela et je ne le reconnus pas : je ne sais pas si mon copain l’avait reconnu ; mais, nous hurlâmes tous les deux de toute notre voix pour que ces gens debout, regroupés à l’embouchure du bourg, arrêtent cet étrange véhicule. Puisque le cheval avait été arrêté, nous revînmes en arrière lorsqu’on avait déjà recouvert le cadavre d’un linceul, grâce à la pitié de quelqu’un, je pense de la famille Bersani. Tout le monde l’avait constaté. Ce cadavre, que j’avais cru celui d’un dormeur, n’était que le pauvre monsieur Ruggero Pascoli, administrateur du domaine ‘La Tour’. On sut depuis que l’assassin, resté inconnu, du moins aux autorités, tapi en chasse dans le fossé près de Gualdo avait attendu sa victime tandis qu’elle rentrait du marché de Cesena, et l’avait prise au vol par une fusillade. Pourquoi tuèrent-ils cet homme qui n’avait fait de mal à personne, en laissant une nichée d’enfants sans guide et sans fortune ?” Notre mère avait son suspect et en interrogeait la jument. “Ai-je besoin” (ainsi l’auteur dans les notes aux Chants de Castelvecchio) “pour certaines poésies” (et il nomme entre elles la “Jument désemparée”) “de répéter à la lectrice et au lecteur qu’il y a des choses qu’on ne peut pas inventer ? En ces souvenirs, comme en d’autres, tout est vrai. Donc, ces poésies ce n’est pas moi qui les ai faites : je n’ai fait (et pas toujours bien) que les vers”.

Image
Giovanni Pascoli jeune

Après cette lecture, chère Catherine, nous sommes bel et bien introduits dans un monde étrange, où la vie et la mort se côtoient continûment. Tu vois d’une part la lumière devant la tour qui d’un coup ressemble au parvis de l’église de Saint-Laurent le dimanche matin. Les victimes innocentes sont là, autour de la jument qui n’a pas le don de la parole. De l’autre part un homme noir est tapi derrière le buisson noir. C’est un assassin, un chasseur qui ne voit aucune différence entre les espèces animales…
Mais je dois m’interrompre ici. Le récit du X août 1867 va continuer encore, se liant au retour à Sogliano de Pascoli, couronné par l’excellence de ses études de lettres à Bologne, en 1882. Moment crucial de la vie glorieuse et pénible du poète, que je développerai dans le prochain volet, j’espère avant la fin de cette année apocalyptique. Pour le moment, je te laisse avec une drôle devinette que j’ai inventé pour toi :

1855-1867
Romagne ensoleillée
Berceau de bonté.
Une longue famille,
À l’abri d’une coquille.

X Août 1867
Jument, fusil et charrette,
Surprise immonde, aucune enquête.
Étoiles angoissantes,
En août, ô tombantes.
Charrette sans brides,
Cadavre morbide.

1873
Par un babbo-frère
On sort de misère.
Par un Juste Maître
On rentre par la fenêtre.

1875-1879
Loin de la famille
Toute passion fourmille.

1879-1882
Naïf mais déplacé,
Reniement obligé.

1882
Hirondelle meurtrie
Revenante à son nid.

1885-1912
Par médailles et maisons
Se suicide un garçon.

Moi, je ne me suicide pas ! Je t’embrasse avec l’élan typique des gens de Romagne.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni 1ère mise en ligne 28 décembre 2012 Dernière modification 15 janvier 2013.

licence creative commons copie

Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

Articles Plus Récents →

Copyright France

ACCÈS AUX PUBLICATIONS

Pour un plus efficace accès aux publications, vous pouvez d'abord consulter les catégories ci-dessous, où sont groupés les principaux thèmes suivis.
Dans chaque catégorie vous pouvez ensuite consulter les mots-clés plus récurrents (ayant le rôle de sub-catégories). Vous pouvez trouver ces Mots-Clés :
- dans les listes au-dessous des catégories
- directement dans le nuage en bas sur le côté gauche

Catégories

  • écrits et dessins de et sur claudia patuzzi
  • commentaires et débats
  • les échanges
  • les portraits
  • les unes du portrait inconscient
  • mes contes et récits
  • mes poèmes
  • mon travail d'écrivain
  • mon travail de peintre
  • poésies de claudia patuzzi
  • textes libres

Pages

  • À propos
  • Book tableaux et dessins 2018
  • Il quarto lato, liste
  • Liste des poèmes de Giovanni Merloni, groupés par Mots-Clés
  • Liste des publications du Portrait Inconscient groupés par mots-clés

Articles récents

  • Le livre-cathédrale de Germaine Raccah 20 juin 2025
  • Pasolini, un poète civil révolté 16 juin 2025
  • Rien que deux ans 14 juin 2025
  • Petit vocabulaire de poche 12 juin 2025
  • Un ange pour Francis Royo 11 juin 2025
  • Le cri de la nature (Dessins et caricatures n. 44) 10 juin 2025
  • Barnabé Laye : le rire sous le chapeau 6 juin 2025
  • Valère Staraselski, “LES PASSAGERS DE LA CATHÉDRALE” 23 Mai 2025
  • Ce libre va-et-vient de vélos me redonne un peu d’espoir 24 juin 2024
  • Promenade dans les photos d’Anne-Sophie Barreau 24 avril 2024
  • Italo Calvino, un intellectuel entre poésie et engagement 16 mars 2024
  • Je t’accompagne à ton dernier abri 21 février 2024

Archives

Album d'une petite et grande famille Aldo Palazzeschi alphabet renversé de l'été Ambra Anna Jouy Artistes de tout le monde Atelier de réécriture poétique Atelier de vacances Avant l'amour Barnabé Laye Bologne en vers Caramella Cesare Pavese Claire Dutrey Claudia Patuzzi d'Écrivains et d'Artistes Dante Alighieri Dessins et caricatures Dissémination webasso-auteurs Débris de l'été 2014 Décalages et métamorphoses Entre-temps Francis Royo François Bonneau Françoise Gérard Ghani Alani Giacomo Leopardi Giorgio Bassani Giorgio Muratore Giovanni Pascoli il quarto lato Isabelle Tournoud Italo Calvino Jacqueline Risset Jeanine Dumlas-Cambon Journal de débord La. pointe de l'iceberg La cloison et l'infini la ronde Lectrices Le Strapontin Lido dei Gigli Luna L`île Mario Quattrucci Noëlle Rollet Nuvola Ossidiana Pierangelo Summa Pier Paolo Pasolini portrait d'une table Portrait d'un tableau Portraits d'ami.e.s disparu.e.s Portraits de Poètes Portraits de Poètes, d'Écrivains et d'Artistes Poètes et Artistes Français Poètes sans frontières Primo Levi Roman théâtral Rome ce n'est pas une ville de mer Solidea Stella Testament immoral Théâtre et cinéma Ugo Foscolo Une mère française Valère Staraselski Valérie Travers vases communicants Vital Heurtebize X Y Z W Zazie À Rome Écrivains et Poètes de tout le monde Écrivains français

liens sélectionnés

  • #blog di giovanni merloni
  • #il ritratto incosciente
  • #mon travail de peintre
  • #vasescommunicants
  • analogos
  • anna jouy
  • anthropia blog
  • archiwatch
  • blog o'tobo
  • bords des mondes
  • Brigetoun
  • Cecile Arenes
  • chemin tournant
  • christine jeanney
  • Christophe Grossi
  • Claude Meunier
  • colorsandpastels
  • contrepoint
  • décalages et metamorphoses
  • Dominique Autrou
  • effacements
  • era da dire
  • fenêtre open space
  • floz blog
  • fons bandusiae nouveau
  • fonsbandusiae
  • fremissements
  • Gadins et bouts de ficelles
  • glossolalies
  • j'ai un accent
  • Jacques-François Dussottier
  • Jan Doets
  • Julien Boutonnier
  • l'atelier de paolo
  • l'emplume et l'écrié
  • l'escargot fait du trapèze
  • l'irregulier
  • la faute à diderot
  • le quatrain quotidien
  • le vent qui souffle
  • le vent qui souffle wordpress
  • Les confins
  • les cosaques des frontières
  • les nuits échouées
  • liminaire
  • Louise imagine
  • marie christine grimard blog
  • marie christine grimard blog wordpress
  • métronomiques
  • memoire silence
  • nuovo blog di anna jouy
  • opinionista per caso
  • paris-ci-la culture
  • passages
  • passages aléatoires
  • Paumée
  • pendant le week end
  • rencontres improbables
  • revue d'ici là
  • scarti e metamorfosi
  • SILO
  • simultanées hélène verdier
  • Tiers Livre

Méta

  • Créer un compte
  • Connexion
  • Flux des publications
  • Flux des commentaires
  • WordPress.com
Follow le portrait inconscient on WordPress.com

Propulsé par WordPress.com.

  • S'abonner Abonné
    • le portrait inconscient
    • Rejoignez 237 autres abonnés
    • Vous disposez déjà dʼun compte WordPress ? Connectez-vous maintenant.
    • le portrait inconscient
    • S'abonner Abonné
    • S’inscrire
    • Connexion
    • Signaler ce contenu
    • Voir le site dans le Lecteur
    • Gérer les abonnements
    • Réduire cette barre
 

Chargement des commentaires…