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Deux pièces, clair et calme avec balcon (débris de l’été 2014 n. 4)

08 vendredi Août 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Débris de l'été 2014

débris été 2014 180

Deux pièces, clair et calme avec balcon (débris de l’été 2014 n. 4)

Est-elle usée et même désabusée ma façon de voyager dans le passé, chevauchant des mots qui ne sont emblématiques que pour moi ?
Est-il fruste et terne, désormais, le souvenir de ce passé-là ?
Me trompé-je, en choisissant, pour représenter ce passé, des mots ou des souvenirs qui ne sont pas vraiment les plus significatifs ?
Je me demandais cela hier soir, en lançant le billet sur la « fermeture éclair ». Après une nuit bercée par la pluie battante, je me suis réveillé avec une phrase que mon fils avait adoptée pour titrer une petite thèse illustrée sur la piazza Navona à Rome : « Perdersi per trovarsi », « se perdre, avant de se retrouver ». Il n’y a pas d’autre recette. Pour connaître un lieu (de la petite île à la grande métropole), il faut marcher, marcher, marcher. Petit à petit, certains éléments de notre flânerie (des décors, des enseignes, des plaques évoquant de noms illustres, drôles ou inconnus) deviennent des pierres milliaires, des points de repère indispensables.
Par exemple, lorsque je testais le parcours le plus bref entre Goncourt et Popincourt (quelle rime !), j’ai dû suivre plusieurs fois les différents itinéraires avant de me rendre compte des différents rôles « psychologiques » que chaque rue, grande ou petite, assumait pour moi. Chaque rue avait en fait une surprenante unicité dans sa propre physionomie : la rue Saint-Maur, par exemple, est toute autre chose vis-à-vis de l’avenue Parmentier, d’ailleurs parallèle et très proche. Ces deux rues « intérieures », creusées dans le vif de leurs respectifs quartiers, n’ont d’ailleurs rien à voir avec le boulevard Richard Lenoir, troisième axe parallèle, plus proche du niveau de la mer.
À partir de cela, c’était très amusant et émouvant passer d’un univers à l’autre, juste en tournant le coin. Je me rappelle bien, sur la gauche de l’avenue Parmentier, la librairie des Guetteurs de vent ; sur le trottoir de droite, une boulangerie et ce nom… inoubliable pour moi : rue des Trois Bornes… En prenant cette petite traverse (se confondant presque avec la plus connue rue Jean-Pierre Timbaud) on franchit une frontière. On abandonne le monde assez homogène (dans sa multiplicité) qui relie le dos de l’hôpital Saint-Louis à la place Léon Blum, pour atteindre rapidement ledit boulevard Richard Lenoir. Une artère lumineuse, gâtée, frontière à son tour avec les quartiers plus centraux de Paris, dont le Marais…
Petit à petit, on découvre une autre frontière aussi dans la rue Oberkampf, dont le caractère change assez au fur et à mesure qu’on s’éloigne du Cirque d’hiver pour rejoindre, en montant, le Père-Lachaise.
Mais pour quelle raison faisais-je, avec une telle insistance, ce parcours à zigzag ou, pour mieux dire, à baïonnette, entre un quartier très dense de population (originaire de presque toutes les parties du monde) et un village caractérisé par la monoculture chinoise ?
Pendant la première semaine passée à Paris, nous avions déjà vu, ma fille et moi, plusieurs appartements, de petites tailles, autour de la rue Auguste Barbier où nous logions, quand une annonce du glorieux PAP (de particulier à particulier) nous attira. On y proposait un appartement pas loin de la rue du Chemin Vert et du boulevard Richard Lenoir.
À ce temps-là, je ne pouvais établir aucun lien avec ce nom, Chemin Vert, et la deuxième promenade solitaire de Jean Jacques Rousseau, qui l’arpentait souvent pour y chercher des plantes et des fleurs pour son herbier. Je n’avais pas relu en français ce texte merveilleux. Donc ce fut juste une subliminale promesse qui nous attira : quelque chose de « vert », dans une ville tout à fait décolorée. En fait, dans le passage « clair et calme » où notre futur immeuble assez digne se laissait examiner, il y avait trois ou quatre arbres affichant des feuilles vertes, claires et calmes elles aussi. Ce fut le coup de foudre. On plongea, quant au contigu quartier de Popincourt, dans le silence de plomb d’un village fourmillant de chariots et de fourgons, se transformant le samedi et le dimanche dans une espèce de garage vide. Mais, en nous aventurant en d’autres directions, on pouvait se rendre en moins de dix minutes soit à la Bastille-Saint-Antoine, soit au boulevard Beaumarchais et place des Vosges, soit, assez rapidement, dans le Marais. De l’autre côté, une fois franchi le désert de Popincourt (qui avait été un jour, une rue marchande typiquement parisienne), on se régalait l’allégresse bizarre de la rue de la Roquette dans les deux directions de la Bastille et de Léon Blum-Père Lachaise…
Oui, cela peut être long et ennuyeux, pour quelqu’un qui ne connaît pas ces rues et ces bornes, cette reconstruction d’un fragment lointain, désormais révolu, à travers une ville qui d’ailleurs change (doucement, sans cesse).
Mais il est peut-être nécessaire que les lecteurs mêmes se perdent, avant de saisir le fil inattendu, le moment de grâce indispensable pour rentrer dans une histoire.
Une histoire sans personnages, ni vrais ni fictifs, comme la mienne, qui pourtant réservera tôt ou tard, je le ressens bien, des surprises.
Songeant à cette annonce de septembre 2006, que je conserve religieusement dans un dossier consacré à l’achat de l’appartement clair et calme (que ma retraite ainsi qu’un petit héritage de ma femme ont rendu miraculeusement possible, arrivant au moment précis où nous en avions besoin), j’avais écrit deux ans plus tard l’ébauche du texte pour une pièce se déroulant dans un appartement « clair et calme avec balcon » situé rue de la Lune. Un coin de Paris que je voyais comme une petite Sienne ou alors comme une Venise parisienne. Michele, un Napolitain immigré à Paris depuis une année ou deux, décide de louer une chambre à Anna, une Bolonaise qui fait des recherches sur la Résistance en Europe, fouillant dans les archives de l’Association des Garibaldiens de la rue des Vinaigriers.
Nonobstant la différence d’âge, le penchant réciproque entre Michele et Anna s’affiche évident lorsque Michele croit rencontrer dans la ligne 9 du métro son grand-père persécuté, ainsi qu’un voyou napolitain aux attitudes fort agressives… En réalité, Michele avait été violemment saisi par le remords de ne s’être pas rendu en Italie lors des élections de 2008 qui avaient ramené Berlusconi au pouvoir…
Cette pièce de théâtre est restée inachevée ou, si l’on veut, non aboutie. Car en ce temps-là je vivais encore dans une terrible incertitude. Je n’avais pas compris qu’on ne peut pas faire les deux choses en contemporaine : écrire en italien ainsi qu’en français ou, pire, alterner le français et l’italien dans un même texte.
À défaut d’une énorme perte de temps, avec un absurde gaspillage d’énergies psychologiques qui nous sont tout à fait nécessaires, il faut choisir. Ce que j’ai fait.
Tout en abandonnant cet appartement silencieux et ces personnages attachants (Naples et Bologne sont les deux villes où le cœur de l’Italie bat le plus fort), je me suis concentré sur une langue d’ailleurs sincèrement aimée, le français. Une langue qui m’a accueilli avec gentillesse et humour, jusqu’à devenir, petit à petit, sinon ma langue maternelle, ma langue sœur, ma compagne de vie.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 8 août 2014

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La fermeture éclair (débris de l’été 2014 n. 3)

07 jeudi Août 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Débris de l'été 2014

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La fermeture éclair (débris de l’été 2014 n. 3)

Si, pour raconter les premiers événements de mon passé récent, je devais faire un choix de longueur au prix de la vie ou de la mort, j’arrêterais d’écrire, je fermerais les yeux et je me dirais, intérieurement : « Vite, deux mots-clés au maximum ! Sors-les de ta poche ! N’oublie pas que tu vas raconter la France à des Français et Paris à des Parisiens ! »
« Mais, comment puis-je sauter les liens chronologiques, les petits événements sans importance qui ont pourtant marqué… » répondrais-je, quitte à me couper moi-même la parole… « Débrouille-toi ! Tu n’es pas venu à Paris pour rien. C’est ici que tu as appris des choses essentielles qu’avant tu n’imaginais pas… »
J’essayerai, m’accrochant à deux mots qui devraient se révéler efficaces : « fermeture éclair » et « éventail ». Je pourrais en synthétiser le récit en écrivant, laconiquement : « de la fermeture éclair à l’éventail », mais je me rends compte qu’a priori cela ne signifie rien. Donc je vous explique.

La fermeture éclair.
Quand ma fille benjamine et moi nous sommes descendus du train Palatino, le matin du 11 septembre 2006, avec nos deux valises robustes, pleines surtout de livres, j’imaginais d’être Maurice Chevalier en compagnie d’Audrey Hepburn. Selon mes rêves, tous les deux nous aurions bientôt joué ensemble dans un remake d’Ariane, le fameux film en noir et blanc ayant comme troisième acteur important un Gary Cooper assez antipathique dans cette circonstance.
Venant du chaud de Rome, donc d’habitudes climatiques tout à fait différentes — encore gâtés par le ciel serein, étant structurellement inquiets des fréquentes sécheresses beaucoup plus que des rares crues estivales —, nous ne voyions dans le mot « fermatura lampo » (« fermeture éclair ») ou « sciarpa » (« écharpe ») rien que de termes banals et pratiques. En Italie, la fermeture éclair est surtout considérée comme l’outil indispensable pour ouvrir et refermer presque tous les types de pantalons (non seulement les jeans), ou alors les blousons hivernaux ainsi que les poches internes des bourses ou des cartables.
Ici, à Paris en particulier, la fermeture éclair assume un rôle primaire. Elle est aussi importante que la baguette et peut-être plus nécessaire que le parapluie.
Nous étions provisoirement logés dans un petit deux-pièces rue Auguste Barbier, d’où ma fille devait se rendre tous les matins dans les ateliers théâtraux situés dans le quartier du métro Crimée. Du moins les premiers temps, je l’accompagnais par cette agréable descente de la rue de la fontaine au Roi se terminant au croisement entre la rue du faubourg du Temple et le canal Saint-Martin. C’était au feu rouge du boulevard Jules Ferry que nous nous apercevions chaque matin d’être à Paris. Car le petit troupeau de travailleurs et d’étudiants se rendant à pas de charge à place de la République devenait à cette halte un peloton où l’héroïsme se mêlait à l’habitude. Personne n’avait l’air de s’inquiéter pour les fréquents changements atmosphériques. D’ailleurs, tout le monde était prêt à profiter au vol de toute belle journée explosant inattendue. Même d’un poignet d’heures de soleil seulement. En ce cas, on voyait, à côté de gens qui n’avaient pas abandonné les habits du jour avant, des gens nus, ou presque, béatement plongés dans l’esprit de la plage. « Et si le temps empire, s’il rafraîchit ? » Nous nous demandions. Pas de problèmes. Quand la vague grise passe rapide et inexorable entre le ciel et le trottoir, tout le monde qu’on rencontre ne manque de rien.
Évidemment, nous deux n’étions pas du tout prêts, surtout les premiers jours, à nous déshabiller à la hâte ni à nous protéger du froid non plus. Nous n’étions pas encore dans ce février 2007, qui nous fit éprouver un froid citoyen que nous imaginions possible juste à Moscou ou à Saint-Pétersbourg… lorsqu’une sorte d’inexpérience et de naïveté me conduit à acheter dans une boutique péruvienne de la rue de la Roquette un typique béret de laine épaisse décoré avec des lamas, de couvre-oreilles et des pompons. J’en étais même arrivé au point de provoquer un regard embarrassé, plus gelé que le gel même de ce jour, chez la boulangère d’avenue Parmentier.
En septembre-octobre 2006, le froid était tout à fait maîtrisable. Et pourtant, surtout dans le métro, on risquait de s’enrhumer très facilement. Car dans les carrosses il faisait souvent très chaud, ou alors, en sortant-entrant dans les stations il y avait un vent froid, même gelé.
Petit à petit, nous avons compris l’importance d’une fermeture éclair qui, au moment donné, ouvre ou referme une blouse, une chemise, un pull. Peut-être, nous exagérions, ma fille et moi. Mais nous étions convaincus, du moins ces premiers jours de septembre, qu’il n’y avait pas de vêtement, masculin ou féminin, qui n’avait pas de fermeture éclair ! Plus tard, on apprit à protéger le point faible de nos poitrines, placé juste en dessous du cou, avec une écharpe nouée « à la parisienne ». On peut avoir même les bras nus, mais il faut bien garder la chaleur nécessaire à cet endroit critique de notre corps humain !

L’éventail
Je reviendrai un jour sur ce blog avec une analyse plus fouillée de cette découverte de l’éventail. Je proclame ici que c’est une découverte. Mais si quelqu’un démontre que cela a été déjà noté, analysé et commenté dans quelques textes que je ne connais pas, je me réjouirai quand même d’avoir « lu » moi aussi dans la carte de Paris une chose maintenant assez évidente.
Peut-être, je suis influencé par mon penchant admiratif pour Le Corbusier et sa « main ouverte ». Mais, effectivement, ce qui m’a poussé, dès les premiers jours, à regarder attentivement le plan de Paris c’étaient les grands axes qui se croisent entre Xème et Xième… de façon plutôt brutale, à mon avis, même si tout cela donne à cette ville unique de la fluidité et du souffle. Mais c’était aussi le sentiment d’égarement provoqué en moi par ce carrefour Goncourt… cette différence déjà accentuée entre le faubourg du Temple et l’avenue Parmentier… l’existence, aux quatre coins de ce carrefour, d’au moins quatre réalités différentes. Une frontière d’abord entre un contexte cosmopolite très agité et un quartier beaucoup plus calme.
Ces deux sentiments d’égarement (les grands axes, le quartier aux multiples facettes) m’ont poussé à marcher de façon ininterrompue jusqu’au moment où j’ai eu la sensation d’avoir traversé la plupart des nombreux villages (homogènes à leur intérieur) qui forment dans leur ensemble la vaste portion urbaine qui résultait de la somme de deux arrondissements (Xe et XIe)….
Comme un avocat des causes perdues, j’avais pris en charge toutes les rues (dont la rue du faubourg du Temple-rue du Temple) que les grands boulevards ou les nouveaux axes haussmanniens coupent nettement, faisant parfois disparaître toute trace de la continuité originaire.
Je ne peux citer ici que la rue de Malte, ou la rue Oberkampf, par exemple. Mais, élargissant l’observation en fonction d’une connaissance de plus en plus étendue de Paris à pied, j’ai pu remarquer (et c’est peut-être la découverte de l’eau chaude) :
— d’abord que deux axes parallèles de nord à sud traversent les deux rives de la Seine. À l’ouest, la direction de Saint-Denis (rue et faubourg) coïncide avec celle du boulevard Saint-Michel. À l’est, la direction de Saint-Martin (rue et faubourg) coïncide avec celle de Saint-Jacques (rue et faubourg) ;
— toutes les anciennes rues confluant sur la place du Châtelet et sur l’ancienne place de Grève (de Saint-Honoré à Saint-Antoine) forment, avec lesdites rues verticales, un éventail, dont le couple Saint-Michel-Saint-Jacques recouvre de toute évidence le rôle du manche.

Tout cela rentrerait parfaitement dans une nouvelle exploitation de l’histoire racontée par Billy Wilder (1957), dans laquelle la place-clou serait, au lieu de la Place Vendôme, la Place de la République. Au lieu de pointer sa longue-vue sur l’hôtel Ritz, le nouveau père de la nouvelle Audrey stationnerait plus confortablement sur le pont venant de l’Atmosphère pour lorgner sans risque dans les chambres de l’hôtel Nord, près du canal Saint-Martin…

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 7 août 2014

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La « Saharienne » (débris de l’été 2014 n. 2)

06 mercredi Août 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Débris de l'été 2014

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La « Saharienne » (débris de l’été 2014 n. 2)

Avant que le mot « installation » prît le dessus sur tout autre mot et pensée, il y a eu, dans mon procès d’intégration dans les douceurs de la France, une population de mots « voyageurs » ou, pour mieux dire, « entreteneurs (souterrains) de l’idée » de l’installation. Des mots et des personnes, bien sûr. Car dans cette diabolique chaîne de coïncidences il y a eu toujours des mots ou des phrases qui de but en blanc ont allumé une mèche en provoquant une explosion. Ce sont des mots (ou des personnes) pas trop raisonnables et même fous (ou folles), qui ont marqué comme des pierres milliaires les étapes de ce procès inexorable. Une séquelle d’événements qu’on appelle gentiment « déménagement », qu’on devrait nommer plus justement « déchirure », « rupture », « saut dans le vide ».
Ce fut après des journées paresseuses et plutôt conformistes (dans lesquelles le but primordial de nos vacances risquait d’être raté) qu’on acheta dans un kiosque de journaux un truc (ou plutôt un machin) qui devait effectivement nous aider à nous débrouiller. Mais la première visite au cours Florent nous avait intimidés. La « candidate » aurait dû soutenir une audition en y jouant deux monologues. En français, évidemment. Un texte ancien et un texte moderne.
On était à Paris, juste le 6 août d’il y a huit ans. Pendant l’après-midi, le mot « audition » alla prudemment se cacher dans les pages du guide des cours de théâtre, à son tour refoulé dans un sac.
Plus tard, dans un état de suspension sinon d’égarement collectif, on visita le musée Carnavalet, sans y trouver la fameuse lettre que Robespierre avait écrite « avec son sang » (1) le jour même de son exécution. Vaniteux de mon français (d’école et de voyages instructifs), j’interrogeai alors une jeune stagiaire, gentiment assise près d’une porte. Effectivement, la lettre existait, mais à présent elle n’était pas exposée là-dedans. Consolé par la preuve qui me redonnait un peu de prestige, je proposai d’abandonner les Francs-Bourgeois ainsi que les Blancs Manteaux, tous les deux hantés par le chaud excessif, pour chercher une table « à la belle étoile ». Le frère de la candidate se souvint alors d’un ami italien travaillant à Paris. Au téléphone, celui-ci nous adressa au canal Saint-Martin : vous y trouverez plein de bistrots et de petits restaurants…
Ce fut la première fois de notre vie qu’on se promena au long du canal. C’était le quai Valmy, bien sûr, et nous montions, sans le savoir, en direction de la célèbre « Atmosphère », lorsque je me rappelai d’une chère amie franco-italienne de Paris, que nous avions jusque-là un peu négligée.
Ce fut ce coup de fil avec elle, cette conversation caressée par le frais du canal charmant et tranquille, qui déclencha plus concrètement les actions successives d’une installation que les dieux de l’Olympe n’empêchèrent pas. (En ce temps-là, ils étaient probablement distraits. Peut-être, Junon était enceinte, ou alors c’était Mercure qui avait attrapé la sciatique…)
Je survole avec l’AIR LITTORAL les jours suivants, passés à Bordeaux dans l’étrange sentiment de devenir les proies d’une assez bizarre destinée.
Je dépasse à la vitesse du son la course du TGV qui nous emmena, ma fille et moi, à la Gare Montparnasse le soir du 28 août.
Je monte et redescends sans souffle les six étages de l’escalier menant au petit appartement de la rue Tiquetonne que notre chère amie de Bordeaux nous avait prêtée.
Ce matin du 29 août, le mot « installation » n’était pas du tout à l’ordre du jour… et pourtant la souterraine angoisse des examens décisifs se mêlait au frais inattendu. La colonne du thermomètre était descendue de huit degrés au moins pendant la nuit. Nous avions peu de temps, il fallait se rendre avenue Jean Jaurès dans une demi-heure. J’entrai brusquement dans un Monoprix, frissonnant pour ce climat tout à fait inhabituel. C’était le Monoprix de boulevard Sébastopol. Sans difficulté, je trouvai une « Saharienne » (2) bleue (à manches longues) qui ne manquait pas de poches et servait bien à la besogne. Juste taille, juste poids. J’étais très orgueilleux pour cet achat, qui me semblait de bon augure, ainsi que pour l’échange avec la vendeuse.
Si j’observe maintenant cette veste abîmée, que je ne me décide pas à jeter, il me semble assez bizarre que cette « Saharienne » fût le premier mot important, pour moi, dans ce banal et fabuleux parcours d’initiation à la nouvelle « culture de vie » des Français.

Giovanni Merloni

(1) « Déjà il avait écrit les deux premières lettres de son nom Ro, quand un coup de feu partit du couloir séparant la salle du conseil général de celle du corps municipal retentit soudainement. Aussitôt on vit Robespierre s’affaisser, la plume lui échappa des mains et, sur la feuille de papier où il avait à peine tracé deux lettres, on peut remarquer de larges gouttes de sang qui avaient jailli d’une large blessure qu’il venait de recevoir à la joue » (de Wikipedia)

(2) Veste de toile ceinturée, à manches courtes et poches plaquées, inspirée de l’uniforme militaire (Le Petit Robert)

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 6 août 2014

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Je suis sorti (débris de l’été 2014 n. 1)

05 mardi Août 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Débris de l'été 2014

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Je suis sorti (débris de l’été 2014 n. 1)

Mes chers lecteurs,
Comme je vous avais promis, hier j’ai achevé la publication d’une partie consistante de mes poésies. Je vais maintenant les ranger, les relire et aussi les modifier pour les recueillir en 8 groupes qui feront peut-être l’objet d’une ou plusieurs publications. Elles resteront bien sûr consultables sur le blog, bientôt avec l’aide, j’espère, d’une liste encore plus efficace et facile.
Au cours de la publication de mes poésies, je ne vous ai pas demandé de la clémence ni de la patience. Je vous les demande maintenant. Car je suis convaincu qu’il y a encore, là-dedans, nonobstant les efforts (et les conseils de quelque « maître »), des passages ou des nuances qui ne sont pas adaptés à exprimer jusqu’au bout en français mes véritables intentions poétiques.
Je vous remercie donc encore plus vivement de m’avoir suivi nombreux en me confortant dans cette aventure !
Évidemment, on ne peut pas s’arrêter là. Il faut relancer ces « corps » poétiques aussi dans d’autres contextes, dont le principal, pour moi, ce sera celui de revenir, j’espère, à la publication sur papier.

Quant à l’activité future…
Je ne connais pas dans les détails votre vie, mes chers lecteurs et blogueurs. Je sais seulement que, petit à petit, la somme des engagements librement assumés dans notre univers peut conduire à une vie d’ermite. Notre coin — un fauteuil, un cabaret rouge pliable, un iPad et un Mac pro, dans mon cas — se transforme facilement en « antre » (mot très efficacement introduit par Brigitte Célérier, que je me permets d’adopter comme si c’était le mien). Il arrive aussi très souvent que notre appartement même devienne un « antre ». Un lieu sombre et assez confortable où se déroule notre compétition-assise. On ne sort plus, sauf dans le cas où notre blog s’alimente de l’observation du monde autour. En ce deuxième cas, il est possible que notre « antre » nous accompagne…
Quant à moi, jusqu’à hier je ne sortais pas. Je ne sortais plus, même pas pour faire le tour de l’immeuble (en fait je n’ai pas un chien nommé Borgo comme nos voisins du troisième étage).
Aujourd’hui, je suis sorti. J’avais dans la poche juste l’iPhone, mais je me suis empêché d’y regarder les statistiques ou quoi que ce soit…
Je me suis même empêché, pour le moment, de raconter ce que j’ai pu faire ou voir au cours de ma fuite. Je pourrais le faire juste dans l’esprit d’un décalage net entre mes actions et émotions et la vie du blog.
Parce que je commence à avoir le suspect que les blogs, ils ne nous appartiennent plus. Ils sont comme des femmes qui ne nous aiment plus et pourtant prétendent que nous soyons là, près d’elles, à leur dire « j’aime »…
Dans les prochains jours (pendant ce mois d’août dont une petite partie sera d’ailleurs consacrée à une brève vacance à Saint-Malo), je n’afficherai pas mes tableaux ni mes photos, en dehors de celle ci-dessus, dont je vous parlerai, peut-être.
Et je sortirai beaucoup, car je me suis aperçu que j’ai un « nouveau passé » à fouiller dans les rues de Paris et de la France. Pas seulement le passé que j’ai appris dans les livres ou dans les bouquins ainsi que dans les myriades d’images que j’ai photographiées avec mon œil inconscient. J’ai « mon passé français-parisien à moi » qui m’attend et m’invite à sortir. Il me parle d’abord avec les mots qui ont marqué, comme des cailloux sur la piste d’Ariane, l’aventure de mon installation. Il assume, ensuite, la voix et les gestes d’une petite foule de gens qui sont entrés dans ma vie et parfois dans mon cœur. Il me rappelle enfin… beaucoup de choses. Je vous demande alors de patienter.
Je vais profiter de cet août iconoclaste pour vous débiter quelques petites fragments de tout cela.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 5 août 2014

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Le combat du rouge et du gris (débris des vases communicants n. 13)

25 vendredi Juil 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles, les échanges

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vases communicants

Vendredi 4 juillet 2014 le texte suivant avait été publié, dans l’esprit des « vases communicants« , sur Métronomiques, le blog de Dominique Hasselmann, tandis que le texte à lui a été publié ici à la même date. (1)

Un de mes camarades de Bologne, F. C., s’amusait à dire, de temps en temps, qu’il « aimait le gris ». Dans son inspiration, le gris c’était la couleur de l’anonymat, de la fuite (impossible) des responsabilités. C’était la couleur aussi, peut-être, de « l’aureamediocritas », qu’un verre de vin ou une petite goutte de sang pouvait teinter de passions impromptues ouvrant la porte à des instants de rare bonheur.
À mon avis, ce camarade aimait (et probablement, aime encore) le gris en fonction surtout d’un parti pris et de son irréductible esprit de contradiction envers cette ville de Bologne, trop belle, trop humaine et trop colorée aussi. Je respecte son exagération, même si à ce sujet j’ai des idées tout à fait contraires.
Je considère le gris comme une condition inévitable, une donnée de la réalité — humaine et urbaine — dont on hérite. Comme les quatre murs où l’on naît. Le gris est d’ailleurs la « couleur de base » de Paris, la ville que j’ai enfin préférée à Rome et à Bologne.
Le gris des façades, des trottoirs, et en général des rues de Paris, donnerait raison à mon ami de Bologne : cette couleur de fond, ainsi qu’inévitable, se révèle en fait assez confortable. Un « plaisir de base » s’installe quand on y vit pendant longtemps et que l’on y savoure l’esprit indomptable. D’ailleurs, le gris est aux couleurs ce que la pomme de terre est aux saveurs. Si cette dernière doit sa suprématie à son absence (presque) de saveur et donc à sa disponibilité exquise vers une infinité de nuances merveilleuses et inattendues que certaines cuissons ou assaisonnements peuvent lui conférer, le gris ordinaire des architectures de Paris se marie parfaitement aux couleurs des décors et de l’improvisation quotidienne. On dirait même que le « gris de Paris » attend les autres couleurs au passage, pour s’en enrichir et aussi pour susciter la curiosité sinon l’admiration des passants.
Sans renoncer à sa physionomie unique, Paris sait s’embellir des couleurs de Picasso et de Modigliani mieux que n’importe quelle ville du monde. Néanmoins, elle sait aussi très bien profiter des petites touches, des créativités mineures, du talent diffusé qui jaillit souvent de la pure et simple nécessité de s’en sortir, dictée par les exigences du ménage familier ou tout simplement par le besoin individuel de se garantir un petit équilibre.
Je vais maintenant vous raconter une photo. Une photo que M. Jemmapes, un de mes amis parisiens habitant dans les parages de l’Hôtel du Nord, m’avait envoyée dans l’esprit d’une espèce de chasse au trésor. Jemmapes et moi (M. Valmy), nous avons la chance d’habiter, tous les deux, dans le même 10e arrondissement, « terrible et bruyant », qui prend alternativement le nom des « deux gares » (du Nord et de l’Est) ou de « Magenta » (le boulevard qui coupe brutalement le quartier en deux, reliant la place de la République à Montmartre).
Entre nos deux domiciles demeure la « petite Venise » parisienne, ce village tout à fait particulier (et diversifié à l’intérieur) se développant autour du canal Saint-Martin, le principal contrepoids vis-à-vis des grands axes haussmanniens (boulevard de Magenta, avenue de la République, boulevard Voltaire). Un véritable « poumon » naturel ainsi qu’un havre de paix à la dimension humaine qui a récemment engendré la transformation de la place de la République, devenue, elle aussi, oasis pour les piétons, ne faisant dorénavant qu’une avec le Paris du canal.

001_rue de Lancry 10.5 180 def

(10 mai 2014. Cliquer pour agrandir.)

Quand Jemmapes m’a envoyé cette photo concernant la rue de Lancry, d’abord je me suis perdu. Parce que ces arbres qu’on voit sur le fond, je croyais que c’étaient les platanes du canal près du pont tournant (et du célèbre Hôtel du Nord, pas loin duquel mon ami réside). J’ai même fait une descente sur les lieux avec mon fils, car je ne m’expliquais pas la raison de cette 2cv rouge orientée en sens contraire vis-à-vis du sens unique, obligeant les voitures à circuler en direction du pont. D’ailleurs, dans ma promenade, je n’avais pas trouvé, sur le trottoir de droite, cet énorme cône de glacier.
Ce n’est que le soir, en regardant mieux la photo, que je me suis aperçu que le point de vue du photographe était exactement à l’opposé du mien. Les arbres au fond faisaient en fait partie de cet autre havre de paix qui prend le nom de la station de métro consacrée à Jacques Bonsergent, le premier Français mort, en 1940, lors de l’occupation allemande… Rien qu’un triangle qui élargit la silhouette du boulevard Magenta, offrant aux passants la possibilité d’une halte pour de nonchalantes réflexions ou conversations debout devant le kiosque des journaux ou…
Il n’y a pas ici l’espace pour raconter l’importance, pour moi, de certains endroits de ce quartier ou de leurs noms. Je note ici juste des circonstances : après le nom République, j’ai appris en deuxième celui de Saint-Martin, en troisième celui de Bonsergent et en quatrième celui de Magenta. Ensuite, j’ai appris le sens intime de mots tels « les Garibaldiens » (ne faisant qu’un avec la rue des Vinaigriers) ou « l’Atmosphère » (ne faisant qu’un avec l’Hôtel du Nord et le pont tournant des rues de Lancry et de la Grange aux Belles).
Ces mots faisaient déjà partie de mon « indispensable » vocabulaire, bien avant que je m’installe avec ma femme dans l’hôtel Est en assumant le nom d’art de Valmy.
Depuis que l’on se connaît, Jemmapes et moi, nous nous sommes toujours donné rendez-vous près du pont tournant de la rue Dieu, dans le célèbre bar-bistrot de La Marine. Il descendait depuis l’hôpital Saint-Louis, tandis que moi je venais depuis l’hôtel Est par un parcours plus tortueux, à baïonnette, cohérent avec l’esprit de la glorieuse bataille de Magenta…
Et voilà le mystère expliqué. Avec cette photo, Jemmapes avait voulu tout simplement me donner un nouveau rendez-vous, en proposant un pont tournant situé presque à mi-chemin entre nos deux foyers.
Une fois découverte la bonne orientation de la photo, j’ai reconnu tout de suite, sur la gauche, la boulangerie où je me rends chaque fois que je trouve fermée celle qui est plus proche de chez moi. J’ai ensuite reconnu, petit à petit, les autres enseignes, ainsi que les vitrines et chaque détail d’un parcours que je pourrais faire aussi bien les yeux fermés.
Reste à comprendre la signification, le rôle symbolique de cette « intruse », c’est-à-dire de cette voiture au rouge joyeux qui s’écarte nettement du sanglant magenta…
Une voiture dans un quartier presque complètement reconquis par les piétons, les flâneurs, les coureurs à pied et en vélo, les familles en trottinette, et cætera.
Une voiture qui semble sortir du garage Citroën pour la première fois. Un véritable mirage, donc un oxymoron de la fantaisie photographique de mon correspondant. J’observe mieux. Je m’aperçois qu’ici et là le rouge est présent partout dans la photo. Si ce n’est pas le magenta, c’est le rouge de la casaque des Garibaldiens, le rouge des briques des tours de Bologne, le rouge du drapeau républicain…
Je n’arriverai jamais à comprendre le sens de la devinette que Jemmapes m’a proposée… Je ferme les yeux et je continue pourtant ma flânerie mentale dans ce quartier encore authentique qui, pour le moment, « joue » l’étalage de marchandises colorées, la plupart inutiles, avec le but modéré de capturer quelques passants, tout en gardant son esprit fier et fataliste…
S’il n’y avait pas ce typique fond gris ou grisâtre, on ne saisirait pas les petites différences entre les rideaux, les vitrines, les enseignes, les petites bornes du décor villageois.
S’il n’y avait pas le rouge républicain, créant un nombre infini de petites ou grandes provocations de la curiosité dormante en chacun de nous, Paris ne serait pas Paris.

P.-S. : J’étais déjà en train de jeter l’éponge, me déclarant incapable de dénouer la devinette proposée par mon ami habitant du côté de Jemmapes, quand j’ai finalement compris la raison de cette voiture garée à contre-sens, tant bien que mal, dans l’espace réservé pour les cyclistes. C’était pour s’acheter une glace d’une fameuse marque italienne que quelqu’un (un Italien peut-être) avait emprunté, dans un « blitz », cette 2cv rouge. Une bravade ! L’invitation de Monsieur Jemmapes avait donc un but très innocent : profiter d’une glace au bord du canal et précisément près de l’écluse la plus proche, pour y étudier, de façon scientifique, le principe « social » des vases communicants.

texte : Giovanni Merloni

photo : Dominique Hasselmann

(1) (vases communicants juillet 2014 avec Dominique Hasselmann)

Des affinités derrière les mots : un cosaque hollandais à Paris

12 samedi Juil 2014

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Noëlle Rollet

000a_le cosaque 180 Des affinités derrière les mots : un cosaque hollandais à Paris

On dit toujours que la réalité est beaucoup plus fantaisiste que la plus improbable et hyperbolique des fictions. Cette affirmation est devenue tellement banale, comme la réalité qui nous entoure d’ailleurs, que nous nous accoutumons à tout. Nous ne nous émerveillons de rien, presque. Dans notre quotidien, la révolution informatique a sans doute contribué au bouleversement du monde du travail ainsi qu’à la crise de l’ancien système de la solidarité sociale, en exaltant un individualisme de plus en plus renfermé dans l’inconscience de son objective fragilité. Et pourtant la révolution informatique a produit le phénomène d’Internet… Bien sûr, nous sommes contrôlés… même nos photos sont classées automatiquement en relation au lieu où nous avons eu la brève illusion d’un déclic… Nous sommes contrôlés et gâtés en même temps, par quelqu’un que nous ne voyons pas… On n’est pas vraiment (ou pas encore) dans un « Truman show ». Mais on ressent l’haleine lourde de quelques inconnus passant leur temps à nous dire « Bravo ! », lorsqu’un article de notre blog a été « aimé », ou bien pour nous signifier que nous avons été choisis pour une vacance-arnaque à l’île de Pâques…
Dans cette f-loterie que notre vie est devenue, il me semble que l’immense et redoutable engin de Twitter soit le mal mineur, moins dangereux de l’alcool et des cigarettes, en tout cas. Au premier stade, c’est une grande route où nos voitures se glissent comme dans le courant d’un grand fleuve. « Little boxes », aurait dit Pete Seeger. Des doublons de nous-mêmes, des avatars, comme on dit dans le nouveau langage, qui se cachent derrière un gracieux masque, en plus d’une parole d’ordre…
Au deuxième stade, la route-fleuve se transforme en couloir. Un couloir désert ou fort animé, longeant des chambres grandes ou petites… Je fréquente depuis deux ans désormais le couloir francophone. Là-dedans, j’ai rencontré plusieurs… interlocuteurs. Pour la plupart, je ne connaissais, à l’origine, que des noms très charmants, accompagnés par une arobase, comme @leventquisouffl, @Souris_Verte, @Chemintournant, @athanorster, @tamponencreur77, @MemoireSilence et cetera. Les noms de blogs étaient aussi très originaux : l’irrégulier, métronomiques, paumée…
Heureusement, si le diabolique système de camouflage informatique adopté « protège » la vie privée de chacun, Twitter n’empêche pas les gens de dialoguer et d’échanger des informations plus personnelles…
Certaines initiatives — par exemple les vases communicants — ont créé sans doute un système d’échange qui va au-delà de la libre constitution de rapports d’amitié.
Et dans notre couloir francophone, on se connaît, désormais. La publication périodique sur le blog, accompagnée par une présence suffisamment active à la vie quotidienne de Twitter, crée dans l’ensemble une attitude générale à la discussion, au commentaire, à la prise de position, ainsi qu’à des épisodes d’entraide entre blogueurs ayant des affinités ou des courants d’estime réciproque. C’est notre « village local » — plus ou moins intégré dans le tristement célèbre « village global » —, où la présence de certains personnages est devenue petit à petit indispensable, tout comme celle d’un clocher ou d’un donjon dans un village en pierres et bois.
Pourtant la plupart d’entre nous ne se connaissent pas encore. Tout cela, évidemment, peut offrir plusieurs suggestions à la fantaisie de la myriade de flâneurs de l’écriture et de l’art qui constellent ce petit firmament francophone. Mais comment éviter de constater qu’en même temps une semblable pauvreté de connaissances directes va s’installer aussi de façon endémique dans les endroits physiques de notre vie quotidienne ? Comment négliger l’existence d’un moteur primordial dans notre choix de nous exprimer à travers un blog et de rechercher aussi un contexte de confrontation à travers Twitter ?

000b_le cosaque 180

La plupart de nous ne font cela que pour dialoguer sur la base d’une affinité — culturelle, esthétique et (pourquoi pas ?) politique — avec d’autres comme nous… Et voilà que cette « pulsion » spontanée individuelle se révèle petit à petit une véritable force.
Je disais, au commencement, que la réalité dépasse la fantaisie, en engendrant surtout de mauvaises fictions ou de films à éviter soigneusement. Il se peut d’ailleurs que la réalité assume une allure joyeuse, où l’inattendu garde l’apparence et le style d’une humanité positive et ouverte.
Depuis une année, presque entièrement vouée à son obsession majeure — l’histoire des péripéties et des douleurs de Moussia, de ses deux maris et de sa fille Natasha —, mon ami hollandais Jan Doets a décidé, il y a juste un an, de se consacrer à une initiative collective assez extraordinaire, qui a obtenu un succès indéniable dans notre milieu. Le principal atout de son nouveau blog « Les cosaques des frontières » — une possible forme de petite maison d’édition numérique aux portes ouvertes — consiste dans la convivialité et dans la liberté absolue. Chacun est responsable de ce qu’il écrit et c’est tout. D’ailleurs, dans l’initiative de Jan Doets il y a ce trait d’union de la « diversité cosaque » énoncée plusieurs fois, même si de façon légère et insouciante. Cela doit signifier quelque chose dont j’aimerais un jour pénétrer la plus profonde signification.

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En rencontrant à Paris Jan Doets pour la deuxième fois, je n’ai pas trouvé immédiatement la réponse à cette dernière question. Nous en avons longuement parlé le 8 juillet dernier dans l’agréable soirée au « Petit Villiers », passée en compagnie de sa charmante compagne Hannelore ainsi que de ma femme Claudia, de Béatrice Bablon et de Noëlle Rollet.
Béatrice est la libraire « de A à Z » qui depuis des années alimente avec ses bouquins rares et importants la collection de textes français dont Jan Doets est justement très orgueilleux.
Noëlle est une blogueuse — au nom de bataille (@selenacht = nuit de lune) très envoûtant — qui a récemment consacré, dans son blog, un très intéressant article-interview à l’expérience des « cosaques des frontières » de Jan Doets.

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J’ai abordé le même sujet de la « vocation cosaque » le lendemain (9 juillet), lors de la visite à la collection italienne du Louvre avec Jan, Hannelore et Paolo Merloni dans le rôle de guide.

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Ensuite, dans la confortable ambiance des « Deux Magots », le débat a continué sans nous empêcher de grignoter une salade tout en jetant un coup d’œil sûr l’église de Saint-Germain des prés. Juste pour nous rappeler que deux Hollandais et deux Italiens garderont toujours leur enthousiasme de touristes à chaque immersion dans la forêt pluviale qu’on appelle Paris.

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Et finalement, quand Jan Doets a voulu essayer la taille du chapeau colonial du grand-père de Claudia, officier de marine mort tragiquement dans la mer Égée après le 8 septembre 1943, le mystère s’est expliqué.

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Jan Doets serait bien élégant dans une devise militaire quelconque ainsi que dans les draps redoutables d’un vrai « cosaque ». Et pourtant, ce nom passepartout ne doit pas être pris au pied de la lettre. Pour lui, tout comme ses interlocuteurs privilégiés, c’est l’humanité qui compte.
Une humanité, bien sûr, qui se rebelle aux « ghettos » de toutes les histoires. Car le plus important c’est la recherche de l’autre qui est derrière chaque texte ou dessin ou morceau musical. Et c’est aussi la certitude d’y trouver une affinité, quelque chose que les mots et les signes cachent toujours.
C’est cela qu’intéresse notre ami Jan Doets. Et c’est justement pour cette raison-là qu’il a réalisé, avec son blog, une espèce de zone franche ou « radeau de l’esprit » pour les écrivains, les poètes et les artistes francophones. D’ailleurs, « Les cosaques des frontières » ont leur « cerveau » à La Haye, incontournable ville-village de Hollande, mais, en définitive, si l’on voit les noms des participants et leur lieu de résidence habituelle, cette « plateforme nomade » pourrait se disloquer presque partout dans la planète francophone.
Peut-être, ceux qui envoient leurs textes ou leurs images à Jan Doets ont besoin de s’éloigner de temps en temps de leur « contexte ».
Quant à lui, Jan a besoin de donner libre cours à son grand amour. Et c’est pour l’amour de la langue française apprise et cultivée sur les romans de Camus et Saint-Exupéry, de Sartre et de Gide qu’il est déjà au deuxième « tour de l’amitié ».
En juin, il a visité Avignon, Aix-en-Provence et Marseille où il a rencontré Brigitte Célérier et Christine Zottele. Maintenant, après une visite à Amiens où il a vu Françoise Gérard, il vient d’achever cette brève halte à Paris dont je vous ai raconté l’essentiel. Tout de suite après, il est parti à Angers sur la Loire pour une autre étape…
D’autres en suivront, avant qu’il rentre chez soi. Pour un homme de presque quatre-vingts ans et pour sa femme aussi, ce n’est pas la « route du potager ». Mais la réalité est toujours pleine de surprises. Avec ces « promenades cosaques », des cercles invisibles se brisent, des habitudes se révèlent beaucoup moins indispensables qu’avant, une nouvelle idée de lecture et d’écriture basée sur l’échange et la confiance s’impose.

003bis_le cosaque 180

D’ailleurs, si la culture reconnue et affirmée cesse de se battre pour le renouvèlement et pour la découverte de nouveaux écrivains et poètes (ne sortant nécessairement pas d’un « atelier d’écriture » branché ou d’une école renommée), si cette culture plus ou moins officielle accepte sans aucune réaction les logiques économiques et quantitatives qu’on voit de plus en plus s’imposer (dans le numérique tout comme dans le papier)… alors je ne me scandalise pas si par une certaine naïveté ou même par une « barbarie cosaque » des gens de talent essaient de frapper bruyamment aux portes closes.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 12 juillet 2014 CE BLOG EST SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

La maison de nos rêves (débris des vases communicants n. 12)

06 dimanche Juil 2014

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vases communicants

Vendredi 7 mars 2014 le texte suivant avait été publié, dans l’esprit des « vases communicants« , sur le blog de Jessica Maisonneuve, tandis que le texte à elle est publié ici à la même date.
001_métro londres 1978 - 180

Londres, métro 1978

La maison de nos rêves (1) 

« Celui qui laisse la maison vieille pour la maison neuve, sait bien ce qu’il perd, mais ne sait pas ce qu’il trouve… »
J’avais reçu une lettre non signée de quelqu’un qui devait me connaître très bien. Donc, apparemment, j’aurais dû découvrir à mon tour celui ou celle qui m’avait écrit.
Pour tout dire, je n’avais pas entièrement lu cette lettre. Je m’étais borné aux premières cinq lignes, faisant au commencement confiance à cette écriture fluide et généreuse… Mais j’avais dû m’arrêter lorsque j’avais constaté que l’on connaissait mon secret. Une chose que je n’avais avouée à personne.
Ce monsieur (ou madame ou mademoiselle) savait que je n’en pouvais plus de cette copropriété ainsi que de cet appartement clair et calme au troisième étage d’un immeuble haussmannien dans le quartier de l’Horloge… D’ailleurs, il était trop petit. Ses quarante-cinq mètres carrés ne me suffisaient pas. Je rêvais d’une petite chambre à coucher sans cheminée ni moulures où j’aurais pu finalement me passer du canapé-lit ou de ce lit fantôme s’adaptant à toutes les circonstances. Ce deux-pièces que maintenant je voyais se perdre dans un brouillard épais… Étais-je moi celui qui avait creusé une niche dans le mur mitoyen pour élargir le placard ? Comment avais-je pu apprendre si bien l’art de la menuiserie ainsi que le métier redoutable de l’embaumeur ? Tout cela, maintenant il me semble impossible. Par contre, je trouve cohérente à ce drame mon impulsion aveugle pour le changement :  je pouvais m’adapter à tout, me contentant même d’un petit hublot encastré dans le toit. J’avais juste besoin de quatre murs où me vautrer quand j’aurais eu envie de m’isoler…
Cette lettre arrivait, d’ailleurs, dans un de ces moments cruciaux, décisifs, où l’on est obligés de se faire violence pour sortir d’une effrayante impasse. Néanmoins, ces lignes pleines de charme et de parfum m’inquiétaient. Je me sentais menacé et attiré en même temps.
« Venez, vous me remercierez ! » c’étaient les derniers mots.

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Londres, métro 1978

Si je pense que tout cela s’est déroulé en quelques heures seulement ! Ce matin, j’étais sorti à l’aube, tout de suite après que mon voisin de palier s’était lancé la tête première, comme d’habitude, dans l’escalier. En profitant de ce vacarme, qu’il augmentait au jour le jour pour se donner de l’importance, j’avais vite refermé la porte à double clé. Je ne voulais surtout pas que mes voisins s’intéressent à ma « disparition ».
En me dirigeant vers le métro, j’avais songé aux milliers de personnes prêtes à faire n’importe quoi pour prendre ma place. Mon cœur bondissait comme une boule de ping-pong, tandis que mon cerveau poussait sur le crâne à la seule idée que quelqu’un trouvant la porte ouverte rentre chez moi… J’essayais de me rassurer, en me disant que je l’avais soigneusement refermée à clé, profitant de la voix de contralto de la concierge, ainsi que de son aspirateur en pleine action… Pourtant, j’avais laissé la vieille chaudière allumée. Elle était assez décrépite ! Je paniquai à l’idée d’une explosion de quatre sous, qui aurait pu déclencher l’intervention des Sapeurs-Pompiers, l’irruption des curieux, la bagarre de la police.
Dans le métro, la vision d’une jeune femme pensive, renfermée dans un imperméable identique à celui du tenant Colombo, eut la force de me distraire. Ses yeux bleus et sa bouche en perpétuel mouvement me plongèrent dans une histoire d’assassins et d’espions internationaux. Pourtant elle ne m’était pas étrangère. Son parfum était le même…
Il m’avait fallu presque une heure pour atteindre la station de Saint-Ouen. À pied, puisque je n’avais pas envie de me renseigner chez des inconnus, je m’étais rendu en bord de Seine…
« Dans les emplacements des anciens entrepôts, un nouveau quartier va surgir. Au bout d’un parcours tout à fait inattendu, vous resterez bouleversé à la vue d’une construction ultramoderne, solide et légère à la fois ! » C’étaient les mots qui m’avaient provoqué, en me faisant sortir de mon cocon. Ainsi que ce parfum…
Je me tournai en arrière, brusquement. La femme à l’imperméable avançait derrière moi, tranquille, avec l’air typique de tous ceux qui se rendent au travail à pas de course. Un éclair jaune illumina violemment le petit tunnel où je m’étais joint au troupeau. Cela me donna une étrange euphorie. À la sortie du tunnel, je lorgnai un banc public. Je m’assis.
Sens dessous dessus, je décidai que je ne pouvais plus avancer, même d’un millimètre, si je ne lisais pas la lettre, de A à Z.
(tandis que je lisais, la femme à l’imperméable frôla imperceptiblement mon genou et me sourit, s’accompagnant d’un petit geste complice.)
Je me forçai de lire : « n’ayez pas peur ! » disait au final le mystérieux expéditeur. « On vous montrera plusieurs habitations de différentes tailles. Vous êtes attendu au pied du tapis roulant »
Je me levai, prêt à tout. J’avais reconnu le parfum qui se dégageait de ce profil de femme hâtive qui m’avait gentiment salué. C’était le même parfum inondant la lettre ; le même « Tocade et fuite » de Madame Rochas qu’utilisait…

002_londra bis 1979 180

Londres, métro 1978

Au bout d’un instant où j’avais hésité, et que j’avais envisagé de faire demi-tour, je m’aperçus qu’il était tard, désormais. J’essayai d’imaginer une possible stratégie pour sortir de mon impasse dangereuse. Une fois installé dans le nouveau logement, j’aurais appelé la concierge, qui a le double de mes clés. Je lui aurais demandé, tout simplement, de rentrer dans l’appartement, d’éteindre la chaudière, avant de couper carrément la lumière et le gaz, se souvenant enfin de renfermer à nouveau la porte d’entrée. De mon nouvel appartement, m’accoudant paisiblement depuis un de ces étages en haut, j’aurais jeté un coup d’œil sur la Seine, avant d’expliquer que j’étais maintenant en voyage et que je serais rentré très tôt, au bout d’une dizaine de jours au maximum.
En fait, il n’y avait plus moyen de changer d’avis, ou de projet de vie. Une ombre épaisse m’emprisonnait sans remèdes. Elle descendait depuis un truc immense que je n’avais pas la force ni l’envie d’examiner avec la même désinvolture des gens qui arrivent au travail comme si c’était une alcôve. Heureusement, le paysage sombre était traversé par des flèches lumineuses et des silhouettes phosphorescentes qui se croisaient avec une sorte de joie complice. Je fus attiré par une inscription : LOGE. Étais-je déjà arrivé ?
Par une vive déception, je vis, au lieu des sabots usés de ma concierge bien aimée, une machine pour le péage ! Elle me demandant de façon dictatoriale de faufiler un billet de métro ou l’équivalent en argent dans un filet. J’obéis et…

BIM ! BUM ! BAM !

Comme si je devais entamer une longue visite dans un musée, je me trouvai dans les mains une espèce d’émetteur-récepteur à la voix très aiguë.

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Londres, métro 1978

Il n’y avait pas de choix, j’étais obligé de monter avec le tapis roulant par un parcours en courbe. On aurait dit que j’allais me lancer dans une autoroute ou dans une piste ne faisant qu’un avec un bateau de ligne ultramoderne prêt à partir sur le ruban bleu de la Seine.
Voilà, je fus sur une énorme terrasse, avec des saules pleureurs partout, où les gens circulaient comme des ombres parmi des haies en guise de labyrinthe…
— Quel est le mien ? Je demandai au microphone
— Suivez les charmilles rouges avec panorama incorporé. Elles sont là pour
vous, me répondit l’inconnue à l’air ricaneur.
J’eus peur. Et pourtant, sur le fond de mon pessimisme noir s’ouvrait une petite fente teintée de rose. Le couchant aurait pu se muter en aurore… En fin de compte, qu’avais-je fait ? Je n’étais qu’un exécuteur… Oui, le mot existe, j’avais été le bras armé, j’avais travaillé pour quelqu’un qui devait ensuite s’occuper de tout : de nouveaux papiers, un costume tout à fait différent ainsi que de lunettes métalliques… Je n’avais pas besoin de changer ma gueule, anonyme jusqu’à la transparence. Et voilà qu’il y avait un autre être qui se chargerait de me donner une chance, une place libre, un immeuble tout neuf en échange d’un immeuble tout pourri !
Pendant un instant, rien qu’un instant, j’entendis une voix de l’au-delà — ayant appartenu peut-être à mon silencieux compagnon de chambre — murmurant : «
Celui qui laisse la maison vieille pour la maison neuve, sait bien ce qu’il perd, mais ne sait pas ce qu’il trouve ! »

004_maisonneuve 180

Londres, métro 1978

Troublé par cette interférence, j’attendis que le problème technique fût réglé. Ensuite, tout en trébuchant péniblement sur les aspérités du sol — qui voulait peut-être évoquer les sous-bois pleins de branches et d’orties —, je poursuivis dans le parcours indiqué par mon assistant virtuel. Il me hurlait dans l’oreille BIM pour avancer, BUM pour m’arrêter à réfléchir et BAM pour me prévenir vis-à-vis des risques d’emprunter la fausse direction.
Bientôt, je me trouvai dans un escalier en colimaçon. Obéissant aux instructions de cette voix de plus en plus familière, je me plantai solidement sur l’une des marches triangulaires en m’accrochant aux poignées suspendues sur ma tête. Je plongeai enfin dans un espace gris et sombre (un garage au sous-sol ?) où cette voix me conseilla de suivre les petits cailloux de plâtre collés au linoléum : — juste trois secondes :

BIM ! BUM ! BAM !

La femme assise sur le fauteuil, tout en me tournant le dos, me demanda la carte vitale, le RIB et la carte fidélité de cette unité d’habitation, qui s’appelle

ROUGE LE SOIR, IL N’Y A QUE L’ESPOIR…

L’ayant reconnue, j’essayai de rester sage. Gentiment, je lui dis que je n’avais pas de carte fidélité, car je venais juste d’arriver.
— Si, si ! Vous l’avez ! Regardez bien dans votre portefeuille !
(Ces deux mots courts — « si, si » — me ramenèrent d’un coup en Italie, au souvenir d’une incontournable visite au Colisée, endroit que j’avais trouvé idéal pour s’y abriter, à condition, certes, qu’on renonce aux portes et aux fenêtres.)
Tout de suite après, la jeune femme à l’imperméable fit tourner brusquement son fauteuil, jusqu’à cogner son nez contre le mien.
C’était elle. Avec sa nouvelle coiffure, elle avait rajeuni d’une quinzaine d’années. D’un air hagard et sournois, elle ne cachait pas son triomphe. Croyant de voir en elle Ariane ou Eurydice je compris en un seul déclic que je n’aurais jamais dû, comme Persée, suivre ses cailloux ni ses ordres sous-entendus. Et maintenant, puisque c’était elle qui se tournait en arrière, moi j’aurais dû être plus sage qu’Orphée…
Mais l’attrait de la maison neuve ce fut plus fort que toute prudence : je vis la Seine couler dans ses yeux, tandis que les terrasses des bistrots, baignées de lumières, lui ouvraient la bouche dans un sourire…
— Arrête un moment d’étaler tes merveilles ! lui dis-je. Laisse-moi essayer de répondre à l’énigme qui règle ce cauchemar. Car je devine déjà, en un seul regard, ce que tu incarnes. C’est toi l’immeuble ultramoderne et ultra confortable ! C’est toi l’héritière de Le Corbusier et de son Esprit nouveau ! 
(2) 

006_maisonneuve 180Londres, métro 1978

— D’ailleurs, tu savais très bien combien j’admire cet homme visionnaire et réaliste à la fois. Tu vas même au-delà… Pourtant, tes yeux sont le toit-terrasse que le Maître prêche dans toutes ses publications, même posthumes, depuis en 1927 ; ta bouche ressemble comme une goutte d’eau à la fenêtre en longueur de ses unités d’habitation ; ton indispensable nez c’est un des pilotis qui soutiennent cette baraque-ci (si, si ! C’est une baraque !) ; tes oreilles, finalement à l’écoute, sont la dernière touche qui rend fort aimable ton visage juste un peu épuisé par ce travail pénible… tandis que tes cheveux ébouriffés et pleins de charme évoquent le plan libre !
— Bravo, avec votre exploit vous venez de signer un contrat avec votre « maison neuve », dit-elle, en me vouvoyant.
— Je veux voir mon appartement, avant.
— Mais vous y êtes déjà ! Vis-à-vis de 1927 on a fait des progrès. Abolis les couloirs ainsi que les portes, pour ouvrir les fenêtres il suffit d’écarquiller les yeux…
— Qu’après on referme avec la bouche, n’est-ce pas. ? essayai-je d’ajouter, tout en lui lançant un baiser, qui tomba pourtant dans le vide.
J’ai obtenu une chambre en plus, avec un hublot bleu-nuit de train, comme je désirais. Mais, je ne sortirai d’ici qu’au bout d’un long couloir d’années — vingt-cinq ou vingt-six : je n’ai pas retenu ce numéro. À condition bien évidemment de survivre avec tout ce BIM BIM BAM et cette modernité ultramoderne.
De cette immense construction, je n’ai pu saisir que quelques images en écho. Pourvu qu’elle soit robuste, cela ne change en rien, pour moi, si son aspect extérieur est agréable comme une unité d’habitation plongée dans la nature selon les prescriptions de l’Esprit nouveau, tandis qu’au contraire je suis abandonné dans un cachot humide aux tréfonds d’une galère.
Tout en recouvrant plusieurs rôles, dont celui de syndic de cet hôtel particulier, elle vient de temps en temps me voir, s’invitant dans le jeu redoutable et parfois pervers d’un rapport de plus en plus intime entre la victime — moi-même — et celui du bourreau, qu’elle incarne à la perfection.
En fin de compte, je n’aurais rien de quoi me plaindre, ayant enfin obtenu une chambre exclusive pour moi. Mais, à chaque fois qu’elle se rhabille — avant de prononcer le code de sortie, toujours différent —, j’ai toujours peur qu’elle me dise, à brûle-pourpoint :
— Mais pourquoi as-tu décidé un jour de tuer mon mari ? Il est vrai, il était fort ennuyeux, mais il faisait bien son travail de syndic, gardant toujours une séparation nette entre les questions concernant ta copropriété et les questions privées…
Heureusement, elle me disait cela assez rarement, car nos discussions architecturales autour de Le Corbusier et du baron Haussmann l’emportaient jusqu’à la rendre distraite. Par contre, dans les moments silencieux, un petit diable lui suggérait souvent de tout gâter par une phrase aussi déplacée qu’inutile, désormais :
— Ne pouvais-tu pas me dire que tu gardais le cadavre embaumé de mon mari dans ton placard-lit et que cela devenait de plus en plus gênant… car tu ne pouvais plus m’y recevoir à cause de ce tiers incommode ?

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Londres, Agatha Christie, Madame Tussauds, musée de cire, 1978

Oui, c’est vrai, avec ma fantaisie galopante, j’avais cru obéir à ses désirs, en la débarrassant de son époux. Mais, évidemment, j’avais eu ensuite quelques doutes à propos de ses intentions effectives. Cela m’avait affaibli et rendu incertain. J’avais perdu toute détermination dans le moment précis où je m’étais trouvé seul avec ce mort étendu de travers sur le lit pliant. C’était d’ailleurs impossible de sortir de cet immeuble frénétique, le jour ou la nuit cela aurait été la même chose. Alors, je décidai de résoudre « en famille » la question, achetant chez un bouquiniste à côté de Notre Dame un manuel pour embaumer les oiseaux. Quelques jours après, ce corps enveloppé dans les draps et les journaux m’était désormais familier. J’avais creusé une niche dans le mur où le cadavre gisait debout, caché tant bien que mal par un rideau noir de photographe.
J’avais dû me priver de la compagnie d’elle, évidemment, par des prétextes affreux. D’ailleurs, je ne pouvais pas lui expliquer que la momie ne me donnait aucun souci. Je m’attachais à l’air prétentieux des habitants de mon immeuble haussmannien, tout en déclarant que j’en souhaitais la mort violente.
Maintenant, dans les rares quarts d’heure d’air qu’on m’accorde sur le toit-jardin, je me répète la même question : « pourquoi Ariane et Eurydice, ont-elles voulu me convoquer ici tandis que, pendant longtemps, ni l’une ni l’autre ne s’est aucunement intéressée au sort du mari disparu sans une seule trace ? »

Texte : Giovanni Merloni

Photo : Giovanni Merloni

(1) (vases communicants mars 2014 avec Jessica Maisonneuve)

(2) Voilà les cinq points de l’architecture moderne lancés en 1927 par Le Corbusier et Pierre Jeanneret2 :

Premier : les pilotis (le rez-de-chaussée est transformé en un espace dégagé destiné aux circulations, les locaux obscurs et humides sont supprimés, le jardin passe sous le bâtiment) ;

Deuxième : le toit-terrasse (ce qui signifie à la fois le renoncement au toit traditionnel en pente, le toit-terrasse rendu ainsi accessible et pouvant servir de solarium, de terrain de sport ou de piscine, et le toit-jardin) ;

Troisième : le plan libre (la suppression des murs et refends porteurs autorisée par les structures de type poteaux-dalles en acier ou en béton armé libère l’espace, dont le découpage est rendu indépendant de la structure) ;

Quatrième : la fenêtre en longueur (elle aussi, rendue possible par les structures poteaux-dalles supprimant la contrainte des linteaux) ;

Cinquième : la façade libre (poteaux en retrait des façades, plancher en porte-à-faux, la façade devient une peau mince de murs légers et de baies placées indépendamment de la structure).

Une paire de chaussures

13 vendredi Juin 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Une paire de chaussures (1962)

​Cette nuit, j’ai rêvé que j’étais à l’école sans les chaussures.
​Mais personne ne regardait mes pieds nus. Je ne voulais pas bouger ni sortir de mon banc. Entre-temps, je demandais à tout le monde si quelqu’un avait par hasard des chaussures à me prêter.
Mes camarades aussi, ils n’avaient pas de chaussures aux pieds !
​Tout le monde rampait à terre comme des serpents en train de chercher au-dessous des bancs (chacun croyait qu’il était le seul). Tout d’un coup, le gardien arrive, qui nous annonce qu’on peut sortir une heure avant, car le professeur de sciences est malade. Mais personne d’entre nous ne veut sortir de son banc. Plus tard arrive Santa, la gardienne, avec un paquet.
​Personne n’aurait pu deviner que de cette enveloppe serait sortie une véritable paire de chaussures, destinées à l’un de mes camarades.
Ensuite d’autres paquets arrivent, toujours ​avec des chaussures au-dedans (pourtant il n’arrive pas de paquet avec des chaussures pour moi).
​Ensuite, le professeur a entamé sa leçon. Lorsqu’il a reçu son paquet à lui, il a interrompu sa déclamation pour enfiler ses chaussures. Il les a tranquillement enlacées en appuyant les pieds, un à la fois, sur une chaise. D’ailleurs, je suis convaincu que ce professeur-là est capable de m’interroger et de me punir par la suspension si je ne me rends à la chaire. On ne vient pas à l’école avec les pieds déchaussés.
​Hors de cette fenêtre, tout le monde se déplace confortablement les pieds dans des chaussures. Même si cela me semble tout à fait impossible.
​La première chose que j’ai vue, dès que je me suis réveillé c’était… Une paire de chaussures !

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 13 juin 2014

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Le petit écuyer

12 jeudi Juin 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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001_scudiero NB 180 Le petit écuyer (1962)

​La belle Angélique toucha d’un doigt son sein, qu’elle perçut dur comme un fruit doux-amer. ​« Ce cœur-ci appartiendra au beau chevalier aux cheveux d’or », se disait-elle, essayant d’imaginer tout le luxe, la beauté et le bonheur qu’il pouvait y avoir dans le monde. ​Elle était en train de penser et repenser à son chevalier doré, quand le petit écuyer passa par là : — ô belle Angélique, lui dit-il, tu ne dois pas penser trop ! À force de penser, tu auras quatre-vingts ans, et tu resteras vieille fille ! Angélique n’avait pas l’air de l’écouter. Tout en caressant doucement ses tresses blondes, elle lui dit : — va-t’en, drôle d’écuyer, tu es trop laid pour mériter mon amour. — Ô belle Angélique, lui dit plusieurs jours depuis une étrange voix. Viens avec moi au château ! — Monsieur, avant, je dois vous voir ! On était au milieu de la nuit. Dans l’obscurité, on distinguait juste une épée et un panache couleur de pervenche. ​Le lendemain, la même voix retourna, au milieu d’une tempête qui obscurcissait le ciel. Angélique était en train d’examiner son corps jeune et frais dans la grande glace. ​— Angélique, belle Angélique, si tu viens avec moi, je te rendrai heureuse ! — Mais avant je veux te voir. (…….)​ — Ne vois-tu pas que je suis là, avec toi, dans ta grande glace ! — Mais, cet homme… là-dedans, il me regarde d’un air sévère. — N’aie pas peur, son cœur est sincère ! La belle Angélique partit, une fleur dans le sein qui lui battait fort. « Qui était-ce cet homme-là ? L’avais-je déjà vu ? Et celui-ci, qui court tout collé au museau du cheval, qui est-il ? » ​Ils furent au-dehors du Royaume, et loin, beaucoup plus loin. ​Jusqu’au moment où le cheval, épuisé, s’arrêta. En soufflant bruyamment, l’animal grattait le terrain avec ses sabots, tandis qu’Angélique dormait, plongée  dans un sourire délicieux. ​— J’ai vaincu la grande bataille pour toi, dit la voix du chevalier. Le roi m’a récompensé avec ce tableau et ce château. Celui-ci est un peu petit, mais nous deux ensemble, nous y serons bien… ​Dans le tableau, Angélique reconnut l’homme de la glace, qui ne cessait d’afficher une expression hautaine, la même que le fils cadet du Roi. Quand le tableau lui glissa des mains, elle vit d’un coup devant elle le regard humble et loyal du petit écuyer sans charme. Elle lui tendit sa main ainsi qu’un joli sourire. Oui, il avait un visage un peu terne… Celui-ci s’allumait pourtant chaque fois que son naturel de fille amoureuse faisait briller en lui un regard sincère. Après cette découverte, elle fut certaine que dorénavant il n’y aurait que le petit écuyer dans son coeur. Les yeux dans les yeux, courbés mollement dans le clair de lune, les deux époux se dirent l’un l’autre qu’autant d’amour n’aurait existé nulle part dans l’immensité du monde.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 12 juin 2014 CE BLOG EST SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

Un été

11 mercredi Juin 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Un été (Cesenatico, luglio-agosto 1962)

Je suis à Cesenatico depuis quinze jours. Je ne réussis pas à m’amuser. Quand je serai à Rome, j’aurai la sensation de ne m’être jamais amusé ainsi que cet été. Maintenant non, il me semble vraiment que je m’ennuie. Peut-être à cause de cela, le matin je me lève tôt pour voir le soleil se hisser au-dessus de la mer Adriatique.
Quand je reviens sur mes pas, le bar Trento est encore fermé. Un de mes amis, Raoul, est juste passé avec la caisse des bouteilles du lait. Raoul flirte avec une châtaine de Modena, Anna Maria, celle qui fait tomber les bras toutes les fois qu’elle parle.
Paola est plus jolie qu’Anna Maria, mais elle a trois ans plus que moi, en plus elle est fiancée !
On a ouvert le bar juste en cet instant. Une fois introduites dans le juke-box les cent lires d’habitude, je me prends un café.
Au matin, la plage est vide. On ne croirait pas que dans deux ou trois heures sept rangs de parasols puissent se remplir comme un œuf. Le dimanche, on ne voit même pas la mer !
Ce sont les Allemands qui arrivent à la plage en premiers. D’ailleurs, ils y vivent. Ils passent d’entières journées étendus l’un sur l’autre, ayant pour but (tentative, vain espoir) de devenir noirs comme les Italiens.
Ils sont les derniers à partir, les Allemands, lorsque Renato enveloppe les parasols fermés dans les plastiques.
Enzo est arrivé tôt à la plage. Lui aussi est de Rome. Avec mon frère, on fait un trio. Mais, désormais, tout le monde est là. Mariano et la Laurina aussi.
— Garçons, dans quel piège suis-je tombé ! Mariano, un Toscan d’Arezzo, est très sympathique. Mais il a un défaut, il est timide. Il est tombé amoureux de la Laurina.

On commence depuis le matin à se débattre dans le cauchemar de « ce qu’on fera ce soir. » On échoue toujours sur la Lanterna, trois cents lires, y compris la consommation. Mais on discute toujours parmi plusieurs propositions. Quelques soirs, on parle même de politique autour des tables métalliques du bar Trento. Le groupe est assez nombreux. Il y a les deux cousines de Modena, Rosanna, Laurina, Enzo, Francesco, Mariano, Bruno (celui qui arbore une erre française), Annapaola, Gabriella (omniprésente, même si elle disparaît chaque fois qu’on songe à elle), et puis Luana. Ah, j’avais oublié : il y a aussi ce type qui tient la chandelle à Rosanna l’accompagnant toujours, parce que son père à elle ne veut pas que s’en aille toute seule. Il s’appelle Zeno, comme le saint protecteur de Trieste.
Depuis la Lanterna, on voit le gratte-ciel. À côté du gratte-ciel, sur la gauche, il y a ce croissant de lune couleur jaune citron ; au rez-de-chaussée, il y a la plage. Sans doute dans la plage il y a des couples qui font l’amour. Jusqu’au moment où arrive un maître nageur pas du tout complaisant qui les chasse hurlant dans son incompréhensible dialecte. Je suis allé à la plage avec Rosanna, juste pour écouter cette belle musique que font les vagues de la mer. Il est tellement sombre qu’on ne voit que le STOP et très flou, au loin, le tremplin.
Rosanna a voulu coûte que coûte monter sur la grande balançoire de fer. Elle a enlevé ses mocassins avant de traverser, pieds nus dans l’eau, ces deux ou trois mètres séparant la rive de la balançoire.
— Désolé, je ne peux pas te pousser !
— Ce n’est pas grave. Tu sais que je suis sur cette balançoire tous les matins… À présent, Rosanna n’est qu’une chose claire qui va en haut et en bas. On reconnaît ses cheveux blonds se détachant contre les étoiles.
Par intervalles, on entend le grincement de la balançoire ainsi que le ressac de la mer, que submerge parfois le murmure confus du peuple de la plage auquel s’ajoutent, au loin, les klaxons des voitures.

J’ai passé une journée entière sans voir Rosanna. J’en ai profité pour me promener tout seul dans Cesenatico : depuis le gratte-ciel jusqu’à l’embarcadère ; depuis l’embarcadère jusqu’au Bagno Conti.
Avant-hier, le patron nous a embauchés pour un boulot impromptu. En échange de boissons à volonté pendant tout le temps du travail ainsi que de cinq cents lires chacun, par de rudes efforts nous avons enlevé les mauvaises herbes de ce rectangle de terre avant d’y installer tant bien que mal un champ de volley-ball. Nous prenions continûment des douches, car la sueur se figeait, tout en se mêlant avec le sable, sur la poitrine, sur le cou, sur les jambes. Nous étions très drôles à voir, avec ces vilains chapeaux de paille en tête que nous avait prêtés Renato, le patron et maître nageur.
Puis nous avons fait un tour (gratis) avec une embarcation de plage à rames, les cinq que nous étions. Près du tremplin, on a été sur le point de nous renverser à cause des plongeons continus et violents suivis par l’effondrement dans l’eau d’un côté ou de l’autre de notre embarcation chaque fois que deux ou trois d’entre nous essayaient de remonter. Nous en étions sans doute trop dans ce bout de bois blanc… Lorsque tout le monde s’est jeté finalement dans l’eau, excepte-moi, j’ai eu l’impulsion de les abandonner à leur destinée. J’ai commencé à ramer dans cette eau lisse et coulante, en me laissant le tremplin derrière les épaules, tandis que les autres me poursuivaient hurlant et nageant. Un type qu’on appelait « Naso » riait comme un fou, tandis que les autres s’abandonnaient à des expressions de rage assaisonnées de menaces débonnaires. Bien tôt le jeu devint stérile. Je revins alors en arrière et je chargeai tout le troupeau.
Le Bagno Conti résultait lointain, hors de visée. Sur le tremplin, raid contre le ciel, il n’y avait plus personne.

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Rosanna m’a parlé de son copain de Milan :
— Il est plus stupide que Zeno. Chaque fois que je sors, même pour m’acheter un cahier, il vient toujours avec moi. Il habite dans le même immeuble que moi, à Sesto.
À mon sentiment, Rosanna habite dans un palais énorme, dans un gratte-ciel, si l’on considère que toutes les personnes dont elle me parle habitent dans son immeuble. Zeno aussi y habite. Nous avons entamé tous les deux la même ritournelle. Cela nous amuse. Elle nous distrait vis-à-vis d’un certain ennui souterrain, serpentant comme une promesse de chagrin :
— D’abord, il y a le Bagno Conti, puis le Britannia, puis le Faustina, puis le Bologna, puis le Cesena, enfin il y a le Bagno Adua.
Près du Bagno Adua on s’est embrassés la première fois. Je me souviens qu’elle s’émerveilla parce que je lui avais lavé la face, et cætera. Ensuite, elle se coiffa devant ce miroir poussiéreux avec le peigne qu’on y avait accroché dessus. Je l’avais toute ébouriffée. Force de l’habitude !
Au Bagno Conti, il y a de pervertis. Ils ont l’aspect de braves gens, parfois de fils à papa. Ils sont tous élégants et délicats. Ils font autant de gestes scandaleux à faire venir la peau de chagrin. Quand il sort un twist de la gueule du juke-box, ils dansent entre eux avec une grâce spéciale ! Toutes les femmes deviennent inutilement folles pour ces visages pâles et décharnés, pour ces yeux mélancoliques et fardés. Rosanna fait partie de celles qui ne trouvent rien à dire contre les « tapettes »:
— Ils dansent tellement bien !

« Manger du sable jusqu’à m’en combler, à me défouler sur autant de bien de Dieu, avec rage. Il n’a pas que la saveur de la terre salée, on y découvre l’arome amer d’autant de choses oubliées par force. Le sable c’est la vie qui se déroule. Si j’en mange, je me révèle à moi même. Si je fais semblant que je suis désespéré, et que j’en mange et j’en crache beaucoup de sable, l’amour même a la saveur du sable. Les caresses sont du sable, les baisers sont du sable. Et lorsqu’on se souvient de quelque chose, c’est du sable qu’on se souvient. Sable sale, parfois. Rosanna dit que le sable est obscène, avec tous ces mégots, ces restes de glaces, ces papiers et ces vomissures. Le sable n’est jamais sale. Elle purifie toute chose, tandis que ce sable frivole des vacances c’est peut-être un amour qui n’a pas eu le temps de grandir. Un amour qui meurt prématuré. Et pourtant, dans cette dernière saveur découragée que j’ai encore dans la bouche, le sable représente encore l’espoir, le souffle angoissé, l’attente de jours heureux ». (1)

À la gare, il y avait Enzo, Francesco et mon père, qui ne cessait de me lancer des recommandations. Comme un marteau. Francesco, ce jour-là, avait mal à l’estomac. Enzo riait, amusé par la scène ou alors me renseignait sur ce qu’il aurait fait tout le temps qu’il serait resté en vacances, tant mieux pour lui, dans ce coin de la rivière de Romagne. Quant à moi, j’étais las et déprimé. Je n’aurais plus vu Rosanna et j’aurais ressenti le manque d’autres choses aussi.   D’ailleurs, chaque départ apporte un vide que rien ne semble combler, tandis que chaque souvenir essaie vainement d’adhérer à une réalité qui ne nous appartient plus.
La gare de Cesena est cette longue marquise, ces deux rails, ces deux salles d’attente, ces vases de géraniums sèches par le soleil. Sur le quai, il y a un troupeau de jeunes filles anglaises plutôt insignifiantes. Mais nous essayons quand même de les draguer. Cela fait rire tout le monde. Nous parlons mal en français tandis qu’elles arborent un italien assez drôle. Mon père m’observe avec perplexité, le front froncé. Francesco ne va pas bien et cela m’inquiète. Voilà, le train est arrivé, il glisse sur le quai avec son typique bruit qui devient de plus en plus lent et cadencé.
— Mais toi, en ces conditions-ci tu pars à Rome ?
Juste à ce moment-là, je me suis aperçu que je suis habillé sans façon, que je n’ai prêté aucune attention à cela.
— Depuis combien de temps ne coupes-tu pas tes cheveux ? Tu ressembles à un berger de la Barbagia.
« Tu as du style… », m’avait dit Rosanna, lors de notre première étreinte…
— Ne m’aimes-tu pas, papa ? Et pourtant, j’ai le « charme de l’homme malpropre » !
— Écoute, ne parle pas en italien ! Fais semblant que tu es, que sais-je ?… Un Allemand.
— Tu pouvais mettre des chaussures, au lieu de ces sandales abîmées ! Mais, la chemise depuis combien de jours ne la changes-tu pas ?
— Celle-ci ce n’est pas une chemise, papa, c’est un T-shirt…
— Souviens-toi, plutôt, de ne pas rater le deuxième train à Bologne !
— Tu verras, je prendrai la ligne directe pour Domodossola.
— Est-ce que l’argent te suffit ?
—Non…
et cætera, et cætera, et cætera.

Je les laisse derrière moi. Je me sépare de l’été, de ses doux rêves célestes. Ce soir, je serai dans cette ville chaotique dont je ne veux pas me souvenir, à présent. Dans cette gare remplie de cohue en sueur, les nerfs à fleur de peau. Ce soir… je devrai signer un armistice avec ces livres qui m’auront attendu au passage… Hélas, s’il n’y avait pas eu cette obligation du rattrapage !
Le train court et Cesena est déjà derrière moi, avec la Rocca, le couvent au sommet de la colline, les toits rouges, les rares édifices industriels. Le train coupe net la plaine soigneusement cultivée rectangle par rectangle ; un pont, un passage à niveau, un paysage descendant où l’on découvre à l’improviste des fleuves, des groupes de maisonnettes blanches, des enceintes ainsi que d’autres campagnes, dans le triste dessin de la solitude soudaine. Le train fait très sérieusement les bruits les plus ridicules au monde, il nous surprend toujours jusqu’à nous distraire parfois de la saveur amère du départ. Le train court sur l’acier tout en soufflant du goudron, de la poussière, de gigantesques ou minuscules énergies. On est tristes, la gueule en larmes lorsqu’on se tourne en arrière.

Giovanni Merloni

(1) Cette « élegie du sable », faisant partie de ce texte depuis l’origine, a été reprise dans le Strapontin n. 24 : Oubli et sagesse de la mer I/II

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 11 juin 2014

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