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La Muse aux yeux bleus

10 mardi Juin 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

≈ 2 Commentaires

Mes chers lecteurs, je vous propose aujourd’hui un petit conte poétique que j’avais écrit en 1961, c’est-à-dire à l’âge de seize ans à peu près. Ce texte aurait bien pu me servir de trace pour un conte rétrospectif, où j’aurai pu insérer quelques détails ou images que l’expérience peut ajouter au souvenir sans en corrompre la sincérité.
J’ai préféré de laisser le texte comme il était, pour ne pas gâcher cette naïveté dans la découverte du monde extérieur comme matériau poétique, où l’intériorité est encore à la recherche de soi.
Tout en me demandant qui pouvait-elle être cette « muse » aux yeux bleus, je vous laisse découvrir (entre autres) ce qu’il pouvait signifier, pour un jeune inexpérimenté du début des années 1960 le fait de se dire ou se croire « communiste ».
 

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La muse aux yeux bleus
1.
Dans cette année 1960, tout avait changé dans la petite ville. Les nouveaux immeubles ne s’apercevaient pas de la gêne des vieilles maisons ; les visages des jeunes avaient mûri, les gens adultes avaient vieilli ou alors avaient disparu. Le temps s’écoulait. Oh, combien tout cela passait vite !
La petite ville survivait, suivant ses propres rythmes impénétrables. Le petit employé toujours essoufflé dans sa course devant les enseignes et les affiches décollées ne s’en rendait pas compte : le temps courait plus vite que lui, le poursuivant sur les trottoirs avant de le dépasser aux carrefours ensoleillés. Le temps le dépassait toujours.
Les hommes ne cessaient de se détester.
Quelque chose avait changé, peut-être, mais à la surface… Le kiosque des journaux était toujours là, au croisement de la rue des Détenus et de la rue des Geôliers. Dans le marchand de journaux, quelque chose de très important avait changé, au-delà des attitudes physiques. Sa gentillesse n’était désormais qu’une habitude figée, rien que de l’apparence. À bien regarder, on découvrait sur son visage des sillons sinon des canyons d’ennui, de dégoût et d’amertume en lui.
La ville parut étrange au Poète qui la traversait curieux et parfois désespéré ; il voulait s’assurer que la poésie n’était pas morte. Elle aurait souffert encore, aucunement soulagée par ces néons gelés et cette dégradation continue… Pourtant elle ne pouvait pas mourir, ni surtout abandonner sa ville bien aimée la privant de sa protection indéfectible. Rassuré, le Poète fredonna intérieurement une chanson ridicule ayant le pouvoir de le réconcilier avec sa ville. Il l’aimait encore, de reste, avec le même sentiment d’il y a longtemps, le même amour depuis toujours.

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Le Poète repensait à sa Muse perdue.
Malgré ses efforts, il ne pouvait pas traîner dans le souvenir de la Muse aux yeux bleus qu’il avait perdue. Effondré dans son fauteuil, il regardait les fourmis entrant depuis d’invisibles trous, tout en scrutant la montre avec une anxiété incroyable.
Mais la montre ne pouvait rien ajouter à la réalité : il était quatre heures et trois minutes.
Puis il se scrutait dans la grande glace au-dessus de la cheminée. Presque hurlant, il se disait qu’il était laid, qu’en plus il n’était pas un poète tandis qu’il était tout à fait stupide se convaincre de sa propre laideur et de son progressif manque d’inspiration…

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Les lumières compliquées de la petite ville se dévisageaient d’une colline à l’autre en se confiant l’insouciance triste de la dernière chanson d’amour. Dieu, moins compliqué, jugé désormais inutile, se taisait dans le silence sévère des églises. La lune n’était plus à la mode.
Les lumières s’affaiblissaient dans la rue, les maisons amassées contre le ciel se teintaient de rouge, la radio à transistor hurlait depuis la cuisine

Le jour ou la pluie
viendra
nous serons
toi et moi
les plus riches du monde…

et le Poète se sentait lui-même riche… Quand il s’aperçut qu’il s’était laissé transporter exagérément par la musique il se détesta en se classant parmi les gens ignorants et vulgaires. Il reprit son habitude de grignoter le capuchon de son Bic ainsi que de remplir un cahier, avec ledit Bic, de gribouillis et de ratures, de faiblesse et de mélancolie ; il s’aperçut qu’il n’avait cessé d’écouter cette chanson… pendant combien de fois ? Cette musique répétitive l’avait transporté dans un monde d’exagérations et de banalité douceâtres dont il avait même peur. Il se détesta en se classant parmi les gens ignorants et vulgaires.
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Le rideau blanc-gris du troisième étage s’ouvrait et se refermait sur la rue ainsi que sur l’indifférence des hommes. C’était elle, la Muse aux yeux bleus, avec son regard cerné de noir, le rideau suspendu sur le monde, sur l’indifférence des hommes.

« Les mains avides
ne saisissent pas le si… »

Non, cela ne pouvait pas marcher le mot « silence », ni « sillon », auraient été trop évidents. La feuille, froissée avec le soin minutieux des tentatives ratées, s’ajoutait tristement, dans la corbeille, aux autres tentatives ratées.
​Le matin avait un écho sourd, parce qu’il y avait le vide. Le vide du mécontentement, le vide de la déception, le vide de Dieu. Un vide invisible glissait au milieu des gens, flottait sur les vagues de plastique, entrait dans le petit appartement avec les chansons et la misère. Les jours fuyaient, un matin après l’autre.
​Les rares jours qu’il sortait, le Poète esquivait les gens. Pourtant, il n’était pas misanthrope. Il disait qu’il aimait trop le monde pour en supporter les faiblesses. Il disait qu’il était paresseux et déçu par la vie. Il disait qu’il n’était pas un poète parce qu’il n’avait jamais été fou.
​« Lucerne : ville limpide de lait… ces jours… Le petit pont dont on écoute le grincement dans la nuit, les ombres sur les toits de bois… t’en souviens-tu ? Te rappelles-tu, Anna, cette voix de la fontaine qui pendant la nuit augmentait, s’élargissait, montait jusqu’à tes yeux avant de se perdre dans la transparence du ciel, derrière la montagne ? Te souviens-tu des pas de l’aube, de ce crissement qui s’installe au milieu de deux silences ? T’en souviens-tu ? Non, tu ne peux pas te souvenir de mes baisers qui s’attendaient une réponse, un “oui” de ta part. Non, ce ne furent jamais des baisers partagés… »
​Les ombres qu’un peigne a dessinées parfaitement parallèles sur le mur du Consulat Portugais… Ce qu’il suffit ! Encore des gribouillis et de vaines tentatives dans la corbeille, encore ce vide matinal. Dans une fenêtre au troisième étage une lumière s’est allumée, insignifiante et fausse : le rythme d’une autre chanson d’amour en technicolor a déplacé le rideau insignifiant de la fenêtre au troisième étage.

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Il s’habillait avec soin, chaque matin, quand le froid de la nuit se confondait avec les tièdes « bonjours » de l’aube, quand personne ne s’occupe de la mort, et que tout le monde cherche le chaud, au-dessous des couvertures, encore quelques minutes. Il s’habillait bien, avec une sobre élégance. Ce matin-là, il avait rêvé d’images tristes et belles… cela pouvait devenir peut-être une inspiration.
​Mais il avait déjà tout oublié et s’en passait tandis qu’il courait dans l’escalier de la PENSION ITALIE, avec la seule envie d’une brioche parfumée.
​L’odeur de l’aube venait de la scierie et c’était l’odeur de sciure mouillée et de tôle, une odeur aiguë et même agréable s’éparpillant avec le brouillard contre le pavé des rues désertes. De temps en temps, un bus en course, une vieille dame avec son caniche, de temps en temps les blousons de cuir et les visages rouges des ouvriers. C’est ça la poésie : la chaleur de l’omelette jaillissant d’un paquet qui gonfle les poches de chacun d’eux ; c’est de la poésie le sifflement du garçon de la laiterie qui traverse en vélo les ombres faibles des palais ; c’est de la poésie s’arrêter à observer les gens qui soufflent dans leurs mains pour se réchauffer près de la station du tramway… scruter des enfants aux yeux gonflés en train de songer sérieusement à quelque chose de mystérieux, peut-être le premier amour.
​Le bar était comble de ses clients habituels.
— Bonjour… Le Poète, affichant de façon maladroite un sourire courtois, ne peut pas cacher ses yeux fatigués. Un « cappuccino » et deux brioches.
Le patron, sans le saluer, l’observait tandis qu’il s’approchait du comptoir. Tout de suite après il se lança sur la machine du café exprès. Il n’aimait pas le poète parce qu’il était communiste tandis que lui, au contraire, il tenait à le dire, n’était pas fasciste, mais sympathisant du Front National.
— Est-ce que tu as entendu ? Le Gouvernement est dans la crise ! dit un des habitués du bar.
— Comme toujours
Le discours tombait et l’on retournait à causer de football, de cyclisme, de vedettes avec ou sans le sex-appeal, ensuite l’on revenait sur le point crucial : oui, dans deux ou trois dimanches, cet incontournable « avant-centre » serait de nouveau le hors classe qu’on connaît….
Au-dehors, sur le trottoir, les ombres devenaient moins nettes tandis que les odeurs se volatilisaient. Les odeurs et les ombres adorées par le Poète, qui était communiste.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 10 juin 2014

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L’homme a besoin de s’appuyer, tandis que la femme a besoin de critiquer

04 mercredi Juin 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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L’homme a besoin de s’appuyer, tandis que la femme a besoin de critiquer

Un jour, quand ils étaient encore des garçons, à la campagne, tout en écoutant les femmes du village — qui assaisonnaient avec des expressions de stupeur et de condamnation cruelle les histoires d’amour et de jalousie, ayant parfois abouti avec le dégagement de luisantes armes blanches, mais rarement avec des cas de mort effective — F. et G. avaient réfléchi sur la forme idéale du rapport entre homme et femme.
F. écrivait et G. dessinait. Le premier dessin représenta un homme seul, triste, qui appuyait une main au dossier d’une chaise. F. avait écrit :
L’homme ne peut pas demeurer seul, d’ailleurs la femme ce n’est pas une chaise !

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Le deuxième dessin représentait une assez belle paysanne qui endossait exprès des tabliers très collants la contraignant à se déboutonner la chemise sur la poitrine. Parmi les plis de la grande jupe, les mains disparaissaient, des mains grassouillettes, rouges et un peu abîmées par la lessive. De son ventre jaillissait pourtant la photo d’un homme aux moustaches, assez ressemblant à celui que G. même allait devenir en grandissant. F. ajouta :
La veuve se console assez vite parce que la femme vit surtout dans le présent. Elle ne se souvient de rien et ne sait pas comment se projeter dans le futur. 

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G. dessina ensuite un couple en train de danser. Les champions des deux sexes semblaient sortir d’un diabolique tirage au sort. L’homme était assez grand, la femme petite. L’homme portait des bottes qui augmentaient leur différence puisque la femme était en pantoufles. Il était courbé en arc sur elle, dans une typique position du tango argentin. Elle le regardait, inquiète, n’étant pas sûre qu’elle avait vraiment choisi, pour toute la vie, cet être sans proportions. Néanmoins, les deux se touchaient au moins en trois points : les mains, évidemment ; les pieds — elle avait grimpé sur les chaussures de son partenaire pour mieux s’arranger et pour mieux le critiquer — ; enfin un flanc… Oui, un flanc à lui s’appuyait lourdement sur le flanc à elle. F. commenta :
L’homme a besoin de s’appuyer, tandis que la femme a besoin de critiquer.

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Dans un troisième dessin, F. et G. avaient figuré le même thème, celui de la première rencontre. Nous n’arriverons jamais aux duels avec du sang, dit F., si nous sommes ainsi analytiques ! Essayons de sauter quelques passages… Ils négligèrent le mariage, le père de l’épouse, la fête avec les invités, la première, la deuxième et la troisième nuit de noces…
F. proposa d’introduire un élément décisif, qu’on considère rarement, c’est-à-dire la condition économique du couple ainsi que le contexte social dont il fait partie. Ils évitèrent de s’attarder sur les situations limites, comme la l’extrême détresse ou la richesse exagérée et, surtout, les situations fatales, par exemple le mariage du prince Ranieri avec la grande actrice Grace Kelly et cetera.
Ils dessinèrent un couple classique : il est de bonne volonté, elle est très jolie. Tous les deux travaillent. Mais l’argent ne suffit pas. Il dit : je m’en occupe. Elle reste seule, de plus en plus seule. Toujours bien habillée grâce à l’argent de son mari — elle profite de soins de beauté assez chers —, elle se rend chaque matin au travail, où elle suscite de vifs intérêts masculins, au risque, avec le temps, que des liens dangereux et visqueux s’installent…. Quant à lui, il s’habitue assez tôt à rester loin de sa maison, quitte à ressentir le besoin de quelqu’un qui lui fait compagnie dans les pauses, qui l’accompagne aux congrès…
F. proposa à G. de symboliser cette chaîne interminable, qu’on pourrait très bien voir comme une chaîne visqueuse, sale et mortelle… de façon légère, tout en retournant aux premiers dessins, au bal…

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Un couple entame une danse douce, intime, douloureuse, très serrée et tamisée d’une obscurité où de petites ampoules éblouissent les yeux fermés. La chanson qui les accompagne en offrant une possible piste pour leurs pensées pourrait être…

Milord… Mais vous souriez, milord.

La rencontre est une lumière rendant possible même l’union la plus fortuite et misérable. Quelque chose étrange — de physique, d’inconscient — se déclenche… et nous nous retrouvons unis, serrés, enchevêtrés, la main dans la main, la bouche dans la bouche, les yeux dans les yeux…. Mais après la danse devient moins serrée, plus légère. Les deux se connaissent désormais à la perfection. Chacun d’eux joue le corps de l’autre ainsi que le sien comme un instrument bien connu, même avec virtuosité.
Celui-ci est le moment le plus dangereux : quelque chose a fait déclencher leur virtuosité. Laquelle ? F. nota au-dessous de la bande dessinée de G. :
Le plaisir majeur naît de la légèreté. Une soudaine sensibilité qui réussit à saisir chaque nuance. Une inattendue entente réciproque qui nous amène à savoir avec certitude comment et quand faire ce que nous devons faire. Mais la légèreté qui transforme deux amants en athlètes de l’amour peut être très dangereuse… On risque de perdre le sens de nos origines naturelles, de notre même identité… de devenir otages de notre talent même plus que de notre intime et pleinement justifié désir…

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Le couple se désunit. La danse a perdu la fonction primordiale de faire rencontrer deux sujets en leur donnant la chance de se connaître, courtiser et aimer. La danse dessine par terre des spirales, des montagnes russes, des chaînes brisées et recomposées… Un homme a tourné en tourbillonnant, dans un ralenti où toute sa vie s’est écoulée. Il se sent proche de la mort dans le moment de la séparation, lorsque sa compagne commence à se libérer, à suivre des orbites de plus en plus larges et lâches, jusqu’au moment où… sa femme, celle qui a couché avec lui, prit les petits déjeuners avec lui, celle qui a marché avec lui à la recherche d’aide… celle qui est rentrée rayonnant, submergée par les dons que sa conduite douce et généreuse lui a mérités… Voilà qu’elle s’approche de la limite extrême de la dernière orbite, qu’elle glisse hors du bord, inexorablement… Il regarde en direction de ce point… Il a le sentiment de la voir captivée, déjà, immédiatement, dans un autre tour de valse spéculaire, lâche et traître au commencement… D’ailleurs, on le sait déjà, il suffit d’un coup d’œil, entre gens désormais expérimentés : on tourne, on ondoie, et puis, dans la pénombre très éloignée où la mort définitive vient de s’achever, tout recommence. Un étreinte, une danse lente, joue contre joue, une musique qui bénit le sauvetage de deux naufragés…

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Mais F. et G. n’étaient pas au juste des petits garçons quand ils firent ces dessins pour scandaliser les femmes de ce village à trente kilomètres de la grande ville où ils habitaient. En fait, après le désappointement pour leur reconstruction trop réaliste des spirales douloureuses — auxquelles nous sommes tous condamnés —, F. proposa à G. de conclure cette histoire de façon moins amère.
Depuis un autre coin du monde arrivera celle qui est née juste pour nous, qui se consacrera à nous, avec tous les sentiments… 
écrivit F. tandis que G. dessinait une demoiselle blonde, potelée, aux traits de madone de Piero della Francesca. Elle était illuminée par la particulière lumière d’une apothéose rose et céleste créée juste pour elle par Piero Paolo Rubens…

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 4 juin 2014

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Il n’y a pas que la porte étroite

03 mardi Juin 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Il n’y a pas que la porte étroite

Depuis quelques mois, dans l’appartement d’à côté s’est installé un couple d’amis, que je rencontre rarement ensemble, sur le palier ou dans l’escalier et que je n’entends jamais bouger ni parler avant dix-neuf heures trente du soir. Toujours le même horaire, une conversation qui se déroule pendant une heure au maximum. Ce n’est pas une séance de psy, ni une réunion de travail. On dirait un rendez-vous sur un thème improvisé, dans la chambre disloquée au-delà de la cloison mitoyenne à laquelle j’appuie d’habitude ma tête fatiguée, ne faisant qu’un avec le dossier de mon lit. Si j’ai bien compris, les deux amis habitent un très grand appartement, parce qu’ils font souvent référence à des musiques qu’ils ont entendues, à des gens qu’ils ont reçus et aussi à des femmes avec lesquelles, séparément et sans clameur, ils se seraient entretenus… Pourtant, pendant le jour et la nuit, je n’entends aucun bruit et je ne vois entrer ni sortir personne lorsque je me penche furtivement hors de la fenêtre pour contrôler les mouvements près de la porte cochère.
Peut-être influencé par le passage énigmatique de la lune avec son visage en forme d’O., j’ai appelé Opiniâtre, sans plus, le voisin à la voix de baryton, tandis que l’autre, dont la voix de ténor ne cache pas un voile de prétention parfois insupportable, mérite à mon avis le sobriquet d’Oisif pour ses attitudes insouciantes sinon indifférentes. Je crois qu’ils ne se connaissent pas entre eux comme je les connais. D’ailleurs, ils ne se connaissent pas eux-mêmes… Normalement, leurs discussions m’agacent : j’ai la sensation qu’ils tournent à vide comme des voitures autour des ronds points. Ils voltigent péniblement jusqu’à perdre l’orientation. Après, ils glissent dans le silence tombal. Cependant, hier soir, ils ont touché un sujet qui m’intéressait… J’avais près de moi un petit cahier et une plume : j’en ai profité pour mettre leurs divagations noir sur blanc. Heureusement, dans un des cours que j’avais suivis en grand nombre pour entrer au ministère, j’avais appris un peu de sténographes…

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OPINIÂTRE : Il n’y a pas que la porte étroite.
OISIF : Oui, bien sûr, il y a la porte fermée. Mais, parfois, il y a le trou de la serrure. C’est la dernière plage, si l’on veut regarder dedans.
OPINIÂTRE : Pourtant, je n’ai pas envie de regarder ce qui se passe à l’intérieur, je ne suis pas un voyeur.
OISIF : Vous voudriez entrer, n’est-ce pas ?
OPINIÂTRE : Je voudrais entrer pour voir si cela vaut la peine d’attendre des heures et des heures derrière une porte.
OISIF : Il y a quelqu’un, là-dedans ?
OPINIÂTRE : Je ne sais pas. Cette porte fait désormais partie de la cloison, peut-être est-elle verrouillée, emmurée depuis longtemps.
OISIF : En fait, ce mur mitoyen a l’air d’être récent. On a divisé en deux, je crois, une chambre inutilement grande pour créer un petit appartement.
(Ils ne pouvaient pas imaginer que j’étais là, en train de les espionner…)
OPINIÂTRE : Pourtant, je ne parle pas de cette porte-ci.
OISIF : Ah, non ? Je ne comprends pas.
OPINIÂTRE : C’est une porte métaphorique, la mienne. C’est une coulisse, un rideau noir, rien qu’un voile. Pourtant, il suffit d’un voile pour séparer deux mondes.
OISIF : Les Anglais appellent ça la « privacy »…
OPINIÂTRE : Je suis sûr qu’une fois entré, je me trouverais bien.
OISIF : Dans une autre chambre comme celle-ci, bloquée en deçà d’une porte fermée ?
OPINIÂTRE : Pourquoi doit-elle être fermée, ma porte ? Elle pourrait bien demeurer entrouverte. Juste une fissure noire si la pièce où je me trouve est éclairée par une lampe…
(On entend un sifflement aigu, suivi par un bruit d’objets tombant à terre.)
OISIF : Qu’est-ce qu’il arrive ?
OPINIÂTRE : Un black-out, peut-être. Espérons que ça passe vite.
OISIF (d’un endroit plus éloigné, peut-être une fenêtre) : Oui, toute la rue est dans le noir. Bon, patience !
OPINIÂTRE : Je m’assieds par terre.
OISIF : Je m’étends, puisque personne ne me voit.
OPINIÂTRE : Si tu me le dis, c’est comme si je te voyais.
OISIF : Cela te dérange, si je m’étends un peu ?
OPINIÂTRE : Tu es peut-être claustrophobe ?

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Heureusement, de mon côté, la lumière n’avait pas été coupée. Pour un prodige de la civilisation, la rue Dupont gardait une petite animation tandis que la rue Varlin au-delà du coin s’effondrait dans une nuit précoce et inquiétante.
Je regardai ma montre. Déjà, deux heures et demie s’étaient écoulées. Je n’entendais plus de bruit. Je me forçai alors à imaginer que le couple avait quitté la pièce d’à côté pour rejoindre, de quelques façons, leurs chambres respectives.
La situation particulière me fit penser aux chats qui voient dans l’obscurité, au géant Polyphème et à son œil solitaire, à Homère aveugle et probablement extrêmement doué dans les autres facultés, dont l’ouïe et le toucher…
Je dormis pendant une heure ou deux. D’un coup, j’entendis la voix d’un des deux copains :
OISIF : Est-ce que tu ne te rends pas compte ? Nous sommes ici depuis une éternité et rien ne change.
OPINIÂTRE : Bientôt le jour va se lever, le cauchemar va s’éclipser.
OISIF : Tu es toujours optimiste, toi.
OPINIÂTRE : Que me veux-tu ?
OISIF : On nous a renfermés à clé…
OPINIÂTRE : Mais, je n’ai rien entendu.
OISIF : Tu dormais, appuyé au mur. Tu parlais de l’œil aveugle de la lune. C’était probablement Odile, ta femme… Elle a fait tourner la clé et en même temps a fait glisser une feuille au-dessous…
OPINIÂTRE : En fait, elle marche à pas de velours. Mais pourquoi aurait-elle fait ça ?
OISIF : Olga n’en pouvait plus d’être lorgnée par le trou de la serrure, mon cher ! Elle a profité de notre absence prolongée et du noir pour se plaindre auprès d’Odile…
OPINIÂTRE : Tu savais que j’espionnais ta femme et tu ne m’as rien dit…
OISIF : Car j’étais tellement engagé avec la tienne !
OPINIÂTRE : Elle a donc ouvert sa porte quand tu as frappé.
OISIF : Je n’ai pas dû frapper ni gratter, la porte était entrouverte…
OPINIÂTRE : Donc, tu as abusé de notre amitié et de mon entêtement près de la porte de votre chambre pour persuader Odile à me tromper avec toi !
OISIF : Non, pas du tout.
OPINIÂTRE : Maintenant, tu es méchant, tu te moques de moi.
OISIF : Odile le faisait pour amitié. Elle me laissait entrer, fermait la porte et c’est tout. Ensuite, par la fenêtre et le balcon filant, je rentrais vite dans ma chambre et me faufilais dans mon lit.
OPINIÂTRE : Tandis que je restais dehors.
OISIF : C’était ta juste punition.
OPINIÂTRE : Et maintenant ?
OISIF : Maintenant, les jeux sont faits. Je le suspectais déjà : nos deux moitiés ont trouvé la façon de se consoler de nos extravagances. Elles ont profité de nos rendez-vous du soir pour recevoir leurs amants…
OPINIÂTRE : Comment le sais-tu ?
OISIF : Tu ne m’as pas fait parler. Elles nous ont glissé une lettre au-dessous de la porte.
OPINIÂTRE : Donne-moi cette lettre.
OISIF : Je l’ai brûlée, pendant que tu dormais.
OPINIÂTRE : Mais, tu es fou… Tu l’as brûlée sans rien lire ! Cela ne m’étonne pas, en connaissant tes attitudes !…
OISIF : Au contraire… j’ai lu et gardé dans l’esprit. Mais c’est un coup de poignard…
OPINIÂTRE : Explique-toi, je ne comprends plus rien !
OISIF : Sur la feuille il n’y avait qu’un dessin. Une salle commune, deux chambres adjacentes, dont l’une avait la porte fermé à clé, tandis que l’autre était entrouverte. Assis près de la table ronde, deus figures masculines semblaient faire la garde au trésor de la Reine. Sur leurs dos, en toute évidence, il y avait une seule lettre : O…
OPINIÂTRE : Elles ont voulu évoquer l’histoire d’O, juste pour se moquer de nous, de nos habitudes péripatétiques.
OISIF : Ce n’est pas cela. Plutôt, elles s’inspirent aux affinités électives du grand écrivain allemand. En fait, la lettre O., marquée sur chacun des deux personnages, ce n’était que l’initiale de leurs prénoms, hélas !
OPINIÂTRE : Octave, mon frère !
OISIF : Et Olivier, le mien.
OPINIÂTRE : Donc, elles se sont vengées jusqu’au bout !
OISIF : Elles aussi ont voulu voir ce qui se passait au-delà de la porte !
OPINIÂTRE : Pourtant, elles n’ont pas eu trop de fantaisie !
OISIF : Si, elles ont eu la capacité de sortir de leur mare de patience et d’ennui, en faisant entrer les premiers venus.
OPINIÂTRE : Nos frères, les premiers venus ? Je dirais plutôt des habitués de la maison.
OISIF : Tu as oublié l’amitié fraternelle qui s’est installée entre eux. D’abord, ils se rencontraient dans la salle commune pour parler mal de nous, les frères aînés…
OPINIÂTRE : Et après ?
OISIF : Ils s’étaient aperçus de nos rencontres philosophiques régulières et ils ont attendu que nos deux femmes sortaient de leurs chambres pour en profiter…
OPINIÂTRE : Et maintenant ? Nous sommes ici, dans ce cachot au sixième, sans balcons ni corniches…

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Ce fut à ce point-là que je m’aperçus d’une clé glissée derrière le dossier de mon lit. Je fis bouger le lourd catafalque, je ramassai la clé et, sans trop d’industrie, je trouvai le trou. J’ouvris la porte. Le frère d’Otello et celui d’Octave me tombèrent dessus.
Et moi, je ne sais comment ni pourquoi, j’eus la réaction de leur dire : — écoutez, mes camarades, vous avez raison, il n’y a pas que la porte étroite, dans la vie. Maintenant, par exemple, vous vous êtes trompés. Il peut arriver de passer une vie entière en attendant qu’une porte s’ouvre et finalement, quand le phénomène longuement attendu se produit, on peut bien s’apercevoir que nous ne voulions pas cela, mais toute autre chose. C’est le même dans l’amour. S’il existe en nous, il faut faire l’impossible pour le garder en l’arrosant régulièrement. Au contraire, si l’amour est derrière une porte… on ne sait jamais ce qu’il nous pourra apporter !

Giovanni Merloni

Gabriella Merloni chante « Banks of thé Ohio« 

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 3 juin 2014

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Les « ragazze » du River Club

02 lundi Juin 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Le jour après l’engageante citation d’Aldo Palazzeschi, je repensais ce matin à sa ville natale, Florence, que j’ai beaucoup aimée et beaucoup moins connue et fréquentée. Je me suis souvenu d’un lointain épisode, d’une nuit absurde où l’on m’avait traîné, à Florence, près du lungarno. En publiant aujourd’hui ce petit conte-récit, où j’ai voulu sauvegarder le mot « ragazze » pour désigner des demoiselles qu’on ne pourrait rencontrer qu’ici, à Florence, je me suis souvenu de Vasco Pratolini, écrivain et poète lui aussi, de ses romans pleins de vérité se déroulant dans cette ville incontournable. J’ai repris en main « Le ragazze di San Frediano », un livre dont je vous parlerai un jour, où les femmes ont des attitudes différentes vis-à-vis de celles que j’ai rencontrées dans ma « notte brava » (1). Et pourtant, l’esprit au fond de leurs cœurs est toujours le même…

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Les « ragazze » du River Club 

Cherubini et Trentavizi étaient déjà épuisés pour la longue journée de travail dans la petite commune toscane égarée au milieu des collines, quand ils arrivèrent devant la grille près du lungarno. Au-dessus, il y avait une plaque avec l’inscription River Club.
Ils trouvèrent Fieri, près d’une petite table ronde, tendu vers la ribollita et le pain brûlé. Légèrement grossi, comme un aristocratique rat de ville, il donnait beaucoup d’importance au foulard serré au cou à la manière des anciens socialistes. Mais celui-ci ressemblait plutôt à un bandeau de pirate. Fieri fut assez gentil. D’ailleurs, il était resté tout le jour dans son bureau, tandis que ses deux collègues avaient dû bosser pour trois ainsi que répondre à nombreuses questions le concernant directement.
Ils se bouffèrent avec acharnement, à la recherche d’un petit soulagement à leur fatigue. Ce fut Fieri qui paya.
— Laisse-nous offrir un whisky, un amer, quelque chose… protesta faiblement Cherubini.
En toute réponse, Fieri descendit de son fauteuil garni et, avec souplesse, traîna Cherubini et Trentavizi dans un étroit couloir menant dans une salle de billard. À côté, il y avait le piano-bar.
Jamais de sa vie Cherubini n’avait mis le pied dans une boîte de nuit. Il resta interloqué en percevant, rien qu’à passer d’un local à l’autre, la typique odeur de talc et savon mélangés dont la plupart des prostituées s’imprègnent pour couvrir qui sait combien de brimades subies.
Au piano, il y avait un blême pianiste hongrois, complètement abstrait du contexte. Peut-être un étudiant au pair. Il jouait sans aucun cachet, pendant trois ou quatre heures de suite. Pourtant, il jouait ce qu’il voulait, sans l’obligation de se soumettre aux caprices de qui que ce soit. C’était sa façon de s’entraîner pour les examens du Conservatoire.
De temps en temps, l’une des entraîneuses lui glissait un sandwich, un café, un verre d’eau.
Maintenant, il était plongé dans la Valse triste de Sibelius. Aux parois, l’on avait accroché des dessins microscopiques — qu’on aurait pu admirer juste à quelques centimètres de distance — représentant la via crucis de l’amour d’un peintre amateur méconnu.

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Les trois collègues s’étaient installés dans un box où les canapés et les coussins de mauvais goût oriental affichaient moins la décadence orgueilleuse que l’abandon… Quel décalage vis-à-vis des fauteuils et des tables du restaurant ! Tout d’un coup, on vit arriver Ursula, une blonde à la taille médiocre et, par contre, des hanches abondantes d’où s’élançaient des jambes bien fuselées.
— Elle est descendue sur terre… pour toi ! annonça Fieri à l’adresse de Trentavizi.
Celui-ci, perplexe, avait tout de même décidé de jouer le jeu. Il quitta tout de suite le box pour se faire traîner bon gré mal gré dans l’autre salle où l’on entrevoyait, derrière un rideau de cinéma entrouvert, des couples en train de danser.
Il ne passa qu’une seconde. Deux autres ragazze jaillirent du néant. Pamela, elle aussi blonde, plantureuse quant aux étages nobles du corps, affichait pour le reste une silhouette un peu décevante, avec le soupçon des jambes tordues. Elle était pourtant de la même hauteur de Fieri qui l’apprécia immédiatement. Un peu en retrait vis-à-vis du nouveau couple qui venait de se former, Monia, avait des cheveux noirs de jais bien accompagnés avec une solidité paysanne qui la rendait tout à fait passable. Tandis que Pamela semblait obsédée par la nécessité d’entamer de danses exclusives avec Fieri, Monia attendit en silence leur départ avant de s’asseoir d’un air résigné auprès de Cherubini.
— Est-ce que vous m’offrez quelque chose à boire ? dit-elle avec un demi-sourire. Le garçon à la veste beige, déjà prêt, apporta deux verres très hauts où flottait grossièrement un cocktail orange. Le pianiste slave se perdait maintenant dans un nocturne de Chopin.
Entraîné par la musique, Cherubini, après l’hésitation de la première gorgée, commença à sortir de sa carapace.
— Qu’est-ce qu’on doit faire ? demanda-t-il. Monia ne comprenait pas. Si son corps était plaisant et souple, son visage était raid, livide, s’obligeant à une attitude froide et détachée. Cherubini insista :
— Je vous demandais ce qu’on fait dans ces endroits-ci… parce que je n’y avais jamais été avant… Je vous jure ! Vraiment !
En ce moment de grand embarras, d’où quelques mélanges de genres pouvaient pourtant, petit à petit, se déclencher, un petit caporal en costume noir approcha sa gueule lisse et antipathique :
— Mademoiselle Monia, vous êtes attendue pour votre numéro !
Monia bondit comme un ressort et, sans le saluer, se dirigea vers une porte cachée derrière un miroir. Restés seuls, Cherubini et le pianiste se dévisagèrent.
— Ce n’est rien, le rassura celui-ci, tout en appuyant les doigts sur le clavier. Rien du tout…
Après quelques instants sans poids, on vit la silhouette floue de Trentavizi s’agrippant au rideau au pas de la porte. Il avait oublié la proverbiale prudence qui l’accompagnait dans les heures de travail pour assumer une attitude grossière et agaçante…
— Viens, Cherubini, vite, c’est ta fiancée qui se déshabille…
Les jambes lourdes et les pieds gonflés, Cherubini était épuisé et pourtant excité, lorsqu’il rejoignit Fieri et Trentavizi qui, entourés par les soins charnels et soyeux de leurs habaneras, étaient en train de manger et boire dans un climat d’absurde et pourtant inébranlable gaieté. Tout de suite après sa pénible installation, une quatrième ragazza, Éva, se colla à Cherubini sans trop de manières.

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— On t’a laissé seul ? Pauvre gars… Heureusement, je suis là pour remplacer ton amie…
Cherubini crut reconnaître cette voix enfantine et espiègle. Il se tourna brusquement. Était-elle Ambra, son adoré et négligé « premier amour » d’antan ? Il rougit avant de lui demander si c’était vraiment elle, pourquoi elle était là. Mais cette jeune fille avait arrêté de parler. Les longues jambes croisées, elle feuilletait une revue sans personnalité.
Une autre Éva, qui ressemblait vaguement à Nuvola, sa femme, convainquit Cherubini à manger, à boire, à fumer. Les trois ragazze découvraient leurs jambes enveloppées dans des bas aux mailles larges ; elles faisaient étalage, à deux millimètres du nez et du menton des trois conviés de pierre, de leurs seins raffermis avec la paraffine tout en écarquillant stupidement leurs yeux sans expression où le truc, assez lourd, produisait le même effet qu’un voile funèbre sur un masque de mort.
Mais peut-être, Cherubini exagérait…
N’avait-il pas éprouvé des sentiments de culpabilité après le dernier rapprochement intime avec cette veuve encore gracieuse ? Quand était-ce passé cela ? Il y avait trois jours, lors de sa fête… Ou alors trois ans, lors de son anniversaire. Les amis de la piscine via Fondazza avaient décidé qu’il devait se séparer de sa virginité, désormais. Ils avaient organisé une récolte pour les frais de cette initiation. Ensuite, ils l’avaient accompagné… La femme, assez petite, endossait un court peignoir. Elle avait un bandeau blanc dans les cheveux. Cherubini avait remarqué la peau basanée, les ongles peints en rose, le justaucorps brodé, la voix…
— Je vais te déshabiller moi-même, disait cette voix.
— C’est depuis longtemps que tu ne fais pas l’amour, n’est-ce pas ? demandait cette voix.
— C’est la première fois, n’est-ce pas ? demandait cette voix.
— Tu as un regard bien, murmurait cette voix.

Au cours de cette nuit qu’il n’avait ni cherchée ni vaguement envisagée, il était évident que ces femmes — en véritables habituées du refrain « je voudrais, mais je ne peux pas » — n’accorderaient même pas la pointe de leurs lèvres pendant les heures de travail… Mais, cela n’avait aucune importance, pour Cherubini. Il lui était tout à fait indifférent si l’étreinte éventuelle avec la ragazza passable n’était pas comprise dans le prix du billet…
Mais alors, pourquoi se sentait-il égaré ?
On éteignit les lumières. La gracieuse et dodue Monia parut en pantoufles touffues de poils célestes, le corps protégé par un peignoir transparent. La musique d’un disque démarra.
— Où est-elle Zazà ?…
Monia avait d’abord l’air imperturbable d’une étudiante paresseuse, d’une enfant gâtée enveloppée dans ses rêves…
— Comment fait-elle Zazà sans Isaia ?
L’effeuilleuse se démenait à peine, n’ayant évidemment pas le talent d’une danseuse ni l’attirail inné d’une nymphe des bois.
— Salomé, danse pour moi, susurrait dans le petit groupe Trentavizi, appuyant sur les tons lourds de son dialecte. En fait, il avait saisi une nuance inattendue dans l’expression de Cherubini, d’habitude en retrait et fuyant. À présent, au contraire, celui-ci trahissait une intention, l’attente peut-être d’un rapport exclusif avec cette femme qui pourtant appartenait à tout le monde…
« Elle n’appartient à personne, elle est terriblement seule ! » pensait Cherubini de son côté avant d’avaler une énième gorgée de vin blanc.
Un silence pornographique succéda. Monia était en train de se dénuder.
— Zazà Zazà Zazàaaaaa…
Monia enleva la chemisette courte qu’elle avait gardée au-dessous du peignoir, se tourna, s’assit sur la chaise. Elle tournait son dos à la salle. Cherubini rougit. Monia enleva le soutien-gorge, laissa glisser le slip… elle tournait encore les épaules au public. Les projecteurs produisirent un vif effet de contraste. Maintenant, la stripteaseuse se détachait avec sa chaise, comme une coupure noire, contre le blanc aveuglant du rideau calé.
Debout, petite et potelée, cette Salomé florentine, finalement nue se détachait maintenant comme une ombre chinoise immobile en train de devenir invisible. Ensuite, transformée en Nausicaa, dépouillée des mille voiles de cellophane, maintenant elle dansait, dans l’attitude de se plonger dans l’archipel grec…
Cela dura juste cinq ou six secondes, l’image frontale, intégrale, dans le cône jaune du projecteur. D’ailleurs, elle n’avait produit ni de catharsis ni d’orgasmes.
Tout de suite après revint la lumière sans personnalité des abat-jours rouges sur les tables basses des box de velours, ne faisant qu’un avec le va-et-vient forcené des ragazze. Cela avait le but évident de leur donner envie de s’adonner aux dépenses inutiles et folles, concentrées pour la plupart, du reste, sur les modestes et contradictoires plaisirs du palais et de l’estomac.

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On était dans le cœur de la nuit, on dansait encore.
Cherubini, éreinté, s’aperçut qu’il avait aux pieds les chaussures de montagne de ses errements sous la pluie, lourdes comme du plomb. Elles l’empêchaient de suivre le rythme et, en même temps, d’entamer une conversation quelconque avec Monia. Celle-ci — promue sur le champ au rôle de vedette de la soirée — n’affichait aucune intention de se donner. Sauf qu’après avoir reçu en contrepartie des attentions constantes ainsi que des cadeaux et d’offres d’argent significatives.
Trentavizi, Fieri et Cherubini restaient dans le local par inertie, abandonnés sur les canapés turcs. Désormais vidés de tout intérêt ou passion, ils étaient juste ensorcelés par l’ancestral défi de tirer tard, tout en sachant bien que cela n’était pas une prouesse.
Trentavizi ranimait les esprits se moquant de façon débonnaire de l’inexpert Cherubini qu’il avait surpris à danser « dans le fameux River Club de Florence » avec les chaussures di Li’l Abner, inquiétant personnage d’une bande dessinée en vogue… Ils ne s’aperçurent pas de la disparition soudaine des ragazze avec leurs voix sautillantes. Elles étaient parties et probablement elles étaient déjà en train de s’endormir avec leurs voiles ainsi que leurs artifices sordides et marchandises physiques.
La soirée se terminait. Pour le faire bien entendre aux derniers trois clients le patron avait appelé, peut-être avec un sifflement de berger, une quinzaine de garçons en veste beige, qui s’alignèrent tous ensemble autour d’eux. Cherubini se souvint du service d’ordre dans les manifestations politiques. Mais ici c’était sans pitié. Le moment était venu où l’on devait payer. Et l’addition fut très, très dure.
— N’en faisons plus de telles bêtises ! disait Trentavizi, conduisant tant bien que mal sa voiture s’effondrant, en état d’ivresse, dans le noir brumeux de la nuit sur la piste sévère de l’autoroute de Bologne.
— Arrête, laisse-moi dormir à côté de la voiture, au bord de la route ! Je n’en peux plus, soupirait Cherubini, je n’en peux plus !

Giovanni Merloni

(1) Film de Mauro Bolognini (1959)

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 2 juin 2014

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Un portrait irrégulier, le point de vue de Giovanni Merloni (Débris des vasescommunicants n. 13)

30 vendredi Mai 2014

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vases communicants

Vendredi 2 mai 2014 le texte suivant avait été publié, dans l’esprit des « vases communicants », sur le blog de François Bonneau, tandis que le texte à lui est publié ici à la même date.
Aujourd’hui, dernier vendredi du mois, je propose à nouveau la lecture de mon « point de vue » au sujet d’un « portrait irrégulier ». Ou, pour mieux dire,  sur la possibilité d’intégrer dialectiquement, à l’intérieur d’un vase-miroir ce qu’évoquent les titres de nos blogs : « le portrait inconscient » et « l’irrégulier ».
On s’est donc échangés des images de quelques façons adaptées à l’idée d’un « portrait irrégulier » qui se réaliserait en « fusionnant » nos points de vue. Vous trouverez donc ci-dessous le « portrait irrégulier selon Giovanni Merloni », tandis que le sien est hébergé dans « l’irrégulier » d’aujourd’hui.

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Un portrait irrégulier (le point de vue de Giovanni Merloni)

Le point de vue que me propose François est celui d’un miroir déformé, comme vous voyez ci-dessus. Un visage long et gonflé, que la lumière sur la joue droite brûle un peu. Un effet d’éloignement réciproque entre les yeux et la bouche qui met « en valeur » un nez un peu exagéré.
Ce qui m’étonne, ces yeux (qui viennent juste de sortir du sommeil) nous regardent débonnaires, avec surprise et curiosité, tandis que la bouche hurle en protestant, indignée.
Quoi faire ?

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Dans la deuxième photo, je note la même chemise céleste dépourvue du premier bouton et le même pull bleu. Mais le personnage « irrégulier » ne présente presque aucune ressemblance avec le précédent. Si celui-là pouvait évoquer mon professeur de latin en train d’expliquer les gênes rencontrées dans la correction des devoirs (et d’ajouter : « dorénavant le tour de vis sera encore plus sanglant ! »), celui-ci ressemble carrément à un extra-terrestre humanisé. Il nous accueille, apparemment, dans sa cellule spatiale super équipée où l’on peut entrevoir des piments spéciaux pour rendre mangeables de tristes pilules colorées qui vont remplacer le pot au feu ainsi que les lasagnes à la bolonaise.

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Heureusement, ce monsieur lunaire a été compréhensif. Il m’a laissé descendre de l’astronef : « Juste le temps de faire pipi la dernière fois dans votre atmosphère ! » m’a-t-il dit, en refermant ses yeux énormes, tout en sachant que j’aurais profité de sa distraction pour m’en fuir.
Mais, je suis tombé de la poêle dans la braise. Pour me sauver, je suis rentré dans la première porte ouverte. C’était un musée d’art contemporain. Il ne manquait de rien. De Hopper à Rauschenberg, de Burri à Pollock. Et, naturellement, il y avait Léger, Kandinskij et Picasso. Imaginant de pouvoir finalement reprendre haleine, je me suis installé sur un divan de velours très commode. En face, on avait accroché un tableau au châssis déformé exprès… Sur fond bleu, des figures géométriques vertes et marron se détachaient harmoniquement… J’ai fermé les yeux.
À l’improviste, quelqu’un m’a adressé la parole : « réveillez-vous ! D’ici quinze minutes, on va fermer. Je vous conseille de ne pas rater la dernière salle. Dépêchez-vous ! » Surpris de cette attitude empressée, j’ai essayé de regarder dans les yeux ce monsieur… et je me suis trouvé devant un tableau personnifié ! Essayant d’esquiver son regard hypnotiseur, j’ai demandé en quoi consistait l’attraction de la dernière salle. « C’est moi ! Venez, venez ! »
Dix minutes après, j’étais entouré d’un groupe de visiteurs inquiets pour ma santé. Ils m’avaient installé sur un banc public dans le jardin encore baigné des rayons rouges du crépuscule. « Vous vous êtes évanoui », me dit une gentille femme blonde, en m’offrant de l’eau dans un verre de papier. « Vous avez oublié ça ! » me dit son mari en me glissant sur la poitrine essoufflée deux cartes postales.
En les regardant, je me souvins petit à petit. Mais, quand je prononçai péniblement le nom « Francis Bacon », c’était trop tard pour raconter. Les deux secouristes étaient partis et le gardien de l’hôtel particulier me fit signe de sortir, car il devait fermer la grille.

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Heureusement, la rue qui longeait le petit jardin se déroulait selon une perspective opposée à la place où encore trônait l’araignée spatiale avec ses gyrophares multicolores. Je me faufilai dans le bistrot de L’ANCÊTRE en m’isolant au bout du local, derrière le comptoir de zinc.
Avec mes derniers euros, je me régalai en demandant une « Mort subite » blanche. Essayant de ne pas attirer l’attention, j’examinai la première carte postale en la confrontant avec la deuxième. Dans celle-ci, on découvrait un visage presque humain. Cela me fit réfléchir : peut-être, je devrais renverser leur ordre. Car la deuxième reproduisait sans doute un tableau plus ancien de Francis Bacon. Oui, celui-ci est un portrait assez irrégulier, si l’on considère que sur la gauche vous avez un regard tout à fait humain venant du XIXe siècle — on dirait Marcel Proust en personne — ainsi qu’une attitude légèrement agacée, mais patiente, tandis que sur la droite la tête se modernise en « mettant en valeur » la moitié gommeuse du personnage concerné…
J’avoue pourtant que les deux photos me dérangeaient vivement. J’avalai deux gorgées de « Mort subite » et tout revint à mon esprit : la dernière salle, complètement noire ; les deux encadrements vides, tandis que l’homme y glissait dedans. Mais, comment avait-il pu se caler dans deux tableaux dans le même instant ?

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Ensuite, comment dire ? Un deuxième verre de « Mort subite », que je ne pouvais pas payer, acheva mon égarement. Je notai dans la table à côté de la mienne un de mes poètes maudits préférés, ou alors Pierre-Auguste Renoir en chair et os.
Celui-ci, en constatant mon embarras financier, me fit signe qu’il n’y avait pas de problèmes. Il était l’arrière-grand-père du patron et donc je n’aurais pas payé la deuxième bière.
Il se suivit un long silence, dans lequel je n’osais rien dire.
Bouche bée, je regardais cet homme tourmenté, que la lumière psychédélique du bar rendait surréel :

« Je suis le Ténébreux, — le Veuf, — l’inconsolé,
Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie… »

était-il en train de dire.
« Mais vous êtes… »
« Oui, j’étais Gérard de Nerval ! »

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Voilà, j’ai échappé à la rage du vieux professeur, je me suis sauvé d’un piège interplanétaire… J’ai ensuite réussi à sortir indemne du risque d’être englouti par deux tableaux de Francis Bacon (ou peut-être de François Bonneau) et j’ai survécu à la Mort subite grâce à l’intercession d’un esprit poétique et désintéressé.
Mais après, je me suis trouvé dans la rue, sans un sou, empêché par mon orgueil d’artiste jeûnant de trouver un boulot quelconque. Ici, loin de tout, dans cet unique carrefour après de kilomètres et des kilomètres de campagne, je pourrais bien travailler comme fossoyeur ou facteur ou simple galopin.
Pourtant, j’ai confiance dans le temps. Ça va passer. Je dois encore descendre un peu, avant de toucher le fond du vase. Après je remonterai !

À propos, avez-vous une cigarette ?
Imaginez-vous ce qu’on m’a répondu.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication 2 mai 2014 sur « l’irrégulier », Dernière modification 30 mai 2014
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Une décision, 1964

27 mardi Mai 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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« Il avait fini sa journée, il en avait fini avec sa jeunesse. Déjà des morales éprouvées lui proposaient discrètement leurs services : il y avait l’épicurisme désabusé, l’indulgence souriante, la résignation, l’esprit de sérieux, le stoïcisme, tout ce qui permet de déguster minute par minute, en connaisseur, une vie ratée… Il se répétait en bâillant : — c’est vrai, c’est tout de même vrai : j’ai l’âge de raison.” (Jean-Paul Sartre, L’âge de raison)

Une décision, 1964

Je crois que personne n’éprouve du plaisir, la première fois. On se résout d’abord pour un besoin de parité vis-à-vis des autres, ensuite pour se sentir tranquilles à l’égard de nos possibilités. Mais, au moment donné, quand on a choisi l’heure apparemment la plus adaptée, la femme la moins vulgaire ainsi que la route la plus sombre et solitaire, on désire faire demi-tour, en recouvrant toutes les possibilités de l’existence à brûler, ou écarter, selon notre caprice.
Roberto conduisait ma voiture, à la recherche d’une place où la garer, ensuite non, le bar est trop loin désormais ; on avance ainsi, en quête de bars ou de places libres, le ciel est rouge, les belles femmes glissent comme dans un film rapide devant le pare-brise, je m’ennuie, je ne sais pas si c’est à cause des attitudes de Roberto ou parce que je suis en train de réfléchir… La vérité… Je ne sais pas quoi me répondre, je suis nul surtout quand j’essaie de comprendre moi-même. “À présent, j’ai envie de vivre” : la vie ce n’est pas, cela c’est sûr, le fait de demeurer assis dans une Fiat 500 aux amortisseurs qui craquent comme genoux. D’ailleurs, je ne m’aperçois pas non plus de vivre quand je vais au cinéma ou que je parle au téléphone. La vie ce n’est pas toutes les choses auxquelles on s’habitue.
Roberto se peigne avec attention, il se coiffe avec la raie, il paraît toujours “en ordre”, il n’a surtout pas l’air de se résigner ; il travaille, même si rarement, suivant ses inspirations ou déceptions, dans son parti ; pour beaucoup d’aspects, je l’admire, pour d’autres je perçois ma diversité et je deviens incompréhensif, parfois hostile. — J’ai l’argent, je lui dis, tout de suite après je sens une chaleur m’envelopper comme un remords soudain : l’incapacité de vouloir vraiment me jeter dans l’action, la rage de devoir commencer la phrase avec une allusion à l’argent.
Ce n’est pas le cas de Roberto, bien sûr. Il va sourire intérieurement, mais il ne montrera pas sa réaction. Vous serez au pair, il te donnera les conseils dont tu as besoin, parce qu’ainsi tu feras les choses bien. Mais tu as surtout besoin de compagnie, pour le temps d’après, quand tu seras seul en face de toi même. Il ne s’agit que de commerce, en fin de compte cela demande la désinvolture nécessaire pour acheter un paquet de cigarettes.
Après, tout coulera plus facilement, et tu auras dans la bouche la saveur de lessive des grands magasins, et probablement tu n’éprouveras rien. Ce serait d’ailleurs bien étrange d’éprouver quelque chose (n’importe quelle) rien que posant la main à l’argent ! Tout cela, pour dire à moi-même que j’ai une conscience, c’est-à-dire du discernement, du bon sens. Roberto voudrait me conseiller, tandis que la voiture flâne en long et en large dans le “lungotevere”. Mais j’ai déjà choisi d’y penser après, quand je l’aurai laissé :
— Descends, Roberto, j’y vais tout seul ! Avant, j’avais imaginé de pouvoir dire cela avec énergie, par un détachement héroïque. Maintenant, j’avais peur, craignant que Roberto ne descendît pas, en me contraignant à tout renvoyer aux calendes grecques.

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Je n’avais pas besoin d’affection, ni d’ordure, j’étais froid comme un poisson, même si peut-être je n’avais attendu que cela, pour m’amuser au sujet de moi-même, sur ce que mon corps aurait été obligé de faire. Un étudiant !
La prostituée doit m’avoir ressemblé aux camarades de mon âge — portant des lunettes ou pas —, ayant passé à travers elle sans pitié.
— Veux-tu faire l’amour ? m’a-t-elle demandé, en faisant éclater en moi une hilarité sombre (est-ce que je ne savais rien de ce qui m’attendait, peut-être ?) Par un esprit académique, ou alors scolastique, elle disait la leçon de l’habitude, une habitude quelconque, un métier vieux comme l’histoire et même davantage.
Je conduisais ma voiture de façon très approximative lorsqu’une Giulietta brillante m’aveugla de ses phares antibrouillard avant de me klaxonner dessus.
— Avec le gant, n’est-ce pas ? j’ai demandé. Le « gant », c’est un terme que Roberto m’a appris. Un mot qui danse dans ma bouche comme du sang dans les gencives, j’en ai honte et, en même temps, je me sens comme tous les autres. Certes, l’idée d’avoir une prostituée à bord ne m’exaltait pas, je savais par coeur ce que j’aurais fait pour la première fois, en imaginant dans les détails où elle m’aurait emmené…
Un long instant s’est écoulé depuis que j’ai tourné la voiture dans la ruelle pleine de trous, et que j’ai éteint les phares. Ensuite, d’un geste expérimenté, la prostituée a enlevé sa jupe, tout en ôtant ses slips. Je ne bougeais pas.
— Que faites-vous ? s’agite la femme. Elle a les cheveux roux, mais ici on n’y voit rien, qui sait de quoi elle a peur, après m’avoir traîné jusqu’ici. Ne souffre-t-elle pas la lumière ?
— Sortez-le ! Tout cela arrive mécaniquement, au milieu de malédictions et de rougissements intimes : du respect pour moi même. À la surface, j’ai du toupet. Et pourtant je ne désire pas la toucher, je la regarde agir, tout en posant une ridicule main sur ma poche pour voir si l’argent est toujours là, j’ai même perdu l’aplomb de l’observateur, j’ai chaud, ici l’on suffoque, je voudrais être seul, un livre dans la main, je laisserais tout perdre, si je ne devais payer tout de même. Il est misérable, mais je me suis uni physiquement avec cette femme pour la seule raison qu’en tout cas j’aurais dû payer. En plus, la voiture était bien étroite et je suis grand. J’ai dû m’installer les genoux sur le fond, du côté de son siège. Enfin, j’ai presque oublié moi-même et l’argent…
Tout de suite après, la prostituée soupire et ouvre la porte de son côté. Rapidement, chacun de nous reprend sa place, on est de nouveau deux personnes différentes. Je découvre que j’aime connaître les gens, maintenant que je me suis uni avec une étrangère dans la plus intime des façons. Celle-ci ne donnait pas à cela assez d’importance, elle a allumé une cigarette, en offrant une à moi aussi.
Qu’est-ce que j’ai fait ? Je n’ai pas touché de mes paumes le sommet du néant, je suis seulement plus craintif et indifférent qu’avant, moins vulgaire peut-être. Je ne suis qu’un étudiant ! Trop grand vis-à-vis des nécessités de l’amour dans une Fiat 500, trop pauvre pour envisager d’autres solutions. Il reste dans la voiture une odeur insupportable de parfum et de talc. J’ouvre la vitre, la prostituée est en train de faire pipi dans la rue :
— Je dois faire une goutte d’eau, a dit-elle, immédiatement avant de sortir.
Je ne lui ai pas demandé le prénom, comme l’aurait fait Roberto. D’un coup, je me désintéresse de tout, il ne me reste qu’à me donner des airs allègres et satisfaits, le rejoindre au bar où il m’attend, raconter.

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 27 mai 2014

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Pour vivre heureux vivons cachés, c’est facile à dire !

19 lundi Mai 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Ruelle de Mesta, Île de Chios (Grèce)

« Parmi les désirs, certains sont naturels et nécessaires, d’autres sont simplement naturels, d’autres encore ne sont ni naturels ni nécessaires mais naissent de la vanité ». Epicure (341-270 av.J-C)

(En fouillant dans mes papiers, j’ai trouvé une petite réflexion, de 1999, se balançant entre l’indignation — toujours prête à bondir — vis-à-vis de la vulgarité de certains personnages, toujours en train de se disputer la première ligne sur le petit écran télévisé, et le rêve de l’anonymat — « pour vivre heureux, vivons cachés »  — dont Épicure et Sénèque ou Chateaubriand ont été les paladins les plus connus.
Je vous en propose une lecture légère et désenchantée, vous invitant aussi à considérer que cela se passait en Italie à la fin du dernier millenium, et que peut-être le monde, au lieu d’empirer, a bien sûr trouvé, entre-temps, des antidotes à tout genre de « pessimisme créatif ».)

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Ruelle de Mesta, île de Chios (Grèce)

Qu’est-ce qu’il y a au milieu, entre Vittorio Sgarbi et Carlos Castaneda ? Pourquoi le désir de « ne pas paraître pour exister » de Castaneda c’est un phénomène rare et même étrange ou honteux, tandis que l’on considère comme normal le besoin débordant d’un Sgarbi de « paraître coûte que coûte », lui aussi pour exister ?
Évidemment, Sgarbi ni Castaneda ne sont pas des artistes, ou des poètes. Néanmoins, leurs réactions opposées vis-à-vis de l’exhibition sur un plateau (ou dans une vitrine) sont les mêmes qu’on observe chez les artistes et les poètes.
Toute exhibition peut comporter, aujourd’hui, en Italie, une perte d’identité ainsi qu’un compromis. Tout renoncement à se montrer en public se configure, d’ailleurs, comme une auto-exclusion sans remèdes.
Chacun est libre de choisir. Et pourtant toute œuvre de création — livre, poésie, morceau musical, tableau — demande de l’attention et du respect. Elle devrait être laissée libre d’errer « toute seule », à la recherche de « son » public, se laissant éventuellement accompagner par des amis bienveillants et des fanfares de trompettes.

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Ruelle de Mesta, île de Chios (Grèce)

N’est-ce pas, cette œuvre, en dernière analyse, une « personne » — nouvelle née, ayant déjà grandi, adulte ou moribonde — qui n’a plus rien à faire avec le père-et-mère qui l’ont engendré ? Appelons-la Livre ou Poésie ou Musique ou Tableau. Ou alors appelons-la synthétiquement LPMT, comme peut-être Calvino aimerait.
Donc LPMT arrive, fatiguée par le voyage, mais euphorique pour les ramponneaux reçus, en face de son destinataire naturel — lecteur, spectateur — qui ne la remarque pas. Ou alors il la regarde, l’effeuille distraitement, sans renoncer au zapping. Il se passionne, ou s’ennuie mortellement. Il en parle le lendemain au bureau, pour l’exalter ou la démolir. Il naît pourtant, ici et là, un microscopique ou grandiose bouche à oreille. Un tam-tam tortueux de « hourra », de « passable », de « non, absolument gratuit » ou, même, de « négatif » ou « nuisible ».

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Place de Mesta, île de Chios (Grèce)

Ou bien le silence. Pour certaines œuvres, prématurées ou tardives, même si dignes, cela peut se déclencher une tacite complicité imprégnée d’indifférence, qui se traduira bientôt en condamnation à l’oubli.
Prenant juste à prétexte le décalage de cette œuvre vis-à-vis des rendez-vous de l’Histoire, n’ayant pas, elle, les « contenus » que « le public veut ».
Donc, même dans des conditions favorables, LPMT doit grimper sur des glaces pour survivre. D’ailleurs, on le sait bien, « l’homme naît péniblement / déjà  risquant la mort à ce moment » (1).
Volontiers, LPMT rebrousserait chemin, pour rentrer dans l’utérus où elle a été conçue et transformée en fœtus. Mais, on sait bien cela aussi, il y a toujours quelque Chat et quelque Renard (2) qui se charge de le « consoler de sa naissance » (3).
Devrait-elle, cette œuvre personne nommée LPMT, devenir rusée ? Qui sait ? Cela c’est sûr, le chemin est en forte pente, un éboulis avec des gouffres gelés, fouetté par de rafales de « bora » à la vitesse de 200 kilomètres l’heure.
Maintenant, les conditions semblent être devenues encore plus lourdes.
Les hommes se divisent en poissons, mammifères et oiseaux, des espèces animales qui s’effleurent à peine une fois, quitte à passer le reste de la vie à s’ignorer.

Aujourd’hui, nous avons Internet, le Blog, Facebook et Twitter. Les choses, ont-elles changé ?

Giovanni Merloni

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Île de Chios (Grèce)

(1) et (3)
« L’homme naît péniblement
Déjà  risquant la mort à ce moment,
Il éprouve de la peine et des tourments
Juste en début ; et dès son premier jour
Sa mère avec son père
Ils vont le consoler de sa naissance. »
Giacomo Leopardi, « Chant nocturne d’un berger errant de l’Asie », Recanati, 1829-1830
(Traduction : Giovanni Merloni)

(2) Collodi, Les aventures de Pinocchio

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 19 mai 2014

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L’île qui n’existe plus III/III

12 lundi Mai 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Lundi 28 août.
Il est presque soir. J’habite désormais à Loggos, dans un petit cagibi ou cabane pas loin de la mer, qui fut jadis théâtre d’émotions contradictoires et pourtant figées dans ma mémoire comme de statues dialoguantes. Je ne suis plus sûr de rien au sujet de nos discussions infinies, désormais perdues. Je ne me souviens que d’une phrase, qu’elle disait avec insistance : « Tu ne me laisses jamais libre de venir te chercher ».
Le vent de fin août emprunte à la mer le grésillement léger des ailes des mouettes, les coups secs des sabots sur les marches des escaliers, l’odeur intense de poisson. La mer s’étend du promontoire bleu jusqu’au bois gris des oliviers centenaires, fouettés par le vent. Au loin, le ciel, violemment rouge, enveloppe les maisonnettes de plâtre inondant de lumière les murets et les jambes bronzées des enfants. À cette heure, l’aveuglement du soleil est encore plus pénible. J’ai serré les yeux et j’ai vu, au milieu de deux toits, le soleil mourir plongeant dans les poubelles, le soir exploser, le vent s’arrêter.

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Mercredi 30 août.
Dans cet après-midi de vent intense, je me promenais dans un endroit presque désert de la côte de Loggos, sous l’impulsion, tout à fait déraisonnable, d’un rendez-vous d’importance vitale. On m’attendait, sans qu’il y eût aucune invitation. Après ces derniers jours très inconfortables, mon estomac presque vide se moquait de moi, en me faisant voir ces lieux connus (ainsi que le sens de la vie) d’un oeil tout à fait différent. Pendant la nuit dernière, j’avais oublié les événements douloureux liés à la disparition de Virginie, ainsi que mon intention de rencontrer Noelian Grimniov pour signer avec lui un armistice cordial. Au réveil, j’étais à nouveau conscient d’avoir enseveli ma femme au-dessous d’une croix blanche, mais je trouvais tout à fait naturel le fait de m’en être éloigné…
Je m’étais convaincu qu’elle n’avait pas aimé le lieu de son enterrement et j’étais parti en chercher un autre ailleurs, de l’autre côté de l’île. Ce souci, accompagné d’un insupportable sentiment de culpabilité, m’avait porté à croire que Virginie même serait partie à la recherche d’un endroit de son goût. Elle en avait le droit ! En plus, dans les questions pratiques, notre entente avait été toujours inexpugnable… Voilà expliqué mon adhésion à l’hypothèse fantaisiste et opiniâtre de retrouver ma femme — en chair et os ou en habit de fantôme, peu importe — là où nous nous étions connus la première fois.
Je ne l’avais pas trouvée dans la minuscule cabane de Loggos, que je regardais désormais avec indifférence. Il ne restait qu’une petite plage protégée et sinistre où j’avais eu Virginie entre mes bras sans contraintes ni reproches… Et je devais absolument m’y rendre !
Pourtant, dans mon nouveau itinéraire, assez douteux et accidenté, j’eus aussitôt la sensation d’être suivi. Sur mon côté droit, la mer déferlait sur les rochers à pic avant de se faufiler dans de toutes petites baies ; à ma gauche, les rochers se retiraient de temps en temps pour laisser de l’espace au maquis fleuri accroché aux oliviers centenaires, que le vent malmenait. Ce dernier me traînait brusquement vers la rive ou vers la mer, tandis qu’une furie parallèle, à l’intérieur de mon corps, s’adaptait à l’intensité de cette force irrépressible. Mon cœur battait la chamade, rugissait, s’acheminait bien au-delà de mes pas, dans l’étrange sensation de poursuivre à l’infini ma femme, sa dernière silhouette, splendide, souriante, énigmatique. Entre-temps, je croyais entendre mes pas multipliés, comme si j’avais un troupeau de soldats à mes épaules et que j’en étais le capitaine.
Je me demandais si c’était elle, Virginie… Oui, je savais que c’était illogique de la rencontrer de l’autre côté de l’île. Mais si un miracle semblable devait se produire, elle aurait dû venir à ma rencontre, au lieu de devenir mon ombre même. Et, probablement, je me rendais à cette plage « sacrée » dans la conviction, certes désespérée, qu’elle y fût… Dans le fond de mon âme dérangée, combien de fois j’avais envisagé comme tout à fait possible qu’elle ressusciterait ! qu’elle se plongerait ensuite dans la mer profonde avant de traverser l’île par la voie la plus courte, comme le ferait un requin glissant au-dessous d’un vaisseau !
Sans jamais me tourner en arrière, j’avançais péniblement, essoufflé par mes sentiments de culpabilité, émerveillé de ma désinvolture… Pourtant, au fur et à mesure que je retrouvais les traces de la plage perdue, j’entendais, collé aux épaules, le bruit de pas irréguliers qui redoublaient mes propres pas, le craquement des branches brisées, ainsi qu’une fastidieuse haleine sur le cou et dans les oreilles…
Près d’une échancrure où le soleil (s’éloignant à mes épaules) avait projeté une ombre froide, une masse humaine tout à fait réelle pointa, sombre dans l’ombre, juste en face de la mer. Les genoux dans le sable, une jeune fille était en train de creuser autour d’elle un canal, tandis que le vent ne cessait de la déranger en la décoiffant. Désespérée pour son travail que la nature marraine mettait en pièces, elle ne s’était pas aperçue de moi.
— Virginie, couvre-toi, tu auras froid ! dis-je. Sans aucune merveille, elle tourna sa tête vers le ciel jusqu’à mettre à feu ma silhouette d’ombre :
— Je m’appelle Annie.
J’étais debout devant elle, les oreilles en tumulte, les yeux presque inexpressifs. Rien qu’à un mètre de ses genoux et de sa fatigue. Elle me sourit, comme si je la libérais d’une souffrance.
Tout de suite après, une grimace d’horreur traversa son visage. Qu’avait-elle vu ? Par un geste brusque et efficace elle m’invita à m’asseoir près d’elle, de son même côté, les épaules à la mer, le regard adressé au couchant, au-dessus de la crête de la colline touffue. Elle avait dit une phrase mystérieuse : « Laissez-nous deux minutes, juste le temps de parler ! » Étourdi, je ne compris rien, tellement fasciné par la nouveauté absolue qui brisait ma longue solitude. Depuis combien de temps ne parlais-je pas de façon directe et normale avec un être humain ? Je ne saurais pas le dire… Ce fut merveilleux d’entendre couler la vie dans mes veines et dans ma tête, tandis que je parlais et que j’écoutais !
C’était la voix d’une femme simple : quelque chose de moins glissant et insaisissable que les vagues de la mer, une voix délicate, de verre sur le verre. La femme que je rencontrais trop tard, peut-être. J’eus envie de chanter, d’écrire sur le sable. Mais une voix d’homme interrompit par un seul mot — « lâche ! » — cet enchantement dont je ne saurai jamais mesurer l’importance ni la durée. Un couteau brilla à la lumière froide de la lune. Noelian Grimniov me frappa deux, trois fois, jusqu’à ce qu’il trouve la voie de mon cœur.

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Quelques jours après (ayant du sens pour ceux qui vivront encore), le soleil s’étire à nouveau sur l’horizon, s’y appuyant comme une seule bande aveuglante. Les fils et les voiles se fondent dans la lumière et dans le vert transparent de l’eau, où glissent en essaims, poursuivis par les mouettes, les silhouettes sombres et dorées des muges en fuite des abîmes froids jusqu’à la surface tiède… Les mouettes… ces jolis petits canards surfant au-dessus des crêtes blanches des vagues, avant de voler plus en haut que les cimes des mâts et se perdre dans l’horizon…
Je t’aurais sauvée, Virginie, si j’avais été une mouette ! J’aurais suivi le vent jusqu’à ta tombe de boue, je t’aurais libérée en cassant le cristal de mon bec. Ensuite, je t’aurais cachée dans le velours de mes ailes. Tu vivrais ! Et moi, dans mes plumes de mouette, je serais autorisé à me défaire de toutes les carapaces que j’ai endossées, jour après jour, avec la seule mission d’aller me faufiler dans le triangle d’ombre du pont surplombant le port de Gaios, juste pour me battre avec cet homme lâche, dont je ne sais plus le nom… Libre de voltiger dans les cieux lointains, et finalement libre de mourir dans un trou de rocher où le vent bat et la mer vient me caresser…

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 12 mai 2014

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L’île qui n’existe plus II/III

10 samedi Mai 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Samedi 12 août.
Pendant l’été de toutes ces années, tous les jours, au couchant, j’attendais près de l’embarcadère de Gaios, comme Rodomont, la descente des passagers venant de Corfou, prêt à tuer mon remplaçant si je l’avais vu.
Maintenant, juste dix ans après, tu es venue ici, dans cette oasis chérie, sur ce fourgon gris qui ne ressemble pas du tout au char funéraire. Noelian Grimniov, sorti indemne de l’accident, a quitté Corfou pour se sauver dans un village du Péloponnèse, de la peur, peut-être… Sa maison au milieu des oliviers attirera, j’en suis certain, d’essaims de retraités mordus du bridge. Noelian, d’ailleurs, n’est jamais resté seul, même dans les toilettes.
Et toi, comment es-tu, en ce moment ? Je te vois identique à ton image d’il y a dix ans, quand je t’ai vue la dernière fois. À présent, tu ne peux pas parler. Donc, tout ce que je te dirai dorénavant ne trouvera pas de réponses… Si jamais je réussirai à me donner une raison de vie en dehors de cette anxiété si tenace, cela ne t’intéressera pas… Mais également, tu m’auras aidé à renaître… une troisième fois !

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Lundi 14 août.
Dix jours se sont écoulés depuis la disparition de ma femme. Soudainement vieux et faible, je vis à côté de son lit humide qu’on ne reconnaît qu’à la dernière minute, renfermé dans des bras de calcaire, protégé par une croix blanche. Celle-ci est ineffaçable, comme la mort. Ou alors elle symbolise une autre croix qui va bien tôt tout effacer. Je me dis pourtant que la vie existe encore, qu’elle existera jusqu’à ce que vivra quelqu’un qui se souviendra de nous.

Mercredi 16 août.
Cette douleur qui semble insupportable vague dans mon corps comme une âme en peine, ou alors s’installe dans un seul point. Elle me transperce et me fatigue, tandis que je me demande si elle est la dernière des souffrances passées ou la première des futures.

Vendredi 18 août.
Depuis que ma femme a disparu, ma vie est encore plus vide. Jusqu’ici, je n’avais pas compris combien elle m’était indispensable. Elle était une drôle de belle femme, ma petite Virginie. Elle m’a donné deux enfants : aucun des deux ne m’écrit depuis longtemps, ni n’envoie de messages à mon ordinateur toujours allumé. Noelian Grimniov les a nourris, les a suivis sans qu’ils ne manquent de rien, enfin les a aidés à trouver un travail en Italie, le mâle à Bologne, la femme à Gênes. Cela a été sa façon de se désobliger. Je ne crois pas, quant à moi, que je ne pourrais faire rien pour eux, même pas moralement.

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Dimanche 20 août.
Le jour que mon fils est venu me voir, j’étais au port de Gaios, en train de fixer l’embarcadère. Je ne croyais pas au télégramme qui jurait sur la mort de ma femme ni à tout ce que les habitants de Lakka m’avaient raconté. Je pensais alternativement que Virginie n’était pas morte (et que Noelian l’avait ravie pour la conduire dans un lieu où ma pensée ne pouvait pas arriver)… où alors qu’elle s’était installée quelque part dans l’île pour me suivre en attendant le moment propice pour se révéler (tandis que Noelian venait régulièrement la chercher, dans l’espoir peut-être de la convaincre à rentrer avec lui à Corfou).
Donc, je m’attendais que celui-ci arrivât, en glissant comme une souris parmi la cohue des gens et des valises… Évidemment, mon attente était imprégnée de pulsions homicides. Si j’avais vu Noelian descendre d’une barque quelconque, je l’aurais tué sans lui donner des explications et, bien sûr, sans lui en demander.
Je ne m’étais pas aperçu de mon enfant. Et, peut-être, si j’avais imaginé qu’il serait venu, je ne l’aurais pas reconnu. Quand je revins tard chez moi, il était là, étendu sur mon lit, en train de fixer le plafond. Dans la pénombre, ses dents de haut affichaient une blancheur étincelante.
— J’imagine que tu es venu pour m’emmener en Italie, je dis, en le regardant avec ce peu de décision dont j’étais encore capable.
Il me parla beaucoup, d’un ton de supériorité et, en même temps, avec la prudence qu’on réserve aux hommes dangereux. Il fit un récit sommaire des derniers jours de Virginie, de ses phrases mystérieuses… des discussions continues avec Noelian, jusqu’à l’éloignement de ce dernier. J’étais tout à fait incapable de lui répliquer quoi que ce soit.
— Je t’ai apporté un téléphone portable, me dit-il pour conclure, de façon que tu ne vives pas complètement en dehors du monde.
Au moment de nous séparer… Il était désormais sur le palier extérieur ; la lune se reflétait dans la nuit au milieu de deux pins courbés. Il courait déjà dans la rue.
— Mais, l’accident, comment s’est-il déroulé ? demandais-je.
— La voiture s’est envolée dans l’air, elle a fait un saut mortel, comme si c’était un ski aquatique… il s’arrêta.
— En tombant, a-t-elle a cogné la tête ?
— Je vais perdre le paquebot ! hurla-t-il, en reprenant sa course.
— Mais, qui était-ce au volant ?
— Maman essayait d’atteindre le port pour attraper la dernière course Corfou-Paxos… Elle voulait renouer avec toi ! ajouta-t-il, avant de disparaître.

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Mercredi 23 août .
Aujourd’hui, j’ai pleuré sur la croix de ma femme jusqu’à me sécher les yeux. Mais, tout de suite après, j’ai éprouvé du bonheur devant le spectacle de la mer et du ciel. Et, chose tout à fait extraordinaire et inattendue, mes sentiments belliqueux envers Noelian Grimniov se sont volatilisés. Je suis devenu même impatient de le rencontrer pour renouer avec lui les amitiés d’autrefois… Je devrais peut-être en remercier mon fils, pour ces mots qui lui ont échappé : Noelian n’était pas au volant… et Virginie l’avait finalement mis de côté ! Pour la première fois depuis de siècles, je crois, j’ai éprouvé un sentiment de libération vis-à-vis de ma honteuse dépendance conjugale !

Jeudi 24 août
À mon réveil, j’avais pris la décision solennelle de me rendre, le plus tôt que possible, au port de Gaios avec une petite branche d’olivier dans les lèvres… Une étrange certitude s’était emparée de moi : Noelian Grimniov avait raté l’enterrement de Virginie, mais sans doute il n’aurait pas résisté longuement sans apporter des fleurs à son tombeau ! Mais cela ne pouvait pas arriver immédiatement. J’en ai profité pour m’accorder une pause. J’ai demandé aux frères Grammatikos de m’amener à Loggos, le village anglais où j’avais rencontré Virginie la première fois. Là-bas, j’ai erré, seul, tout au long de cette côte orientale, assez paisible et tranquille. Depuis quelques centaines de pas, je me suis aperçu d’un brusque changement, de l’explosion soudaine de nouvelles émotions… Ma solitude, dont j’avais ressenti la cruauté pendant autant d’années, était en train de devenir une source de paix et même de sérénité. Maintenant, mon amour demeurait avec tout mon être au-delà de la porte étroite que j’avais renfermée moi-même, en me rendant égoïstement fidèle à mes propres obsessions… Virginie cessait d’être la seule chose qui existait. En même temps, toutes les beautés du monde venaient à ma rencontre avec ses attitudes à elle, son sourire, sa silhouette unique.

Vendredi 25 août.
Depuis un changement s’affichant à l’origine positif, c’est- à-dire après avoir retrouvé un début d’équilibre dans mes rapports avec le monde, j’ai pourtant – je ne sais même pas pourquoi – changé mes habitudes. Tout comme hier, je me suis rendu tôt le matin au nord-ouest de l’île pour m’asseoir, le temps d’un café, près de la croix blanche se détachant comme un phare là où gît ma Virginie. À midi, je me suis précipité dans la place de Lakka pour attraper le mini-bus des frères Grammatikos et, au lieu de faire la course entière jusqu’à Gaios, je suis descendu avant, près d’une petite église au milieu des oliviers. Ensuite je suis parti à la recherche d’une cabane peinte en blanc et bleu dont je me souvenais bien, au fond de la plage de Loggos… que je n’ai pas trouvée.
En fait j’ai eu la sensation que Virginie me suivît, ou plutôt m’attendît en deux ou trois endroits différents  de l’île. Ou alors, qu’elle protestât, en prétendant que je lui trouve un lieu plus adapté à sa personnalité pour y passer le reste de son éternité.
Cette pensée dépourvue de logique contredisait, évidemment, toute hypothèse de pacification avec le monde et avec moi même. Et pourtant, je n’y peux rien. Virginie est devant moi, derrière moi, partout. De toutes ses forces elle voudrait m’empêcher d’aimer librement, de m’attendre à de nouvelles rencontres. Et pourtant je m’effondre volontiers dans cette mer d’incertitudes.

Samedi 26 août.
Avec la vieillesse, j’ai appris à aimer comme les enfants. À aimer sans qu’il y ait la nécessité de le dire, de chercher des mots pour cela. À présent, rien ne me trouble ni ne m’agace. Aucune carcasse — abandonnée sur la plage ou encastrée dans le maquis — ne me répugne comme l’exhibition de mes intimes sentiments.
Je n’ai pas honte d’aimer, mais j’ai finalement la pudeur de me taire à ce propos. Dorénavant, je me bornerai à graver mon secret sur les écorces des pins et sur les sables, à confier mes paroles à la mer, comme si c’était depuis toujours mon complice m’attendant les bras ouverts. D’ailleurs, je n’ai jamais parlé ouvertement avec personne, en dehors des mouettes, du vent féroce et du fantôme de Virginie.

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 10 mai 2014

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L’île qui n’existe plus I/III

09 vendredi Mai 2014

Posted by biscarrosse2012 in contes et nouvelles

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Vendredi 4 août 2000
Aujourd’hui, revenant de la mer dans ma chambre au bout de l’île, j’ai trouvé un télégramme envoyé de Corfou : ma femme Virginie est morte la nuit dernière. Me voyant seul, seul plus que jamais, j’ai dû pleurer. Ensuite, je me suis efforcé de sourire et j’ai juré aux étoiles, comme le font les enfants, que je ne verserai plus de larme…

Chère Virginie,
J’avais tort en prétendant pour nous deux une île imaginaire, un lieu où tout est parfait. Et pourtant cette île, que nous considérions comme « inexistante », a existé pour moi. Aussi bien dans mon esprit que dans mon âme. Je l’ai piétinée pendant dix ans au jour le jour, j’y ai trouvé des amis, libre de parler ou de me taire sans qu’il y ait personne qui s’attend au contraire… Maintenant, après ton absurde disparition, cette île n’existe plus !

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Samedi 5 août
Peut-être demain je viendrai t’apporter tes objets… Non, ce sera toi qui viendras t’installer près de moi… Je vis dans cette étrange certitude, même si je devrais être objectif, pour une fois. Devrais-tu désirer un havre de calme auprès de moi ? Je ne peux pas me cacher la vérité d’une vie entière où… tu n’as jamais enduré ma compagnie. Et J’ai peur que nos enfants t’aient empêché de penser à moi. En même temps, je l’espère : le pardon ne m’apporterait rien.
Tu n’imagines pas combien ma vie a changé, Virginie. Je vis au jour le jour, je ne lis plus mes Maupassant et Flaubert préférés, je garde juste ce vieux Pavese tout décousu. Je suis surtout navré à l’idée que tu n’as plus vu notre île depuis la dernière fois que nous y sommes venus ensemble, de nos beaux temps. Tu étais tellement belle, Virginie, avec ta robe verte aux petits pois blancs… qui sait où elle est finie. Peut-être, l’ont-ils ensevelie avec toi ?

Dimanche 6 août.
Au cœur de la nuit, j’ai traversé le village de Lakka et j’ai atteint en quelques minutes la fraîcheur de la baie : le vent frappait de façon bizarrement rythmée les fils métalliques d’où le linge avait été enlevé. Je me suis éloigné de la dernière maison habitée, trébuchant de temps en temps contre les racines des arbres frôlant la rive. Suivant mon étrange goût des contraintes inutiles, j’avançais sans une torche, m’orientant dans le noir comme les aveugles. En tâtonnant les rambardes de bois, les murets et les poteaux électriques, j’ai reconnu enfin ce petit amphithéâtre de briques où nous passions jadis des heures de calme absolu… Sans hésitation, j’ai trouvé la place que j’occupais, juste en face d’elle… J’ai murmuré son nom, comme si je parlais au téléphone : allô, allô ! Virginie, tu es là, comme d’habitude ? J’ai eu une ou deux fois l’impression qu’il y eût une réponse, un écho venant des vagues.

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Lundi 7 août.
Étendu sur une chaise longue dans un coin protégé… j’ai interrogé les étoiles. La nuit s’est écoulée par une vitesse inexplicable… Quand les premiers rayons de l’aube ont commencé à caresser les rochers, je me suis mis en marche ou, pour mieux dire, j’ai entamé la traversée de cette rive caillouteuse. J’ai trouvé une jolie échancrure au Nord-Ouest… Là, petit à petit, le nœud à la gorge, j’y ai enseveli le peu de choses que j’avais de ma femme, tout en creusant profondément, définitivement. J’ai gémi jusqu’au moment où le soleil rouge a pointé, grand comme un géant. Par rapport au soleil, rien ne semble vraiment grave. J’ai décidé alors de me secouer, d’arrêter de me plaindre encore.
Le sable était humide, propre, parfumé. Tandis que la pelle descendait et que le jour se levait, le sable augmentait, serrant dans ses bras le visage de Virginie ne faisant qu’un avec la vitre qui l’emprisonnait. Enfin, j’ai voulu tout recouvrir, à la hâte, rageusement, convaincu pour un instant que là-dessous il n’y avait que son fantôme ironique et moqueur.
Virginie dort maintenant au-dessous d’une croix en marbre blanc bien équarri, juste à côté du vacarme des hors-bords qui se croisent violemment autour du promontoire, tout près de la vie et de la mort des autres ; protégée, renfermée à l’intérieur d’intouchables remparts.
Là-bas, avec les cailloux de la plage rassemblés en forme de foyers, d’hommes et de femmes, j’avais le sentiment opiniâtre de ressusciter autour d’elle un quartier entier où elle aurait pu se promener, bronzée et déshabillée… Dans ce mausolée fourmillant de mémoires, je l’ai ensevelie avec ma pelle de terre et mes fleurs de cailloux. Là demeure son lit le plus scandaleux.

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Mardi 8 août.
Je suis rentré dans un état d’étrange euphorie, je ne sais pas vraiment pourquoi. Ensuite, je me suis dit que Virginie est encore en vie, endormie sous une couverture épaisse de terre. Avec elle, j’avais enseveli, juste au-dessous du sol, mon passé par petits morceaux, que j’avais renfermés dans plusieurs coffres à la forme variée. Maintenant, les âmes d’Abélard et Héloïse ètaient autorisées à s’étreindre, tout en découvrant la noblesse de leurs corps de terre :
— Si tu veux, je peux te répondre, pourra dire Héloïse.
— Attention, je suis un taureau ou alors un cygne, affranchi de tout sentiment de culpabilité, pourra dire Abélard, dans la certitude que personne ne le traitera plus de bête sauvage.
Toutes les nuits, je serai là, rien que pour suivre attentivement, en silence, le profil de la terre, en attendant que la chambre à gaz des deux amoureux devienne un volcan et qu’elle fasse exploser la motte au-dessus de leurs corps dormants.

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Vendredi 11 août.
Je me souviens de tes yeux marron que j’aurais voulus verts, tes cils châtains ressemblants deux files d’herbe coupée par une faux distraite, involontairement responsable d’un massacre. Je me souviens de tes cheveux rassemblés dans un nuage d’or blanc tout autour de ton petit crâne rond. Tu n’es pas que la passion la plus brûlante, trompeuse et précaire de ma vie. Tu es celle qui m’a fait mourir avant d’assister, comme une sage femme empressée, à ma deuxième naissance, à mes premiers pas dans les découvertes. C’est toi qui m’as donné la force aveugle de fouiller — jusqu’à tout renverser — dans le fond inexploré d’une adolescence opaque, paresseuse, presque dépourvue d’élans et d’intérêts.
Cette seconde vie a été pourtant terrible. Sous tes yeux, au lieu de m’installer dans une normalité heureuse avec toi, comme j’avais désiré, j’étais devenu telle une balle de ping-pong dans un astronef. Oui, il y a eu parfois des exceptions, des moments de paix et de joie aussi. Mais, comme tu le disais avec insistance, ce n’étaient que d’exceptions qui confirmaient la règle. Et la règle ce fut une existence obtuse, délivrée à un corps sans poids, contraint à ondoyer selon les caprices du hasard, cognant alternativement contre le hublot — d’où l’on pouvait regarder l’incompréhensible monde extérieur — ou alors contre une porte verrouillée par quatre poignets blancs.

Ce chagrin a commencé tout de suite après ces maudites vacances en Grèce de 1975, quand je décidai de t’avoir coûte que coûte. Je ne voulais pas regarder fixement nos incompréhensions, le gouffre qui nous séparait. Je ne pouvais pas imaginer qu’il n’aurait pas suffi du petit changement d’apprendre à nager et danser sur la piste de ciment. Tu ne pouvais pas espérer échapper à ta nature rien qu’en lisant de beaux livres. D’ailleurs, personne ne devrait jamais espérer de changer.
Ensuite, pendant quinze années, tu as vécu près de moi une quotidienneté où l’allégresse cédait rarement à la fatigue ou l’ennui. Les enfants étaient encore petits… au soir, tu aimais éteindre toutes les ampoules et t’aventurer en déshabillé dans l’appartement, en faisant mine de me chercher, en riant… Lorsque nous nous croisions, et que nous nous étreignions, où que nous fussions, j’éprouvais un plongeon dans l’estomac ainsi qu’un élancement de joie au milieu du front. Tout de suite après, un vide de sables mouvants s’emparait de moi. Je me souvenais de cet été violent où tu avais aimé un autre homme, où tu étais plongée dans le piège d’un individu bronzé, adroit, taciturne et toujours indifférent. Cet homme fit alors une belle révérence, affichant la supériorité de la renonce, tel un Humprey Bogart qui consigne son âme jumelle à son futur mari, tout en formulant, intérieurement, une espèce de menace : « Je vous laisse libres de vous installer dans la paix conjugale, mais, petit à petit, la terre vous manquera sous les pieds… »
Serait-il venu te chercher, Noelian Grimniov, si nous avions choisi tout autre lieu pour nous reposer, l’été, des fatigues hivernales ? Je ne sais pas. Petit à petit, j’avais accepté de vivre avec ce fantôme entre nous. Je me consolais en te disant — t’en souviens-tu ? — qu’il ressemblait à ton père, l’homme sportif, le champion plusieurs fois primé… Et j’ai accepté le défi de revenir toutes les années dans l’île. Tu m’avais promis de rester à respectueuse distance du port de Gaios… Notre maisonnette dans le village Aphrodites près de Lakka serait une forteresse inexpugnable !
J’ai voulu te croire. Et tu as fait ton possible, je le reconnais, pour éviter que notre bonheur se brise ou tout simplement s’offusque par l’intrusion d’une rencontre même seulement d’un quart d’heure… Étrange contradiction, j’étais jaloux comme Othello, fou jusqu’au sang comme Roland ou Rodomont… et pourtant je croyais à ton personnage de femme et mère empressée et dévote.
Je n’ai voulu rien savoir ni voir. Mais, il m’arrivait toujours, au cours de l’été dans l’île, de plonger au moins une fois dans un étrange sentiment de mélancolie et de perte, et de chercher la solitude absolue dans la splendide île sauvage d’Antipaxos, au sud… Je disais que j’avais besoin de ce pèlerinage annuel pour regarder la mer grecque en profondeur, me branchant idéalement à l’île de Foscolo, ou alors à l’île d’Ulysse, que je croyais voir pointer dans le bleu aveuglant…
Bref, en 1990, au cours de la énième vacance dans cette île devenue tout à fait familière, tu as rencontré de nouveau cet homme sans voyages ni rêves : tu étais partie en cachette à Gaios pour des courses, avec ce curieux bus des frères Grammatikos. Noelian Grimniov t’attendait au passage. En fin de compte, une constance indéniable de sa part aussi. Je dis comme ça, Virginie, même si je me rends compte que ce n’était pas la première fois… Sa constance avait des raisons. Pour le dire mieux, c’était une constance tout à fait partagée !
Ainsi, de but en blanc, juste un peu hagarde, tu as brui dans le néant, comme un mouchoir de papier, emportée hors de notre nid par un vent volubile, tout en heurtant, deçà et delà, contre les murs et les choses.
Il a pris ma place, ce russe de Corfou travaillant l’été dans les paquebots de ligne. Tu l’as suivi là-bas, dans cette ville sans charmes que je commence à considérer, surtout en hiver, comme une métropole. Et moi, je me suis emparé de ton île chérie, en m’y installant à jamais. Un geste rageur et gigantesque qui m’a coûté l’équilibre et la raison. (continue)

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Giovanni Merloni

(continue demain 10 et lundi 12 mai)

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 9 mai 2014

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