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Cent jours II : compte à rebours

23 mardi Déc 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

≈ 5 Commentaires

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Les Halles de Paris dans Irma la douce de Billy Wilder (1963)

Cent jours II/II : compte à rebours 

Cent jours pour apprendre à relativiser le sens de notre vie.

Quatre-vingt-dix-neuf jours pour jouer le jeu.

Quatre-vingt-dix-huit jours pour rester dans le monde.

Quatre-vingt-dix-sept jours pour faire ou défaire notre patchwork invisible.

Quatre-vingt-seize jours (seront-ils suffisants ?) pour faire semblant que rien ne s’est passé.

Quatre-vingt-quinze jours pour compter un à un les jours passés.

Quatre-vingt-quatorze jours pour vaincre ou perdre.

Quatre-vingt-treize jours pour jouer à « quitte ou double ».

Quatre-vingt-douze jours à la recherche d’un nouvel abri, suffisamment ombragé.

Quatre-vingt-onze jours pour s’équiper d’un haut-parleur et d’un long fil pour s’adresser au monde.

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Les Halles de Paris dans Irma la douce de Billy Wilder (1963)

Quatre-vingt-dix jours pour faire les valises.

Quatre-vingt-neuf jours pour nous décider à nous couper un bras ou une jambe.

Quatre-vingt-huit jours pour se séparer du lest.

Quatre-vingt-sept jours pour se familiariser avec les poubelles.

Quatre-vingt-six jours pour se repentir d’avoir tout jeté, pour revenir en arrière, chercher la photo de notre mère au milieu des poupées amputées et des pneus Michelin.

Quatre-vingt-cinq jours pour préparer une liste des choses les plus importantes.

Quatre-vingt-quatre jours pour faire un tri entre ce qui est peut-être important et ce qui est absolument nécessaire.

Quatre-vingt-trois jours pour découvrir qu’on a déjà jeté à la décharge publique soit l’important soit le nécessaire.

Quatre-vingt-deux jours pour se plaindre du mauvais fonctionnement du service de récolte et destruction des déchets urbains.

Quatre-vingt-un jours pour s’apercevoir que quelqu’un a probablement puisé dans la poubelle pour s’emparer de l’encadrement de la photo de notre mère.

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Les Halles de Paris dans Irma la douce de Billy Wilder (1963)

Quatre-vingts jours pour se protéger des sursauts de tension.

Soixante-dix-neuf jours pour nous séparer d’une dent malade.

Soixante-dix-huit jours pour nous opérer à la dernière minute et nous sauver juste à temps.

Soixante-dix-sept jours pour empêcher l’intestin, notre « deuxième cerveau », de trop penser.

Soixante-seize jours pour s’acheter un maillot de laine et un pull irlandais.

Soixante-quinze jours pour établir une liste de ce qui est nécessaire parmi tous les bidules que nous aurons encore sur nous sans le savoir.

Soixante-quatorze jours pour relire soixante-quatorze fois une lettre d’amour qu’il faudra absolument jeter.

Soixante-treize jours pour s’imaginer un enterrement hors du commun au milieu des poupées amputées, des pneus Michelin et des photos des mères mortes.

Soixante-douze jours pour décider au sujet des dernières volontés : consigner une feuille de mots tremblants à un aride notaire ? Déchirer la lettre ou alors la livrer, elle aussi, dans les mains du hasard ?

Soixante et onze jours pour effeuiller une marguerite.

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Les Halles de Paris dans Irma la douce de Billy Wilder (1963)

Soixante-dix jours pour observer patiemment notre impatience.

Soixante-neuf jours pour essayer de laisser un témoignage détaillé de nos contrariétés.

Soixante-huit jours pour essayer de mettre en valeur quelques traits emblématiques, voire uniques, de notre passage dans la vie.

Soixante-sept jours pour se perdre dans une myriade de mondes et de vies vécues, dont la trace ne résiderait pas dans les choses faites ni dans les choses vues, mais plutôt dans les personnes rencontrées, voire aimées.

Soixante-six jours pour nous souvenir une à une des personnes, ignorantes de nous et hostiles, qui nous ont empêchés de vivre et d’aimer.

Soixante-cinq jours pour remonter au péché originel, aux fautes que nous avons subies, dont nous avons pourtant dû assumer la responsabilité.

Soixante-quatre jours pour exploiter une sévère analyse rétrospective, pour établir les éventuelles coulpes des autres, tout en sachant, hélas ! que nous retomberons toujours dans les comptes-rendus bien connus de nos fautes à nous.

Soixante-trois jours pour errer dans des endroits réels ou imaginaires, que nous piétinerons sans joie ou alors évoquerons avec peine.

Soixante-deux jours pour arriver au dénouement : il n’y aura d’autre catharsis qu’une nouvelle renonciation. Au bout d’une vie où l’on a dû accepter, le sourire sur les lèvres, une image de nous qui ne nous convenait pas, nous allons nous résigner à de nouveaux compromis, à peu près confortables…

Soixante et un jours pour remémorer la vie du personnage que nous avons incarné, ce drôle d’étranger qui se calait tant bien que mal dans les nombreux rôles que ce pénible train de vie exigeait.

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Les Halles de Paris dans Irma la douce de Billy Wilder (1963)

Soixante jours pour découvrir qu’il y avait eu pourtant une dialectique entre l’original et ses fausses copies. Il avait agi sourdement, comme une éminence grise, empêchant ses innombrables contre figures de vivre en dehors de ses principes irréductibles et de ses espoirs inspirés.

Cinquante-neuf jours pour remplir une liste des refus que notre gueule postiche a su quand même opposer aux propositions obscènes ou ambiguës que le monde extérieur avait essayé d’imposer.

Cinquante-huit jours pour faufiler cette liste dans une enveloppe, avant de l’envoyer, sans y ajouter l’adresse de l’expéditeur, à n’importe quel lointain ami d’enfance. (Celui-ci ne comprendra rien avant de tout jeter dans une poubelle lointaine elle aussi, propre et vide peut-être, où nos farfelus souvenirs flotteront longuement parmi les feuilles moisies).

Cinquante-sept jours pour nous promener sur l’asphalte, jour et nuit.

Cinquante-six jours pour nous asseoir dans un bar fréquenté par les jeunes étudiantes de l’école féminine, le nez plongé dans une salade nommée « Hawaï » ou « Capricieuse ».

Cinquante-cinq jours frôlant le cimetière des Anglais, faisant visite aux tombeaux de Gramsci et de deux inoubliables aînés, Pio Montesi et Carlo Galluzzi.

Cinquante-quatre jours renfermés dans notre voiture pour ajouter à la longue liste les phrases que ces amis disaient, en essayant de fixer sur les pages minuscules leurs gestes, leurs voix.

Cinquante-trois jours pour ajouter aux mots et aux phrases qui ont marqué notre vie ce que disait celui-ci et celle-là, en essayant de fixer sur ce petit cahier leurs yeux, leurs parfums, leurs couleurs.

Cinquante-deux jours ouvrant et refermant la porte de notre voiture, ouvrant et refermant l’objectif de notre appareil photo pour y engranger notre Rom-A-mour.

Cinquante et un jours forcenés avec le sentiment de voir Rome pour la dernière fois, pour fixer dans ses multiples scènes les actions de notre vie, l’insouciance de nos gestes répétitifs, la passion de nos élans compulsifs et irrépressibles, le calme de conversations ombragées, la profondeur des moments où notre vérité a cessé de demeurer solitaire, la joie d’une confidence partagée.

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Les Halles de Paris dans Irma la douce de Billy Wilder (1963)

Cinquante jours pour se souvenir des jours où nous avons eu le sentiment d’être importants pour quelqu’un.

Quarante-neuf jours pour revivre, le temps d’un instant, la joie d’être choisis, d’être voulus en dehors de toute raison ou condition.

Quarante-huit jours pour nous souvenir combien nos défauts ont plu à celui-ci, à celle-là.

Quarante-sept jours pour essayer d’oublier la fonction du numéro Quarante-sept, un type redoutable comme le vendredi Treize et le Chat noir qui nous coupe la rue.

Quarante-six jours pour se découvrir rajeuni ayant franchi la barrière de la mort, tout en découvrant l’importance des petites joies dont la vie nous fait cadeau.

Quarante-cinq jours pour se faire de nouveaux amis, de nouvelles amies.

Quarante-quatre jours pour découvrir le plaisir se nichant dans le petit rien de demeurer assis sur un banc public avec un petit carnet de dessin, jusqu’à ce que le froid ou le vent ou la pluie surviennent…

Quarante-trois jours pour s’apercevoir qu’on est des privilégiés, qu’on a un lit, une fenêtre, un escalier bruyant de gens indifférents qui pourtant nous saluent.

Quarante-deux jours pour s’interroger sur le futur, sur les risques venant de l’abandon de la vieille rue connue avant d’en emprunter une nouvelle.

Quarante et un jours pour préparer une fuite, pour essayer de la déguiser en départ raisonnable, juste un peu inconfortable.

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Les Halles de Paris dans Irma la douce de Billy Wilder (1963)

Quarante jours encore, pour atteindre un bout, un terme, un changement.. dans un état de maladie, bloqués dans un vaisseau au milieu d’un port pendant une pénible quarantaine avant de débarquer parmi les sourires et les melons mûrs.

Trente-neuf jours relégués dans une étroite cabine pour y recevoir la visite de tous ceux que nous avons rencontrés pendant les derniers soixante et un jours. De gens sans importance ni personnalité, auxquels nous étions accrochés par la seule crainte de rester seuls.

Trente-huit jours en attendant la clochette qui sanctionne la fin des visites, pour remplir notre vide de présences absentes, de visages et de corps qui sont peut-être là, dans cette casbah multicolore qui nous est interdite. Car il est bien possible que ceux que nous considérerons comme perdus soient arrivés au contraire bien avant nous et qu’ils nous attendent pour nous faire une surprise.

Trente-sept jours pour nous dégager des questions bureaucratiques concernant nos papiers périmés.

Trente-six jours pour convaincre notre ami le plus fidèle à nous accompagner jusqu’à la frontière.

Trente-cinq jours pour convaincre notre amie la plus affectionnée à garder un bon souvenir de nous.

Trente-quatre jours pour étudier une rocambolesque « fuite de la fuite », imaginant de nous soustraire à notre même but, dont nous aurons découvert la vanité.

Trente-trois jours de provisoire crise mystique, pour partir en pèlerinage au milieu des feux follets, via Appia, tout en créant un partenariat idéal avec les anciens chrétiens persécutés.

Trente-deux jours pour fouiller dans les catacombes, dans l’espoir d’y retrouver notre mère.

Trente et un jours pour expliquer à cette dame, fort ressemblante à notre mère, les raisons de notre débâcle.

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Les Halles de Paris dans Irma la douce de Billy Wilder (1963)

Trente jours pour sortir dans la lumière de Rome.

Vingt-neuf jours pour consigner nos dossiers à celui qui nous remplacera.

Vingt-huit jours pour vendre tout, à l’exception de notre âme, bien entendu.

Vingt-sept jours pour monter au sommet de l’observatoire du Collegio Romano.

Vingt-six jours pour nous rendre à Villa Borghese.

Vingt-cinq jours pour apprendre les premiers mots d’une nouvelle langue.

Vingt-quatre jours pour dire : « je vais bien ».

Vingt-trois jours pour dire : « je ne suis pas le premier être humain qui a dû subir cela ».

Vingt-deux jours pour dire : « je n’ai pas été le seul à tomber dans un piège pareil ».

Vingt-et-un jours pour dire : « j’ai de la chance ».

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Shirley MacLaine dans Irma la douce de Billy Wilder (1963)

Vingt jours pour traîner dans un état confusionnel d’un square à l’autre, d’un kiosque de journaux à l’autre, tout en essayant de rester debout.

Dix-neuf jours pour vivre dans un agréable anonymat, cachés dans l’ombre la plus reculée de bars de banlieue, toujours seuls, libres de ne pas adresser la parole à personne.

Dix-huit jours et dix-huit nuit à la belle étoile, projetant les nuages gris du passé dans le ciel violet du futur pour ne pas accorder de satisfaction aux avances calamiteuses du présent.

Dix-sept jours de peines et de joies sans raison pour mettre en valeur notre indomptable « esprit de conservation ».

Seize jours pour faire ressortir un étrange « esprit de conversation » qui nous semblera inattendu et même déplacé vis-à-vis des circonstances.

Quinze jours pour ouvrir notre cœur brisé à une jeune étrangère nous offrant un bouquet d’œillets.

Quatorze jours pour lui proposer la lecture de l’Amour aux temps du choléra.

Treize jours pour oublier le pain et le vin, les livres et les portes qui claquent.

Douze jours pour se souvenir du drame qui nous a emportés.

Onze jours pour confectionner une couronne de chrysanthèmes et pour y écrire « c’est la vie »…

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Irma la douce de Billy Wilder (1963)

Dix jours…

Neuf jours…

Huit jours…

Sept jours…

Six jours…

Cinq jours…

Quatre jours…

Trois jours…

Deux jours…

Un jour…

Zéro jour…

Giovanni Merloni

Cent jours I

21 dimanche Déc 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Mes chers lecteurs, puisque j’écris « à présent », toutes mes mémoires me semblent déplacées. Il faudrait bien sûr expliquer — à moi-même surtout — certains passages décisifs de ma vie d’avant. Cela me servirait à m’en libérer, peut-être de façon définitive. Et pourtant, je n’ai pas la force de tirer au clair toutes les vicissitudes d’une période dont je ressens encore des contrariétés. Je parle en particulier des derniers « cent jours » de travail. Des jours où je me suis battu comme un lion, dans un état d’âme assez similaire à celui de Gary Cooper dans Le train sifflera trois fois. Seul et frustré, m’accrochant pourtant aux petits repères du splendide paysage urbain que je devais traverser au jour le jour, je ne réussissais pas à m’organiser logiquement ni poétiquement un nouveau destin. Aujourd’hui, je vous fais donc partager juste un échantillon des sombres réflexions dont je me servais pour faire ressortir encore plus belle et désirable la vie que j’aurais retrouvée au bout de cent jours.

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Cent jours

— Je me demandais si cent jours ce sont peu ou beaucoup.
— Quoi ?
— Cent jours s’écoulant dans l’attente de quelque chose d’inconnu ou, pour tout dire, en espérant qu’une chose assez précise s’accomplit.
— Ils sont peu, si entre-temps on a la preuve documentaire, la certitude de ce que nous attendons.
— Bien sûr. Mais ils sont beaucoup, et même trop si tu dois finir dans une nouvelle prison. Un cachot plus confortable que celui d’avant, mais encore un cachot.
— En es-tu sûr ?
— Tu doutes peut-être de ma parole ?
— Non, je ne doute pas de cela.
— Alors de mes attitudes à réfléchir ?
— Ne te tracasse pas la tête, quand est-ce qu’ils atteindront leur terme ?
— Demain.
— Et demain, que feras-tu ?
— Je me régalerai d’un beau plat de « pastasciutta« .
— Hourra ! Du moins, ils se seront tous écoulés.
— Oui, les cent jours derniers.
— Auront-ils été peu ou beaucoup ?
— Maintenant, c’est toi qui poses les questions, tandis que  moi, l’unique intéressé, je ne sais plus quoi répondre !

Je ne m’en souviens pas : quel jour de la semaine était-ce justement le 21 novembre où je consignai aux collègues du protocole la lettre avec mes démissions de l’emploi, adressée à mon supérieur maléfique ? Je ne me souviens pas si ce fut avant ou après ce vendredi noir, où tout semblait aller à l’envers, jusque de la montre cassée et de la branche dévissée des lunettes.
J’étais bien sûr victime de mes « exagérations » et d’une irrépressible propension poétique à glisser, déjà noyé, dans un verre d’eau en papier. Cependant, je me revois quelques jours après en héros, rien que pour cet engagement des réparations, que je poursuivais une à une, comme un fil d’Ariane à rebours.
Cela me faisait aller et revenir plusieurs fois du kiosque de journaux à la boutique du petit artisan qui n’arrivait que dans l’après-midi, se faufilant dans l’ombre laissée vide en fin de matinée par son frère jumeau. Étaient-elles vraiment nécessaires ces lunettes ? Était-elle indispensable, cette montre, puisque le temps coulait pourtant, inexorable ?

N’y a-t-il que les cent jours de Napoléon qui comptent, avec leur tonitruant compte à rebours ? Toujours en descente, de cent à quatre-vingt-dix-neuf ? De quatre-vingt-huit à soixante-quinze ? De cinquante-trois à trente-trois ? De dix-huit à treize, avant d’atteindre les petits nombres qui font la gloire de la première dizaine connue ?
Les cent jours à moi auraient pu durer même cent ans. Une occasion pour remonter le ziggourat renversé de ma vie, en soulevant des bords de jupes ou étendant des voiles de plastique ou des draps ou des quadrillés de la troisième classe élémentaire, pour recouvrir les mauvaises actions qu’on avait devinées, les fautes qu’on devrait faire payer et que personne pourtant ne payera pas.
Cent jours, ils ne sont pas suffisants pour faire revenir en arrière les femmes qui nous abandonnèrent. Au cours de cent jours où nous ferons le possible pour les rencontrer toutes, notre propension pour la renonce fera le possible pour le contraire. Entre-temps, la perception de leur désamour sera de plus en plus nette, même à distance. Leurs regards grifferont par des traînées d’acier l’écorce de poussière de la dune où nous serons amoureusement accrochés, en nous rendant de but en blanc incapables de nous débrouiller dans les méandres du labyrinthe que nous avons édifié nous-mêmes.
Mes cent jours ne seront pas les cent jours du premier ministre qui signe un pénible contrat avec ses électeurs.
Voilà ce que je ferai, je relirai les livres de Saramago, les poésies de Pessoa. Je ferai une halte dans le célèbre bistrot du village de Biscarrosse où j’apprendrai par cœur les photos de Saint Exupéry,
Il ne me suffirait pas de cent jours pour relire Vol de nuit en faisant « Brunn ! Brunn ! » avec un volant de voiture idéalement transformé en gouvernail d’avion. « Je suis d’accord, c’est impossible », me dirait depuis un hamac mexicain la magnifique Consuelo Suncin Saint-Exupéry.

000_cent jours tableau part 180 D’habitude, en cent jours on ne peut rien démontrer. Pour moi, ils ont suffi pour confirmer tout ce que j’avais deviné en un seul coup. D’ailleurs, cent jours pèsent vraiment peu, ils se ratatinent assez facilement, comme un gong sans écho. Ou alors ils se terminent dans un « Tiens ! Beaucoup de temps s’est déjà écoulé, sans que je m’aperçoive de rien ! »
Je n’ai pas eu le temps d’envisager un véritable procès. D’ailleurs, aucun de mes innombrables sosies ou alter ego n’aurait pu prendre mes défenses :
— Il est tout à fait évident que tes comportements ont été marqués par une pulsion autodestructrice.
— Tu as fait de toi-même un cobaye, tandis qu’au contraire tu aurais dû t’amuser aux épaules de ceux qui te tuaient d’un coup d’épée…
— Mais vous oubliez ce que j’ai souffert. Ou alors, vous ne l’imaginez même pas, j’aurais répondu.

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James Joyce

Au cours de ces cent jours, j’avais emprunté la voiture de monsieur Saramago, tout en acceptant d’héberger dans le divan postérieur monsieur Borges. Celui-ci voulait d’ailleurs tremper nos élans envers l’ouest latin-européen et latin-américain en nous proposant de fréquentes immersions dans la littérature en langue anglaise.
Mais cela n’avait pas suffi à me distraire. Car elle mûrissait violemment en moi cette idée de me jeter depuis le huitième étage de mon bureau. Dans cette hypothèse de vol angélique, dont à mon sentiment personne ne devait s’apercevoir, j’envisageais de coller contre ma poitrine une inscription menaçante : « Vous m’avez laissé seul ».
Pendant ces cent jours, s’il avait existé une Fermina Daga tout entière pour moi, elle serait morte et ressuscitée au moins trois fois sans jamais me rencontrer. Ou alors ce fut elle qui me sauva la vie, en m’attendant près de cette fenêtre avec une petite valise, un sourire inoubliable et ce joli billet de train pour un départ tout à fait confortable et immédiat.

Giovanni Merloni

Rome ce n’est pas une ville de mer II/II

09 mardi Déc 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Giovanni Merloni, Le cristal, décembre 2014 (part.)

Rome ce n’est pas une ville de mer II/II 

Dans cette ville désormais lointaine, transfigurée peut-être par mes souvenirs à tour de rôle nostalgiques ou pessimistes, le temps psychologique de mes déplacements d’une périphérie à l’autre devient de plus en plus un temps réel. D’ailleurs, mon mal-être intérieur d’alors, avec ces sentiments de culpabilité ou de frustration, bien s’accordait avec le mal-être souterrain de la ville même, au milieu de chacun des trajets que j’essayais d’emprunter pour briser la cloison épaisse qui empêchait la libre circulation de l’eau, du sang et même de l’air entre les humains, irrémédiablement coincés d’une part ou de l’autre… « Aurai-je la chance ? Arriverai-je de l’autre côté en vingt ou vingt-cinq minutes plutôt que dans une heure ou plus ? » Voilà ce que je me demandais à chaque départ.
Imaginez-vous pour un instant… Paris en dehors du métro ! Ou sans le métro, comme on peut le voir dans Trafic de Jacques Tati ou dans le paradoxe cauchemardesque de Zazie dans le métro… Imaginez-vous la presque totale absence de contrôles sur la circulation et sur le stationnement…  
Oui, il y a toujours quelqu’un qui lève le doigt pour vous rappeler que ce n’est pas ainsi lors des vacances scolaires… Quand je partais, même en voiture, j’avais tout le temps de m’amuser avec ce mot « trafic », fusionnant si drôlement avec les mots « sirène », « ambulance » ou « scooter renversé sur l’asphalte ». Je trouvais que le trafic de Rome ressemblait moins à une « montagne » de ferraille qu’à un « gouffre » de fils fumants. J’avais le temps de tout transcrire sur mon mirobolant « palmaire », tout en me rappelant, dans un sursaut-réflexe conditionné, de ma fenêtre anonyme s’accoudant tristement sur le quartier « ingrat ».
Étais-je devenu un homme de paille ? Quelqu’un qui avait eu pour disgrâce de rencontrer sur son chemin Don Quichotte ? Ou alors quelqu’un qui lui ressemblait vivement ? Un chef illuminé, un homme magnanime, quelqu’un qui avait voulu primer mon obéissance tout en me mettant à l’épreuve.
— Vas-y, mon capitaine, tu auras ton île, ton vaisseau et ta chiourme.
Oui, c’est vrai ! J’étais devenu un Sancho Panza subitement amaigri, qui ne cessait d’explorer de pistes de plus en plus habiles et rusées pour accomplir son devoir, sans tomber dans des fautes graves, sans commettre de délits… En ce cadre-ci, il faut le reconnaître, mon solitaire voyage gâté, hors du temps et de l’Histoire, n’était qu’un avertissement : « attention, gare à toi ! »

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Giovanni Merloni, Le cristal, décembre 2014

Une fois dans ma vie, il m’est arrivé de glisser sans encombre dans une Rome complètement désertée par les voitures et tout autre truc sur roues. Ce n’était pas à la mi-août comme il arrive à Nanni Moretti avec sa « Vespa ». C’était, je m’en souviens bien, un jour de décembre, peut-être un dimanche. Ma traversée de la cloison entre mes deux mondes s’affichait même trop rapide. J’essayai alors, pour une fois, de la ralentir, pour me régaler de la vision calme, soignée, appropriée de chacune des merveilles que je rencontrais au fur et à mesure.
Le voyage de ma fenêtre sur la Balduina (1) jusqu’à ma fenêtre sur la Garbatella (2) doit forcément se soumettre aux règles de la nature. Car le « quartier ingrat », ce dortoir goudronné s’appuyant comme un parasite sur le long dos ondulé de Monte Mario, partage sans mérites la proximité de l’Observatoire astronomique, situé de façon incontestable et scientifique, au Nord. Tandis que le quartier excentrique et subtilement farfelu de la Garbatella  est situé entre deux grands axes routiers qui pointent droit vers la mer (« via Cristoforo Colombo », riche et verdoyante ; « via del Mare », assez spartiate et incolore), deux routes de romans-photos et de films tragi-comiques des années 1950. Donc, le quartier de mes peines et de mes intimes victoires est situé au sud-ouest de Rome… là où il suffirait de prolonger la course pour atteindre cette petite (ou parfois grande) liberté de la mer : la pinède de Ostia et Castel Porziano, Ostia Antiqua, les établissements balnéaires, dont le Kursaal, évidemment… la plage au sable noir… (3)
Si je change de fenêtre, au petit matin, et que je m’accoude justement vers l’ouest, je sais tout par cœur : au-delà de cet horrible immeuble (plein de sourcils de ciment et de balcons laidement bizarres), je pourrais rejoindre assez vite, du moins avec ma longue-vue, cette lointaine basilique blanche de Saint-Paul et, cet énorme cylindre de fer, juste à côté,  qu’on appelle Gazomètre… Là, je serais arrivé, presque. Je pourrais franchir avec mon badge les concierges distraits par leurs petites télévisions et monter jusqu’au sommet de cet immeuble dessiné en état d’ivresse par un géomètre plein de bonne volonté, mais tout à fait dépourvu de sentiments…
Je dois pourtant m’adapter aux contraintes tout en profitant des ouvertures et des chances que le labyrinthe m’offrira. Même en ce dimanche — où tout le monde est resté paresser chez lui pour me laisser la voie libre, propre, lisse, caressée par le soleil froid et la petite brise du matin —, il faut que je choisisse : « par quel itinéraire… dois-je me rendre là-bas avant de monter là-haut ? »
Je fais rapidement mon tri et j’emprunte la route suivant l’arête de la colline. Je descends ainsi doucement de l’autre côté de ce même dragon — ou de cette même louve — où mon quartier s’accroche péniblement. C’est la glorieuse « via Trionfale » que les Romains anciens avaient tracée à partir d’un des axes primordiaux reliant cette capitale au nord de l’Italie. En deux tours de volant, j’y suis. Par instants, le soleil m’aveugle dans ce côté de la montagne qui s’ouvre à l’est. Je glisse ensuite dans ce vide champêtre, constellé de rares enceintes, de quelques toits, avant de m’engouffrer, plus en bas, là où la ville compacte m’accueille avec des maisons amassées les unes sur les autres sans façon. Je traverse une circonvallation, je rentre dans un quartier d’anciennes habitations populaires et marchés, que le temps a vieillis et doucement ennoblis. Je poursuis dans ce vide et bientôt je reconnais les remparts de ce qui reste des États pontificaux. Ce matin, la queue interminable des visiteurs forcés du Musée Vatican a tout à fait disparu. Je tourne à gauche : la place « Risorgimento » est vide. Je m’arrête sans trop m’en soucier. Je descends. Personne. Même au-delà du mur du pape rien ne semble bouger. Je regarde mieux, faufilant mon nez dans l’embouchure de la « Porta Angelica ». Silence. Au fond, on voit les grosses colonnes blanchies de Saint-Pierre.
Je remonte en voiture. L’essence est en réserve. Mon portable est mort. Et pourtant, je l’avais rechargé. Je me demande… « Devrais-je rebrousser chemin ? Revenir à mon lit, à ma triste, mais solide fenêtre ? » Je poursuis. Le vide de matin de guerre se prolonge dans la rue aimée qui longe les anciens Bourgs de Saint-Pierre… je suis juste en dessous du « Passetto » reliant Saint-Pierre à Château Saint-Ange… Personne ne me suit. Personne ne se promène dans le paisible jardin, aucun couple ne traîne sur le pont, aucun malchanceux ne dort sur les bancs de travertin. Les feuilles mortes et les arbres déshabillés sont là, des miroirs sévères pour mes harcelantes questions. Sur le pont, personne ne prend de photo, personne ne pose pour un portrait-souvenir au milieu des anges de marbre. Je cherche la radio, dont j’aimais écouter les émissions sérieuses, les interviews aux écrivains, les enregistrements des sopranos célèbres… Mais la radio n’était plus là. Rien qu’un trou sinistre, à sa place…
« Il n’y a qu’à avancer », je me dis. Je glisse alors sur le « Lungotevere ». Celui-ci est tellement désert que mes roues, comme de semelles trop sensibles, s’aperçoivent de toutes les aspérités et de tous les vallonnements dans l’asphalte usé. Lumière intense sur ma gauche. Je côtoie déjà, à ma droite en ombre, le quartier de Trastevere. Je m’arrête, rêveur, près du « ponte Sisto » : combien de souvenirs ! Pourtant, aucun couple n’est accoudé sur le parapet… J’imagine alors qu’ils sont dans un grand lit, les amants, effondrés dans une étreinte qui les emporte, jusqu’à oublier… Mais ce silence, ce silence affreux qui se passe des souvenirs et même du présent le plus innocent… Cela me fait peur. Je réfléchis à nouveau à ce mot « gouffre » que j’avais emprunté avec nonchalance, par jeu. Je ressens ce souvenir comme une faute… Je me sens responsable de cet effondrement dans ce que je n’ose pas dire. La réserve d’essence clignote, je cours. Un salut respectueux et rapide à la statue blanche de Giuseppe Gioacchino Belli, sur ma droite, une caresse morbide à la silhouette jaune et blanche de l’île Tiberina… J’emprunte le pont… finalement, je touche l’endroit le plus extraordinaire de cette Rome en fin de compte unique. Même ici — autour de cette église paléochrétienne éperdue où les touristes étrangers vont faufiler leurs mains pour tester leur sincérité — il n’y a rien. Ni moteurs ni personnes. Non, messieurs-dames ! Même pas des vélos. Rien. Ici où l’on descend et l’on monte, accompagnés d’un panorama incontournable… un panorama de collines, de monuments et d’arbres, bien entendu, qui bénéficie d’une lumière toujours inattendue… La voiturette solitaire arpente la voie sur le côté sud de l’immense Circo Massimo. Mais je n’ai pas le cœur de m’attarder à suivre la longue façade en briques anciennes du Palatino, je continue dans la verdoyante Promenade Archéologique sachant qu’il y a, sur la droite, la majestueuse Basilique de Massenzio. Mais je ne la regarde pas. Je ne regarde plus rien, j’attends, j’espère, enfin, une fois rattrapée la grande route de la mer, y retrouver le fleuve allègre et insouciant des voitures, des bus, des pullmans touristiques, des vélos et de pauvres gitanes qui prétendent à tous les feux rouges de vous laver les vitres… Rien. On dirait que d’en haut de la porte, au-dessus des arches, depuis l’une de ces meurtrières quelqu’un pourrait s’amuser avant de mitrailler impunément contre mon pare-brise. Le signal de l’essence ne clignote plus, je suis au bout de ma réserve. Heureusement, dans la brève descente qui surplombe les rails de l’anneau ferroviaire le moteur est encore vivant. Je tourne à droite. Sans même ne pas la garer, je laisse ma voiture. Juste en face de cet édifice qu’on ne pourrait plus gris.

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Giovanni Merloni, Anna Buonvino, décembre 2014

Au rez-de-chaussée, il n’y a personne. L’illumination est réduite au minimum et cela ne m’encourage pas dans cette entrée qui n’a rien à envier à celle d’un pénitentiaire. Le badge ne marche pas, alors je « saute » l’obstacle de façon assez maladroite. Les ascenseurs sont bloqués, inertes. J’emprunte l’escalier, enivré par ce silence de plomb évoquant la conspiration ou alors l’évacuation… Voilà le mot. Évacuation ! Pendant la nuit, la ville de Rome, je n’ose pas imaginer comment, par quelles aventures douloureuses, avait abandonnée elle-même ! Et maintenant, dérobée de ses habitants, cette « chose » inerte pouvait-elle s’appeler Rome ? La primordiale beauté qui l’avait gâtée « ab aeterno » servait-elle encore à quelque chose ? N’aurait-il pas valu mieux, à ce point-là, abandonner Rome aux morsures d’une laideur de plus en plus évidente ?
Je faisais ces considérations-là depuis ma fenêtre au huitième étage, lorsque j’entendis une voix connue m’adresser la parole.
— Ne te jette pas ! Ce n’est pas la peine. Tout va bientôt se terminer !
Mon maître de vie, qui était aussi le chef de mon parti, le professeur d’italien de mon lycée… cet homme impeccable et correct jusqu’à la manie, celui qui m’avait appris l’intransigeance la plus stricte ainsi que cette idée de progrès basée sur la confiance dans les autres… saisit mon bras en me tirant en arrière. En tombant depuis la banquette, je finis au milieu d’une pile de dossiers que quelqu’un avait fouillés et maltraités, avant de les jeter à terre. Je reconnus le nom d’une des plus importantes activités de mon bureau. Je me retournai, pour en parler avec cet homme patient et humble qui ne s’était jamais dérobé aux conseils réfléchis. Mais il était debout contre le ciel. Sans se tourner, il fit un pas dans le vide…
Tout de suite après, en m’accoudant à mon tour, je vis qu’une petite foule s’était formée autour du cadavre en costume blanc. Ma voiture — ne savaient-ils pas que le réservoir était vide ? — fut utilisée pour ramener le « suicidé » à la Morgue. Quant à moi, je me retrouvai encerclé de mes bruyants collaborateurs qui me regardaient d’un air méfiant : — que faites-vous, ici, au travail, le dimanche ?

Giovanni Merloni

(1) Balduina… Même son nom, Balduina, c’est un nom inquiétant, sinistre. C’est le nom d’une fillette. On l’avait trouvée morte assassinée dans un terrain vague vallonné juste derrière à cette horrible église que je peux admirer tout le temps que je veuille depuis le balcon de la chambre où dormait mon frère… Balduina c’était aussi le nom d’un grand chien noir qu’on rencontrait souvent sur la rampe qui nous amène au bus…

(2) Je connais la Garbatella — lieu choisi par l’écrivaine Gilda Piersanti pour y situer son roman en langue française Roma Enigma — pour y avoir travaillé longtemps, pour m’y être longuement promené, pour l’avoir librement découverte dans ses montées et descentes, ses petites places, ses architectures bizarres et colorées ; je connais aussi bien la zone de la pyramide de Caio Cestio, le cimetière des Anglais, le quartier de Testaccio, le Lungotevere et — de l’autre côté de la pyramide — le quartier du Gazometro et des anciens Mercati Generali, où sont maintenant installées certaines facultés de l’université de Roma Tre. Et je confirme ce que je disais à propos du roman de Gilda Piersanti avant : on ne pouvait faire mieux pour « ressusciter » le présent et le passé de ce quartier.
…La Garbatella poussa comme un champignon dans les années vingt sur les collines qui surmontent l’emplacement de la basilique de Saint-Paul. Le quartier surgit justement pour héberger une population nombreuse de Romains forcés à se déplacer des anciens bourgs que Mussolini avait détruits devant Saint-Pierre pour y réaliser l’axe vide de la rue de la Conciliazione. C’était en fait un endroit à l’architecture jolie, mais qu’on considérait auparavant « difficile », perturbé, malfamé aussi, peut-être à cause de son égarement au-delà de l’anneau ferroviaire, dans un territoire à l’origine inhabité et presque abandonné. Un quartier quand même « glorieux », qui eut un rôle dans la résistance aux Allemands et aux fascistes à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, très proche en plus à ces Fosse Ardeatine où trois cent trente-cinq personnes furent tuées et jetées l’une sur l’autre dans une cave naturelle transformée en fosse commune.

3) Le sable de la grande plage d’Ostia m’avait toujours touché pour sa couleur grise et sa chaleur parfois excessive. Cela est dû à une importante présence de minéraux de fer mêlés aux sables.

Rome ce n’est pas une ville de mer I/II

07 dimanche Déc 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Rome ce n’est pas une ville de mer I/II

Rome ce n’est pas une ville de mer.
La mer, reculée juste au bout d’un ouest qu’on ne pourrait imaginer plus éloigné de ma fenêtre, devient de plus en plus l’objet obscur de mes fantaisies les plus anxieuses. Rattraper la mer, cela signifie rattraper la vie à la dernière minute. Sauver un ami, sauver un amour. Juste à temps, quelques instants avant que le rouge violacé du couchant ne devienne la triste toile grise du crépuscule annonçant la nuit.
À Rome, la présence du fleuve est bien sûr très importante, mais le fleuve est perçu ici comme un objet étranger, qui ne semble pas avoir participé de façon active à la naissance ni à la croissance de la ville.
— Mais, si ce n’est pas le fleuve, quel est l’ingrédient irremplaçable, qui tient Rome unie en la sauvant du démembrement et de la désintégration ?
— Aux exordes de Rome capitale d’Italie on a moins considéré les dommages que peuvent produire les hommes que les risques naturels, réplique mon côté ennuyeux et fort enclin à se perdre dans des labyrinthes oiseux. Si l’on avait suivi le conseil de Garibaldi pour le Tibre, on aurait creusé un deuxième canal Saint-Martin ici-bas. Et nous pourrions tranquillement nous promener au long de ses rives !
— Et maintenant, le fleuve coincé dans les murailles oblige les Romains à l’indifférence, à l’égoïsme, à la division. D’un côté le Président, de l’autre côté le Pape… Je n’y vois rien de bon.
— Tu as perdu le fil !
— Oui… l’ingrédient irremplaçable… Je ne le trouve pas, car dans notre Histoire, les moments où le peuple de Rome s’est retrouvé uni sont très rares…
— Réfléchis mieux, me dit mon odieux alter ego.
— Donne-moi une suggestion, alors !
— Mets en file les briques, les pierres du pavé, les « sampietrini » !
— Ah ! J’ai compris, merci ! Ce qui fait, encore aujourd’hui, un reste de cohésion entre les pièces décollées de Rome ce sont les rues qui en sortent encombrées, se transformant, une fois dehors, en routes presque vides. Des routes et des aqueducs qui ont gardé des physionomies uniques.

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En suivant l’une de ces rues, je peux relier la fenêtre de ma cuisine, imprégnée des strates de plusieurs vies enchevêtrées, à celle de mon bureau, blindée et impersonnelle, située assez loin d’ici, dans la perspective qui pointe à l’Ouest…
Mais avant de m’y aventurer, je ne peux pas me passer de m’envoler dans d’autres ouest de mon âme.
Je le sais bien, on ne peut absolument pas comparer Rome à Bordeaux ni à Lisbonne ! Non seulement en raison de la présence despotique de la mer, jusqu’au milieu de leurs fleuves. Tandis qu’à Rome, comme on a pu le constater, ce sont les rues, dans leur variété physique, qui s’imposent de façon tyrannique.
Mais je trouve là aussi la même fenêtre, la même stupeur devant le mystère du couchant et de la nuit.
Je m’amuse à l’idée, par exemple, d’une espèce de contrechant ou de dialogue à distance entre les deux rives de l’Océan. Entre ce monde fluvial de Marquez et d’Àlvaro Mutis et la poésie de balustrade (ou de rambarde) de Pessoa. Même si celui-ci déclare qu’il n’a pas de corps ou qu’il est déjà un corps mort, il se rend de ses jambes et de ses propres yeux jusqu’à l’océan pour le scruter longuement. Il y a toujours un navire, qui part ou arrive depuis les Amériques les plus éloignées. À bord du bateau qui rentre dans le port, Ricardo Reis s’interroge sur sa propre non-vie. Saramago s’accoude au même parapet, tandis que Borges entend le brouhaha de la ville depuis son immense fauteuil, où il vit effondré, désormais, dans un aveuglement béat. Mutis observe le monde depuis un bateau rouillé, tandis que Marquez se déplace par n’importe quel moyen : des trains, des carrosses, des ferry-boats, des vélos, des ballons et des avions de tous les temps.
Je pourrais décrire Rome tout en suivant quelques débris légers se détachant par hasard d’une de ces fenêtres allumées qui m’entourent — une mèche blonde, un collier de paille, une robe en organdi rouge —, quelques corps à moitié endormis qui flotteraient vers l’Ouest, vers notre mer étrangère et hostile qui garde pourtant cette saveur de mystère et d’histoires anciennes. Une piste diagonale, partant depuis le nord, là où « Monte Mario » a toujours été le premier repère sans personnalité d’une marche sceptique ou triomphale. Une véritable « descente » en direction de cette immense masse invisible de la ville de Rome, un magma apparemment effondré au milieu de ses lumières violettes, tout comme Louis Borges dans son fauteuil. La ville entend distinctement tous les bruits des mondes qui s’approchent d’elle comme dans une stéréophonie en haute fidélité : un disque de Pink Floyd, avec le bruit d’une moto, l’odeur du café, le crépitement de la brioche, la polyphonie des vases de terre cuite cognant les uns contre les autres.
C’est toujours un itinéraire fastidieux, sans aucune garantie de succès, avec dans le fond de l’âme une subtile angoisse.
Quand je m’accoude, au milieu de la nuit, à la fenêtre de la cuisine de cet appartement au troisième étage — surélevé de deux autres étages par rapport à la rue sinueuse qui coule au-delà des jardins —, je ne peux pas me soumettre sans réserve à la reconstruction de cette véritable traversée du désert métropolitain. Cette nuit, je vois de temps en temps une voiture glisser parmi les nombreuses nuances de jaune et de gris ajoutant son drôle de bruit qui me rassure. Il suffit d’un instant, de la vue de ces mains grassouillettes, posées sur le volant. Cet air de viveur de la nuit qui se rend à son nid avec un esprit glorieux, cette fascination de l’autre, de l’inconnu peut m’enseigner beaucoup plus que… quand le silence s’installe à nouveau, je me penche dangereusement hors de la fenêtre, à la recherche d’un fil de vent qui peut m’emmener vers cet ouest éloigné, si pénible à gagner…
« Saramago… Borges… Mutis… Pessoa… Marquez… où êtes-vous ? »

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Ce quartier de grosses boîtes carrées à la prétention d’une beauté vulgaire ; toutes ces fenêtres vaniteuses aux rideaux roulants ouverts, entrouverts, fermés ; ce climat de dortoir menacé qui demain affichera la petite impertinence d’une activité aussi volumineuse que vaine… C’est ce que j’appellerais une prison ou alors un asile. Contre la force diabolique qui se dégage depuis ce ciment, les fausses briques ni les enduits multicolores ne peuvent rien faire :
— Tu ne peux pas penser grand, dirait le premier passant.
— Mais si la ville n’a pas de forme ni de sens et que cela est évident à tout le monde, pourquoi ne faisons-nous pas quelque chose ?
— Parce qu’il est difficile ! dirait un autre, sans hésiter.
— Non, ce n’est pas difficile, nous devons avoir le courage de nos convictions, nous devons les assumer !
— Laisse tomber… Voilà ce que diraient la plupart des gens rencontrés.
Même quand je rêve, je trouve assez rarement la force et le courage de renverser cet état de choses. Même en vivant dans une des villes plus belles du monde, ce quartier assez laid, bourré de petits-bourgeois pleins d’argent, me conditionne jusqu’à la moelle. Même si je rêve de voler, je ne vole que dans les quatre murs de mon quartier sans charmes… et je n’ose pas tracer net, par un seul coup de ciseaux dans l’étoffe, le parcours qui me conduit tous les matins vers l’Ouest, là-bas, dans ces avant-postes de ciment et de marbre où le vent de la mer s’approche. Un parcours héroïque que pourtant je refoule dans les tréfonds de mon âme, tout en effaçant les beautés exquises que j’y rencontre.
Et pourtant, dans mes rêves d’oiseau vaniteux, voltigeant au milieu des ombrelles des pins de mon quartier, je retrouve une étrange force… car je me lance sans aucun embarras dans le vide au-delà de la fenêtre avant de m’adonner aux plus désinvoltes péripéties… Je nage insouciant dans l’épaisseur du vent frais de la nuit, tout en agitant mes longs bras comme deux rames. Je me déplace d’une chevelure d’arbre à l’autre, je précipite, je frôle l’asphalte avant de me hisser à nouveau, comme un hélicoptère ou un tire-bouchon impatient de se dégager de sa primordiale besogne.
Oui, bien entendu, il s’agit d’un tourbillon de gestes impossibles pour l’homme… Et même dans le rêve mon esprit de chauve-souris raté ne se prend pas au sérieux : je ne serais jamais Batman, ah non, cela serait un défi à tous mes principes.
Quand je ne rêve pas, et que je demeure suspendu entre la devanture de la fenêtre et les odeurs figées de la cuisine, je constate le manque d’air, la senteur de gazole et de goudron que les arbres ravis à la mer ne peuvent pas maîtriser. L’air autour de moi est tout à fait immobile. Si je souffle légèrement vers les feuilles du magnolia près du réverbère dans le jardin d’en face, elles me renvoient juste un petit frisson. Que je cherche, il n’y a pas de Lune qui peut éclaircir ce noir dur et fondu…

Giovanni Merloni

(Continue mardi 9 décembre)

« Seule la musique est à la hauteur de la mer »

28 vendredi Nov 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles, les échanges

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vases communicants

Mes chers lecteurs, amis et suiveurs, je vous propose, ce vendredi, la lecture (ou relecture) du texte que j’avais publié le 7 novembre dernier dans l’irrégulier, blog de François Bonneau, dans l’esprit et dans la praxis désormais consolidée des « vases communicants ». Je sais bien que cela peut intéresser juste une petite partie de vous, n’ayant pas eu le temps ni l’occasion de vous rendre dans le blog hôte pour y chercher mon texte. Je fais cela (comme dans les précédents « vases » auxquels j’avais participé) pour souligner aussi mon soutien indéfectible à cette initiative.
Au-delà, peut-être, d’un petit esprit concurrentiel qui anime parfois les participants aux « vases », en dehors d’une compétition implicite, qu’on pourrait imaginer assujettie au jugement plus ou moins bienveillant de quelques invisibles jurys, je vois toujours une grande valeur dans l’échange qu’exploitent les deux (ou parfois trois) blogueurs concernés par chaque « vase ».
Un échange assez démocratique, qui oblige chacun à « sortir de son cocon » et « parler » à l’autre, donc indirectement à tous les autres suiveurs des deux blogs « jumelés ».
Dans cet échange des « vases », je vois moins un étalage de bravoure qu’un effort de sincérité et disponibilité à faire circuler le travail de chacun dans un esprit de « culture partagée ».
Un objectif semblable est bien sûr très difficile à atteindre dans une condition « vague » et tout à fait spontanée comme c’est le cas des blogs littéraires francophones de l’actuelle génération.
D’ailleurs, on ne doit pas s’attendre à des appels à la « volonté ». Dans ce contexte objectivement nébuleux, on ne trouverait pas de points d’appui pour une éventuelle idéologie du « partage littéraire » qui devrait aller à contre-courant vis-à-vis du cloisonnement élitaire des différentes formes d’art et d’expression — que le système dominant de nos jours a imposés désormais comme unique solution à la marginalisation ainsi qu’à la pulvérisation des apports individuels.
Je ne veux pas non plus m’occuper de la recherche de la lumière ou du besoin de reconnaissance d’un écrivain ou d’un poète ou d’un artiste.
Je me borne à parler des blogs, de cette « area » qui héberge une pluralité très stimulante de propositions et personnalités même si elles sont parfois divergentes et contradictoires. Je parle d’un phénomène en soi, qui ne doit pas forcément se soumettre aux mêmes règles sélectives en vigueur dans les contextes artistiques et culturels traditionnels.
Dans ce territoire nouveau, qui est objectivement destiné, dans le temps, à exercer un rôle important dans la circulation des informations et des idées, tout comme dans l’expérimentation de nouvelles formes d’expression littéraire et artistique, je crois que le mot clé soit la « sincérité ».
Un terme, hélas, qui ne fait plus partie de notre quotidien. On nous éduque à apprécier tellement l’efficacité d’une image ou d’une pensée, qu’on peut arriver à préférer, à la limite, un mensonge bien structuré vis-à-vis d’une précaire vérité.
Et pourtant la sincérité est un ingrédient dont on ne peut pas se passer quand on parle de poésie ou d’œuvre d’art.
Vous me diriez : est-il indispensable qu’un blog — le mien, le tien, le sien — ait pour but l’art ? La poésie ? N’est-il pas déjà suffisant d’avoir la chance de pouvoir s’y exprimer ?
Je ne dis pas que le but de chaque blog doive être coûte que coûte l’art, la création de quelque chose d’extraordinaire et unique. Cependant, il n’y a pas d’art sans qu’il y ait de la sincérité dans l’expression d’un propos quelconque.
Je découvre, dans la participation à l’échange des « vases », une disponibilité à franchir et parfois effacer les barrières entre les mondes dont chacun est porteur, une attitude à laisser dégager cette sincérité qui seule peut faire déclencher une véritable expression poétique ou artistique ainsi qu’une communication humaine plus directe et ouverte.
Je soutiens donc cette initiative, même si je n’ai pas l’occasion d’y participer tous les mois. Je regretterais vivement qu’elle fût abandonnée, comme une mode obsolète. Comme j’ai pu voir au fil de nombreux échanges, les « vases communicants » ont souvent provoqué dans les blogueurs participants une réflexion sur leurs blogs et parfois une positive crise de croissance se traduisant tout de suite après dans la recherche de nouvelles formes d’expression et de communication.
Vous avez bien compris que je n’aime pas les blogs ou les sites qui se prétendent « maîtres de vie », de culture ou de savoir, tout comme je me méfie des vitrines exposant des objets trop chers ou inaccessibles. Je n’ai rien contre les belles couvertures et le papier parfumé, mais je cherche toujours, pour ma santé et mon plaisir, des livres sincères où je puisse rencontrer des gens imparfaits et problématiques ayant l’humilité de se confronter avec les autres et surtout le courage de « parler » aux autres.

Pour les vases communicants (*) de novembre 2014 (voir liste complète des participants), François Bonneau et moi nous avions décidé d’exploiter notre échange autour d’un thème unique : deux photos (réalisées par François Bonneau même) accompagnées par une phrase assez emblématique « Seule la musique est à la hauteur de la mer » (que nous avions empruntée à Albert Camus). À partir de ces traces aussi suggestives que vagues (comme les ondes de la mer), chacun de nous avait exploité tout à fait librement un petit conte ou récit imaginaire. Dans cet esprit ce blog-ci avait hébergé François Bonneau et ses réflexions poétiques et philosophiques, tandis que je m’étais invité, pour y déposer un conte assez farfelu, dans L’irrégulier, le blog de Francois, que je trouve très intéressant, sensible et anticonformiste, inspiré d’ailleurs à l’idée de l’échange, de la réflexion et du partage.

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Giovanni Merloni : « Seule la musique est à la hauteur de la mer »

(Quelques jours après le publication des vases communicants de novembre, Angèle Casanova a fait cadeau à tous les participants, d’une très belle lecture de chacun des textes au rendez-vous des vases. Vous trouverez ici celui de François Bonneau et le mien aussi. Un grand merci à Angèle Casanova et Brigitte Célérier pour leur travail génial !).

J’ai l’obsession de la boîte. Au jour le jour, je sors d’une boîte pour entrer quelques minutes après dans une autre. Ma liberté consiste en ce déplacement, dans l’insouciance de mes pas qui laissent sortir les pensées sombres pour accueillir à leur place les idées lumineuses. Dans le trajet d’une boîte à l’autre je deviens grand et même démesuré… insensible aux klaxons ainsi qu’au bruit de fond des moteurs. Mes jambes encore robustes, ne faisant qu’un avec mes pieds encore élastiques, me donnent une bizarre envie de courir, de briser à grande vitesse ce mur d’air gris et de gueules agitées pour me rendre le plus tôt que possible dans la boîte qui m’attend, inexorable.
Parfois, dans cet itinéraire répétitif, qui m’oblige à noter les moindres variations climatiques et sonores, il m’arrive de me souvenir d’une chanson assez mélancolique que ma grand-mère maternelle me chantait dans mon enfance : « Dans la mer luit l’astre d’argent/la vague est tiède, propice le vent/venez à la mienne barquette agile/Sainte-Lucie, Sainte-Lucie ! » (1)
Tout le monde se déplace d’une boîte à l’autre. Aux deux extrêmes, il y a les sans-abris qui chaque nuit se recroquevillent dans l’étau d’une boîte d’air gelé ; ou alors les galériens, qui ont juste la chance de sortir un quart d’heure dans une cour sordide avant de rentrer dans le même cachot.
D’ailleurs, la couveuse est une boîte comme la bière. On y est emprisonnés avant et après cette existence constellée de boîtes de toutes sortes. Les ascenseurs sont de redoutables boîtes, parfois en forme de bière verticale. Les cellules spatiales en voyage pour la Lune sont de boîtes encore plus redoutables… Ah, oui, je l’avoue, ma pensée la plus effrayante est celle de survivre à ma mort… de me découvrir vivant dans une bière scellée et clouée…

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Je supporte à peine l’idée d’un cagibi qu’un accident transforme en prison. Je peux m’imaginer résigné à y survivre avec ma provision de viande ou de sardines en boîte, à condition qu’il y ait une fenêtre voilée et que je puisse profiter de quelques traces de la vie réelle, même de la vie de mes ancêtres morts depuis longtemps. À chaque réveil, de mes yeux devenus presque aveugles, je pourrais regarder au-delà de cette dentelle abîmée et de ces excréments d’oiseaux ou de cafards… Je verrais ma fenêtre à pic sur les rochers, la mer qui va et vient léchant les pieds de mon pénitentiaire. J’entendrais la musique des vagues de la marée basse, au petit matin. Je regarderais confiant la petite île d’en face, inondée de lumière et de merveilleuse normalité. Une boîte heureuse, apparemment.
Ou alors, un jour, on m’ouvrira cette porte triplement verrouillée. On me dira : « Va-t’en ! » Je serai maigre, mes jambes et mes pieds auront perdu toute expérience. Je n’aurai que mes bras et mes mains, qui m’ont si bien servi dans cet exercice pénible à me hisser au niveau des toiles d’araignée pour voir un peu mieux au milieu de cette opaline aux reflets verts et célestes. Je roulerai mon corps jusqu’à la rive. Je me calerai dans la mer et je m’aventurerai au milieu des petites ondes grisâtres. La musique de la mer s’occupera de moi, bien sûr en orchestrant des courants bénéfiques. Je sais que là-bas, au-delà de ce bras de mer, Lucie, la veuve du geôlier — ayant pris l’habitude de m’amener sans critères des boîtes de miel ou de thon, de sauce béarnaise ou de haricots —, m’attend avec sa barquette. Elle viendra à ma rencontre pour me sauver : « Dans la mer luit l’astre d’argent/la vague est tiède, propice le vent/venez à la mienne barquette agile/Sainte-Lucie, Sainte-Lucie ! »

Texte et dessin : Giovanni Merloni

Photos : François Bonneau

X, Y, Z, W VIII/VIII, Éloge de la désacralisation et du scandale

02 jeudi Oct 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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X Y Z W

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Panorama Mezdag, Scheveningen

X, Y, Z, W… VIII/VIII, Éloge de la désacralisation et du scandale

Avant de m’aventurer dans un autre conte-récit, qui devrait démarrer le prochain mardi 7 octobre, je voudrais ajouter quelques petites réflexions à partir du texte de Giovanni Pascoli publié hier (Digitale pourprée) et de la coïncidence du lieu de son inspiration, Sogliano al Rubicone, qui est par hasard un endroit primordial dans ma formation sentimentale et affective.
Comme vous avez pu l’apprécier, dans ce poème, une des sœurs cadettes de Pascoli, Maria, rencontre des années depuis son ancienne camarade Rachele et touche avec elle un sujet assez scabreux. Comme il arrive souvent dans la vie, Rachele répond à la question de Maria, avec une simple affirmation : oui, elle a goûté du fruit interdit, elle s’est promenée là où il ne fallait pas se promener.
Cette fleur inquiétante et même mortelle qui hantait le jardin potager des carmélites de Sogliano n’était en fait que le symbole d’un péché qui allait se concrétiser ailleurs, en dehors de ce monde cloîtré. Rachele n’a pas besoin d’ajouter rien, parce que Maria est tellement proche d’elle, qu’elle peut tout imaginer, même dans les détails.
Cette poésie jaillit probablement d’un épisode que Maria avait raconté au frère : la peur de la fleur au liquide mortel ; la camarade ayant un penchant pour l’aventure. Mais il est aussi tout à fait possible que dans ce duo, dans la réalité, à la place de Rachele il y eût le poète en personne, calé dans le rôle de celui qui confie à sa sœur une transgression ou alors un amour.
Voilà pourquoi le poète n’exprime aucun jugement, ni envers la chasteté prudente de Maria ni envers l’audace libertine de Rachele… Dans cette poésie, tout comme en beaucoup d’autres textes, Pascoli exprime la nécessité primordiale et, j’ajouterais, absolue, de « vanter la faute » ou quand même de l’avouer. Parce qu’à partir de la « confession » de la faute même, de la transgression plus ou moins effective pourra se déclencher le dénouement de sa tragédie intime.
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Panorama Mezdag, Scheveningen

D’ailleurs Sogliano, considéré par Pascoli comme un véritable havre de paix et de sérénité, a été choisi comme endroit idéal (en dehors du contexte de la vie quotidienne) pour y installer (ou projeter) des événements cruciaux de la vie du poète.
D’abord la mort du père, qu’on avait retrouvée dans L’âne. Cette poésie, si nostalgique de la figure du père, évoquée par le poissonnier en train de dormir sur la charrette (tout comme son père mort), représente le contreautel de Digitale pourprée. Car l’orphelin talentueux et génial avait besoin d’abord d’inscrire la figure du père dans la mythologie de sa mort brutale et précoce, ensuite il lui fallait une piste pour se libérer de son ombre envahissante.
Dans Digitale pourprée, le deuxième thème poétique que Sogliano met en valeur est celui de l’exil de ses deux petites sœurs dans le couvent (1)  et le successif rapprochement de Pascoli avec elles, en 1882, après la longue parenthèse universitaire de Bologne. Une circonstance primordiale, car après cette rapatriée familiale Pascoli renoncera définitivement à la vie insouciante et dissipée de l’étudiant rebelle pour assumer le rôle de chef de ce qui restait de la famille décimée et détruite. Une « nouvelle famille » avec les sœurs qui seront ainsi « sauvées » d’une vie de renfermement et de sacrifice.

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Panorama Mezdag, Scheveningen

Je veux maintenant utiliser Sogliano — se transformant de plus en plus dans un lieu imaginaire – pour une réflexion à voix haute sur le « motif » de quelques-uns de mes contes (dont le dernier ici publié) et, en parallèle, sur le noyau de l’inspiration poétique de Giovanni Pascoli et, avec lui, d’une partie importante de la poésie italienne. Je ne veux pas dire que j’ai suivi ou poursuivi ce maître incontournable. Je ne veux pas dire non plus que mes textes ne pourront jamais ressembler à ses textes.
Je me borne à reconnaître des points de vue communs relativement à certains mots : père ; orphelin ; lutte pour la survie ; désir de garder sa personnalité ; besoin de s’exprimer ; amour et respect pour la famille ; intransigeance ; volonté d’indépendance ; esprit en définitive rebelle ; amour pour la transgression ; necessité de désacraliser (2) et de briser la glace de toute hypocrisie et de toute idée reçue.

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Panorama Mezdag, Scheveningen

J’ai bien réalisé les coïncidences rétrospectives de « ma » Sogliano avec celle de Giovanni Pascoli (3) quand j’étais déjà à Paris et que la maison de mes cousins avait été déjà vendue. En y revenant avec l’esprit d’aujourd’hui, je me souviens d’un monde sévère et compréhensif à la fois, où le respect était dû, où l’humanité était profonde, tandis que l’ironie était toujours débonnaire, caractérisée par un grand amour pour le paradoxe et aussi par un brin de folie.
Pendant l’adolescence, autour des quatorze ans, ce fut à Sogliano que je contestai pour la première fois mon père (un épisode qui rappelle vaguement un rêve angoissant de la Conscience de Zeno de Italo Svevo). À part cela, je ressentais indirectement l’écho de quelques conflits familiaux très éloignés et sans conséquences, tout cela ne faisant qu’un avec l’éducation au mythe des aînées, à la modestie, à l’effacement vis-à-vis de modèles insaisissables, toujours à l’extérieur de la famille…
J’ai eu bien sûr un grand-père homonyme ainsi qu’un père extraordinaire. Tous les deux sont morts assez jeunes, laissant des vides ou même des gouffres terribles dans la famille…
J’ai vécu cela tout comme d’autres, beaucoup d’autres. D’ailleurs, devenir orphelin est, tôt ou tard, inévitable pour tous. Mais, tous les gens ne réagissent pas de la même façon aux mêmes évents de la vie…
La vie même, avec les contraintes et les fautes, et les contraintes héritées des fautes… s’ajouterait elle-même au travail du destin. Un destin renonciataire aboutissant dans l’effacement ou alors dans un personnage drôle et sensible, quelqu’un qui « aurait pu faire » que la vie a écrasé…

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Panorama Mezdag, Scheveningen

Je crois que Pascoli, comme tous les orphelins sans moyens qui ont dû surmonter des difficultés énormes avant de trouver leur « ubi consistam », n’avait pas d’autre choix, au passage de Sogliano, que de renoncer au bonheur personnel et à la vie insouciante, en échange du seul engagement qui pouvait lui donner la force d’avancer : la poésie comme métier. Et peut-être, le fait de se cloîtrer avec les deux sœurs dans une famille vouée à la chasteté la plus austère lui semblait alors une petite renonciation.
D’ailleurs, dans la société de son temps, Pascoli avait à faire avec un contexte très rigide, qui le rangeait dans une case dont il ne devait pas sortir. S’il n’y avait pas eu la protection de Giosué Carducci, un homme tout à fait exceptionnel à son époque, Pascoli n’aurait même pas eu la possibilité de sortir du lot du travail honnête et répétitif de professeur de lycée.
Mais, évidemment, l’immense talent naturel de cet homme génial et sensible — un talent exaspéré et affiné par les douleurs et les renonciations à la plénitude de la vie — l’aida à configurer, par la poésie, une personnelle et très moderne vision du monde dont aujourd’hui l’on commence de plus en plus à s’apercevoir.

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Panorama Mezdag, Scheveningen

Au temps de Pascoli, dans une Italie à la recherche d’elle-même, au-delà de quelques rares îles de culture et de liberté le conformisme était à l’ordre du jour. On était empêchés d’exprimer librement ses idées jusqu’au bout. En dehors de rares exemples (Giovanni Verga, Antonio Fogazzaro, Camillo Boito), le roman en Italie n’a pas eu la même autorité qu’en France ou en Angleterre.
Pascoli n’avait donc d’autres voies pour réagir à l’effacement et au silence que la poésie. Une poésie où la nostalgie de l’enfance heureuse et le chagrin réitéré pour le manque du père (et de nombreux membres de la famille morts l’un après l’autre) se mêlent à une forme élégante et cryptique de rébellion, se dévoilant à travers les non-dits, les inquiétudes, les mystères…
La rébellion souterraine de Pascoli n’aboutit que rarement à une véritable désacralisation du père aimé ainsi que du monde autoritaire et sourd émanant de quelque façon de la figure figée et en fin de compte, mystérieuse du père même.
Mais sa poésie s’inscrit parfaitement dans la typologie de toutes les rébellions et contestations qui ont eu besoin de la désacralisation et du scandale pour affirmer leur identité créatrice. De Edgar Allan Poe à Luigi Pirandello ou D.H.Lawrence, Mikhaïl Boulgakov, Vladimir Nabokov, Boris Pasternak… une liste infinie…
Avec la poésie ou le roman, même à partir de nous-mêmes, concentrant notre attention sur de petits détails de la vie quotidienne, tout comme cette description de Pascoli, à peine esquissée par un geste rapide, d’une rencontre fatale (entre Marie et Rachel), nous pouvons exprimer un jugement qui peut assumer une valeur universelle ou, tout simplement, lancer un S.O.S..

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Giovanni Merloni

(1) Où bien sûr les religieuses ont été affectueuses et très accueillantes avec les pauvres orphelines. Et pourtant il faut rappeler que, dans cet enfermement qui risquait s’éterniser, la hampe de roses venimeuses représente objectivement une menace (même plus grave que la perdition qui attend au-delà du mur, déguisée en homme tentateur et porteur de ruines).
(2) Dans mon petit vocabulaire, je considère la désacralisation comme un moteur indispensable pour exister. Paradoxalement, la désacralisation peut se révéler plus corrosive et même brutale là où plus forts et sincères sont les sentiments du sacre. Désacraliser quelqu’un, dans mon esprit, ce n’est pas du tout l’abattre moralement et humainement puisqu’on ne peut pas l’abattre physiquement. La désacralisation est le premier pas pour une forme plus profonde de connaissance des autres ainsi qu’un moyen d’expression artistique très efficace et parfois indispensable.
(3) La scène évoquée dans la poésie L’âne se déroule sur la montée de la route de Savignano à Sogliano, juste à dix mètres de la maison de mes cousins ; le couvent évoquée dans la poésie Digitale pourprée, où les soeurs de Pascoli ont passé des années de leur vie, est le meme couvent ou j’allais voir la supérieure Virginia Luisa, soeur de ma tante Maria.

X, Y, Z, W… VII/VIII, Tant de douceur… qu’on meurt !

01 mercredi Oct 2014

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X Y Z W

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X, Y, Z, W… VII/VIII, Tant de douceur… qu’on meurt ! 

Avec le mot FIN vient juste de terminer le conte-récit en six épisodes « X, Y, Z, W… » et déjà le rideau se lève pour en saisir les échos. Comme à la sortie d’un cinéma où l’on a assisté à un film qui nous a touché, et que nous cherchons sur les affiches quelques traces, d’habitude décevantes, de cette gueule unique, de ces gestes inimitables, et cetera. Dans le cas ci-dessus, sans trop vous ennuyer, je voudrais offrir quelques suggestions de ce que s’est passé dans les coulisses de cette curieuse histoire.
Un tel sujet ne se peut pas exploiter de façon adéquate dans un seul billet. Je le ferai peut-être plus avant. Pour le moment, je me borne à vous rappeler une circonstance basilaire. Tout au début des publications de ce portrait inconscient, j’avais affiché une vielle photo de famille (un daguerréotype), que j’avais située dans une maison de campagne à Sogliano sur le Rubicone (dans la Romagne de mes origines), où mon grand-père Zvanì trônait au milieu d’un groupe de gens affectionnés et respectueux. À partir de cette photo, j’avais entamé une petite recherche sur l’enfance et l’adolescence de mon grand-père qui m’avait donné envie de me faufiler dans l’histoire parallèle d’un autre Zvanì, beaucoup plus célèbre et de dix-huit ans plus âgé que mon grand-père, Giovanni Pascoli, grand poète du XIXe siècle (mort en 1912), que j’ai essayé alors de mieux connaître, pour le plaisir de mes lecteurs aussi. Au cours de cette recherche, je suis tombé sur deux poésies majeures qui se déroulent à Sogliano sur le Rubicone. D’ailleurs, ce dernier n’est pas seulement le pays commémoré par l’unique photo en couleurs que je connais de mon grand-père. En dehors de mon habitation à la ville, celle de nos cousins de Sogliano a été la principale sinon la seule maison « de campagne » qui ait eu de l’importance dans mon enfance et adolescence. Or, la première de ces deux poésies de Pascoli (« L’âne », dont je vous ai déjà parlé) se déroulait au long de la route en montée venant de la via Emilia, juste avant l’arrivée au pays de Sogliano, en face donc de la maison — en retrait par rapport à la route — où habitaient pendant l’été lesdits cousins. C’est là — dans cet endroit très humble, près d’une rambarde de fer d’où l’on peut profiter d’un formidable panorama sur les collines ensoleillées de Romagne — que l’avalanche humaine ( ! ) a échoué.

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Dans la deuxième poésie (« Digitale pourprée ») Pascoli évoque le couvent des religieuses carmélites situé au bout du pays, en haut vis-à-vis de la maison et de la rambarde panoramique. C’est le même couvent où j’allais avec mes familiaux faire visite à la mère supérieure, sœur Virginia Luisa, la sœur aînée de ma tante Maria, une des jeunes debout dans la photo de la fameuse tablée. Les tendres souvenirs de ces innocentes visites aux religieuses cloîtrées — juste un peu troublées par l’idée de ce monde inaccessible au-delà de la grille —, se sont mêlés, dans mon conte « innocent et blasphème », à d’autres suggestions, tout à fait étrangères à ma sensibilité d’alors ainsi qu’à la réalité de ces gens de Romagne, toujours portés à une vision saine et sincère des rapports humains. Et pourtant, cette poésie « tendre et sensuelle » de Giovanni Pascoli (que je n’avais pas lit avant, je le jure !), contient des inquiétants parallèles avec mon récit.
Pour une lecture plus efficace de ce « poème de la nostalgie », je l’ai « adapté » (utilisant les mots mêmes de Pascoli, dans l’hypothèse d’une exploitation théâtrale.

Giovanni Merloni

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Giovanni Pascoli : « Digitale pourprée » (1898) 
(traduction et adaptation sous forme de dialogue de Giovanni Merloni)

I
Elles sont assises, en train de se regarder l’une l’autre. Marie, maigre et blonde, est très simple dans ses vêtements tout comme dans ses regards ; mais l’autre, Rachel, est frêle  et brune… Deux yeux simples et modestes fixent deux yeux qui brûlent.
MARIE — Est-ce que tu y es retournée, là-bas ?
RACHEL — Jamais ! »
MARIE — Donc, tu ne les as plus revues ?
RACHEL — Jamais plus, mon amie.
MARIE — Moi, au contraire, j’y suis retournée ; et je les ai revues mes blanches sœurs ; j’ai eu la chance de les revivre les années douces que toi-même tu as connues, ces années petites qui caressent le cœur…
RACHEL (Elle sourit).
MARIE : — Écoute, est-ce que tu te souviens du potager emmuré ? des ronces avec les mûres ? des genévriers où sifflent les grives ?
des buissons amers ? de ce chant mystérieux, secret, avec cette fleur, qu’on appelait la fleur de…?
RACHEL : — …de la mort. Oui, ma chère.
MARIE : — Était-ce vrai ? Moi j’y croyais tellement, Rachel, que je ne serais jamais passée à côté de la triste fleur. En fait, on disait que cette fleur avait une sorte de miel capable d’enivrer l’air, que sa vapeur inondait l’âme d’un oubli douce et cruel. (Emportée par ses mots, Marie pose sa main sur la main de sa compagne.) Ah! Ce couvent au milieu de la montagne bleue !
Les deux amies regardent au loin.

II
D’un coup, dans le bleu intense du ciel de mai, elle voient surgir leur monastère, plein de litanies et d’encens. Tandis qu’elles se plongent dans cette vision, leurs pensées se parfument de la senteur des roses et des giroflées, ainsi que d’une sensation d’innocence et de mystère.
Des mélodies — oubliées là-dedans sur des claviers à peine effleurés — bourdonnent dans leurs oreilles, remontent à leurs bouches…
Ah! qui était-ce ce jour-là cet hôte chéri qui leur sourit aux grilles  ? d’où elles rentrèrent alors plus rouges et gaies au vacarme des chambrées ; et qu’en ce jour précis, plus haut, Ave, leurs voix en chœur vont répéter, Ave Maria ; jusqu’au moment où Elles pleurent (pourquoi ?)…
Elles pleurent, un peu, dans le couchant doré, sans qu’il y ait une raison. Que de fillettes couraient autour d’elles dans le blanc potager ! Un endroit blanc et bavard. Petit à petit, accompagnées par le bruit de voiles au vent, elles arrivent toutes. Dans la chambrée, quelqu’une reste pour lire un de ses bons livres. À l’écart d’elles, agiles et saines, une hampe de fleurs — ou alors de doigts éclaboussés de sang, des doigts humains — exhale l’haleine de sa vie inconnue.

III
Elles se serrent un peu plus les mains. À cette heure elles ont vu
leur enfance, les chères années lointaines. Des douces souvenirs se déclenchent. Elles savent tout l’une de l’autre, rien qu’à cette touche muette. Combien est-il triste et pieux l’éloignement du dernier salut !
RACHEL — Marie !
MARIE — Rachel !
RACHEL (Elle pleure. Puis, s’adressant à elle-même) : — Adieu !
(Puis, en adressant la parole grave envers Marie, sans lui confier ses yeux noir elle murmure) : — Moi, oui, je goûtai cette fleur. J’étais seule avec les cétoines vertes. Le vent amenait l’odeur des roses et des giroflées. Dans le cœur, j’avais le langoureux ferment d’un rêve qui brûla pendant la nuit avant de s’éteindre à l’aube, dans mon âme ignorante. Marie, je me souviens de ce soir grave. L’air pulsait de la lueur d’éclairs silencieux. Je m’aventurai légère, prudente, montant en haut par de moelleux terre-pleins herbus. L’herbe touffue me retenait les pieds. Tu souris ? Et j’entendais un voix disant : Viens ! Viens ! Et il y eut tant de douceur ! Ô combien !
MARIE (Elle lève les yeux stupéfaits, elle voit maintenant, tout en écoutant, traversée par un long frisson…)
RACHEL — Il y en eut tellement, tu vois… qu’on meurt !

Giovanni Pascoli

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X, Y, Z, W… VI/VIII, l’avalanche

28 dimanche Sep 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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X Y Z W

001_photo 03 iPhoto 180 X, Y, Z, W… VI/VIII, l’avalanche
Dans la dernière scène de cette histoire où l’amour pour la désacralisation se mêle souvent à l’acceptation fataliste de la banalité humaine, le lecteur assistera au doublement du couple, typique de nos temps dégénérés, où le défaut principal s’appelle hypocrisie. Nous aurons à faire avec le « double couple inextricable » ou alors avec de ruptures provisoires et parfois dramatiques.
On est au lendemain du dénouement d’une intrigue familiale et amoureuse. De nombreux obstacles ont été franchis. Les deux patriarches de la maison à l’orée du village ont spontanément et presque joyeusement disparu, tandis que Zêta — leur fille cadette, bien sûr illégitime, toutefois membre effective du troupeau familial — a décidé, de façon tout à fait naturelle, de sortir de l’auto hibernation du couvent pour vivre finalement sa vie.
Un système compliqué d’interdictions, de tabous et d’étiquettes superposées comme autant de stigmates sur la peau de chacun semble finalement s’évanouir à jamais, tout comme au lendemain des révolutions. Et pourtant, si l’on n’est pas pleinement conscients de ce qui se passe, si l’on n’a pas le courage et la force d’aller jusqu’au bout, les déchirures restent ouvertes tandis que les ruptures ne peuvent pas être effacées.

002_ava 001 180 Seuls, égarés dans leur maison désormais silencieuse et de plus en plus spectrale, X et Upsilon s’étaient accrochés avec opiniâtreté l’un à l’autre, comme il arrive après une guérison. Miraculeusement sain et sauf — malgré les tentatives d’empoisonnement, pendant plus qu’un an et demi —, X se considérait finalement comme immun et plus que jamais prêt à profiter de l’immense bonheur que la normalité pouvait dorénavant lui accorder. Quant à Upsilon, à côté du deuil pour les vieilles dames disparues, elle ne pouvait bien sûr se passer du chagrin pour la renonce aux caresses légères de Double-Ve, ce remplaçant qui avait été toujours gentil et compréhensif avec elle. Et pourtant, une sorte d’admiration jalouse vis-à-vis de ce que X avait osé faire provoqua en elle un véritable retour de flamme. Affecté par l’euphorie de sa femme, qui revenait vers lui après une longue période de frustrations et de méchancetés certes ineffaçables, X était combattu, contrarié par deux sentiments opposés. D’un côté, il avait toujours aimé Upsilon, sa femme officielle, sa partenaire de toutes les batailles et son alter ego aussi… donc il ne pouvait pas se soustraire au poison physique et mental qu’elle lui offrait en nouvelles doses, massives et peut-être mortelles… De l’autre côté, l’amour violent et sans trop d’adjectifs qu’il ressentait encore vivant envers cette victime de l’hypocrisie familiale… lui ouvrait tellement les yeux qu’il ne pouvait pas les refermer. Tôt ou tard, la renonciation à l’amour de Zêta amènerait des conséquences catastrophiques… Le cauchemar de l’avalanche, entraînant un règlement des comptes tragique et définitif, incombait de plus en plus sur sa tête encore capable de penser.
003_ava 003 180 L’interruption du somnifère à la saveur de chocolat offrit une formidable chance à X et Upsilon — le couple charismatique que les habitués du bar Central d’Âpreville avaient toujours regardé avec une espèce de respect envieux — pour rentrer vite du scandale à la normalité. Et la voix courut rapide dans toutes les rues et ruelles, avant de s’installer au bord de la fontaine au centre de la place de la Mairie : recouvrant finalement ses prérogatives d’homme encore en deçà de la quarantaine, X voyait sa testostérone se multiplier au jour le jour pour dix, pour cent, pour mille. Il était devenu un amant vigoureux comme jamais auparavant, sans aucun décalage entre le jour et la nuit. Quant à Upsilon, ayant cessé de se rendre à Villedouce, elle avait repris à fréquenter le marché dominical, où elle achetait avec acharnement de sacs de plus en plus grands. Personne n’aurait mis la main sur le feu, en jurant que toutes ses contrariétés — encore plus mystérieuses que celles de son mari — se termineraient comme cela, sans surprises. Cependant, tout le monde se sentait un petit peu soulagé et s’accordait une pause de bienveillante normalité… quand Upsilon reçut un appel téléphonique.
004_ava 002 180 Sous le regard interloqué de son mari, qui ne s’attendait plus à cela, Upsilon inventa un subterfuge : « Je dois partir immédiatement ! Mon ancienne copine Elle… te souviens-tu d’Elle ? Elle est malade ! »
Non, le vase était déjà trop plein de noms pour qu’on puisse en accueillir un autre ! Cette Elle n’existait pas, évidemment, ou alors elle faisait partie d’une existence tellement refoulée… X ne put pas se dérober à la violence de la jalousie. Durant l’absence d’Upsilon, il se précipita chez Zêta pour lui parler de ce bonhomme tout à fait inconnu qu’Upsilon rencontrait depuis plus que trois ou quatre ans.
L’initiative maladroite de X provoqua en Zêta des réactions tout à fait prévisibles. D’un côté, elle devint curieuse vis-à-vis de ce nom nouveau pour elle, Double-Ve, car en plus ce personnage-ci avait sans doute un fort ascendant sur Upsilon et qu’il tenait X sous échec. De l’autre côté, cette visite incohérente et tout à fait déplacée réveillait une jalousie maladive en elle : — sortons en promenade, j’ai besoin de respirer, dit-elle. X résista, elle insista. Enfin tous les deux — X et Zêta — se rendirent sur la route circulaire autour des remparts, essayant de se tenir à l’écart vis-à-vis des autres couples, heureusement rares, en train de flâner devant le spectacle des collines multicolores.
Pendant son séjour tumultueux à Villedouce, Upsilon avait longuement discuté avec son ancien amant. Désormais, le vase commun où ils avaient déversé leurs réciproques passions et faiblesses s’était brisé sans remèdes. Par un excès de détails, Upsilon avait raconté ce qui s’était passé dans la maison bombardée et empoisonnée, sans négliger de peindre avec un soin exagéré le portrait de cette Zêta dont jusque-là elle n’avait jamais parlé. De son côté, Double-Ve n’avait pas su se passer de poser un tas de questions à propos de ce quatrième personnage qui rentrait de force dans leur triangle en ruine. En plus de la rupture du vase, une évidente brèche s’était ouverte dans leur union qui avait été jusque-là à preuve de bombe ainsi que de poison. On ne doit donc pas s’étonner si Double-Ve avait enfin insisté pour accompagner Upsilon à Âpreville : « Je dois absolument parler avec ton mari ! »

004_photo 01 iPhoto 180 Comme nous venons de le dire, X et Zêta flânaient ici et là, accrochés aux rambardes de la circonvallation, dans un état d’inconscience — où les remords de l’homme marié se mêlaient aux regrets de la femme en fin de compte libre, anxieuse de profiter encore de son charme d’ancien fruit interdit — lorsqu’ils rencontrèrent Upsilon et Double-Ve, mélancoliquement assis au pied d’un grand marronnier.
Effrayé par cette vue, répliquant comme une goutte d’eau la scène à plusieurs reprises rêvée dans le triste tableau de l’avalanche — contrarié, en plus, de se voir remplacé même dans le cauchemar — X se demandait s’il y avait quelqu’un d’autre, en dehors de lui, qui se rendait compte du danger et de la sordide gravité de la situation où ce rectangle humain allait de plus en plus s’effondrer.
La rencontre du double couple fut surréelle. Ils entamèrent des discussions oiseuses dans le jardin, avant de rentrer à l’intérieur de la maison. Ils déjeunèrent, ils dînèrent, ils jouèrent au Marchand-en-foire. Depuis trois jours et trois nuits, les deux femmes — Upsilon et Zêta — signèrent une trêve : l’amante reviendrait dans son taudis sinistré, tandis que Double-Ve repartirait à Villedouce.
Entre-temps, le diable y avait mis la queue. Double-Ve fit semblant de partir et s’installa en cachette dans le terrain vague entourant la bicoque accrochée aux calanques du Merle siffleur. Pendant la nuit, Double-Ve, poète et alpiniste expérimenté, s’introduisait dans la chambre de Zêta, la blonde ex-carmélite, sans rencontrer des résistances. Ils devinrent amants. Mais, au bout de deux semaines de passion sanglante, chacun d’eux découvrit un manque grave. Zêta regrettait la rose qu’elle-même avait ensevelie avec les deux vieilles patronnes qui avaient tant bien que mal protégé son enfance. Double-Ve se plaignait ouvertement de n’avoir pas emmené son ancien amour au sommet de la montagne. — Je serai ton épouse si tu me portes là-haut et que tu cueillis pour moi un rhododendron rose.

005_valanga-x-blog 180 D’en haut de la montagne enneigée, un couple d’alpinistes roule dans la vallée. Ils sont enchevêtrés dans leur étreinte spasmodique et continuent de s’aimer dans la boule de neige, chaude comme un confortable igloo. Se gonflant de plus en plus, la boule dessine un couloir noir au milieu du blanc, produisant un grondement sombre dans le silence brumeux.
Le pays dort, tout à fait inconsciemment. Personne ne perçoit cette épouvantable rumeur. Upsilon ne l’entend pas non plus. Imperturbable, elle reste assise à côté d’X qui, au contraire, est parfaitement conscient de ce qui se passe. Tout en tremblant de peur — et quelle peine à le voir ! —, les yeux fixés devant lui, il débite des mots insensés.
L’avalanche est maintenant aux portes du pays, elle cogne terriblement contre les antiques remparts et se faufile dans la porte du XVIe siècle comme dans une serrure. À présent, les deux amants — Zêta et Double-Ve – roulent dans les rues du village. Ils franchissent de précision l’étroit passage séparant le couvent des religieuses de l’église de l’Assomption ; ils défilent ensuite en face du bar-tabac, au poste téléphonique, au kiosque des journaux, devant la boulangerie et l’épicerie fine où l’on peut acheter la fouace sans levure et le fromage de fosse. Ils roulent dans la dernière descente, la plus dangereuse, entre la cathédrale et la balustrade d’où l’on peut se réjouir d’un lumineux panorama. Devant les yeux effrayés de X, ils cognent enfin violemment contre le car bleu qui monte, essoufflé, débordant de poules, de jambons et de chapeaux de prêtre…
(Upsilon n’a rien vu. Elle soutient que tout ce qui s’est passé n’était qu’un rêve dans un rêve. Mais cela, elle l’a sans doute emprunté à un poète dont elle n’a rien lu.)

FIN

Giovanni Merloni

X, Y, Z, W… V/VIII, la rose ne passe pas par la trappe

27 samedi Sep 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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X Y Z W

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X, Y, Z, W… V/VIII, la rose ne passe pas par la trappe 

Se réveillant dans son lit, qu’il croyait fermement être le lit humble et rigide de la belle Zêta — avec laquelle, au milieu du sommeil, une rêverie érotique s’était déclenchée —, X comprit qu’il devait abandonner toute hypothèse de subterfuge. L’heure « x » avait sonné pour X comme il arrive tôt ou tard pour tous les mortels.
Dans le jardin de la « maison bombardée », il y avait un petit coin qu’il appelait avec un peu d’exagération la « roseraie ». Avec le maximum d’attention dont il était capable, il extirpa du terrain une rose blanche à l’air noble, avant de l’envelopper dans un journal. Lorsqu’il se rendit chez les Carmélites et qu’il vit sa belle-sœur s’approcher au-delà de la grille de bois, la rose ne passait pas par la trappe. Passèrent pourtant les mots directs et sincères à travers les petits losanges d’air qu’on avait creusés pour laisser filtrer la lumière.
Zêta avoua son amour. Elle expliqua par un simple sourire que son choix de devenir une fervente religieuse ne venait pas de la découverte de sa naissance et donc de son étrangeté vis-à-vis de cette cage de fous où elle avait pourtant passé une enfance gâtée suivie par une adolescence sereine.
« Depuis combien de temps tu m’aimes », demanda X.
« Toi, mon pauvre Monsieur X, tu es la victime d’une véritable perversité ! » dit Zêta, sans lui répondre.
« Mais c’est toi qui as amené la tisane aux fleurs de chocolat ! »
« Oui, je ne pouvais pas supporter que tu puisses avoir une nouvelle lune de miel avec Upsilon ! Mais ce que je t’ai préparé c’est juste pour te laisser dormir mieux ! »
Étourdi, mais combatif, depuis ces premiers pourparlers, X apprit beaucoup des choses de la vie qu’il n’avait même pas imaginées. Il pouvait rentrer au petit matin par une toute petite porte d’acier qu’un buisson épineux cachait à la perfection, juste au bout… du bout du village. Il pouvait sans problèmes enjamber la fenêtre rêvée, qui d’ailleurs existait tout à fait. Il pouvait se cacher en dessous du lit de Zêta et attendre tranquillement. Personne ne serait jamais rentré dans sa cellule. Quant à Zêta, elle aurait profité de toutes les pauses entre les occupations et les rites pour se rendre chez lui.
Ce fut ainsi que la vie d’X changea un peu. Quitte à passer une veille fort anxieuse au jour précédant sa première escapade. Car il est vrai qu’il avait déjà rencontré une fois Zêta sur la plage et qu’en cette occasion il avait ressenti des pulsions vigoureuses en train de ressusciter… Mais, cette tisane à la saveur du chocolat — à la suite du déplacement du cimetière du couvent à la crédence de la maison d’Upsilon — possédait quant à elle une telle force destructrice…
Le soir qui précéda la rencontre attendue X avait d’abord envisagé de ne pas boire la potion nocturne. D’autant plus qu’Upsilon était restée à Villedouce et que sa voix au téléphone lui avait semblé empressée envers lui. N’avait-elle pas dit : « Amuse-toi bien, mon cher » ? Mais il n’en eut pas le courage, car en fin de compte ce liquide, désormais familier, avait le grand mérite de le laisser dormir — et rêver — tranquille.
« D’ailleurs, si Zêta ne m’a rien dit, cela veut dire qu’elle aussi ne veut pas forcer le destin… »
Le lendemain, après avoir soigneusement suivi les instructions de sa nouvelle fiancée, et qu’il était donc resté pendant trois heures étendu comme un saint sur la pierre, leur rencontre fut d’une étonnante simplicité.
Désormais, X et Zêta s’aimaient tous les jours. X n’avait même pas arrêté de boire son poison miraculeux, cette astuce ayant le grand avantage de le sauver en avance vis-à-vis des changements d’avis, improbables, mais non impossibles, de son épouse Upsilon.
Au bout de trois mois, la liaison heureuse entre X et Zêta avait été gaiement tolérée par les religieuses du couvent d’Âpreville. Il entrait tranquillement par la porte cochère avec un petit fourgon à trois roues, acheté par un prix ridicule chez un ami du bar Central qui avait voulu fêter ainsi son « retour parmi les humains ». Dans le fourgon il apportait des plantes pour le jardin secret des religieuses cloîtrées ainsi que des semences pour leur potager. Une ou deux fois, il y avait amené en croisière la vielle mère supérieure qui n’avait pas caché, à sa rentrée, son enchantement pour le paysage au couchant ainsi que pour le vin qu’on leur avait offert dans une ferme d’amis retrouvés…

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Pendant la nuit du dix août (qu’on peut aussi bien écrire « X août »), tous les habitants d’Âpreville sortent dans la rue, en petits groupes familiaux ou en bandes d’amis, voir tomber les étoiles tout en s’amusant avec l’expression (muette ou éclatante) de souhaits intimes qu’on devrait avoir soigneusement gardés en avance. Réunis pour une fois tous ensemble, les quatre membres de la famille bombardée — comme désormais tout le monde l’appelle — se promenaient dans la circonvallation sans réverbères longeant le côté ouest des anciens remparts.
« Avez-vous préparé vos vœux ? » demanda bruyamment Upsilon.
« Je n’ai plus de vœux à lancer… », dit la grand-mère d’Upsilon. Elle n’oubliait pas, cette nuit-là, qu’elle était aussi l’arrière-tante de X.
« Je voudrais que Zêta nous pardonne… de tout ce que nous avons causé à elle » dit la mère d’Upsilon, moins inquiète de sa parenté embarrassante avec X que de son rapport raté avec cette fille perdue.
« Non, non, l’interrompit Upsilon. Elle devrait être déjà contente ! Au nom de la famille, X a bu son élixir de chocolat sans en rater même pas une gorgée ! »
« Ô étoiles lointaines ! ô îles reculées à jamais ! Je ne vous demande qu’une miette argentée de votre silence », se dit X, les coudes appuyés au parapet poussiéreux où le ciel éclairé projetait de lueurs tristes. « Oh ! Combien j’aimerais n’être pas obligé d’entendre ces voix qui renouvellent à l’infini leur gêne ainsi que leur haine envers moi ! »
Il ne dut pas attendre trop de temps. De façon tout à fait inattendue et même exagérée, l’une des îles lointaines, tout en flottant dans la nuit, accueillit son désir de petite justice personnelle. Une fois rentrée dans la maison, la plus jeune des deux mégères courut à la crédence sans  allumer le lustre de la salle à manger. Au clair minuscule des étoiles, elle chercha de ses petites mains gonflées des verres adaptés à la besogne. Dans les deux seuls gobelets d’étain survécus à l’usure, elle déversa le contenu d’une petite bouteille noire.
« Viens, maman ! Régalons-nous le chocolat noir que Zêta nous a préparé ! »
« Mais, si nous épuisons toutes les réserves, comment fera-t-il, X, à s’endormir d’ici jusqu’au prochain 2 de novembre ? » objecta faiblement la grand-mère.
« Ne t’inquiète pas, lui murmura sa fille dans l’oreille. Ce sera pour lui un prétexte en plus, pour se précipiter au parloir du couvent des Carmélites… »
Ce fut ainsi que, fascinées par les étoiles, les deux caryatides inamovibles et jusque-là éternelles levèrent le coude jusqu’à avaler tout ce que la petite bouteille avait pu contenir…

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Au bout d’une nuit de douleurs atroces, le médecin municipal en constata la mort, dont il donna la responsabilité à la chute des étoiles ainsi qu’aux  chagrins qui réapparaissent toujours au fond de la mémoire. En vérité, la plus vieille des deux avait été foutue par une attaque d’asthme tandis que l’autre, ayant une jambe tordue par la goutte, avait trébuché contre une commissure du plancher à l’étage, avant de précipiter par l’escalier la tête première.
Quiconque avait eu envie de comprendre comment cette tragédie était arrivée, aurait dû imaginer, au contraire, que les deux femmes âgées avaient été tuées par un poison implacable destiné à leur X chéri. Cela faisait un effet assez terrible sur les visages raidis des deux femmes. Mais parfois, l’évidence est incommode. Quant à X — même en se voyant calé dans ces grimaces hideuses, la gueule qu’il aurait tôt ou tard affichée à force de cumuler par petites doses le même produit meurtrier —, il se disait que son vœu avait été exaucé. Un équilibre doux-amer s’était faufilé sans graves conséquences dans son corps engourdi, tandis que dans la salle à manger l’air empoisonné poussait contre les fenêtres fermées en demandant de lancer, lui aussi, un vœu secret aux étoiles.
Prudemment, entre les deux survivants dans la maison empoisonnée une trêve silencieuse s’installa, jusqu’au jour de l’enterrement. Là, de commun accord, évitant habilement les regards des concitoyens pressés, X et Upsilon laissèrent glisser dans la fosse toutes les provisions de poison que les vieilles dames avaient cumulées. Elles auraient été bien sûr suffisantes à anéantir une entière armée d’hommes et chevaux. Cependant, avec le temps, les effets toxiques se seraient dispersés, en laissant voltiger une agréable humeur de chocolat tout autour des deux squelettes endormis.
Parmi les présents aux funérailles, X et Upsilon reconnurent une jeune femme à la silhouette arrondie se tenant de côté avec une rose fanée qu’un cellophane chiffonné essayait d’hiberner. C’était Zêta, rentrée désormais dans la société humaine. Ils admirèrent son geste sec et précis, par lequel elle avait lancé le triste bouquet de façon qu’il rejoignît à jamais les bouteilles noires.

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Une fois rentré dans la maison finalement vide des soupirs imposants ainsi que des petits pas incertains, X se cala lourdement dans le fauteuil brodé de la grand-mère et murmura :
« Maintenant qu’il n’y a plus de poisons à avaler… que ferai-je ? »
« On dira que tu as nostalgie de tes petites morts quotidiennes ! observa Upsilon d’un air rêveur, avant d’ajouter : — voilà des nouvelles de notre… Zêta. Comme on a bien vu, elle est sortie de son enclos pour assumer ses responsabilités. Elle a trouvé un logement provisoire dans une vieille bicoque abandonnée au bout du village. Tu sais, cette espèce de grotte encastrée dans la calanque d’argile, à laquelle nous donnions un jour le nom de Merle siffleur… »
Dans ce jour où tout pouvait arriver sans qu’on ne doive aucunement s’en étonner, X demanda à Upsilon si elle savait. Elle éclata en larmes : non, elle ne savait pas ni ne pouvait imaginer non plus jusqu’à quel point la mentalité renfermée et obtuse des deux vielles femmes pouvait se pousser. Oui, elle avait ressenti de l’échec de leur mariage, dont elle aussi avait été responsable… Oui, elle avait essayé de se sauver dans un nouvel amour… ne voyant que de l’opiniâtreté, que de la passivité dans les comportements d’X, dans ses rituels quotidiens, dans sa façon de faire l’amour, ô combien insupportable !
« Tu m’as haï, au pied de la lettre, dit X, surtout quand j’ai entamé mes papiers pour sortir de la banque… Tu avais peur que je redevienne assidu dans mes requêtes… »
« Ce sont les deux mégères, comme tu les appelais, qui ont tout fait à mon insu. Elles ont toujours fait le possible et l’impossible pour nous séparer ! Et c’est peut-être Zêta qui a ajouté quelques sorcelleries de sa part ! »
« Ah non ! Ne touche pas à elle ! Car elle est… Elle est… »

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Giovanni Merloni

X, Y, Z, W… IV/VIII, un geste innocent et blasphème

25 jeudi Sep 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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X Y Z W

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Giovanni Merloni
X, Y, Z, W… IV/VI, un geste innocent et blasphème 

De quoi s’inquiétait Upsilon ? De quoi s’interrogeait X ? Le petit groupe d’anciens amis du « duo » qui faisait une fois le beau et le mauvais temps au bar Central, avaient beaucoup plus d’informations que les deux membres de ce couple critiqué.
Quelqu’un d’eux connaissait en fait, depuis longtemps, ce Double-Ve de Villedouce. C’était un bon diable qui travaillait dans un foyer à l’esprit communautaire, où l’incursion subite de la silhouette svelte d’Upsilon avait eu l’effet d’une petite déflagration.
Tout le monde savait d’ailleurs que Zêta n’était pas la sœur cadette d’Upsilon ni sa demi-sœur non plus. Elle avait été adoptée quelque temps après sa naissance… le jour même que la mère d’Upsilon avait risqué mourir pour un avortement affreux. Heureusement, dans le chaos du bar, grâce aussi à la présence de quelques rares figures illuminées, les teintes sombres de cette histoire douloureuse se mutaient presque sans transition en anecdotes comiques ou alors en fables multicolores. Quelqu’un tranchait des louanges vulgaires aux parties plus cachées du corps sanctifié de la belle novice, tandis que le reste des présents, comme dans le Décaméron du Boccace, s’apprêtaient à entendre des suites scandaleuses avant de trancher quelques commentaires imprononçables.
En vérité, personne n’en savait rien. Ce que la voix du peuple disait avec insistance c’était probablement l’unique chose vraie au sujet de la petite Zêta aux yeux d’émeraude : le jour où elle avait su être orpheline de père et mère depuis la naissance, elle avait décidé de prendre les vœux.
« Mais pourquoi X ou Upsilon, ou les deux ensemble, ne viennent-ils pas nous joindre un jour ? » demanda par un geste circulaire l’un des habitués du bar. « Ce serait l’occasion d’une belle rapatriée et, petit à petit, ils seraient renseignés de circonstances d’importance vitale pour eux ! »

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Au quatrième jour après le rêve de l’avalanche — encore vivante dans sa mémoire —, X décida de parler à sa femme et tirer au clair tous ces malentendus qui risquaient traîner leur union qui sait où. Il interrompit sa promenade au bord de la mer pour rentrer vite à la maison, à l’heure où, d’habitude, les deux femmes âgées mangeaient dans la cuisine en religieuse solitude. Il aurait pu entamer avec Upsilon une discussion sereine, sans polémiques, dont il avait étudié tous les détails…
Malheureusement, sa femme n’était pas là. À sa place, le téléphone sonnait avec une insistance sinistre. X répondit à contrecœur, car il avait deviné qu’il aurait écouté, pour la première fois, la voix, surprise, d’un inconnu. Celui-ci, sans aucune honte, avait demandé d’Upsilon. Sans hésiter, X avait répondu : « Ne vous inquiétez pas, elle arrivera chez vous dans les moindres délais », avant d’accrocher brusquement.
Dans l’esprit prudent et craintif d’X, cette déchirure, ouvrant grand les portes d’une imminente rupture, désormais presque inévitable, avait été provoquée par le rêve de l’avalanche. Tôt ou tard, les nœuds s’affichent… et notre vie précipite !
Néanmoins, X ne réussissait pas à s’expliquer le comportement d’Upsilon pendant les derniers jours. Pourquoi avait-elle interrompu ses voyages pendulaires en restant, telle une statue de sel, là où personne n’avait plus l’habitude de la voir ? Pourquoi recommençait-elle, maintenant ?
X avait peur d’une accélération de cette dérive. Il avait surtout peur de plonger à nouveau, comme dans le film d’une mort annoncée, dans ce rêve de l’avalanche, resté suspendu sur sa tête comme l’épée de Damoclès…
D’ailleurs, au cours de ses pérégrinations sur les sables déserts et gelés de Villecalme-Plage, l’obsession d’un geste à accomplir l’avait persécuté. « Je ne dormirais pas cette nuit. Je boirai mon poison, mais je ne m’étendrai pas dans ce catafalque conjugal n’ayant plus raison d’être ! » Sa vie avait changé brusquement, du jour au lendemain, quand il avait commencé à oser, à marcher sur une route interdite, contre lui-même… Oui, il ne risquait plus de glisser dans le vice de la pantoufle ! Il était passé bien au-delà de cela, il se trouvait nu-pieds, dans la boue gelée, obligé d’entamer une nouvelle vie, de se trouver un abri, des amis… Tout pouvait se perdre dans un seul déclic. Que restait-il à faire ? Comment empirer cette situation déjà compromise ? « Je vais effectuer le geste blasphème, tout à fait innocent, que j’ai toujours rêvé… »

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Il s’agissait d’enjamber le mur du couvent où sa belle-sœur Zêta demeurait recluse… Un acte assez grave et même délictueux, certes inavouable et tout à fait solitaire…
Jusque-là, il avait considéré ce projet comme une bravade qu’on pourrait juste emprunter aux films de Fantomas ou alors aux histoires de grands spadassins-séducteurs totalement dépourvus de scrupules. Une proposition qui aurait demandé la faveur d’une nuit obscure et même noire…
Mais, voilà… Le fait même d’avoir songé à ce mur du couvent des Carmélites ne faisant qu’un avec son clocher filiforme et sinistre, éloigné sur le côté opposé du village, là où la route se transforme en sentier de montagne… Avec un étrange plaisir, X vit s’ouvrir devant ses yeux écarquillés les précises circonstances en train de se dérouler, des événements qu’il croyait avoir définitivement oubliés au milieu de son fameux rêve coupé… lorsqu’il avait entendu cette rumeur sourde, peut-être le son d’une cloche essoufflée… C’était la réplique sonore d’une lumière indistincte qui pointait parmi le violet pâle des glycines dégoulinantes du haut mur blanc du couvent. Mais le mur qu’il connaissait grossier, très abîmé, n’était pas du tout blanc ! Il avait donc rêvé d’un mur caché et inconnu, placé probablement à l’intérieur de l’enceinte religieuse ! Avec cette lumière inexistante en nature, que sa belle-sœur évoquait à chaque fois de son inaccessible parloir et qu’elle avait répétée le 2 novembre dernier, lors de leur rencontre clandestine à Villecalme-Plage ! Une espèce de mot de passe pour atteindre son monde renversé, que sanctifiaient l’habit blanc et l’éloignement du monde… Et pourtant cette lumière, dans son rêve obsessionnel, s’était vite transformée dans le récit de la lumière même, qui enfin noyait, engloutie avec quelques petits fours, grands comme une seule bouffée, dans la gueule sombre d’une trappe, dans le parloir austère. Un lieu inaccessible comme une frontière ouverte et fermée à la fois, que X envisageait d’emprunter à plusieurs reprises. Par la trappe…
Profitant du silence et de l’indifférence de la nuit, même s’il n’était pas du tout un athlète, X réussit à rejoindre le sommet du mur d’enceinte du couvent des Carmélites, se découvrant une force tout à fait inattendue. Il s’était pourtant tailladé une main sur des triangles de verre que les religieuses cloîtrées avaient enfoncés sur l’étroit passage pour décourager les cambrioleurs et les souris. Voyant sa main ensanglantée, X dut forcément récupérer sa dimension d’hypocondriaque invétéré en songeant sans transition au tétanos qui l’aurait bien sûr attrapé s’il ne courait tout de suite, comme il aurait fait d’habitude, à la pharmacie. Mais cela était un truc bien connu, un contrepoids dont il se servait souvent pour se donner l’élan, pour ne pas lâcher prise : « Ainsi je meurs vite et l’on n’en parle plus » se dit-il, dans son esprit de funambule sans choix. Ensuite, le cœur battant, en proie d’états d’âme difficiles à décerner, il était resté longtemps à califourchon du mur, jusqu’à oublier sa main rouge et noire.

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Au-delà du mur blanc recouvert de glycines, il y avait un sombre ruisseau, aboutissant dans une fontaine d’où jaillissait un pathétique arc-en-ciel de lucioles. Autour de la fontaine, l’on pouvait entrevoir un pré en pente légère. Une parfaite moquette noircie par la nuit.
La peur imposait à son cœur un rythme martelant, s’effondrant chaque fois dans l’estomac vide… il aurait voulu peut-être revenir sur ses pas, mais les jeux étaient faits. De l’autre côté du mur, dans la rue, en ce coin extrême de pays où le monde terminait, deux couples de jeunes anticonformistes ne cessaient de frapper avec des bâtons contre les poubelles métalliques, se réjouissant maladivement pour ce vacarme qui allait épater les Carmélites.
X ne pouvait pas revenir en arrière. D’ailleurs, il aurait sans doute essayé quelques fausses manœuvres, s’écorchant contre les clous et les aspérités du mur. En plus, dans le dernier trait, il aurait dû forcément sauter, tombant juste au milieu de ces gamins et gamines à l’air tordu… Au contraire, glisser au sol du côté du couvent c’était assez facile…
Dans la stricte perspective du jardin sombre, l’immeuble gris des religieuses plongeait dans le sommeil… Juste au rez-de-chaussée, on avait oublié d’éteindre la lumière. Au milieu de la fenêtre allumée, l’ampoule solitaire formait un halo d’opaline se confondant avec la brume. Distinguer un corps en mouvement là-dedans aurait été assez difficile. X n’avait même pas eu le temps de réaliser cette première scène. Quelques instants depuis, quelqu’un éteignit la lumière. Sans difficulté, par la fenêtre ouverte, par un opportunisme tout à fait inhabituel, X pénétra à l’intérieur.
Avec sa grande merveille, là où normalement on a à faire avec un hall d’entrée ou une grille, ou alors une porte doublement verrouillée… une gigantesque trappe séparait le monde des religieuses de celui des pécheurs impénitents.
X eut l’impression de calquer les planches d’une immense scène circulaire sur roues. Un manège sans chevaux, renfermé dans une cloison impénétrable : « puisque je n’ai pas d’espoir, je ne suis pas autorisé à entrer dans ce lieu de joie », se dit X, tout en se demandant si c’était encore possible de revenir en arrière, se sauvant dans le monde, parmi les communs mortels.
Heureusement, il n’était pas claustrophobe et s’arrangeait bien dans le noir plus noir que le noir. Dans un coin de la trappe, il trouva une couverture militaire, s’étendit sur le plancher rugueux avant de s’endormir comme un caillou…

Giovanni Merloni

Ce conte-récit est articulé en six chapitres, dont le premier a été publié dimanche dernier, le deuxième mardi 23 et mercredi 24. Prochaines publications : samedi 26 et dimanche 28 septembre.

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