le portrait inconscient

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Le monde est un château vide

21 mercredi Déc 2016

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits

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Réflexions

001_chateau-lebel Photo de Laurence Lebel

« J’aimerais qu’il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés ; des lieux qui seraient des références, des points de départ, des sources. »
Georges Perec

Le monde est un château vide

Nos villes sont des châteaux vides. Mais, il ne s’agit pas, hélas, de châteaux de la Loire comme Chambord, par exemple, où les rois et les reines arrivaient comme des invités au Grand Hôtel. De ces temps-là, le roi et sa cour étaient précédés par une multitude de gens très adroits et rapides qui « installaient » du jour au lendemain tous les décors et toutes les accessoires indispensables pour « vivre le lieu » comme s’il avait été toujours habité. Elle me fascine, cette image des résidences des rois qui pouvaient bien s’installer sous le rideau d’un grand cirque ou alors se camper à la belle étoile. Une image de précarité, certes, qui demandait aux hommes et aux femmes de travailler sans arrêt, partout. Mais c’était, je crois, une précarité très humaine, qui apprenait aux humains la nécessité absolue de s’unir pour tous les efforts qui dépassaient les possibilités d’un seul homme, d’une seule famille ou d’un seul groupe. Cela obligeait à choisir des hommes à la hauteur de la besogne. Et, comme nous le savons, cette lutte était acharnée et rarement tranchée une fois pour toutes.

002_desolation-1 Image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Petit à petit, l’Europe s’est formée, obligée au fur et à mesure à supporter des guerres fratricides, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, au lendemain de laquelle nous nous sommes réveillés dans un continent qui semblait avoir appris la leçon : les guerres ne sont pas la seule ni surtout la meilleure façon de régler les controverses entre les états. On a goûté la paix, on a travaillé de façon acharnée pour bâtir une Europe économique et ensuite, une Europe politique. Au cours des années, les pays d’Europe se sont mieux connus les uns et les autres, découvrant une série infinie de points communs, de ressemblances. Dans le domaine de l’art, par exemple, il n’y a plus de frontière : l’art européen circule. Il appartient à tout un chacun, du Beaubourg de Renzo Piano ; au Guggenheim de Bilbao de Franck Gehry ; aux Musées de plus en plus extraordinaires dont les Français sont les maîtres et qu’ils pourraient encore plus réaliser dans les innombrables coins de l’Europe où des trésors sont présents, parfois mal gardés et protégés, en attente de l’abri d’un château.

003_cubana-1Michael Eastman, Havana, Cuba, image empruntée
à un tweet de Anne Mortier (@AnneMortier1)

Nos sociétés, très vivantes, sont encore debout, avec l’envie irrépressible de continuer dans un travail positif pour faire évoluer l’Europe sans renoncer à sa culture, au pluralisme de ses voix et de ses langues, évitant de creuser une distance irréparable entre des privilégiés d’un côté et des démunis s’effondrant dans la misère de l’autre. La force de l’Europe réside en cet équilibre et cet équilibre c’est le défi actuel de nos sociétés. Ce qui sauve l’Europe et chaque collectivité c’est le résultat d’innombrables rencontres invisibles et même inconscientes entre les « HOMMES DE BONNE VOLONTÉ » (n’ayant en général aucun rapport avec le pouvoir et les décisions importantes) qui sont partout dans le monde de tous les jours… et les « HOMMES DE BON SENS » qui existent, heureusement, là où, au contraire, les décisions se prennent au jour le jour…
Et pourtant, peut-être à la suite de la révolution informatique qui a totalement bouleversé nos existences, nous vivons maintenant deux extrêmes qui ne sont pas réglés. D’un côté, la prodigieuse circulation des informations, de plus en plus fouillées, en temps réel, nous donne un sentiment d’appartenance et de puissance, de l’autre, cette diabolique évidence des événements qui passent sous nos yeux semble avoir été conçue justement pour servir des intérêts méchants qui sont tout à fait opposés au bon sens ainsi qu’à un progrès qui est au service d’une humanité meilleure.
Tout cela, comme je viens de le dire, n’est pas réglé et ne rentre pas dans une dimension humaine des rapports de force réels. Ou alors, la démocratie informatique, qui n’est pas a priori une démocratie, crée elle-même des rapports de force qui s’imposent diaboliquement sur la réalité.

004_cubana-1 Michael Eastman, Havana, Cuba, image empruntée
à un tweet de Anne Mortier (@AnneMortier1)

Maintenant, nous ne vivons plus dans les temps de paix où nous avions cru être nés et avoir grandi. Toute « facilité » est terminée. Toute certitude nous est niée, désormais, jusqu’à l’espoir de l’éternité du genre humain. C’est fini avec les « vols charter » et les voyages sans frontières. C’est fini avec les « vacances intelligentes » et peut-être avec les vacances aussi. Ça va finir, également, avec les échanges pacifiques entre différents pays d’un même Continent, l’Europe. Même en Europe la raison de l’argent, donc la raison du plus fort, voudrait à tout prix nous contraindre à faire demi-tour, à effacer le travail de la paix et les espérances d’un progrès partagé et bénéfique que seuls les hommes de bonne volonté s’obstinent à croire tout à fait compatible.
Nous avons traversé une longue illusion. Nous avons cru de voir le monde s’améliorer tandis que ce qui est « beau » allait vaincre, enfin, sur ce qui est « laid ». Nous avions la ferme conviction que le beau entraînerait le triomphe du bon, de l’honnête et du travailleur, tandis que le laid, à son tour, redonnerait du souffle au méchant, au malhonnête et au fainéant. Car en fait la culture et la science même nous ont montré, au fur et à mesure, l’évidence du mal, avec tous ses symptômes et ses risques de prolifération.
« Ce serait idiot, pensions-nous, qu’en voyant ce qu’apportent l’ignorance, la lâcheté et quelques poignées de voyous au mal du monde, le monde ne réagisse pas ! D’autant plus que les remèdes existent ! »
Eh bien, les remèdes existent et les bons exemples aussi. Pourtant, nous allons vers l’autodestruction, avec un étrange fatalisme, nous accrochant aux derniers feux de nos anciennes illusions…

005_cubana Michael Eastman, Havana, Cuba, image empruntée
à un tweet de Anne Mortier (@AnneMortier1)

En même temps, on va nous arracher la sérénité et même le droit d’accepter notre mort individuelle et de dialoguer avec elle, depuis qu’on nous a arraché le sentiment triste, mais enfin positif qu’en mourant nous allions quitter un monde sinon prospère au moins destiné à vivre longtemps.
Nous ne laissons même pas la « vallée de larmes » dont notre culture catholique nous a imbus. Nous allons laisser un monde qui meurt ! Ou alors un monde affreusement semblable à certains films américains aux effets spéciaux où la planète devient le théâtre d’un règlement de comptes entre des monstres s’attirant réciproquement dans le même gouffre.
En tout cela je ne découvre rien de nouveau. Car le pire qui s’annonce ce n’est pas l’héritier d’un phénomène nouveau, inattendu, qui nous dépasse. Cette dérive d’autodestruction hérite d’un monde décrépit, d’un capitalisme obtus qui n’est pas très différent du capitalisme que Marx avait connu et que trois générations d’hommes honnêtes ont combattu au prix d’immenses sacrifices.
Et cette dérive de grotesques « déjà vu » nous amène des vagues de plus en plus hautes et insupportables. Nous restons interloqués et comme étourdis en nous réveillant dans un monde où des gens comme Trump ou Poutine ont pu s’installer impunément au pouvoir, par exemple.
Tous les humains de ma génération se souviennent bien de Sean Connery dans les draps de « 007 », un espion international ayant la « licence de tuer ». Et combien de fois, pour plaisanter, nous disions, pendant ces temps insouciants, bien que difficiles, que celui-ci ou celui-là avaient eu « la licence pour faire ça ou ça » ! Il me semble que cette licence est devenue très facile à attraper, tandis qu’il ne s’agit pas d’histoires de tueries circonscrites qu’on voit dans les films.
Et l’on n’a plus à faire, aujourd’hui, avec des « règlements de comptes » entre bandes voire entre pays en guerre, comme nous étions « habitués » à avaler, horrifiés, dans notre actualité d’alors.
Aujourd’hui, ce n’est que la loi du plus fort, voire du plus riche, qui est aussi, désormais, le plus ignorant et le plus vulgaire. Une microhumanité laide, qui ne se sent même pas en devoir de se rapporter aux autres, ne connaît plus que le langage de la violence et de l’assassinat.
Je me demande où est la démocratie. Car je suis sûr et certain que ces hommes mauvais et ces oligarchies ultra-puissantes ne sont pas qu’une minorité très exiguë de la population du monde. Donc, bien sûr, là où les états s’appellent à la démocratie, comme les États-Unis par exemple, comment il se peut qu’un puissant milliardaire, qui depuis toujours ne sait faire que le dictateur, ait pu être élu ? Il y a évidemment quelque chose dans le mécanisme électoral qui ne marche pas ou qui ne marche plus. Le pouvoir de la publicité et des médias se somme impunément au manque absolu de préjugés dans l’utilisation des « trucs » informatiques.
Je commence à penser que la démocratie basée sur les « leaders » et sur les « leaderships » ne tient plus. Elle ne correspond plus aux besoins des gens d’autant plus si la société s’émiette jusqu’à la pulvérisation. Je ne crois pas à des leaders solitaires qui ne sont pas l’expression d’un parti et je ne crois pas non plus à des partis qui ne soient pas enracinés dans la société en correspondance de ses différentes réalités et besoins. Donc je n’accepterais pas, si j’avais le pouvoir de voter Non, tous les partis « inventés » du jour au lendemain par des « hommes nouveaux » qui ne le sont pas.

006_terremoto 2016 : Tremblement de terre dans l’Italie Centrale

Un exemple d’autoconstruction destructrice

Mais nous devons aussi reconnaître que cette destruction et autodestruction vient de loin. Si seulement je pense à l’Italie des années 60, quand on avait déjà vu par exemple la différence abyssale entre le « bon gouvernement » qui sauva Bologne de la spéculation immobilière et les « mains sur la ville » qui imposèrent à Naples la logique opposée. Au bout de mes études universitaires, aidées par un regard panoramique sur l’Europe où ne manquaient pas de « bons exemples », il était évident pour tout le monde « ce qu’on ne devait pas absolument faire ». Et on a perpétré tout de même une urbanisation massive qui ne s’est jamais arrêtée, touchant non seulement les banlieues de toutes les plus grandes villes italiennes (de Naples à Palerme, Rome, Milan, Turin surtout), mais aussi des endroits qui avaient été jusque-là préservés comme la conurbation entre Florence et Prato, les côtes de Calabre par exemple.
On a donc « mangé » du territoire par petites ou grandes vagues de ciment, empêchant soigneusement les architectes de s’y opposer. Quelques-uns, comme moi, ont essayé de « sauver ce qu’on pouvait » sans ajouter de dommages personnels, d’autres ont lutté pour faire le mieux possible un fragment ici, un autre là — ce que cette vague aveugle avait rendu inévitable ; d’autres encore se sont figés dans l’idée de beautés isolées qui auraient sans doute attiré des circuits vertueux…
En tout ce temps (cinquante ans à peu près), on a peut-être « sauvé » de milliers de centres historiques classés en les inscrivant dans des enclaves infranchissables. Mais si je regarde le film que j’avais fait en 1967 dans la localité où mon père passait ses dernières vacances, à Montecompatri, à côté du lac d’Albano, le décalage entre ce qu’on y voit et le paysage actuel est étonnant, c’est-à-dire monstrueux. Le tapis d’arbres vert foncé qui recouvrait uniformément et magnifiquement le cratère jusqu’aux rives du lac a complètement disparu. Il n’y a que de petites villas entourées de tout petits jardins. Puisque chaque construction pille l’eau précieuse du lac, l’ensemble d’habitants fixes ou saisonniers qui se sont installés sur ce lieu jadis incontournable (faisant partie, avec le lac de Nemi du parc du « Volcan du Latium ») est en train de piller les dernières sources de plus en plus profondes et éloignées au risque, un « beau jour », de la disparition soudaine du lac.
En cette « auto-construction » massive et indifférente, je vois un signe évident de la destruction opérée par l’homme sur la planète qui est en train de se muter aujourd’hui en « auto-destruction » de la planète même.

007_herman Image emprunté à Christian Hermy (@paroledeco) sur Facebook

Les guerres font plus d’impression, surtout parce qu’elles tuent des personnes, de milliers et de millions de personnes comme nous qui seraient à priori pacifiques et prêtes à se sacrifier, chacun pour le bien de sa collectivité. Mais, après les guerres, qu’on espère limitées dans le temps, on s’attend toujours à une reconstruction, à une société qui lèche ses blessures tout en redevenant sage. Je vois pourtant un esprit de guerre permanente dans cette « culture » de l’érosion de territoire, dont j’ai été un témoin impuissant, qui ne cesse de produire des conséquences aussi terribles que celles d’une guerre à outrance contre nous-mêmes.

008_ramon-casas Ramon Casas, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Giovanni Merloni

L’Arzdora romagnola …

03 samedi Déc 2016

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Giorgio Muratore

« Très cher Giorgio,

Je voudrais partager avec vous ce que je considère comme une petite perle qui m’a fait beaucoup sourire.
Comme tu le sais, je suis en train de chercher dans les endroits les plus disparates des informations et des images concernant notre passé récent et juste aujourd’hui on m’a livré un paquet avec un opuscule publicitaire en allemand à propos de la Romagne de 1939, contenant de splendides images des localités les plus connues de notre région.
En l’effeuillant, mon regard tombe sur l’image que je te joins, dont la didascalie me fait forcément sourire : Die “arzdora” (Bäuerin) der Romagna.
La traduction de Arzdora n’est pas très correcte, parce qu’elle ne désigne pas, proprement, une “paysanne”, même s’il s’agit d’une figure qui rentre pleinement dans la “civilisation paysanne”.
Dans la tradition de Romagne, l’Arzdora (o Azdora) assume une signification plus ample parce qu’elle s’attache à un rôle bien codifié que tenait une des femmes de la famille, notamment la femme de l’Azdor ou la grand-mère. Au pied de la lettre, le mot Arzdora signifie “reggitrice”, “celle qui préside aux soins de la maison”, donc en chaque famille il n’y avait qu’une Arzdora ayant la tâche de faire la cuisine, de s’occuper des poules et des porcs ainsi que de coudre et ranger la maison.

D’habitude excellente et savante cuisinière, elle ne devait parler que très peu et c’était elle qui se chargeait de donner une direction à l’éducation des enfants tout en gardant un jugement éveillé sur la progression de chacun des membres de la famille. Elle partageait ses points de vue avec l’Azdor (ou Arzdor) qui prenait, s’il le jugeait nécessaire, les dispositions opportunes. Avec son tablier immanquable, qu’elle repliait sur la taille, par un mouvement furtif, quand il fallait de but en blanc créer un récipient pour semer du maïs à terre dans la cour. Je me souviens du geste de l’azdora, le même que celui des semailles, par lequel elle rassasiait la volaille.
Des dictons célèbres, servant de leçons pour tout le monde, demeurent encore vivants dans la mémoire des gens âgés de Romagne :

Cvand che l’azdora la va in campagna
lè piò quel ch’la perd ch’ n’ e’ quel ch’ la qvadagna

“Quand la ménagère part au travail dans la campagne
c’est davantage ce qu’elle perd que ce qu’elle gagne”
(car cela ce serait un dommage pour la maison)

S’ t’ vu vde una bona azdora,
fala scorar intant ch’ la lavora

“Si tu veux découvrir la bonne ‘reggitrice’,
essaie de la faire parler tandis qu’elle travaille”
(c’est-à-dire : moins qu’elle parle, plus qu’elle est bonne)

L’homme qui “régissait”, l’Azdor, avait surtout la tâche de travailler dans les champs et de suivre les affaires de famille en plus d’autres activités sociales.

Les deux mots sont restés et dans les campagnes on les utilise encore pour indiquer des personnes au tempérament énergique ayant des attitudes d’évaluation et de jugement fermes et lucides.

Un cher salut à Vous tous de la part de nous tous, »

Carlo

P.-S. C’était l’Arzdora qui faisait les « crescioni » et les fromages, tandis que l’Ardor faisait de ses mains le Pagadebit (un vin blanc de table) et le salami.

……………………………..

J’adore l’Arzdora …

Laisse-toi vivre

21 lundi Nov 2016

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Guido Calenda

001_pulcinella-180

Laisse-toi vivre 

Pour mettre un point, certes provisoire, aux suggestions qui m’encombrent, dans cette période, au sujet de la ville de Naples et de sa stricte parenté avec Paris, je garde dans mon journal :
— l’image poétique de cette ville que m’a renvoyée un cher ami napolitain. Guido Calenda, professeur d’hydraulique à la Troisième Université de Rome, même s’il a quitté Naples très tôt dans sa jeunesse, en garde un souvenir envoûtant et très efficace ;
— un extrait du « Ventre de Naples » de Matilde Serao (1856-1927), où l’écrivaine fait appel aux « hommes de bonne volonté », ceux qui font toujours l’histoire du côté du peuple et de tous les démunis et qui ont toujours rencontré mon admiration inconditionnelle ;
— le texte traduit mot par mot, juste pour en rendre la signification, d’une célèbre chanson d’Edoardo Bennato : « Tira a campare » (1).
Giovanni Merloni

002_vie-di-napoli

« J’ai été touché quand tu m’as demandé de te parler de Naples. Ma Naples à moi c’est la Naples de l’enfance. Donc, elle est encore pleine de mystères, si seulement l’on songe aux toits qui s’échelonnaient dans toutes les directions pour constituer à chaque endroit un monde à part ; aux impasses qui se terminaient dans l’inconnu ; à la Villa (2) où l’on voyait encore de petits hommes ramasser des mégots se servant d’un bâton ayant au sommet une épingle, avant d’extraire le tabac pour le vendre, le rangeant en des tas différents selon les types : tabac italien, tabac américain ou tabac anglais, celui des « Virginia »… C’était la Naples des « scugnizzi » qui voyageaient accrochés au dos des tramways et que j’enviais grandement parce que je n’aurais jamais eu la permission de faire le même. C’était un monde où l’économie se reflétait par strates, avec en haut les appartements bourgeois et, au rez-de-chaussée, les « bassi » ; où l’on voyait de petites boutiques étalant des sacs de grains et des pâtes en vrac ; où le vendeur t’appelait d’en bas, et, une fois accompli le marchandage entre rue et fenêtre, hurlait enfin “Cala o panaro !”, « Descendez le panier ! » Et le panier précipitait avec quelques sous avant de remonter avec le pain, les fruits ou les oignons… Et puis, auprès de ma grand-mère, où l’on pétrissait la farine sur la table de marbre d’une cuisine énorme… Tout paraissait énorme, dans cette vieille maison aux infinis recoins : les couloirs, les chambres, les meubles, les tables dont je me souviens du plan qui était au même niveau de mes yeux. Et puis les terrasses… Il y en avait deux — des mondes immenses pour moi, où je pouvais m’aventurer — l’une donnant sur la ruelle de l’Egiziaca ; l’autre s’accoudant sur Santa Lucia et le Castel de l’Ovo, le port et une mer sans limites… avec les transatlantiques, que je connaissais un à un, que je voyais s’éclipser pendant quelques semaines ou un mois et puis, les voilà de nouveau, si familiers, immuables, tout comme la flotte américaine… Enfin les magasins de jouets, pour lesquels j’éprouve encore une nostalgie infinie… et combien aimerais-je revenir à ça, avec mes yeux d’alors ! Celle-ci est la Naples de ma fantaisie, car en fait, même si j’y reviens fréquemment, au-delà des innombrables différences, je n’y retrouve plus mon regard d’alors. Maintenant, tout est connu, les contours sont nets, la disposition des rues et des maisons reflète une logique (même à Naples !), tandis que l’horizon n’a plus d’inconnues. Je ne peux pas te raconter la Naples d’aujourd’hui parce qu’elle, tout en m’étant familière, ne m’appartient plus. »
Guido Calenda

 

003_tram-napoli-180

« Que demandé-je, enfin, pour mes frères du peuple napolitain ; que demandé-je, comme tous ceux qui ont du cœur, de l’âme, sinon que finissent l’oubli et l’abandon ? Que demandé-je au nom de l’égalité humaine et chrétienne, sinon que le peuple de là-bas est traité à l’instar de tous les autres citoyens, qu’il ait une maison, qu’il ait de la lumière, pendant la nuit, de l’eau, de la propreté, de la surveillance, qu’on s’occupe de lui, le protégeant contre lui-même et les autres ? Que demandé-je, sinon l’application de la loi humaine et sociale, sinon qu’on traite ces gens-là de même que les autres, leur donnant ce qu’ils ont le droit d’avoir en tant qu’êtres vivants, citoyens d’une grande ville ? Que tout un chacun fasse rien que son devoir envers le peuple napolitain de quatre grands quartiers. Qu’il y fasse son devoir, comme il le fait ailleurs. Soigneusement, avec de la conscience et, chaque jour, petit à petit, on atteindra la solution du grand problème. Sans millions, sans sociétés, sans entreprises. Chaque jour on ira de mieux en mieux, jusqu’à ce que tout soit transformé, miraculeusement, à la merveille de tout le monde, rien qu’en constatant que celui qui hésitait à accomplir sa tâche s’est affranchi de son manque, de la négligence, de l’inertie, de la paresse et qu’il a fait ce qu’il devait. »
Matilde Serao, « Le ventre de Naples « , Naples, printemps 1904

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(1) Laisse-toi vivre (Tira a campare)

Elle est belle, je sais qu’elle est belle,
elle est ma ville à moi…
Elle est fatiguée, et malade,
peut-être elle ne vivra pas…

Oui, je sais qu’on va de mal en pis,
oui je sais qu’ici c’est tout un abordage

Ici l’on-dit « laisse-toi vivre »,
car rien ne changera… On dit :
Laisse-toi vivre, rien ne changera
tant bien que mal tout passe,
mais pour nous rien ne changera… On dit :
Laisse-toi vivre…

Moi je suis né, moi j’ai vécu
au milieu de ces gens,
moi parfois étranger dans ces rues
où rien ne fonctionne…

Oui, je le sais, je l’avais dit, moi-même,
que c’est raté, que ce n’est pas juste,
qu’on doit faire quelque chose…
Maintenant, tu ne vas pas comprendre, si je dis :

Laisse-toi vivre, jamais tu ne comprendras,
même moi qui suis docteur,
ayant fait l’université, oui, je dis :

Laisse-toi vivre, ici c’est mieux,
car du moins, ici, tant bien que mal,
il y demeure un peu d’humanité…

Et alors moi aussi je dis : laisse-toi vivre,
ici c’est mieux. Que me veux-tu ?
Qu’en sais-tu ? Tu n’y as jamais vécu,
je dis : laisse-toi vivre…
Edoardo Bennato

(2) Jardin public au centre de Naples.

Un Napolitain à Paris/2

17 jeudi Nov 2016

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits

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001_alla-finestra-lebelSally Storch, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Un Napolitain à Paris/2

D’abord, je devrais ouvrir un chapitre sur la « scaramanzia » (conjuration contre le mauvais sort). Combien de fois, toi et moi, nous nous sommes demandé si ce n’était pas le cas d’inviter chez toi un redoutable tombeur de femmes ou une femme déjà prête à tomber sous le seul prétexte de la malchance ! Sans compter la peur de certains personnages à l’air « contagieux » :
— Attention, il est une sorte de « Pascale Passaguai » qui nous traîne dans son gouffre !
Ensuite, nous nous soulagions un peu avec cette autre histoire typique de Naples, constellée d’événements éclatants qu’accompagne une alternance d’hypothèses contradictoires :
« Es-tu sûr qu’il s’agit d’une véritable malchance ? »
« Es-tu sûr qu’il s’agit d’une véritable chance ? »
Voilà pourquoi, de temps en temps, même si je suis devenu, à l’école de Voltaire et Diderot, un sceptique cartésien sans égal, j’erre dans la salle commune de la rue de la Lune tout en fredonnant, de façon qu’Anna m’entende, une ritournelle que je viens d’inventer :

Je ne suis pas sûr qu’il ait été
Le mieux pour ma santé
Que pouvoir te rencontrer !

Il aurait été mieux, pour moi, et bien sûr plus facile, si j’avais accueilli une femme venant du Danemark ! Grande, blonde, franche, fidèle à des valeurs et habitudes confortables. Ou alors une Péruvienne. Je ne sais pas pourquoi, je suis convaincu qu’au Pérou tout arrive de façon spéciale, avec la même légèreté de l’air de haute montagne de là-bas. Ou alors une enfant de la patrie française, avec qui je pourrais parler des Fleurs du mal et des anciens Remparts de Paris. Elle m’écouterait, rien que pour voir si je place les accents au juste endroit.
Au fil de nos traversées, nous accorderons enfin le rythme de nos pas ! Tu constateras toi même que l’histoire de ce peu d’années passées dans mon éloignement inconscient et infidèle sera plus efficace que mes souvenirs délaissés là-bas. En marchant ensemble dans Paris, tu verras toi aussi que la promenade d’un seul jour ici ne sera pas beaucoup différente des « passeggiate » d’une vie entière à Naples…

003_banc-public« Un petit tour tout doux »,
texte et image empruntés à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Anna et moi, nous avons appris à éliminer tout ce qui est superflu, à part les souvenirs de l’Italie. Pour Anna, il s’agit surtout des films d’Antonioni et Bertolucci, tandis que je garde comme un oracle ces deux bouteilles pour l’eau et le vin ayant les traits caractéristiques du roi Ferdinand et de sa femme… Elles sont des copies sans valeur que j’avais achetées avec toi au marché San Domenico, t’en souviens-tu ? Cela nous faisait beaucoup rire, ce bruit embarrassant que l’eau et le vin faisaient quand la bouteille du roi ou celle de la reine se pliaient sur les coupes pour les remplir. Rangées dans l’étagère parisienne, au milieu de mes livres disparates, elles ont progressivement perdu leur fonction, tout en demeurant importantes pour moi. Grâce à elles, Naples pourra ressusciter au premier dîner de Babette… Sinon, on peut compter sur les doigts d’une main les instants heureux où la lumière du soleil pénètre dans mon étagère pour réveiller le roi et la reine de leur sommeil poussiéreux en les libérant de leur prison d’ombre. Le couple royal alors rebondit en un sursaut d’orgueil et de passion intime, provoquant en moi une joie indicible ainsi qu’une sorte de stupeur, comme si j’assistais au miracle de San Gennaro !

002_promenade-lebel« Une petite balade sous le crachin pour s’aérer les idées »,
texte et image empruntés à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Je parlerai à Anna de toi et elle comprendra que ce n’est pas le cas de te renvoyer dormir dans un hôtel. D’ailleurs, entre Anna et moi il n’y a jamais eu rien, nous sommes entre nous comme l’oncle et la nièce et notre unique forme de confidence c’est de nous serrer la main. J’espère que tu approuveras mon initiative… Pendant la nuit, si tu ne réussis pas à t’endormir, je te montrerai les photos de nos anciennes escapades à Procida… Ou alors, je t’étonnerai avec le récit de mes journées. Nous parlerons alors de ce que disent de moi mes amis, qui sont aussi les tiens. Sans doute, ils m’ont rangé à la hâte dans une étagère mentale qui s’appelle Paris, ou la France, où je ne deviens qu’un prénom-et-nom chargé de vagues souvenirs. Ils ne se demandent rien à mon sujet, mais je suis sûr que je fais ici exactement le contraire de ce qu’ils ne pourront jamais imaginer. Je ne profite que très peu des spectacles théâtraux, que j’aimerais bien sûr de tout mon esprit ; je ne trouve pas le courage ni la force non plus pour me rendre à l’opéra, voir et entendre ce que j’aime le plus intensément : Mozart, Rossini, Tchaïkovski… ; je ne me rends que rarement aux expositions du Luxembourg, du Grand Palais ou du Centre Pompidou ; je ne profite que très peu des soldes ou des présentations des livres ; je ne profite même pas, du moins avec le même élan aveugle que mes cohabitants, des rares journées de soleil… Je ne fais que deux choses : traîner devant les étalages des bouquinistes et marcher !
Eh oui, l’unique sport qui survit en moi c’est celui de marcher. Auparavant, avec mes pulsions vitales de jeune homme ou d’homme mûr, je marchais dans les rues de Naples comme un forcené, remontant depuis les Quartiers espagnols jusqu’à la Villa de Capodimonte, ou pendant la nuit, tout au long de la mer… Et je me prenais pour un héros si j’échouais à l’aube sur la place assez laide de la Gare, où m’attendait pourtant le petit kiosque avec les « sfogliatelle » chaudes.
Maintenant, à Paris, bien que vieillissant et affaibli dans mes certitudes physiques, je marche comme un obsédé de la Bastille à place de la Concorde, du bassin de la Villette à Place de Clichy… Aux Batignolles, je me suis attaché au petit hôtel de la rue des Dames, à ce petit jardin intérieur où je rêvais de m’asseoir avec toi, où tant de fois je t’ai regardée dans les yeux d’inconnues ou dans leurs façons de se coiffer, de se lever et de saisir leurs sacs… D’ailleurs, à mon âge, l’intérêt soudain pour une jeune fille qui te ressemble peut s’échanger de but en blanc en inattendu intérêt pour une vitrine, pour un groupe de passants ou pour un ancien hôtel particulier.
D’un village à l’autre, suivant une rue négligée ou une allée soignée, on n’arrive jamais à trancher à quoi cette ville extraordinaire doit-elle ce suspens de roman policier ou le plaisir abrupt d’un conte inépuisable d’amours interdits. À qui est la faute de ça ? À ses habitants, piégés malgré eux-mêmes par une vitalité frôlant le désespoir ? À son histoire, si belle et terrible ? Est-ce la pluie alors le coupable ? Est-ce à ce crachin qui nous pénètre jusqu’à l’intime que nous donnerons enfin le prix Goncourt et le maillot jaune avec le tour d’honneur au parc des Princes ? Tout comme Naples, grande capitale du sud, cette immense capitale du nord de l’Europe est toujours pleine de surprises. Tant de variations sur très peu de thèmes, comme dans l’air de Carmen :

Paris est un oiseau rebelle
qui n’a jamais, jamais connu de loi...

Tant de couleurs, le rouge et le bleu en tête, qui se détachent nettement contre le gris uniforme des maisons et du ciel. Et ce sont peut-être les couleurs des portes cochères, des boutiques et des ateliers, ainsi que les écharpes multicolores de quelques gracieuses passantes qui coupent la primordiale monotonie des rues et des façades. D’ailleurs, c’est toi qui disais ça : « ce sont des irrégularités, des exceptions à la règle qui font la fantaisie et la vitalité d’une ville… C’est l’exception qui confirme la règle ! »

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Il y a, certes, des différences énormes. Paris est encore une capitale et Naples ne l’est plus. À Paris tu dois t’ouvrir des portes avant d’entamer un discours fouillé avec quelqu’un, avant d’entrer dans une communauté que par la suite tu découvriras accueillante, ouverte, conviviale et bavarde. Naples n’attend pas que tu la cherches, elle vient à ta rencontre, elle t’attaque même, avec ses histoires, ses drames, son happening quotidien. Si à Paris tu dois chercher à Naples tu dois te dérober, te sauver dans un coin silencieux qui peut-être n’existe pas.
Mais, je ne sais pas pourquoi, personne ne s’est pas aperçu combien Naples hérite de Paris et vice versa, peut-être. Les vitrines en bois un peu lugubres adossées aux boutiques du centre, par exemple. Bien que de plus en plus rares, elles témoignent du même esprit spectaculaire et intime de la vie. Le même théâtre à Paris qu’à Naples. Et combien de mots français sont entrés dans la langue napolitaine ! Je pourrais t’en faire une longue liste : de la « buatta » (boîte) jusqu’aux « spingule francese » (épingles françaises) et, naturellement, aux « supplì »  :
— Je t’en supplie ! Achète-moi cette boule de riz qui brûle au-dedans tandis qu’à l’extérieur de sa croûte parfumée la chaleur est à peine perceptible !
À Naples, nous avons gardé l’habitude de nous vouvoyer, comme en France : « Ma voi casa ne tenete ? »
— Mais vous, est-ce que vous avez un toit où vous rendre ?
T’en souviens-tu ? Tu disais cela, en riant, aux amis et à moi même lorsqu’on traînait chez toi après minuit :
— Il me semble que vous n’avez pas la moindre intention de rentrer chez vous !

004_automne-lebel« Profiter encore un peu de l’automne »,
texte et image empruntés à un tweet de Laurence (@f_lebel)

J’imagine ta réaction. Je n’aurais fait ce long discours que pour te dire que tu n’es pas désirée ici ! Non, absolument ! Même si, à la place de « désirée », je préfère me dire, intérieurement, « acceptée ». Sans jamais oublier que toi-même, à ton tour, tu as été très récalcitrante avant de m’accepter jusqu’au bout, avant de m’accueillir dans tes bras comme un nouveau-né trouvé dans une valise au pied de l’escalier.
Cette digression sur une « Paris napolitaine » a jailli spontanément, toute seule. Telle est l’agitation qui a précédé et accompagne cette lettre, que j’ai dû laisser sortir de mon cœur, comme autant de perles d’un chapelet, les souvenirs de cette Naples qui m’en veut, avec mes bruyantes aventures de « scugnizzo » parti à l’étranger en cachette, sans saluer personne, comme un voleur ! J’essaie de me rassurer en prenant les distances de ma maison de famille au dernier étage via Caracciolo, à deux pas de la gare de Mergellina. Alors, je me souviens de mon grand-père maternel, toujours en pyjama, qui s’amusait à créer de diaboliques courants d’air en ouvrant l’une des fenêtres donnant sur la mer et, du côté de la cour, un hublot assez reculé. Tout cela rendait plus supportable la chaleur au-dessous de la grande terrasse qui nous faisait de toit. Je cours ensuite, le cœur égaré, aux visages flous de ma mère, de mon père, de mes frères. Tout a disparu, enseveli ou mouliné, se dispersant comme des cendres parlantes en d’autres endroits perdus de cette terre d’Italie au visage flou elle aussi.
Mes souvenirs les plus douloureux se situent à la moitié des années 80. Des années terribles, dans notre pays. Par une vitesse épouvantable, la télévision avait tout englouti, prenant la place des lieux de rencontre physique ainsi que de nos innombrables rues et places. Tout se passait dans cet écran toujours allumé et jamais silencieux, où notre langue napolitaine se mêlait aux abstrus dialectes de la plaine du Pô, au sicilien, au génois, au toscan, tandis que, se diffusant partout, la cadence des gens de la capitale — cette langue de la Rome d’aujourd’hui ayant l’accent plus marqué et violent que les autres — devenait un collant visqueux et tenace. C’est là que nous sommes tous devenus chaque jour plus ignorants, sinon analphabètes. Entre-temps, la plupart des librairies, les vieilles glorieuses librairies de Naples, ont dû fermer ou alors elles ont été « relevés » par quelques aventuriers. Et alors je devrais avoir honte de vivre dans une ville aux librairies encore vivantes, où les livres circulent et la langue nationale est défendue avec acharnement contre les contaminations des dialectes. Je devrais me considérer comme un traître et, bien sûr un présomptueux, pour avoir fait ce choix égoïste d’aller à la rencontre de la civilisation et de la liberté d’expression ?
Mais ce n’est pas que pour un manque de liberté ou pour une liberté amoindrie que j’ai quitté Naples. J’y serais resté jusqu’à la fin de mes jours si seulement j’avais eu la moindre possibilité de faire quelque chose de positif, avec l’espoir que change quelque chose. J’ai essayé, pendant toute ma vie, d’œuvrer pour quelque chose de mieux. Mais tu sais bien qu’au bout de mon chemin j’avais épuisé toutes mes cartes. Il était devenu désormais impossible d’obtenir quelque chose de l’intérieur de cet organisme malade. Il n’y avait presque plus personne qui ne se trouvait pas obligé à des pactes avec le diable, à subir l’arrogance de gens malhonnêtes…
Ou alors si ! On peut survivre, après une vie de travail, avec une modeste retraite qui te sauve de la faim. Mais tu dois te taire, vivre dans un coin, mourir en avance… ou alors… tu peux profiter du retour d’âge, rattraper les derniers feux, te jeter à corps morts dans le grand amour de ta vie, dans une passion splendide et déchirante. Et alors Naples te conviendra absolument. Quel plateau de théâtre peut devancer Naples par la beauté et les saveurs intenses et mystérieuses ? Il n’y a pas de ville au monde, même pas Venise, plus adaptée que Naples aux ruines de l’amour ! Mais tu l’as vu, tu le sais, tu en es toi même la protagoniste fatale et l’auteure. Même l’amour a ses contraintes qu’on ne peut pas contourner. L’amour c’est la joie et la mort, mais ce n’est pas la liberté ! Et nous — après tout ce qui s’est passé, après avoir dû avaler cette « impossibilité » d’être heureux et de nous soustraire, par le biais de l’amour, à la conscience quotidienne d’un destin malheureux —, que pouvons-nous faire, nous deux ?

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Excuse-moi pour tous ces mots, pour ces réflexions, qui se répètent sans que de véritables nouveautés s’affichent. Mais je dois bien m’accorder quelques illusions ! Je dois bien allumer quelques lumières feintes pour fêter ton arrivée ! Tu sais bien que je suis un athée impénitent et que je considère les religions comme des déguisements aussi nécessaires que dangereux, pour ne dire que le peu. À part le pauvre Bouddha en bronze que ma sœur me flanqua sur la tête quand j’étais petit, en causant en moi peut-être la bosse de la rébellion, cette anomalie qui m’a donné autant de satisfactions. Mais, si les hommes de tous les coins du monde se donnent impunément un dieu différent à chaque endroit, je ne vois pas pourquoi je ne peux pas moi aussi te dire sereinement que tu es mon dieu quand je suis à Naples, mais tu ne peux pas l’être à Paris…
Sur ce point-ci, nous discuterons longuement, la nuit, tandis qu’Anna dormira, ignare. Heureusement, il existe encore cette possibilité, pour les humains, de se voir, de se toucher, de se serrer la main, de se regarder dans les yeux, de se dévisager, chacun de sa manière. Cela nous permettra de deviner, après réflexion, les sentiments de l’autre, ses idées, où il en est avec son existence. Maintenant, par exemple, en t’écrivant, j’invoque ta présence ici comme une chose désirée, tandis qu’il ne s’agit, en vérité, que de la simple acceptation de ma destinée. J’essaie alors de t’amadouer en me montrant meilleur de ce que je suis, tout en sachant que tu me connais beaucoup mieux que moi-même. Heureusement, quand tu seras ici en vrai, avec toutes tes courbes et tes nuances uniques, il suffira d’un regard, ou d’un petit incident quand je t’allumerai une cigarette, pour que tout ce préambule s’efface en un éclair !

D’ailleurs, c’est comme ça. Tout un chacun, tôt ou tard, doit forcément porter sa propre croix, même si l’on n’a pas des sentiments religieux ni d’étranges superstitions dans la tête. Donc moi aussi, obéissant à cette loi, je suis prêt : je t’attends de pied ferme !

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Giovanni Merloni

Un Napolitain à Paris/1

15 mardi Nov 2016

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001_tete-bien-coiffee-180 Giovanni Merloni, novembre 2016

Un Napolitain à Paris/1

Je serai vraiment ravi de te voir arriver, même à l’improviste, de te rencontrer à n’importe quelle station de métro, de m’asseoir avec toi au premier café du coin et prendre le petit déjeuner ensemble. Heureux de te consacrer mon temps. Nous avons beaucoup de choses à nous raconter, mais j’aimerais, pour une fois, attendre, t’observer en silence tandis que tu t’habitues aux bruits, aux odeurs et aux saveurs oubliées de Paris, cette ville dont tu as été la première à me parler, m’apprenant à l’aimer avant même de la connaître !
Maintenant, les rôles se sont renversés et tellement de choses se sont passées que toi, j’en suis sûr, tu vas me parler de Naples, des personnes encore vivantes qui essaient de faire au mieux, de ceux qui ne font que des dégâts, de ceux qui ne peuvent rien faire… parce qu’ils ont disparu, pouf ! du jour au lendemain… Mais, ces discours-là, nous le savons bien où ils vont s’échouer ! « Pourquoi es-tu parti ? Est-ce que tu te trouves vraiment bien à Paris ? Dis-moi la vérité ! » Moi, je voudrais justement éviter de parler de ce que « j’ai quitté » et de ce que « j’ai perdu ». J’en ai marre de la « route connue », dont on dit toujours qu’elle est plus sûre et fidèle que la route neuve et inexplorée…
Mais je ne veux pas mettre le char devant les bœufs, on verra, ou plutôt nous verrons ! J’essaierai de me libérer de mes engagements. Donc, quand je serai obligé de me rendre quelque part, je t’emmènerai. Sans t’asphyxier pourtant avec ma présence si tu n’en veux pas de moi. Tu dois te sentir libre de flâner toute seule. Nous nous donnerons au fur et à mesure des rendez-vous où je courrai le cœur dans la gorge.
J’aimerais décider moi-même quoi faire et où aller, du moins le premier jour. Mais je ne veux pas tout prévoir ni trop anticiper ce que je pense, ce que je fais, ce que je deviens. Je ne veux surtout pas savoir dans les moindres détails tes prouesses ou tes échecs. Tu m’en as parlé dans tes lettres qui ne m’ont pas laissé indifférent. Au contraire, je t’ai toujours dit que je suis solidaire avec toi. Mais si tu viens à Paris, maintenant, si tu viens pour me voir, n’amène pas avec toi ta maison, ton bureau et la ville de Naples. D’ailleurs, tu connais mes pensées : pour moi, quand les choses tournent mal, je trouve toujours la façon de me résigner et recommencer… Quand tout a été dit et que tout est brûlé, perdu… quand il n’y a plus rien à faire, tout d’abord je me lave soigneusement le visage, puis, dans un élan, je m’aventure sans hésitation sur une route inédite et même étrangère, où je peux faire confiance au mystère de nouvelles gueules, de nouveaux malentendus peut-être, où j’entrevois pourtant un point d’appui, un espoir. Toi, au contraire, tu te juges toujours dans la raison, tandis que les autres ont tort. Tu n’es pas vraiment disponible pour creuser à fond, pour voir si par hasard toi aussi tu as quelques responsabilités, même involontaires, de ce qui t’arrive… Même avec moi, tu te révoltes très vite… pour conclure assez souvent que c’est à moi la faute de tout, même si je suis tout à fait en dehors de tout cela. Non, ma chère, cela ne servirait à rien de nous occuper de certains sujets. Cela empirerait la situation.
J’espère donc que Paris nous offre quelques distractions, quelque chose de beau à voir et à faire. Jusqu’ici, elle ne nous a jamais trahis.
Tiens, pourquoi dis-je « nous » ? Tu n’y es pas revenue depuis que je m’y suis installé !

002_kees-van-dongen-1923 Kees Van Dongen (1923), image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Combien de fois ai-je rêvé de toi ! Tu plongeais dans mon lit, avant d’appuyer lourdement ta tête châtaine sur mon épaule, en me causant une petite gêne. Ou alors tu fredonnais, comme Marylin :
I wanna be loved by you…
J’étais fasciné et, en même temps, interloqué. Quand je me réveillais, j’essayais de comprendre : qui était-ce cette femme déguisée en Marilyn ? Pourquoi avait-elle la même silhouette souple et molle à la fois ? Y avait-il un but pour cela ? À chaque réveil je savais pourtant que c’était toi et une déchirante nostalgie s’installait dans mes longues journées.
Je viens d’écrire que ce serait un plaisir pour moi de te voir arriver, mais je n’ai pas été sincère, je ne t’ai pas dit jusqu’au bout ce que je pense. Tu m’amèneras l’Italie, et ça, c’est un formidable laissez-passer. Qui va là ? Italiens. Entrez, vite, mais sans faire de bruit. En réfléchissant, je crois que tous ceux qui arrivent de l’Italie sont les bienvenus dans mon cœur, même si je n’ai pas de temps. C’est comme si je revoyais les premiers jours vécus ici, les premiers mois où tout était nouveau et la langue française, que je croyais connaître un peu, se révélait un écueil difficile, sinon insurmontable.
Mais ce n’est pas que ça. Ou, pour être sincère, ce n’est pas du tout ça. Tu verras de l’Italie, un jour ou l’autre, m’apportant ce que j’y ai laissé à jamais avec autant de légèreté. Mais, nous le savons très bien, tous les deux, la raison de ton voyage sera autre chose. Tu n’as jamais été le type de la touriste. Donc je devrais avoir des frissons à la seule idée de te voir apparaître devant moi.
J’aurais pu t’écrire, plus sèchement : je n’ai pas envie de te voir arriver. Surtout si tu auras l’air menaçant d’un juge au début d’un procès. Combien de fois, le soir tard, en essayant de dormir, en me tournant sur le côté, en traînant de l’épaule la couverture vers le mur, une question soudaine vient à mon esprit : qu’est-ce qu’il y a au-delà ? Et en deçà ? Espérons bien qu’il ne s’agit pas d’elle, qu’elle ne soit pas encore arrivée !

003_arsenique-sans Miles Hyman Lettre d’amour et arsénique (Le Monde, 2010), image empruntée
à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Voyons, je me suis désormais installé ici. Dans ma nouvelle langue, même avec mon accent d’homme du Sud, je me trouve bien. Les lectures que je fais ici m’aident beaucoup à reconstruire l’histoire et la géographie de ce pays, à comprendre mieux l’Europe et aussi notre pauvre Italie. Si les « Misérables » et les « Fleurs du mal » m’ont accompagné dans un corps-à-corps avec cette « ville de tous », la « Liberté guidant le peuple » et les « Grandes Baigneuses » m’ont aidé à me juger moins étranger et moins seul.
D’ailleurs, que signifie-t-il « être étrangers » ? Au final sont étrangers tous ceux qui ont un projet, un rêve, un talent à seconder. Même là où tu es, ceux qui se considèrent comme des « prophètes dans leur patrie » doivent chaque jour renoncer à une partie importante d’eux-mêmes en échange du succès, d’autant plus exagéré qu’il sera éphémère. Et les autres ? Les autres transportent leur rage dans le rêve d’îles inexistantes, joignables par des ponts de barques que la jalousie des puissants se charge d’effondrer régulièrement. Vive l’île ! Et l’île surgit de l’eau. À bas l’île ! Et le pont s’écroule. Ici au contraire il y a des écrivains, des poètes, des peintres et des musiciens de tout le monde qu’on n’empêche pas de laisser leurs empreintes petites ou grandes. Je les entends respirer, la nuit, dans les innombrables villages de cette ville interminable.
En somme, devais-tu venir maintenant ? Quand, dix ans depuis, commencé-je à maîtriser ce changement, cette opération de nettoyage que j’ai finalement pu exploiter sur moi-même, en jetant à la poubelle autant d’objets, de souvenirs et de pensées pénibles pour laisser un peu de place à l’essentiel ? Sinon, je te l’ai déjà dit, je crois, les maisons ici sont très petites !
Tu arrives à un moment où je suis en train de me projeter dans le présent, sinon dans le futur… en train aussi de me délester et de fermer la porte aux doutes… et je sais en avance qu’au contraire, tu me donneras un tas d’explications, que tu m’en demanderas tout en essayant de ramener ici « notre passé », comme tu l’appelles. Tu crois porter une petite valise à demi vide, mais qu’est-ce que tu vas faire quand tu t’apercevras que tu es l’esclave d’une malle remplie de cailloux ? Je ne peux pas t’en empêcher, je comprends tes raisons, mais tu sais bien que, même avant, je n’ai jamais aimé remuer les souvenirs douloureux. Et laisse-moi dire sincèrement que je n’ai jamais cru dans le jour du jugement dernier !
À moins que tu ne sois pas d’accord avec moi en disant que le jour du jugement est tous les jours.

004_menilmontant Henri Cartier-Bresson Ménilmontant, Paris image empruntée
à un tweet de Anna Urli-Vernenghi (@urlivernenghi)

En vivant — pendant des mois et des années — dans une réalité étrangère, on cesse un jour d’être un drôle d’Italien souriant qui ne renonce pas aux gestes évidents. On commence à posséder des choses, à recevoir des lettres, des colis, avec le journal et la publicité, comme partout. Nos appartements microscopiques se remplissent comme des œufs et nous aussi, comme les autres, nous abandonnons un jour sur la rue nos fauteuils défoncés et nos fours à microondes rouillés. Quelqu’un les recueillit, et la vie continue, allégée par le jaillissement périodique de ruisseaux d’eau au bord des trottoirs et, en quelques rares occasions, par le soleil.
Paris est une ville pleine de vie, malgré la misère et la mort incombant toujours comme à Naples. Même ici l’on perçoit la fragilité d’infinis fils qui peuvent se briser d’un moment à l’autre. Sans procès. À moins que celui qui est devenu clochard n’ayant pas de quoi payer son loyer, ne doive pas se sentir dans l’obligation de se faire le procès puisqu’il mange et boit ce qu’il trouve et qu’il dort toutes les nuits dans le gel.
Je suis bien sûr bouleversé par cette vérité brutale de fourmis insignifiantes. En même temps, je vois que les choses peuvent tomber mal, mais tomber bien aussi. Voir les gens qui travaillent pour faire courir le métro, par exemple. Cette espèce de mouvement perpétuel qui donne la vie à la ville de façon que les bars, les restaurants, les hôtels, les boutiques et les ateliers survivent en gagnant chaque jour quelque chose, c’est le résultat du travail immense de millions de fourmis. Certes, la vie de chacune de ces fourmis insignifiantes c’est un mystère…
Il me suffit de vivre avec elles, de me considérer moi-même comme une insignifiante fourmi, pour que mon cœur se comble de joie.

005_napoli Naples panorama

Tu arriveras, un jour, apportant sans doute le fameux panorama de Naples avec le pin, ou la Sainte Agathe de la procession de Procida, ou alors l’odeur unique des « supplì ». Mais il se peut que je ne sois pas content du tout de te recevoir si tôt, après t’avoir autant attendue.
En fait, tu pouvais bien t’attendre à cela : je n’habite pas seul, ici, maintenant, et tu viens me chercher comme si de rien n’était, habillée de façon anachronique, bouleversant mes programmes et mes nouvelles habitudes.
Mais je ferai de même les honneurs de la maison. Je t’offrirai le petit déjeuner sous les arcades de place des Vosges. Nous nous promènerons dans le Marais. J’entrerai avec toi dans une boutique que je veux te faire connaître, où l’on vend des chapeaux de toutes les formes et époques et, au nom du Petit Prince de Saint-Exupéry je te donnerai un casque d’aviateur et une étoile…
Ensuite, nous pourrons faire des tours pendant des heures dans le Louvre, où sans faille nous rencontrerons quelques Italiens, dont des Napolitains aussi, avec qui tu pourras parler. Mais je ne serai pas si mal élevé pour te laisser seule avec eux devant les toilettes de l’Orangerie ou dans la librairie de la Gare d’Orsay. Je boirai un coup avec toi, comme un bon ami, dans le café situé entre la rue du Bac e la rue de Varennes, à deux pas du Centre Culturel Italien. Ou alors, si tu m’accordes le temps avant de repartir, je t’inviterai à manger une pizza à Montparnasse. Je sais bien que la pizza qu’on fait ici ce n’est pas celle de Naples ! Mais si j’étais avec toi, il me semblerait d’être à Naples. Que j’aimerais discuter longuement avec toi, faisant semblant qu’on nous servira des « supplì », la « pastiera » et le granité de café à la crème fouettée !
Au bout de la première joute, nous atteindrons — tel est mon souhait — une espèce d’accord. Tu me diras franchement combien de temps tu penses rester. Rien que trois jours ? Un mois ? Ce sera toi à le dire. J’en suis sûr, lors de notre première rencontre tu ne diras pas beaucoup. Il s’agira juste de m’accorder quelques jours pour prendre une « décision ». C’est ta façon d’être et voir les choses, et je la respecte. Mais, que devrais-je décider, au juste ? Rentrer à Naples ?

Mais je me trompe, peut-être. Tu me diras d’abord que je ne suis pas plus important que ça, que tu es venue surtout pour t’aérer la tête et que tu désires, de temps en temps que je t’accompagne voir quelques expositions ou visiter quelques boutiques à la mode, comme le faisaient nos arrières-grand-mères, habituées du « dernier cri ».
Voilà. En attendant ton arrivée, je ne dois pas me faire de soucis. Je n’ai donc qu’à tout ranger pour que tu profites ici d’un séjour tranquille et confortable. Tu t’installeras chez moi, dans l’appartement très bohémien de la rue de la Lune. Tu dormiras sur un canapé dans la salle. Anna, ma jeune colocataire de Bologne, ne dira rien. Pendant le jour, nous ne pourrons pas y séjourner, parce qu’elle travaille à la maison. Mais ne t’inquiète pas, si tu es fatiguée, tu reposeras sur mon lit et j’irai faire un tour.

Giovanni Merloni

(Continue)

Tendresse

29 samedi Oct 2016

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Réflexions

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Tendresse (1)

Avec la passion d’un convalescent, je viens de terminer de lire, le souffle à la gorge, « L’amant de Lady Chatterley » de David Herbert Lawrence (1885-1930). Sa narration « diluée » et détachée confie à la scène centrale (où l’amour explose dans son bonheur désacralisant) le plus haut niveau de force narrative. Cette scène est toutefois « préparée » par une rumination de réflexions — sur le monde actuel (de son temps) ainsi que sur le « piteux état » objectif de l’union conjugale des Chatterley — qui représentent un élément de modernité en plus, tout en faisant de contrepoids à ladite scène centrale.
Comme on le sait, ce roman, publié en 1928 à Florence, fut bloqué en Angleterre pour n’y être publié, après un procès célèbre, qu’en 1960, bien après la disparition de l’auteur (1930).
[Au-delà de la défense que D.H.Lawrence signa quelques mois avant de mourir (2), le texte même de « L’amant de Lady Chatterley » exprime déjà très efficacement les convictions et l’esprit de son auteur.] De toute évidence il croit sincèrement à l’institut du mariage, en tant qu’anneau primordial et préside incontournable de la société. Implicitement, il soutient qu’en manque de mariage et de reconnaissance juridique des couples, toute société serait vouée à la désagrégation. D’ailleurs, ce roman affirme aussi que le mariage (hétérosexuel) est « phallique » : un mariage de telle nature ne pourrait pas exister en dehors de la pleine exploitation de l’échange physique, quitte à porter en lui des éléments de fragilité. L’écrivain n’a donc pas écrit ce roman « scandaleux » pour défendre l’amour libertin « en dehors » du mariage et de toute règle morale.
Où est-elle, alors, la « désacralisation obscène » ? Dans l’amour d’une femme appartenant à une classe privilégiée avec un homme inscrit au contraire dans une condition sociale « inférieure » ? Ou bien dans la vision de l’amour en soi, une vision tout à fait réelle, dépouillée de toute ambiguïté et parfois crue ?

002_lautomneetsacoursedesombres « L’automne et sa course des ombres » photo d’Hélène Verdier
(@h_verdier) empruntée à l’un de ses tweets

Le personnage du garde-chasse, Oliver Mellors (atteint par une maladie sérieuse aux poumons, tout comme Lawrence), pourrait bien être considéré comme le paladin de l’amour vrai, essentiel, basé sur une sexualité sereine et sincère : l’opposé de l’homme « vertueux » (celui qui accepte sans bouger la chasteté, parce qu’on « doit » attendre), mais aussi de l’homme « dissolu » (comme don Giovanni).
Mellors ne cherche que la femme de sa vie. Sortant d’une brûlante déception conjugale, il vit en retrait, conduisant une vie solitaire inspirée au scepticisme. Grâce à Lady Chatterley, à l’instant où leur liaison assume la physionomie de l’amour réciproque, il retrouvera sa confiance. Dans un roman qui ne s’abstrait pas du tout du contexte social et politique de l’époque — marqué par des luttes ouvrières acharnées, à la veille de la crise américaine de 1929 qui aura des effets importants sur l’économie britannique —, il est d’ailleurs paradigmatique le rapport conflictuel de Mellors avec le pouvoir et l’argent, qu’il fuit comme les ennemis jurés de sa propre vision de la vie, où l’orgueil et le respect de lui-même occupent les places d’honneur : au nom d’un tel « amour propre », se traduisant en une intransigeance tranquille, Mallors réussit à renoncer à l’amour de cette femme « à sa mesure » quand le pouvoir et l’argent se jettent sur lui, essayant de corrompre sa force intime.

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Photo Scianna, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Tous ceux qui ont une force pareille, avec cette innée (et cultivée) capacité d’aimer, ils sont entravés comme les pires des voleurs. C’est là la « diversité » qui gêne davantage les bourgeois bienpensants : Mellors ne se dérobe pas pour ambition au jeu de l’hypocrisie et de l’abus. Il fait cela pour défendre sa dignité profonde d’outsider de la vie, ayant au centre de son univers l’amour, le sexe, le mariage, la fidélité et le « phallus » (3).
Au cours de la lecture du roman, jusqu’à sa fin presque, on dirait que les anxiétés et l’esprit de rébellion de Constance doivent s’échouer forcément sur un refus, sur une invitation à la résignation et à l’hypocrisie. En tout ce temps, Oliver Mellors ne parle presque jamais. Il semble même que sa force d’attraction ne vienne que de son silence.
Quand finalement Mellors écrit sa lettre résolutive, il exprime sans doute la résignation sincère de celui qui n’est pas du tout en condition de renverser les règles du jeu social. Pourtant, ses mots ont le pouvoir d’ouvrir une nouvelle piste, montrant combien la complicité amoureuse peut rendre, en elle seule, tout changement possible !

Giovanni Merloni (1979)

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(1) D.H. Lawrence avait envisagé d’intituler son livre Tenderness (en français, Tendresse), et il avait fait d’importants changements au manuscrit original afin de le rendre plus accessible aux lecteurs

(2)003_defense-chatterley

(3) « L’Amant de Lady Chatterley trahit un état d’assouvissement heureux et comme de détente phallique. […] L’absence de libertinage et de perversité est telle dans ce livre qu’il désarme plus encore qu’il n’intimide. On est tenté de se dire, une fois qu’on l’a fermé, que c’est bien ainsi après tout que pareil sujet doit être traité et que les périphrases hypocrites qui encombrent notre littérature amoureuse doivent être portées au compte d’un érotisme sénile et dégradé. […] j’admire M. Lawrence de s’en être affranchi et peut-être sera-t-on d’autant plus porté à l’en louer qu’on sera plus enclin à protester contre le « sexualisme » vraiment obsessionnel qui pèse sur le roman contemporain…. » Gabriel Marcel, « L’amant de Lady Chatterley, par D.H. Lawrence » sur « La Nouvelle Revue française », 1er mai 1929, pp. 729-731, in L’Esprit NRF, 1908-1940, Éditions Gallimard, 1990, pp. 694-695.

Un soleil très adapté aux exigences d’un cinéma qui n’admettait pas de deuxièmes essais

13 jeudi Oct 2016

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Amarcord

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Un soleil très adapté aux exigences d’un cinéma qui n’admettait pas de deuxièmes essais

« Lors d’années plus euphoriques, pendant l’étrange veille de 1968, où les enfants de la petite bourgeoisie touchant les vingt ans étaient encore ou de gauche ou de droite, nous avions réalisé un petit film, en super 8, qu’on avait voulu désengagé, qui sait pourquoi. La scène plus belle se déroulait dans une élégante maison de campagne à côté de Tivoli ayant une belle terrasse accoudée sur un ravin bercé par un soleil très adapté aux exigences d’un cinéma qui n’admettait pas de deuxièmes essais. Nos “ragazze” semblaient de véritables dames, on avait emprunté pour elles pas mal de chapeaux qui en embellissaient les regards et les épaules lumineuses. Nous n’eûmes pas le temps de réaliser la piste sonore, même s’il y avait bien sûr un scénario. Ce manque épargna toute précision de phrases peut-être vulgaires alternées à des défaillances sublimes. Les spectateurs conviés dans cette même terrasse n’entendirent que nos voix hésitantes et donc des explications déplacées. La trace qu’on avait suivie était banale, presque télévisée. Moi, encore sans barbe, pourvu pour l’occasion de feintes moustaches et d’une feinte mèche blanche à la Aldo Moro, je paraissais jeune, grassouillet, gai. Mon léger double menton s’agitait dans la mimique de quintes de rires impromptues et violentes.

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Ma génération demeurait cachée quelque part, toujours en train de s’interroger. Tout est passé sans qu’il reste une trace, toujours avec ce besoin supérieur d’être utiles, un besoin auquel la fantaisie devait venir au secours dans les habits d’une servante aveuglement fidèle ou d’une compagne distraite, forcément décalée dans son rôle gaspilleur de solutions aussi drôles qu’incohérentes. Les romans que nous écrivions dans le téléphone, nos poésies de jet, nos gouaches qui catapultaient nos vicissitudes sur les murs de la Faculté, ce n’étaient pas des choses destinées à s’imposer en elles-mêmes.
Nos fragiles petits films étaient eux aussi une occasion pour dilapider nos forces inépuisables. Rire et se laisser détourner, ricaner jusqu’aux larmes sachant bien qu’ainsi l’on se ferme à jamais à notre véritable jeunesse. »

Giovanni Merloni

« Jamais je ne le saurai, parce que je ne serai pas là… »

27 mardi Sep 2016

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits, mes poèmes

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Amarcord

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Bologne, via del Riccio (rue du Hérisson)

« Jamais je ne le saurai, parce que je ne serai pas là… »

Entre-temps, j’ai la sensation de désapprendre à exprimer ce qui me touche intimement. Ou alors c’est la conscience de n’avoir jamais dit jusqu’au bout ce que j’avais envie et nécessité de dire. « La langue aidant » : voilà une expression fausse et inefficace ! La langue en elle-même n’aide pas les êtres humains à s’exprimer jusqu’au bout. Elle les pousse, au contraire, au fur et à mesure qu’ils en obtiennent la maîtrise, à trahir la vérité en l’édulcorant ou l’abandonnant à elle-même comme s’il s’agissait d’un objet mal fichu.
Pour écrire, il faut avoir surtout du courage. Est-ce que j’en ai ?

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Bologne, Promenade vers San Luca

Entre-temps, je voulais vous parler de la nostalgie que des événements récents ont déclenchée en moi. J’avais alors essayé d’expliquer la nature de ma nostalgie à moi, jaillissant du manque d’une personne ou d’un groupe d’amis sinon d’une foule de camarades, réunis en assemblée ou rassemblés en cortège pour fêter l’humanité ou pour lutter contre la guerre, par exemple.
Je voulais revenir sur mon sujet primordial, celui de la nostalgie pour une « ville-personne » que je ne cesserai jamais d’aimer et regretter.
Mais les mots s’amoncellent les uns sur les autres jusqu’à former une barricade encore plus inextricable que celles de 1848. Il me faudrait un livre entier pour exprimer efficacement les nombreuses facettes de ce que j’appelle « nostalgie ». Mais c’est un travail long, qu’on ne peut pas couper en épisodes pour le faufiler dans un blog. Cela m’empêcherait d’ailleurs de répondre à la contrainte indispensable de faire rigoureusement disparaître, comme le ferait Georges Perec, le mot honteux (nostalgie).
Devant une telle difficulté, j’ai alors décidé de m’aider avec quelque chose d’évident, capable d’aller bien au-delà de mes mots et même de les réfuter.

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Bologne, via Petroni

Quand j’observe la photo ci-dessus, par exemple, ce n’est pas seulement la chaleur humaine de l’arcade qui m’attire comme un aimant, c’est la lave basaltique qui revêt le sol d’une couche rose, lumineuse, dont je connais la consistance souple et élastique sous les chaussures. Il me suffit de reconnaître en cette promenade un parcours connu, dense de souvenirs (de mari, d’amant, de père ou de camarade) ; il me suffit de savoir combien je me sentais « chez moi » quand je plongeais ici, exactement, dans cette arcade au croisement entre via Petroni et via San Vitale… pour effondrer dans un état d’impuissance et de malaise :
« Je ne peux pas être là ! Je ne peux surtout pas m’y rendre d’un instant à l’autre, même en changeant de parcours, allongeant le pas, courant si nécessaire. C’est impossible ! »

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Lucio Dalla, Francesco Guccini et Roberto Vecchioni

Me rendant sur You Tube, je peux me faufiler sans être vu dans ce bistrot qu’à Bologne on appellerait « trattoria », en y retrouvant trois chanteurs très célèbres de ma même génération : Lucio Dalla, Francesco Guccini et Roberto Vecchioni. Cette scène, que je n’hésite pas à appeler incontournable, ramène, dans mon présent de quarante ans depuis, un monde qui n’existe plus, dont je ne regrette pas seulement la générosité de la jeunesse, mais aussi, surtout, l’humilité et le partage évident de goûts extrêmement simples. En 1977, les trois chanteurs étaient déjà bien connus et aimés en Italie. Là, dans cette petite « scène de vie » ils se comportent tout à fait spontanément comme trois gamins à l’école buissonnière… Le sentiment de joie indicible que provoque en moi cette interprétation de la célèbre chanson Porta Romana pourrait alors se résumer en une phrase assez redoutable :
« Ce qui compte c’est de saisir le présent au vol, de profiter de la joie immense que peut offrir un moment de partage et de complicité. Le document qui garde ce présent révolu et perdu possède d’ailleurs, en lui-même, la force d’évoquer une époque que d’autres aussi ont vécu… »

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Francesco Guccini et Roberto Vecchioni

Donc, si je regarde la photo d’un lieu bien connu et chéri, je peux arriver à avoir l’embarrassante sensation d’y être, tandis que si j’assiste à un film tourné dans un contexte familier où tous les éléments contribuent à rendre la saveur unique de la convivialité dans le même temps, le même espace et le même lieu, j’ai sans doute, jusqu’aux larmes, l’émotion d’y avoir été.

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Lucio Dalla

Le même ressort se crée dans mon cœur sensible quand je relis une poésie. Là aussi, le présent est figé et même embaumé comme dans un film. Or, la plupart des poésies du temps de Bologne restent là, accrochées aux murs de cette ville insaisissable. Elles font partie de moi et elles sont aussi, pour moi, inaccessibles. Comme cette arcade, via Petroni, ou cette trattoria où les trois mythes de la chanson bolonaise se donnaient souvent rendez-vous.
Mais j’ai une poésie très importante pour moi où cette règle se brise ou prend d’autres allures plus compliquées. Parce que là, plongé dans cette Bologne qui était alors ma ville à moi — la ville d’où je n’envisageais absolument pas de partir à nouveau —, je vivais une autre étrange nostalgie, où la jalousie se mêlait à l’envie :
« Jamais je ne le saurai (ce qui t’arrive là-bas) — par ce que je ne serai pas là… »

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Giovanni Merloni, Le printemps (part), 1975

Afrique

I
Au-delà de l’écume copieuse
s’effondrant parmi les mouettes et les requins
la proue de fer se laissera emporter
par le tourbillon de la hâte
et le précipice des nœuds.

Au bout de moult fonds marins
brisant le silence du bateau corsaire
surgira, blanche,
une passerelle inconnue,
écrasée par le va-et-vient
agile et léger
de silhouettes et valises
se promenant sur le fil, indifférentes
au vacarme des moteurs
aux péremptoires clameurs
surgissant des étalages
de melons et bananes.

Tu glisseras, attentive
à chaque homme, à chaque costume
épiant ta surprise
devant l’éclosion soudaine
d’autant de figures et de voix.
En courant, tu écriras
le récit stupéfait du tourbillon
de tes pas nonchalants et légers
parmi les gens d’Afrique,
de cet étourdissement
de couleurs et d’odeurs
parmi les fumées de la drogue
les bouffées de poussière et de vent.

Tu fermeras les yeux
pour photographier
ce que tu n’arrives pas à voir,
tu les rouvriras
pour te découvrir heureuse,
ou alors tu trébucheras, tombant
le tête première
dans la mer épaisse du port.

Tu te sauveras ? tu mourras ?
L’ont t’amènera, blanche,
au-dessus des têtes ?

Jamais je ne le saurai — parce que je ne serai pas là.

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Giovanni Merloni, Voyage en scooter, 2013

II
Au milieu d’un nuage de sable et de confettis
un cirque gigantesque est parti :
un cheval à deux roues, noir et rouge
va courant, apeuré
délabré et solitaire
au bord des arbres que le vent a courbés.

À demi endormie tu t’appuies,
confiante, sur l’épaule noire de cuir
en avalant l’eau le soleil le vent
et cette voix si tendre
qui, lugubre, va et vient
se faisant juste entendre :
« Ne pars pas… Attends-moi !
Ne vois-tu pas que je suis déjà là
en bas de l’escalier
prêt à te prendre ? »

Tu t’étends, résignée
sur la selle arabe, t’accoutumant,
paresseuse, au rythme du désert
et ton regard caresse, entrouvert
les visages noirs de soleil
se promenant aux côtés
de la piste africaine. D’un coup
tu reconnais mes cheveux
la courbe pensive et boitante
de mon solitaire destin.

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Bologne, via Indipendenza

III
Mais tu es encore ici, en Italie
voyageant
au milieu d’une plaine sans couleurs,
sur la route aveuglante du sud
où je ne vois que l’ombre
caressant l’asphalte
d’un bolide élastique
d’où pointent identiques
deux casques irisés
qui se parlent, empressés
ou alors, cognant à l’unisson
contre de tristes encombres
tragiquement se taisent.

Combien de temps doit-il durer
mon égarement ?
En quel moment d’un jour réel
tu descendras de cheval ?
À quelle heure, en sueur,
tu sortiras de ton scaphandre
comme Vénus de sa coquille ?
Et quand te montreras-tu,
femme d’un autre, enfant d’un autre
sœur d’un autre,
nue et spirituelle
dans mon écran ?
À quelle heure avons-nous fixé
notre rendez-vous mental ?

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Bologne, via Indipendenza

IV
À l’heure « hache » tu partiras pour de bon
en brisant les lignes du ciel.
À distance, j’entendrai une déchirure :
mon fantôme incommode
tombera de voiture
mais aussitôt il se relèvera
tout en époussetant son veston.
Juste quelques bleus
m’auront coûté nos rêves,
trois fois je te saluerai
trois fois je te rendrai
ce baiser volé
trois fois, délice de mon passé
émigrera de mon corps essoufflé
un soupir désespéré.

Tu me laisseras seul
mais toi aussi tu seras seule
quand tu dirigeras tes yeux à terre
et que tu trouveras
parmi les ombres voltigeantes
mon nom : un billet
froissé, une souillure de couleur
un petit geste.
Que seront vides alors les mots
retentissants dans les tunnels gonflés
dans le feu follet des mirages
le mots que pulvériseront les ailes grises
de l’avion africain !

Tu me laisseras un volumineux espoir
à consommer lentement
mais ce sera opiniâtre, grossier
le ver rongeur du désespoir :
tu partiras avec un homme de bois
tandis que moi, resté à terre
je construirai un château sans parois
en boules de sucre et verre
où je garderai, bien cachée
ma pensée dominante.

Impeccable et sincère
habillé en blanc, je sortirai dans la rue
et marcherai sans cesse
sur les quais sans espoir
d’une gare consacrée à l’ennui.
En ce temps spasmodique
par une avidité boulimique
je déchirerai un à un les mêmes jours
que tu avaleras gentiment
sur le haut tabouret brinquebalant
de ton long comptoir africain.

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Bologne, via Indipendenza

V
Arrivée en Afrique
tu déjà te renfermes
dans un coin solitaire
essayant de saisir, en vain
au milieu des lueurs et des nuées
les tambours lointains.

Mais Bologne n’a pas
de voix, elle réussit seulement,
par d’efforts généreux,
à lancer juste de rabougris
signes des mains. Quant à moi,
je ne suis pas capable
de parler. La tête
entre mes doigts, gémissant,
je poursuis ton ombre
qui paraît et disparaît,
mais je trouve sous les arcades
l’Afrique
au-delà des collines
l’Afrique
parmi les âmes foutues
et les soldats inconnus
l’Afrique !

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Bologne, via del Pratello

VI
Hier, tu es déjà rentrée
touchée (gravement, durement)
par le mal d’Afrique, incertaine
(visiblement, cruellement)
sur quoi faire.
Tu ne m’as rien raconté
même si, distraite et assommante
tu as déroulé un tapis rugueux
coloré d’histoires luxuriantes
et fumant d’anxiété.

Hier, saine et sage,
l’Afrique a ramené ici
ta silhouette sauvage
déjà prête à frôler, ravie,
les parapets de pierre
et les vieilles portes cochères
libre de regarder, malicieuse
les persiennes entrouvertes,
les rideaux de lierre
patronne d’afficher, douteuse
un feint gêne, une modeste surprise
devant l’insouciance heureuse
de la clé qui nous ouvre, agile,
une chambrette exquise.

Hier, une nouvelle envie douloureuse,
malade d’Afrique elle aussi,
nous a accueillis sans compliments
nous faisant rouler sans accidents
dans un ruban gai et indifférent
de sable d’or.

Dieu seul le sait
si l’Afrique qui encore bouge
au dos de ta route enrubannée
c’est la même que j’invente pour toi.
Dieu seul le sait
si jamais elle sera remplacée
par ce monde d’arcades et toits rouges
par ces calmes rumeurs sans émoi :
cette Bologne que sans doute tu vois
par le sable du désert inondée !

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Bologne, via del Pratello

Giovanni Merloni

Une chemise laissée libre de voltiger au vent

15 jeudi Sep 2016

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Romano Reggiani

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Image empruntée à un Tweet de Laurence L (@f_lebel)

Une chemise laissée libre de voltiger au vent

Entre-temps, cette fleur solitaire m’a fait penser à la beauté de la vie et de la mort…
J’espère que vous me pardonnerez d’avoir eu la hardiesse de juxtaposer ces deux beautés ô combien différentes ! D’ailleurs, très rarement la beauté reflète le bonheur. Si cela arrive, il s’agit la plupart des fois d’un bonheur passager.
Évidemment, la fleur, symbole irremplaçable du caractère éphémère de la beauté, n’était là pour rien…

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Image empruntée à un Tweet de Laurence L (@f_lebel)

D’abord, cette fleur évoque en moi une belle chemise de soie blanche ayant une épingle d’or sur le cœur, qu’une jeune femme, modèle d’un très célèbre peintre a laissé libre de voltiger au vent au milieu d’un pré avant de participer au fameux « déjeuner sur l’herbe ».
Ensuite, je pense à deux peintres.
Celui qui se laisse aller à la description de la scène inquiétante où la joie de la désacralisation se mêle à la rage, forcément apprivoisée, de la jalousie et de l’envie de tout un chacun.
Celui qui observe longuement la chemise voltigeant sur une canne… avant de se décider — de ses mains égarées et de but en blanc imprécises — à la « remettre » sur le buste inoubliable de cette femme éclipsée qu’il aime et regrette furieusement…
Ou alors il ne s’agit que d’un seul peintre, qui préférerait abandonner ses pinceaux et détourner son regard de sa composition blasphème et redoutable pour fixer à même l’herbe ces pétales lisses et luisants.
Par cette fleur solitaire, le peintre est amené à traduire la beauté de la réalité éphémère pour la transférer sur la réalité éternelle (ou presque) du tableau. Tandis qu’il traduit, le peintre trahit, inévitablement, car il est obligé de trouver un langage adapté à fixer une fois pour toutes une beauté qu’on ne pourrait plus fuyante…
Obligeant sa femme à participer, nue, au « déjeuner sur l’herbe », il a trahi lui-même, même s’il l’a fait au nom d’une beauté universelle, destinée à flotter en dehors de l’espace et du temps.

003_img_9196Romano Reggiani (1942-2016)

Mais cette fleur solitaire évoque aussi, en moi, un pitoyable linceul blanc déposé, telle une dernière chemise, sur le corps sans vie d’un de mes amis les plus chers.
Celui-ci était à la plage, en Toscane, le 8 août dernier, en train de nager contre des vagues à peine crispées, pas loin de la rive, à quelques mètres de sa femme et de ses deux enfants déjà grands. À l’improviste, sans qu’il y eût un signal quelconque de malaise ou de difficulté, on a vu arriver sur la plage un corps qui flottait, étendu sur le fil de l’eau comme quelqu’un qui dort.
« Il n’a pas souffert ! Il ne s’est aperçu de rien ! » On dit toujours comme ça, et cette scène effrayante jouit aussi, paradoxalement, d’une souveraine beauté.
Romano Reggiani était un homme grand, costaud, ayant largement donné aux autres de ses mains de « sculpteur d’idées ». Il n’avait pas été épargné par les invisibles crispations que le temps laisse avec indifférence sur son chemin. Mais son enthousiasme, ne faisant qu’un avec une fantaisie irrépressible, ne semblait pas s’en apercevoir. Voilà ce qu’on m’a raconté, pour m’aider à accepter cette disparition violente et inattendue. Pour recomposer un peu mieux l’histoire de cet homme qui, entre-temps, n’a pas changé par rapport à ce que je me souviens de lui.
Il me semble un peu étrange, sincèrement, de parler de Romano en cette langue française qu’il ne fréquentait que très rarement, même s’il s’agit d’une langue assez proche à son dialecte bolonais, l’un des infinis dialectes de la vallée du Pô formant dans l’ensemble, selon Dario Fo, ce « grammelot » qu’un Français pourrait comprendre avec juste un petit effort. Il me semble aussi anachronique et peut-être déplacé, de ma part, d’écrire de lui, de le faire connaître en deux mots. Mais je m’autorise à le faire, suivant une idée à moi, dont je suis sûr et certain : pendant la vie et après la vie, certains liens restent comme autant de phares dans notre esprit comme dans notre âme. Combien de fois me suis-je souvenu de Romano, de ses conversations avec Francesco Curtarello auxquelles j’assistais ? Je reviens aussi, très souvent, à certains mots ou phrases, échangés directement entre nous, qui s’installent dans les passages, difficiles ou heureux de nos vies parallèles comme autant de pierres milliaires. Si je me suis périodiquement arrêté à remémorer sa grande maison au beau milieu de la campagne à San Giorgio di Piano, à écouter sa voix de fumeur, à reconstruire dans l’esprit son visage rougissant de soleil et de force, si je ne peux pas oublier ses certitudes inébranlables, sa bienveillance et sa chaleur envers moi, il est bien probable que de temps en temps se soit souvenu lui aussi de moi.

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Tout disparaît, et mon service pour rendre aux vivants l’image de cet homme disparu sera forcément inadéquat, beaucoup moins efficace qu’une seule photo, tandis que ma lacuneuse description ouvrira la voie, comme pour le peintre, à une nouvelle trahison. Une double trahison même. Parce que je ne vais pas trahir que la langue d’origine de cet homme et de nos rencontres remontant aux années bolonaises, je vais trahir aussi l’image que mes amis de Bologne se sont forgée de moi.
« Partir c’est mourir un peu », dit la chanson. Donc, partant à l’étranger, en me « perdant » dans les méandres de ce Paris convoité, dans ma condition de « réfugié gâté » j’ai sans doute disparu dans une espèce de brouillard que personne n’a envie de pénétrer. « Que nous veut-il, ce « parisien » ? » se demanderaient sans doute mes amis s’ils savaient que je parle de Romano en français. Ce serait trop compliqué de leur expliquer qu’à présent je m’exprime mieux en mon français incomplet plutôt qu’en mon italien maternel. Voilà alors que je ne dis rien à personne et ne renonce pas à dire ces quatre mots quand même… que cela reste entre nous !
Romano Reggiani, que ses amis de jeunesse appelaient « Yuma » était un orgueilleux et très positif rejeton de cette grande et glorieuse famille du parti communiste en Emilia-Romagna, tandis que mes origines romaines faisaient de moi un « parvenu » de ce même monde-école de vie. Cela n’empêchait que je fusse admis à participer à la même expérience de bonne administration de l’urbanisme et du territoire à laquelle Romano travaillait. Nous avons partagé les mêmes idéaux et, forcément, les mêmes illusions, mais aussi la joie indélébile de voir réalisés beaucoup de projets qui sont restés des rêves en d’autres contextes.
Nous avons eu, je crois, deux vies parallèles. Nous avons partagé les mêmes soucis de la profession et du rapport à un monde qui change réduisant de plus en plus les marges pour le faire bien. La dernière fois que je l’avais vu, c’était en 2003, lors d’une visite à Bologne, suivie par une escapade dans cette même plage toscane… Peu de temps depuis, le premier mai 2006, j’ai arrêté, tandis que Romano a continué opiniâtrement jusqu’à cette mort qu’il n’attendait pas.
« Il est mort sans lâcher prise ! » m’a dit mon ami Francesco.

Voilà pourquoi sa mort peut être chantée comme une belle mort.

Par un hasard qui ne peut pas être ignoré, il est mort justement le 8 août, une journée, celle du 8 août 1848 qui nous rappelle l’extraordinaire héroïsme des Bolonais vis-à-vis de l’armée autrichienne. S’il le savait, il en serait consolé. Parmi les nombreuses personnes dont j’ai toujours admiré l’esprit et la cohérence idéale, Romano Reggiani a été sans doute l’un de représentants les plus sincères et courageux d’un peuple qui ne cède jamais au conformisme ni à l’indifférence. Mais on doit aussi lui reconnaître une grande ironie, s’il a écrit, tout récemment, « Et fiat porcus« , un hommage raffiné et intelligent à la culture du porc, au centre de la tradition alimentaire spécifique de l’Emilia-Romagna.

« Quand on nous enlève les camarades de notre jeunesse et de notre vie nous nous apercevons que tout le temps à notre disposition nous le brûlons dans l’habitude, dans l’exploitation, jour après jour, des devoirs liés au quotidien », m’a écrit une très chère amie de Bologne. « Nous ne nous occupons qu’à ranger, à respecter les engagements et les contraintes de la bureaucratie, des impôts, des fournisseurs de services. Un ennuie et une gêne mortels. »

Version 3

Giovanni Merloni

TEXTE DE L’ARTICLE EN ITALIEN

« Le paquebot est en panne ! »

11 dimanche Sep 2016

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« Le paquebot est en panne ! »

Entre-temps, un anniversaire s’impose, avec sa foule de souvenirs et de pensées contradictoires ou contrariées… Un anniversaire à l’enseigne du mot « Oui ».

Oui, je le referai.

Oui, je ne me repens pas.

Oui, cela a été tout à fait naturel.

Oui, cela m’a enrichi, en me gratifiant finalement d’expériences humaines positives ! Une vision qui ne va pas se soumettre au pessimisme ni au découragement… malgré les événements que la France a subis me touchant directement, tels ces pervers holocaustes de 2015 et 2016 qui ne s’effaceront jamais de ma mémoire…

Oui, je suis en train de devenir Français dans le partage de la conscience vive d’une société qui s’efforce de tous ses moyens pour faire front aux défis de plus en plus durs, sans renoncer à sa culture millénaire, unique au monde. Une « culture-raison de vie » qui s’ouvre positivement vers les infinies opportunités de la pensée et de l’expression artistique des humains…

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Le 11 septembre 2006 — par hasard, cinq ans pile après le monstrueux holocauste des tours jumelles à New York —, c’était un lundi, je suis débarqué avec ma fille à la gare de Bercy avec deux lourdes SAMSONITE. Le train nocturne qui nous avait amenés était le glorieux Palatino que Michel Butor a si amoureusement immortalisé dans son incontournable « Modification », un de premiers livres que j’ai lus quelque temps après, en y découvrant une façon inattendue de vouvoyer le bercement de ce voyage infini, encore plus interminable à l’époque du livre… Ayant été bercé par le train jusqu’à Bercy, j’ai eu donc la chance d’être encore bercé par les mots de Butor, rythmés à l’allure des va-et-vient d’un Panthéon à l’autre, d’un bureau à l’autre, d’une femme à l’autre…

Tandis que le voyage de Butor se répétait dans ma tête, me poussant à sauter sur d’autres wagons extraordinaires, qui m’ont aidé au fur et à mesure à comprendre la France et Paris, le strict rapport liant son histoire à sa géographie, mes allers-retours avec l’Italie se sont progressivement diminués, jusqu’à briser nettement le sentiment intime de mes précédents voyages pendulaires de Rome à Bologne, de Rome à Parme ou Milan, ou Florence ou Naples, ô combien fréquents auparavant !

Entre-temps, je suis devenu « parisien ».

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Entre-temps, j’ai aussi interrompu mes voyages de Paris à Bordeaux, que selon mon imagination de la veille auraient dû être beaucoup plus fréquents. En fait, après l’été 2009, toujours au cours du mois de septembre, il y a eu ce que j’appelle ma « deuxième installation » à Paris. L’année suivante, encore en septembre, j’ai dû endurer une opération chirurgicale qui a sans doute marqué un passage crucial et inattendu dans ma vie. Rien n’a changé et tout a changé depuis cette date 2010, qui m’a fait connaître petit à petit une série de mondes et de personnages de cette patrie nouvelle, liée à mes soins grands ou petits, liée aussi à ma petite conquête d’une sereine citoyenneté.

Je pourrais faire une liste qui serait pour la plupart drôle et légère. Car j’ai rencontré de gens très humains et sympathiques, comme l’acupuncteur franco-indien ayant son cabinet auprès du métro George V, comme le jeune kinésithérapeute de la rue Eugène Varlin, le chiropraticien que je ne cesse de visiter auprès du métro Passy…

Mais j’ai surtout le souvenir du cabinet des infirmières de la rue du faubourg Saint-Denis, où je me suis rendu pendant une quarantaine de jours… Elles devaient me soigner pour une infection postopératoire, qui m’avait coûté un petit trou supplémentaire, pratiqué en urgence, au-dessous du nombril, avec une perceuse, par un chirurgien qu’on ne pouvait plus empressé et gentil. Je n’oublierai surtout pas la longue cour en forme de passage entre les deux immeubles parallèles frôlant des ateliers en bois où j’aurais aimé m’installer moi-même pour peindre ou pour écrire des poésies en cachette… Je n’oublierai pas l’attente à l’extérieur, à midi moins le quart, avec toute sorte d’habitués de piqûres contre la grippe saisonnière ou pour entretenir le diabète. Je me souviens des voix derrière le rideau, des recommandations peut-être inutiles adressées patiemment à des gens alcooliques… ou alors de pourparlers plus intéressants concernant quelques faits divers du quartier, tandis que j’attendais mon tour debout ou assis sur l’une de trois chaises que l’espace très exigu autorisait… Enfin, chaque fois que je me hissais sur cette espèce de planche brinquebalante, c’était pour moi le moment de me sentir un héros, avec cette mèche remplaçante qu’on fichait amoureusement dans le puits de moins en moins horrible de ma blessure…

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Bordeaux, les trois Grâces

J’étais venu en France, entraîné quant à moi par cet amour à sens unique pour la ville de Bordeaux qui m’avait valu pourtant des amitiés importantes pour moi… J’y étais venu imaginant que Bordeaux serait ma deuxième résidence, mon havre de paix où j’aurais cultivé d’autres rêveries plus concrètes que ce nouveau pont sur la Garonne, imaginé dès le juillet 1996, qu’apparemment personne ne voulait, à Bordeaux. Lors de mes dernières vacances en Aquitaine en 2008, dans une incontournable localité à côté de Bayonne, j’avais passé juste deux jours à Bordeaux… Ensuite, les circonstances de la vie — ne concernant, heureusement, pas seulement les pèlerinages chez les infirmières ou les cabinets médicaux — m’ont de quelque façon inhibé la pensée même de Bordeaux…

J’y étais revenu mentalement, bien sûr, pour une longue révision de mon roman en 2012, aboutissant à une complète réécriture dont j’avais publié, en 2013, sur ce blog, la première partie, titrée « Les visionnaires ».

Pendant cette publication, personne n’a marqué que ce livre se passait d’une information indispensable. Pendant huit années, de l’été 2008 à l’été 2016 aucun de mes amis et correspondants bordelais ne s’est douté que je ne le savais pas…

Entre-temps, à grande vitesse, entre 2009 et 2013, après la grande réalisation du Tram, on a réalisé un nouveau Pont à Bordeaux, à peu près dans le même emplacement que j’avais prévu pour lui dans mon texte.

J’ai découvert cela tout simplement en me rendant à Bordeaux cet été, pour une vacance éclair décidée à la dernière minute. C’est en me rendant en visite chez mes amis Philippe et Marie-Hélène Maffre que j’ai appris que le pont était là, que j’aurais pu le parcourir en voiture tant bien qu’à pied et que j’aurais pu l’admirer depuis une infinité de points de vue, et même de l’eau, grâce au BATCUB !

Évidemment, je suis dangereux à moi même, car je mets l’art et la poésie trop au-dessus de la vie réelle, jusqu’à considérer comme honteuse la nécessaire attention à ce qui se passe dans les mondes qui nous entourent.

Évidemment, Bordeaux est bien éloigné de Paris, en dépit des efforts que l’on fait pour les rapprocher, en réduisant prochainement à deux heures la distance entre la Gare Montparnasse et la Gare Saint-Jean.

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Bordeaux, le pont Chaban-Delmas vu depuis le BATCUB

Mais je peux dire désormais, bien sûr avec assurance, et respect , après dix ans de « full immersion » dans cette merveilleuse réalité que les Français se comportent comme les habitants de Sardaigne quand on leur pose les questions de façon trop vague…

Voilà l’exemple pour moi mémorable. Sachez que Cagliari, où je me trouvais pour un travail d’urbanisme, se trouve au sud de cette grande île rectangulaire, tandis que Olbia, l’autre nœud international, se trouve au nord, pas loin de la « Costa Smeralda », des îles de La Maddalena et de Caprera et bien sûr de la Corse.

Puisque mon travail se déroulait alors à 70 kilomètres à nord-ouest de Cagliari, je m’y rendais par avion et plus fréquemment par bateau. Le voyage d’aller entre Civitavecchia et Cagliari se déroulait pendant une nuit tandis que le retour se déroulait sous un ciel, en général, lumineux. C’était très long et mouvementé, mais je préférais cela à l’avion, qui en ce trajet était souvent obligé de traverser, surtout en hiver, de redoutables tempêtes.

Un jour, achevé mon travail, je me rendis au port de Cagliari avec mon billet, prêt à grimper sur la passerelle et à suivre avec émoi les lentes opérations du détachement de la terre ferme.

Je présentai mon billet.

— Le paquebot est en panne !

Après cette laconique information, je sortis de l’agence et me demandai quoi faire.

Quelques minutes après, je rentrai pour poser une deuxième question :

— Est-ce qu’on peut acheter un billet d’avion, ici ?

— À présent, il n’y a que des « Fokker » ! ce fut la réponse.

À moi de décider si je voulais risquer déjà ma vie, à l’âge tendre de mes trente-cinq ans. Car tout le monde savait que plusieurs avions de fabrication allemande, les « Fokker », remontant, selon ce que l’on disait, au temps de la guerre, étaient tombés récemment. Je cherchai alors une cabine téléphonique, d’où j’interpellai ma mère, habituée à mes incertitudes anxieuses… Ce fut elle qui me suggéra la troisième question :

— Excusez-moi… Est-il possible de profiter de la journée pour monter en train à Olbia et attraper, là-haut, le paquebot pour le continent ?

— Bien sûr ! Le paquebot d’Olbia attend toujours la coïncidence avec le train venant depuis Cagliari !……………….

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Bordeaux, le pont Chaban Delmas le 16 mars 2013, jour de son inauguration

J’aime la France et les Français et je comprends maintenant les raisons de cette réserve mentale, où parfois les « non-dits » sont très importants sinon indispensables. Pourtant, je ne peux pas m’éviter de me demander si quelqu’un des lecteurs de mes « Visionnaires » savait par hasard qu’un pont avait été inauguré à Bordeaux juste au bord de l’ancien port de la Lune, maintenant disparu…

Ce qui est sûr, personne ne m’a rien dit et cela a rendu encore plus inquiétante la surprise — et la joie, je dois l’admettre — en constatant que cette merveille, imaginée par moi aussi, depuis le lointain 1996, était la preuve vivante et visible que ce rêve-là était alors possible !

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Giovanni Merloni

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