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« La paix trouvée d’un silence d’amoureux »

01 vendredi Avr 2016

Posted by biscarrosse2012 in commentaires et débats

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Poètes et Artistes Français, Portraits d'ami.e.s disparu.e.s

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« La paix trouvée d’un silence d’amoureux » 

Derrière les géométries non-euclidiennes les parallèles se croisent : un exemple c’est l’espace courbe près des soleils, planètes et autres objets massifs, d’une même oscillation dans l’espace incliné l’étendue qu’on traverse (…)
Francis Royo, 20 mars 2015 – Lire  En marge / La nuit claire 

Depuis quelque temps, je garde cette image, empruntée au blog d’un ami italien, Giorgio Muratore, en attendant le juste moment pour dire ce qu’elle me suggère.
Inconsciemment, j’attendais aussi qu’il y ait des personnes avec lesquelles en parler, quelques-uns qui partageaient ma prédilection.
Il s’agit d’un tableau futuriste de Uberto Bonetti (1909-1993),   génial représentant de l’aéropeinture. Un tableau que celui-ci avait peint dans l’esprit de la vitesse et de l’explosion ayant, en même temps, le but de représenter, raconter ou tout simplement évoquer un petit pays de la plaine du Pô, en province de Ferrare : Tresigallo.
Je crois que Francis Royo (1947-2016) aurait aimé ce tableau « cinématographique » avançant, tel un équilibriste, sur un fil redoutable et subtil. Un petit monde prêt à tomber, prêt à se pulvériser en mille tessons de verres colorés.
Sans doute, cet homme généreux et sensible aurait retrouvé en ce tableau une subtile et profonde affinité avec sa propre façon de voir la vie à travers la poésie. En fait, le dynamisme de cette oeuvre picturale bâtit, à travers les fragments poétiques de sa narration, asymétrique et biaise, un monde entier où nous nous invitons avec un enthousiasme et une joie de vivre sans borne. C’est la même sensation que la poésie de Francis Royo me transmet chaque fois que je m’en approche.
Je crois que Claudine Sales aussi aimera ce tableau peu connu, d’où jaillit, il me semble, une musique élégante et populaire à la fois, une danse légère, avec les échos d’une fête aussi bruyante que mélancolique… Parmi les échos du vin, de l’amour, de la joie de la rencontre, du respect pour le rythme engourdi des personnes âgés… des voix nobles s’imposent pour nous inviter au silence : le silence des rues désertes de Tresigallo ou de Mons ; le silence d’un tableau inachevé projeté vers le futur, la voix murmurante et rassurante de Francis Royo qui nous confie son secret : «la paix retrouvée d’un silence d’amour »…
Giovanni Merloni

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« L’arrache-coeur     la paix trouvée »

la paix trouvée d’un silence d’amour
je reviendrai

voyageur infatigable
vers la source douloureuse toujours

indivisible

de ton sourire

Francis Royo, L’arrache-cœur, samedi 30 janvier 2016
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Pierangelo Summa : son génie généreux et clairvoyant marche avec nous

06 samedi Fév 2016

Posted by biscarrosse2012 in commentaires et débats

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Portraits d'ami.e.s disparu.e.s, Théâtre et cinéma

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Il m’arrive souvent de constater que les gens de génie, au bout de leur existence, sont punis par une maladie qui les touche, inexorablement, dans le point le plus vivant et essentiel de leur expression artistique.
Parfois, la nature se trompe, en privant par exemple Edward Hopper de l’ouïe au lieu de la vue ou de l’usage des mains, en lui donnant, pour ainsi dire, en échange, la possibilité de raconter à la postérité son étrange univers ouaté, sa vision « égarée » des rapports humains en deçà et au-delà d’un gouffre.
Même Homère, complètement aveugle, a pu tout de même développer sa dramaturgie poétique, apprenant et débitant par coeur ses édifiantes batailles, tandis que Tirésias, pour mieux regarder dans le futur, pouvait renoncer sans trop de tragédies à sa vue d’homme ou de femme.
Mais je ne pourrais jamais amoindrir le poids de la souffrance de Ludwig van Beethoven, frappé dans l’organe le plus important pour un musicien… ou de ce grand coureur des cent mètres qui finit sur un fauteuil roulant… ou d’Auguste Renoir, qui tomba de bicyclette, compromettant son épine dorsale tout en perdant progressivement l’usage de la main.
Certes, Renoir peignit jusqu’à la mort, tandis que Beethoven réussit à voir dans le noir de sa surdité les notes de sa neuvième symphonie, sans en perdre une mesure ni la moindre nuance.
Par contre, combien devait-il souffrir ce grand peintre italien du XXe, Carlo Levi, quand, devenu désormais aveugle, il essayait tout de même de laisser une trace de son travail interrompu, peignant à l’intérieur d’un filet suspendu au-dessus de la toile qu’il appelait « cahier en forme de grille » ?
D’autres grands hommes, comme Michelangelo Antonioni, ont dû passer les dernières années de leur vie dans un état de confusion ou d’absence, ayant perdu par le seul déclic d’une maladie invisible la force aiguë et inépuisable de leur raisonnement, de leur faculté d’inventer, de scandaliser, de renverser les paramètres donnés et finalement de transmettre une forme nouvelle d’art et de culture.

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Pierangelo Summa : son génie généreux et clairvoyant marche avec nous

Pierangelo Summa a été l’un de ces génies uniques et extraordinaires dont le généreux parcours artistique a été interrompu par un mal sournois qui ne se borne pas à toucher un seul organe ou un seul sens, mais agresse progressivement tout le corps. Il était justement un artiste ayant dans le corps son primordial instrument de communication et d’expression : le corps humain dans ses élasticité et adaptabilité aux différentes actions ou émotions ; les corps en masque des marionnettes ou des pantins, plus ou moins élastiques ou sans moelle, qu’il réalisait de ses mains ou bien qu’il faisait revivre dans les corps d’acteurs vrais ou improvisés. En mettant en valeur la « seconde vie » de chacun de nous, c’est-à-dire la vie du corps, Pierangelo Summa a inventé et fait connaître un théâtre — « à l’envers » ou « à l’improviste » — où l’ancienne tradition de la « commedia dell’arte » italienne fusionne « dialectiquement » et « ironiquement » avec le théâtre engagé, depuis la tragédie grecque jusqu’à Jean Genet.

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Créateur de masques et animateur de spectacles de rue par vocation spontanée, Pierangelo Summa a été sans doute un des chefs de file du mouvement théâtral italien des années 70, exploitant la plupart de ses activités artistiques en Lombardie, où une richissime tradition de chants et spectacles populaires trouvait un repère en des figures charismatiques comme Giorgio Strehler et Dario Fo, entre autres. Si la fameuse mise en scène de « Arlequin serviteur de deux maîtres » ne fut pas indifférente au jeune Summa, en raison de l’importance qu’on y accordait au rôle du masque, le « théâtre du mot » de Dario Fo, avec son formidable travail de récupération du mélange linguistique des dialectes de la vallée du Pô, devint le deuxième pôle de la formation du Summa plus mûr et ouvert au nouveau. Mais, il faut attendre un événement assez important, que j’appellerais crucial pour le développement organique du style le plus typique de la mise en scène théâtrale de Pierangelo Summa: son déplacement à Paris. Peut-être, la pleine conscience de l’importance dialectique et ironique du corps par rapport au masque et au mot n’aurait-elle eu un développement si prodigieux en lui si l’artiste ne s’était pas plongé à fond dans la culture française aussi que dans son vaste et stimulant univers théâtral.

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Pierangelo Summa à Radio Aligre, Paris 2011

Pierangelo Summa et son frère jumeau, Massimo, ont grandi, étudié et travaillé à Como, mais ils font partie d’une famille originaire de Casalvieri, un petit village de la « Ciociaria » (en province de Frosinone) au sud de Rome, situé au beau milieu d’un paysage de montagne paisible et sauvage encore aujourd’hui. Donc, tous les étés, la famille Summa se rendait à Casalvieri pour y passer de longues périodes de vacances en pleine liberté. Vis-à-vis de la « ville » moyenne de Como, léchée de l’un de plus beaux lacs d’Italie, Casalvieri représentait la nature dans son état primitif, ancestral. Avec l’affection chaleureuse d’une belle famille traditionnelle, les frères Summa trouvèrent à Casalvieri leurs premières « fiancées ». De sa plus tendre adolescence, Pierangelo y rencontra Mirella, sa cadette de trois ans. Mirella, née à Paris, où elle vivait pendant le reste de l’année avec sa famille qui s’y était récemment installée, parlait depuis toujours un français parfait, sans accent, tout en étant parfaitement bilingue, sa mère lui ayant transmis l’italien et peut-être quelques phrases du dialecte de Ciociaria aussi. En été, l’appel de Casalvieri valait aussi pour la famille de Mirella qui ne manquait pas d’y accourir toutes les années.

Version 2 Pierangelo Summa avec Patrizia Molteni de Focus In, Parigi 2011

Dès lors, Mirella a été la compagne de la vie de Pierangelo Summa. Pendant à peu près vingt ans, ils ont vécu à Como, où travaillaient tous les deux. Pierangelo, dans les heures libres de son emploi « alimentaire », fabriquait des masques magnifiques et montait des spectacles où le théâtre « improvisé » et le théâtre de rue s’ajoutaient aux exhibitions plus typiques des cirques, peuplées de mangeurs de feu et de funambules avançant sur des échasses. Mirella, la « mathématicienne » de la famille, suivait avec enthousiasme son mari en toutes ses initiatives théâtrales, en participant activement, entre autres, à un travail important et fouillé de récolte de chants traditionnels et de contes populaires en plusieurs réalités locales du Nord de l’Italie. En cette période, Pierangelo Summa fut chargé pour la première fois de la direction de la Fête di Isola Dovarese, qu’il remplira pendant des années. Dans ce village, pendant une semaine se succèdent encore aujourd’hui des spectacles théâtraux et musicaux avec d’autres attractions « improvisées ».

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Le jour où Mirella rentra à Paris pour y travailler à l’université, Pierangelo la suivit avec leurs deux enfants Sara et Robin, en décidant de consacrer tout son temps à la mise en scène de spectacles théâtraux, avec l’intention d’y introduire des masques et des marionnettes empruntés à son riche univers fantastique.
Sans jamais interrompre les liens avec le monde fabuleux de son inspiration originaire, qu’il fit connaître et apprécier aux nouveaux amis français aussi, Pierangelo Summa découvrit à Paris et en France un contexte extrêmement favorable à ses interprétations originales des textes d’auteurs en eux-mêmes originaux. C’est le cas des « Bonnes » de Jean Genet. Une pièce que Summa a rendue encore plus provocatrice et explosive à travers le paradoxe du remplacement du personnage de Madame par un pantin-marionnette de taille humaine, qu’il avait fabriquée de ses mains.

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C’est le cas aussi de Dario Fo… Pour cela, je peux me réjouir d’un souvenir personnel, remontant au dernier trimestre 2011. Sous la direction de Pierangelo Summa, ma fille Gabriella a interprété alors le rôle de Maria dans « Une femme seule » de Dario Fo au théâtre des Déchargeurs à Paris. Avec l’aide artistique et manuel de mon fils Paolo, j’ai participé moi même à cette expérience, réalisant tant bien que mal, selon les indications de Pierangelo, toujours claires et bienveillantes, les très simples décors qu’il avait conçus : deux ou trois encadrements vides, peints en rouge ; une espèce de « carreau suédois » destiné au bout de la scène ; un tabouret ; un téléphone gris avec le fil et finalement un pistolet jouet. Tout cela a été plus que suffisant…
Je ne peux pas oublier la voix de Pierangelo, ni son intense regard bleu céleste (« Piero » était-il un « Angelo » ?) capable d’écouter les autres, dissimulant son courage au-dessous d’une patine d’incessante ironie et auto-ironie.
À cette époque-là, notre metteur en scène combattait déjà avec le Parkinson, cette maladie qui se sert d’un nom presque amusant… et au contraire, hélas, se manifeste comme l’une des plus terribles tortures à endurer pour un être humain.
Pendant le spectacle de Gabriella, couronné au final par le succès et la reconnaissance de la critique, Pierangelo ne manquait jamais au rendez-vous : attentif, exigeant, parfois sévère, il était toujours souriant. Nous étions devenus amis. Il dit une fois, peut-être en raison de notre âge très proche, que j’aurais pu être pour lui comme un frère. Mais son affection allait surtout à Gabriella et à Paolo.
Après le spectacle, à cause de devoirs en grand nombre, et aussi pour des préoccupations et des deuils familiaux, on s’est perdus de vue.

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J’allai avec ma famille au complet rendre visite à Pierangelo et Mirella Summa vers la fin 2014. Nous fûmes tous ravis de nous rencontrer, émus et contrariés en voyant sur le visage serein et indomptable de cet homme généreux les traces évidentes d’une aggravation de son état de santé. Malgré la fatigue et l’émotion, Pierangelo eut un mot affectueux pour chacun de nous. On réussit aussi à nous dire « cin cin » à l’italienne et aussi à « rencontrer » via Skype sa fille Sara, qui était en ce moment-là à Berlin.
Ensuite, Mirella se chargea de parler pour tout le monde, en nous racontant tout ce qui s’était passé et, en même temps, en nous transmettant fidèlement ce que Pierangelo aurait voulu, j’en suis sûr et certain, dire lui même. Mirella fit le récit du calvaire que son mari était en train de subir, mais aussi des extraordinaires activités artistiques qu’il avait su accomplir, avec la complicité de sa fille Sara, qui d’ailleurs avait admirablement joué dans ses dernières pièces tout en l’aidant aussi dans un autre projet plus important, lancé vers le futur… Il ne renonçait pas à transmettre, jusqu’au dernier souffle, son savoir courageux.

2015 a été une année épouvantable pour tous. Mais elle a été particulièrement cruelle avec Pierangelo Summa, que la maladie rendait de plus en plus faible en raison des difficultés croissantes de boire et de manger.
J’ai eu d’ailleurs l’impression qu’il ait été « laissé mourir » par les institutions hospitalières. Jusqu’au dernier instant, ce pauvre corps si difficile à diriger et à maîtriser aurait voulu vivre en paix, tandis que son âme sensible n’aurait désiré que les soins normaux qu’on adopte pour combattre la fièvre, la faim et la soif.

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Pierangelo Summa à Radio Aligre, Paris 2011

Lors d’une des dernières hospitalisations à Paris, le fameux « protocole » qu’on établit pour « éviter des soins excessifs ou inutiles » pouvait se lire dans une phrase sur son dossier médical : « le patient Pierangelo Summa ne parle pas français ». Un faux qui servait de prétexte pour ne pas donner au malade, entre autres soins, une assistance psychologique quelconque.
Une telle attitude correspond peut-être à l’une des nombreuses préventions ancestrales qu’on ne peut pas discuter, comme les traditions orales ou les proverbes. Une idée reçue comme celle de renfermer deux Italiens dans la même chambre avec le préjugé qu’ils seront aussitôt amis et qu’ils s’aideront l’un l’autre. (Tandis que mon amitié réciproque avec Pierangelo, par exemple, est sans doute une exception à la règle qui dit le contraire…).
Pierangelo Summa vivait de façon stable à Paris depuis plus que trente ans, Paris étant une ville qu’il aimait et connaissait très bien même avant sa définitive installation. Donc, quand la psychologue, un peu récalcitrante, traînée par Mirella, se rendit à son lit, en lui disant :
— De quoi avez-vous besoin, monsieur Summa ?
Pierangelo avait immédiatement répondu, en parfait français :
— Je voudrais que quelqu’un m’aide à faire un pacte avec ce cerveau qui voudrait sortir d’ici par lui-même…
Tout le monde peut bien être d’accord au sujet de ce qu’on appelle « acharnement thérapeutique », mais sans renoncer à ce minimum d’humanité qui fait la différence : il suffirait parfois de très peu !

« Pierangelo Summa, sculpteur de masques et de marionnettes et metteur en scène, a fermé les yeux le mercredi 15 juillet 2015, a écrit Sara Summa, sa fille aînée, comédienne et metteuse en scène. Ceux qui l’auront connu savent que, désormais aussi léger que l’air, il reste avec nous pour toujours par tout ce qu’il nous a transmis, et que nous sommes chargés de cette force créatrice qui l’animait à jamais. »

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Pierangelo Summa avec Gabriella Merloni, Paris 2011

Songeant aujourd’hui à cet ami qui a tant souffert, je reste abasourdi au souvenir des marionnettes à taille humaine de Pierangelo Summa que j’ai vues dans « Les Bonnes » de Jean Gênet et ensuite dans « Œdipe Roi » de Sophocle de 2012. Ces masques « mous » ou sans moelle, qu’on n’avait pas créés pour qu’elles demeurent debout comme des statues, mais qu’on traînait avant de les embrasser, malmener, accrocher au clou ou adosser au dossier d’une chaise… ces masques nés pour contester, renverser le sens escompté des choses, ils étaient, sans que leur créateur le sût jusqu’au bout, un présage presque surnaturel de ce qui serait arrivé à son corps. Son corps naguère sain et souple allait devenir de plus en plus taquin et incontrôlable avec la progression de la maladie. Métaphoriquement, il allait se transformer lui-même en l’un de ses « pantins humains ». Tandis que sa pensée, heureusement pour lui et pour tous ceux qui l’aimaient, demeurerait toujours nette, efficace, sereine, attentive jusqu’au dernier instant, toujours désireuse de cueillir chaque passage de cette merveilleuse occasion de découvrir quelque chose de beau qu’on appelle la Vie.
Si donc ce « vrai artiste » a été touché dans l’endroit le plus important pour le développement de son travail d’artisan et de maître — son corps, dont il s’était servi tout au long de sa vie pour « enseigner » aux acteurs en chair et os tout comme aux marionnettes, comment interpréter, « à l’envers », le mystère de la représentation théâtrale — on doit constater que son intelligence, intacte jusqu’au dernier jour, a su d’une certaine façon « se moquer » du corps même, renversant pour une fois la procédure qu’il avait créée pour son époustouflant « contrethéâtre au visage humain ».

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Mirella Summa, Paris 2011

Dans le mois de novembre 2015, Mirella Summa a « emmené à nouveau » Pierangelo, symboliquement, d’abord sur les berges du lac de Côme — où tous les parents et les amis de Lombardie sont accourus, y compris les acteurs et les figurants d’Île Dovarese, pour saluer dans un esprit de fête, par une passerelle en masque, le sourire de cet homme extraordinaire — ensuite sur les montagnes de Casalvieri. Là-bas, tous les amis italiens et français ont fait revivre la voix inoubliable de Pierangelo, avec la représentation d’un extrait des « Géants de la montagne » de Luigi Pirandello, adapté et réalisé pour l’occasion, de façon vive et poignante, par Mirella Summa.

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À présent, émus et égarés pour la perte d’un ami et d’un maître — qui avait le sourire insouciant et le regard perçant d’un guide, inspiré comme le Jésus qui riait de ses miracles de « L’Évangile selon Jésus » de José Saramago —, nous sommes attristés aussi par la conscience que volontiers nous aurions suivi Pierangelo jusqu’au bout du monde avec notre complicité tout à fait innocente, tandis que, hélas !, ce « chemin charmant » a été brusquement interrompu.
Quoi faire, alors ? Il ne nous reste qu’à œuvrer pour que l’immense et délicat travail de création et de réflexion de Pierangelo Summa soit rassemblé, protégé, étudié, reproduit et divulgué à tous les jeunes qui voudront suivre son chemin.

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Giovanni Merloni

TEXTE EN ITALIEN

Vital Heurtebize « au balcon de la nuit » : avant ce « simple passage au-delà de la trame », aurons-nous « Le temps d’aimer… Dieu ? »

22 vendredi Jan 2016

Posted by biscarrosse2012 in commentaires et débats

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Poètes sans frontières, Portraits d'ami.e.s disparu.e.s, Vital Heurtebize

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Couverture illustrée par un tableau de Franco Cossutta

Accompagné par ces magnifiques illustrations « cosmiques » de Franco Cossutta à l’enseigne du bleu, qui est aussi la couleur dominante des vers de son dernier recueil — « Le temps d’aimer… Dieu ? » (Éditions des Poètes français, 2016) — Vital Heurtebize achève un de ses plus importants cycles de réflexions et d’inventions poétiques, qu’il a commencé il y a vingt ans, en 1996, lors de la publication de « Yénenga ou l’heure d’aimer Dieu » (1). Même dans les titres, ces deux textes sont vivement proches. Mais, si dans le premier recueil — inspiré d’une figure protectrice « croisée » dans une phase particulière de sa vie au Burkina Faso — « l’heure d’aimer Dieu » tombe à l’improviste, comme un réveil bienveillant ou une exhortation à découvrir en nous-mêmes les traces d’une présence divine, dans ce dernier livre, la question de Dieu assume pour notre Poète des proportions plus importantes.

Dans la vie intense — engagée et anarchiste à la fois — de Vital Heurtebize, une vie « sans Dieu ni Maître », la seule véritable « conversion » qu’on y pourrait découvrir, c’est une conversion « à l’envers » : venant comme beaucoup de jeunes de son âge d’une éducation catholique sans éclat ni passion, il fréquentait tout de même sa paroisse… lorsqu’il rencontra l’amour. L’amour qui sera tout au long de sa vie son unique religion :

Il en fut ainsi jusqu’au jour
où tu vins me parler d’amour
je ne sais plus ni quand, ni qu’est-ce…
…
Toujours est-il que ce jour-là,
il faut que je le reconnaisse,
ma vie avec toi s’en alla…

Il s’agit bien sûr d’un amour heureux, venant d’une rencontre unique… Un amour qui sut au fur et à mesure se projeter, par le biais de l’humanité franche et poétique de notre ami, sur un univers plus vaste. Professeur dans un lycée et ensuite chargé de hautes responsabilités dans le contexte scolaire, Vital Heurtebize a fait de son amour pour le proche une attitude concrète, soutenue par une cohérence sans borne où l’âme et l’esprit fusionnent : « pour vivre, il faut naître deux fois », affirme-t-il dans la préface d’un de ses recueils. La première vie c’est la vie qu’on reçoit et parfois on subit, la deuxième est la vie consciente que nous essayons d’assujettir au sentiment et à l’intelligence de la vie même que nous avons bâti en nous grâce à la « force dialectique » de l’amour.
Au cours de cette « seconde vie », notre ami généreux ne peut pas se dérober aux constats des mille misères et abîmes de douleur qui constellent, hélas ! notre vie quotidienne, où la mort est toujours aux aguets, de plus en plus difficile à accepter puisqu’il s’agit d’une mort qui souvent frappe lâchement ou sournoisement, sans nous donner le temps de comprendre ses raisons occultes.
Voilà alors que notre Poète, au milieu du chemin de sa seconde vie, en rencontrant Yénenga (2), lui demande de lui indiquer l’heure. Et Yénenga lui répond, « de sa voix la meilleure : c’est le temps d’aimer Dieu… »

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Été 2015, Vital Heurtebize dans son habitation à Orange

« Le temps d’aimer… Dieu ? » ne peut qu’être un livre riche et complexe, où la poésie se doit d’une double mission : celle d’alléger le poids inévitable de la réflexion, celle de briser la flaque terrestre où se reflètent les maux du monde pour y faire flotter librement les nébuleuses célestes.
Dans ce texte, un long, épuisant et généreux dialogue intérieur se décline autour de quatre moments cruciaux : la naissance ; la découverte de l’amour ; la rencontre de Dieu ; le passage…
Tout le monde, tout au cours de la vie se prépare à ce passage, auquel il arrive toujours mal préparé. On est tous de mauvais élèves qui préfèrent s’évader dans l’école buissonnière de la vie, avec ses leurres et ses joies éphémères. Vital Heurtebize nous convie pourtant à regarder dans le puits sombre de notre existence, pour en  démêler le sens le plus intime. Car dans le dialogue déchirant de cette redoutable veille annoncée nous aurons un ami, un allié, un interlocuteur qui n’aura pas peur de nous entendre et de nous répondre : « Va ! » susurre cette voix, qui résume en elle la voix du Fils et celle du Père. « J’irai », répond Vital, avec le courage d’une confiance pleine et sincère.

Au bout d’un parcours poétique où l’amour en toutes ses formes demeurait souverain, avec sa force unique qui rendait l’homme capable de vaincre le mal du monde ainsi que l’idée de la mort… Vital Heurtebize ne veut plus se soustraire à cette question extrême du « passage ». Évidemment, la force indomptable de l’amour pour les autres et pour la femme chérie ainsi que pour la ville de sa jeunesse va progressivement s’estomper dans la perspective de notre disparition. Ce qui compte dans l’amour c’est surtout la possibilité de donner quelque chose de nous aux autres. À l’approche de la mort, cet amour-là ne nous aide pas beaucoup. Nous sommes seuls. Vital Heurtebize, homme généreux et spontanément porté à aimer ses semblables, s’oblige alors à regarder de façon plus réaliste le monde auquel il a tant donné, prenant conscience de la grande faiblesse des « innocents » vis-à-vis de ceux qui détruisent, abîment, tuent, restant souvent impunis. Depuis son balcon, il observe longuement sa ville menacée, avant de lui consacrer son poème « en dernier chant d’adieu » :

Il est temps de brûler tes anciennes icônes :
ceux qui se sont un jour assis sur de faux trônes
n’aborderont jamais la demeure de Dieu.

Plus avant, notre Poète, au bout d’un récit passionnant au sujet de la disparition de son père, après avoir « recueilli… la fervente parole afin de la rendre un jour » à ses enfants, s’en va :

…La vie est une école
faite de beaucoup plus de morts que de vivants.

Accompagné par l’ombre bienveillante de son père, devenu invincible par la force de l’amour, Vital Heurtebize s’interroge sur ce Dieu de la religion qu’il juge trop éloigné de la réalité des hommes et des femmes. Il s’adresse à Jésus, en reconnaissant en lui la force d’un message révolutionnaire. Il est sans doute fasciné par cette idée de Dieu qui devient homme, acceptant d’être le Père et le Fils à la fois… Lisant ses vers élégants et comme stupéfaits de ce qu’ils découvrent dans leur itinéraire rhabdomancien, on a l’impression de voir Jésus en personne. Qui pourrait s’exprimer avec ce « Va ! » que je citais avant sinon Jésus ? Car en fait en répliquant « J’irai », l’homme accepte avec conviction un engagement qui va au-delà d’une seule vie :

Donne-moi ta Parole et je la porterai
à mon peuple égaré, perdu sur la montagne,
Il suffit que ton verbe au combat m’accompagne :
et fort de ta présence, où tu voudras : j’irai !

L’élévation mystique de notre Poète — qui déclare ici et là sans complexes, sinon un véritable athéisme, du moins une vision « libre » de la religion (et de tout ce qui flotte au-dessus et au-delà de notre sensibilité forcément limitée d’hommes communs) — ne peut pas s’arrêter à Jésus. Ou alors il confie à Jésus, tout comme à son propre père, le rôle de guide, comme Dante avait fait avec Virgile. Mais cela ne se déroule pas comme un véritable voyage dans un Enfer de la mémoire ou dans le Paradis d’un rêve. Tout en héritant de Saint-Bonaventure, l’élève de Saint-François-d’Assise, la suggestion de l’itinéraire de l’Esprit vers Dieu (« Itinerarium mentis ad Deum »), Vital Heurtebize, comme Boèce, renie les Muses et assigne à la Philosophie le rôle essentiel de consolatrice et de compagne :

…je reviens de mes peines recluses
et reniant pour toi la légende des muses,
je dis qu’entre tes mains je ne crains plus la mort.

Dans un des poèmes de ce recueil, Vital Heurtebize avoue que jusqu’ici, il n’avait pas voulu ni Dieu ni Maître… Voilà que dans son « itinéraire intime » au sujet du mystère de la mort, il ne se borne pas à choisir un Dieu père et fils à la fois, écrivant avec élégance et force d’arguments un petit évangile apocryphe que José Saramago (l’auteur de « L’évangile selon Jésus ») aurait aimé énormément. Il choisit aussi un Maître de sa taille. Ce maître, lui transmettant le courage de doubler son « je », n’est pas le grand poète Rimbaud, mais le grand écrivain et philosophe Montaigne (3) :

Quand je dis « Je », c’est toi qui parles dans mon cœur.
…
Je ne sais plus si c’est ma voix si c’est la tienne ?
si je parle en ton nom sans artifice aucun,
c’est parce que nous deux nous ne faisons plus qu’un,
qu’au monde il n’est plus rien à moi qui me retienne.

Mais, quand on approche de l’épilogue — où vous retrouverez la mystérieuse Yénenga qui donna l’élan initial à cette rocambolesque aventure philosophique (je dis « rocambolesque » comme un compliment, bien sûr, ayant bien connu ce fabuleux personnage de Rocambole qui s’engage pour le bien jusqu’à renoncer au bonheur d’une vie paisible) —, la poésie prend le dessus. Il s’agit des vers accompagnant le « passage » sans trop de règles ou d’explications à fournir :

Au balcon de la nuit je me penche souvent
car l’espace infini du cosmos me fascine.
Là, je suis du regard le cortège savant
des routes d’or qu’une invisible main dessine…

Ça, c’est tout simplement merveilleux ! J’aime ces vers qui concluent cette énième « ode à la vie respectueuse de la mort » et je m’y reconnais : le balcon, la ville, l’infini. Un infini humain d’où rebondit la vie qui continue comme celui de Leopardi. Un infini cosmique aussi, où la mélancolie du « déjà vu » gonfle de larmes nos yeux se perdant dans le « bleu indigo » du cosmos :

Ainsi, quand je me penche au balcon de la nuit,
je comprends que ma mort ne sera pas un drame,
mais un simple passage au-delà de la trame
où se fondra mon âme au monde de l’Esprit.

Giovanni Merloni

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Tableau de Franco Cossutta

Vital Heurtebize : « Le temps d’aimer… Dieu ? »

Ma ville

Te voici donc ma ville !… Amant de tes attraits,
je sais les mille chants de tes blondes prêtresses,
tes antiques sérails aux murs de forteresses
et l’enchevêtrement de tes jardins secrets.

Fidèle à tes appels, je viens à ton mystère
et le garde enfoui jusqu’en mes profondeurs.
Je scrute l’horizon de mes blanches hauteurs,
mon pied droit sur la mer, mon gauche sur la terre…

Dors, ma ville !… Je sais que vont venir les temps
où mes mains sur ton front mettront un diadème .
Sur ta lèvre à nouveau fleurira mon poème.
Aujourd’hui, seul, je veille et c’est toi qui m’attends.

Accueille mon poème en dernier chant d’adieu.
Il est temps de brûler tes anciennes icônes :
ceux qui se sont un jour assis sur de faux trônes
n’aborderont jamais la demeure de Dieu.

Le stylo, la feuille blanche

Sur son bureau, l’avait-il vraiment oublié
ou plutôt laissé-là pour que je le recueille,
mon père, son stylo ?… Posé sur une feuille
blanche comme un mouchoir soigneusement plié.

Avant de s’en aller, qu’a-t-il voulu me dire ?…
Ce stylo noir sur ce feuillet de papier blanc !
J’ai pris la feuille et le stylo, j’ai fait semblant
de lire ! et suis parti. L’heure était au délire.

Ça pleurait de partout, les amis accourus,
Les parents oubliés, les voisins, une foule
comme une immense mer emportant sur sa Houle
le frêle esquif, bercé de discours incongrus :

« Il était le meilleur », « on l’aimait bien, cet homme »
« c’était un être bon, modeste et généreux,
le cœur toujours tout grand ouvert aux malheureux »
Bref, si ce n’était pas… Un saint, c’était tout comme !

Quand juste est le portrait, l’éloge ne l’est pas :
A quoi bon ces discours et tous ces ronds de jambe ?…
Je me suis retiré loin de ce dithyrambe,
abasourdi par tous ces propos de judas…

De ma poche, j’ai ressorti la feuille blanche
et là, quel ne fut pas mon désarroi !… j’ai lu
ce qu’avant de partir, mon père avait voulu
me dire, quelques mots de sa main ferme et franche :

« Quand sonneront pour moi les heures ténébreuses,
avant mon dernier souffle, avant le noir linceul,
tu viendras près de moi, mon fils, tu viendras seul,
écartant les « amis », les sots et les pleureuses.

Alors, tu me liras les pages du Phédon
où Socrate a montré que l’âme est éternelle
et comme un vieux cheval heureux qu’on le dételle,
je descendrai dans l’ombre en invoquant Platon »…

Quelques mots de ferveur pour unique héritage !
Mais ils ont dit la longue marche de l’Ancien
qui demeura fidèle en tout temps, à tout âge,
à ce Temple idéal qui fut toujours le sien.

J’ai recueilli pour moi la fervente parole
afin de la rendre un jour à mes enfants
puis je m’en suis allé… La vie est une école
faite de beaucoup plus de morts que de vivants.

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Tableau de Franco Cossutta

J’irai

Donne-moi ta parole et je la porterai :
que ma voix retrouvée à la tienne réponde !
De village en village et jusqu’au bout du monde,
soutenu par ta force et ton verbe, j’irai…

J’irai ! car il est l’heure et je me sens de taille,
depuis que dans mon cœur, ton cœur s’est établi,
à reprendre à l’envers la route de l’oubli
et conduire pour toi cette ultime bataille.

J’irai par tes chemins jusqu’au fond des déserts
faire en ton nom jaillir les oasis nouvelles,
j’irai boire l’absinthe aux rives éternelles
du fleuve qui souillait les pâturages verts.

Et je remercierai le fleuve jusqu’aux sources
où l’onde pure émeut l’épi de blé.
Là, mon peuple à ton nom se tenait assemblé
avant d’aller se perdre au hasard de ses courses.

Donne-moi ta Parole et je la porterai
à mon peuple égaré, perdu sur la montagne,
Il suffit que ton verbe au combat m’accompagne :
et fort de ta présence, où tu voudras : j’irai !

Après six-mille ans

Ce pays de lumière et d’arbres et de fleurs
c’était toi !… Ton soleil baignait la plaine immense…
le sable de ta plage était doux… l’abondance
de mon mil foisonnait sous les flots de chaleurs…

Or, bientôt, par la mer sont venus les voleurs !
Ils ont tué tes fils pour crime d’innocence,
ils ont souillé tes champs de fétide semence,
ne laissant derrière eux que nos cris et nos pleurs…

J’ai vécu six mille ans à nourrir ma tristesse,
à ressasser ce meurtre, à revivre sans cesse
et le temps de la honte et le temps du remords…

Mais voici : je reviens de mes peines recluses
et reniant pour toi la légende des muses,
je dis qu’entre tes mains je ne crains plus la mort.

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Tableau de Franco Cossutta

« Je »

« Je » ! c’est parfois le nom qu’en secret je te donne
et, dès lors, m’autorise à parler en ton nom !
c’est faire preuve, j’en conviens, d’un bel aplomb !
mais je me dis, mine de rien « il me pardonne ! »

Je ne sais pas vraiment d’où me vient cette voix,
qui parle de nous deux ? qui de nous deux l’écoute ?
c’est comme une alchimie intime et je redoute
les accents rigoureux qu’elle accuse parfois.

Car cette voix, la mienne ou celle d’un bon maître,
me dicte en quelques mots ma vie au quotidien :
elle est comme la voix de mon ange gardien
elle me dit tout le mystère de mon être.

Elle me parle avec tendresse, avec rigueur,
elle se fait sévère ou sait se faire tendre
et « Je », tu deviens « tu » pour mieux te faire entendre
Quand je dis « Je », c’est toi qui parles dans mon cœur.

Je ne sais plus si c’est ma voix si c’est la tienne ?
si je parle en ton nom sans artifice aucun,
c’est parce que nous deux nous ne faisons plus qu’un,
qu’au monde il n’est plus rien à moi qui me retienne.

Ainsi, je peux parler en ton nom, en tout lieu,
et le jour, et la nuit, puisque partout tu règnes !
Je ne dis rien de mieux que ce que tu m’enseignes
et je dis que bientôt, demain, je serai Dieu !

Passage

Au balcon de la nuit je me penche souvent
car l’espace infini du cosmos me fascine.
Là, je suis du regard le cortège savant
des routes d’or qu’une invisible main dessine.

Des vastes profondeurs qu’anime un vent léger
montent les chants sacrés m’annonçant le prodige
que mes jours et mes nuits n’ont su se partager
et je me sens soudain saisi par le vertige :

Au fond des champs déserts, l’horizon dévasté
n’est qu’une immensité qui me prend et m’aspire
et qui jette sur moi son obscure clarté
promettant que ma mort à ma mort sera pire !

Ne nous arrêtons pas, mon âme, c’est ailleurs
que finit l’existence et commence la vie,
plus loin sont les vins doux et les fruits les meilleurs.
C’est la route vers Dieu que nous avons suivie.

Je dépasse ma mort et porte mon regard
plus loin : il n’y a plus ni de temps, ni d’espace,
l’air s’y fait plus suave et le ciel moins blafard.
Mon âme, c’est vraiment ma mort que je dépasse !

Nous voici parvenus au-delà du tombeau,
ici, la chute d’eau de ses embruns m’asperge,
là, c’est l’épi de blé près de la chute d’eau,
vois ! mon corps fatigué dans ta lumière émerge !

Du monde je m’abstrais et je parle aux oiseaux,
j’écoute leur concert de musiques célestes.
Plus rien ne leur fait peur, ni ma voix ni mes gestes,
ils viennent sur mes mains comme sur les roseaux !

Si ce n’est pas vraiment l’Eden des prophéties,
je sais qu’il y fait bon dormir, qu’aucun écho
n’en vient troubler le calme et qu’un ciel indigo
recouvre à l’infini le champ des galaxies.

Ainsi, quand je me penche au balcon de la nuit,
je comprends que ma mort ne sera pas un drame
mais un simple passage au-delà de la trame
où se fondra mon âme au monde de l’Esprit.

Vital Heurtebize

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(1) Il suffit de lire les titres de la plupart des recueils dont Vital Heurtebize nous a fait cadeau en ces vingt ans pour y reconnaître un motif inspirateur commun :
Yénenga ou l’heure d’aimer Dieu (1996)
Le temps ultime (1999)
Le temps sublime (2001)
Le temps de vivre (2005)
Le temps d’aimer (2010)
Le temps des Hommes (2014)
Le temps de la Sérénité (2014)
Le temps d’aimer… Dieu ? » (2016)

(2) Avec « Yénenga ou l’heure d’aimer Dieu » notre Auteur avait publié un texte où les thèmes du religieux et du passage du monde de l’homme au monde le l’Esprit commencent à être exploités.

(3) « Dans l’amitié dont je parle, les âmes s’unissent et se confondent de façon si complète qu’elles effacent et font disparaître la couture qui les a jointes. (…) Si l’on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne peut s’exprimer qu’en répondant: Parce que c’était lui, parce que c’était moi.» (Montaigne)

G.M.

Aventure d’un Artiste Absorbé dans l’Abîme : un tableau de Franco Cossutta (Zazie n. 34)

09 lundi Nov 2015

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Portraits de Poètes, d'Écrivains et d'Artistes

001_tableau franco 180 Tableau de Franco Cossutta, 2015

Aventure d’un Artiste Absorbé dans l’Abîme

Franchise d’une Flèche Filant dans le Firmament
Rougeur de la Rouille d’un Remords Refoulé
Ancestral Astrolabe Arpentant l’Amitié
Noyau de Nuages Navigant dans les Nimbes
Cœur Crevant de la Colère Céleste
Océan d’Ogres Ornés d’Ombres.

Chaque Couleur du Ciel s’y Cache
Oubliant les Odeurs dans ses Ondes Obliques.
Seul le Silence Siffle sous ses Semelles
Sculptant ses Sillons dans la Scène Sidérale :
Ultimes Unités Ululant Unanimes
Trains de Tristesse Traversant le Tableau
Tambours Talentueux Taquinant les Tabous
Aventure d’un Artiste Absorbé dans l’Abîme.

Giovanni Merloni

Grazie, Franco, pour ce tableau dont je deviens propriétaire. Un hublot ouvert sur la nuit des étoiles, « tes » étoiles, faisant désormais partie, pour toi, de la route du potager ou comme nous le disons en Italie, « la strada dell’orto ». Un endroit encore plus familial que le comptoir du bar ou la planche reposant sur deux tréteaux où les toiles vierges t’attendent au passage. Merci de m’avoir convié au spectacle de cette sagesse matérialisée, infinitésimale et infinie à la fois. Dans ton esprit d’équilibriste sans filet ni corde raide, je retrouve la force de l’amitié, la simple beauté de la vie.
G.M.

P.-S. « Pourquoi avez-vous mis chaque fois quatre noms ou verbes ou adjectifs ? » Parce que j’espère, dans cet immense firmament de la vie, qu’il y a toujours le nord, le sud, l’est et l’ouest…

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

L’horloge marquait onze heures du soir. Nous étions le 30 mai 1778 : une histoire française de Valère Staraselski IV/IV

01 dimanche Nov 2015

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Écrivains français, Valère Staraselski

Portrait de Voltaire (Francois Marie Arouet dit, 1694-1778) tenant l'annee litteraire. Peinture de Jacques-Augustin-Catherine Pajou (1766-1828), 18eme siecle. Paris, Comedie Francaise

Pour intégrer avec quelques extraits exemplaires mon commentaire-reportage sur « Une histoire française » de Valère Staraselski, j’avais d’abord envisagé de me borner au « journal » de Georges de Coursault. Malgré mes efforts, si j’avais peut-être touché quelques aspects du roman qui aident à comprendre l’esprit de l’auteur dans son but primordial de « transmission poétique » de la vérité de l’histoire (qui n’est pas nécessairement la proposition d’une seule « vérité historique »), cela ne pouvait pas suffire à rendre synthétiquement et jusqu’au bout l’atmosphère unique de cette œuvre.
Le journal de Coursault a d’ailleurs brisé, un peu, la nébuleuse de mes propositions, en offrant quelques échantillons pour une illustration fidèle du roman. Mais il manque encore quelque chose.
J’essaie alors de répondre à ce manque en choisissant l’un de nombreux épisodes où ladite « vérité de l’histoire » assume une saveur de réalité et de mystère à la fois. Il s’agit d’un des passages le plus touchants, concernant l’extraordinaire portrait de Voltaire, dont je vous propose un extrait.
Celui-ci peut donner une idée des émotions auxquelles le lecteur est convié tout au long de la traversée des vingt-trois années qui précèdent la prise de la Bastille. En fait, cette « histoire française » n’est pas une « visite guidée » de l’histoire. Elle est plutôt un appel à la responsabilité.
Car l’histoire c’est nous. Elle nous appartient, dans le bien et dans le mal. Elle nous forge et habite en nous. En même temps, elle nous échappe, elle répète ses erreurs, ses menaces, ses absurdités. Donc nous devons nous en charger, selon nos possibilités, humblement. Mais il ne faut jamais lâcher prise. Car si nous nous dérobons à une telle responsabilité ce seront des autres qui décideront pour nous. Même la plus solide des démocraties républicaines a besoin que chacun veille. Car rien n’est escompté, rien n’est donné à jamais.
En ces jours où les menaces à l’esprit des Lumières ne manquent pas, dans cette Planète blessée et meurtrie presque partout, je considère, par exemple, un choix discutable proposer à nouveau, aujourd’hui, « Mein Kampf ». Un livre qui théorise l’enfermement, l’intolérance, la barbarie ancestrale, le manque de respect entre les humains, la violence. J’aimerais au contraire qu’on s’engage davantage pour faire connaître aux jeunes générations, partout dans le monde, des « œuvres ouvertes » comme « Candide », « Le Siècle de Louis XIV » ainsi que, évidemment, « Une histoire française » de Valère Staraselski. Nous avons besoin d’optimisme, de tolérance et de solidarité. Nous n’avons pas besoin d’autres monstres.
Giovanni Merloni

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L’horloge marquait onze heures du soir. Nous étions le 30 mai 1778

…je me souviens que nous étions convenus, un jour où nous étions à la Comédie-Française, d’aller assister à la destruction de la porte Saint-Antoine, quand une nouvelle incroyable s’était répandue à l’entracte dans le parterre puis dans les loges : Voltaire revenait à Paris ! Après vingt sept années ! Voltaire à Paris ! C’était la révolution ! Mme du Châtelet, enfin Constance, en avait versé des larmes de joie. Quelqu’un — qui ? nous n’en savions fichtre rien — avait obtenu la permission de laisser Voltaire venir dans la capitale. Pour sûr, le roi avait fermé les yeux. Certains, soit par austérité, soit par prudence, avaient jugé excessive cette mansuétude royale. Toujours est-il que le soir du 10 février de cette année 1778, à six heures, il y avait eu cette chose impensable encore deux jours avant : Voltaire arrivait à Paris ! On avait raconté qu’à l’octroi, lors du contrôle des voyageurs et des marchandises, au commis qui lui aurait demandé s’il n’avait rien à déclarer, notre philosophe aurait répondu : « Ma foi, je crois qu’il n’y a ici de contrebande que moi. »
À ces mots, à l’expression de celui qui les avait prononcés plus sûrement, les commis avaient levé l’œil, puis, ayant ajusté le halo de leurs lanternes, l’avaient immédiatement reconnu. « C’est… Pardieu ! C’est M. de Voltaire ! » s’étaient-ils alors exclamés en chœur. Lui, l’honorable, le considérable homme, s’apprêtant à descendre afin qu’on puisse procéder à la fouille du carrosse, les commis s’étaient empressés de l’en dissuader. Il y avait eu assaut de politesses de part et d’autre, du saisissement sans doute chez les commis, et le carrosse de Voltaire avait filé jusqu’à la rue de Beaune, à destination de l’hôtel du marquis du Plessis de Villette, où son appartement était préparé. Magnifiquement, à ce qu’alors m’en avait dit Constance à qui rien de cette affaire n’avait échappé…
(Pages 324-325)

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…Jour après jour, au comble du ravissement et de l’enthousiasme, Constance avait suivi les faits et gestes du Socrate français m’invitant à me rendre chez elle le plus souvent possible afin qu’elle puisse me raconter les choses…
Le grand Voltaire s’était donc déplacé depuis Ferney avec Mme Denis, sa nièce gouvernante, ainsi que Wagnière, son secrétaire. Le 11 février, son premier jour parisien, on savait déjà qu’il avait envoyé un billet à Mme du Deffand : « J’arrive mort, et je ne veux ressusciter que pour me jeter aux genoux de Mme la marquise du Deffand. »…
…Du côté de la Cour, si le roi demeurait muet, la reine avait déclaré quant à elle qu’il était décidé de manière irrévocable que Voltaire ne verrait aucun membre de la famille royale ! Car ses écrits, avait-elle jugé encore, n’étaient pas avares de principes qui portaient une atteinte directe à la religion et aux mœurs. Commentant le fait, Maisonseule avait laissé entendre que cela n’avait aucune importance car la Cour et Paris étaient deux mondes non seulement opposés, mais irrémédiablement imperméables l’un à l’autre…
(Page 326)

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…du jour au lendemain, la rue de Beaune était devenue le centre du monde. Je n’exagère pas, l’esprit et l’intelligence régnaient sur chacun…
(Page 327)

Un jour que, vers cinq heures de l’après-midi, je passais quai des Théatins, où j’avais à faire, je vis un attroupement, en fait, une multitude prodigieuse au milieu de laquelle j’avais eu des difficultés à me frayer un passage. Je ne fus pas long à comprendre l’objet de cette foule de gens. L’hôtel du marquis de la Villette donnait sur le quai et par la croisée on apercevait, parfois, frêle silhouette emperruquée, le héros des philosophes… des applaudissements saluaient chacune de ses apparitions…
Tout au long de la journée, sans quitter sa robe de chambre, autant dire sans s’abstraire de sa condition de simple mortel, le roi Voltaire recevait. L’Académie tout d’abord…
…Il y avait eu un moment où l’on avait cru à un arrêté d’expulsion, l’eau avait cessé de bouillir dans la marmite de la rue de Beaune. Fort heureusement, ça n’était qu’une provocation ! La Comédie Française s’était déplacée en la personne de Mme Vestris qui devait jouer Irène, pièce à laquelle Voltaire apportait les dernières retouches. Plein d’urbanité, le vieillard marquait une grande déférence pour la volonté des autres, de la docilité dans le caractère. Las ! ce qui devait arriver arriva: le fragile Voltaire était tombé malade. Cependant, s’il s’abstint de sortir, il avait continué de recevoir rue de Beaune …
(Pages 328-329)

Quant au médecin Tronchin, il s’inquiétait terriblement de la santé du vieillard dont les jambes s’étaient tout à coup mises à enfler. Mais, sourd à ses objurgations, l’entourage ne voulait rien entendre…
La vessie malade de Voltaire, l’enflement alarmant de ses jambes, les deux cents personnes reçues par jour, deux cents, m’entendez-vous, les répétitions d’Irène, tout cela ne fut pas sans conséquences fâcheuses !…
Et puis Mme du Deffand, la vieille dame, aveugle elle aussi, avait fait le déplacement rue de Beaune. La du Deffand avait fait part de ses craintes, déclarant : « Tout le Parnasse s’y trouvait depuis le bourbier jusqu’au sommet, il ne résistera pas à cette fatigue, il se pourrait qu’il mourût avant que je l’aie vu. » La recevant, Voltaire ne l’avait entretenue que d’Irène…
(Pages 328-330)

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Vers la fin de février, Constance m’avait rapporté que Voltaire avait craché du sang alors qu’il était en train de dicter du courrier à Wagnière. Puis il avait demandé d’aller quérir un abbé…
« Au reste, avait-il répété, je ne veux pas qu’on jette mon corps à la voirie ; cette prêtraille m’assomme mais me voilà entre ses mains. Il faut bien que je m’en tire. Dès que je pourrai être transporté, je m’en irai. J’espère que leur zèle ne me poursuivra pas jusqu’à Ferney. Si j’y avais été, cela ne me serait pas arrivé. » Ça, il avait parlé d’or !
(Pages 330-331)

Quant à Voltaire, Constance m’avait rapporté qu’il n’avait qu’une obsession : se rendre à Versailles ! Que le roi l’ignore était insupportable ! Plutôt que d’une rage impuissante, il paraissait saisi d’un amour malheureux et inconsolé. On avait beau l’en dissuader, lui chanter sur tous les tons que Versailles et ses occupants étaient absolument vides d’esprit, Voltaire ne renonçait pas. Le roi de France, tout de même ! Le roi de France… Cela lui était comme une blessure intolérable. Comme si la reconnaissance du roi était la seule qui, à ses yeux, comptait…
(Page 332)

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À la mi-mars, il y avait eu la générale d’Irène à la Comédie Française. Retenu par son mauvais état de santé, Voltaire n’avait pu s’y rendre, et on avait envoyé une estafette afin d’être informé du déroulement de la soirée. La représentation avait été un triomphe. Peu de temps après, il s’était répandu dans Paris que le maître s’était senti mieux…. or son état aurait pu subitement empirer : ayant découvert qu’on avait corrigé sa pièce, il était entré dans une fureur extrême ! Et son entourage avait, cette fois-ci, cru sa fin arrivée… C’eût été dommage parce que les derniers jours de mars s’étaient transformés pour lui en une véritable apothéose. Il avait été reçu dans la cour du Louvre où loge l’Académie française… Honneur qui n’a jamais été rendu à quiconque ! Ce fut à d’Alembert qu’il était revenu de l’accueillir… In fine, le siège de directeur de l’Académie lui avait été offert à l’unanimité ! Voltaire avait remercié puis s’en était allé de sa démarche gracile dans son carrosse jusqu’à la Comédie Française. Quel souvenir, quel inoubliable souvenir ! J’y étais ! Je m’y trouvais avec Maisonseule et Constance, réunis pour la circonstance ! Partout l’affluence l’accompagnait. Les femmes se montraient les plus empressées à le voir, à le toucher même, ses mains, l’étoffe de son habit. L’ambiance était bouillante, formidable, délirante. Les gens ne semblaient plus s’appartenir. Sa tête minuscule recouverte d’une perruque comme on n’en faisait plus depuis la régence, le vieillard illustre était acclamé à l’égal d’un dieu…
…À la Comédie, quand le maître prit place, on le voulut sur le devant de sa loge… Et puis on avait ceint son front d’une tresse de laurier. Ému au possible, bouleversé, Voltaire riait et pleurait à la fois. « Ô mon Dieu, vous voulez me faire mourir à force de gloire » avait-il protesté. Et, ôtant la couronne, il l’avait déposée sur la tête de sa nièce. Mais le public avait grondé. J’avais senti tout autour de moi vibrer une vraie désapprobation. On avait alors découronné la dame et on avait recouronné Voltaire. Puis on avait joué Irène…
À la fin, la représentation terminée, alors que les loges, les balcons et le parterre recevaient de la lumière, une actrice avait placé le buste de Voltaire au beau milieu de la scène qu’entouraient les acteurs. Des poignées de pétales de fleurs avaient été jetées sur le buste. Devant ce spectacle, comme effrayé, Voltaire s’était réfugié au fond de sa loge. On l’avait appelé, moi comme les autres, moi le premier. Une clameur puissante mais pacifique s’était élevée jusqu’à ce qu’enfin il reparût, être minuscule et homme grandiose ! Selon les témoignages de ceux qui avaient la chance de distinguer les traits de son visage, il avait baissé la tête, son front posé sur le rebord de velours de la loge, puis il avait redressé sa figure, la faisant alors paraître couverte de pleurs….
(Pages 334-336)

La chair de poule avait élu domicile sur la moindre parcelle de la peau de mon corps. À mes côtés, Maisonseule levait plus haut que de raison son menton. Je crois bien qu’il reniflait. Constance, pâle et belle comme la lune, avec ce surplus de beauté qui semblait en quelque sorte l’environner, avait les bras qui tremblaient.
(Page 337)
Dehors, il avait encore manqué d’étouffer dans la foule qui donnait libre cours à sa folie. On avait dû hisser l’honorable vieillard à l’intérieur de son carrosse. Certains embrassaient les chevaux, d’autres avaient entrepris de dételer le carrosse dans le dessein de le tirer eux-mêmes ! On avait parlementé. On avait laissé les chevaux contre la promesse du cocher d’aller au pas. Ce jour-là, je n’ai pas honte de dire que j’avais eu la chance d’être de cette ville même qui nous avait donné à voir le triomphe du roi Voltaire.
(Page 338)

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Constance m’avait raconté que le philosophe était même retourné au théâtre, sans se faire connaître, en catimini. Une fois où on donnait son Algire, Voltaire avait assisté à la représentation, dissimulé du regard de tous au fond de sa loge. Durant le quatrième acte, l’auteur, emporté par le déroulement de sa propre œuvre, s’était avancé depuis le fond de sa loge et n’avait pu résister au désir d’intervenir : « Que c’est beau ! Ah ! c’est beau ! » Se retournant pour faire taire l’importun, des spectateurs avaient fini par le reconnaître et lui avaient fait une ovation dans l’instant. Stimulés par la ferveur de la salle et surtout par la présence de Voltaire, les comédiens avaient joué à la perfection, disait-on, jusqu’à la fin…
(Page 340)

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Le soleil de mai avait commencé à embellir les femmes de Paris et ce fut à partir de cette période, je m’en souviens, que Voltaire n’était plus sorti. Du tout.
…il était alors sensiblement entré dans une longue et affreuse agonie. Un jour, une nouvelle qu’on lui avait rapportée l’avait déplongé de ses tourments un instant : le fils de Lally-Tollendal avait obtenu la cassation de l’arrêt qui condamnait son père, par une majorité de voix. Voltaire s’était alors soulevé, ses yeux avaient cherché un point d’accroche et il avait dicté ceci : « Le mourant ressuscite en apprenant cette grande nouvelle, il embrasse bien tendrement M. de Lally, il voit que le roi est le défenseur de la justice, il mourra content. » Et puis, il avait fait épingler au mur en face de lui un panonceau où il avait fait écrire : « Le 26 mai 1778, l’assassinat juridique commis par Pasquier, conseiller du parlement, en la personne de Lally, a été vengé par le roi. »
Pour sa fin, tous les témoignages concordent, elle fut terrible… aussi incroyable que cela puisse sembler, Voltaire est mort délaissé… Il me semble que son entourage s’était vengé de lui, de son caractère impossible, certes, mais plus sûrement de son génie, de sa renommée. De sa liberté ! Avec une rare cruauté. La cruauté des gens normaux, de loin la plus effroyable, n’est-ce pas ?…
…Nous avons un témoin, Tronchin, le médecin, qui a assisté aux derniers instants. Son témoignage tient en une parole : « Quelle mort ! Je n’y pense qu’en frémissant ! » « Monsieur, tirez-moi de là », se plaignait Voltaire, à quoi Tronchin s’était vu dans l’obligation de répondre autant de fois : « Je ne puis rien, monsieur, il faut mourir. » Paroles qui avaient donné lieu au moribond de s’écrier : « Je suis donc abandonné de Dieu et des hommes ! » et puis dans la suite, Voltaire avait poussé un cri. Un cri de bête qu’on aurait cru réservé à un autre genre d’homme. Un cri d’épouvante et de soulagement à la fois. Comme un défi à la mort. Il avait passé. L’horloge marquait onze heures du soir. Nous étions le 30 mai 1778.
(Pages 341-343)

Valère Staraselski

Le journal de Georges de Coursault : une histoire française de Valère Staraselski III/IV

29 jeudi Oct 2015

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Écrivains français, Valère Staraselski

001_stara 03 002 180 Image empruntée de « Abiti de’ Veneziani, texte de Piero Chiara et d’autres, photos de Massimo Listri et Mirko Toso, FMR n.11/1983, magazine mensuel de Franco Maria Ricci (Parme)

L’esprit du contexte et le rôle de la langue dans les romans de Valère Staraselski

J’ai toujours considéré les marionnettes — ou les pantins et les poupées, déguisées selon la mode d’une époque révolue, par exemple les « pupi » siciliens et les masques vénitiens et napolitains — comme quelque chose de « stucchevole », à la saveur écœurante, à l’aspect mièvre. Ou alors je les vois comme des objets qui entrent dans notre vie de collectionneurs ou tout simplement de rêveurs ayant besoin de toucher notre fétiche en miniature, notre jouet personnel auquel nous donnons une fois la parole dans un théâtre pour les enfants de tous les âges.
Les marionnettes vénitiennes, habillées à la mode du XVIIIe siècle évoquent pour moi le théâtre de Goldoni, cette merveille à moitié incompréhensible pour tous ceux qui ne parlent pas cette langue-là, aussi charmante et riche d’éclats. Sinon je songe au théâtre de Marivaux, au jeu de l’amour et du hasard, aux histoires aussi emblématiques que figées, qui demeurent forcément éloignées et étrangères, ou bien ressuscitent pour un seul jour sur des tréteaux tout à fait éphémères.
Au contraire, quand j’ai découvert le « Mozart italien » de Così fan tutte ou des Noces de Figaro (empruntées ces dernières directement au laboratoire parisien), j’ai finalement vu le Siècle des Lumières s’approcher de moi, me convoquant dans ses rues et ses salons pour me faire savourer, comme il arrivait chaque matin à Georges de Coursault, un bol de chocolat chaud fumant en me laissant libre de respirer cette atmosphère unique.
Voilà, tout cela pour dire combien la langue peut se révéler le principal facteur de rapprochement dans nos échanges avec le passé… d’autant plus que, heureusement, les langues circulant en Europe à l’époque de Voltaire, Mozart et Da Ponte (et aussi de Giacomo Casanova) étaient des langues extrêmement dépouillées, de moins en moins rhétoriques et baroques.
Dans son « histoire française » Valère Staraselski brise l’écran qui d’habitude sépare ce passé révolu de notre sensibilité contemporaine. Cela, grâce au choix stratégique d’une langue qui nous parle — qui nous écoute même —, grâce à sa façon unique de s’imprégner jusqu’au bout de l’esprit du XVIIIe siècle, de se caler dans le contexte de cette époque ou, pour mieux le dire, dans les multiples contextes qui font la réalité parisienne saisie dans son flux quotidien. Une réalité d’ailleurs fort dialectique et souvent conflictuelle.
Évidemment, une telle maitrise est le résultat d’une très longue et assidue fréquentation, de la part de Valère Staraselski, de ces immenses personnages qui s’appellent Diderot, Robespierre, Voltaire, Rousseau, et cetera, mais aussi d’une infinité de documents et d’œuvres d’art qui lui sont devenus tellement familiers qu’il les partage tout à fait naturellement.
Toujours est-il que tous ces dons et talents poétiques n’aboutiraient pas à de telles merveilles de naturel et d’équilibre s’il n’y avait pas cette générosité, cette vocation à la transmission. Si tout cela ne faisait qu’un avec son indéfectible enthousiasme envers ce monde qui ressuscite debout, vivant, prêt à parler… sans aucune colle ou patine de vieille poupée de carton-pâte.

002a_stara 03 004 180 Image empruntée de « Abiti de’ Veneziani, texte de Piero Chiara et d’autres, photos de Massimo Listri et Mirko Toso, FMR n.11/1983, magazine mensuel de Franco Maria Ricci (Parme)

Pour ceux qui ont envie de continuer à le suivre, le journal du jeune écrivain Georges de Coursault devient de plus en plus passionnant, au fur et à mesure que le récit de Marc-Antoine Doudeauville s’approche de la fameuse année 1789.
Jusque du premier jour, le jeune écrivain écoute avec un intérêt sincère le récit de son hôte. Ensuite, petit à petit, il s’affectionne à cet avocat mal fichu et pourtant de plus en plus vivant et passionné, jusqu’à s’identifier en lui dans un rêve prémonitoire : convaincu d’être devenu Doudeauville et se trouvant guéri, il monte sur un carrosse qui pourtant ne veut pas l’emmener à l’Hôtel Dieu ou à la Pitié, mais à l’hôpital Saint-Valère… Même si cela peut bien être une pure coïncidence de prénoms, on est portés ici à déduire que Georges de Coursault, tout en acceptant de partager sans réserve les responsabilités de Doudeauville, en ajoutant sa propre signature au témoignage de celui-ci, se refuse à l’idée de devoir s’identifier aussi à Valère… Staraselski, l’auteur du livre. Cela serait trop engageant pour lui !
En se souvenant de cette ancienne « succursale » de l’Hôtel Dieu, l’auteur du roman nous dévoile donc le critère qu’il a adopté pour intégrer ses personnages dans la vie réelle du XVIIIe siècle, sans pour autant renoncer aux inévitables va-et-vient entre l’époque du roman et l’actualité de nos jours.
Dans la poésie, soient-ils des vers lyriques les plus passionnés et personnels, l’auteur doit forcément se servir de métaphores pour exprimer jusqu’au bout ses sentiments et ses pulsions. Ou alors a-t-il besoin de personnages fictifs, auxquels s’adresser en les transformant en des figures-écrans (derrière lesquelles se cachent toujours des figures réelles).
Dans le roman, où l’auteur entre toujours en jeu, il faut créer un filtre, embauchant un passeur, un interprète, des figures étrangères et non concernées qui puissent raconter de façon le plus possible objective et décalée la même histoire que l’auteur raconterait peut-être de façon trop explicitée ou partisane…
Dans « Une histoire française », à travers les deux voix narratives, Valère Staraselski crée aussi deux filtres éloignant le roman de lui-même. Coursault, « courant et sautant » de son logis de la rue Saint-Sauveur jusqu’à la maison rue de Nevers de Marc-Antoine Doudeauville, se charge de voir et décrire le Paris qu’il traverse dans ce mois de janvier 1789. Dans l’impossibilité de sortir de son immobilité, Doudeauville se charge quant à lui de voir et décrire le Paris des années jusque-là écoulées tandis que Coursault, nouveau-né ou enfant-adolescent, vivait encore en province. Donc, le récit de l’avocat intègre les connaissances encore incomplètes que le jeune écrivain peut vanter de Paris, tandis que ce dernier représente pour son hôte quelqu’un qui lui amène chaque matin un écho vivant du monde extérieur.
Si Doudeauville est l’alter ego « humain » de l’auteur, son interlocuteur privilégié, incarnant de toute évidence les passions que nous retrouvons dans d’autres romans de Staraselski, en particulier dans son premier texte, « Dans la folie d’une colère très juste », Coursault est son alter ego « littéraire », son disciple.

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Image empruntée de « Abiti de’ Veneziani, texte de Piero Chiara et d’autres, photos de Massimo Listri et Mirko Toso, FMR n.11/1983, magazine mensuel de Franco Maria Ricci (Parme)

Tandis que ces deux « personnages-filtres » se chargent de la descente sur les lieux d’où lui renvoyer leurs reportages (comme le faisaient Lucas ou Janvier avec Maigret), l’auteur en personne se charge souvent d’intervenir dans le récit de l’un et dans le journal l’autre. Car le but primordial de son travail d’écrivain et d’essayiste engagé est enfin celui de transmettre efficacement au lecteur contemporain le véritable sens de ce plongeon dans le passé.
Je découvre en fait, dans certaines réflexions « politiques » particulièrement fouillées de l’avocat Doudeauville et dans les suggestions tous azimuts de son ami Maisonseule, un ultérieur niveau d’expression narrative. Car, au-delà de leur clairvoyance, ni Doudeauville ni Maisonseule ne seraient pas en condition de faire, en janvier 1789, un bilan rétroactif de ces vingt-trois années précédant la Révolution française, pour en transmettre les plus évidents facteurs de crise. D’ailleurs, Valère Staraselski juge cela indispensable, non seulement pour que les lecteurs contemporains y retrouvent les raisons de la « rupture » dans le long et fécond dialogue entre le peuple français et son roi, mais aussi pour qu’ils interprètent correctement la dialectique entre la transformation-involution de la monarchie et les effets évidents des idéologies philosophiques et politiques nouvelles.
Je trouve très originale l’adoption d’une telle perspective historique. Car ce roman, comme la plupart des romans de cet auteur, ne se borne pas à la mise en scène de l’histoire racontée selon les trois unités — de temps, de lieu et d’action —, mais répond aussi au but d’offrir au lecteur tous les éléments pour mettre en relation cette histoire racontée avec tout ce qui est arrivé par la suite : voilà que l’auteur s’autorise, et nous autorise aussi, à regarder cette « histoire française » avec le regard critique d’un œil contemporain.
Valère Staraselski réussit de façon superbe à nous transformer en concitoyens des deux personnages-narrateurs en nous donnant donc la sensation magique d’être là, à Paris, du temps de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Au-delà de la fiction narrative dont on a jusqu’ici parlé, cela dépend surtout de deux éléments caractéristiques de son écriture tout à fait originale : d’un côté l’attitude spécifique à ressentir de façon extraordinaire « l’esprit du contexte », de l’autre de travailler en profondeur sur la langue.

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Musée des Arts Décoratifs, Bordeaux

La représentation du contexte historique et politique assume un rôle central, primordial même, dans la plupart des romans de Valère Staraselski. Selon sa vision théâtrale des vicissitudes humaines et sociales, le contexte entourant les personnages et leurs mondes doit vivre comme un contexte réel, avec les mêmes caractéristiques physiques, météorologiques, avec les mêmes odeurs et saveurs qu’on pouvait retrouver dans un quotidien constellé de carrosses, de chevaux, de chars et charrettes, de perruques et d’outils domestiques tout à fait différents par rapport à aujourd’hui. Valère Staraselski ressent l’esprit du contexte d’une façon très profonde : cela l’amène à une description rapide et en même temps précise, riche en particuliers. Si son premier repère était tout probablement Honoré de Balzac, les réalisateurs plus adaptés pour la transposition cinématographique de ses romans seraient à mon avis Éric Rohmer ou Bertrand Tavernier…
Mais Valère Staraselski se donne aussi, comme on a pu le constater dans la plupart de ses romans, la contrainte de la langue. Si dans « Le maître du jardin », par exemple, le lecteur est plongé dans une langue française ondoyante et légèrement baroque, empruntée à la langue des poètes et des gens de lettres du XVIIe siècle, dans « Une histoire française » la langue qui nous arrive du XVIIIe siècle au couchant est une langue essentielle, souple, sans trop de tournures. Parce que les philosophes s’efforçaient de parler et d’écrire dans une langue assez limpide et compréhensible et que l’avocat Doudeauville et son ami Maisonseule sont aussi des hommes simples et concrets, particulièrement doués dans cet art de parler en public où la phrase élégante, codifiée, se mêle avec désinvolture aux expressions orales de la vie parisienne.
Il s’agit d’une langue littéraire réinventée, que Valère Staraselski maîtrise avec décision et poésie. Voilà, sinon une piste, des suggestions à suivre pour faire vous-mêmes de tels miracles. Allez-y !

Giovanni Merloni

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Image empruntée de « Abiti de’ Veneziani, texte de Piero Chiara et d’autres, photos de Massimo Listri et Mirko Toso, FMR n.11/1983, magazine mensuel de Franco Maria Ricci (Parme)

Le journal de Georges de Coursault (deuxième partie) : une histoire française de Valère Staraselski

Mercredi 7 janvier 1789
Au petit matin, ouvrant les yeux, je n’osais quitter ma couche alors que mon esprit m’ordonnait de raviver au plus vite les braises gisant dans la cendre grise. De la cheminée. Je m’assoupis un peu quand je songeai tout à coup à ceux qui avaient passé la nuit dehors : rendu déterminé par cette pensée brutale, je m’arrachai à défaire une falourde. Après quelques minutes, une flambée bien franche réchauffait l’air glacial de la pièce. Ce qui me permit de faire ma toilette puis de me raser. Ce matin-là, je n’entendis rien et je ne croisai âme qui vive dans l’escalier. Il était trop tôt.
C’est enfoui dans ma pelisse que je traversais Paris à pied, filant par les rues où les êtres, hommes ou bêtes, passaient comme des ombres tant il gelait à pierre fendre…
(Pages 275-276)

[années évoquées : 1776-1779]

Soit fatigue due à une tension trop forte, soit début de refroidissement mais, ne me sentant pas très bien, je m’avais ai, cette fin de matinée-là, de solliciter ouvertement M. Doudeauville afin que nous nous en tenions là pour ce jour. Puis j’osais la requête d’être raccompagné en voiture. Mon hôte appela Baptiste qui aussitôt se présenta et écouta son maître le prier de bien vouloir préparer la vinaigrette afin de me conduire rue Saint-Sauveur. Avant que je parte, Marc-Antoine Doudeauville m’annonça que le lendemain matin Baptiste viendrait me chercher à neuf heures. Je remerciai, priai qu’on m’excusât et me retirai. Voyant mon état, Baptiste me proposa une tisane de sa confection à laquelle il avait mélangé du miel. J’acceptai. Il me fait patienter dans la cuisine où il me coupa de la brioche. La tisane était brûlante avec un arrière-goût de thym. Son absorption me fit transpirer aussitôt en abondance. Une fois chez moi, je me mis au lit et je m’endormais jusqu’au soir.
Vers huit heures, je me levai submergé d’une torpeur fiévreuse, j’allumai ma chandelle pour avaler une assiette de soupe, arrosée d’un verre de vin puis d’un second. Ensuite, je me frottai le corps d’un linge frais afin de me débarrasser de mes suées et changeai de chemise en même temps que le drap de mon lit. Je me recouchai et, attrapant une gousse d’ail, je me mis en besogne de la croquer en entier afin de me nettoyer le sang. Par la fenêtre, avant de fermer l’œil, j’aperçois un merveilleux croissant de lune qui brillait de façon intense dans la nuit. Je songeai que, au même moment, M. Doudeauville l’observait peut-être aussi, depuis son lit. Dehors, il gelait à perdre fendre. L’ail me brûlait la bouche. Je dormais jusqu’au lendemain matin.
(Pages 367-368)

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Musée des Arts Décoratifs, Bordeaux

Jeudi 8 janvier 1789
Je parle depuis, comment nommer… appeler cela… disons un endroit dont personne, hormis Dieu, ne connaît ni l’origine ni peut-être la fin et qu’on appelle la vie. Je parle depuis un lieu aussi étrange que donné, semblable à un grand orme remué par le vent d’été, à un porte-falot qu’on croise dans la nuit, rue de Vieille-Draperie, pareil à un appartement éclairé par la faible lueur d’une femme par-dessus son épaule nue que parsèment des taches de son, gai et joyeux comme ces enfants qui chantent sans fin Le Bon Roi Dagobert sur le pont au Change, triste et pesant comme le remords qui vous mord et déchire sans fin le sommeil tant attendu de la pleine nuit, entêtant et émouvant comme le lever du soleil chaque matin sur les toits de Paris. Je parle depuis un long rêve recommencé dont seule la mort peut me réveiller et un jour me réveillera. Mais pour l’heure, en dépit de tout le mystère de vivre, mon métier est d’écrire, plume d’oie et encrier. Et c’est du reste pour cette raison que M. Doudeauville a fait appel à moi. Alors j’écris… Ce bruit… Ce craquement… ce tintement… Mon horloge ! Elle vient de sonner huit heures et je suis encore au lit. Je dormais. Et ces bruits de cognement, ces gémissements : le jeune couple d’à côté qui remet ça dès le matin ! Fichtre, quel froid… Vivement les beaux jours ! Il est grand temps que je quitte ma couche pour le lever. Broaouh, quel froid ! Où est la tinette…
(Pages 369-370)

[années évoquées : 1780-1782]

Ce jour du 8 janvier 1789, je quittai Marc-Antoine Doudeauville à quatre heures de l’après-midi, littéralement affamé. C’était signe que la bonne santé m’était revenue ! En sortant, je constatais qu’il tombait une espèce de givre qui devenait aussitôt verglas. Je croisai des portefaix et des marchandes à qui on distribuait du café au lait : le breuvage était réchauffé dans des fontaines de fer blanc et servi dans de grandes tasses de faïence. Dans le froid, l’haleine des buveurs se mêlait à la vapeur du café chaud. La bonne odeur du breuvage agit sur mes papilles gustatives et accentua ma fringale. Je n’y tenais plus. Passé le Pont-Neuf, j’entrais dans la première gargote venue où je commandai du cervelas puis une livre de tripes que j’arrosai de preniac. Au sortir de manger, il était nuit.
(Pages 422-423)

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Image empruntée de « Abiti de’ Veneziani, texte de Piero Chiara et d’autres, photos de Massimo Listri et Mirko Toso, FMR n.11/1983, magazine mensuel de Franco Maria Ricci (Parme)

Vendredi 9 janvier 1789
Lorsque l’horloge de l’église Saint-Sauveur vint à frapper neuf coups, je m’étais levé d’un bond pour me chausser, enfiler ma pelisse, coiffer ma perruque, mettre mon tricorne et pousser la porte de mon logement. Dans l’instant où j’étais sur le palier, le bruit d’un lit qui remue m’indiqua que, dans le logis d’à côté, mes jeunes voisins, que j’avais dû réveiller, étaient en train de se donner l’un à l’autre. Excellent moyen pour se réchauffer, songeai-je alors, sans doute pour faire taire mon émotion naissante. Au bas de l’escalier, que je descendis avec prudence et concentration car j’étais encore mal réveillé, j’entendis tout à coup des éclats de voix venant de la loge de Mme Bretonneau. Souvent, la concierge se querellait avec son mari. Passant devant sa porte, j’avais distingué sa voix reconnaissable entre toutes, qui lançait cette insulte suprême : « Je te méprise comme un verre d’eau ! » Aucune réponse n’était venue…
(Pages 426-427)

[années évoquées : 1783-1785]

Pour ce jour, Marc-Antoine Doudeauville en avait fini. Nous nous saluâmes et l’avocat me proposa de nous retrouver le lendemain, samedi. Il essaierait — m’assura-t-il — de me dicter ce qu’il lui restait à dire. À la demande de mon hôte, Baptiste me raccompagna en vinaigrette jusqu’à la rue Saint-Sauveur où dès mon arrivée je commandai chez la femme Bretonneau, de quoi me restaurer très sérieusement.
(Pages 498-499)

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Musée des Arts Décoratifs, Bordeaux

Samedi 10 janvier 1789
J’ai mis du temps à distinguer non pas le vrai du faux, mais l’état d’éveil de celui du sommeil. En vérité, durant la réalité du sommeil, celle intense et extrême des rêves, j’étais devenu Marc-Antoine Doudeauville. Cela m’est arrivé, à moi. Mon déplacement d’identité me paraissait alors non pas naturel, mais entendu. Tout à fait ! Croyant, ainsi qu’il arrive parfois lorsqu’on rêve, même réveillé en totalité, j’avais alors acquis la certitude d’être la personne de Marc-Antoine Doudeauville ! D’abord, me trouvant dans un véhicule, je pestais en une éloquence peu châtiée contre le voiturier qui, je ne sais pourquoi, me conduisait à l’hôpital Saint-Valère. J’avais beau lui crier que Saint-Valère se trouvait à l’ouest, à proximité de l’hôtel royal des Invalides et que je voulais aller, moi, à l’Hôtel Dieu ou à la Pitié, et non à Saint-Valère, à la fin des fins, rien n’y faisait ! Cette bourrique de cocher poursuivait son chemin comme si j’avais été un stère de rondins. Et dans le prolongement du rêve, je traversais l’air glacé de mon logis et je pensais tout à coup : tiens, je ne suis plus cloué au lit par cette mauvaise chute faite dans le chemin de Belleville, je marche ! J’étais Marc-Antoine Doudeauville… Mon rêve eut une fin : des cris de postillons s’invectivant qui montaient de la rue me tirèrent du sommeil. Je me dressai alors et m’activai par habitude, me faisant l’effet d’un somnambule. C’est en ranimant le feu, à croupetons devant la cheminée, grelottant de froid, que peu à peu l’impression du rêve s’évanouit et que mon identité me réintégra. Les flammes s’élevant après que j’eus soufflé à répétition sur les braises, je m’entendis à ce moment-là articuler mon nom puis énoncer mon âge. Oui, j’étais bien moi, Georges de Coursault, né à Gracay en Berry ! Et j’avais dix-huit ans, et non l’âge de M. Doudeauville….
(Pages 501-502)

…Lorsque j’arrivai rue de Nevers, j’aperçus dans l’entrée un homme de forte corpulence. Je le considérai tout à coup. Une aimable physionomie, une expression avenante peinte sur son visage., un beau profil, du maintien, beaucoup, un dynamisme qui ne laisse pas place à des sentiments mous, une haute taille. Des yeux d’un bleu intense. Après l’avoir vu un peu, j’avais reconnu M. de Maisonseule ! Mon cœur battait la chamade. M’apercevant, il vint aussitôt à moi, le regard chargé d’inquiétude et se prit à me dire simplement : — « Acquittez-vous de votre tâche, jeune homme, du mieux que vous le pourrez, cela lui procure le plus grand bien ! Mais attention ! ne le fatiguez pas trop ! Je lui avais pourtant bien recommandé de ne pas s’y rendre sans moi, à la ferme de Savy. Oui, la ferme où mène le chemin de Belleville ! » Et, de ses mains gantées, il me tapota l’avant-bras et disparut avant que j’aie pu seulement prononcer un mot…
(Pages 503-504)

[années évoquées : 1786-1788]

Comme nous nous taisions, la voix de M. Doudeauville s’était alors levée : « Messieurs, nous allons, je crois, nous en tenir là, d’autant que voilà mon affaire terminée et que moi, me voilà assez épuisé pour aujourd’hui … Ah si, Coursault ! Le chemin de Belleville… J’ai omis de dire la raison
pour laquelle je m’y trouvais… C’est on ne peut plus simple : le chemin de Belleville mène à la ferme de Savy. Là se trouve une femme Perrault, une vieille femme. La sœur de ma mère, ma tante, que j’allais visiter pour la première fois…»
(Page 593)

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Musée des Arts Décoratifs, Bordeaux

Vendredi 30 janvier 1789
D’abord la surprise… M. Doudeauville n’était plus dans son lit mais assis à son bureau en compagnie de Maisonseule, qui se trouvait, quand j’entrai, en face, bras levé et bouche ouverte ! Je découvrais le maître de maison dans une mise simple mais élégante. Bien bâti, et grand aussi. Plus que je ne l’aurais cru ! À première vue, il me parut être remis. Son accueil chaleureux, enthousiaste même, me mirent tout de suite tout à mon aise. Pour tout dire, j’étais heureux de me trouver là ! Selon son habitude, il me fit apporter par Baptiste un bol de chocolat chaud en m’assurant, dans un sourire espiègle, que Maisonseule avait déjà vidé le sien. À mon arrivée, j’avais trouvé les deux amis en grande conversation. Le plus naturellement du monde, après les salutations, ils m’incorporèrent à leur entretien…
(Page 596)

— Je vois, répliqua alors André Maisonseule qui s’était levé et que j’imitai car, durant la lecture que nous faisait Marc-Antoine Doudeauville, des clameurs qui se répétaient et enflaient nous étaient parvenues du dehors. « Je vois, lança-t-il à nouveau en allant jusqu’à une croisée, qu’il y a des flammes sur le Pont-Neuf. Juste devant la statue d’Henri IV, mon vieux !
— Des flammes ? Tu veux dire que ça brûle ? s’inquiéta Doudeauville qui ne possédait pas encore assez de force pour se lever de son siège et qui tendait le cou en direction de son ami.
— Oui, ça brûle, répondit Maisonseule. Une belle flambée même ! Tu peux me croire ! » lança-t-il.
(Page 605)

Valère Staraselski

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Musée des Arts Décoratifs, Bordeaux

Le journal de Georges de Coursault : une histoire française de Valère Staraselski II/IV

26 lundi Oct 2015

Posted by biscarrosse2012 in commentaires et débats

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Écrivains français, Valère Staraselski

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« Un mur murant Paris / rend Paris murmurant » (page 477) :
l’enceinte des Fermiers Généraux, érigée par Louis XVI, avec ses « barrières » élégantes et son mur redoutable, devient d’emblée, elle aussi, un personnage qui nous aide à comprendre ce qui se passait à Paris à la veille de la Révolution (1)

La transcription fébrile et précipitée d’une mémoire humaine qui va se perdre avec la mort…

À travers la vie quotidienne de petits ou grands personnages, auxquels on s’affectionne, liés entre eux par l’amitié ou alors les besoins réciproques, Valère Staraselski ne se borne pas à donner la possibilité, déjà précieuse, d’assimiler, intimement, la voix de l’Histoire au jour le jour. Il nous plonge directement dans le flux de la vie ressuscitée d’un monde qu’il sait faire revivre dans une sorte de contemporanéité rétroactive, grâce aussi à sa langue poétique, à la légèreté d’un roman que tout le monde peut apprécier en fonction de ses instruments. D’ailleurs, dans cette « histoire française », il n’y a pas la froideur du chroniqueur ni l’abstraction de l’historien. Tout est confié à la passion d’un témoin responsable.

Pour essayer de transmettre aux lecteurs de mon blog et de toucher, j’espère, à travers eux, un public plus vaste, j’ai choisi ci-dessous, parmi les infinies possibilités envisageables, de donner la parole à Georges de Coursault. Oui, il s’agit bien du jeune écrivain en formation, auquel Marc-Antoine Doudeauville consigne une dense et lucide lecture de la vie et de l’histoire de Paris et de la France entre 1766 et 1789.
Je renonce par ailleurs à fouiller dans cet autre primordial « texte dans le texte », que je trouve passionnant en soi-même, où l’Histoire de la seconde moitié du XVIIIe siècle dicte ses lois obtenant le respect qu’elle mérite. C’est un « deuxième » horizon de lecture, tellement important et proche de notre sensibilité qu’il risque souvent de prendre le dessus sur la vie de Doudeauville et de ses « conjoints ». Il faudrait, si cela n’a pas été fait déjà, ce que j’ignore, « extraire » l’histoire de Valère Staraselski sur cette époque prérévolutionnaire en France pour ouvrir un débat, qui serait vraiment utile et intéressant, avec d’autres textes, plus proprement « historiques », qu’on a produits sur ce thème. Fouillant par exemple sur l’importance philosophique de l’œuvre de Denis Diderot, et de sa pensée matérialiste, vis-à-vis de ce qui s’est produit une cinquantaine d’années après avec Karl Marx et son idée de révolution en Europe. Le monstre qui voltigeait en Europe selon le « Manifeste du Parti communiste » de Marx, n’était-ce pas le même monstre que la Révolution française, inspirée en premiers par Voltaire, Rousseau et Diderot, avait engendré ?
Mais je ne peux pas m’aventurer dans ces thèmes passionnants qui seraient peut-être en dehors de mes possibilités.

Le jeune écrivain se rend pendant huit jours (du 3 au 10 janvier 1789) chez l’avocat Marc-Antoine Doudeauville pour écrire à la plume d’oie les mémoires de ce dernier. Chaque jour Doudeauville, transmet de façon extrêmement poignante ce qu’il a eu la chance de voir et de comprendre et de vivre, suivant la chronologie et toutefois obligeant souvent le lecteur à retrouver les dates et les repères historiques… pour ne pas être trop ennuyeux. Aujourd’hui, on aurait appelé cela « interview » ou « conférence ». Cela ressemble plutôt, au contraire, à la transcription fébrile et précipitée d’une mémoire humaine qui va se perdre avec la mort. Ce qu’on avait dit par exemple dans ma famille, au lendemain de la disparition de ma mère : « Pourquoi nous n’avons pas eu le réflexe et le “timing” de lui demander de raconter, suivant un fil quelconque, tout ce qu’elle nous avait raconté par bribes, par souvenirs évoqués sur l’instant par quelques madeleines ? »

Voilà ci-dessous un extrait “panoramique” (en deux articles) de cette “histoire française de Valère Staraselski selon le point de vue de Georges de Coursault. Ceux qui n’ont pas lu ce livre pourront deviner indirectement, par le trou de la serrure, le sens de cette histoire française ne faisant qu’un avec l’épaisseur morale de son personnage principal, Marc-Antoine Doudeauville.
Ceux qui au contraire l’ont lu et relu, ils retrouveront ce climat ineffable du livre, cette extraordinaire faculté de son auteur de raconter Paris, Versailles, la France de l’intérieur d’un oeil, d’un estomac, d’un corps qui se jette dans la rue pour arpenter ce monde qui ne change pas, toujours carré, organisé, disponible à l’improvisation… toujours révolutionnaire.

Giovanni Merloni

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Image concernant l’enceinte des Fermiers Généraux empruntée avec mon Ipad de « Sur les traces des enceintes de Paris, Promenades au long des murs disparus, par : Renaud Gagneux et Denis Prouvost, photos : Emmanuel Gaffard

Le journal de Georges de Coursault (première partie) : une histoire française de Valère Staraselski

Samedi 3 janvier 1789
L’homme qui m’annonçait de la sorte en me faisant pénétrer à l’intérieur de la chambre [de Marc-Antoine Doudeauville] était celui qui, quelques heures plus tôt, était venu chez moi, rue Saint-Sauveur. Un homme d’âge, le cheveu gris, rare,l’œil gris aussi, qui vous fouille l’âme jusqu’au tréfonds. Une physionomie trapue, tout en force. Une carnation de sanguin, d’homme de peine.
Et son absence de perruque renforçait encore l’impression de plaisance qui était la sienne au naturel. Rue Saint-Sauveur, il s’était présenté vêtu d’un frac propre que couvrait une houppelande qui l’était moins, d’un chapeau rond à la mode anglaise ; l’œil pleureur, l’eau coulait de son nez qu’il fourrait sans cesse dans un grand mouchoir blanc, avec la peau du visage et des mains très rougies à cause du grand froid qui était partout à Paris depuis novembre….
….Ce matin, Geoffroy, mon voisin qui travaille la nuit à la garde de Paris, m’avait annoncé qu’on avait encore relevé bien des morts dans le faubourg Saint-Marceau. Cette nuit, le thermomètre avait passé les dix degrés au-dessous de la glace. Il m’avait parlé aussi du cadavre d’un homme d’environ vingt-cinq ans, sans plaie ni contusion, qui avait dû être suffoqué par les eaux, ainsi que de celui d’un garçonnet de trois ans auquel on avait coupé la tête, sans doute pour des démonstrations anatomiques, qu’on avait retrouvé dans la rivière, à la hauteur du Gros-Caillou, là où la couche de glace avait été brisée assez longuement. Et puis peu après, quand le clocher de l’église Saint-Sauveur avait sonné dix heures, Mme Bretonneau, la concierge, avait apporté mon vin. Elle m’avait appris que la température s’était radoucie : elle avait remonté jusqu’à zéro.
(Pages 13-15)

Dehors, la neige s’était arrêtée et les crieurs de rue s’étaient tus. Transparent, immobile, l’air semblait redevenu pur, glacé sans aucun doute. Quittant la chaleur de mon fauteuil, je remuai le feu et l’alimentai en bois. À l’exception des enfants qui s’égosillaient de loin en loin, à qui mieux mieux, se jetant des défis, à ce que je compris, pour finir par se donner rendez-vous sur les bords de la rivière, Paris semblait pétrifié dans le silence. Un silence qui durait. Un silence reposant. Un silence qui paraissait avoir arrêté le temps. Même chez mes voisins, un couple de jeunes amoureux, eux d’ordinaire si bruyants, le silence régnait. Peut-être dormaient-ils ? Seule le profond bourdonnement de mon sang m’emplissait les oreilles. Je n’avais rien entendu, en tout cas ni les marchés de l’escalier ni le palier grincer, or ce fut le moment que choisit mon visiteur sans perruque pour frapper à ma porte, me faisant sursauter…
(Page 17)

« Monsieur de Coursault, bonjour. » Sa voix était basse et pourtant tout à fait audible. Je m’inclinai. L’œil dirigé au plafond, il articula : « Je vous ai fait mander jusque chez vous, monsieur, en raison de vos talents d’écrivain. Oui, bien que vous soyez dans le jeune âge et que vous commenciez à peine à vivre de votre plume, votre réputation est sans tache. » Un peu surpris, je demeurais muet. « Oui, poursuivit-il. Paris regorge tellement de ces auteurs si médiocres que c’est fortune à eux que de pouvoir fixer une idée simple dans son degré d’élémentaire justesse. » Et il ajouta : « Mille de leurs productions paraissent et ne valent pas grand-chose. »…
…Doudeauville reprit : « Baptiste a dû vous dire quelle sorte d’accident il m’était arrivé, il y a trois jours ? »
« Oui… enfin » — j’avisai une des colonnes torsadées du lit à baldaquin — « il m’a raconté que, vous rendant à pied à la ferme de Savy… »
Je le sentis réagir. « Oui, c’est ça ! » coupa-t-il, à la manière de ceux que toute évocation trop personnelle irrite. Son débit s’était accéléré : « Lors de la montée du chemin de Savy, un cavalier qui descendait au galop m’a le plus simplement du monde culbuté, m’envoyant rouler à terre. L’assassin n’a pas cru bon s’arrêter. » Son son front frisait à la fois la froideur et le badinage. « On m’a ramassé inanimé et je me suis réveillé ici, chez moi, rue de Nevers. Comme vous le constatez, mon état est déplorable : je puis à peine lever un bras. Baptiste me donne la becquée. Ma colonne, je crois, est touchée… »
….« Mais venons-en au fait ! J’ai donc pris la décision, n’ayant pas de descendant direct, de laisser quelques mémoires sur ce qu’il m’a été donné de vivre depuis mon arrivée à Paris… il y a presque vingt-cinq ans. »
J’acquiesçai du menton. Sa notoriété était grande : Marc-Antoine Doudeauville était un homme droit et de décision. Un homme à talent, un avocat reconnu à Paris et dans le pays. Avec cette réputation : avocat du petit peuple ! On m’avait rapporté que cet homme savait ce qu’il disait, qu’il mesurait le prix des mots, appartenant à cette race d’êtres trop occupés à vivre pour être suspects de vanité. Pour cette raison même, il était estimé ; aussi l’avais-je écouté d’emblée avec respect et déférence.
« J’ai formé ce projet durant la nuit dernière. Outre mes biens, que je donnerai à Julie ainsi qu’à Baptiste, j’entends léguer à ceux qui ont de l’estime pour ma personne quelque chose qui soit pour ainsi dire des mémoires. Je sais tout ce qu’il y a d’incongru et de haïssable dans le fait de s’exposer ainsi. Mais c’est que, voyez-vous, je n’ai pas de descendance », s’excusa-t-il du bout des lèvres. Comme je ne répondais pas, rendu aphone par la surprise, il reprit : « Ce que je suis n’est guère intéressant mais, au-delà de ma personne, ce qu’il m’a été donné de vivre l’est peut-être… »
(Pages 18-21)

Sur le chemin du retour, la tête farcie des étrangetés de Marc-Antoine Doudeauville, je marchai à pas comptés dessus la couche de neige tassée par les incessants passages des piétons, des chevaux et des carrosses que compte Paris. À cause de la nuit, chacun avançait avec davantage de précaution encore. Pour ma part, par deux fois, je manquai de me rompre le cou en tombant. Une première fois sur le Pont-Neuf, où cela fit beaucoup rire une troupe de jeunes gagne-deniers et de décrotteurs, et une seconde dois, un peu plus loin, rue des Prouvaires, où je me relevai aussitôt sans qu’on m’ait vu. Après un demi-tour d’horloge, j’atteignis enfin ma rue. Là, j’y croisai le trouveur, cet homme connu de plus les Parisiens pour s’adonner la nuit durant, une lanterne tenue à bout de bras, au ramassage des objets perdus. Quand il mettait la main sur quelque chose, ayant soigneusement déchiffré les petites affiches déclarant les pertes, il portait sa trouvaille et recevait sa récompense. La ponctualité du trouveur était légendaire à Paris : l’été le voyait sortir de chez lui vers les neuf ou dix heures, l’hiver à cinq heures du soir. Il vivait ainsi. Et travaillait par tous les temps. Ce soir, sa lanterne, sorte d’œil-de-bœuf brillant qui se balance au rythme de son pas, donne une belle et hallucinante lueur à la neige fraîchement tombée…
(Pages 22-23)

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Image concernant l’enceinte des Fermiers Généraux empruntée avec mon Ipad de « Sur les traces des enceintes de Paris, Promenades au long des murs disparus, par : Renaud Gagneux et Denis Prouvost, photos : Emmanuel Gaffard

Dimanche 4 janvier 1789
Puis, déjà réchauffé, je pris place, tournant le dos à M. Doudeauville. Prêt au travail. D’emblée, l’éclat du soleil y contribuait sans doute, je fus pénétré de la beauté des motifs des rideaux… Ne pouvant détacher mon regard de l’objet de ma contemplation, c’est à peine si je prêtai attention au bol de chocolat chaud que Baptiste venait de m’apporter et, distrait que j’étais, je ne pensai à le remercier que lorsqu’il fut sorti. Immense me parut le bol qu’égaillait un joli liseré bleu. Prévenant, M. Doudeauville m’invita à goûter le breuvage. Je m’exécutai , achevant de me réchauffer les mains au contact de la faïence attiédie par le liquide. C’était une merveille de saveur et de chaleur !…
…Ensuite, ajustant ma perruque, je lui dis que je me tenais à sa disposition. Alors, sa voix qu’il avait si singulière mais d’une singularité très agréable se fit entendre d’une manière autre. C’est-à-dire que, quittant la conversation pour le récit, son expression devint à la fois comme plus obstinée et plus libre. Et cela nous occupa trois heures d’horloge, sans discontinuer, obligeant ma plume d’oie toute neuve à plonger dans l’encrier à la manière d’un métronome et à courir à toute vitesse sur le papier….
(Pages 26-27)

[années évoquées : 1766-1768]

Me remerciant, il m’invita à dîner en bas avant de repartir et, m’indiquant qu’il enverrait me chercher jusque chez moi par Baptiste, il me pria de me présenter le lendemain à la même heure que ce jour. M’inclinant, je pus apercevoir une expression de contentement sur son visage… Dans l’entrée, malgré l’insistance de Baptiste et l’odeur exquise du manger qui me parvenait depuis la cuisine, je déclinai par politesse l’invitation de passer à table. J’avais tort car, une fois dans la rue de Nevers qui était plongée dans l’ombre des maisons à l’étage, le froid qui me mordait la peau des mains et du visage me rappela au présent. La fatigue m’avait gagné et la faim me tiraillait le ventre. Je me mis alors en route à regret, empruntant le Pont-Neuf sous les arches duquel une eau sombre charriait de gros morceaux de glace gris et noir, couverts de terre par endroits. En dépit du froid extrême, tous les fiacres roulaient à cette heure. J’en hélai un.
(Page 98)

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Image concernant l’enceinte des Fermiers Généraux empruntée avec mon Ipad de « Sur les traces des enceintes de Paris, Promenades au long des murs disparus, par : Renaud Gagneux et Denis Prouvost, photos : Emmanuel Gaffard

Lundi 5 janvier 1789
Au bas de mon immeuble, le fiacre tiré par un gros limousin roux aux épaules rondes et charnues stationnait devant la porte : la robe de l’animal et ses naseaux fumaient dans le froid. À l’intérieur de la voiture, je retrouvai Baptiste vêtu des mêmes habits que la veille, le regard droit, une profonde inquiétude fichée dans les traits du visage. Mis à part le salut d’usage, nous n’échangeâmes pas un mot durant le trajet. Poussant le rideau, je voyais les rues de Paris rendues grises par le froid extrême. Les gens que nous croisions avançaient les uns raidis, les autres courbés… Le bruit du roulement, le martèlement des sabots du limousin, les sons, résonnaient d’une façon encore inéprouvée à mes oreilles. Une sorte de sentiment de bizarrerie m’envahit. Me vint la pensée que mon travail pour M. Doudeauville devait en être la cause. Ce qu’il me demandait ne touchait-il pas à l’essence même de l’existence ? C’est-à-dire à ce que, le plus souvent, on évite de formuler même à soi tout d’abord. Par une pudeur inhérente à l’intégrité de la personne. C’est dire l’épreuve — pensais-je alors — qui nous attendait, lui et moi. Car j’étais homme de lettre et non écrivain.
…Un grand bol de chocolat fumant me fut apporté par Baptiste dont le visage demeurait aussi fermé que celui d’un portique. Comme enchâssé dans la chambarde des fenêtres, Paris qui demeurait tout gris s’offrait à mes yeux à la manière d’une estampe bien nette. Dans un geste machinal, je vérifiai la pose de ma perruque puis je goûtai au chocolat qui était toujours aussi fameux tout en prenant soin de ne pas me brûler la langue. La saveur du breuvage était exquise. Poliment, le maître des lieux patientait, m’invitant à prendre mon temps…
(Pages 100-101)

[années évoquées : 1769-1771]

(La deuxième séance du récit de Marc-Antoine Doudeauville, particulièrement intense et passionné, se conclut sans aucune notation de la part de Georges de Coursault.)

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Image concernant l’enceinte des Fermiers Généraux empruntée avec mon Ipad de « Sur les traces des enceintes de Paris, Promenades au long des murs disparus, par : Renaud Gagneux et Denis Prouvost, photos : Emmanuel Gaffard

Mardi 6 janvier 1789
« Mais, bon sang de bois de bon sang de bois, à la fin des fins, il va se décider à se réveiller ! » Quand, à la longue déplongeant par degrés du sommeil, je pris conscience tout à fait de la situation, un cri rauque s’échappa de ma gorge….« Oui. Oui, voilà ! »…. Devant moi, massive, les joues empourprées, l’œil enflammé, la femme Bretonneau m’enjoignait de me presser. La vinaigrette — souffla-t-elle d’un ton de reproche méchant — était en bas qui m’attendait.
« J’arrive, Madame Bretonneau…. »
…Ayant aussitôt retrouvé un air aimable, une expression d’apaisement sur le visage, ma concierge hocha la tête, sa main tâtonnant derrière elle dans le vide puis trouvant la rampe de bois. Ah, c’était ce vent, toute la nuit ! Cet insupportable vent du nord qui avait hurlé sous mes fenêtres, balayant la rue Saint-Sauveur. Ce maudit vent qui m’avait longtemps fait endêver et empêché de dormir.
(Pages 185-186)

[années évoquées : 1772-1775]

Après avoir prononcé ces mots, Marc-Antoine Doudeauville se tut. Par la fenêtre, je vis que le ciel avait viré au gris. Le temps tournait à la neige. Plus aucun bruit ne me parvenait de dehors. Me retournant, je rencontrai le visage de mon hôte. Il me souriait. À la lueur des chandelles, de la fatigue et non de l’accablement pouvait se lire sur sa figure. Je posai ma plume et me levai.
(Page 274)

Valère Staraselski

« Une histoire française. Paris, janvier 1789 », De Borée, 2015, poche.

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Image concernant l’enceinte des Fermiers Généraux empruntée avec mon Ipad de « Sur les traces des enceintes de Paris, Promenades au long des murs disparus, par : Renaud Gagneux et Denis Prouvost, photos : Emmanuel Gaffard

(1) « L’inconcevable muraille, de quinze pieds de hauteur, de près de sept lieues de tour, qui bientôt va ceindre Paris en entier devait coûter douze millions ; mais, comme elle en devait rapporter deux par année, il est clair que c’était une bonne entreprise (…). Mais on connaît la manière de calculer des architectes ; et M. Ledoux a démontré à cet égard qu’il méritait d’être le premier de tous (…). Des figures colossales accompagnent ces monuments. On en voit une du côté de Passy qui tient en main des chaînes qu’elle offre à ceux qui arrivent ; c’est le génie fiscal personnifié sous ses véritables attributs. Ah ! monsieur Ledoux, vous êtes un terrible architecte ! » Louis-Sébastien Mercier, Tableau de Paris, 1782.

La nostalgie du futur, entre regrets et remords : une histoire française de Valère Staraselski I/IV

23 vendredi Oct 2015

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Écrivains français, Valère Staraselski

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La nostalgie du futur, entre regrets et remords : une histoire française de Valère Staraselski

Entre regrets et remords, quel est le rôle de la nostalgie ? Ou alors, ce sentiment embarrassant, qui se nourrit de chagrin et de joies perdues… est-il vraiment projeté vers le passé ? N’est-ce pas du futur qu’on ressent la plus déchirante nostalgie ?
Ce n’est qu’une hypothèse, une piste de lecture, que j’ose parcourir en raison d’une sorte de fraternité politique et morale que je ressens instinctivement vis-à-vis de l’œuvre de Valère Staraselski et, en particulier, de son roman, publié la première fois en 2006, « Une histoire française. Paris, janvier 1789 » (Le cherche midi) que je viens de lire dans son édition de poche de 2015 (De Borée).
Je parle de « nostalgie du futur » tout en sachant que cela n’existe pas, quitte à rappeler ce que disait le grand écrivain Carlo Levi dans un de ses livres meilleurs : « Le futur a un cœur ancien ». D’ailleurs, toute l’œuvre littéraire et critique de Valère Staraselski est imprégnée de cet univers utopique qu’on nous a enlevé, je parle des idéaux socialistes, auxquels d’entières générations ont consacré leurs vies. Il s’agit du « soleil de l’avenir », installé au-dessus d’un horizon d’idéaux qui n’ont pas perdu d’actualité ni de nécessité et qu’on a mis trop rapidement de côté, en échange d’un monde qui bannit une dialectique réelle et démocratique entre différentes hypothèses d’évolution de la société, tout en s’engouffrant dans l’indifférence et la violence obtuse.
La nostalgie de ce « futur perdu » nous pousse alors à rechercher nos racines républicaines, à fouiller dans l’immense patrimoine culturel, philosophique, scientifique et moral que nous ont laissé nos prédécesseurs, à essayer de comprendre en dehors de tout préjugé les raisons des événements qui ont donné naissance à la réalité que nous habitons, nous livrant aussi des privilèges, des trésors naturels et culturels, et cetera.
L’avocat Marc-Antoine Doudeauville, protagoniste de ce roman passionnant et poétique, convaincu qu’il va mourir — ayant aussi le pressentiment, peut-être, des changements qui s’approchent (on est en 1789, six mois avant la prise de la Bastille) —, convoque auprès de son chevet un jeune écrivain, Georges de Coursault, lui demandant de transcrire noir sur blanc ses vingt-trois derniers ans à Paris. À quarante et un ans, il ressent la responsabilité de transmettre à la postérité tout ce qu’il a vu et appris autour de lui.
C’est un livre magnifique d’abord en raison de la sympathie humaine du personnage, dont on devine beaucoup plus de ce qu’il ne dit lui-même. Un personnage loyal, honnête, fidèle aux amis tout comme au Père Autun qui l’a élevé et suivi avec empressement même après son départ du séminaire de Rouen où il a grandi.
C’est un livre extraordinaire parce qu’à travers les mots de notre avocat nous sommes sans transition convoqués dans un Paris vivant ni plus ni moins que celui dont parlait Montesquieu dans les « Lettres persanes » ou Hugo dans ses « Choses vues ». C’est le même Paris qu’aujourd’hui, avec ces mêmes lieux charismatiques : d’abord le Pont Neuf et la place Dauphine ; ensuite la place de Grève en face de l’Hôtel de Ville, l’Hôtel Dieu, Notre Dame, la Seine avec ses bateaux… Dans ce contexte connu et dans un amour partagé entre l’auteur et le lecteur, on participe aux événements grands et petits qui font en même temps l’histoire des lieux et l’histoire de France entre 1766 et 1789.
C’est un livre qui me donne, chaque fois que je l’ouvre, de nouvelles émotions et suggestions. On revient spontanément vers ce livre, par vagues successives, soit pour évoquer les vicissitudes humaines de Marc-Antoine Doudeauville et de ceux qui faisaient partie de son entourage, soit pour retrouver des épisodes et des personnages historiques que cette écriture élégante et vive nous rapproche d’une façon extrêmement naturelle en nous invitant à les aimer, même et surtout en raison de leurs défauts humains. La liste est probablement infinie, mais j’avoue que je suis resté fort attaché à tout ce monde qui semblait vivre dans mon même temps, dans l’immeuble d’à côté, depuis l’immense et fragile Voltaire jusqu’au malchanceux Louis XVI, qui obtient lui aussi mon affection désintéressée.

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« Une histoire française. Paris, janvier 1789 » de Valère Staraselski est un livre qui défie les dérives littéraires de nos temps où les éditeurs priment le petit format et la fiction déracinée, très souvent violente et vulgaire. Avec le prétexte que le public ne lira que cela.
S’il y a une maladie qu’on peut appeler « manque d’écoute » ; si cette maladie amène à l’indifférence, pire, au refoulement de l’histoire… il ne faut absolument pas se rendre pour cela. Il faut, au contraire, briser le mur qui empêche les lecteurs de connaître les livres comme celui-ci, les soustrayant au risque d’être jugés de livres « difficiles », destinés à une élite de lecteurs avertis… D’autant plus que l’amour de Staraselski pour une lecture correcte et fidèle de l’Histoire se lie à la conscience des dangers venant des différentes interprétations qu’on exploite sur le corps de l’histoire même, donnant lieu à des tromperies et trahisons graves outre à de véritables dénégations.
Le véhicule d’une lecture ouverte à tout le monde, populaire, semble être le meilleur moyen pour que l’Histoire soit correctement visitée.
Dans l’esprit de Valère Staraselski, le roman est donc un moyen idéal pour assimiler une époque de notre histoire et s’y caler dedans… mais il ne faut pas courir… Il faut suivre le raisonnement des siècles passés, en écouter attentivement la voix. Tout comme dans un dialogue accompli, il faut donner à chacun des interlocuteurs, même si nombreux, la possibilité de s’exprimer jusqu’au bout, de raconter ce qu’ils ont traversé du commencement jusqu’à la fin, sans être ennuyeux, bien sûr… Mais il n’y a pas d’autres voies. Car la Babel linguistique, historique et politique profite toujours de cette habitude de se couper réciproquement la parole. L’analphabétisme « de retour » s’impose facilement, avec toutes ses redoutables conséquences, dans les peuples dérangés par l’excès de signaux contradictoires, lorsque les vérités fondatrices de la société humaine cessent de représenter un patrimoine partagé et chéri.

Comme le disait Gabriel García Márquez, « la vie n’est pas ce que l’on a vécu, mais ce dont on se souvient et comment on s’en souvient ». (1) « Vivre pour la raconter », le titre d’un des romans les plus passionnants de l’écrivain colombien, ou alors « revivre pour la raconter à nouveau » : cela pourrait efficacement expliquer un des aspects primordiaux de ce roman de Valère Staraselski.
Auparavant on avait besoin des écrivains, des bardes et des hommes de théâtre pour voir racontés les moments incroyables et les paradoxes de notre vie… pour en faire un patrimoine d’expériences communes, pour en tirer aussi une force collective ainsi que la capacité de réagir aux injustices, aux abus de pouvoir, à l’arrogance des dictateurs, et cetera. On avait besoin d’un filtre littéraire et gestuel pour raconter ce que nous avions vécu.
Maintenant, nous nous racontons notre vie tous seuls. Une vie illustrée dans des détails extrêmement riches et pourtant d’une façon qu’on ne pourrait plus fragmentaire et contradictoire… Aujourd’hui, dans tout récit autobiographique de l’existence qui change, il y a une contradiction croissante entre ceux qui « vivent pour la raconter » — sans trouver parfois le temps de le faire — et ceux qui « racontent ce qu’ils ne savent pas ». Mais il y a aussi, avec toute leur dignité, ceux qui préfèrent se tenir à l’écart, travaillant en silence sans qu’il y ait forcément la nécessité de tout traduire en communication et récit ouvert vers le monde.
D’ailleurs, ces deux vérités peuvent bien s’intégrer réciproquement dans une hypothèse de roman (et de vie) plus évoluée : « vivre pour la raconter tout en demeurant caché » : dans cette « histoire française », le jeune Georges de Coursault met noir sur blanc la vie de son aîné Marc-Antoine Deaudeville, pour rattraper le décalage de 23 ans entre 1766 et 1789 et retrouver aussi, dans la reconstruction de la vie intense d’un « témoin fiable, en dehors de la mêlée », les raisons de la Révolution désormais imminente. Un dialogue se déclenche, passionnant et précipité, comme dans les meilleurs couples de l’histoire, comme il arrive aussi pour les deux clowns ou les deux policiers : l’un vit la vie et l’autre la raconte… Il faut se dédoubler même si l’on est tout d’un bloc !

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1) Le numéro deux
Le choix des deux narrateurs ayant deux destins parallèles (Doudeauville et Coursault) se relie à « l’esprit de conversation » de tous les romans de Valère Staraselski, à commencer par « Dans la folie d’une colère très juste » (L’Harmattan, 1996). Le duo soudé entre Marc-Antoine et Constance de Durbois est bien sûr nécessaire aussi à la survie et à l’enrichissement philosophique de tous les deux. Mais ce n’est pas le seul échange exclusif entre Marc-Antoine et les personnes qui lui sont indispensables. Dans tous les passages de sa vie, il se trouve engagé dans des rapports « à deux » : avec la vieille Élisabeth qui nourrit son enfance ; avec le Père Autun qui suit son adolescence en lui donnant une éducation sage et rêveuse à la fois ; avec Petit-Pot, son premier ami à Paris ; avec Claude Adrien Dunoyer, son chef et maître (2) ; avec Sébastien Bréhal, son ami du coeur et de l’intellect ; avec Julie, la dévote femme de chambre de la rue de Maçons ; avec Baptiste, son factotum et digne alter ego dans l’ombre ; avec André de Maisonseule, son ami éveillé, ouvert tous azimut sur le monde qui change ; enfin avec Georges de Coursault, son relais lancé vers le futur qu’il se voit dramatiquement nié. Autant de points de repère dans sa navigation qui serait, en manque de cela, aveugle. D’ailleurs, le numéro deux représente la transmission, la procréation et en même temps le décalage, la dialectique, et cætera.

2) Le juge et l’avocat dans le procès de l’histoire
Jusque de son premier roman, les personnages de Valère Staraselski incarnent souvent le rôle de l’avocat « des causes perdues », comme l’aurait dit mon père, avocat lui-même, par un sourire bienveillant. Cela me fait penser aussi, même si je ne suis pas un catholique observant, à la Madone « avvocata nostra », prête toujours à défendre les faibles et les exclus « contre » la justice de Dieu, trop rigide et absolue. Peut-être, en absence d’une Madone qui était sans doute l’expression du peuple, il n’y aurait pas été un Jésus à la voix alternative, simple, directe, que saisissaient au vol tous les hommes exclus du pouvoir et de la richesse.
Cette attitude de « défenseur dialectique et engagé » correspond parfaitement à l’histoire humaine et politique de Valère Staraselski. À partir de son adhésion au parti communiste, une « société » dont je connais bien les conditions et les richesses humaines et morales en delà des différences entre France et Italie. À combien d’idées reçues, violentes et offensantes, ont dû réagir un à un les militants de ce parti, qui était pourtant profondément enraciné dans les pays de l’Europe occidentale avec un rôle majeur dans la société et dans la culture ! Combien de brimades a pâti Louis Aragon, par exemple, avant d’être pleinement accepté comme intellectuel et poète !
(Je n’ai pas d’espace ici, mais je vois devant mes yeux, comme si c’était aujourd’hui, mon ancien professeur d’histoire et philosophie, Giuliano Manacorda, obligé de nous apprendre l’histoire de la façon la plus objective possible, sans jamais pouvoir exprimer ouvertement, au contraire de ses collègues, ses intimes convictions…)
Une telle exigence d’objectivité jusqu’au bout fait partie depuis toujours d’un style de vie et se transfère avec cohérence dans les textes de Valère Staraselski. Cela m’a fait penser beaucoup à Victor Hugo, à sa façon tout à fait différente et pourtant convergente de se positionner devant les événements de l’histoire…
La différence substantielle entre Valère Staraselski et Victor Hugo réside dans le rapport avec le lecteur. Victor Hugo se charge personnellement, en tant qu’auteur, de son jugement moral et humain, proposant au lecteur sa clé interprétative, tandis que Valère Staraselski — tout en laissant pleine liberté de s’exprimer aux sentiments ainsi qu’aux inclinaisons politiques et morales de ses personnages — se borne, dans son rôle d’auteur, à témoigner, à raconter de façon que le lecteur puisse en tirer tout seul les conclusions. Par contre, lorsque le récit a besoin de fouiller plus à fond dans certains passages de l’histoire de France, il arrive parfois que sa voix prenne le dessus sur la voix narrative de Marc-Antoine Doudeauville. Tandis que l’histoire est racontée de façon passionnée, mais toujours objective, comme en deçà d’une vitre ou d’une page de journal, les vies des personnages et notamment celle de Marc-Antoine Doudeauville sont protégées dans une aura de respect, selon le principe inébranlable que l’histoire appartient à tout le monde, tandis que la vie humaine est forcément une chose privée, rentrant dans le domaine exclusif de chaque être humain. Ce choix « réservé » et « pudique » freine un peu les lecteurs, désireux de partager jusqu’au bout les vicissitudes humaines des personnages qu’ils voient de toute évidence écrasées par les grands événements de l’Histoire. D’ailleurs, il faut reconnaître que cette « histoire française » est illustrée avec respect et mesure, les seuls moyens adaptés pour montrer efficacement, jusqu’au dernier instant, la complexité des phénomènes décrits sans faire recours à des jugements sommaires, tranchés avec la hache ou la guillotine…
Dans cette optique, le modèle des « Misérables » et de « Quatre-vingt-treize » de Victor Hugo constitue à mon avis un repère primordial pour ce roman ainsi que pour d’autres livres de Valère Staraselski.
Cependant, si les romans de Hugo sont en général des grands réquisitoires de la part d’un juge — Victor Hugo lui-même — qui s’efforce d’être juste et humanitaire jusqu’à l’obsession, Valère Staraselski donne la parole à un avocat. Celui-ci, se dérobant à toute rhétorique, montre combien il a intimement compris les causes profondes des événements dramatiques et irréversibles se déroulant sous ses yeux. L’histoire a besoin de son regard. Peut-être, s’il n’y avait pas eu Marc-Antoine Doudeauville, l’histoire ne se serait pas déroulée comme cela…

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3) Le personnage-clé de cette « histoire française »
En ce monde divisé et pourtant riche de contradictions que cette « histoire française » nous fait vivre et savourer jusqu’aux moindres détail de la vie quotidienne — le « Paris qui bouge »  de la seconde moitié du XVIIIe siècle, d’où va bientôt se déclencher l’étincelle du changement —, la figure centrale, Marc-Antoine Doudeauville, est un homme d’origines modestes, avec très peu de chances, au départ, de s’en sortir, qui évolue énormément s’appliquant à l’étude et au travail en même temps. C’est l’histoire d’un défi et d’un dépassement, voire d’un changement radical. Le prolétaire intellectuel devient un intellectuel bourgeois ou peut-être un bourgeois-bohémien aux solides bases philosophiques culturelles et morales. Il a bien sûr une conscience politique très profonde. Mais ce n’est pas seulement en raison de cela qu’il sent l’urgence de transmettre. Il y a un fort esprit dialectique en lui, avec le courage de douter.
D’ailleurs, cet homme qui a souffert pour s’affranchir et se libérer maintient toujours vif le souvenir de sa vie passée. Il y revient volontiers, avec respect et même nostalgie…

4) Le « personnel » est-il « écarté du politique »  ?
Si le « personnel » dans les romans de Staraselski est protégé, « écarté du politique », tout de même affleure dans chacun de ses personnages une exigence, de plus en plus marquée, d’affirmer ses problématiques existentielles…
Voilà une hypothèse « alternative » et « dialectique » que je me permets de lancer : « mais, en fin de compte, si l’on se trouve à mal parti, confrontés à l’hypothèse assez probable de devoir mourir, pour qui et pourquoi devrait-on avoir envie de raconter l’histoire qui s’est déroulée autour de nous, que nous partageons bien sûr avec passion en lui donnant peut-être quelques petits apports personnels ? Pour une postérité que nous n’avons pas procréée ? Pour transmettre quoi ? »
Je crois que Marc-Antoine Doudeauville désirait surtout transmette à Coursault, un jeune qui aurait pu être très bien son fils, ses propres joies secrètes. Et j’essaie de deviner sa principale joie secrète… À la mort de son « chef et maître », l’avocat Claude Adrien Dunoyer, en découvrant de façon abrupte et traumatique que celui-ci était son père, il apprend aussi que Dunoyer avait eu une relation d’amour fou avec une couturière, dont Marc-Antoine avait connu juste le nom de famille, Perrault. Marc-Antoine Doudeauville est en définitive fier d’être le fils de cette couturière. Cet amour caché, revenant à la surface, le bouleverse parce qu’il déstabilise le système de valeurs et de règles qu’il a toujours essayé de respecter.
Revenant en arrière dans la lecture, on se souvient à ce propos de Laurence, la couturière que son ami Sebastien Bréhal aimait éperdument…
Quant à la Fantine des « Misérables », à laquelle je pense spontanément, elle « avait la farouche bravoure de la vie ».
Dans la tragédie des Buddenbrook de Thomas Mann, le personnage principal, Thomas, assez ressemblant à Claude Adrien Dunoyer, plonge dans le scandale familier et social à cause de son amour partagé avec une fleuriste…
Et ce personnage de Julie ? Quel rôle a-t-elle dans la vie de Marc-Antoine Doudeauville ? Celui-ci a souvent besoin d’évoquer Julie, cette femme de chambre qu’il a connue quand il habitait dans la soupente de la rue des Maçons, tout comme il raconte, avec la même régularité de ses deux rencontres hebdomadaires qu’il consacre à son amie Constance de Durbois. Il parle de Julie avec un certain détachement imprégné de paternalisme, de Constance avec un respect qui ne se dément pas. Pour atteindre enfin le but professionnel de devenir un avocat reconnu, comme il le mérite, il est bien possible que Marc-Antoine Doudeauville ait renoncé à vivre publiquement son rapport avec Constance tout en renonçant, il me semble, à l’amour pour Julie. Bien sûr, cela dépendait beaucoup des mœurs et des sensibilités de son temps, ainsi que des règles en fait de mariage entre membres de classes sociales différentes. Mais Constance était trop en dessus de Marc-Antoine tandis que l’autre était trop humble. Donc, en définitive, il a mené jusqu’à l’accident sur le chemin de Belleville la même vie que son père. Une vie de satisfactions et de petits plaisirs dans laquelle était banni le mot liberté. En fait, le jour où il décide de briser le mur de silence et d’ouate que ses tuteurs avaient érigé autour de lui, lorsqu’il ose rendre visite à la sœur de sa pauvre mère, songeant peut-être que sa mère n’était pas morte lors de son accouchement et que cette femme Perrault était en vérité sa propre mère, vieille, mais encore en vie… Il est violemment renversé par un carrosse sur le chemin de Belleville…
La preuve de mon hypothèse ? Pendant les sept jours de son récit fouillé et constellé de merveilles historiques et littéraires, Marc-Antoine Doudeauville a trouvé bien le temps de dévoiler ses secrets au jeune écrivain-sténographe, y compris le coup de théâtre de sa véritable naissance, sans que son meilleur ami André de Maisonneuve ne fût jamais présent. Aurait-il tout avoué si celui-ci avait au contraire assisté à ses confessions ? Certes que non. Bien sûr, Maisonseule connaissait tout de cette mère Perrault, de cette tante qui vivait auprès du chemin de Belleville. Mais peut-être, il ne savait pas la raison de l’envie brusque de Marc-Antoine de la voir. Il avait besoin d’un nouveau repère, d’une complice pour s’autoriser à briser le cercle qui lui levait le souffle, à vivre de façon peut-être moins impeccable, mais plus sincère… (3)
Dans les dernières pages de cette « histoire française », apparemment hors danger, guéri avec toute la sympathie et le soulagement de ses lecteurs, Marc-Antoine Doudeauville pourra assister à la « rupture annoncée » de la Révolution, mais qui sait s’il assumera en futur des attitudes plus explicitées, en renonçant aux conforts du compromis ! Sera-t-il capable de choisir la liberté, pour lui aussi ? Ou alors, emporté par les événements, il oubliera tout pour se contenter d’avoir « tout raconté » ?

004_jardin palais royal 180

Giovanni Merloni

Dans les prochains jours (lundi 26 et jeudi 29 octobre) je consacrerai deux billets à une brève sélection critique de quelques morceaux de cette « histoire française » pour essayer d’en rendre mieux l’histoire et l’atmosphère.

(1) Gabriel García Márquez, en exergue à « Vivre pour la raconter », son livre de mémoires d’enfance et de jeunesse.
Dans ce roman d’une vie, l’auteur fait revivre, à chaque page, les personnages et les histoires qui ont peuplé son oeuvre, du monde magique d’Aracataca à sa formation au métier de journaliste, des tribulations de sa famille à sa découverte de la littérature et aux ressorts de sa propre écriture.

(2) Celui qui lui a donné un nom similaire au sien et l’a secrètement aimé d’autant plus qu’il était issu d’un « grand amour ». On peut imaginer la grande émotion et satisfaction de Dunoyer en voyant sous ses yeux son fils grandir et progresser… d’ailleurs, le fait d’avoir amené Marc-Antoine à la fameuse séance de la flagellation du Parlement de Paris est sans doute révélateur…

(3) Le thème de la couturière qui s’efface complètement ou meurt tragiquement fait le pendant avec ce métier hyper social de l’avocat (le métier du père).
La mère de Marc-Antoine, « une femme Perrault » dont on ne saura jamais le prénom, était une couturière. Elle ressemble à la Fantine des Misérables… Laurence, la fiancée de Sébastien qui périt tragiquement lors d’une manifestation, elle aussi est une couturière…

Toute explication logique ou cohérente m’échappe : l’«hérésie» artistique de Franco Cossutta

13 mardi Oct 2015

Posted by biscarrosse2012 in commentaires et débats

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Artistes de tout le monde, Portrait d'un tableau

001_Franco dans l'atelier

Franco Cossutta dans sa maison-atelier

L’«hérésie» artistique de Franco Cossutta

Ayant reçu depuis Michel Benard un texte de Franco Cossutta, où ce dernier « se raconte » admirablement et à fond, j’ai trouvé cela très intéressant.
Les tableaux de Cossutta, que j’ai déjà proposés dans ce blog, n’ont pas peut-être besoin d’être trop expliqués. Ils « parlent » d’une façon tellement directe et énergique qu’un exercice de bravoure critique s’appliquant à leur sens, à leurs causes primordiales, à leur style, n’y ajouterait rien et serait, peut-être, lourd comme une mise en scène hollywoodienne vis-à-vis d’une tragédie grecque.
Le roi est nu. Il n’a pas besoin d’expliquer les vicissitudes de son existence lorsqu’il se trouve dans le point limite entre la vie et la mort. C’est le même discours pour les œuvres de Franco Cossutta. S’il a traversé une existence aventureuse, dure, heureuse, constellée de hauts et de bas, cela n’a aucune véritable conséquence sur son art.
Certes, il a eu un accident grave qui a de but en blanc changé sa vie, lui donnant une sorte de fatalisme ou alors de capacité de relativiser les chances tout comme les échecs qui peuvent toucher aux gens doués comme lui.
Certes, il a affirmé plusieurs fois que son art a été une explosion inattendue, une nécessité qui s’est déclenchée dans le moment même de ce terrible passage dans « l’entre-deux ». Une consolation aussi.
Pourtant, quand j’ai visité, très récemment, son atelier, il m’avait montré, avec orgueil, les reproductions de quelques œuvres d’un oncle de Friuli, ayant son même nom de famille.
Je ne donnerais pas trop d’importance à des hypothèses « génétiques », trop déterministes, voulant découvrir une possible descente « de branche en branche » du génie artistique dans les familles. D’ailleurs, il est absolument vrai et prouvé : en Italie, surtout dans certaines régions — comme le Friuli — il y a depuis des siècles une tradition ininterrompue de travail artisanal et de création artistique qui vont toujours ensemble, dans une synergie tout à fait prodigieuse.
En même temps, en Italie, le nombre « excessif » de talents a paradoxalement amené à une vision exagérément sélective de la figure de l’artiste : « si tu n’es pas un « vrai » artiste, un « grand » artiste, il faut tout arrêter et s’adresser à des travaux plus ordinaires ». « Apprends l’art et mets-le de côté ! » («Impara l’arte e mettila da parte»)
Il est bien possible que Franco Cossutta, dans la première partie de sa vie, ait inconsciemment « renoncé » à s’exprimer dans un art — la peinture — considéré, en Italie surtout, un luxe, une activité optionnelle, n’amenant pas d’argent, ayant pour conséquence, au contraire, la misère inéluctable de « l’artiste jeûnant ». Car en lui est très forte l’autorité d’un alter ego qui aurait toujours voulu respecter diligemment les aspirations familiales, un fond moral qui l’a porté à leur obéir, mettant « de côté » un art désargenté pour assumer jusqu’au bout ses « responsabilités ».
Mais son obéissance aux désirs normaux ne pouvait pas être absolue. Voilà qu’il s’engage, avec enthousiasme, dans un autre « art », celui du pilote de voitures et de motos ! Un art qui demande précision, fantaisie, habileté dans le dessin que les roues tracent sur la route, capacité de cerner, au milieu d’innombrables voies invisibles, la piste meilleure… Un art qui demande le courage, parfois, de fermer les yeux ou, comme le faisait le grand Nuvolari, de voyager les phares éteints dans le noir de la nuit.
Je vous laisse lire ce qu’il raconte de son aventure cosmique, de la découverte de soi. Je lui crois, mot par mot. Mais j’ai aussi la sensation que ce grand artiste a comme un besoin, caché et insistant, de se justifier, de demander pardon pour avoir osé désobéir à ce qu’on avait décidé pour lui. Car même une hérésie inquiétante et dangereuse — choisir de risquer la vie sur l’asphalte à chaque course — peut rencontrer d’emblée l’admiration, sinon l’approbation qu’une longue routine d’artiste aux marges de la société ne rencontrerait pas.

002_Franco Cossutta comos 1

Un tableau de Franco Cossutta

Heureusement, quand les circonstances ont poussé naturellement notre ami à s’engager dans l’art pour laquelle il était né, la peinture, sa « prudence » et son naturel équilibre n’ont pas empêché Franco Cossutta de briser la toile, atteignant et traversant des mondes absolument fantaisistes et libres. Mais ce que Franco appelle « son univers », « sa dimension » la plus cohérente, jaillit toujours, à mon avis, chaque fois, d’une « rupture », d’une volonté de désintégration comme action préliminaire indispensable pour « créer » son propre monde poétique. Peut-être retrouve-t-il ce qu’il a vu lors de son terrible accident ou aussi les visions qu’il a absorbé dans la première enfance. Mais il est sûr et certain que ces images — qui semblent flotter dans le firmament du ventre d’une mère — il « sait comment » les reproduire, ou pour mieux dire il sait magistralement les ressusciter, sans hésitations et sans failles. En d’autres termes, il ne travaille pas sous la suggestion de quelque autorité invisible qui lui « dicte » l’œuvre par le menu. Il crée dans un enviable état de grâce ce que sa sensibilité d’artiste lui suggère. C’est une chose bien sûr miraculeuse, mais tout se joue dans le miracle de son immense talent !
Dans la lecture-écoute de sa voix ci-dessous, vous trouverez d’ailleurs quelque chose qui est encore plus important, pour Franco Cossutta, vis-à-vis de l’art et de la beauté qu’il entraîne : communiquer, transmettre, dialoguer, exprimer des valeurs universelles qui ne sont pas que cosmiques.
Car chaque artiste a surtout besoin de parler, un à un, à ceux qui visitent son art. Peut-être, la langue des couleurs suffit à transmettre tout cela. Mais, je crois, une troisième phase poétique va s’ouvrir dans la vie de cet homme solitaire qui ne saurait pas se passer des autres. Voilà que dans ces mots quelque chose de nouveau se libère…

Giovanni Merloni

003_Franco Cossutta cosmos 7

Un tableau de Franco Cossutta

Toute explication logique ou cohérente m’échappe

« Je m’efface par rapport à l’existence, capte les influences extérieures avec ce ressenti de m’intégrer à la peinture, de me mêler aux pigmentations colorées et de me couler dans les formes qui naissent sur la toile.
Ce sentiment « d’intuition » me vient non pas nécessairement lorsque j’exécute une peinture, mais plutôt lorsque je la peaufine, la corrige, la modifie très légèrement du premier jet.
Il ne m’est possible de peindre que lorsque je me retrouve en communication avec l’espace, le cosmos ou un autre environnement parallèle.
Je suis sous influence, tel un récepteur, je deviens le médium de ce qui m’est envoyé ou que je ressens comme tel.
Il m’est très difficile de pouvoir donner des explications logiques car je ne réagis que sous impulsions externes.
C’est comme si j’étais en perte d’identité, de personnalité pour me fondre dans l’univers, me mêler au grand tout !
Je peux passer d’une sorte de libération extatique à une forme de crucifixion interrogative !
Formule classique. « Qui sommes-nous ? Que deviendrons-nous ? Quel sens a la vie ? »
Autant de questions dont je perçois la réponse mais qui cependant demeurent en suspend…»

004_Franco Cossutta cosmos 13

Un tableau de Franco Cossutta

«… Pour moi créer ne devient possible que dans l’émotion « intuitive » et non pas dans la réflexion intellectuelle qui fausserait toute l’authenticité de l’œuvre que je ne fais que transposer.
Je ne peux agir dans mon acte créateur tout à fait relatif, qu’intuitivement, sans calculer, sans réfléchir, simplement guidé par des phénomènes externes sur lesquels je n’ai aucune réelle maîtrise.
Dans ce souffle fugitif, sans aucune préparation, les formes, volumes, couleur se mettent en situation naturellement, automatiquement, si je m’aventure à vouloir reprendre le contrôle tout se bloque et déraille.
Toute explication logique ou cohérente m’échappe, je ne peux rien dire de plus.
Je ne suis que l’intermédiaire de forces cosmiques, telluriques, spirituelles dont je ne peux donner aucune révélation tangible. »

Franco Cossutta

005_Affichette Gueux Franco et JMP 2015

Le calme du calame dissipe le bruit du monde

25 vendredi Sep 2015

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Artistes de tout le monde, Ghani Alani

001_alani 06 (1) 180 Le calme du calame dissipe le bruit du monde

Lors d’une nouvelle visite à Ghani Alani, je suis resté une demi-heure à l’observer pendant son travail. C’était comme assister d’en haut d’un promontoire à la traversée d’une barque, avançant lente et calme dans l’eau ferme et tiède de la Méditerranée au crépuscule. Ou alors, aux mouvements assurés de Robin Hood (ou de Guillaume Tell) en train de tirer la corde de son arc contre sa poitrine avant de laisser partir la flèche, escomptant déjà qu’elle arrivera juste au centre de la cible lointaine, invisible pour de gens normaux. Fasciné par l’alternance du calame et du pinceau, je me suis longuement interrogé sur le sexe des noms qu’on attribue aux choses. Par exemple, le calame est au masculin, tandis que la plume est au féminin. Mais le calame, qu’on crée en coupant les tiges des roseaux, pour s’acquitter de sa mission a besoin de sa cavité naturelle qui est à l’intérieur. Un outil que la nature même a créé pour accueillir l’encre, qui est par contre au féminin. D’ailleurs, ayant la pointe coupée sur la diagonale, le calame ressemble à une flûte…

002_alani 02 (1) 180

Tandis que Ghani Alani laissait couler l’encre tout au long de sillons invisibles que son sentiment créateur avait tracés bien avant d’entamer sa séance de calligraphie, je me suis amusé à regrouper d’un côté les éléments masculins et de l’autre les éléments féminins entrant en jeu. Le calame, le pinceau, le parchemin et le papier étaient les « hommes » (ou les garçons) , tandis que la flûte, l’encre et la page étaient les « femmes » (ou les filles) de cet extraordinaire atelier où le respect de la tradition se conjuguait intimement avec un évident esprit de modernité.
Je me suis alors souvenu d’une ancienne question dont j’avais longuement discuté, à Rome, il y a à peu près quinze ans, avec mon ami Alvaro Vatri, lors de la préparation d’une exposition et d’un spectacle pour fêter l’anniversaire du pont Milvio, un pont romain presque aussi vieux que la ville de Rome, dite éternelle : « Entre le pont et le fleuve, qui est l’homme ? demandais-je. Qui est la femme ?
Ici, la page, alias le parchemin, pourrait s’identifier avec le fleuve, tandis que le calame-pinceau — ne faisant qu’un avec la main et le geste créateur — serait le pont. L’encre ou la couleur qui coule du calame sur la surface vallonnée de la page, sans jamais déborder, pourrait être alors l’eau du fleuve qui revient au fleuve même, comme si la roue d’un moulin lui imposait d’incessantes cabrioles…
D’ailleurs, c’est Ghani Alani même qui le dit : “il n’y aurait pas la nuit s’il n’y avait pas le jour ; il n’y aurait pas la vie s’il n’y avait pas la mort et finalement il n’y aurait pas l’homme s’il n’y avait pas la femme”.
La calligraphie serait alors, éminemment, un acte d’amour et de paix, une étreinte plus ou moins prolongée, une séance de tendresses réciproques entre le calame et la page, le pinceau et la page, où tout se confond dans un échange charnel et sublime à la fois. La page devient calame, l’encre devient pinceau. L’homme devient femme…

003_alani 03 (1) 180

Avant de nous séparer, Ghani Alani m’a donné la poésie ci-dessous, que j’ai ensuite recopiée et traduite en italien, pour le goût de la lire dans ma langue aussi… Et voilà que dans cette poésie l’on retrouve — expliqué et traversé comme une vie entière — tout le monde poétique et philosophique de Ghani Alani, venant d’un travail quotidien, incessant, où les éléments opposés qui constellent nos vies se  rencontrent physiquement et dialectiquement, pour donner enfin la naissance à des œuvres-êtres qui deviennent de coup en blanc des personnages accomplis d’une beauté extraordinaire, capables à leur tour de parler et de contribuer, comme autant de soldats du sourire, à la grande, déchirante, douloureuse mais enfin victorieuse bataille de la paix :

« Moi, je tue sans verser le sang
Et toi, tu massacres en semant la désolation. »

Giovanni Merloni

004_alani 08 (1) 180

La lettre de mon calame est une amoureuse

Elle écrit avec un calame qui n’est autre que son image
Douce à la caresse, harmonieuse au regard
La noirceur de ses yeux, en pleurant, fait sourire les pages du destin.

De ses lèvres, coule la sève ou le poison, l’esprit de son amoureux.
Elle n’a d’autre maître que celui qui l’a sculptée
De son souffle, tantôt elle est le ney, tantôt elle est la plume.
Conquérante de l’espace par la pensée de l’écrivain,
Elle est née sur la rive du fleuve :
C’est ainsi qu’elle a capté la mélodie du rossignol.
Enlacée à la main de son seigneur
Elle peut tout posséder de ce monde.

Elle brode avec la nuit les habits du jour.
Qu’elle commence à parler, elle ne laisse aucune chance à un parleur ;
Muette quand elle est au repos, elle est l’éloquence même lorsqu’elle est en action.
Elle ne s’est jamais prosternée qu’au sein du mihrab de la page amoureuse ;
Elle ne caresse que la peau douce du parchemin ;
Elle peut disperser les armées, comme elle peut réunir les troupes de la paix ;
Elle ne se désaltère qu’en s’enivrant au bénitier de l’encre pour apaiser ainsi la soif d’entendement.
La liqueur de sa bouche est la rosée des prairies de la page ;
Parfois, elle en est le torrent furieux.
Je l’entends chantonner, décrivant ses joies et ses malheurs.

« J’ai été arrosée et chantée
Et aujourd’hui, j’arrose, je chante.
Et même je calligraphie ;
On m’appelle roseau
Je suis le bonheur pour certains ;
On me fait chanter de la main. »

Ses larmes débordent pour remplir les pages
Ses yeux décochent des flèches qui atteignent le cœur des amoureux ;
Elle courbe l’esprit des hommes sous ses dents.
Une fois, je l’ai entendue se comparer à l’épée en disant

« Moi, je tue sans verser le sang
Et toi, tu massacres en semant la désolation. »

Ghani Alani

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La lettera che nasce dal mio calamo è un’innamorata

Il calamo con cui lei scrive è la sua stessa immagine
Dolce alla carezza, armoniosa allo sguardo
Il nero dei suoi occhi, piangendo, fa sorridere le pagine del destino.

Dalle sue labbra, cola la linfa o il veleno, lo spirito del suo innamorato.
Lei non ha altro maestro che quello che l’ha scolpita
Col suo soffio, lei a volte è il flauto e a volte la penna.
Conquistatrice dello spazio per volere dello scrittore,
Lei è nata sulla riva del fiume:
Così ha potuto afferrare la melodia dell’usignolo.
Stretta alla mano del suo signore
Di questo mondo può tutto possedere.

Lei ricama con la notte i vestiti del giorno.
Se comincia a parlare, lei non lascia alcuna chance a un parlatore;
Muta quando è in riposo, diventa l’eloquenza in persona quando entra in azione.
Lei non si prosterna mai, tranne che in fondo alla nicchia della pagina amorosa;
Lei non carezza che la pelle dolce della pergamena;
Lei può disperdere le armate, ma può anche riunire le truppe della pace;
Lei non si disseta che inebriandosi all’acquasantiera dell’inchiostro per calmare così la sete di intelligenza.
Il liquore della sua bocca è la rugiada delle praterie della pagina;
A volte, lei ne diventa il torrente furioso.
Io la sento canticchiare, descrivendo le sue gioie e le sue infelicità.

« Sono stata innaffiata e cantata
E oggi, io innaffio, io canto.
E scrivo anche in bella calligrafia;
Mi chiamano canna
Per alcuni io sono la felicità;
Ed è una mano che mi fa cantare. »

Le sue lacrime sconfinano riempiendo le pagine
I suoi occhi scoccano frecce che arrivano al cuore degli innamorati;
Sotto i suoi denti lo spirito degli uomini si curva.
Una volta, l’ho sentita paragonarsi alla spada e dire

« Mentre io uccido senza versare alcun sangue
Tu, invece, massacri seminando la desolazione. »

Ghani Alani
(traduction en italien : Giovanni Merloni)

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