le portrait inconscient

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Le monstre (Zazie n. 18)

11 jeudi Déc 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes poèmes

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Zazie

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Le monstre

Je me le demande
(prudemment).
Combien de fois
(par distraction ou
réaction instinctive ;
par présomption ou impatience ;
par hâte de m’en sortir
ou par manque d’intelligence)
ai-je blessé quelqu’un à mort ?

Combien de fois ai-je tué quelqu’une
le temps d’une vie ?

Oui, il m’arrive souvent de demeurer silencieux,
indifférent,
ignorant,
absent
vis-à-vis
d’une confiance soudaine
d’un dévoilement exquis
d’un dénouement intime
que je recevais en cadeau
ou peut-être en échange
de mes mérites
inconnus
de mes titres
exagérés
de mon apparence
assurée.

Combien de fois
me suis-je retourné
brusquement
sans rien dire ?
Et pourtant j’ai trahi
mon mépris jalousé,
mon envie déplacée,
ma gêne installée
jusqu’au bout
de mes jours inutiles
de mes actions stériles,
jusqu’au bout
de mon trou
sombre et vide.

002_le monstre bis part 4 180

Je ne sais même pas
ce qu’il avait accroché
au mur,
cet artiste courroucé.

Qu’avait-elle relié,
sous la couverture dorée,
cette poète exaltée ?

Non, je passe à côté
des bouquins
des ébauches
des exploits merveilleux,
je ferme mes yeux
tout en interdisant
à mes oreilles
d’accorder quelques instants
au bouche-à-oreille,
aux sirènes d’un chant
tout à fait inattendu
juste au coin de la rue.

Je m’indigne même, hurlant
qu’il y a d’autres choses à faire,
par exemple s’occuper
de nos saintes santés,
car le corps n’en veut pas
de ces fatigues tortueuses,
de ces nuits oisives,
de ces morts
délicieuses.

003_le monstre bis part 3

Et pourtant
je devine vaguement
que ces corps dérangés
bouleversés, souffrants
malgré leur talent et génie
ils avaient juste l’envie
de me faire partager
dans un geste
dans un vers
dans un fin gribouillis
ce que leur révéla
lors d’un jour de folie
la comédie tragique
de la vie.

Ou plutôt,
carrément,
ils subissaient la peine
du seul désir ardent
de partager un jour,
un tout petit instant
de leurs veines
pulsantes.

Rarement,
j’ai commis consciemment,
délibérément
ce délit d’omission,
cette injustice sommaire,
ce manque extraordinaire
d’attention.

Presque jamais
je ne me suis installé
sur la tour élevée
(notamment en ivoire)
pour juger du métier
ou plutôt de l’herbier
aux essences précieuses
d’un autre.

Et pourtant, il suffit
d’un seul jour de bordel,
d’un seul souffle cruel
pour éteindre la flamme
d’une âme.

004_le monstre bis part 1 180

Car je sais bien
par quels labyrinthes sans issue
va se perdre mon esprit

si seulement
Odile coupe le fil
de sa bienveillance
(à cause peut-être
de mon insistance
à vanter mon mal-être)

si seulement
ma voisine Jasmine
qui jamais ne s’envenime
(du moins, pour mes rimes)
fait tomber le rideau
sur mon geste téméraire
sur mon texte liminaire
sur mon envie pendulaire
de sortir du troupeau

si seulement
Adèle me révèle
franchement
sa contrariété
pour ma naïveté
dépassant toute mesure,
pour ma désinvolture
sans clarté.

005_le monstre bis 180

Je me le demande
(bruyamment).
Combien de fois
(par distraction
ou réaction instinctive ;
par présomption
ou impatience ;
par hâte de m’en sortir
ou manque d’intelligence)
me suis-je empêché
les plaisirs de la vie conviviale,
le goût de l’échange
et de la découverte,

de la peur mesquine
que quelqu’un s’empare
de mes champs cultivés
de mes rives mouillées
de mon corps souple ?

Vais-je devenir un « monstre »
moi aussi ?

Giovanni Merloni

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog. 

Rome ce n’est pas une ville de mer II/II

09 mardi Déc 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Giovanni Merloni, Le cristal, décembre 2014 (part.)

Rome ce n’est pas une ville de mer II/II 

Dans cette ville désormais lointaine, transfigurée peut-être par mes souvenirs à tour de rôle nostalgiques ou pessimistes, le temps psychologique de mes déplacements d’une périphérie à l’autre devient de plus en plus un temps réel. D’ailleurs, mon mal-être intérieur d’alors, avec ces sentiments de culpabilité ou de frustration, bien s’accordait avec le mal-être souterrain de la ville même, au milieu de chacun des trajets que j’essayais d’emprunter pour briser la cloison épaisse qui empêchait la libre circulation de l’eau, du sang et même de l’air entre les humains, irrémédiablement coincés d’une part ou de l’autre… « Aurai-je la chance ? Arriverai-je de l’autre côté en vingt ou vingt-cinq minutes plutôt que dans une heure ou plus ? » Voilà ce que je me demandais à chaque départ.
Imaginez-vous pour un instant… Paris en dehors du métro ! Ou sans le métro, comme on peut le voir dans Trafic de Jacques Tati ou dans le paradoxe cauchemardesque de Zazie dans le métro… Imaginez-vous la presque totale absence de contrôles sur la circulation et sur le stationnement…  
Oui, il y a toujours quelqu’un qui lève le doigt pour vous rappeler que ce n’est pas ainsi lors des vacances scolaires… Quand je partais, même en voiture, j’avais tout le temps de m’amuser avec ce mot « trafic », fusionnant si drôlement avec les mots « sirène », « ambulance » ou « scooter renversé sur l’asphalte ». Je trouvais que le trafic de Rome ressemblait moins à une « montagne » de ferraille qu’à un « gouffre » de fils fumants. J’avais le temps de tout transcrire sur mon mirobolant « palmaire », tout en me rappelant, dans un sursaut-réflexe conditionné, de ma fenêtre anonyme s’accoudant tristement sur le quartier « ingrat ».
Étais-je devenu un homme de paille ? Quelqu’un qui avait eu pour disgrâce de rencontrer sur son chemin Don Quichotte ? Ou alors quelqu’un qui lui ressemblait vivement ? Un chef illuminé, un homme magnanime, quelqu’un qui avait voulu primer mon obéissance tout en me mettant à l’épreuve.
— Vas-y, mon capitaine, tu auras ton île, ton vaisseau et ta chiourme.
Oui, c’est vrai ! J’étais devenu un Sancho Panza subitement amaigri, qui ne cessait d’explorer de pistes de plus en plus habiles et rusées pour accomplir son devoir, sans tomber dans des fautes graves, sans commettre de délits… En ce cadre-ci, il faut le reconnaître, mon solitaire voyage gâté, hors du temps et de l’Histoire, n’était qu’un avertissement : « attention, gare à toi ! »

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Giovanni Merloni, Le cristal, décembre 2014

Une fois dans ma vie, il m’est arrivé de glisser sans encombre dans une Rome complètement désertée par les voitures et tout autre truc sur roues. Ce n’était pas à la mi-août comme il arrive à Nanni Moretti avec sa « Vespa ». C’était, je m’en souviens bien, un jour de décembre, peut-être un dimanche. Ma traversée de la cloison entre mes deux mondes s’affichait même trop rapide. J’essayai alors, pour une fois, de la ralentir, pour me régaler de la vision calme, soignée, appropriée de chacune des merveilles que je rencontrais au fur et à mesure.
Le voyage de ma fenêtre sur la Balduina (1) jusqu’à ma fenêtre sur la Garbatella (2) doit forcément se soumettre aux règles de la nature. Car le « quartier ingrat », ce dortoir goudronné s’appuyant comme un parasite sur le long dos ondulé de Monte Mario, partage sans mérites la proximité de l’Observatoire astronomique, situé de façon incontestable et scientifique, au Nord. Tandis que le quartier excentrique et subtilement farfelu de la Garbatella  est situé entre deux grands axes routiers qui pointent droit vers la mer (« via Cristoforo Colombo », riche et verdoyante ; « via del Mare », assez spartiate et incolore), deux routes de romans-photos et de films tragi-comiques des années 1950. Donc, le quartier de mes peines et de mes intimes victoires est situé au sud-ouest de Rome… là où il suffirait de prolonger la course pour atteindre cette petite (ou parfois grande) liberté de la mer : la pinède de Ostia et Castel Porziano, Ostia Antiqua, les établissements balnéaires, dont le Kursaal, évidemment… la plage au sable noir… (3)
Si je change de fenêtre, au petit matin, et que je m’accoude justement vers l’ouest, je sais tout par cœur : au-delà de cet horrible immeuble (plein de sourcils de ciment et de balcons laidement bizarres), je pourrais rejoindre assez vite, du moins avec ma longue-vue, cette lointaine basilique blanche de Saint-Paul et, cet énorme cylindre de fer, juste à côté,  qu’on appelle Gazomètre… Là, je serais arrivé, presque. Je pourrais franchir avec mon badge les concierges distraits par leurs petites télévisions et monter jusqu’au sommet de cet immeuble dessiné en état d’ivresse par un géomètre plein de bonne volonté, mais tout à fait dépourvu de sentiments…
Je dois pourtant m’adapter aux contraintes tout en profitant des ouvertures et des chances que le labyrinthe m’offrira. Même en ce dimanche — où tout le monde est resté paresser chez lui pour me laisser la voie libre, propre, lisse, caressée par le soleil froid et la petite brise du matin —, il faut que je choisisse : « par quel itinéraire… dois-je me rendre là-bas avant de monter là-haut ? »
Je fais rapidement mon tri et j’emprunte la route suivant l’arête de la colline. Je descends ainsi doucement de l’autre côté de ce même dragon — ou de cette même louve — où mon quartier s’accroche péniblement. C’est la glorieuse « via Trionfale » que les Romains anciens avaient tracée à partir d’un des axes primordiaux reliant cette capitale au nord de l’Italie. En deux tours de volant, j’y suis. Par instants, le soleil m’aveugle dans ce côté de la montagne qui s’ouvre à l’est. Je glisse ensuite dans ce vide champêtre, constellé de rares enceintes, de quelques toits, avant de m’engouffrer, plus en bas, là où la ville compacte m’accueille avec des maisons amassées les unes sur les autres sans façon. Je traverse une circonvallation, je rentre dans un quartier d’anciennes habitations populaires et marchés, que le temps a vieillis et doucement ennoblis. Je poursuis dans ce vide et bientôt je reconnais les remparts de ce qui reste des États pontificaux. Ce matin, la queue interminable des visiteurs forcés du Musée Vatican a tout à fait disparu. Je tourne à gauche : la place « Risorgimento » est vide. Je m’arrête sans trop m’en soucier. Je descends. Personne. Même au-delà du mur du pape rien ne semble bouger. Je regarde mieux, faufilant mon nez dans l’embouchure de la « Porta Angelica ». Silence. Au fond, on voit les grosses colonnes blanchies de Saint-Pierre.
Je remonte en voiture. L’essence est en réserve. Mon portable est mort. Et pourtant, je l’avais rechargé. Je me demande… « Devrais-je rebrousser chemin ? Revenir à mon lit, à ma triste, mais solide fenêtre ? » Je poursuis. Le vide de matin de guerre se prolonge dans la rue aimée qui longe les anciens Bourgs de Saint-Pierre… je suis juste en dessous du « Passetto » reliant Saint-Pierre à Château Saint-Ange… Personne ne me suit. Personne ne se promène dans le paisible jardin, aucun couple ne traîne sur le pont, aucun malchanceux ne dort sur les bancs de travertin. Les feuilles mortes et les arbres déshabillés sont là, des miroirs sévères pour mes harcelantes questions. Sur le pont, personne ne prend de photo, personne ne pose pour un portrait-souvenir au milieu des anges de marbre. Je cherche la radio, dont j’aimais écouter les émissions sérieuses, les interviews aux écrivains, les enregistrements des sopranos célèbres… Mais la radio n’était plus là. Rien qu’un trou sinistre, à sa place…
« Il n’y a qu’à avancer », je me dis. Je glisse alors sur le « Lungotevere ». Celui-ci est tellement désert que mes roues, comme de semelles trop sensibles, s’aperçoivent de toutes les aspérités et de tous les vallonnements dans l’asphalte usé. Lumière intense sur ma gauche. Je côtoie déjà, à ma droite en ombre, le quartier de Trastevere. Je m’arrête, rêveur, près du « ponte Sisto » : combien de souvenirs ! Pourtant, aucun couple n’est accoudé sur le parapet… J’imagine alors qu’ils sont dans un grand lit, les amants, effondrés dans une étreinte qui les emporte, jusqu’à oublier… Mais ce silence, ce silence affreux qui se passe des souvenirs et même du présent le plus innocent… Cela me fait peur. Je réfléchis à nouveau à ce mot « gouffre » que j’avais emprunté avec nonchalance, par jeu. Je ressens ce souvenir comme une faute… Je me sens responsable de cet effondrement dans ce que je n’ose pas dire. La réserve d’essence clignote, je cours. Un salut respectueux et rapide à la statue blanche de Giuseppe Gioacchino Belli, sur ma droite, une caresse morbide à la silhouette jaune et blanche de l’île Tiberina… J’emprunte le pont… finalement, je touche l’endroit le plus extraordinaire de cette Rome en fin de compte unique. Même ici — autour de cette église paléochrétienne éperdue où les touristes étrangers vont faufiler leurs mains pour tester leur sincérité — il n’y a rien. Ni moteurs ni personnes. Non, messieurs-dames ! Même pas des vélos. Rien. Ici où l’on descend et l’on monte, accompagnés d’un panorama incontournable… un panorama de collines, de monuments et d’arbres, bien entendu, qui bénéficie d’une lumière toujours inattendue… La voiturette solitaire arpente la voie sur le côté sud de l’immense Circo Massimo. Mais je n’ai pas le cœur de m’attarder à suivre la longue façade en briques anciennes du Palatino, je continue dans la verdoyante Promenade Archéologique sachant qu’il y a, sur la droite, la majestueuse Basilique de Massenzio. Mais je ne la regarde pas. Je ne regarde plus rien, j’attends, j’espère, enfin, une fois rattrapée la grande route de la mer, y retrouver le fleuve allègre et insouciant des voitures, des bus, des pullmans touristiques, des vélos et de pauvres gitanes qui prétendent à tous les feux rouges de vous laver les vitres… Rien. On dirait que d’en haut de la porte, au-dessus des arches, depuis l’une de ces meurtrières quelqu’un pourrait s’amuser avant de mitrailler impunément contre mon pare-brise. Le signal de l’essence ne clignote plus, je suis au bout de ma réserve. Heureusement, dans la brève descente qui surplombe les rails de l’anneau ferroviaire le moteur est encore vivant. Je tourne à droite. Sans même ne pas la garer, je laisse ma voiture. Juste en face de cet édifice qu’on ne pourrait plus gris.

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Giovanni Merloni, Anna Buonvino, décembre 2014

Au rez-de-chaussée, il n’y a personne. L’illumination est réduite au minimum et cela ne m’encourage pas dans cette entrée qui n’a rien à envier à celle d’un pénitentiaire. Le badge ne marche pas, alors je « saute » l’obstacle de façon assez maladroite. Les ascenseurs sont bloqués, inertes. J’emprunte l’escalier, enivré par ce silence de plomb évoquant la conspiration ou alors l’évacuation… Voilà le mot. Évacuation ! Pendant la nuit, la ville de Rome, je n’ose pas imaginer comment, par quelles aventures douloureuses, avait abandonnée elle-même ! Et maintenant, dérobée de ses habitants, cette « chose » inerte pouvait-elle s’appeler Rome ? La primordiale beauté qui l’avait gâtée « ab aeterno » servait-elle encore à quelque chose ? N’aurait-il pas valu mieux, à ce point-là, abandonner Rome aux morsures d’une laideur de plus en plus évidente ?
Je faisais ces considérations-là depuis ma fenêtre au huitième étage, lorsque j’entendis une voix connue m’adresser la parole.
— Ne te jette pas ! Ce n’est pas la peine. Tout va bientôt se terminer !
Mon maître de vie, qui était aussi le chef de mon parti, le professeur d’italien de mon lycée… cet homme impeccable et correct jusqu’à la manie, celui qui m’avait appris l’intransigeance la plus stricte ainsi que cette idée de progrès basée sur la confiance dans les autres… saisit mon bras en me tirant en arrière. En tombant depuis la banquette, je finis au milieu d’une pile de dossiers que quelqu’un avait fouillés et maltraités, avant de les jeter à terre. Je reconnus le nom d’une des plus importantes activités de mon bureau. Je me retournai, pour en parler avec cet homme patient et humble qui ne s’était jamais dérobé aux conseils réfléchis. Mais il était debout contre le ciel. Sans se tourner, il fit un pas dans le vide…
Tout de suite après, en m’accoudant à mon tour, je vis qu’une petite foule s’était formée autour du cadavre en costume blanc. Ma voiture — ne savaient-ils pas que le réservoir était vide ? — fut utilisée pour ramener le « suicidé » à la Morgue. Quant à moi, je me retrouvai encerclé de mes bruyants collaborateurs qui me regardaient d’un air méfiant : — que faites-vous, ici, au travail, le dimanche ?

Giovanni Merloni

(1) Balduina… Même son nom, Balduina, c’est un nom inquiétant, sinistre. C’est le nom d’une fillette. On l’avait trouvée morte assassinée dans un terrain vague vallonné juste derrière à cette horrible église que je peux admirer tout le temps que je veuille depuis le balcon de la chambre où dormait mon frère… Balduina c’était aussi le nom d’un grand chien noir qu’on rencontrait souvent sur la rampe qui nous amène au bus…

(2) Je connais la Garbatella — lieu choisi par l’écrivaine Gilda Piersanti pour y situer son roman en langue française Roma Enigma — pour y avoir travaillé longtemps, pour m’y être longuement promené, pour l’avoir librement découverte dans ses montées et descentes, ses petites places, ses architectures bizarres et colorées ; je connais aussi bien la zone de la pyramide de Caio Cestio, le cimetière des Anglais, le quartier de Testaccio, le Lungotevere et — de l’autre côté de la pyramide — le quartier du Gazometro et des anciens Mercati Generali, où sont maintenant installées certaines facultés de l’université de Roma Tre. Et je confirme ce que je disais à propos du roman de Gilda Piersanti avant : on ne pouvait faire mieux pour « ressusciter » le présent et le passé de ce quartier.
…La Garbatella poussa comme un champignon dans les années vingt sur les collines qui surmontent l’emplacement de la basilique de Saint-Paul. Le quartier surgit justement pour héberger une population nombreuse de Romains forcés à se déplacer des anciens bourgs que Mussolini avait détruits devant Saint-Pierre pour y réaliser l’axe vide de la rue de la Conciliazione. C’était en fait un endroit à l’architecture jolie, mais qu’on considérait auparavant « difficile », perturbé, malfamé aussi, peut-être à cause de son égarement au-delà de l’anneau ferroviaire, dans un territoire à l’origine inhabité et presque abandonné. Un quartier quand même « glorieux », qui eut un rôle dans la résistance aux Allemands et aux fascistes à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, très proche en plus à ces Fosse Ardeatine où trois cent trente-cinq personnes furent tuées et jetées l’une sur l’autre dans une cave naturelle transformée en fosse commune.

3) Le sable de la grande plage d’Ostia m’avait toujours touché pour sa couleur grise et sa chaleur parfois excessive. Cela est dû à une importante présence de minéraux de fer mêlés aux sables.

Rome ce n’est pas une ville de mer I/II

07 dimanche Déc 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Rome ce n’est pas une ville de mer I/II

Rome ce n’est pas une ville de mer.
La mer, reculée juste au bout d’un ouest qu’on ne pourrait imaginer plus éloigné de ma fenêtre, devient de plus en plus l’objet obscur de mes fantaisies les plus anxieuses. Rattraper la mer, cela signifie rattraper la vie à la dernière minute. Sauver un ami, sauver un amour. Juste à temps, quelques instants avant que le rouge violacé du couchant ne devienne la triste toile grise du crépuscule annonçant la nuit.
À Rome, la présence du fleuve est bien sûr très importante, mais le fleuve est perçu ici comme un objet étranger, qui ne semble pas avoir participé de façon active à la naissance ni à la croissance de la ville.
— Mais, si ce n’est pas le fleuve, quel est l’ingrédient irremplaçable, qui tient Rome unie en la sauvant du démembrement et de la désintégration ?
— Aux exordes de Rome capitale d’Italie on a moins considéré les dommages que peuvent produire les hommes que les risques naturels, réplique mon côté ennuyeux et fort enclin à se perdre dans des labyrinthes oiseux. Si l’on avait suivi le conseil de Garibaldi pour le Tibre, on aurait creusé un deuxième canal Saint-Martin ici-bas. Et nous pourrions tranquillement nous promener au long de ses rives !
— Et maintenant, le fleuve coincé dans les murailles oblige les Romains à l’indifférence, à l’égoïsme, à la division. D’un côté le Président, de l’autre côté le Pape… Je n’y vois rien de bon.
— Tu as perdu le fil !
— Oui… l’ingrédient irremplaçable… Je ne le trouve pas, car dans notre Histoire, les moments où le peuple de Rome s’est retrouvé uni sont très rares…
— Réfléchis mieux, me dit mon odieux alter ego.
— Donne-moi une suggestion, alors !
— Mets en file les briques, les pierres du pavé, les « sampietrini » !
— Ah ! J’ai compris, merci ! Ce qui fait, encore aujourd’hui, un reste de cohésion entre les pièces décollées de Rome ce sont les rues qui en sortent encombrées, se transformant, une fois dehors, en routes presque vides. Des routes et des aqueducs qui ont gardé des physionomies uniques.

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En suivant l’une de ces rues, je peux relier la fenêtre de ma cuisine, imprégnée des strates de plusieurs vies enchevêtrées, à celle de mon bureau, blindée et impersonnelle, située assez loin d’ici, dans la perspective qui pointe à l’Ouest…
Mais avant de m’y aventurer, je ne peux pas me passer de m’envoler dans d’autres ouest de mon âme.
Je le sais bien, on ne peut absolument pas comparer Rome à Bordeaux ni à Lisbonne ! Non seulement en raison de la présence despotique de la mer, jusqu’au milieu de leurs fleuves. Tandis qu’à Rome, comme on a pu le constater, ce sont les rues, dans leur variété physique, qui s’imposent de façon tyrannique.
Mais je trouve là aussi la même fenêtre, la même stupeur devant le mystère du couchant et de la nuit.
Je m’amuse à l’idée, par exemple, d’une espèce de contrechant ou de dialogue à distance entre les deux rives de l’Océan. Entre ce monde fluvial de Marquez et d’Àlvaro Mutis et la poésie de balustrade (ou de rambarde) de Pessoa. Même si celui-ci déclare qu’il n’a pas de corps ou qu’il est déjà un corps mort, il se rend de ses jambes et de ses propres yeux jusqu’à l’océan pour le scruter longuement. Il y a toujours un navire, qui part ou arrive depuis les Amériques les plus éloignées. À bord du bateau qui rentre dans le port, Ricardo Reis s’interroge sur sa propre non-vie. Saramago s’accoude au même parapet, tandis que Borges entend le brouhaha de la ville depuis son immense fauteuil, où il vit effondré, désormais, dans un aveuglement béat. Mutis observe le monde depuis un bateau rouillé, tandis que Marquez se déplace par n’importe quel moyen : des trains, des carrosses, des ferry-boats, des vélos, des ballons et des avions de tous les temps.
Je pourrais décrire Rome tout en suivant quelques débris légers se détachant par hasard d’une de ces fenêtres allumées qui m’entourent — une mèche blonde, un collier de paille, une robe en organdi rouge —, quelques corps à moitié endormis qui flotteraient vers l’Ouest, vers notre mer étrangère et hostile qui garde pourtant cette saveur de mystère et d’histoires anciennes. Une piste diagonale, partant depuis le nord, là où « Monte Mario » a toujours été le premier repère sans personnalité d’une marche sceptique ou triomphale. Une véritable « descente » en direction de cette immense masse invisible de la ville de Rome, un magma apparemment effondré au milieu de ses lumières violettes, tout comme Louis Borges dans son fauteuil. La ville entend distinctement tous les bruits des mondes qui s’approchent d’elle comme dans une stéréophonie en haute fidélité : un disque de Pink Floyd, avec le bruit d’une moto, l’odeur du café, le crépitement de la brioche, la polyphonie des vases de terre cuite cognant les uns contre les autres.
C’est toujours un itinéraire fastidieux, sans aucune garantie de succès, avec dans le fond de l’âme une subtile angoisse.
Quand je m’accoude, au milieu de la nuit, à la fenêtre de la cuisine de cet appartement au troisième étage — surélevé de deux autres étages par rapport à la rue sinueuse qui coule au-delà des jardins —, je ne peux pas me soumettre sans réserve à la reconstruction de cette véritable traversée du désert métropolitain. Cette nuit, je vois de temps en temps une voiture glisser parmi les nombreuses nuances de jaune et de gris ajoutant son drôle de bruit qui me rassure. Il suffit d’un instant, de la vue de ces mains grassouillettes, posées sur le volant. Cet air de viveur de la nuit qui se rend à son nid avec un esprit glorieux, cette fascination de l’autre, de l’inconnu peut m’enseigner beaucoup plus que… quand le silence s’installe à nouveau, je me penche dangereusement hors de la fenêtre, à la recherche d’un fil de vent qui peut m’emmener vers cet ouest éloigné, si pénible à gagner…
« Saramago… Borges… Mutis… Pessoa… Marquez… où êtes-vous ? »

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Ce quartier de grosses boîtes carrées à la prétention d’une beauté vulgaire ; toutes ces fenêtres vaniteuses aux rideaux roulants ouverts, entrouverts, fermés ; ce climat de dortoir menacé qui demain affichera la petite impertinence d’une activité aussi volumineuse que vaine… C’est ce que j’appellerais une prison ou alors un asile. Contre la force diabolique qui se dégage depuis ce ciment, les fausses briques ni les enduits multicolores ne peuvent rien faire :
— Tu ne peux pas penser grand, dirait le premier passant.
— Mais si la ville n’a pas de forme ni de sens et que cela est évident à tout le monde, pourquoi ne faisons-nous pas quelque chose ?
— Parce qu’il est difficile ! dirait un autre, sans hésiter.
— Non, ce n’est pas difficile, nous devons avoir le courage de nos convictions, nous devons les assumer !
— Laisse tomber… Voilà ce que diraient la plupart des gens rencontrés.
Même quand je rêve, je trouve assez rarement la force et le courage de renverser cet état de choses. Même en vivant dans une des villes plus belles du monde, ce quartier assez laid, bourré de petits-bourgeois pleins d’argent, me conditionne jusqu’à la moelle. Même si je rêve de voler, je ne vole que dans les quatre murs de mon quartier sans charmes… et je n’ose pas tracer net, par un seul coup de ciseaux dans l’étoffe, le parcours qui me conduit tous les matins vers l’Ouest, là-bas, dans ces avant-postes de ciment et de marbre où le vent de la mer s’approche. Un parcours héroïque que pourtant je refoule dans les tréfonds de mon âme, tout en effaçant les beautés exquises que j’y rencontre.
Et pourtant, dans mes rêves d’oiseau vaniteux, voltigeant au milieu des ombrelles des pins de mon quartier, je retrouve une étrange force… car je me lance sans aucun embarras dans le vide au-delà de la fenêtre avant de m’adonner aux plus désinvoltes péripéties… Je nage insouciant dans l’épaisseur du vent frais de la nuit, tout en agitant mes longs bras comme deux rames. Je me déplace d’une chevelure d’arbre à l’autre, je précipite, je frôle l’asphalte avant de me hisser à nouveau, comme un hélicoptère ou un tire-bouchon impatient de se dégager de sa primordiale besogne.
Oui, bien entendu, il s’agit d’un tourbillon de gestes impossibles pour l’homme… Et même dans le rêve mon esprit de chauve-souris raté ne se prend pas au sérieux : je ne serais jamais Batman, ah non, cela serait un défi à tous mes principes.
Quand je ne rêve pas, et que je demeure suspendu entre la devanture de la fenêtre et les odeurs figées de la cuisine, je constate le manque d’air, la senteur de gazole et de goudron que les arbres ravis à la mer ne peuvent pas maîtriser. L’air autour de moi est tout à fait immobile. Si je souffle légèrement vers les feuilles du magnolia près du réverbère dans le jardin d’en face, elles me renvoient juste un petit frisson. Que je cherche, il n’y a pas de Lune qui peut éclaircir ce noir dur et fondu…

Giovanni Merloni

(Continue mardi 9 décembre)

Comme une bombe à retardement (#vasescommunicants décembre 2014)

05 vendredi Déc 2014

Posted by biscarrosse2012 in les échanges

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vases communicants

Aujourd’hui, dans l’esprit et dans le style des vases communicants, j’ai le plaisir de publier une nouvelle fois sur le portrait inconscient un texte de Dominique Hasselmann, tandis qu’il accueille le mien sur son blog Métronomiques. 
Le tiers livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de « vases communicants » : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement. Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.
La liste des participants est établie par Angèle Casanova, à laquelle Brigitte Célérier a désormais passé le flambeau (voir sa précieuse anthologie).

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Ta bouche est un losange style « Libération »

elle n’est ni de papier ni numérique

je la goûte et la chiffonne

je lis sur tes lèvres purpurines des mystères à la page

tandis que tes yeux m’interrogent

avec leurs sourcils et soucis parallèles

les murs verts scandent l’unisson de leur rayon

une sorte de corne d’abondance t’entoure le visage

un joueur trimégiste t’aura sans doute fait un cadeau

en mon absence car je voyage beaucoup

des figures géométriques pointent vers tes seins

il suffirait de suivre la flèche

l’architecture se marie avec la peinture

le cubisme est triangulé tel le GPS des beaux-arts

le pinceau se règle comme une bombe à retardement

l’idée devient matière sauf qu’il est interdit de toucher

les pâtes (italiennes) se dégustent moderato cantabile

l’ail de tes dents appelle un nouveau coup de langue

mais ton créateur m’a dérobé de manière sadique

la suite de ton corps céleste et inaccessible

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Giovanni Merloni, Une Jeanne M. italienne, 2008

Texte : Dominique Hasselmann

Tableau : Giovanni Merloni

 

Cette petite joie fuyante (Zazie n. 17)

04 jeudi Déc 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes poèmes

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Zazie

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Giovanni Merloni, La poupée, décembre 2014

Cette petite joie fuyante

Je m’évertue
(puisqu’il n’y a pas d’issue)
à capturer les souvenirs du monde
de ce monde inconnu
dont je peux juste attraper des rayons invisibles
de klaxons inaudibles
hors du mur d’une prison
horrible.

J’aime bien amalgamer
ces images disproportionnées
de personnes saines ou malades
ou mortes
au-delà de ma porte.
C’est bien sûr mon pari,
c’est la fresque d’une vie
qui pourtant s’évanouit
au milieu de mon lit.

Il me faut pour cela
une fatigue immense.
Juste un mot chaque jour
du calendrier
juste une tache sur ce mur
meurtrier.

J’aime bien imaginer
(quand je me raccourcis)
de minuscules abris,
de cabanes sans-souci,
de soupentes secrètes
(interdites aux geôliers),
au milieu de ce bruit
que fait l’olivier
emporté par la nuit.

J’aime enfin me leurrer
à l’idée d’une fenêtre
d’où la lumière pénètre
juste une fois,
au couchant d’une journée.
Avant de m’endormir,
j’observerais peut-être
au-delà de la nuit barrée,
un manège de gens
se dévisageant, se hurlant
réciproquement,
au milieu d’un vacarme accablant, retentissant.

Ce ne sera qu’une fois
qu’une semblable merveille
se produira,
par enchantement.
Ce sera d’un dimanche, l’on verra ma chemise blanche,
ma cravate de vent
mon élégant costume
gris. Mon histoire
ressuscitera, sans amertume,
allègre, en sautillant.
Oui, l’histoire d’avant,
elle revivra sans pudeur
comme une ombre étrangère
et pourtant légère
constellée du bonheur
que je brûlais naguère
avant que j’entre, rêveur,
dans ce cachot
horrible.

Ça ne durera qu’un coup
de toux, le temps
d’un crachement
contre ce mur qui ment :
juste les derniers gestes
d’une folie et d’un drame
qui avaient ravi mon âme.

Il suffira d’un soubresaut
de cet arbre lointain
que je grimpais en vain,
juste le temps d’une rafraîchie,
d’une tempête de vie.
Soudain, ta bouche amoureuse
me dira : « je te comprends,
ce n’est pas à toi
la faute de tout ça. »

Quand on est désormais
bien au-delà d’une renonciation
et qu’on est en prison,
j’ai, tu vois, tout le temps
pour comprendre
ce qui était bien facile
à comprendre : voilà,
je ne me suis pas précipité
tout de suite
à ta poursuite ;
voilà, je n’ai pas lutté
contre la violence du monde.

Pourquoi ne t’ai-je pas volée
(négligeant mes scrupules) ?
Pourquoi n’ai-je pas attrapé
(mettant de côté
mes sentiments de culpabilité)
cette petite joie fuyante
s’éloignant doucement
au-delà de ce mur
horrible ?

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog. 

Tu es près de moi (Zazie n. 16)

02 mardi Déc 2014

Posted by biscarrosse2012 in mes poèmes

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Zazie

Mes chers lecteurs,
Je monte, aujourd’hui, à califourchon d’une nouvelle chimère. Est-il possible de raconter le présent ? Est-il correct de le faire, quand on sait bien qu’il n’y a rien de plus mensonger que le présent ? Oui, les questions sont nombreuses. Et pourtant, je me suis dit que ma vie tant bien que mal conduite ou subie m’autorise à le faire.
Je suis libre. Libre de vivre et de revivre, tantôt en vers tantôt en prose.
Au nom de ce « présent » toujours inconnu — que j’aime pourtant comme une belle femme en retrait se promenant dans une allée discrète —, j’entame aujourd’hui une nouvelle aventure avec vous !

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Giovanni Merloni, À présent, décembre 2014

Tu es près de moi

Un son de téléphone,
puis, des mots bien prévus :
mes sorties audacieuses
en rase campagne
tes silences courus.

Si j’insiste, accablant,
par mes vaines tentatives
à te prendre au filet,
tu te tais, maladive.

Si c’est toi qui me parles
ou plutôt tu m’évalues
encombrant,
je désire m’effondrer
comme un vieil éléphant
accablé.

Et pourtant tu es près de moi.

Je n’oublie pas ta bouche
engloutie dans le fil,
ni ta voix cadencée :
« Parle alors ! Je t’écoute »
« Non, pas de toi… ni de moi ! »
« Ça suffit, je n’ai plus envie
de parler ».

Tu es près de moi
une grande ou petite
île flamboyante
flottante, légère
dans mes baisers
que tu juges modestes
dans mes gestes
sans métier.

Je le sais,
si tu partais triste,
sombre, désemparée,
tu rentrerais riante
dans cette piste.

Même si tu t’éloignes de moi
tu es près de moi.

Regarde, il n’y a
même plus une miette
d’orgueil, ici-bas. Au lieu
de te tuer dans mon cœur,
au lieu de te tromper,
je te poursuis.

Regarde, tu es ici, sculptée
au milieu de mon front,
à l’unique endroit
où la lumière arrive.

Tu es près de moi.

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Paolo Merloni, Le chômeur, céramique, 1998

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

D’Alexandrie vers le pays de Canaan, un roman de Nadine K.

30 dimanche Nov 2014

Posted by biscarrosse2012 in auteurs français

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Nadine Amiel

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Le Nil depuis l’avion, 1983

La chronique extraordinaire d’une « vie ordinaire »

J’avais déjà présenté Nadine Amiel dans ce blog par un portrait essentiel, basé sur la publication de quelques-uns de ses vers et de ses tableaux. Au milieu d’une vision sereine et ironique de l’existence, j’avais cru voir en elle de petits mystères, constellés peut-être de petites traces d’une vie dure et parfois difficile.
D’ailleurs, j’en savais encore très peu.
Un jour, Nadine m’a donné à lire son dernier livre. Il s’agissait, cette fois, d’un roman au titre engageant : D’Alexandrie vers le pays de Canaan. Un livre tout à fait particulier, à plusieurs égards, que je peux avoisiner assez librement. Tout en gardant l’esprit des publications du portrait inconscient où les portraits du dimanche, la plupart consacrés aux artistes et aux poètes, ne se proposent jamais comme de vrais commentaires. Car en fait la structure du livre et sa langue aussi m’autorisent à modifier sensiblement la praxis de sa présentation. D’Alexandrie vers le pays de Canaan de Nadine K, Editions Nouvelle Pléiade, Paris, 2008 — dans sa forme ainsi que dans l’exploitation de son contenu à plusieurs facettes — n’est pas un « objet » littéraire traditionnel. En utilisant une expression typique de notre quotidien, je vais m’adresser alors à ce Roman comme si c’était une personne en chair et os, en lui disant : « je vous laisse vous installer. Ensuite, vous vous présenterez vous-même ! »
Je me bornerai à suivre la trace de ses 39 chapitres. À travers les considérations, les suggestions et les élans poétiques de la narratrice, cette histoire, ainsi que la situation des contextes historiques traversés, en résulteront, comme j’espère, assez compréhensibles.
Évidemment, puisque je ne peux tout transférer dans une seule publication, ce sera la fantaisie du lecteur qui aidera à recomposer la mosaïque (ou le patchwork) aux couleurs toujours appropriées. Et j’imagine qu’il y aura beaucoup de personnes intéressées qui chercheront le livre dans les librairies…
Quant à moi, ce n’est qu’à la dernière page de ce D’Alexandrie vers le pays de Canaan de Nadine Amiel (signé Nadine K.), que j’ai compris quelle avait été la sensation qui m’avait accompagné au fur et à mesure dans cette envoûtante et passionnante lecture : pendant 281 pages j’ai été entraîné par son récit autobiographique comme un radeau à la merci d’un fleuve, calme et accueillant au commencement, qui devient de but en blanc turbulent et orageux, avant de s’apaiser, enfin, dans une espèce de lac ayant une île au milieu : Israël (le lac) et le kibboutz (l’île), avant de remonter à la source (Paris). D’ailleurs, le long voyage de Nadine et de sa famille n’est pas qu’un « témoignage historique » sur l’exode forcé des juifs d’Europe en Israël. Elle nous offre aussi une « leçon de vie », un « manuel éthique » pour faire front aux imprévus, à l’injustice, à la discrimination et à la violence, tout cela accompagné par une rare « légèreté » ainsi que par un esprit « choral et collaboratif ».
Bien sûr, Nadine Amiel née Kantzer a su donner à ce livre le souffle indispensable pour ne pas se renfermer dans le journal d’une vie aux passages hasardeux et parfois difficiles. Tout au long de cet ouvrage, elle adopte une écriture d’équilibriste. Néanmoins, tout en marchant sur un fil suspendu bien au-dessus de nos têtes, elle trouve une façon très efficace pour inscrire les circonstances de sa vie dans la vie de millions d’autres vies, évitant soigneusement de livrer au public le énième document sur la pénible odyssée d’une « étrangère » – avec sa mère, sa sœur et son mari – dans l’époque la plus difficile pour les juifs d’Europe.
Une odyssée qui n’est pas terminée avec les horreurs de la Shoah et de la Seconde Guerre, car une nouvelle saison d’incertitudes s’affiche après le 14 mai 1948 pour les pionniers du nouvel État d’Israël ainsi que pour les juifs de toute la planète.
D’ailleurs, notre narratrice demeure critique envers toute régression dans la rigidité et dans l’incompréhension de l’autre. Si elle ne cache pas d’avoir partagé l’enthousiasme pour le naissant État d’Israël, elle ne cache pas non plus ses critiques aux dérives successives. Si dans ce livre, « en tant qu’étrangère », elle ne se juge jamais comme une victime, elle proclame son droit à la citoyenneté dans le monde civil. Un droit qui ne se sépare jamais de la tolérance et l’amour pour les autres personnes et cultures.
On dirait donc qu’elle partage sans réserve le mot de Theodor Adorno : « Écrire un poème après Auschwitz est bar­bare ».
Sans trop fouiller à la recherche du véritable sens de l’injonc­tion du grand philosophe, Nadine K. se borne à nous donner les coordonnées de l’Histoire qui s’écoule autour d’elle. D’ailleurs, au fil de cette « chronique extraordinaire de vies menacées », elle néglige volontairement de citer les noms des camps d’extermination — Auschwitz, Goulag, Treblinka, Kolyma — « ces noms qui ont marqué le XXe siècle, percutant nos mémoires tout en inter­rogeant notre être au monde ».
Nadine K. nous invite à nous pencher sur une « vie ordinaire », sur la magie des coïncidences, sur les sentiments humains les plus simples ainsi que sur le désir d’une vie illuminée par la beauté de la littérature et de l’art.
C’est peut-être la même vie « ordinaire » que tout le monde aurait aimé pouvoir assurer à la petite Anna Frank — son aînée d’un an à peu près — si celle-ci n’en avait pas été arrachée par l’inexorable filet de la haine.

Giovanni Merloni

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Le Nil depuis l’avion, 1983

D’Alexandrie vers le pays de Canaan, un roman de Nadine K.

Prologue
(La « chronique » démarre à Odessa, en début du siècle dernier. Boris Kantzer, le grand-père de Nadine, est en train de discuter avec sa femme Rachel au sujet du talent précoce de leur benjamin Jacques, le père de la narratrice.)
(page 7)
« Tu te rends compte, Boris, il n’a pas encore 3 ans !… Tu as raison Rachel, d’ailleurs notre nom Kantzer, autrefois Kantsler voulait dire ministre »

(page 8)
« Un sombre destin les attend cependant. Un soir où il a neigé plus que de coutume. Boris sort de la synagogue. Il fait nuit noire. Il a du mal à retrouver le petit chemin habituel pour rentrer chez lui. Soudain son pied bascule et est happé par un trou dissimulé sous la neige… Pendant ce temps, les aiguilles de la montre tournent et Boris n’est pas encore là. Rachel est soucieuse. Il s’écroule devant la porte. La jambe de Boris est meurtrie. Elle s’appelle à un médecin. Celui-ci lui chuchote à l’oreille son inquiétude. De jour en jour la blessure s’aggrave. La gangrène gagne sa jambe et il décède quelque semaine plus tard. La scène est effondrée. C’est tristement qu’elle pense à ses cinq enfants et à l’énorme responsabilité d’un futur bien menaçant. »

(La grand-mère paternelle, Rachel, restée veuve, décide de partir en Égypte avec ses cinq enfants. Jacques, le futur père de Nadine, est le benjamin.)
(Quant à la famille de grands parents maternels, d’origine italienne, elle est installée au Caire depuis longtemps. Après la mort d’Hélène, sa première femme qui lui a donné huit enfants, le patriarche Aron Mirès épouse Henriette. De cette union naissent huit enfants. Inès, la future mère de Nadine, est la benjamine.)

Le pensionnat de la Mère de Dieu
(pages 14-15)
« À l’âge de l’adolescence Inès et (son frère) Gaston se rapprochent. Ils évoquent leurs désillusions. Ils ont un groupe d’amis commun. Ils fréquentent un milieu amateurs de comédies françaises et de bonnes lectures. Inès se passionne pour les grands écrivains tels que Pierre Benoît… Elle est sous le charme, elle décide de lui écrire. Elle reçoit en retour une lettre de quoi épater ses amies. Côté élégance, elle y met tout son talent. Elle n’hésite pas à commander des vêtements aux Galeries Lafayette à Paris. Tout son argent de poche y passe. »

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La rencontre
(La rencontre entre Inès Mirès et Jacques Kantzer, futurs parents de Nadine, se déroule à Zamalek, riche banlieue du Caire.)
(pages 19-20)
« Quelques mois après ma naissance Rachel décède. Jacques est meurtri… Simultanément la crise économique mondiale sévit. Quelques années auparavant  mon père avait monté dans le centre du Caire une entreprise de cuir. Il représente une Maison Autrichienne et les affaires semblent évoluer favorablement. Il désire s’agrandir et met en place dans les villages des représentants qui vendent à crédit. La crise aidant, l’entreprise fait faillite. Jacques est accablé. En réalité, la faillite est double, professionnelle aussi bien que conjugale. Devant les incessantes imprécations de mon père, ma mère cède sa bague de fiançailles et, de concession en concession, elle se trouve vite dépossédée. L’atmosphère se gâte. Pour seules conversations on évoque le Mont de Piété, les dettes nombreuses. Inès est au désespoir. Jacques n’est pas encore remis du décès de sa mère qu’il doit affronter un divorce. Il flanche dans la dépression. … Inès est contrainte, ses deux bébés dans les bras, de regagner le toit de sa belle sœur… elle décide de vivre à Alexandrie et volontairement s’exile… Une autre vie commence enfin pour nous ».

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Alexandrie
(page 21)
« À Alexandrie notre première installation est à Ibrahmieh, pas loin du bord de mer. »

Notre école
(page 26)
« Quand j’ai pu manier ma plume mes premières lettres ont été pour mon père, ce père resté dans l’ombre qui soudain se révèle à moi. Très tôt je griffonne des petits mots à son intention. Il est fier mais m’a toujours soupçonnée de m’être faite aider par maman. Dans chacune de ses lettres il me dit : Ma chérie, je souhaiterais que tu écrives tes lettres toi-même ».

Notre maison
(pages 33-34)
« Notre chambre est meublée à l’ancienne. Une armoire avec un miroir, un chiffonnier et un meuble de toilette avec deux tiroirs. C’est dans un de ces tiroirs, côté gauche, que j’entasse à mesure les lettres de mon père si précieuses pour moi. J’ai jusqu’aujourd’hui du mal à en parler. Lors de mon départ précipité à l’occasion de mon mariage, elles sont restées à mon grand regret bien au chaud dans leur tiroir. J’espérais que maman me les amènerait quand elle viendrait en Israël, mais non. Cet acte manqué me poursuivra toujours. »

Notre quartier
(page 35)
« Le matin, dès que nous sortons de chez nous pour aller à l’école, nous croisons les élèves du lycée dont quelques-uns nous sont familiers. À mesure que nous avançons nous sommes confrontés aux scènes de rue typiques de ces pays d’Orient. C’est pour nous notre quotidien…
Parmi les indigènes qu’on rencontre dans les rues, nombreux marchent pieds nus et portent une jallabeya et un fez, bonnet tissé de fil rouge. D’autres portent plus volontiers un tarbouche, couvre-chef en feutre bordeaux avec un gland sur le côté. Ils appartiennent à une classe plus aisée. »

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Notre gouvernante
(page 40)
« Madame S. joue un rôle majeur dans notre vie d’enfant où le cadre familial est, pour ainsi dire, cassé. Elle vient au secours d’une mère en difficulté avec elle même, elle embellit à sa manière ces jours fragiles qui fuient sans que l’on ne s’en aperçoive. Elle sait, à tous moments, recueillir nos états d’âme et panser nos bobos ».

La plage de nos amis de l’été
(page 45)
« La plage est à dix minutes de chez nous. Nous y allons à pied. Les chèvrefeuilles  longent la route qui mène à la mer. À peine arrivées, le sable chaud et l’air marin nous réconfortent. »

(page 47-48)
« L’été touche à sa fin. Nous jouissons des dernières heures de soleil de ce jour finissant. Il disparaît lentement en déployant un éventail de couleurs qui nous plonge dans une demi obscurité. La mer est épuisée par l’agitation de ses vagues, une écume blanche frisonne et s’amenuise en se retirant vers le rivage. »

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Rencontre avec mon père 
(pages 49-50)
« Les enfants j’ai quelque chose à vous dire.
Visiblement elle (Inès, la mère de Nadine) éprouve une certaine gêne.
Vous êtes en droit de savoir que votre père vit au Caire et qu’il désire vous voir. Cette phrase tombe et nous laisse muettes. »

(page 51)
« Il me parle de littérature : de Madame de Staël, de Mme de Sévigné, de Mme Curie, de Voltaire, de Victor Hugo, de Pascal le distrait qui écrivait ses équations sur le capot des calèches. Et puis, par une polémique savante, il soutient que les femmes sont supérieures aux hommes. Un féministe avant l’heure ! »

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La guerre éclate en Europe (1939)
(page 55)
« Jusque là nous avons été épargnés, mais quelques mois plus tard le spectre de la guerre va devenir pour nous aussi réalité. Voilà que les forces d’Hitler prennent la route de la Méditerranée. Les nouvelles qu’on entend à la radio sont de plus plus préoccupantes.
Le black out est déclaré.»

(pages 55-56)
« Eh ! Là-haut ! Éteignez vos lumières. Vous n’entendez pas la sirène ?
Quoique équipé… de papier bleu, il faut croire que nos lumières sont perçues de l’extérieur. Nous avons été taxés par l’agent de sécurité de malveillance, alors qu’il s’agissait d’une négligence involontaire. Ce monsieur nous accusait, procès verbal à l’appui auprès du… poste de police, d’avoir envoyé des signaux. Il s’est permis de laisser échapper des propos désobligeants à l’égard de maman. Ça en était trop ! Maman ne put contenir sa rage et alla jusqu’à rétorquer à son tour : « vous êtes un goujat, Monsieur !' »
Ce mot fut happé par nos oreilles enfantines qui en résonnent encore.
Cette nuit une bombe est tombée dans l’immeuble en face de chez nous. Le lendemain nous apprenons qu’une de nos petites camarades a été grièvement blessée à la tête. Ella a dû subir une trépanation et cela nous a beaucoup émus.
À la radio, on entend : « Le général Rommel et ses troupes sont à El Alamein, à trois heures d’Alexandrie. » … La panique gagne la population. On s’interroge ? Certains rejoignent leur famille au Caire. Nos voisins plient bagages. L’oncle Gaston et la tante Inès nous proposent de nous rendre chez eux afin d’être tous réunis au cas où le destin nous réserverait des surprises. »

(page 57)
« À la maison on se prépare pour aller chez l’oncle Gaston. Maman est très occupée à préparer non bagages. J’insiste d’emporter ma boîte de vers à soie et leur indispensables feuilles de mûrier. »

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La famille réunie 
(page 60)
« Ici à Palais nous avons le sentiment que les événements de ces derniers jours ne nous concernent pas vraiment. Je retrouve mes petits cousins dans leur petite chambre. Ils font rouler leur petites voitures sur le sol. Bruno m’aperçoit et il est très intrigué par la boîte que je tiens avec précaution sous mon bras. Il me demande : qu’est-ce que tu as dans cette boîte ?… Ce sont de vers à soie, voyons ! Ils ne mangent que de feuilles de mûrier et il ne faut pas les déranger car ils doivent dormir maintenant. »

(page 63)
« Le calme revenu, les grandes personnes s’empressent d’aller aux nouvelles. Installés au salon, silencieux, ils sont prêts à affronter la réalité qu’ils espèrent plus rassurante. De jour en jour les nouvelles évoluent favorablement pour les alliés. Les général Koenig remporte une victoire à Bir Hakim. Les Allemands sont forcés de reculer. Ensuite, c’est Rommel, le général allemand qui bat en retraite. C’est comme cela qu’El Alamein ne sera plus pour nous désormais qu’un mauvais souvenir. »

La guerre et ses conséquences
« Plus tard c’est le débarquement des alliés et la libération de Paris. C’est l’euphorie. Simultanément c’est la révélation des prisonniers des camps de concentration et de la mort (six millions de juifs ont été tués dans les camps d’extermination nazis). C’est Hiroshima qui mettra fin à cette guerre, mais à quel prix !
Nous n’en sommes pas encore là.
Pour l’heure, dans notre petit coin du monde, dans cet Alexandrie qui a retenu le souffle le temps d’une menace, celle d’El-Alamein, va reprendre le cours quasi normal de la vie. »

La Saint Valentin
(Les deux sœurs, Nadine et Huguette sont nées toutes les deux au Caire le jour de la Saint-Valentin, à une année de distance l’une de l’autre. Cette circonstance, toujours évoquée par leur mère avec enthousiasme, entraîne l’idée du jumelage mais aussi, inévitablement, celui d’une légère rivalité que l’auteure fait ressurgir à peine, par petites coups de son pinceau élégant et léger.)

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Nos vacances de Pâques au Caire
(page77)
« Quand nous partons en voiture avec un ami de la famille, nous empruntons la route du désert, route monotone, mais combien impressionnante ! Nous faisons une halte aux « resthouse », petite buvette située à mi-chemin. Le temps de nous dégourdir les jambes, de boire une limonade et nous reprenons la route en scrutant l’horizon pour apercevoir, le moment venu, les pyramides Kéops, Keffren et Mykérinos qui sont devenues nos amies, tant notre enfance a été rythmée par ces visites annuelles au Caire. »

L’Egypte d’hier et d’aujourd’hui
(page 87)
« À cette époque l’Égypte est sous domination britannique. Il n’en demeure pas moins un pays accueillant . Les grandes villes sont habitées par une population cosmopolite. À côté d’une bourgeoisie locale vivent des européens venus de toutes parts. C’est pourquoi on parle plusieurs langues. On côtoie aussi bien des grecs, des turcs, des arméniens, des italiens, des français et des anglais. »

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(Ils s’ensuivent 11 chapitres très intéressants et beaux, marquant l’adolescence de Nadine jusqu’à son épanouissement en jeune femme adulte, que je dois, hélas, sacrifier à l’économie de cette sélection. Voilà ci-dessous les titres) :

Le soir de Pâques
Les soldats en permission
Fin d’une époque 
Les éclaireuses
Départ de maman au Caire
La matinée poétique
Mes cousines du Caire
Nos sorties au cinéma
L’oncle Max et mes cousins
Promenade sur la corniche 
Les examens du B.E.P.C.

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Vie active
(page 129)
« Nos exigences financières nous rappellent à la réalité. De concertation avec maman, Huguette et moi avons décidé de nous pourvoir d’un bagage pratique minimum pour tenter notre chance dans le monde du travail. »

(pages 138-139)
« Cette joie de vivre va lentement s’estomper. Le 14 mai 1948 la proclamation de l’état d’Israël par Ben-Gurion déclenche des remous dans le pays. Le climat politique s’envenime.Tous les états avoisinants se sont ligués pour évincer ce nouvel état. L’armée égyptienne est mobilisée sur le champ de bataille. Le roi Farouk et les autorités locales craignent la montée de mouvements subversifs de tous bords : les communistes, les frères musulmans, le sionistes. En conséquence ils entreprennent des rafles politiques et décident de les interner dans des camps, « Aboukir » entre autres.
Notre mouvement est menacé. Nous passons dans l’illégalité. Devant ce changement radical il nous faut repenser notre politique, repenser notre avenir. La plupart d’entre nous envisagent de partir à l’étranger. Certains y sont contraints. D’autres estiment devoir rester. Tous ceux, enfin, qui sont concernés par la naissance du nouvel état se rendront en Israël. Pour moi le vide fait place à la vie trépidante, pleine de sens et de responsabilité. Il me semble sombrer dans le néant. »

Le match de basket
(page 141)
« Je me laisse faire. Je me souviens de la petite fille timide, habillée d’une robe blanche avec un grand col marin qui a franchi le seuil de cette institution sportive pour la première fois. Mimi est à mes côtés. Elle a prit l’initiative de la rencontre et s’en acquitte fort bien. Elle m’emmène vers la salle d’athlétisme. C’est au fond du couloir que nous voyons apparaître nos deux héros comme s’ils avaient deviné notre venue. Mimi de dire : « Je te présente Victor et voici Marcel » avec un petit air entendu.
Après un court préambule j’entend une voix qui m’est inconnue : « Victor, tu raccompagnes Mimi, je raccompagne Nadine » (dit Marcel, celui qui sera connu plus tard comme le mari de Nadine).

(page 145)
« Dans le quotidien, mon nouvel ami travaille en qualité de chef comptable. Il a bien d’autres responsabilités dont j’ignore jusque là l’existence. C’est son côté militant. Depuis les révélations et les divers témoignages des rescapés des camps de la mort, les jeunes ont d’emblée ressenti la nécessité d’émigrer en Israël et de rejoindre les nombreux pionniers venus d’Europe et d’ailleurs tels Ben-Gourion, Golda Meyr et Moshe Dayan. »

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Émigration vers Israël 
(page 148)
« L’oncle Gaston aussi envisage de partir. La décision demande réflexion. La tante Inès propose qu’on en discute autour d’un dîner. Ils nous invitent pour le shabbat. L’oncle Gaston demande quelques conseil à Marcel avant de s’engager : Quelles sont les possibilités pour nous, à notre âge, de vivre en Israël et quelles seraient éventuellement les démarcher à faire ?
Tout d’abord j’approuve votre intention. Les derniers événements nous ont permis de prendre conscience que les étrangers sont indésirables. Tôt ou tard nous serons expulsés. Ce que je vous suggère c’est de rejoindre dans un premier temps un kibboutz. Vous pourrez évaluer la situation par la suite. C’est ce que je pense, mais ce n’est qu’une suggestion. Avant de partir, je vous mettrai en contact avec un de nos dirigeants afin qu’ils s’occupent de votre alya ».

Le procès…
(Engagés dans l’effort d’aider les uns et les autres « étrangers » à quitter l’Egypte, les deux meilleurs amis de Nadine, Benny et Jules – nom de bataille de Marcel – tombent dans le filet de la police et subissent un procès qu’ils affrontent avec grande souplesse et insouciance.) 

La prison de Hadara
(pages 163-164)
« Nous étions en pleine saison hivernale. Cet hiver là fut très rigoureux. Les nuits étaient redoutables. Ils dormaient à même le sol sur une maigre paillasse. Le vent et la grêle soufflaient et pénétraient à travers la lucarne placée au-dessus de leur tête. Ils avaient beau s’emmitoufler de vêtements chauds. Rien n’y faisait. Ils racontèrent qu’ils avaient revêtu tous les vêtements en leur possession. Certains, ils les enfilaient côté devant et d’autre côté dos. Peine perdue. Ils se blottissaient dans un coin de la cellule. Ils ne parvenaient pas à calmer le grincement de leurs dents et leurs articulations en avaient drôlement souffert…
C’est à travers la grille que Jules et Benny tentèrent d’établir un dialogue. C’est dans une cacophonie indescriptible qu’ils parvenaient à transmettre en français de précieux messages « Enveloppez les aliments dans des journaux » criaient-ils. Ceci leur permettait de s’informer de l’actualité. « Placez une lame à raser au fond de la soupe ». Cette lame allait être collée à l’aide d’un peu de salive au mur gris de la cellule. Indécelable défi. Elle leur permettrait de se raser avant les visites des parents pour ne pas les démoraliser. »

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Aujourd’hui on se marie
(page 182)
« Marcel, muni de son passeport et moi de ma feuille de route, nous empruntions avec appréhension le fameux passage tant redouté. Moment crucial. Le effendi de service examina à tour de rôle les passeports et la feuille de route et, imperturbable, tournait les pages de son registre et lisait à mi-voix les noms des personnes recherchées pour un manquement au fisc ou tout autre délit. Soudain, il leva les yeux vers nous et nous observa. Il prononça notre nom qu’il répéta une ou deux fois, nos cœurs s’arrêtèrent de battre. Une minute dit-il…
Ces quelques secondes furent interminables, quand il enchaîna en grommelant : Non, c’est un autre… Un soupir et nous voilà sur le IONIA. »

La traversée sur le Ionia
(Belle description des premiers jours de « lune de miel des époux Amiel »  d’Alexandrie jusqu’à Marseille.)

Notre arrivée à Paris
(pages 193-194)
« Je me sentis toute petite dans ce grand Paris dont j’avais tant rêvé. Il pleuvait ce jour-là. La noirceur des immeubles se confondait avec mon état d’âme. J’avais quitté mon pays natal, je laissais derrière moi : maman, ma sœur et toute mon enfance. Je ne me souviens pas, cependant, avoir été suffoquée de nostalgie. J’étais, il est vrai, bien entourée. Mes gardes du corps étaient grands assez pour me protéger et séduisants à en juger par la photo traditionnelle prise au haut de la Tour Eiffel… »

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La terre de Canaan et le Kibbouz
(pages 215-216)
« Dans les premières heures, les parfums de la nature, le contact de la terre m’avaient paru agréables. J’avais comme tâche de débarrasser les sillons des mauvaises herbes. Au fur et à mesure que le soleil devenait plus présent mon impatience grandissait. Le temps devenait long. Je me sentais marginale. Je ne connaissais pas un seul mot d’hébreu ! Mon intégration allait en souffrir. Marcel en revanche n’eut pas ou peu d’effort à faire. L’hébreu lui était familier. Il eut sa crise mystique et comme tous les adolescents fut pour un temps un fervent des lieux sacrés. Bien plus dynamique que moi, il ne tarda pas à frayer avec tous les jeunes sabrés nés dans le kibboutz. Curieusement, il ne trouva pas nécessaire de me joindre à toutes ces nouvelles relations. Il fit bande à part et me délaissa comme s’il ne m’avait jamais connue.
Mon univers s’écroulait. Le plus déconcertant c’est qu’il se refusa à toute explication. Attitude masculine qui consiste à revendiquer sa liberté au moment opportun. Je crus me faire justice et, impulsive, quittai, en son absence, mon lieu de résidence. J’espérais une réaction à ce geste. Peine perdue… »

(pages 218-219)
« Quelques jours plus tard je fus interpellée par un de nos amis alexandrins très proche de Marcel : Veux-tu me raccompagner chez moi, j’ai à te parler ? Je le suivis sans me douter de la nature du propos. C’est dans sa cabane une fois assis qu’amicalement il me dit : Je viens de voir Marcel. D’après ce qu’il dit, il voudrait reprendre la vie avec toi. Il ne sait comment te le dire. Il t’aime et il regrette… je l’interromps en m’exclamant Non, non, je ne peux pas, je ne pourrai pas. J’ai été profondément humiliée et je ne pourrai en aucune façon faire face à un avenir instable. Je ne le supporterai pas.
Il avança alors l’argument majeur qui me fit flancher : Est-ce que tu l’aimes toujours ? et je me souviens qu’après quelques minutes de réflexion, je m’entendis dire : oui. Alors tel un grand frère m’expliqua : Tu sais parfois il y a des brèches dans la vie comme dans une jolie robe à laquelle tu fais un accroc. Après un stoppage on ne voit même pas la trace. Le temps se chargera de cicatriser la blessure. Il faut que tu lui parles, que tu lui expliques… »

(page 237)
« Ce pays qui venait de naître revêtait une âme généreuse propre aux idéalistes. On vivait les restrictions matérielles avec décence. On pouvait voir dans les rues les gens habillés simplement. Les hommes portaient des pantalons kaki et des chemisettes à cols ouverts été comme hiver. Les femmes portaient pour la plupart des robes de coton. Les restrictions étaient multiples. Nous ne mangions pas de viande tous les jours, la farine, le sucre et certains produits laitiers tel que le fromage étaient rationnés. Les textiles aussi. Nous étions tous conscients de vivre une période privilégiée au lendemain de la guerre d’indépendance où de nombreux jeunes avaient péri. Nous étions persuadés de contribuer, chacun à notre échelle, à faire de ce jeune pays un pays de rêve. »

(page 240)
Nous sommes en 1953. Une crise idéologique se fait jour au sein du kibboutz. Elle couvait depuis pas mal de temps. Le soir, les réunions politiques deviennent de plus en plus tumultueuses. Riffin, haver Knesset et membre du kibboutz appartenait au mouvement de gauche Mapam. Meïr Yaari était à la tête de ce mouvement dont nous avions depuis longtemps adopté l’idéologie. Un soir il nous avait surpris par ses propos. Il s’était lancé dans une apologie du travail qui consisterait à embaucher des ouvriers rémunérés au noir : Les bananes pourrissent et pas assez de main d’œuvre, prétend-t-il.
Les contradictions se multiplient. Comme tous les jeunes nous sommes intransigeants. Nos convictions ne nous permettent pas d’accepter l’idéologie de la « PENSÉE UNIQUE ». Éliminer le dialogue, imposer une politique, c’est porter atteinte à la liberté. La situation s’envenime. Certains des dirigeants décident d’exclure tous ceux qui ont rejoint le Dr Sneh, mouvement d’extrême gauche. Les anciens du Kibboutz s’inquiètent. Conscients de notre potentiel de travail, excédés, ils durcissent leurs menaces et décident d’exclure tous les dissidents sans aucune indemnité. »

(page 242)
« Avec le recul je suis persuadée que l’expérience a été, quoique difficile parfois à bien des égards, une expérience fabuleuse. L’esprit du kibboutz aujourd’hui est bien plus individualiste et c’est bien regrettable. L’évolution conflictuelle du pays a quelque peu terni l’idée que nous nous faisions de l’idéalisme. »

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Holon, ville émergée des sables
(page 271)
« 12 Juin 1959. 8 heures du matin. Un enfant naît. Toutes les secondes pareil événement se produit, mais … mais … dans notre famille le monde a changé. Tout va se régler désormais sur le rythme de cette petite vie qui commence… »

(page 279)
Une surprise nous attendait. Ce soir-là Marcel, nous annonçait qu’on lui proposait d’être muté à Paris en tant que Directeur Financier pour une période de six ans environ. Le temps pressait. On ne nous en laissait pas beaucoup pour nous organiser. À El-Al toutes les décisions se prennent en dernière minute. Il va s’en dire que ce projet nous tentait et nous laissait rêveurs.

(page 281)
Le lendemain à 5 heures du matin nous nous rendions à l’aéroport Ben-Gourion. Le vol d’El-Al était prévu pour 7 h 30. Pour les enfants c’était leur baptême de l’air. Ils furent très gâtés à bord par les hôtesses. Joël, malicieux de nature avait adopté l’une d’elles, et l’avait apparemment séduite.
Nous débarquions à Orly, Marcel, Dany, Joël et moi. Le soleil brillait sur Paris. Nous étions heureux.
Les événements nous ramenaient vers la France, notre patrie d’adoption qui deviendra avec les années notre seconde patrie.

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Nadine Amiel K

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« Seule la musique est à la hauteur de la mer »

28 vendredi Nov 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles, les échanges

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vases communicants

Mes chers lecteurs, amis et suiveurs, je vous propose, ce vendredi, la lecture (ou relecture) du texte que j’avais publié le 7 novembre dernier dans l’irrégulier, blog de François Bonneau, dans l’esprit et dans la praxis désormais consolidée des « vases communicants ». Je sais bien que cela peut intéresser juste une petite partie de vous, n’ayant pas eu le temps ni l’occasion de vous rendre dans le blog hôte pour y chercher mon texte. Je fais cela (comme dans les précédents « vases » auxquels j’avais participé) pour souligner aussi mon soutien indéfectible à cette initiative.
Au-delà, peut-être, d’un petit esprit concurrentiel qui anime parfois les participants aux « vases », en dehors d’une compétition implicite, qu’on pourrait imaginer assujettie au jugement plus ou moins bienveillant de quelques invisibles jurys, je vois toujours une grande valeur dans l’échange qu’exploitent les deux (ou parfois trois) blogueurs concernés par chaque « vase ».
Un échange assez démocratique, qui oblige chacun à « sortir de son cocon » et « parler » à l’autre, donc indirectement à tous les autres suiveurs des deux blogs « jumelés ».
Dans cet échange des « vases », je vois moins un étalage de bravoure qu’un effort de sincérité et disponibilité à faire circuler le travail de chacun dans un esprit de « culture partagée ».
Un objectif semblable est bien sûr très difficile à atteindre dans une condition « vague » et tout à fait spontanée comme c’est le cas des blogs littéraires francophones de l’actuelle génération.
D’ailleurs, on ne doit pas s’attendre à des appels à la « volonté ». Dans ce contexte objectivement nébuleux, on ne trouverait pas de points d’appui pour une éventuelle idéologie du « partage littéraire » qui devrait aller à contre-courant vis-à-vis du cloisonnement élitaire des différentes formes d’art et d’expression — que le système dominant de nos jours a imposés désormais comme unique solution à la marginalisation ainsi qu’à la pulvérisation des apports individuels.
Je ne veux pas non plus m’occuper de la recherche de la lumière ou du besoin de reconnaissance d’un écrivain ou d’un poète ou d’un artiste.
Je me borne à parler des blogs, de cette « area » qui héberge une pluralité très stimulante de propositions et personnalités même si elles sont parfois divergentes et contradictoires. Je parle d’un phénomène en soi, qui ne doit pas forcément se soumettre aux mêmes règles sélectives en vigueur dans les contextes artistiques et culturels traditionnels.
Dans ce territoire nouveau, qui est objectivement destiné, dans le temps, à exercer un rôle important dans la circulation des informations et des idées, tout comme dans l’expérimentation de nouvelles formes d’expression littéraire et artistique, je crois que le mot clé soit la « sincérité ».
Un terme, hélas, qui ne fait plus partie de notre quotidien. On nous éduque à apprécier tellement l’efficacité d’une image ou d’une pensée, qu’on peut arriver à préférer, à la limite, un mensonge bien structuré vis-à-vis d’une précaire vérité.
Et pourtant la sincérité est un ingrédient dont on ne peut pas se passer quand on parle de poésie ou d’œuvre d’art.
Vous me diriez : est-il indispensable qu’un blog — le mien, le tien, le sien — ait pour but l’art ? La poésie ? N’est-il pas déjà suffisant d’avoir la chance de pouvoir s’y exprimer ?
Je ne dis pas que le but de chaque blog doive être coûte que coûte l’art, la création de quelque chose d’extraordinaire et unique. Cependant, il n’y a pas d’art sans qu’il y ait de la sincérité dans l’expression d’un propos quelconque.
Je découvre, dans la participation à l’échange des « vases », une disponibilité à franchir et parfois effacer les barrières entre les mondes dont chacun est porteur, une attitude à laisser dégager cette sincérité qui seule peut faire déclencher une véritable expression poétique ou artistique ainsi qu’une communication humaine plus directe et ouverte.
Je soutiens donc cette initiative, même si je n’ai pas l’occasion d’y participer tous les mois. Je regretterais vivement qu’elle fût abandonnée, comme une mode obsolète. Comme j’ai pu voir au fil de nombreux échanges, les « vases communicants » ont souvent provoqué dans les blogueurs participants une réflexion sur leurs blogs et parfois une positive crise de croissance se traduisant tout de suite après dans la recherche de nouvelles formes d’expression et de communication.
Vous avez bien compris que je n’aime pas les blogs ou les sites qui se prétendent « maîtres de vie », de culture ou de savoir, tout comme je me méfie des vitrines exposant des objets trop chers ou inaccessibles. Je n’ai rien contre les belles couvertures et le papier parfumé, mais je cherche toujours, pour ma santé et mon plaisir, des livres sincères où je puisse rencontrer des gens imparfaits et problématiques ayant l’humilité de se confronter avec les autres et surtout le courage de « parler » aux autres.

Pour les vases communicants (*) de novembre 2014 (voir liste complète des participants), François Bonneau et moi nous avions décidé d’exploiter notre échange autour d’un thème unique : deux photos (réalisées par François Bonneau même) accompagnées par une phrase assez emblématique « Seule la musique est à la hauteur de la mer » (que nous avions empruntée à Albert Camus). À partir de ces traces aussi suggestives que vagues (comme les ondes de la mer), chacun de nous avait exploité tout à fait librement un petit conte ou récit imaginaire. Dans cet esprit ce blog-ci avait hébergé François Bonneau et ses réflexions poétiques et philosophiques, tandis que je m’étais invité, pour y déposer un conte assez farfelu, dans L’irrégulier, le blog de Francois, que je trouve très intéressant, sensible et anticonformiste, inspiré d’ailleurs à l’idée de l’échange, de la réflexion et du partage.

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Giovanni Merloni : « Seule la musique est à la hauteur de la mer »

(Quelques jours après le publication des vases communicants de novembre, Angèle Casanova a fait cadeau à tous les participants, d’une très belle lecture de chacun des textes au rendez-vous des vases. Vous trouverez ici celui de François Bonneau et le mien aussi. Un grand merci à Angèle Casanova et Brigitte Célérier pour leur travail génial !).

J’ai l’obsession de la boîte. Au jour le jour, je sors d’une boîte pour entrer quelques minutes après dans une autre. Ma liberté consiste en ce déplacement, dans l’insouciance de mes pas qui laissent sortir les pensées sombres pour accueillir à leur place les idées lumineuses. Dans le trajet d’une boîte à l’autre je deviens grand et même démesuré… insensible aux klaxons ainsi qu’au bruit de fond des moteurs. Mes jambes encore robustes, ne faisant qu’un avec mes pieds encore élastiques, me donnent une bizarre envie de courir, de briser à grande vitesse ce mur d’air gris et de gueules agitées pour me rendre le plus tôt que possible dans la boîte qui m’attend, inexorable.
Parfois, dans cet itinéraire répétitif, qui m’oblige à noter les moindres variations climatiques et sonores, il m’arrive de me souvenir d’une chanson assez mélancolique que ma grand-mère maternelle me chantait dans mon enfance : « Dans la mer luit l’astre d’argent/la vague est tiède, propice le vent/venez à la mienne barquette agile/Sainte-Lucie, Sainte-Lucie ! » (1)
Tout le monde se déplace d’une boîte à l’autre. Aux deux extrêmes, il y a les sans-abris qui chaque nuit se recroquevillent dans l’étau d’une boîte d’air gelé ; ou alors les galériens, qui ont juste la chance de sortir un quart d’heure dans une cour sordide avant de rentrer dans le même cachot.
D’ailleurs, la couveuse est une boîte comme la bière. On y est emprisonnés avant et après cette existence constellée de boîtes de toutes sortes. Les ascenseurs sont de redoutables boîtes, parfois en forme de bière verticale. Les cellules spatiales en voyage pour la Lune sont de boîtes encore plus redoutables… Ah, oui, je l’avoue, ma pensée la plus effrayante est celle de survivre à ma mort… de me découvrir vivant dans une bière scellée et clouée…

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Je supporte à peine l’idée d’un cagibi qu’un accident transforme en prison. Je peux m’imaginer résigné à y survivre avec ma provision de viande ou de sardines en boîte, à condition qu’il y ait une fenêtre voilée et que je puisse profiter de quelques traces de la vie réelle, même de la vie de mes ancêtres morts depuis longtemps. À chaque réveil, de mes yeux devenus presque aveugles, je pourrais regarder au-delà de cette dentelle abîmée et de ces excréments d’oiseaux ou de cafards… Je verrais ma fenêtre à pic sur les rochers, la mer qui va et vient léchant les pieds de mon pénitentiaire. J’entendrais la musique des vagues de la marée basse, au petit matin. Je regarderais confiant la petite île d’en face, inondée de lumière et de merveilleuse normalité. Une boîte heureuse, apparemment.
Ou alors, un jour, on m’ouvrira cette porte triplement verrouillée. On me dira : « Va-t’en ! » Je serai maigre, mes jambes et mes pieds auront perdu toute expérience. Je n’aurai que mes bras et mes mains, qui m’ont si bien servi dans cet exercice pénible à me hisser au niveau des toiles d’araignée pour voir un peu mieux au milieu de cette opaline aux reflets verts et célestes. Je roulerai mon corps jusqu’à la rive. Je me calerai dans la mer et je m’aventurerai au milieu des petites ondes grisâtres. La musique de la mer s’occupera de moi, bien sûr en orchestrant des courants bénéfiques. Je sais que là-bas, au-delà de ce bras de mer, Lucie, la veuve du geôlier — ayant pris l’habitude de m’amener sans critères des boîtes de miel ou de thon, de sauce béarnaise ou de haricots —, m’attend avec sa barquette. Elle viendra à ma rencontre pour me sauver : « Dans la mer luit l’astre d’argent/la vague est tiède, propice le vent/venez à la mienne barquette agile/Sainte-Lucie, Sainte-Lucie ! »

Texte et dessin : Giovanni Merloni

Photos : François Bonneau

« Et maintenant ? »

25 mardi Nov 2014

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits

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« Et maintenant ? » a écrit dans un tweet Serge Gabriel Roche depuis son observatoire éloigné et pourtant proche beaucoup plus que la fenêtre d’en face, au-delà du boulevard. « Chemin tournant », comme tous les vrais poètes, possède un sixième sens (et même un septième) pour le côté concret de l’aventure humaine.
Avec cette question synthétique, ce collègue que j’aimerais compter parmi mes amis m’interroge autour de ce texte « clair et calme avec balcon », dont je viens de mener à terme la publication en dix-neuf « épisodes ». Ou, plutôt que répondre à sa question, il m’invite, amicalement, à interroger moi-même, à profiter de la pause inévitable pour réfléchir.
Et voilà la réponse : « je ne sais pas ».
Ce qui me tient à cœur, aujourd’hui, c’est de comprendre le sens de ce que j’ai écrit, avant de m’en séparer. Je suis d’ailleurs convaincu que cela peut intéresser ceux qui m’ont suivi en m’encourageant à avancer jusqu’à la FIN.
Avec « Clair et calme avec balcon », conte-récit théâtral sur le thème du hasard réglant le bonheur ou le malheur des gens, se termine une petite « trilogie » de contes-récits marquant pour moi la période désormais révolue de l’installation à Paris.
Cette trilogie avait eu son exorde avec « La cloison et l’infini », conte théâtral en quatre épisodes. Ici l’esprit amer donne souvent le relais à l’esprit sombre, cela juste pour mettre en évidence le décalage des sentiments et des passions de deux hommes aux antipodes de la vie vis-à-vis d’une femme aussi extraordinaire que commune, assez simple dans ses attitudes « eau et savon ».
Le deuxième texte en ordre chronologique — « X, Y, Z, W » —, peut être enfin considéré comme un conte-récit picaresque (en six épisodes) où le paradoxe s’impose comme une contrainte que la catharsis finale rendra humain et tout à fait réel.

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Ces trois textes de « l’installation à Paris » n’ont pas en commun que cette circonstance cruciale.
Le premier lien évident est représenté par mon adoption idéale de la rue de la Lune comme endroit privilégié pour le déroulement des trois « actions » différentes. Une rue que j’ai découverte pendant mes premières promenades dans Paris. J’aime cette rue d’abord pour le nom, évidemment, ensuite parce qu’elle est montante, courbe et étroite, respectant apparemment un ancien parcours moyenâgeux à l’intérieur des anciens remparts parisiens. Enfin, je m’y suis affectionné en raison du livre de Queneau et du film homonyme de Louis Malle, de mon penchant pour Philippe Noiret et surtout de mon identification avec Zazie : si je creuse dans le fond de mon âme, je découvre que moi aussi, comme Zazie, je suis venu à Paris surtout pour « voir le métro ».
Présente de façon explicite dans « Clair et calme » et dans « La cloison », la rue de la Lune s’identifie, dans « X, Y, Z, W », avec le cours principal d’Âpreville. Cette localité est un pays installé au sommet d’une colline imaginaire, « copié-collé » à partir de mon modèle ancestral, c’est-à-dire Sogliano sur le Rubicone, le village de mon enfance en Romagne.
Le deuxième lien est celui de la frontière. « La cloison » est une frontière sans consistance séparant deux destins : celui d’un homme mourant, l’italien Trepaoli ; celui du jeune professeur Jérôme et de son amie italienne Antonia. Dans « X, Y, Z, W », le mur d’incompréhension entre X et Upsilon s’ajoute au mur du couvent des Carmélites en haut du village d’Àpreville ainsi qu’à de murs invisibles : entre Àpreville et Villedouce (une Bologne transfigurée) ; entre Âpreville et Villecalme (une Cesena transfigurée aussi). Dans « Clair et calme », une frontière invisible s’est installée sur le balcon de l’appartement de la rue de la Lune. Toujours, dans ces trois textes, un courant affectif brise ces frontières pour transporter l’Italie en France et la France en Italie.
Le troisième lien est celui de l’avalanche. Une avalanche de contradictions accélère la rupture entre Jerôme et Antonia dans « La cloison ». Une avalanche humaine marque la catharsis finale de « X, Y, Z, W ». Une avalanche de votes aux élections politiques italiennes de 2008 accélère ou précipite le dénouement des destins incertains d’Anna et Michele dans « Clair et calme ».
Évidemment, tous ces enchevêtrements de situations et de pulsions humaines ne sont pas nés qu’à Paris. Ils viennent de loin, depuis cette Italie qui reste au-delà du mur. Paris c’est le plateau de théâtre où les fantômes de l’imagination et de la mémoire se sont croisés et multipliés comme autant de lapins agiles.
Et maintenant, je crois que j’oublierai les avalanches, les volcans et les intempéries des pays du Sud. Je vais m’inscrire dans un paysage nouveau, dans une langue nouvelle.

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Giovanni Merloni

La Chine est proche : un article-dazibao pour Jin Siyan

09 dimanche Nov 2014

Posted by biscarrosse2012 in poètes français

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Jin Siyan

Samedi 25 octobre, près de l’Espace Mompezat, siège de la Société des Poètes français, j’ai eu la chance de participer à une rencontre tout à fait inhabituelle où les qualités humaines des participants — ne faisant qu’un avec une vision convergente de la poésie et de la vie — ont spontanément créé un climat d’amitié et de fraternité sincères.
Dans cette rencontre, l’œuvre poétique de Jin Siyan — remarquable par la force imaginative ainsi que par l’épaisseur philosophique — a été présentée et commentée par Michel Bénard et interprétée par Claire Dutrey de façon tellement passionnée et efficace que je ne saurais y ajouter rien de vraiment nécessaire.
Vous trouverez ci-dessous l’intégralité de l’excellente présentation de Michel Bénard, que je me suis permis de diviser en deux parties, en fonction de la lecture du texte original de Jin Siyan et de sa compréhension.
Je n’ai pas eu la promptitude pour enregistrer voire filmer l’interprétation extraordinaire de Claire Dutrey, sa lecture intelligente et sensible, si fidèle à la voix sidérale et intime de Jin Siyan. Je n’ai pas pu garder non plus une trace de l’intervention de Jin Siyan, l’auteure du poème « Des ancêtres, l’enfant ». Ainsi que d’autres participants, parmi lesquels mérite d’être nommé le peintre-calligraphe Ye Xin, auteur du tableau de couverture, dont quelques oeuvres étaient exposées samedi aux murs de l’espace où se déroulait notre réunion. Une documentation sonore et visuelle de cette rencontre à l’enseigne de l’empathie et du partage aurait sans doute donné à la publication d’aujourd’hui la touche de la perfection.
Je suis en même temps content de ce petit manque, car il faut toujours se méfier de la perfection. Et parce que cela me donne justement la possibilité d’ouvrir une petite parenthèse au sujet de la perfection ou, pour être plus précis, de l’imperfection, que je découvre comme un des thèmes primordiaux à l’intérieur de l’œuvre de Jin Siyan.
La perfection sera, selon Jin Siyan, une des questions qui n’auront jamais de réponse. D’ailleurs, « les questions n’exigent pas toutes de réponses ». La poète-philosophe nous encourage plutôt à puiser dans l’expérience, c’est-à-dire dans le dialogue continu avec les ancêtres et la nature, tout en sachant que notre voyage sera toujours marqué par l’imperfection de notre nature périssable et incertaine.
On rencontrera toujours des amis précieux et des amis dangereux, des maîtres indispensables et de mauvais maîtres. Et l’on tombera plusieurs fois dans l’erreur avant de devenir capables de reconnaître l’ami fiable et le maître de vie. Et même lorsque nous serons plus experts, plus vieux, enrichis par cette difficile traversée dans les pulsions contradictoires de la vie, nous ne devrons pas croire aux leurres de la perfection.
Voilà ce que la lecture du livre de Jin Siyan nous apprend, au beau milieu d’un texte poétique où la sagesse orientale se croise, avec ses images de voyages cosmiques, avec la stupeur fabuleuse du Petit Prince de Saint-Exupéry : la perfection est dans la nature, dans un point invisible qui se perd dans la ligne de l’infini. L’homme devra toujours mesurer son imperfection avec cette cosmogonie inaccessible. Accepter ce défi et la conscience de l’échec inévitable comme passage obligé de l’existence. On ne peut pas grandir sans se mesurer avec des épreuves de plus en plus difficiles. En même temps, il faut s’armer de sagesse et légèreté : jouer le jeu tout en connaissant l’enjeu.
Devrions-nous alors renoncer, sans hésiter, au monde des formes ? Nous soustraire aux idéologies et aux mythologies qui placent l’homme au centre de l’univers l’incitant au combat et au dépassement de soi-même ?
Installez-vous ! Je vous laisse lire cet article-dazibao, probablement le plus long (et étroit) dans ma carrière de blogueur, où — grâce aux commentaires de Michel Bénard et au vers de Jin Siyan — vous trouverez, j’espère, une réponse valide à cette primordiale question.
Quant à moi, si je ferme les yeux pour chercher les choses qui m’ont touché le plus — dans la rencontre et dans le livre — je vois d’abord ces deux langues qui se parlent visuellement, d’une page à l’autre, sans se comprendre pas réciproquement, peut-être. Nous, les Occidentaux, il faut l’admettre, regardons cette écriture dessinée comme un hiéroglyphe beau, mais incompréhensible, tandis que les gens de l’orient de la planète regardent peut-être les fluctuations de nos calligraphies sans discipline comme des gribouillis dépourvus de sens.
Et pourtant les deux pages en vis-à-vis se parlent. En y revenant, on voit qu’à chaque vers sur la droite correspond un vers sur la gauche. Parfois, ce dernier est plus court, parfois plus long. On devient curieux : est-il possible que ces dessins alignés l’un après l’autre aient la même signification, en chinois, que nous avons lue et comprise en français ?
Non, nous dit Jin Siyan, il y a toujours, en chaque langue, un esprit différent. Parfois, elle a créé ces textes en chinois, parfois en français. Donc, l’un et l’autre sont alternativement un texte original ou une traduction de l’autre langue.
Cela veut dire que dans la personne de l’auteur la distance entre la France et la Chine disparaît au fur et à mesure. Elle aime la langue française tout comme sa langue maternelle. Petit à petit, dans son esprit, sinon un mélange, une conversation se déclenche au jour le jour.
Une telle dialectique pourrait servir à rapprocher les peuples, à changer aussi un peu notre monde de plus en plus cloisonné. Pour moi, après la rencontre de samedi, la Chine est (plus) proche, beaucoup plus que la Chine dont parlait Marco Bellocchio dans son film de 1967. Car il a suffi du temps d’une rencontre autour d’un texte poétique pour qu’une affinité de goûts et de sensibilités se révèle entre de gens venant de différentes cultures et philosophies de l’existence. Il n’y a qu’à continuer à fouiller dans ces affinités, travailler pour un rapprochement plus serré qui nous aide à mieux nous comprendre réciproquement.
Je garde une deuxième impression, ou plutôt un souvenir touchant de cette rencontre : le récit de Jin Siyan au sujet du motif primordial d’où ce livre est parti. Sa rencontre avec son fils au jardin du Luxembourg, une phrase — quelle phrase ?… — que son fils avait dit faisant tout déclencher. L’intervention de son mari, un homme très sympathique et intelligent qui nous a provoqués sur la signification du mot « poésie ». Selon l’héritage grec et latin, la poésie réside dans l’action fabricatrice des mots (et des signes). Une espèce de « sculpture des mots ». Dans la culture chinoise, la poésie est la nature même…
Giovanni Merloni

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Oeuvre du peintre-calligraphe Ye Xin

Jin Siyan, l’hirondelle aux fils d’or

« Juste un petit clin d’œil vers Jin Siyan dont l’enfance se déroule dans une Chine ployée sous le joug de la toute puissance d’une révolution dite culturelle et menée par la poigne de fer de Mao Tsé Tun, avec un papa qui défie à sa façon le régime en écoutant en secret la BBC et en apprenant à ses enfants les pièces de William Shakespeare. Ecole, à Pékin dans un contexte difficile, une surveillance accrue, basculant souvent dans l’absurde sous l’arrogance et l’abus de pouvoir de certains gardes rouges ignorants ou autres jugements arbitraires de petits commissaires du peuple qui décident de ce qui est bon ou ne l’est pas ! Puis viendra l’heure de l’Occident où elle fera ses études universitaires. Aujourd’hui Jin Siyan est professeur de littérature chinoise à l’université d’Arras, conférencière, traductrice, rédactrice et auteure de nombreux ouvrages en nom propre et collectifs et bien d’autres choses, comme par exemple directrice de l’institut Confucius qui œuvre pour le rapprochement culturel franco-chinois.
Que notre amie devienne poète était pratiquement une évidence, car lorsque l’on porte le nom de Jin Siyan qui en traduction française veut dire approximativement «  l’hirondelle avec des fils d’or » je préfère « l’hirondelle aux fils d’or » c’est une perspective et prémonition plutôt favorable pour un engagement vers l’art de la poésie.
Dans les modes d’expressions asiatiques, calligraphie, poésie, peinture, l’homme est toujours au cœur de la nature, elle lui est indispensable, à la fois protectrice, inspiratrice ou destructrice. Il en est issu, mais y figure toujours à sa juste place, c’est-à-dire insignifiante, très vulnérable. Constat et signification de l’incertitude éphémère de l’être humain. Le poète porte une interrogation sur lui-même ! Existe-t-il réellement ?
Qu’est-ce que l’être humain ? Terrible question existentielle !
Vivre c’est aussi se mettre en communion avec le souffle de la terre, vivre au rythme de la matière mère.

J’apprends à respirer
En suivant le rythme de la terre.

Sans vouloir faire un comparatif simpliste, nous retrouvons ici un lien avec l’enseignement de Saint François d’Assise, qui dialogue avec la nature, les oiseaux, et puis également cette rencontre avec les âmes, les esprits sur un autre plan. En quelque sorte un dialogue avec les anges.
Jin Siyan établit une communication, que dis-je, une conférence de presse avec tous les éléments de l’univers. Elle soulève même la question sur la forme de la lumière.
Métaphysique ou matérialisme ? Palpable ou impalpable ?
La poésie de Jin Siyan est une grande pièce théâtrale, une comédie globale où tous les principes visibles ou invisibles sont les acteurs.
Fidèle aux concepts et principes philosophiques taoïstes, shintoïstes, et surtout confucianistes, reposant sur le socle universel du Grand Tout.
Pour Jin Siyan les deux éléments, le visible temporel et l’invisible intemporel apparemment opposés sont en finalité les mêmes. Réunis et fusionnels !
Pour exemple : « L’instant et l’éternel » au niveau cosmique ne sont soumis à aucune différence. 
»

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Dans la couverture : une oeuvre du peintre-calligraphe Ye Xin

« Par ce simple titre « Des ancêtres l’enfant » toute l’équation relative à l’un des aspects de la vaste et traditionnelle pensée chinoise, est formulée.
Ancêtres et enfants, telles sont toutes les forces et expériences incontournables du passé, toutes les vibrations tournées vers l’espérance et l’avenir.
Elles sont là présentes à tout instant.
L’image de l’ancêtre tient une place prépondérante et permanente dans l’esprit de notre poétesse Jin Siyan, et ce qui est surprenant, bien qu’en occident « l’ancien » ne trouve plus la place, qu’il aurait toujours dû avoir, il se trouve que déjà depuis des années, je pense souvent à mon grand père, je le sens très présent dans ces instants de réflexion primordiaux sur le sens et la signification de la vie. Fusion absolu avec l’univers. La vie, la mort, le temps, l’univers, tout est UN et un est TOUT.
Nos formes de pensées différentes sont cependant assez proches et ne se différencient que par des aspects thématiques, culturels et autres variantes d’interprétations, mythologiques, philosophiques ou théologiques. Mais le socle fondamental est pratiquement le même. C’est le rapport de l’humain face à l’univers hors de l’espace temporel.
La sagesse ici s’associe toujours à l’esprit de l’enfance. Mais il est nécessaire de savoir conserver la sagesse à juste distance afin d’en préserver toute sa consistance. »
Michel Bénard

Jin Siyan : Des ancêtres, l’enfant

1
Je m’éveille
Sur la terre
Je ne peux pas m’envoler.

*
Mes ailes
Deviennent deux membres fins
À cinq doigts,
Longs ou courts.

Aurais-je donc un corps ?

2
Suis-je forme ?
Dans le monde de la forme ?
Je me rappelle la mission de mon amie l’Écriture.

*
Et m’a chargé de trouver un être nommé Amour
Dans le monde où j’irais. Dit-lui ceci :

Non, impossible. Notre vie est destin
Le Silence allume toutes les cellules
Et projette son cœur en fissures éternelles
Oh, combien de fois j’aimerais te dire :

Ce regard au fond des étoiles,
Est-ce toi ?

*
— Tu comprendras,
Mais nous serons séparés à jamais, dit l’Écriture.
L’Amour n’est pas vérité absolue,
Mais tu vas t’y plonger.

— Je ne suis qu’un oiseau, un simple messager.

— Prends garde à l’espoir et à l’avenir,
De ton âme , ils arracheront la liberté.

*
L’imagination, tu seule déesse protectrice ,
Te projette dans le monde humain
Et t’attend

Elle sème des fleurs de pavot
Que les illusions t’échappent
En s’approchant de ton regard.

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Une oeuvre du peintre-calligraphe Ye Xin

3
Je tente de voler
*
De nombreuses formes
Semblables à la mienne,
Aux membres longs et minces, se meuvent autour de moi.

Je les regarde,
Elles me regardent.
Nous échangeons un sourire.

*
La tête du buffle n’est pas la bouche du cheval
J’apprends à respirer
En suivant le rythme de la terre.

4
Au petit jour,
L’Inconnu et le Présent sont assis devant le jardin de l’Aurore.

*
Qu’y a-t-il encore par-delà l’univers ? demande l’Aurore.
Et par-delà les fantômes ?

— L’univers sans forme est le plus ouvert. Deux facteurs décident du tracé d’une Vie : la force de la volonté et l’élan perpétuel de l’énergie qui cisèlent une Vie. Qui peut se demander : Es-tu éminent et constant ? dit l’Inconnu.

— Trop philosophique. La dimension empirique est le premier besoin de la Vie. Un monde sans formes vit-il encore ? demande le Présent.

— Quel matérialiste, dit l’Inconnu.
La Vie n’est qu’une forme,
Une des formes infinies.

Ainsi, je suis la lumière à l’aube et à la tombée de la nuit. On m’appelle alors Aurore et Crépuscule. Cette lumière est-elle métaphysique ou matérialiste ? — Question bien trop simple.
*
Le tintement de la cloche du temple
Au sommet de la montagne chante ;
Ses ondes s’étendent
Sur les herbes et les plantes,
Et serrent la main de l’histoire.

Ce tintement
De la cloche,
Est-il fissure ou éternité ?

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Une Oeuvre du peintre-calligraphe Ye Xin

5
La vie résume-t-elle vraiment
Tous les problèmes du monde humain ?

Silence
Les questions n’exigent pas toutes de réponses

Ici-bas, on passe trop de temps
En paroles.

6
Les paroles ont leur logique propre. L’air pur les comprend mieux, car il n’est pas plein.
La vie est une montagne, source de toute pensée ; l’âme, un moine voyageur dans la montagne, cygne du Parfait Éveil.

000_part Jin SiyanUne oeuvre du peintre-calligraphe Ye Xin

7
— Ah. Combien y a-t-il d’hommes sur la terre ?
— Ils sont innombrables. À cet instant, ceux qui viennent, ceux qui partent, sans même compter les animaux au corps humain.
— Animaux ai corps humain ?
— Toi par exemple. Tu étais un oiseau, et tu as été envoyé dans le monde humain par un mandat céleste qui n’est qu’une possibilité dans la paume de ta main. Sera-t-elle un poème ? Un combat ? Tout dépend de la force de ta volonté.

*
Oh, combien de fois j’aimerais te dire : Ce regard au fond des étoiles, est-ce toi ?

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8
Vêtu de blanc, un enfant serviteur d’un lettré écrit dans le vide. Je lis le tracé de sa main :

Écoulement – cœur – plume – marche – Forêt, crépuscule, toit de la maison – en éveil – œil-de-toi-plus-proches – se – lançant-au-lointain – inconnu – rêve – non-pensée – ciel

Le ciel est un livre sur lequel nos ancêtres écrivaient leurs pensées et leur respiration. Qui le lit ?

10
La Nuit pousse la porte du temple
Prête-moi une lueur,
Flamme de la bougie
J’accompagnerai mon Étoile chez elle.
Tu renvoies ton amour ? demande Flamme de la bougie.
Au sillage imperceptible
l’Amour est une rencontre
Deux êtres se rencontrent
Et continuent chacun leur chemin
À la même distance,
Deux lignes parallèles.
Ils vont l’un de l’autre,
Deux lignes qui n’en font
Qu’une.
Ils marchent en sens contraire ;
Ils ne se rencontreront
Jamais plus.
Deux lignes s’étendent en sens opposé, parallèlement,
Et tournent l’une vers l’autre à angle droit,
Rectangle.
Elles se dirigent et se réunissent
En un même point.
Triangle.
Elles tournent autour d’un même point,
Toujours à égale distance.
La Vie entre dans le cercle.

*
Ah, sentir ! Quel sujet intéressant ! Un des mots chefs les plus souvent dits dans le monde humain.

Mais entre les univers,
Les étoiles,
Les êtres humains,
Les Natures,
Les ciels,
Les terres,
Les fleurs,
Entre les oiseaux et les poissons,
Entre mes flammes,
Entre ce qui est hétérogène et ce qui est homogène,

Qui
sent
qui ?

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13
Tout ce qui est de l’univers est-il indépendant ?
L’eau,
Le soleil,
La lune,
L’étoile,
La terre,
Une semence,
Un arbre
Un être humain
Toi ? Moi ? Lui ? Elle ?
Sont-ils, êtes-vous, sommes-nous indépendants ?

Murmure la lune.
*
L’oiseau écoute
La pensée de la lune est étrange
Elle est nomade
Entre deux extrémités.

Être poète ou fou,
Question.

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14
Sans racines, sans avoir, sans rien,
Le cœur pousse les portes de son jardin au seuil de l’Infini.

La nuit se promène devant la maison de son ami l’Inconnu,
Allumant les étoiles.

16
Sur l’eau, mon ombre s’étire, s’allonge, rétrécit, se brise en flocons qui tombent un à un dans l’eau, dans le souffle des poissons. Un éclair de surprise se reflète dans leurs yeux. Suis-je un étranger ? Qu’est-ce qui leur paraît étrange ? Moi ? L’ombre sur l’eau ? Ses brisements ? Mon enfance ?

18
— Il est quatre façons de respirer pour l’homme, siffler, souffler, respirer comme l’air et comme un nouveau né.
*
D’un trou noir de l’univers provient la poésie,
De Silence et de Mystère
Sont ses racines.
La poésie ne pousse pas.
Fractionnelle,
Elle a ses racines. Cette voix de Silence est-elle de l’éternité ?

19
Vie et Mort cisèlent l’esprit qui vit dans l’entre-deux. Les fissures sont enceintes de l’Éternel. Apparition, disparition, être, ne pas être, être / non être, non être, non non être.

La Mort, y es-tu prête ?
*
J’aperçois un regard au fond du ciel : est-ce abîme, tombe, accident ?

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20
À pas de silence l’enfant marche
Laissant ses pensées danser sur la pointe des herbes
Et des ombres marchent dans le bois sans pieds

22
L’oncle me promenait dans ses bras au bord du ruisseau chaque matin, au premier souffle des plantes. C’étaient des aurores pour mes six mois et ses onze ans. L’eau intarissable montait à perte de vue, jusqu’à la maison de la lune. Jamais ils ne l’atteignirent.

23
— Il suffit de s’envoler. L’important est d’aimer.
*
Une vie n’a jamais de fin
Deviens ce que tu veux devenir.

27
Aucune vie ne suit le même chemin
Toute vie est unique

Feuille
Goutte d’eau
Figure
Souffle
Regard
Sensation
Flamme

Fissure incommensurable
Tu es éternelle

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28
Guidé par l’oiseau, l’enfant ne fixe plus son regard sur la terre.

30
Un sourire s’esquisse sur le visage de l’enfant

De ta vie
Tous les détails sont dans ta main
Dans chaque pli
Tu en tiens au moins un
Mon enfant
Ton univers et le mien
Il y a l’oiseau

Minuit
Quiddité positive de ton être

Enfant des ancêtres

Toi aussi
Après l’âge de vingt-cinq ans
L’être s’approche de la poésie

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32
— Dans notre monde, est lumière ce que tu appelles langage, mon oiseau. Mais elle n’utilise ni langue ni bouche, ni les signes conçus par les ancêtres.
— L’écriture ?
— L’écriture pictographique, alphabétique, concrète, abstraite, à forme d’oiseau, d’insecte, de têtard, ce ne sont là que des figurations notées par les êtres à partir de leur compréhension de l’univers. La figuration n’est ni l’univers, ni l’être, elle encadre l’infini et le suspend au mur. Ce qui est au mur remplace l’être.

*
Un être véritable est une création parfaitement dépourvue de forces néfastes, une énergie qui rassemble tous les champs magnétiques. Quand tu la pénètres, tu sens l’air, le ciel, la montagne, les sources, le profond, le limpide, le pur, le mystérieux.

33
Dans ce monde du désir où j’étais
Combien étaient-ils affairés
Les êtres qui poursuivent leur soi et leur corps
La mémoire s’éteint dans le flou
Naître
Mourir
Les vies du monde de la forme

La vie a soif
Où sont tous ses amis ?

Miséricorde, Patience, Dignité, Paix, Souffrance, Santé, Courage et Source ?

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34
…Oh, idées, que l’on croit prolifiques ! Les écoulements mentaux sont une ancre infiniment pesante au cou de la vie qui tombe.
— Qui tombe, mais vers où ?
— Le chemin vers le bas est sans fin, une vie ne suffirait pas pour le parcourir.

38
…Dans l’univers où tu es, l’infini n’existe pas.
— Si, la poésie, s’écrie l’oiseau.
— Ah, les poètes ! À présent, vin et jardin leur suffisent. La poésie est le champ où ils sèment le temps et récoltent la mort. Dans l’auberge de la poésie, ils coexistent avec fumée, alcool, bruit, goût, odeur et sens.
— Ils sont en correspondance avec le ciel. Ils entendent une fine voix de là-bas.

39
L’âme solitaire est la meilleure amie de Dieu. Je fixe le regard de l’oiseau et il devient celui du poisson, de l’herbe sous l’eau et de la feuille. Tout s’arrête sous le lac.
— Laisse les racines prendre leur chemin, l’œil, l’ouïe, le nez, le goût, le corps et la perception. Quitte tout état d’âme.
Le volcan s’éteint-il ? Et les flammes de la vie ? Des cendres éteintes naîtra la pure nature de la vie.

L’amour aussi.

40
La rencontre est une quête en deux sens, en de multiples sens, au hasard, inattendue, sans fin.
*
L’enfant creuse dans l’eau un trou et y glisse l’émeraude. Soudain, la pierre précieuse se transforme en petit poisson, l’enfant plonge dans les yeux du poisson et disparaît.

45
Lève la tête
Mon enfant
Les yeux profonds du firmament bleu
La raison d’être de ta vie
La pensée
Née de l’état
Semi-affamé qui est le tien

L’être humain, scène infinie du naturel
Vivre
Aimer
Ne pas aimer
Ton cœur s’ouvre
Mais sans toujours s’épanouir

Laisse en ton cœur un recoin
Non cuit encore de logique humaine…

Jin Siyan

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Dessin de Christophe Charnay

Jin Siyan : deviens un renonçant au monde des formes

« Cet ouvrage bilingue, franco-chinois…, constellé d’images poétiques magnifiques, est une véritable somme philosophique, théosophique, voire théologique, où les « dieux » n’ont nul besoin d’être nommés n’étant que les fruits de l’imaginaire humain.
Au fil de la lecture, car il s’agit bien d’un fil d’argent, des textes de Jin Siyan j’ai de plus en plus l’impression de me situer dans une œuvre  « peint » par un maître du grand art du paysage et de la sage parole de Confucius.
L’écriture prend ici la signification d’un acte d’Amour, ce qui soulève toujours une vaste, voire insoluble réflexion à l’échelle humaine.
Expression hautement symbolique nous côtoyons sans cesse le questionnement sur le sens de la vie, sur la signification de l’existence et son contraire le non sens.
Jin Siyan joue aussi sur la remise en question de l’évidence ! L’homme revient-il à l’état de transparence ? Tout est contenu dans la subtilité des nuances, du révélé et du non révélé, de l’être et du non être.
Il est indéniable qu’ici le ressenti pour être universel n’en est pas moins marqué par le féminin où le ventre comme matrice de la vie, tient lieu de langage poétique.
Au travers de l’esprit extrême-oriental nous devons aussi y percevoir une invitation au détachement, au lâcher prise.

Deviens un renonçant au monde des formes.

Nous sommes bien dans ce cercle éternel symbolisant la volonté de perfection. Quête permanente et silencieuse de l’Amour, l’Amour humain, l’Amour charnel, l’Amour cosmique.
Mais à bien y réfléchir, l’homme est-il vraiment digne de l’Amour ? Car

L’Amour n’est pas une vérité absolue…

Est-il réellement capable de le prodiguer, lorsque nous sommes témoins de retour vers l’obscurantisme et d’un effroyable contexte de barbarie lié à l’ignorance instrumentalisée.
Jin Siyan détient peut-être une possible réponse ! »
Michel Bénard

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